Saint Jean-Paul II, un docteur pour notre temps ?

(CNS/L’Osservatore Romano) Cette semaine, la Conférence des évêques de Pologne présentait officiellement sa demande au pape François afin de déclarer saint Jean-Paul II docteur de l’Église et co-patron de l’Europe . En effet, pour les évêques polonais : « Le pontificat du Pape polonais était rempli de décisions révolutionnaires et d’événements importants qui ont changé le visage de la papauté et influencé le cours de l’histoire européenne et mondiale »[2], d’où la nécessité de reconnaître son importance en le faisant docteur de l’Église. Mais que signifie cette dénomination : « docteur de l’Église » ?

Des serviteurs de la Vérité

La Foi reçue du Christ, transmise par les apôtres et présentée d’une manière unique dans les Saintes Écritures fut l’objet d’études, de formulations intellectuelles, de traductions et de diverses interprétations au cours des siècles ; non pas à cause de contradictions internes au message du Christ mais plutôt à cause de la profondeur infinie de sa révélation d’une part et, d’autre part, à cause des limites de l’intelligence humaine. C’est pourquoi l’histoire de l’Église manifeste l’évolution graduelle de notre compréhension de ce que Dieu nous dit sur Lui-même et sur le monde. Ayant le charisme d’interprétation de la Révélation, le Magistère de l’Église se nourrit d’abord des décisions des Conciles œcuméniques, des enseignements des Papes et ensuite de la vie de saints spécialement dédiés à la méditation et à l’étude de la théologie. C’est pourquoi certains saints reçoivent parfois le titre de « docteur » c’est-à-dire un « théologien, philosophe ou écrivain ayant enrichi significativement le Magistère tant au niveau philosophique que spirituel ».

Tous les saints ne sont pas docteurs mais tous les docteurs sont saints.  Plusieurs critères précis sont essentiels pour recevoir ce titre exceptionnel. Il faut être un « saint (e) canonisé, avoir élaboré une pensée de la foi en accord avec les principes de base de l’Église tout en découvrant un pan inexploré de l’Écriture se vérifiant comme fondamental par son influence auprès des fidèles et par une renommée internationale ». Saint Jean-Paul II mérite-t-il d’être érigé au côté des saints Augustin, Thomas d’Aquin, Jérôme, Bonaventure, Catherine de Sienne, Thérèse d’Avila et Hildegarde de Bingen et Thérèse de Lisieux pour ne nommer que ceux-là ? Je crois que oui et voici pourquoi.

Des raisons pour une reconnaissance

La première raison est que saint Jean-Paul II a réussi une synthèse très difficile entre la pensée moderne et la pensée classique. Souvent séparées et réputées irréconciliables, la pensée moderne philosophique s’est souvent développée en porte à faux face à la pensée grecque et médiévale. Cherchant à dépasser ce qu’ils considéraient être un carcan intellectuel, certains penseurs contemporains de Carol Wojtyla, se sont enfermés dans un esprit de système qui rendait impossible le dialogue et, donc, une évolution saine de la pensée. Or, en réaction à ce rejet, les philosophes fidèles à la tradition de la philosophie grecque ont également eu tendance à évoluer en vase clos. Saint Jean-Paul II, tout philosophe catholique qu’il était, ne pouvait rejeter un camp ou l’autre. Travaillant toute sa vie à développer une pensée, à la fois fondamentalement moderne (très influencée par le courant de la phénoménologie) et assumant l’héritage de la scolastique, on peut considérer que son œuvre fut une volonté d’aller au-delà des écueils etdes « interprétations fausses ou partielles, qui contredisent d’autres enseignements de la même Écriture. » (EG, no 148).

Une deuxième raison découle de la richesse intellectuelle des enseignements présents sur l’ensemble de ses encycliques. En effet, durant ses 28 ans de pontificat, saint Jean-Paul II a pu véritablement accompagner le Peuple chrétien au travers des crises et courants de pensée parfois hostiles à la Révélation. Par ses enseignements tirés de son érudition sur la tradition intellectuelle de l’Église et de la pensée moderne, il a pu offrir un nouveau socle aux catholiques soucieux de « donner les raisons de l’espérance qui est en eux » (1 P 3,15). Par exemple, le déploiement et l’utilisation des concepts de « personne » et de « dignité » sont sans contredit un puissant héritage qui perdurera pour les siècles à venir.

