Les Béatitudes révèlent la justice ultime de Dieu

Sixième dimanche du Temps ordinaire, Année C – 17 février 2019

Jérémie 17,5-8
1 Corinthiens 15,12.16-20
Luc 6,17.20-26

L’évangile de ce dimanche nous présente les Béatitudes de Luc (6,17-26) enseignées à une multitude de personnes venant d’horizons divers. La référence à la région côtière de Tyr et de Sidon au verset 17 signifie que non seulement les juifs de Judée et Jérusalem, mais même les Gentils hors de Palestine, viennent écouter Jésus. La version de Luc et le sermon sur la montagne de Matthieu (Matthieu 5,7) offrent quelques similitudes mais aussi des différences. Matthieu a neuf béatitudes et aucune malédiction, Luc en a quatre de chaque. Luc compare la bénédiction du pauvre, de l’affamé, du malheureux et du persécuté à la tristesse du célèbre, du suffisant, du repu et du riche. « Malédiction » est pour Luc la manière de décrire ce qui va advenir à ceux qui ne veulent pas reconnaître Dieu comme seule source de vrai sens et de la joie qui dure.

Ce texte de Luc (Luc 6,17; 20-26) est formé d’une partie de l’introduction du sermon et des bénédictions et malédictions concernant les conditions économiques et sociales de l’humanité. En contraste, Matthieu accentue les valeurs religieuses et spirituelles des disciples dans le Royaume inauguré par Jésus (« pauvre de cœur », Mt 5,5 ; « affamé et assoiffé pour la justice » Mt 5,6). Dans toutes ces bénédictions et malédictions, la condition des personnes auxquelles elles s’adressent changera complètement dans l’avenir. L’enseignement de Jésus sur l’amour pour ses ennemis est au cœur de la version de Luc (6,27-36) faisant référence à la compassion de Dieu pour toute l’humanité (6,37-42), caractérisée par le pardon et la générosité. On trouve presque toutes les paroles de Jésus rapportées par Luc dans la version de Matthieu.

La proximité prophétique de Jésus

Le ministère entier de Jésus, qui était centré sur la proclamation du Royaume de Dieu, a eu lieu au Nord du rivage de la Mer de Galilée, dans une région réputée pour sa violence et ses factions rivales. Jésus cherche à y apporter la justice. Les foules qui écoutèrent Jésus sont subjuguées parce qu’il parlait avec autorité, avec la force de quelqu’un qui connaissait la vérité et l’offrait librement aux autres. Les Béatitudes révèlent la justice ultime de Dieu. Elles soulignent la proximité prophétique envers ceux qui vivent aux franges de la société. Dans cette magnifique scène, surplombant la Mer, Jésus met la justice biblique en pratique en proclamant les Béatitudes. La justice authentique est un élan de soi-même vers le malade, l’infirme, le pauvre et l’affamé.

Jésus est le nouveau code de sainteté

Les Béatitudes ne sont pas un code de bonnes manières. Jésus est le pauvre de cœur, l’humble, le persécuté et le pacificateur. Il est le nouveau « code de sainteté » qui doit être gravé dans les cœurs, et contemplé à travers l’action du Saint Esprit. Sa Passion et sa Mort sont le couronnement de sa sainteté.

La sainteté est une manière de vivre qui implique engagement et action. Ce n’est pas un effort passif mais plutôt un choix continuel d’approfondir sa relation avec Dieu et ensuite d’autoriser cette relation à guider toutes ses actions dans le monde. La sainteté requiert un changement radical dans nos mentalités et attitudes. L’acceptation de l’appel à la sainteté place Dieu comme but final dans tous les aspects de nos vies. Cette orientation fondamentale envers Dieu enveloppe et maintient notre relation avec les autres êtres humains.

Devenir le peuple des Béatitudes

Je ne peux lire, prier ou entendre les Béatitudes proclamées sans réentendre avec grande émotion la voix du pape Jean-Paul II parlant des Béatitudes aux centaines de milliers de jeunes qui s’étaient rassemblés à Toronto, au Canada pour la Journée Mondiale de la Jeunesse 2002. Le thème des Béatitudes a guidé notre expérience des JMJ et nous a profondément marqués à la Télévision Sel et Lumière, née au Canada sur les ailes de cet événement béni. Rappelons-nous avec gratitude les paroles de Saint Jean-Paul II :

Chers jeunes […] L’homme est fait pour le bonheur. Votre soif de bonheur est donc légitime. Le Christ a la réponse à votre attente. Il vous demande donc de lui faire confiance. La joie véritable est une conquête, qui ne s’obtient pas sans une lutte longue et difficile. Le Christ possède le secret de la victoire.

