Église en sortie 16 décembre 2016

Pour la dernière émission d’Église en sortie avant Noël, Francis Denis s’entretient avec les journalistes Émilie Callan et Charles Le Bourgeois sur l’année 2016, les projections 2017 ainsi que le tout nouveau magazine de S+L. Dans un deuxième temps, l’abbé Claude Paradis nous offre sa chronique de Noël des actualités de la rue.

Lettre Apostolique du pape François « Miséricorde et Paix »

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Misericordia et misera sont les deux termes qu’utilise Saint Augustin pour raconter la rencontre entre Jésus et la femme adultère (cf. Jn 8, 1-11). Il ne pouvait trouver expression plus belle et plus juste pour faire comprendre le mystère de l’amour de Dieu quand il vient à la rencontre du pécheur : « Il ne resta que la misérable pécheresse en face de la bonté miséricordieuse »1. Que de pitié et de justice divine dans ce récit ! Son enseignement éclaire la conclusion du Jubilé extraordinaire de la Miséricorde et nous indique la route que nous sommes appelés à suivre à l’avenir.

1. Cette page d’Évangile peut être considérée à bon droit comme une icône de ce que nous avons célébré durant l’Année Sainte, un temps riche de miséricorde, laquelle demande à être encore célébrée et vécue dans nos communautés. De fait, la miséricorde ne peut être une parenthèse dans la vie de l’Église, mais elle en constitue l’existence même, qui rend manifeste et tangible la vérité profonde de l’Évangile. Tout se révèle dans la miséricorde ; tout se résout dans l’amour miséricordieux du Père.

Une femme et Jésus se sont rencontrés. Elle, adultère, et, selon la Loi, passible de lapidation. Lui, par sa prédication et le don total de lui-même, qui le conduira jusqu’à la Croix, a replacé la loi mosaïque dans son intention originelle. Au centre, il n’y a pas la loi ni la justice de la loi, mais l’amour de Dieu qui sait lire dans le cœur de chacun, pour en saisir le désir le plus caché, et qui doit avoir le primat sur tout. Dans ce récit évangélique, cependant, on ne rencontre pas le péché et le jugement de manière abstraite, mais une pécheresse et le Sauveur. Jésus a regardé cette femme dans les yeux et il a lu dans son cœur : il y a trouvé le désir d’être comprise, pardonnée, et libérée. La misère du péché a été recouverte par la miséricorde de l’amour. Il n’y a chez Jésus aucun jugement qui ne soit marqué par la pitié et la compassion pour la condition de la pécheresse. À ceux qui voulaient la juger et la condamner à mort, Jésus répond par un long silence, pour laisser la voix de Dieu se faire entendre dans les consciences, tant celle de la femme que celles de ses accusateurs. Ceux-ci laissent les pierres tomber de leurs mains et s’en vont un par un (cf. Jn 8, 9). À la suite de ce silence, Jésus dit : « Femme, où sont-ils donc ? Personne ne t’a condamnée ? …Moi non plus, je ne te condamne pas. Va, et désormais ne pèche plus » (vv. 10-11). De cette manière, il l’aide à se tourner vers l’avenir avec espérance et à être prête à se remettre en route. Désormais, si elle le désire, elle pourra « vivre dans l’amour » (cf. Ep 5, 2). Revêtue de la miséricorde, même si la condition de faiblesse du péché demeure, elle sera comme recouverte par l’amour qui permet de regarder plus loin et de vivre autrement.

2. Jésus l’avait d’ailleurs déjà enseigné avec clarté, lorsqu’invité à partager le repas chez un pharisien, une femme connue de tous comme une pécheresse s’était approchée de lui (cf. Lc 7, 36-50). Elle avait répandu du parfum sur les pieds de Jésus, les avait arrosés de ses larmes et essuyés avec ses cheveux (cf. v. 37-38). À la réaction scandalisée du pharisien, Jésus répondit : « Ses péchés, ses nombreux péchés, sont pardonnés, woman-anointing-jesus-feet-bethanypuisqu’elle a montré beaucoup d’amour. Mais celui à qui on pardonne peu montre peu d’amour » (v. 47).

Le pardon est le signe le plus visible de l’amour du Père, que Jésus a voulu révéler dans toute sa vie. Il n’y a aucune page de l’Évangile où cet impératif de l’amour qui va jusqu’au pardon ne soit présent. Même au moment ultime de son existence terrestre, alors qu’il est cloué sur la croix, Jésus a des paroles de pardon : « Père, pardonne-leur : ils ne savent pas ce qu’ils font. » (Lc 23,34).

Rien de ce qu’un pécheur qui se repent place devant la miséricorde de Dieu ne peut demeurer sans l’étreinte de son pardon. C’est pourquoi aucun d’entre nous ne peut poser de conditions à la miséricorde. Elle demeure sans cesse un acte gratuit du Père céleste, un amour inconditionnel et immérité. Nous ne pouvons donc pas courir le risque de nous opposer à l’entière liberté de l’amour par lequel Dieu entre dans la vie de chacun.

La miséricorde est cette action concrète de l’amour qui, en pardonnant, transforme et change la vie. C’est ainsi que se manifeste son mystère divin. Dieu est miséricordieux (cf. Ex 34, 6) ; sa miséricorde demeure pour l’éternité (cf. Ps 136) ; de génération en génération, elle embrasse toute personne qui met en lui sa confiance, la transforme en lui donnant sa propre vie.

3. Que de joie a ainsi jailli du cœur de ces deux femmes, l’adultère et la pécheresse ! Le pardon les a fait se sentir enfin libres et heureuses comme jamais auparavant. Les larmes de la honte et de la douleur se sont transformées en sourire de celle qui se sait aimée. La miséricorde suscite la joie, car le cœur s’ouvre à l’espérance d’une vie nouvelle. La joie du pardon est indicible, mais elle transparait en nous chaque fois que nous en faisons l’expérience. L’amour avec lequel Dieu vient à notre rencontre en est l’origine, brisant le cercle d’égoïsme qui nous entoure, pour faire de nous, à notre tour, des instruments de miséricorde.

Comme sont riches de sens également pour nous les paroles anciennes qui guidaient les premiers chrétiens : « Revêts-toi donc de la joie qui plaît toujours à Dieu et qu’il accueille favorablement : fais-en tes délices. Tout homme joyeux fait le bien, pense le bien et méprise la tristesse […] Ils vivront pour Dieu, ceux qui rejetteront loin d’eux la tristesse et se revêtiront de la seule joie »2. Faire l’expérience de la miséricorde donne de la joie. Ne laissons pas nos afflictions et nos préoccupations l’éloigner de nous. Qu’elle demeure bien enracinée dans notre cœur et nous fasse toujours considérer notre vie quotidienne avec sérénité.

Dans une culture souvent dominée par la technique, les formes de tristesse et de solitude où tombent tant de personnes et aussi tant de jeunes, semblent se multiplier. L’avenir semble être l’otage de l’incertitude qui ne permet pas la stabilité. C’est ainsi qu’apparaissent souvent des sentiments de mélancolie, de tristesse et d’ennui, qui peu à peu peuvent conduire au désespoir. Nous avons besoin de témoins d’espérance et de véritable joie, pour chasser les chimères qui promettent un bonheur facile fait de paradis artificiels. Le vide profond ressenti par beaucoup peut être comblé par l’espérance que nous portons dans le cœur et par la joie qui en découle. Nous avons tant besoin de reconnaître la joie qui se révèle dans un cœur touché par la miséricorde. Tirons donc profit de ces paroles de l’Apôtre : « Soyez toujours dans la joie du Seigneur » (Ph 4,4 ; cf. 1 Th 5,16).

4. Nous avons célébré une Année intense durant laquelle la grâce de la miséricorde nous a été donnée en abondance. Tel un vent impétueux et salutaire, la bonté et la miséricorde du Seigneur se sont répandues sur le monde entier. Et face à ce regard aimant de Dieu, qui s’est posé sur chacun de nous de façon prolongée, nous ne pouvons pas rester indifférents car il change la vie.

En premier lieu, nous ressentons le besoin de remercier le Seigneur et de lui dire : « Tu as aimé, Seigneur, cette terre […] tu as ôté le péché de ton peuple, tu as couvert toute sa faute » (Ps 84,2-3). C’est ainsi : Dieu a piétiné nos fautes et il a jeté nos péchés au fond de la mer (cf. Mi 7,19) ; il ne s’en souvient plus, il les a jetés derrière lui (cf. Is 38,17) ; aussi loin qu’est l’Orient de l’Occident, il met loin de lui nos péchés (cf. Ps 102,12).

Au cours de cette Année Sainte, l’Église a su se mettre à l’écoute, et elle a fait l’intense expérience de la présence et de la proximité du Père qui, par l’Esprit Saint, lui a rendu plus manifeste le don et la mission de Jésus Christ concernant le pardon. Le Seigneur nous a vraiment rendu visite une nouvelle fois. Nous avons senti son souffle de vie se répandre sur l’Église, et une fois encore, ses paroles ont indiqué la mission : « Recevez l’Esprit Saint. À qui vous remettrez ses péchés, ils seront remis ; à qui vous maintiendrez ses péchés, ils seront maintenus. » (Jn 20,22-23).

5. À l’heure où s’achève ce Jubilé, il est temps de regarder en avant et de comprendre comment continuer avec fidélité, joie et enthousiasme, à faire l’expérience de la richesse de la miséricorde divine. Nos communautés pourront rester vivantes et dynamiques dans la mission de nouvelle évangélisation dans la mesure où la « conversion pastorale » que nous sommes appelés à vivre3 sera imprégnée chaque jour de la force rénovatrice de la miséricorde. Ne mettons pas de limites à son action; n’attristons pas l’Esprit qui indique toujours des chemins nouveaux pour annoncer à tous l’Évangile du salut.