La troisième raison qui me pousse à croire au bien-fondé de la reconnaissance de Jean-Paul II comme docteur de l’Église est la création de ce que l’on appelle désormais la « Théologie du Corps ». Cela est particulièrement évident pour nous qui vivons en Occident où l’enseignement de l’Église sur la sexualité humaine ne fait pas l’unanimité. Partant de cet état de fait, saint Jean-Paul II a voulu offrir au monde une présentation à la hauteur des exigences des sociétés devenues, pour le meilleur et pour le pire, individualistes. Par exemple, en liant des concepts tels que l’appel universel à l’amour authentiqueavec celui de dignité intégrale de la personne, il a réussi à exposer d’une manière moderne les raisons des exigences de la morale catholique sur la sexualité. Ainsi, par la richesse de ces enseignements exprimés lors des « audiences du mercredi », saint Jean-Paul II a enrichi l’enseignement de l’Église sur la sexualité humaine.

L’un des grands pas en avant et, sans contredit, l’un des héritages les plus significatifs de saint Jean-Paul II fut la rédaction du Catéchisme de l’Église catholique[7]. Suivant la célébration du Concile Vatican II, l’Église ne pouvait évidemment plus se contenter du Catéchisme du Concile de Trente. En effet, bien qu’en profonde continuité avec ce dernier, une nouvelle synthèse était nécessaire ; une nouvelle exposition intégrale de la Foi du Peuple de Dieu qui  incluerait les enseignements du Concile qui venait de se terminer. Quelques décennies plus-tard et après beaucoup de travail,  la Constitution apostolique Fidei depositum[8]instituant le Catéchisme de l’Église catholique était publiée dans le  but de « présenter fidèlement et organiquement l’enseignement de l’Écriture sainte, de laTradition vivante dans l’Église et du Magistère authentique, de même que l’héritage spirituel desPères, des saints et des saintes de l’Église, pour permettre de mieux connaître le mystère chrétien et de raviver la foi du peuple de Dieu ». Pour cette synthèse, malheureusement encore trop peu connue, saint Jean-Paul II mérite le titre de docteur de l’Église.

Enfin, une dernière raison justifiant le titre de docteur de l’Église : la publication du Code de Droit Canonique (CDC) en 1983[10]. En effet, l’Église, étant une société d’hommes et de femmes en marche vers le Royaume des cieux, elle se doit de garder l’unité et, donc, d’établir des règles afin que les principes de justice soient respectés. Voyant les profondes évolutions positives de l’Église telles que son expansion sur tous les continents, son contact avec toutes les cultures, langues, traditions, systèmes politiques et juridiques, etc, il était nécessaire d’opérer une modernisation du CDC. Ce travail, à la fois, minutieux et volumineux ne laissait aucune place à l’improvisation. Cette contribution fondamentale qui affecte la vie concrète de tous les catholiques du monde est un héritage intellectuel extrêmement important. Nous le devons aussi à ce grand et saint Pape.

Un docteur pour notre temps

Évidemment, il ne s’agit pas là d’une liste exhaustive des réalisations intellectuelles du saint Pape polonais. Toutefois, tant ses riches encycliques, sa synthèse philosophique, l’innovation de la théologie du corps, la publication du Catéchisme de l’Église catholique et du Code de Droit Canonique représentent, selon moi, des arguments de poids en faveur de la reconnaissance de saint Jean-Paul II comme docteur de l’Église. Que la décision finale aille ou non en ce sens, nous pouvons tous rendre grâce à Dieu pour la vie de cet homme d’exception qui, du haut du ciel, continue d’accompagner l’Église de par sa puissante intercession.

Église en Sortie 7 octobre 2019

Cette semaine à Église en Sortie, Francis Denis reçoit le théologien et ancien directeur de le revue Notre-Dame-du-Cap pour parler de son tout nouveau livre « Job : l’homme qui posa des questions à Dieu ». Dans la deuxième partie de l’émission, on vous présente un reportage sur le lancement de l’année pastorale 2019 de l’archidiocèse de Québec. Dans la troisième partie de l’émission, on s’entretient de la bienheureuse Dina Bélanger avec l’auteur et théologien Jacques Gauthier.

Église en Sortie 24 mai 2019

Cette semaine à Église en Sortie, on parle des différentes positions concernant la laïcité au Québec avec les deux coauteurs du livre « Quelle laïcité ? » Yvan Lamonde historien et professeur émérite de littérature québécoise à l’Université McGill ainsi que le père Bruno Demers o.p. théologien et professeur à l’Institut de théologie pastorale des dominicains de Montréal. On vous présente un reportage sur l’Institut de formation théologique et pastorale du diocèse de Saint-Jean-Longueuil.

Église en Sortie 15 mars 2019

Cette semaine à Église en Sortie, on s’entretient avec l’abbé Marc Girard, théologien, exégète et professeur invité à l’École biblique et archéologique française de Jérusalem. On vous présente un reportage sur la première québécoise du film « Les filles au Moyen âge » organisée par le magazine Le Verbe au théâtre Gesù de Montréal. Dans la troisième partie de l’émission, Francis Denis poursuit son entretien avec l’abbé Marc Girard au sujet du livre « Quarante mille pages un trésor spirituel : Soeur Rose-Anna Martel a.m.j. (1905-2000) ».

Église en sortie 28 septembre 2018

Cette semaine à Église en sortie, on parle du livre Cinq défenseurs de la foi et de la raison avec l’économiste et auteur Richard Bastien. On vous présente un reportage sur le lancement de l’année pastorale de l’archidiocèse de Québec. Dans la troisième partie de l’émission, Francis Denis reçoit Jacques Lison, Conseiller éditorial, Novalis-Bayard Canada, sur son tout dernier livre Le bon Dieu permet-il vraiment le mal ?

Église en sortie 11 mai 2018

Cette semaine à Église en sortie, Francis Denis reçoit le dominicain Yves Bériault o.p. qui nous parle de son tout dernier livre « Seul l’amour a de l’avenir: Le témoignage d’Etty Hillesum et Christian de Chergé ». On vous présente un reportage sur le Chapitre des « Nattes » des Franciscains du Canada. Et on vous présente une entrevue avec le théologien et auteur Jean-François Gosselin qui nous parle de son livre intitulé « L’Éternité rêve ou réalité ? ».

De l’humanité qui se sauve au Sauveur de l’humanité

CNS photo/Paul Haring

Il y a quelques semaines déjà, le pape Françoispubliait l’Exhortation apostolique « Gaudete et Exsultate » sur l’appel à la sainteté dans le monde actuel. Nous poursuivrons aujourd’hui notre analyse de ce texte magnifique en abordant le chapitre 2 dédié à ce que le Saint-Père nomme les « ennemis subtils de la sainteté » (no35). Pour le pape François, l’Église et notre monde sont malheureusement influencés par deux « hérésies » (no 35)qui mettent en péril « l’une des grandes convictions définitivement acquises par l’Église » (no 55). En effet, d’un côté comme de l’autre, le gnosticisme et le pélagianisme remettent en doute, chacun à sa façon, l’enseignement dogmatique du Concile de Trente selon lequel « nous sommes « justifiés gratuitement parce que rien de ce qui précède la justification, que ce soit la foi ou les œuvres, ne mérite cette grâce de la justification »[1].

Des maux à la commune racine

Comme nous venons de le dire, ces deux courantsde pensée qui contredisent la vérité révélée par le Christ sont comme les deux côtés d’une même médaille. Procédant d’une même origine soit l’« immanentisme anthropocentrique déguisé en vérité catholique » (no 35), ces deux doctrines nous détournent de la personne du Christ en nous faisant croire que nous pouvons, individuellement et collectivement, nous sauver du mal et de la mort par nos propres forces.

Gnosticisme : enfermer ce qui est ouvert  

Selon le pape François, d’importants secteursde l’Église souffrent d’une forme nouvelle de gnosticisme. Défini comme « une foi renfermée dans le subjectivisme où seule compte une expérience déterminée ou une série de raisonnements et de connaissances… » (no 36) le gnosticisme confond le contenu de la foi avec sa formulation intellectuelle. Plutôt que de soumettre la raison à la réalité objective du Mystère contemplé, le gnostique le réduit à ses propres catégories. En ce sens, ce n’est donc plus la Personne du Christ qui me sauve mais moi-même par l’entremise de ma connaissance.  Cela a souvent pour conséquence de créer des communautés renfermées ressemblant davantage à des clubs sélects qu’à une maison aux portes ouvertes.