Nous sommes d’abord appelés à célébrer la miséricorde. Que de richesses se dégagent de la prière de l’Église quand elle invoque Dieu comme Père miséricordieux ! Dans la liturgie, la miséricorde n’est pas seulement évoquée maintes fois : elle est réellement reçue et vécue. Du début à la fin de la célébration eucharistique, la miséricorde est évoquée plusieurs fois dans le dialogue entre l’assemblée priante et le cœur du Père qui se réjouit quand il peut répandre son amour miséricordieux. Après la demande de pardon initiale, par l’invocation «Seigneur, prends pitié», nous sommes immédiatement rassurés : « Que Dieu tout puissant nous fasse miséricorde, qu’il nous pardonne nos péchés et nous conduise à la vie éternelle ». La communauté, dans cette confiance, se rassemble en présence du Seigneur, tout spécialement le saint jour de la résurrection. Beaucoup d’oraisons – collectes – rappellent le grand don de la miséricorde. Pendant le Carême par exemple, nous prions ainsi: « Tu es la source de toute bonté, Seigneur, et toute miséricorde vient de toi ; tu nous as dit comment guérir du péché par le jeûne, la prière et le partage ; écoute l’aveu de notre faiblesse : nous avons conscience de nos fautes, patiemment, relève-nous avec amour ».4 Nous entrons ensuite dans la grande prière eucharistique par la préface qui proclame : « Ton amour pour le monde est si grand que tu nous as envoyé un sauveur. Tu l’as voulu semblable aux hommes en toute chose à l’exception du péché, afin d’aimer en nous ce que tu aimais en lui ».5 La quatrième prière eucharistique, quant à elle, est une hymne à la miséricorde de Dieu: « Dans ta miséricorde, tu es venu en aide à tous les hommes pour qu’ils te cherchent et puissent te trouver ». « Sur nous tous nous implorons ta bonté »6, telle est la supplique du prêtre dans la prière eucharistique pour implorer la participation à la vie éternelle. Après le Notre Père, le prêtre prolonge la prière, invoquant la paix et la libération du péché « par ta miséricorde ». Et avant le signe de paix, échangé comme expression de fraternité et d’amour réciproque à la lumière du pardon reçu, il prie de nouveau : « Ne regarde pas nos péchés mais la foi de ton Église ».7 Par ces paroles, nous demandons avec une humble confiance le don de l’unité et de la paix pour notre sainte Mère l’Église. La célébration de la miséricorde divine atteint son sommet dans le Sacrifice eucharistique, mémorial du mystère pascal du Christ, d’où vient le salut pour tout homme, pour l’histoire et le monde entier. En bref, chaque moment de la célébration eucharistique fait référence à la miséricorde de Dieu.

La miséricorde nous est offerte en abondance dans toute la vie sacramentelle. Il n’est pas anodin que l’Église ait voulu évoquer explicitement la miséricorde dans la formule des deux sacrements dits « de guérison », à savoir la Réconciliation et le Sacrement des malades. La formule d’absolution dit : « Que Dieu, notre Père, vous montre sa miséricorde. Par la mort et la résurrection de son Fils, il a réconcilié le monde avec lui, et il a envoyé l’Esprit Saint pour la rémission des péchés, par le ministère de l’Église, qu’il vous donne le pardon et la paix ».8 Dans l’Onction des malades, on dit : « Par cette Onction sainte, que le Seigneur, en sa grande bonté, vous réconforte par la grâce de l’Esprit Saint ».9 Dans la prière de l’Église, l’appel à la miséricorde n’est donc pas seulement parénétique, il est hautement performatif, ce qui signifie qu’elle nous est accordée lorsque nous l’invoquons avec foi ; quand nous la confessons comme vivante et réelle, elle nous transforme vraiment. C’est là un des contenus fondamentaux de notre foi que nous devons conserver dans toute son originalité : avant la révélation du péché, nous avons celle de l’amour par lequel Dieu a créé le monde et les êtres humains.

L’amour est le premier acte par lequel Dieu se fait connaître et vient à notre rencontre. Tenons donc ouvert notre cœur à la confiance d’être aimés de Dieu. Son amour nous précède toujours, nous accompagne et demeure à nos côtés malgré notre péché.

6. Dans ce contexte, l’écoute de la Parole de Dieu a une importance particulière. Chaque dimanche, la Parole de Dieu est proclamée dans la communauté chrétienne pour que le Jour du Seigneur soit éclairé par la lumière qui émane du mystère pascal.10 Dans la célébration eucharistique, c’est comme si l’on assistait à un vrai dialogue entre Dieu et son peuple. De fait, dans la proclamation des lectures bibliques, on parcourt à nouveau l’histoire de notre salut à travers l’annonce qui est faite de l’incessante œuvre de miséricorde. Dieu nous parle encore aujourd’hui comme à des amis ; il s’« entretient » avec nous11 pour nous accompagner et nous montrer le chemin de la vie. Sa parole se fait interprète de nos demandes et de nos préoccupations et réponse féconde pour que nous fassions l’expérience concrète de sa proximité. L’homélie est d’une grande importance, là où «la vérité accompagne la beauté et le bien »,12 pour faire vibrer le cœur des croyants face à la grandeur de la miséricorde ! Je recommande beaucoup la préparation de l’homélie et le soin de la prédication. Elle sera d’autant plus féconde que le prêtre aura fait l’expérience en lui-même de la bonté miséricordieuse du Seigneur. Transmettre la certitude que Dieu nous aime n’est pas un exercice rhétorique, mais la condition de crédibilité de son sacerdoce. Vivre la miséricorde est donc la voie royale pour en faire une véritable annonce de consolation et de conversion dans la vie pastorale. L’homélie, tout comme la catéchèse, ont besoin d’être sans cesse irriguées par ce cœur battant de la vie chrétienne.

7. La Bible est le grand récit qui raconte les merveilles de la miséricorde de Dieu. Chaque page est baignée par l’amour du Père qui, depuis la création, a voulu imprimer dans l’univers les signes de son amour. L’Esprit Saint, à travers les paroles des prophètes et les écrits sapientiaux, a modelé l’histoire d’Israël pour y reconnaitre la tendresse et la proximité de Dieu, malgré l’infidélité du peuple. La vie de Jésus et sa prédication marquent de façon déterminante l’histoire de la communauté chrétienne qui a compris sa propre mission à partir du mandat donné par le Christ d’être l’instrument permanent de sa miséricorde et de son pardon (cf. Jn 20,23). À travers l’Écriture Sainte, maintenue vivante dans la foi de l’Église, le Seigneur continue de parler à son Épouse et lui montre les chemins à parcourir pour que l’Évangile du salut parvienne à tous. Je désire vivement que la Parole de Dieu soit toujours davantage célébrée, connue et diffusée, pour qu’à travers elle, le mystère d’amour qui jaillit de cette source de miséricorde soit toujours mieux compris. C’est ce que rappelle clairement l’Apôtre : « Toute l’Écriture est inspirée par Dieu ; elle est utile pour enseigner, dénoncer le mal, redresser, éduquer dans la justice » (2 Tm 3,16).

Il serait bon qu’un dimanche de l’année liturgique chaque communauté puisse renouveler son engagement à diffuser, faire connaître et approfondir l’Écriture Sainte : un dimanche entièrement consacré à la Parole de Dieu pour comprendre l’inépuisable richesse qui provient du dialogue permanent entre Dieu et son peuple. La créativité ne manquera pas pour enrichir ce moment par des initiatives qui stimuleront les croyants à être de vivants instruments de transmission de la Parole. Parmi ces initiatives, il y a certainement la diffusion plus large de la lectio divina, afin que la vie spirituelle trouve un soutien et les moyens de sa croissance dans la lecture priante du texte sacré. La lectio divina, sur les thèmes de la miséricorde, permettra de toucher du doigt quelle fécondité jaillit du texte sacré lorsqu’il est lu à la lumière de toute la tradition spirituelle de l’Église, et qu’il débouche nécessairement sur des gestes et des œuvres concrètes de charité.13

8. La célébration de la miséricorde advient tout particulièrement dans le Sacrement de la Réconciliation. C’est le moment où nous nous sentons embrassés par le Père qui vient à notre rencontre pour nous redonner la grâce d’être de nouveau ses enfants. Nous sommes pécheurs et nous portons en nous le poids de la contradiction entre ce que nous voudrions faire, et ce qu’au contraire nous faisons concrètement (cf. Rm 7,14-21). Cependant, la grâce nous précède toujours et prend le visage de la miséricorde qui devient efficace dans la réconciliation et le pardon. Précisément, Dieu nous fait comprendre son immense amour face à notre être pécheur. La grâce est la plus forte et dépasse toute résistance possible, car l’amour est vainqueur de toute chose (cf. 1 Co 13,7).

Dans le sacrement du Pardon, Dieu montre le chemin pour revenir à lui et invite à faire de nouveau l’expérience de sa proximité. C’est un pardon que l’on peut obtenir, d’abord, en commençant à vivre la charité. C’est ce que rappelle aussi l’Apôtre Pierre quand il écrit que : « la charité couvre une multitude de péchés » (1 P 4,8). Dieu seul pardonne les péchés, mais il nous demande aussi d’être prêts à pardonner les autres comme lui-même nous pardonne : « Remets-nous nos dettes, comme nous- mêmes nous remettons leurs dettes à nos débiteurs » (Mt 6,12). Quelle tristesse quand nous restons enfermés en nous-mêmes et incapables de pardonner ! La rancœur, la colère, la vengeance prennent alors le dessus, nous rendant la vie malheureuse et vain l’engagement joyeux pour la miséricorde.

9. Le service accompli par les Missionnaires de la Miséricorde a certainement été une expérience de grâce que l’Église a vécue avec beaucoup d’efficacité au cours de l’Année jubilaire. Leur action pastorale a voulu rendre manifeste le fait que Dieu ne pose pas de limite à ceux qui le recherchent avec un cœur contrit, car il va à la rencontre de tous comme un Père. J’ai reçu beaucoup de témoignages joyeux d’une rencontre renouvelée avec le Seigneur dans le sacrement de la Confession. Ne laissons pas passer l’opportunité de vivre la foi aussi comme une expérience de réconciliation. « Laissez-vous réconcilier avec Dieu » (2 Co 5,20) : tel est l’appel lancé, encore aujourd’hui, par l’Apôtre pour faire découvrir à tout croyant la puissance de l’amour qui fait de nous une « créature nouvelle » (2 Co 5,17).

Je veux dire ma gratitude à tous les Missionnaires de la Miséricorde pour le précieux service rendu afin de rendre efficace la grâce du pardon. Cependant, ce ministère extraordinaire ne s’arrête pas avec la fermeture de la Porte Sainte. Je désire en effet qu’il demeure, jusqu’à plus ample informé, comme signe concret que la grâce du Jubilé est toujours vivante et efficace partout dans le monde. Le Conseil pontifical pour la Promotion de la nouvelle Évangélisation aura la charge d’accompagner les Missionnaires de la Miséricorde pendant cette période, comme expression directe de ma sollicitude et de ma proximité, et de trouver les formes les plus adaptées pour l’exercice de ce précieux ministère.