Devant ces tentatives, conscientes ou non, de réduire le Mystère du salut à une « logique froide et dure qui cherche à tout dominer » (no 39), nous devons répondre par une reconnaissance « des limites de la raison » (no43) et par une admiration constante devant la grandeur insaisissable de Dieu et l’immensité du don qui nous est fait gratuitement en Jésus-Christ.

Pélagianisme : un salut à la hauteur de notre médiocrité

Comme le dit lui-même le Pape, « Le gnosticisme a donné lieu à une autre vieille hérésie qui est également présente aujourd’hui » (no 47). De même que le gnostique de tendance chrétienne octroyait la capacité du salut à la connaissance humaine, le pélagiens affirme que le salut de l’homme provient de ses bonnes œuvres. Se détournant de sa nature spirituelle, la foi catholique devient, en quelque sorte, une utopie politique. C’est alors que la Révélation devient la transmission de belles valeurs dont la mise en pratique ne dépendrait que de la bonne volonté de chacun. Dans ce cas, Jésus devient « une bonne personne et un modèle à imiter ». Du Sauveur de l’humanité on passe à l’humanité qui se sauve.

Or, contrairement à leurs intentions, les pélagiens mettent un trop lourd fardeau sur notre pauvre humanité, ce qui a pour conséquence de faire obstacle au bien qui aurait pu être fait. Pour utiliser les mots du théologien Joseph Ratzinger, « la recherche de l’absolu dans l’histoire est l’ennemi du bien qui s’y trouve ». Suivant l’idée de Chesterton qui disait que « ce n’est pas qu’on ait essayé l’idéal chrétien et qu’on l’ait trouvé déficient; mais plutôt que, l’ayant trouvé trop difficile, on ne l’a pas essayé », le pape affirme que « la grâce agit historiquement et, d’ordinaire, elle nous prend et nous transforme de manière progressive. C’est pourquoi, si nous rejetons ce caractère historique et progressif, nous pouvons, de fait, arriver à la nier et à la bloquer, bien que nous l’exaltions par nos paroles (no 50).

Ainsi, devant toutes les idéologies de notre temps : néo-libéralisme, transhumanisme, idéologie du genre, marxisme et leurs différentes reformulations théologiques que l’on retrouvent parfois dans l’Église, « Il nous faut « accepter joyeusement que notre être soit un don, et accepter même notre liberté comme une grâce. C’est ce qui est difficile aujourd’hui dans un monde qui croit avoir quelque chose par lui-même, fruit de sa propre originalité ou de sa liberté » (no 55).

Conclusion

Comme nous venons de le voir, le deuxième chapitre de l’Exhortation apostolique du pape François « Gaudete et Exultate » appuie d’une manière admirable ce que le pape émérite écrivait à propos de son successeur : « contre le préjugé stupide en vertu duquel le pape François ne serait qu’un homme pratique dénué de toute formation théologique ou philosophique »[15]. Que ce soit par sa fine analyse des problèmes doctrinaux qui touchent l’Église ou par la perspicacité des solutions qu’il promeut, le pape François se présente ici comme un pasteur éclairé dont les écrits méritent l’attention de tous les fidèles. Nous poursuivrons notre lecture de ce document la semaine prochaine.

[1]Ses. 6èmeDecretum de iustificatione, chap. 8, DH 1532 (H. Denziger, Symboles et définitions de la foi catholique, Paris 2010, p. 422).

Église en sortie 6 octobre 2017

Cette semaine à Église en sortie on rencontre le moine et théologien sur le thème de son tout dernier livre « Dieu derrière la porte: La foi au-delà des confessions. On vous présente un reportage sur le colloque organisé à l’Université Laval intitulé « Au coeur de la foi… la mission« . Dans la troisième partie de l’émission, Francis Denis s’entretient avec l’abbé Laurent Touze, professeur à l’Université pontificale de la Sainte-Croix à Rome sur le rôle de la prière dans la vie spirituelle chrétienne.

Église en sortie 16 juin 2017

Cette semaine à Église en sortie, Francis Denis rencontre le philosophe et animateur radio Jean-Philippe Trottier sur son livre intitulé « La profondeur divine de l’existence » publié aux éditions MédiasPaul. On vous présente un reportage sur la Montée Jeunesse 2017 qui s’est déroulée à l’archidiocèse de Sherbrooke. Dans la troisième partie de l’émission, on s’entretient avec l’abbé Jean-Philippe Auger sur son tout dernier livre « Tous disciples missionnaires » publié chez Novalis.