10. Je renouvelle aux prêtres l’invitation à se préparer avec grand soin au ministère de la Confession, qui est une vraie mission sacerdotale. Je vous exprime toute ma gratitude pour votre service, et je vous demande d’être accueillants envers tous, témoins de la tendresse paternelle malgré la gravité du péché, prompts à aider la réflexion sur le mal commis, clairs dans l’exposé des principes moraux, disponibles pour accompagner les fidèles dans leur chemin pénitentiel, au plus près de leur démarche avec patience, clairvoyants dans le discernement de chaque cas particulier, généreux en donnant le pardon de Dieu. Comme Jésus a choisi de rester en silence face à la femme adultère pour la sauver de la condamnation à mort, que le prêtre, dans le confessionnal, ait un cœur magnanime, conscient que tout pénitent le renvoie à sa propre condition personnelle : pécheur, mais ministre de la miséricorde.

11. Je voudrais que nous méditions tous les paroles de l’Apôtre, écrites vers la fin de sa vie, quand il confesse à Timothée avoir été le premier des pécheurs, mais « il m’a été fait miséricorde » (1 Tm 1,16). Ses mots ont une grande puissance pour nous provoquer à réfléchir, nous aussi, sur notre existence, et pour voir à l’œuvre la miséricorde de Dieu qui change, convertit, et transforme notre cœur: « Je suis plein de gratitude envers celui qui me donne la force, le Christ Jésus notre Seigneur, car il m’a estimé digne de confiance lorsqu’il m’a chargé du ministère, moi qui étais autrefois blasphémateur, persécuteur, violent. Mais il m’a été fait miséricorde » (1 Tm 1,12-13).

Avec une passion pastorale toujours renouvelée, rappelons-nous donc les paroles de l’Apôtre : « Dieu nous a réconciliés avec lui par le Christ, et il nous a donné le ministère de la réconciliation » (2 Co 5,18). C’est en vue de ce ministère que nous avons été pardonnés en premier, faits témoins privilégiés de l’universalité du pardon. Aucune loi ni précepte ne peut empêcher Dieu d’embrasser de nouveau le fils qui revient vers lui reconnaissant s’être trompé mais décidé à recommencer au début. Ne s’arrêter qu’à la loi, c’est rendre vaines la foi et la miséricorde divine. Il y a une valeur propédeutique dans la loi (cf. Ga 3,24) qui a comme fin, la charité (cf. 1 Tm 1,5). Cependant, le chrétien est invité à vivre la nouveauté de l’Évangile, « la loi de l’Esprit qui donne la vie dans le Christ » (Rm 8,2). Même dans les cas les plus difficiles, où l’on est tenté de faire prévaloir une justice qui vient seulement des normes, on doit croire en la force qui jaillit de la grâce divine.

Nous autres confesseurs, nous avons l’expérience de nombreuses conversions qui se manifestent sous nos yeux. Ayons conscience de la responsabilité des gestes et des paroles afin qu’ils touchent le cœur du pénitent pour qu’il découvre la proximité et la tendresse du Père qui pardonne. Ne rendons pas vains ces moments par des comportements qui pourraient contredire l’expérience de la miséricorde recherchée. Aidons plutôt à éclairer l’espace de la conscience personnelle avec l’amour infini de Dieu (cf. 1 Jn 3,20).

Le sacrement de la Réconciliation doit retrouver sa place centrale dans la vie chrétienne. C’est pourquoi il exige des prêtres qu’ils mettent leur vie au service du « ministère de la réconciliation » (2 Co 5,18) de sorte qu’aucun pénitent sincère ne soit empêché d’accéder à l’amour du Père qui attend son retour, et que la possibilité de faire l’expérience de la force libératrice du pardon soit offerte à tous.

La célébration de l’initiative des 24 heures pour le Seigneur, en lien avec le IVème dimanche de Carême, peut être une occasion à saisir. Elle a déjà reçu un accueil favorable dans les diocèses et demeure un appel pastoral fort pour vivre intensément le sacrement de la Confession.

12. En fonction de cette exigence, et pour qu’aucun obstacle ne s’interpose entre la demande de réconciliation et le pardon de Dieu, je concède à tous les prêtres, à partir de maintenant, en vertu de leur ministère, la faculté d’absoudre le péché d’avortement. Ce que j’avais concédé pendant le temps limité du Jubilé14 est étendu désormais dans le temps, nonobstant toutes choses contraires. Je voudrais redire de toutes mes forces que l’avortement est un péché grave, parce qu’il met fin à une vie innocente. Cependant, je peux et je dois affirmer avec la même force qu’il n’existe aucun péché que ne puisse rejoindre et détruire la miséricorde de Dieu quand elle trouve un cœur contrit qui demande à être réconcilié avec le Père. Que chaque prêtre se fasse donc guide, soutien et réconfort dans l’accompagnement des pénitents sur ce chemin particulier de réconciliation.

Au cours de l’Année jubilaire, j’avais concédé aux fidèles qui, pour des raisons diverses, fréquentent les églises desservies par des prêtres de la Fraternité Saint Pie X, la faculté de recevoir validement et licitement l’absolution sacramentelle de leurs péchés.15 Pour le bien pastoral de ces fidèles et comptant sur la bonne volonté de leurs prêtres afin que la pleine communion dans l’Église catholique puisse être recouvrée avec l’aide de Dieu, j’établis par ma propre décision d’étendre cette faculté au-delà de la période jubilaire, jusqu’à ce que soient prises de nouvelles dispositions, pour que le signe sacramentel de la réconciliation à travers le pardon de l’Église ne fasse jamais défaut à personne.

13. La miséricorde a aussi le visage de la consolation. « Consolez, consolez mon peuple » (Is 40,1) sont les paroles venant du fond du cœur que le prophète fait entendre encore aujourd’hui, afin qu’une parole d’espérance puisse parvenir à tous ceux qui sont dans la souffrance et la douleur. Ne nous laissons pas voler l’espérance qui vient de la foi dans le Seigneur ressuscité. Il est vrai que nous sommes souvent soumis à rude épreuve, mais la certitude que le Seigneur nous aime ne doit jamais nous quitter. Sa miséricorde s’exprime aussi à travers la proximité, l’affection et le soutien que tant de frères et sœurs manifestent lorsque surviennent les jours de tristesse et d’affliction. Essuyer les larmes est une action concrète qui brise le cercle de la solitude où nous sommes souvent enfermés.

Nous avons tous besoin de consolation, car personne d’entre nous n’est exempt de souffrance, de douleur ou d’incompréhension. Que de douleur peut provoquer une parole haineuse, fruit de l’envie, de la jalousie et de la colère ! Que de souffrance entraîne l’expérience de la trahison, de la violence et de l’abandon ! Que d’amertume devant la mort des personnes chères ! Cependant, Dieu n’est jamais loin lorsque de tels drames sont vécus. Une parole qui réchauffe le cœur, une accolade qui te manifeste la compréhension, une caresse qui fait percevoir l’amour, une prière qui permet d’être plus fort… expriment la proximité de Dieu à travers la consolation offerte par les frères.

Parfois, le silence aussi pourra être une grande aide. Car parfois il n’y a pas de parole qui réponde aux questions de celui qui souffre. Cependant la compassion de celui qui est présent, proche, qui aime et tend la main, peut suppléer l’absence de paroles. Il n’est pas vrai que le silence soit la marque de l’impuissance. Au contraire, il est un moment de force et d’amour. Le silence aussi fait partie de notre langage de consolation, parce qu’il se transforme en œuvre concrète de partage et de participation à la souffrance du frère.

14. Dans une période particulière comme la nôtre, marquée par tant de crises dont celle de la famille, il est important qu’une parole de force consolatrice soit adressée à nos familles. Le don du mariage est une grande vocation à laquelle correspond, avec la grâce du Christ, un amour généreux, fidèle et patient. La beauté de la famille demeure inchangée, malgré tant d’obscurités et de propositions alternatives : « La joie de l’amour qui est vécue dans les familles est aussi la joie de l’Église ».16 Le chemin de vie qui amène un homme et une femme à se rencontrer, s’aimer, et se promettre fidélité pour toujours devant Dieu, est souvent interrompu par la souffrance, la trahison ou la solitude. La joie du don des enfants n’est pas exempte des soucis des parents concernant leur croissance et leur formation, leur avenir digne d’être intensément vécu.

La grâce du sacrement de Mariage, non seulement fortifie la famille afin qu’elle soit un lieu privilégié pour vivre la miséricorde, mais elle engage aussi la communauté chrétienne et tout l’agir pastoral à promouvoir la grande valeur de proposition de la famille. Cette Année jubilaire ne peut cependant pas nous faire perdre de vue la complexité de la réalité familiale actuelle. L’expérience de la miséricorde nous rend capables de regarder toutes les difficultés humaines dans l’attitude de l’amour de Dieu qui ne se lasse jamais d’accueillir et d’accompagner.

17. Nous ne pouvons pas oublier que chacun est porteur de la richesse et du poids de sa propre histoire qui le rendent absolument unique. Notre vie, avec ses joies et ses peines, est quelque chose d’unique et non reproductible, qui se déroule sous le regard miséricordieux de Dieu. Cela requiert, surtout de la part du prêtre, un discernement spirituel attentif, profond et clairvoyant, de sorte que nul ne soit exclu, quelle que soit la situation dans laquelle il vit, et qu’il puisse se sentir accueilli concrètement par Dieu, participer activement à la vie de la communauté, être inséré dans ce Peuple de Dieu qui avance infatigablement vers la plénitude du Règne de Dieu, règne de justice, d’amour, de pardon et de miséricorde.

15. Le moment de la mort est d’une importance toute particulière. L’Église a toujours vécu ce passage dramatique à la lumière de la Résurrection de Jésus Christ qui a ouvert la voie à la certitude de la vie future. C’est un grand défi que nous avons à relever, spécialement dans la culture contemporaine qui tend souvent à banaliser la mort jusqu’à la faire devenir une simple fiction ou à la cacher. Au contraire, la mort doit être affrontée et l’on doit s’y préparer, comme un passage douloureux et inévitable, mais riche de sens : celui de l’ultime acte d’amour envers les personnes qu’on laisse et envers Dieu vers lequel on va. Dans toutes les religions, le moment de la mort, comme celui de la naissance, est accompagné par une présence religieuse. Nous vivons l’expérience des obsèques comme une prière riche d’espérance pour l’âme du défunt, et pour consoler ceux qui souffrent du départ de la personne aimée.

Je suis convaincu que, dans la pastorale animée d’une foi vive, il nous faut faire toucher du doigt combien les signes liturgiques et nos prières sont des expressions de la miséricorde du Seigneur. C’est lui-même qui nous adresse des paroles d’espérance, pour que rien ni personne ne puisse nous séparer de son amour (cf. Rm 8,35). Le partage de ce moment par le prêtre est un accompagnement important, parce qu’il permet de vivre la proximité de la communauté chrétienne dans un moment de faiblesse, de solitude, d’incertitude et de pleurs.

16. Le Jubilé s’achève et la Porte Sainte se ferme. Mais la porte de la miséricorde de notre cœur demeure toujours grande ouverte. Nous avons appris que Dieu se penche sur nous (cf. Os 11,4) pour que nous puissions, nous aussi, l’imiter et nous pencher sur nos frères. La nostalgie de beaucoup du retour à la maison du Père, qui attend leur venue, est suscitée aussi par des témoins sincères et généreux de la tendresse divine. La Porte Sainte que nous avons franchie en cette Année jubilaire nous a placés sur le chemin de la charité que nous sommes appelés à parcourir chaque jour avec fidélité et dans la joie. C’est la route de la miséricorde qui permet de rencontrer de nombreux frères et sœurs qui tendent la main pour que quelqu’un puisse la saisir afin de cheminer ensemble.

Vouloir être proche du Christ exige de se faire proche des frères, car rien ne plait davantage au Père qu’un geste concret de miséricorde. Par sa nature même, la miséricorde se fait visible et tangible à travers une action concrète et dynamique. Une fois qu’on en a fait l’expérience en vérité, on ne peut plus retourner en arrière : elle grandit sans cesse et transforme la vie. C’est une authentique et nouvelle création qui crée un cœur nouveau, capable d’aimer pleinement, et qui purifie le regard afin qu’il reconnaisse les besoins les plus cachés. Combien sont-elles vraies les paroles avec lesquelles l’Église prie durant la Veillée Pascale, après la lecture du récit de la création : « Seigneur notre Dieu, toi qui as fait merveille en créant l’homme et plus grande merveille encore en le rachetant ». 18

La miséricorde renouvelle et libère car elle est la rencontre de deux cœurs : celui de Dieu qui vient à la rencontre de celui de l’homme. Celui-ci est réchauffé, et celui-là le guérit : le cœur de pierre est transformé en cœur de chair (cf. Ez 36,26), capable d’aimer malgré son péché. C’est ici que l’on prend conscience d’être vraiment une « créature nouvelle » (cf. Ga 6,15) : je suis aimé, donc j’existe ; je suis pardonné, donc je renais à une vie nouvelle ; il m’a été fait miséricorde, donc je deviens instrument de miséricorde.

17. Pendant l’Année Sainte, et spécialement les « vendredis de la miséricorde », j’ai pu toucher du doigt tout le bien présent dans le monde. Bien souvent, il n’est pas connu, car il est fait chaque jour de façon discrète et silencieuse. Même s’ils ne font pas les manchettes, il existe beaucoup de gestes concrets de bonté et de tendresse tournés vers les plus petits et les plus faibles, les plus seuls et abandonnés. Ils existent vraiment, ces protagonistes de la charité qui vivent la solidarité avec les pauvres et les malheureux. Rendons grâce au Seigneur pour ces dons précieux qui invitent à découvrir la joie de se faire proche face à la faiblesse de l’humanité blessée. Je pense avec gratitude à tant de volontaires qui, chaque jour, consacrent leur temps à manifester la présence et la proximité de Dieu à travers leur dévouement. Leur service est une authentique œuvre de miséricorde qui aide beaucoup de personnes à s’approcher de l’Église.

18. Le moment est venu de donner libre cours à l’imagination de la miséricorde pour faire naître de nombreuses œuvres nouvelles, fruits de la grâce. L’Église a besoin aujourd’hui de raconter ces « nombreux autres signes » que Jésus a accomplis et « qui ne sont pas écrits » (Jn 20,30), pour exprimer avec éloquence la fécondité de l’amour du Christ et de la communauté qui vit de lui. Plus de deux mille ans se sont écoulés, et pourtant les œuvres de miséricorde continuent à rendre visible la bonté de Dieu.

Aujourd’hui encore des populations entières souffrent de la faim et de la soif. Les images des enfants qui n’ont rien à manger suscitent de grandes préoccupations. Des personnes continuent à émigrer en masse d’un pays à l’autre, à la recherche de nourriture, de travail, d’une maison et de paix. La maladie, sous ses différentes formes, est un motif permanent de souffrance qui demande aide, consolation, et soutien. Les prisons sont des lieux où s’ajoutent souvent à la peine elle-même des désagréments parfois graves, dus aux conditions de vie inhumaines. L’analphabétisme est encore très présent ; il empêche les garçons et les filles d’être éduqués et les expose à de nouvelles formes d’esclavage. La culture de l’individualisme exacerbé, surtout en Occident, conduit à faire disparaître le sens de la solidarité et de la responsabilité envers les autres. Dieu lui-même aujourd’hui demeure, pour beaucoup, un inconnu ; cela représente la plus grande pauvreté et l’obstacle le plus grand à la reconnaissance de la dignité inviolable de la vie humaine.

En bref, les œuvres de miséricorde corporelles et spirituelles constituent jusqu’à aujourd’hui la confirmation de la grande et positive incidence de la miséricorde en tant que valeur sociale. Elle nous pousse en effet à retrousser nos manches pour redonner dignité à des millions de personnes qui sont nos frères et sœurs, appelés à construire avec nous une « cité fiable ».19

19. De nombreux gestes concrets de miséricorde ont été posés pendant cette Année Sainte. Des communautés, des familles, des croyants, ont redécouvert la joie du partage et la beauté de la solidarité. Cependant, cela ne suffit pas. Le monde continue à produire de nouvelles formes de pauvreté spirituelle et matérielle qui attentent à la dignité des personnes. C’est pour cette raison que l’Église doit toujours être vigilante et prête à identifier de nouvelles œuvres de miséricorde et à les mettre en œuvre avec générosité et enthousiasme.

Efforçons-nous donc de donner des formes concrètes à la charité, et en même temps intelligence aux œuvres de miséricorde. Cette dernière possède une action inclusive, c’est pourquoi elle tend à s’élargir comme une tache d’huile et ne connait pas de limite. En ce sens, nous sommes appelés à donner un visage nouveau aux œuvres de miséricorde que nous connaissons depuis toujours. De fait, la miséricorde exagère ; elle va toujours plus loin, elle est féconde. Elle est comme le levain qui fait fermenter la pâte (cf. Mt 13,33) et comme la graine de moutarde qui devient un arbre (cf. Lc 13,19).

Il nous suffit de penser, à titre d’exemple, à l’œuvre de miséricorde corporelle qui consiste à vêtir celui qui est nu (cf. Mt 25,36.38.43.44). Elle nous ramène au commencement, au jardin d’Eden, lorsqu’Adam et Eve découvrirent qu’ils étaient nus, et entendant le Seigneur s’approcher, eurent honte et se cachèrent (cf. Gn 3,7-8). Nous savons qu’ils furent punis par le Seigneur. Pourtant, il « fit à l’homme et à sa femme des tuniques de peau et les en revêtit » (Gn 3,21). La honte est dépassée et la dignité retrouvée.

Fixons le regard également sur Jésus au Golgotha. Sur la croix, le Fils de Dieu est nu. Sa tunique a été tirée au sort et prise par les soldats (cf. Jn 19,23-24). Il n’a plus rien. Sur la croix, se révèle jusqu’à l’extrême la solidarité de Jésus avec ceux qui ont perdu toute dignité en étant privé du nécessaire. De même que l’Église est appelée à être la « tunique du Christ »20 pour revêtir son Seigneur, de même elle est engagée à se rendre solidaire de tous les nus de la terre, afin qu’ils retrouvent la dignité dont ils ont été dépouillés. « J’étais nu, et vous m’avez habillé » (Mt 25,36) : cela oblige donc à ne pas détourner notre regard des nouvelles formes de pauvreté et de marginalisation, qui empêchent les personnes de vivre dignement.

Être sans travail et ne pas recevoir un juste salaire, ne pas avoir une maison ou une terre où habiter, subir des discriminations pour la foi, la race, le statut social… ces réalités, et d’autres encore, sont des conditions qui attentent à la dignité de la personne face auxquelles l’agir miséricordieux des chrétiens répond avant tout par la vigilance et la solidarité. Combien sont nombreuses les situations aujourd’hui où l’on peut rendre la dignité aux personnes et permettre une vie humaine ! Qu’il suffise de penser à de nombreux jeunes enfants qui subissent des violences de toutes sortes qui leur volent la joie de vivre. Leur visages tristes et défaits sont imprimés dans mon esprit. Ils demandent notre aide pour être libérés de l’esclavage du monde contemporain. Ces enfants sont les jeunes de demain. Comment les préparons-nous à vivre de façon digne et responsable ? Avec quelle espérance peuvent- ils affronter leur présent et leur avenir ?

Le caractère social de la miséricorde exige de ne pas rester inertes et de chasser l’indifférence et l’hypocrisie, afin que les plans et les projets ne demeurent pas lettre morte. Que l’Esprit Saint nous aide à être toujours prêts à offrir notre participation de manière active et désintéressée, afin que la justice et une vie digne ne demeurent pas des paroles de circonstance, mais marquent l’engagement concret de celui qui veut témoigner de la présence du Royaume de Dieu.

20. Nous sommes appelés à faire grandir une culture de la miséricorde, fondée sur la redécouverte de la rencontre des autres : une culture dans laquelle personne ne regarde l’autre avec indifférence ni ne détourne le regard quand il voit la souffrance des frères. Les œuvres de miséricorde sont « artisanales » : aucune d’entre elles n’est semblable à une autre ; nos mains peuvent les modeler de mille manières et même si Dieu qui les inspire est unique, tout comme est unique la « matière » dont elles sont faites, à savoir la miséricorde elle-même, chacune acquiert une forme différente.

Les œuvres de miséricorde, en effet, concernent la vie entière d’une personne. C’est pour cela que nous pouvons donner naissance à une véritable révolution culturelle, précisément à partir de la simplicité des gestes qui savent rejoindre le corps et l’esprit, c’est-à-dire la vie des personnes. C’est un engagement que la communauté chrétienne peut faire sien, consciente que la Parole du Seigneur l’appelle sans cesse à sortir de l’indifférence et de l’individualisme dans lesquels on est tenté de s’enfermer pour mener une existence confortable et sans problèmes. « Des pauvres, vous en aurez toujours avec vous » (Jn 12,8), dit Jésus à ses disciples. Aucun alibi ne peut justifier un désengagement lorsque l’on sait qu’il s’est identifié à chacun d’eux.

La culture de la miséricorde s’élabore dans la prière assidue, dans l’ouverture docile à l’action de l’Esprit, dans la familiarité avec la vie des saints et dans la proximité concrète des pauvres. C’est un appel pressant à ne pas mal interpréter où il est déterminant de s’engager. La tentation de faire la « théorie de la miséricorde » est surmontée dans la mesure où celle-ci est notre vie quotidienne de participation et de partage. Nous ne devrons d’ailleurs jamais oublier les paroles de l’apôtre Paul racontant sa rencontre avec Pierre, Jacques et Jean, après sa conversion : il met en relief un aspect essentiel de sa mission et de toute la vie chrétienne : « Ils nous ont seulement demandé de nous souvenir des pauvres, ce que j’ai pris grand soin de faire » (Ga 2,10). Nous ne pouvons pas oublier les pauvres : c’est un appel plus que jamais d’actualité et qui s’impose dans son évidence évangélique.