Conférence de Mgr Philippe Bordeyne lors de la Conférence sur la paix, Le Caire

Le rôle de l’éducation dans la lutte contre la violence
prononcée lors de la « Conférence internationale sur la paix »
Université al-Alzhar, Le Caire, Égypte
par
Mgr Philippe Bordeyne, recteur de l’Institut Catholique de Paris

            Devant la montée de l’extrémisme, on note avec raison le rôle aggravant des conditions sociales insatisfaisantes, de la marginalisation de certains jeunes, de leur exclusion des circuits de l’emploi et de l’activité économique. Les situations d’injustice engendrent la révolte, elle-même devenant la proie d’idéologies qui prônent la violence. Je voudrais rappeler dans cette communication que parmi les situations d’injustice, il en est une qui menace plus encore la paix mondiale : ce sont les inégalités dans l’accès à l’éducation. Dans la mesure où elles privent certains jeunes et certains adultes des capacités de penser le monde et de prendre en mains leur destin, ces inégalités blessent la dignité humaine en son cœur. Or, il faut bien le reconnaître, nos sociétés souffrent d’une difficulté persistante à inclure tous les jeunes dans des processus éducatifs longs et structurants. Tandis que les guerres aggravent cette situation, il faut bien reconnaître que, même dans les pays riches et en paix, trop de jeunes restent aujourd’hui à l’écart des institutions éducatives, soit parce qu’ils n’y ont pas accès pour des raisons économiques ou culturelles, soit parce qu’ils sont engloutis dans la spirale de l’échec scolaire, soit parce que l’école et l’université hésitent sur les orientations d’une éducation morale de la jeunesse. La mise en avant du pluralisme des valeurs masque parfois une incertitude coupable vis-à-vis des principes fondamentaux de l’éducation. N’étant ni sociologue, ni politiste, je ne ferai pas ici l’état des lieux de la planète. Mais, en tant que théologien spécialiste des questions éthiques, je développerai trois axes que j’estime prioritaires pour offrir une éducation morale apte à servir une paix mondiale durable. Les éducateurs ne sauraient se limiter à invoquer des lois dont les jeunes ont parfois du mal à reconnaître le bien-fondé. Il leur faut aussi oser enseigner comment l’être humain lutte contre la violence et mobiliser à bon escient les ressources religieuses.

  • Éduquer à reconnaître la voix de la conscience

La conscience est un don de Dieu, le Tout-puissant et Miséricordieux. Ce cadeau insigne est toutefois soumis à des influences externes qu’il est nécessaire de prendre en compte si l’on veut éduquer en profondeur. Permettez-moi de citer l’un de mes prédécesseurs qui fut recteur de l’Institut Catholique de Paris de 1981 à 1985, le Cardinal Pierre Eyt : « Il n’y a pas de conscience qui ne passe par une maïeutique, un cheminement, un parcours, bref une “gradualité” suscitée par les événements, les rencontres, les choix antérieurs, les conditions d’âge et de responsabilité, tous facteurs inhérents à la croissance de chaque personne, sans oublier que celle-ci appartient toujours à un milieu déterminé et qu’elle se situe dans un contexte culturel donné. »[1] Les familles, les institutions religieuses, mais aussi l’école et l’université ont donc pour responsabilité de travailler sur les différents facteurs qui permettent à la conscience morale de mûrir et de s’orienter de manière droite. À la base de la dignité de la conscience, il y a sa capacité à connaître le bien et à le distinguer du mal, ce que les théologiens de l’Antiquité nommèrent la syndérèse. Notre monde fait aujourd’hui l’amère découverte que, lorsque s’installent les idoles du pouvoir et de l’argent, cette faculté fondamentale de l’être humain peut être pervertie en sa racine.