21. Que l’expérience du Jubilé imprime en nous les paroles de l’Apôtre Pierre : « Autrefois vous n’aviez pas obtenu miséricorde, mais maintenant vous avez obtenu miséricorde » (1 P 2,10). Ne gardons pas jalousement seulement pour nous tout ce que nous avons reçu. Sachons le partager avec les frères souffrants pour qu’ils soient soutenus par la force de la miséricorde du Père. Que nos communautés s’ouvrent pour rejoindre ceux qui vivent sur leur territoire, pour qu’à travers le témoignage des croyants la caresse de Dieu parvienne à tous.

Voici venu le temps de la miséricorde. Chaque journée de notre route est marquée par la présence de Dieu qui guide nos pas avec la force de la grâce que l’Esprit répand dans le cœur pour le modeler et le rendre capable d’aimer. Voici venu le temps de la miséricorde pour tous et pour chacun, pour que personne ne puisse penser être étranger à la proximité de Dieu et à la puissance de sa tendresse. Voici venu le temps de la miséricorde pour que ceux qui sont faibles et sans défense, loin et seuls, puissent accueillir la présence de frères et sœurs qui les tireront du besoin. Voici venu le temps de la miséricorde pour que les pauvres sentent se poser sur eux le regard respectueux mais attentif de ceux qui, ayant vaincu l’indifférence, découvrent l’essentiel de la vie. Voici venu le temps de la miséricorde pour que tout pécheur ne se lasse jamais de demander pardon et sente la main du Père qui accueille toujours et serre contre lui.

À la lumière du «Jubilé des personnes socialementexclues», alors que dans toutes les cathédrales et dans les sanctuaires du monde les Portes de la Miséricorde se fermaient, j’ai eu l’intuition que, comme dernier signe concret de cette Année Sainte extraordinaire, on devait célébrer dans toute l’Église, le XXXIIIème Dimanche du Temps ordinaire, la Journée mondiale des pauvres. Ce sera la meilleure préparation pour vivre la solennité de Notre Seigneur Jésus Christ, Roi de l’Univers, qui s’est identifié aux petits et aux pauvres et qui nous jugera sur les œuvres de miséricorde (cf. Mt 25,31-46). Ce sera une journée qui aidera les communautés et chaque baptisé à réfléchir sur la manière dont la pauvreté est au cœur de l’Évangile et sur le fait que, tant que Lazare git à la porte de notre maison (cf. Lc 16,19-21), il ne pourra y avoir de justice ni de paix sociale. Cette Journée constituera aussi une authentique forme de nouvelle évangélisation (cf. Mt 11,5) par laquelle se renouvellera le visage de l’Église dans son action continuelle de conversion pastorale pour être témoin de la miséricorde.

22. Que demeurent tournés vers nous les yeux miséricordieux de la Sainte Mère de Dieu. Elle est la première qui nous ouvre le chemin et nous accompagne dans le témoignage de l’amour. Que la Mère de Miséricorde nous rassemble tous à l’abri de son manteau, comme l’art a souvent voulu la représenter. Confions-nous à son aide maternelle et suivons son indication constante à regarder Jésus, visage rayonnant de la miséricorde de Dieu.

Donné à Rome, près de Saint Pierre, le 20 novembre, Solennité de Notre Seigneur Jésus Christ, Roi de l’Univers, de l’An du Seigneur 2016, quatrième de mon pontificat.

FRANÇOIS

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1 In Joh 33,5.
2 Le Pasteur d’Hermas, XLII, 1-4.
3 Cf. Exhort. ap. Evangelii gaudium, n. 27.
4 Missel Romain, IIIéme Dimanche de Carême.
5 Ibid., Préface des dimanches du Temps Ordinaire VII.
6 Ibid., Prière eucharistique II.
7 Ibid., Rite de communion.
8 Célébrer la Pénitence et la Réconciliation, n° 85.
9 Sacrement pour les malades, n° 112.
10 Cf. CONC. ŒCUM. VAT. II, Const. Sacrosanctum Concilium, n. 106.
11 CONC. ŒCUM. VAT. II, Const. dogm. Dei Verbum, n. 2.
12 Exhort. ap. Evangelii gaudium, n. 142.
13 Cf. BENOIT XVI, Exhort. ap. post syn. Verbum Domini, nn. 86-87.
14 Cf. Lettre accordant l’indulgence à l’occasion du Jubilé extraordinaire de la Miséricorde, 1er septembre 2015.
15 Cf. ibid.
16 Exhort. ap. post syn. Amoris laetitia, n. 1.
17 Cf. ibid., nn. 291-300
18 Missel Romain, Veillée Pascale, Oraison après la 1ère lecture. 19 Lettre. enc. Lumen fidei, n. 50.
20 Cf. CYPRIEN, L’unité de l’Église catholique, 7.

[01867-FR.01] [Texte original: Italien]

Instruction « Ad resurgendum cum Christo » sur la sépulture des défunts et la conservation des cendres en cas d’incinération

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CNS photo/Gregory A. Shemitz

(RV) Dans quelles conditions un chrétien peut-il conserver les cendres d’un défunt ? C’est la question à laquelle répond la Congrégation pour la Doctrine de la Foi ce mardi 25 octobre dans un nouveau texte. Cette instruction se nomme « Ad resurgendum cum Christo » sur la sépulture des défunts et la conservation des cendres en cas d’incinération. Si l’Eglise réaffirme sa préférence pour l’inhumation des corps, elle encadre les modalités de conservation des cendres et des urnes, n’autorisant ni la dispersion, ni la conservation à domicile, sauf dans des cas exceptionnels et en attendant qu’un lieu sacré puisse accueillir les restes du défunt. Il n’existait jusqu’à présent aucune règle canonique sur le sujet. Vous trouverez ci-dessous le texte officiel de l’Instruction Ad resurgendum cum Christo sur la sépulture des défunts et la conservation des cendres en cas d’incinération:

1. Pour ressusciter avec le Christ, il faut mourir avec le Christ, il faut «quitter ce corps pour aller demeurer auprès du Seigneur» (2 Co 5, 8). Dans son Instruction Piam et constantem du 5 juillet 1963, le Saint-Office avait demandé de « maintenir fidèlement la coutume d’ensevelir les corps des fidèles», précisant toutefois que l’incinération n’est pas «contraire en soi à la religion chrétienne » et qu’on ne devait plus refuser les sacrements et les obsèques à ceux qui demandaient l’incinération, à condition qu’un tel choix ne soit pas motivé par «une négation des dogmes chrétiens, dans un esprit sectaire, ou par haine contre la religion catholique ou l’Église»1. Ce changement de la discipline ecclésiastique a été ensuite inséré dans le Code de droit canonique (1983) et le Code des Canons des Églises orientales (1990).

Depuis lors, la pratique de l’incinération s’est sensiblement répandue dans de nombreuses nations, mais, dans le même temps, se sont aussi diffusées de nouvelles idées en contradiction avec la foi de l’Église. Après avoir dûment consulté la Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements, le Conseil pontifical pour les textes législatifs et de nombreuses Conférences épiscopales et Synodes des évêques des Églises orientales, la Congrégation pour la doctrine de la foi a jugé opportun de publier une nouvelle Instruction pour réaffirmer les raisons doctrinales et pastorales de la préférence pour l’inhumation des corps; elle voudrait aussi établir des normes portant sur la conservation des cendres en cas d’incinération.

2. La résurrection de Jésus est la vérité suprême de la foi chrétienne, prêchée comme une partie essentielle du mystère pascal depuis les origines du christianisme: «Je vous ai donc transmis en premier lieu ce que j’avais moi-même reçu, à savoir que le Christ est mort pour nos péchés selon les Écritures, qu’il a été mis au tombeau, qu’il est ressuscité le troisième jour selon les Écritures, et qu’il est apparu à Céphas, puis aux Douze» (1 Co 15, 3-4).

Par sa mort et sa résurrection, le Christ nous a libérés du péché et nous a ouvert l’accès à une nouvelle vie: «Le Christ est ressuscité des morts par la gloire du Père, afin que nous vivions nous aussi d’une vie nouvelle» (Rm 6, 4). En outre, le Christ ressuscité est le principe et la source de notre résurrection future: «Le Christ est ressuscité d’entre les morts, prémices de ceux qui se sont endormis. […] De même, en effet, que tous meurent en Adam, ainsi tous revivront dans le Christ» (1 Co 15, 20-22).

S’il est vrai que le Christ nous ressuscitera «au dernier jour», il est vrai aussi que, d’une certaine façon, nous sommes déjà ressuscités avec Lui. En effet, par le baptême, nous sommes plongés dans la mort et la résurrection du Christ, et assimilés à lui sacramentellement: «Ensevelis avec lui lors du baptême, vous êtes aussi ressuscités avec lui, parce que vous avez cru en la force de Dieu qui l’a ressuscité des morts» (Col 2, 12). Unis au Christ par le baptême, nous participons déjà réellement à la vie du Christ ressuscité (cf. Ep 2, 6).

Grâce au Christ, la mort chrétienne a un sens positif. Dans la liturgie, l’Église prie ainsi: «Pour tous ceux qui croient en toi, Seigneur, la vie n’est pas détruite, elle est transformée; et lorsque prend fin leur séjour sur la terre, ils ont déjà une demeure éternelle dans les cieux»2. Par la mort, l’âme est séparée du corps, mais, dans la résurrection, Dieu rendra la vie incorruptible à notre corps transformé, en le réunissant à notre âme. Même de nos jours, l’Église est appelée à proclamer la foi en la résurrection: «La foi des chrétiens, c’est la résurrection des morts: y croire, c’est ressusciter»3.

3. Suivant la tradition chrétienne immémoriale, l’Église recommande avec insistance que les corps des défunts soient ensevelis dans un cimetière ou en un lieu sacré4. En souvenir de la mort, de la sépulture et de la résurrection du Seigneur, mystère à la lumière duquel se manifeste le sens chrétien de la mort5, l’inhumation est d’abord et avant tout la forme la plus idoine pour exprimer la foi et l’espérance dans la résurrection du corporelle6. Comme mère, l’Église accompagne le chrétien lors de son pèlerinage terrestre; dans le Christ, elle offre au Père le fils de sa grâce et remet sa dépouille mortelle à la terre, dans l’espérance qu’il ressuscitera dans la gloire7.

En ensevelissant les corps des fidèles, l’Église confirme la foi en la résurrection de la chair8 et veut mettre l’accent sur la grande dignité du corps humain, en tant que partie intégrante de la personne, dont le corps partage l’histoire9. Elle ne peut donc tolérer des attitudes et des rites impliquant des conceptions erronées de la mort, considérée soit comme l’anéantissement définitif de la personne, soit comme un moment de sa fusion avec la Mère-nature ou avec l’univers, soit comme une étape dans le processus de réincarnation, ou encore comme la libération définitive de la “prison” du corps.

En outre, la sépulture dans les cimetières ou dans d’autres lieux sacrés répond de manière adéquate à la piété ainsi qu’au respect dus aux corps des fidèles défunts qui, par le baptême, sont devenus temple de l’Esprit Saint et qui ont été «comme les instruments et les vases dont l’Esprit s’est saintement servi pour opérer tant de bonnes œuvres»10. Tobie, le juste, est loué pour les mérites acquis devant Dieu en ensevelissant les morts11, un acte que l’Église considère comme une œuvre de miséricorde corporelle12.

Enfin, la sépulture des corps des fidèles défunts dans les cimetières ou autres lieux sacrés favorise le souvenir ainsi que la prière de la famille et de toute la communauté chrétienne pour les défunts, sans oublier la vénération des martyrs et des saints. Grâce à la sépulture des corps dans les cimetières, dans les églises ou les espaces réservés à cet usage, la tradition chrétienne a préservé la communion entre les vivants et les morts, et s’est opposée à la tendance à dissimuler ou à privatiser l’événement de la mort ainsi que la signification qu’il revêt pour les chrétiens.

4. Là où des raisons de type hygiénique, économique ou social poussent à choisir l’incinération – choix qui ne doit pas être contraire à la volonté expresse ou raisonnablement présumée du fidèle défunt –, l’Église ne voit pas de raisons doctrinales pour prohiber cette pratique. En effet, l’incinération du cadavre ne touche pas à l’âme et n’empêche pas la toute-puissance divine de ressusciter le corps; elle ne contient donc pas, en soi, la négation objective de la doctrine chrétienne sur l’immortalité de l’âme et la résurrection des corps13.

L’Église continue d’accorder la préférence à l’inhumation des corps, car celle-ci témoigne d’une plus grande estime pour les défunts; toutefois, l’incinération n’est pas interdite, «à moins qu’elle n’ait été choisie pour des raisons contraires à la doctrine chrétienne»14. Lorsqu’il n’existe pas de motivations contraires à la doctrine chrétienne, l’Église accompagne, après la célébration des obsèques, le choix de l’incinération avec d’opportunes directives liturgiques et pastorales, en veillant surtout à éviter toute forme de scandale ou d’indifférentisme religieux.

5. Si, pour des raisons légitimes, l’on opte pour l’incinération du cadavre, les cendres du défunt doivent être conservées normalement dans un lieu sacré, à savoir le cimetière ou, le cas échéant, une église ou un espace spécialement dédié à cet effet par l’autorité ecclésiastique compétente. Dès l’origine, les chrétiens ont désiré que leurs défunts fissent l’objet de l’intercession et du souvenir de la communauté chrétienne. Leurs tombes sont devenues des lieux de prière, de mémoire et de réflexion. Les fidèles défunts font partie de l’Église qui croit en la communion «de ceux qui sont pèlerins sur la terre, des défunts qui achèvent leur purification, des bienheureux du ciel, tous ensemble formant une seule Église»15.

La conservation des cendres dans un lieu sacré peut contribuer à réduire le risque de soustraire les défunts à la prière et au souvenir de leur famille et de la communauté chrétienne. De la sorte, on évite également d’éventuels oublis et manques de respect qui peuvent advenir surtout après la disparition de la première génération, ainsi que des pratiques inconvenantes ou superstitieuses.

6. Pour les motifs énumérés ci-dessus, la conservation des cendres dans l’habitation domestique n’est pas autorisée. C’est seulement en cas de circonstances graves et exceptionnelles liées à des conditions culturelles à caractère local que l’Ordinaire, en accord avec la Conférence épiscopale ou le Synode des évêques des Églises orientales, peut concéder l’autorisation de conserver des cendres dans l’habitation domestique. Toutefois, les cendres ne peuvent être distribuées entre les différents cercles familiaux, et l’on veillera toujours à leur assurer des conditions respectueuses et adéquates de conservation.

7. Pour éviter tout malentendu de type panthéiste, naturaliste ou nihiliste, la dispersion des cendres dans l’air, sur terre, dans l’eau ou de toute autre manière, n’est pas permise ; il en est de même de la conservation des cendres issues de l’incinération dans des souvenirs, des bijoux ou d’autres objets. En effet, les raisons hygiéniques, sociales ou économiques qui peuvent motiver le choix de l’incinération ne s’appliquent pas à ces procédés.

8. Dans le cas où le défunt aurait, de manière notoire, requis l’incinération et la dispersion de ses cendres dans la nature pour des raisons contraires à la foi chrétienne, on doit lui refuser les obsèques, conformément aux dispositions du droit16.

Au cours de l’audience accordée le 18 mars 2016 au Cardinal Préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, le Souverain Pontife François a approuvé la présente Instruction, décidée lors de la Session ordinaire de ce Dicastère en date du 2 mars 2016, et il en a ordonné la publication.

Donné à Rome, au siège de la Congrégation pour la doctrine de la foi, le 15 août 2016, Solennité de l’Assomption de la Bienheureuse Vierge Marie.

Gerhard Card. Müller

Préfet

Luis F. Ladaria, S.I.

Arcivescovo titolare di Tibia Segretario

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1SACRE CONGREGATION SUPREME DU SAINT-OFFICE, Instruction Piam et constantem (5 juillet 1963) : AAS 56 (1964), 822-823 ; La Documentation catholique 61 (1964), col. 1712.
2 Missel romain, Préface des défunts, 1.
3 TERTULLIEN, De resurrectione carnis, 1, 1 : CCL 2, 921.

4 Cf.CIC,can.1176,§3;can.1205;CCEO,can.876,§3;can.868. 5 Cf. Catéchisme de l’Église catholique, n. 1681.
6 Cf. Catéchisme de l’Église catholique, n. 2300.
7 Cf. 1 Co 15, 42-44 ; Catéchisme de l’Église catholique, n. 1683.

8 Cf. SAINT AUGUSTIN, De cura pro mortuis gerenda, 3, 5 : CSEL 41, 628. 9 Cf. CONC. ŒCUM. VAT. II, Const. past. Gaudium et spes, 14.
10 Cf. SAINT AUGUSTIN, De cura pro mortuis gerenda, 3, 5 : CSEL 41, 627. 11 Cf.Tb2,9;12,12.

12 Cf. Catéchisme de l’Église catholique, n. 2300.
13 Cf. SACREE CONGREGATION SUPREME DU SAINT-OFFICE, Instruction Piam et constantem (5 juillet 1963) : AAS 56 (1964), 822 ; La Documentation catholique, 61 (1964), col. 1712.
14 CIC, can. 1176, § 3 ; cf. CCEO, can. 876, § 3.
15 Catéchisme de l’Église catholique, n. 962.
16 CIC, can. 1184 ; CCEO, can. 876, § 3.

[01683-FR.01] [Texte original: Français]

L’Église communicatrice avant ses origines !

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L’été approche à grand pas et avec lui, pour plusieurs, un temps de détente et de repos. L’occasion rêvée pour changer d’air et reprendre les forces nécessaires aux différentes responsabilités qui nous attendent à la rentrée en septembre ! C’est également une opportunité en or pour lire et approfondir notre connaissance d’un sujet qui nous tient à cœur. Comme le disait saint Jean-Paul II « il semble plus que jamais opportun de réfléchir sur les “défis” que les communications sociales constituent pour l’Église, laquelle, comme le remarque Paul VI, “se sentirait coupable devant son Seigneur si elle ne mettait pas en œuvre ces puissants moyens” (no2). Ainsi, pour tous les lecteurs du blogue de S+L, j’offrirai tout au long de l’été des réflexions sur un sujet qui, je crois, vous intéresse particulièrement : l’Église et les médias.

Comme je l’ai déjà dit « l’Église est communicatrice depuis les origines ». Je dirais même qu’elle l’était avant même d’exister ! En effet, l’Église fut engendrée dans l’histoire par Celui qui est Communication par excellence. Sa nature profonde est à chercher dans le Mystère de la Très Sainte Trinité qui est constituée de relations (donc de communications) entre le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Dieu étant Lui-même communication ad intra, comme le disent les théologiens, il était convenable qu’Il désire se communiquer à d’autres êtres que Lui. C’est ce qu’on appelle la « création ». Ainsi, en créant l’univers, Dieu allait pouvoir communiquer son Être en donnant l’existence à d’autres êtres. Nous savons que la chute de nos premiers parents a causé une rupture de communication avec Dieu. C’est la raison pour laquelle nous appelons Révélation la reprise du dialogue entre Dieu et les hommes. À un moment donné de l’histoire, Dieu a repris contact avec l’humanité par un dialogue plein d’amour et de miséricorde dans lequel Il révéla peu à peu son dessein de retrouver ses droits de paternité sur ses enfants. Jésus, l’Incarnation du Fils éternel du Père est la plénitude de ce dialogue, l’Interlocuteur et le « Médium » par excellence entre les hommes et Dieu le Père. C’est par Lui que nous pouvons être reconnus par Dieu comme ses fils et ses filles. L’Église étant la continuation de la Présence du Christ sur terre, sa vocation est de répandre les grâces de Dieu sur la Terre. En d’autres termes, de communiquer à l’humanité blessée sa vocation à la vie éternelle et le dessein d’amour du Père.

Ce bref résumé nous montre bien jusqu’à quel point la réalité de la communication est centrale pour l’Église et tous ses membres. Dans ce contexte, nous voyons bien pourquoi il est nécessaire d’approfondir les rapports de l’Église avec les médias. Je tiens à en mentionner ici quelques-unes de ses raisons telles que présentés par Dariusz Gronowski et José Maria La Porte dans leur article « La communication aux yeux d’un théologien » paru dans le manuel Introduction à la communication institutionnelle de l’Église.