En tant que président d’une université catholique, je m’efforce d’œuvrer pour que soient enseignées les Humanités classiques et contemporaines. En effet, à la différence des messages numériques qui simplifient la réalité à outrance, la fréquentation longue et bienveillante des littératures du monde donne accès au trésor de la conscience humaine dans la diversité des cultures. Le défi est aujourd’hui de promouvoir chez les jeunes une appréhension de l’humanité dans son unité et dans sa diversité. Moyennant une initiation qui permet de déchiffrer le langage spécifique des arts et de la littérature, la beauté est porteuse de l’universel humain tel qu’il s’offre à découvrir dans les cultures singulières.

Les artistes les plus inspirés sont particulièrement sensibles au drame de la chute. Depuis toujours, en effet, l’homme a été tenté par le mal et la violence, et il le sera jusqu’à la fin des temps. La révolte contre ce qui défigure l’être humain est une trace, en chacun de nous, de la dignité de la conscience. Dans un ouvrage posthume publié par sa fille, le prix Nobel de littérature Albert Camus met en scène le scandale que suscite chez un jeune homme du nom de Cormery, l’atroce mutilation des soldats pendant la guerre du Maroc en 1905. Alors que son camarade estime qu’un « homme doit tout se permettre », Cormery réplique avec force : « Non, un homme ça s’empêche. Voilà ce qu’est un homme. »[2] Oui, l’éducation a pour mission essentielle de permettre aux jeunes, à travers la fréquentation des grandes œuvres de culture, de se forger une conscience capable de dénoncer le mal et la violence, qui sont une injure à la nature humaine.

  • Éduquer à exercer le recul critique de la raison

Le rôle spécifique des humanités nous rappelle que la sensibilité contribue à la formation de la conscience. Le philosophe Jacques Maritain a mis en évidence l’ancrage expérimental et sensoriel des concepts moraux, à commencer par le concept du bien[3]. Il reste que la tâche fondamentale de l’éducation consiste à aller plus loin, en favorisant le recul critique que permet l’exercice de la raison. Si tout être humain est doté de la raison, celle-ci reste une potentialité dont l’usage correct appelle le concours de ceux qui ont fait l’effort de parcourir les vastes allées de la rationalité, et qui ont appris à reconnaître que la raison est mise en œuvre de manière différenciée dans la pluralité des champs du savoir. Ainsi, le raisonnement mathématique a ses lois propres, que l’architecte doit maîtriser mais qui ne lui suffisent pas à exercer son art. Quant au jugement pratique, il fait appel à des règles de droit et de justice qui s’appuient elles-mêmes sur une appréciation commune de la dignité humaine et d’un vivre ensemble orienté vers la paix. La diversité des registres impliqués dans l’exercice de la raison appelle l’humilité et la disponibilité à se former tout au long de la vie. C’est pourquoi l’éducation suppose l’apprentissage du dialogue et de l’écoute mutuelle, mais aussi du courage permettant à chacun d’affirmer les convictions acquises dans une écoute attentive de la voix de la conscience.

Le dialogue entre les générations est ici essentiel. La jeunesse est rapide et fougueuse, elle a une soif de radicalité qu’il convient d’accueillir pour qu’elle ne dérive pas vers la radicalisation qui est refus de la différence. Nos sociétés sont aujourd’hui mises au défi d’écouter davantage les aspirations de la jeunesse. Réciproquement, les générations plus âgées ont le devoir de ne pas exploiter cette soif de radicalité en l’utilisant à des fins inavouables. Pour ce faire, il convient de s’appuyer sur le goût de la jeunesse et sur son aptitude à entrer dans une réflexion critique, à condition qu’elle y soit initiée avec patience. Les jeunes ont besoin de lieux d’expression et de dialogue où ils puissent être respectés dans leurs convictions tout en étant alertés sur les limites d’une réflexion encore en genèse. Enfin, le dialogue intergénérationnel permet d’accueillir la sensibilité de la jeunesse à ce qui change. L’esprit critique des jeunes nous rappelle que les principes et les lois ne sont pas des données immuables. Les textes fondateurs doivent être resitués dans leur contexte historique pour être correctement compris. La tâche de leur interprétation est sans cesse à reprendre, car l’être humain est un être historique et de nouveaux problèmes surgissent dans le cours du temps. C’est précisément la noblesse de la raison que de s’attacher à les résoudre.