  • L’étude de la communication aide l’Église à comprendre le monde contemporain et la situation de l’Église à l’intérieur de la culture. En effet, il est clair que nous ne sommes pas envoyés en mission dans un monde parallèle qui serait déjà parfaitement adapté au message que nous sommes sensés lui transmettre. Au contraire, si nous sommes appelés à entrer en dialogue avec notre monde, c’est qu’il a, consciemment ou non, soif de Dieu et d’absolu. Nous devons donc trouver les moyens les plus appropriés pour qu’une rencontre avec Dieu soit possible pour les hommes et les femmes d’aujourd’hui. De même, comprendre la culture médiatique dans laquelle nous nous trouvons permettra à l’Église de se positionner correctement. Par exemple, en mettant à l’avant plan les éléments du catholicisme facilement acceptables dans une culture donnée pour créer un climat propice à l’échange et à l’acceptation d’autres positions, celles-là plus difficiles et contre culturelles.
  • L’étude de la communication aide l’Église à développer les meilleurs moyens pour multiplier et répandre le message. Connaître les médias de près est pour l’Église un moyen de faire entendre la Révélation de Dieu à tous les hommes. Par exemple, il est aisé de constater l’immense potentiel que représentent les médias sociaux aujourd’hui. Contrairement aux médias de masse traditionnels qui pouvaient parfois être un obstacle dans la transmission du véritable message de l’Église, les médias sociaux offrent une opportunité sans précédent pour élaborer des stratégies de communication fidèles au message de l’Église. Ainsi un plus grand nombre de personnes seront en mesure d’entrer en contact avec la foi authentiquement catholique c’est-à-dire dans son intégralité.
  • L’étude de la communication permet à l’Église d’accomplir plus efficacement sa mission d’éducation. L’Église a toujours joué un rôle central dans l’éducation de toutes les générations. L’ignorance étant d’abord et avant tout une pauvreté de l’intelligence, l’Église a toujours pris au sérieux son mandat divin d’aider à nourrir le corps et l’esprit des indigents de ce monde. Bien que la plupart des pays du monde détiennent toujours des écoles et universités catholiques, d’autres, dont la province de Québec, n’offrent plus la possibilité aux parents catholiques d’avoir des institutions d’enseignement conformes à leurs convictions les plus profondes. Dans ce contexte, les nouveaux médias d’information peuvent être une opportunité pour l’Église de remplir son rôle d’éducation en offrant une panoplie de ressources jusqu’à ce que le manque actuel soit combler.

De nombreuses autres raisons pourraient nous convaincre de l’opportunité que représentent les nouveaux médias pour l’évangélisation et la mission de l’Église en général. Pour plus de détails, je vous suggère la lecture de l’article La communication aux yeux d’un théologien mentionné plus haut. La semaine prochaine, nous poursuivrons notre réflexion sur les relations entre l’Église et les médias en relatant les défis et risques qu’ils peuvent représenter.

Homélie du pape François lors de la Messe de canonisation de Saint Stanislas de Jésus Marie Papczyński & Sainte Marie Élisabeth Hesselblad

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La Parole de Dieu que nous avons écoutée nous reconduit à l’événement central de la foi : la victoire de Dieu sur la souffrance et sur la mort. C’est l’Évangile de l’espérance jaillissant du Mystère pascal du Christ ; il irradie à partir de son visage qui révèle Dieu le Père, consolateur des affligés. C’est une Parole qui nous appelle à demeurer intimement unis à la passion de notre Seigneur Jésus, afin que se manifeste en nous la puissance de sa résurrection.

En effet, dans la Passion du Christ, il y a la réponse de Dieu au cri angoissé, et parfois indigné, que l’expérience de la souffrance et de la mort suscite en nous. Il s’agit de ne pas échapper de la Croix, mais de rester là, comme l’a fait la Vierge Mère, qui en souffrant avec Jésus a reçu la grâce d’espérer contre toute espérance (cf. Rm 4, 18).

Cela a aussi été l’expérience de Stanislas de Jésus Marie et de Marie Élisabeth Hesselblad, qui sont aujourd’hui proclamés saints : ils sont restés intimement unis à la passion de Jésus et la puissance de sa résurrection s’est manifestée en eux.

La première lecture et l’évangile de ce dimanche nous présentent justement deux signes prodigieux de résurrection : le premier opéré par le prophète Elie, le Capture d’écran 2016-06-05 à 09.30.17second par Jésus. Dans les deux cas, les morts sont de très jeunes fils de femmes veuves qui sont rendus vivants à leurs mères.

La veuve de Sarepta – une femme non juive, qui cependant avait accueilli dans sa maison le prophète Elie – s’est indignée contre le prophète et contre Dieu parce que, justement pendant qu’Elie était son hôte, son enfant était tombé malade et avait à présent expiré dans ses bras. Alors Elie dit à cette femme : « Donne-moi ton fils ! » (1 R17, 19). Voilà un mot-clé : il exprime l’attitude de Dieu devant notre mort (sous toutes ses formes) ; il ne dit pas : « Garde-le, arrange-toi ! », mais il dit : « Donne-le moi ». Et en effet, le prophète prend l’enfant et le porte dans la chambre à l’étage supérieur, et là, seul, dans la prière, « il lutte avec Dieu », le mettant devant l’absurdité de cette mort. Et le Seigneur écoute la voix d’Elie, parce qu’en réalité c’était Lui, Dieu, qui parlait et agissait à travers le prophète. C’était lui qui, par la bouche d’Elie, avait dit à la femme : « Donne- moi ton fils ». Et maintenant c’était Lui qui le rendait vivant à sa mère.

La tendresse de Dieu se révèle pleinement en Jésus. Nous avons entendu dans l’Évangile (Lc 7, 11-17) comme il a été saisi de compassion (cf. v. 13) pour cette veuve de Naïm, en Galilée, qui accompagnait son fils unique, encore adolescent, pour l’enterrer. Mais Jésus s’approche, touche le cercueil, arrête le cortège funèbre, et il aura certainement caressé le visage baigné de larmes de cette pauvre maman. « Ne pleure pas ! », lui dit-il (Lc 7, 13). Comme s’il lui demandait : « Donne-moi ton fils ». Jésus demande pour lui notre mort, afin de nous en libérer et de nous redonner la vie. En effet ce jeune s’est réveillé comme d’un sommeil profond et il a recommencé à parler. Et Jésus « le rendit à sa mère » (v. 15). Il n’est pas un magicien ! Il est la tendresse de Dieu incarnée ; en lui opère l’immense compassion du Père.

Que l’apôtre Paul d’ennemi et persécuteur féroce des chrétiens devienne témoin et héraut de l’Évangile (cf. Ga 1, 13-17) est aussi une espèce de résurrection. Ce Capture d’écran 2016-06-05 à 09.38.25changement radical n’a pas été son œuvre personnelle mais un don de la miséricorde de Dieu, qui l’« a mis à part » et l’« a appelé dans sa grâce » et a voulu révéler « en lui » son Fils pour qu’il annonce ce Fils parmi les nations (vv. 15-16). Paul dit qu’il a plu à Dieu le Père de révéler le Fils non seulement à lui mais aussi en lui, c’est-à-dire en imprimant dans sa personne, chair et esprit, la mort et la résurrection du Christ. Ainsi l’apôtre sera non seulement un messager, mais avant tout un témoin.

Et de même, avec les pécheurs, pris un à un, Jésus ne se lasse pas de faire resplendir la victoire de la grâce qui donne vie. Il dit à la Mère Église : « Donne-moi tes enfants », que nous sommes tous. Il prend sur lui nos péchés, les enlève et il nous redonne vivants à l’Église même. Et cela advient d’une manière spéciale durant cette Année Sainte de la Miséricorde.

Aujourd’hui, l’Église nous montre deux de ses enfants qui sont des témoins exemplaires de ce mystère de résurrection. Les deux peuvent chanter dans l’éternité avec les paroles du Psalmiste : « Tu as changé mon deuil en une danse, / sans fin, Seigneur, mon Dieu, je te rendrai grâce » (Ps 30, 12). Et tous ensemble nous nous unissons en disant : « Je t’exalte, Seigneur : tu m’as relevé » (Refrain du Psaume responsorial).

[00937-FR.01] [Texte original: Italien]

Amoris Laetitia ou la famille sur la voie de la charité

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Aujourd’hui même à midi heure de Rome, le pape François a publié sa très attendue exhortation apostolique intitulée Amoris Laetitia sur le thème de l’amour dans la famille. Ce document de 258 pages pour l’édition française est le fruit des travaux des deux synodes sur la famille qui ont eu lieu au Vatican en 2014 et 2015. Bien que, dès les premières pages du texte, le Pape « ne recommande pas une lecture générale hâtive » (no 7), la rédaction de ce premier article nécessitait que je le lise dans son entièreté assez rapidement… Toutefois, n’ayez crainte, nous aurons l’occasion d’en reparler dans une série d’articles dans lesquels nous nous arrêterons plus longuement sur les nombreux thèmes abordés. Je vous propose aujourd’hui mes premières impressions suite à ma lecture d’Amoris Laetitia, espérant que dans notre prochain rendez-vous, vous aurez eu l’occasion de parcourir cet important document vous-mêmes.

La première chose qui me vient à l’esprit après la lecture d’Amoris Laetitia c’est que ce texte respire la préoccupation de l’Église et du pape François pour les familles d’aujourd’hui. Conscient de sa mission d’accompagner tous les fidèles et tous les humains, on perçoit avec quelle intensité le présent Pape souhaite que tous puissent découvrir la grandeur de cette vocation humaine. Pour cela, le Pape souhaite que l’on redécouvre l’essence de l’attitude de l’Église qui consiste en ce qu’il appelle la « via caritatis » (no 306) qui signifie en français la voie de la charité. En effet, on a souvent taxé l’Église d’être dogmatique et d’avoir un enseignement qui n’est plus en accord avec notre monde d’aujourd’hui. Il me semble que ce document répond magnifiquement à cette critique, à la fois, en manifestant que l’Église est non seulement parfaitement consciente et à l’écoute de la réalité contemporaine mais aussi qu’elle est capable d’un esprit critique envers elle-même et face au monde, esprit qu’elle puise à la lumière de la Révélation d’amour accomplie en Jésus-Christ.

En ce sens, les deux précédents synodes l’ont démontré : l’Église n’est pas cette institution fermée et rétrograde mais bien une communauté d’hommes et de femmes qui marchent ensemble à la suite du Christ; une communauté universelle qui s’interroge sur les meilleurs chemins à prendre pour rester le plus fidèle possible à l’amour qui repose en leur être depuis le baptême. Comment donc réaliser ce projet de Dieu sur nous dans nos familles aujourd’hui? C’est la question fondamentale à laquelle ce texte tente d’apporter sa contribution.

Pour ce faire, le pape manifeste que le dessein de Dieu sur la famille n’est pas un idéal abstrait mais une réalité concrète. C’est pourquoi, on ne doit jamais se décourager de nous-mêmes ou des situations dans lesquelles nous nous trouvons. Nous ne sommes pas parfaits et la perfection à laquelle nous sommes destinés n’est pas de ce monde. Les chutes et les échecs sur le chemin sont pour Dieu et pour nous des occasions de réconciliation dont le but sublime est de manifester la grandeur de la Miséricorde de Dieu.