  • Eduquer à lutter contre le mal

Il reste que le problème du mal et de la violence est structurel, même s’il prend des formes différentes à travers l’histoire. La lutte contre le mal suppose donc un véritable travail d’intelligibilité : comment le mal vient-il à l’idée et par quels mécanismes passe-t-on de l’imagination à l’acte ? quels sont les ressorts de la violence collective ? Tout comme les philosophes, les éducateurs ont pour mission de penser le mal et pas seulement le bien[4]. D’une part, il existe des conceptions erronées du bien, qu’il faut pouvoir critiquer en montrant que le mal peut se présenter sous le couvert du bien[5]. Il en va ainsi de toute forme de violence exercée sous couvert de la religion, et de toute forme de discrimination exercée entre les citoyens, comme l’a exprimé avec une grande clarté Son Eminence le cheikh Ahmed Al-Tayeb, grand imam d’Al-azhar. D’autre part, même si l’horreur ne se compare pas, l’analyse rigoureuse du mal limite les réactions en chaîne qu’il est susceptible de déclencher. La réflexion collective et l’argumentation entretiennent la capacité qu’a l’homme de dépasser le mal qui l’empoisonne.

Dès l’école primaire, les maîtres ont pour tâche, souvent harassante, de contraindre les enfants à bannir la violence verbale et corporelle, à apprendre le respect mutuel et la maîtrise des pulsions. Mais cette éducation ne porterait pas de fruits durables si elle cherchait à s’imposer dans le seul rapport de force. Dès l’école primaire, les éducateurs ont pour tâche d’expliquer pourquoi le bien est plus désirable que le mal, et de quelle manière le mal peut séduire l’être humain en s’appuyant sur les passions les plus viles. Cette mission d’éducation de la liberté doit se poursuivre à l’école secondaire et à l’université, et imprégner tous les secteurs de la vie sociale. Elle est également un aspect essentiel de la responsabilité des gouvernants vis-à-vis des peuples.

Les philosophes et les théologiens s’accordent pour dire que la lutte contre le mal requiert à la fois le support de la réflexion critique et la pratique répétée d’un certain nombre d’exercices qui engagent le corps et l’esprit. En effet les passions, qu’elles soient bonnes ou mauvaises, appellent l’être humain à travailler les relations avec autrui pour qu’elles soient durablement porteuses de concorde et de paix. Les vertus s’acquièrent dans l’exercice du bien, à force de répétition et de patience. Il est besoin aussi de former des éducateurs capables de corriger les erreurs des plus jeunes, avec netteté et bienveillance, mais sans jamais les décourager. En effet, la vertu la plus haute et la plus estimable de l’éducateur est l’espérance. Les théologiens la nomment vertu théologale, car elle vient de Dieu et conduit l’être humain vers Dieu. Le poète Charles Péguy la désigna comme « la petite espérance »[6], car elle est une vertu discrète, parfois oubliée, mais témoigne de l’esprit d’enfance qui anime les saints. Il n’y a pas d’éducation morale sans l’espérance que le monde plus juste auquel nous travaillons est vraiment susceptible d’advenir.

Pour toutes ces raisons, la construction de la paix à l’échelle mondiale doit s’attacher sans faiblesse à garantir l’accès de tous à l’instruction. Une éducation digne de ce nom élève l’homme et lui permet de se dépasser avec l’aide de Dieu. L’éducation ancre dans le cœur humain le désir de la paix et l’engagement à surmonter la violence.

[1] Mgr Pierre Eyt, « La “loi de gradualité” et la formation des consciences : À la mémoire de Philippe Delhaye », Documents Épiscopat, n° 17, décembre 1991.
[2] Albert Camus, Le premier homme, Gallimard-Folio, 1994, p. 78.
[3] « Les hommes ont l’idée, la notion universelle ou intelligible de bien, mais qui d’abord, au plan expérimental, connote une expérience sensorielle. » (Jacques Maritain, Neuf leçons sur les notions premières de la philosophie morale, Paris, Téqui, 1951, p. 26-29.)
[4] Susan Neiman, Evil in Modern Thought: An Alternative History of Philosophy, Princeton, Princeton University Press, 2002, p. 5.
[5] S’appuyant sur Aristote, saint Thomas d’Aquin affirme que l’être humain est orienté vers le bien comme sa finalité propre. Dès lors, le mal provient souvent de ce que le mal est pris, par erreur, pour un bien.
[6] Charles Péguy, Le Porche du mystère de la deuxième vertu [1911], Paris, Gallimard, 1986, p. 24.

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