C’est le deuxième point qui a attiré mon attention : ce souci de montrer que la miséricorde est la clé de compréhension de tout l’enseignement et de la pratique de l’Église. En effet, la miséricorde « n’est pas seulement l’agir du Père, mais elle devient le critère pour comprendre qui sont ses véritables enfants. En résumé, nous sommes invités à vivre de miséricorde parce qu’il nous a d’abord été fait miséricorde » (no 310). Selon moi, tout le texte tient à revisiter cet enseignement sur la famille si incompris par bon nombre de personnes aujourd’hui; parmi lesquelles on retrouve malheureusement beaucoup de catholiques. Que ce soit dans la présentation des enseignements bibliques et magistériels sur la famille (chapitre 1 et 3), dans l’analyse des défis contemporains auxquels toutes les familles font face dans leur volonté (consciente ou non) de réaliser leurs plus grandes aspirations (chapitre 2 et 5), dans la présentation de la beauté et de l’héroïcité nécessaires à la mise en pratique des exigences de l’amour véritable (chapitre 4 et 7) ou de l’approche pastorale nécessaire pour accompagner les familles dans la réalisation de leur vocation universelle à la sainteté (chapitre 6 et 8), l’ensemble du document semble être orienté vers la proximité avec Dieu qui se trouve aux côtés de chacun d’entre nous et qui nous invite à le connaître et l’aimer par l’entremise de nos relations familiales « où se reflète, par grâce, le mystère de la Sainte Trinité » ( no 86).

Nous reviendrons, dans les prochaines semaines, sur les différents thèmes abordés dans cette exhortation apostolique qui, des plus polémiques aux plus apparemment anodins, auront sans doute eu l’occasion de faire surface ici et là dans l’actualité. Entre temps, je vous recommande fortement la lecture de ce document qui saura réchauffer le cœur de tous les lecteurs qui forcément sentiront l’immense trésor de sagesse dont l’Église est dépositaire et dont elle nous fait part gratuitement s’appuyant sur ce don ultime de Dieu par son Fils sur la Croix.

Synthèse de présentation de l’exhortation apostolique « Amoris Laetitia » sur l’amour et la famille

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Vous trouverez ci-dessous le texte de synthèse présenté lors de la conférence de Presse de présentation de l’exhortation apostolique Amoris Laetitia sur l’amour dans la famille:

« Amoris Laetitia » (AL – « La joie dans l’amour »), l’Exhortation apostolique post-synodale « sur l’amour dans la famille » qui ne porte pas par hasard la date du 19 mars, jour de la Solennité de Saint Joseph, rassemble les résultats des deux Synodes sur la famille convoqués par le Pape François en 2014 et 2015. Les Relations conclusives des deux Synodes y sont largement citées, ainsi que d’autres documents et enseignements des prédécesseurs du Pape François et des nombreuses catéchèses qu’il a prononcé sur la famille. Comme cela est déjà arrivé avec d’autres documents magistériels, le Pape puise également dans des documents de différentes Conférences épiscopales du monde (Kenya, Australie, Argentine…) et cite des personnalités bien connues telles que Martin Luther King ou Erich Fromm. A noter, une citation du film « Le Festin de Babette », que le Pape a souhaité évoquer pour expliquer le concept de gratuité.

Préambule

L’Exhortation apostolique frappe par son amplitude et son articulation. Elle est divisée en neuf chapitres et plus de 300 paragraphes. Elle s’ouvre avec sept paragraphes introductifs qui révèlent la conscience de la complexité du thème et de l’approfondissement qu’il requiert. Il y est dit que les interventions des Pères du Synode ont composé un « magnifique polyèdre » (AL 4) qui doit être préservé. En ce sens, le Pape écrit que « tous les débats doctrinaux, moraux ou pastoraux ne doivent pas être tranchés par des interventions magistérielles ». Ainsi concernant certaines questions, « dans chaque pays ou région, peuvent être cherchées des solutions plus inculturées, attentives aux traditions et aux défis locaux. Car “les cultures sont très diverses entre elles et chaque principe général […] a besoin d’être inculturé, s’il veut être observé et appliqué ” » (AL 3). Ce principe d’inculturation se révèle très important jusque dans la manière de formuler et de comprendre les problèmes qui, au-delà des questions dogmatiques bien définies par le Magistère de l’Eglise, ne peuvent être « mondialisées ».

Mais surtout, le Pape affirme d’emblée et avec clarté qu’il faut sortir de l’opposition stérile entre l’angoisse du changement et l’application pure et simple de normes abstraites. Il écrit : « Les débats qui se déroulent dans les moyens de communication ou bien dans les publications et même entre les ministres de l’Eglise, vont d’un désir effréné de tout changer sans une réflexion suffisante ou sans fondement, à la prétention de tout résoudre en appliquant des normes générales ou bien en tirant des conclusions excessives de certaines réflexions théologiques » (AL 2) .

Chapitre premier : « A la lumière de la Parole »

Ce préambule étant posé, le Pape articule sa réflexion à partir des Saintes Ecritures dans ce premier chapitre qui se développe comme une méditation sur le psaume 128, caractéristique tant de la liturgie nuptiale hébraïque que chrétienne. La Bible « abonde en familles, en générations, en histoires d’amour et en crises familiales » (AL 8) et à partir de cet état de fait, on peut méditer sur la manière dont la famille n’est pas un idéal abstrait, mais une « œuvre artisanale » (AL 16) qui s’exprime avec tendresse (AL 28) mais qui s’est confrontée aussi et dès le début au péché, quand la relation d’amour s’est transformée en une domination (cfr AL 19). Alors la Parole de Dieu « ne se révèle pas comme une séquence de thèses abstraites, mais comme une compagne de voyage, y compris pour les familles qui sont en crise ou sont confrontées à une souffrance ou à une autre, et leur montre le but du chemin » (AL 22).

Chapitre deux : « La réalité et les défis de la famille »

A partir du terrain biblique, le Pape considère, dans le deuxième chapitre, la situation actuelle des familles, en gardant « les pieds sur terre » (AL 6), en puisant amplement dans les Relations conclusives des deux Synodes, et en affrontant de nombreux défis : du phénomène migratoire aux négations idéologiques de la différence des sexes (idéologie du genre) ; de la culture du provisoire à la mentalité antinataliste et à l’impact des biotechnologies dans le domaine de la procréation ; du manque de logements et de travail à la pornographie et aux abus sur mineurs ; de l’attention aux handicapés, au respect des personnes âgées ; de la déconstruction juridique de la famille aux violences à l’encontre des femmes. Le Pape insiste sur le caractère concret qui est une donnée fondamentale de l’Exhortation. Le caractère concret et le réalisme établissent une différence essentielle entre la « théorie » d’interprétation de la réalité, et les « idéologies ».

Citant Familiaris consortio, le Pape François affirme qu’il « convient de prêter attention à la réalité concrète, parce que “les exigences, les appels de l’Esprit se font entendre aussi à travers les événements de l’histoire”, à travers lesquels “ l’Église peut être amenée à une compréhension plus profonde de l’inépuisable mystère du mariage et de la famille”» (AL 31). Sans écouter la réalité, il est impossible de comprendre aussi bien les exigences du présent, que les appels de l’Esprit. Le Pape note qu’en raison de l’individualisme exaspéré, il est aujourd’hui difficile de se donner avec générosité à une autre personne (cfr AL 33). Voilà une description intéressante de la situation : « On craint la solitude, on désire un milieu de protection et de fidélité, mais en même temps grandit la crainte d’être piégé dans une relation qui peut retarder la réalisation des aspirations personnelles » (AL 34).

L’humilité du réalisme aide à ne pas présenter « un idéal théologique du mariage trop abstrait, presqu’artificiellement construit, loin de la situation concrète et des possibilités effectives des familles réelles » (AL36). L’idéalisme nous empêche de prendre le mariage pour ce qu’il est, c’est-à-dire « un chemin dynamique de développement et d’épanouissement ». Pour cette raison, il ne faut pas croire que pour défendre la famille, il suffise d’insister « seulement sur des questions doctrinales, bioéthiques et morales, sans encourager l’ouverture à la grâce » (AL 37). Le Pape invite à l’autocritique face à une présentation inadéquate de la réalité matrimoniale et familiale et il insiste sur le fait qu’il est nécessaire d’accorder de la place à la formation des consciences des fidèles : « Nous sommes appelés à former les consciences, mais non à prétendre nous substituer à elles » (AL 37). Jésus proposait un idéal exigeant mais « ne renonçait jamais à une proximité compatissante avec les personnes fragiles comme la samaritaine ou la femme adultère » (AL 38).

Chapitre trois : « L’amour dans le mariage »

Le troisième chapitre est consacré à un certain nombre d’éléments essentiels de l’enseignement de l’Eglise concernant le mariage et la famille. L’existence de ce chapitre est important parce qu’il présente de manière synthétique, en 30 paragraphes, la vocation de la famille selon l’Evangile et la manière dont elle a été reçue par l’Eglise à travers les époques, surtout sur le thème de l’indissolubilité, du caractère sacramentel du mariage, de la transmission de la vie et de l’éducation des enfants. La constitution pastorale Gaudium et Spes du Concile Vatican II, l’Encyclique Humanae vitae de Paul VI et l’Exhortation apostolique Familiaris consortio de Jean-Paul II sont amplement citées.

Le regard est vaste et inclut aussi les « situations imparfaites ». On peut lire en effet : « “Le discernement de la présence des semina Verbi dans les autres cultures (cf. Ad Gentes, n. 11) peut être appliqué aussi à la réalité conjugale et familiale. Outre le véritable mariage naturel, il existe des éléments positifs présents dans les formes matrimoniales d’autres traditions religieuses”, même si les ombres ne manquent pas non plus » (AL 77). La réflexion inclut aussi «  les familles blessées » devant lesquelles le Pape affirme, en citant la Relatio finalis du Synode de 2015 – qu’« il faut toujours rappeler un principe général : ‘‘Les pasteurs doivent savoir que, par amour de la vérité, ils ont l’obligation de bien discerner les diverses situations’’ (Familiaris consortio, n. 84). Le degré de responsabilité n’est pas le même dans tous les cas et il peut exister des facteurs qui limitent la capacité de décision. C’est pourquoi, tout en exprimant clairement la doctrine, il faut éviter les jugements qui ne tiendraient pas compte de la complexité des diverses situations ; il est également nécessaire d’être attentif à la façon dont les personnes vivent et souffrent à cause de leur condition » (AL 79).

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