Le « Discours sur la Montagne » trace la carte de ce chemin. Les huit Béatitudes sont les panneaux signalétiques qui indiquent la direction à suivre. C’est un chemin qui monte, mais Jésus l’a parcouru le premier. Et il est prêt à le parcourir de nouveau avec vous. Il déclara un jour: « Celui qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres » (Jn 8,12). Et dans une autre circonstance il ajouta: « Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous, et que vous soyez comblés de joie » (Jn 15,11). […]

Rassemblés autour de la Croix du Seigneur, nous nous tournons vers lui: Jésus ne s’est pas contenté d’énoncer les Béatitudes. Il les a vécues. Parcourant de nouveau sa vie, relisant l’Évangile, nous restons émerveillés: le plus pauvre parmi les pauvres, l’être le plus doux parmi les humbles, la personne au cœur le plus pur et miséricordieux, c’est précisément lui, Jésus. Les béatitudes ne sont que la description d’un visage, son Visage !

En même temps, les Béatitudes décrivent le chrétien. Elles sont le portrait du disciple de Jésus, la photographie de l’homme qui a accueilli le règne de Dieu et qui veut harmoniser sa vie avec les exigences de l’Évangile. Jésus s’adresse à cet homme en l’appelant « heureux ».

La joie que les Béatitudes promettent est la joie même de Jésus: une joie cherchée et trouvée dans l’obéissance au Père et dans le don de soi à ses frères. […] Regardant Jésus, vous pouvez apprendre ce que signifie être pauvre de cœur, humble et miséricordieux, ce que veut dire rechercher la justice, avoir un cœur pur, être un artisan de paix. […]

Chers amis, l’Église aujourd’hui vous regarde avec confiance et attend que vous deveniez le peuple des béatitudes. Heureux êtes vous si vous êtes comme Jésus, pauvres de cœur, bons et miséricordieux; si vous savez chercher ce qui est juste et droit; si vous avez un cœur pur, si vous êtes artisans de paix, si vous aimez et servez les pauvres. Heureux êtes-vous !

Jésus seul est le Maître véritable, Jésus seul propose un message qui ne change pas, mais qui répond aux attentes les plus profondes du cœur de l’homme, parce lui seul sait « ce qu’il y a dans l’homme » (Jn 2,25). Aujourd’hui, il vous appelle à être sel et lumière du monde, à choisir la bonté, à vivre dans la justice, à devenir instruments d’amour et de paix. Son appel a toujours demandé un choix entre le bien et le mal, entre la lumière et les ténèbres, entre la vie et la mort. La même invitation vous est adressée aujourd’hui à vous qui êtes ici, sur les rives du lac Ontario.

Mettre les Béatitudes en pratique aujourd’hui

Nous devons tenir les Béatitudes comme un miroir dans lequel nous examinons nos vies et consciences. En regardant Jésus, nous voyons ce que signifie être pauvre de cœur, doux et miséricordieux, pleurer, se soucier de ce qui est droit, d’avoir le cœur pur, d’être artisan de paix, d’être persécuté.

Comment pouvons-nous être disciples de Jésus et mettre en pratique l’enseignement des Béatitudes en pratique ? Cette semaine, posons-nous quelques questions sérieuses au sujet de cette leçon de Jésus sur la colline de Galilée.

La différence entre les Béatitudes chez Matthieu et chez Luc m’apporte t-elle quelques nouvelles révélations ? Quelle béatitude me touche le plus ? Pourquoi ? Suis-je pauvre de cœur ? Suis-je humble et miséricordieux ? Ai-je un cœur pur ? Est-ce que j’apporte la paix ? Suis-je « béni » en d’autres termes, heureux ? Que veut dire justice biblique pour moi ? Comment je la pratique dans ma vie ?

Et prions avec le Pape Jean-Paul II :

Seigneur Jésus Christ, proclame encore une fois
tes Béatitudes devant ces jeunes,
rassemblés à Toronto pour leur Journée mondiale.

Regarde avec amour et écoute ces jeunes cœurs,
qui sont disposés à risquer leur avenir pour Toi.
Tu les as appelés à être « sel de la terre et lumière du monde ».

Continue à leur enseigner la vérité et la beauté
des perspectives que tu as annoncées sur la Montagne.

Rends-les hommes et femmes des Béatitudes !

Fais resplendir en eux la lumière de ta sagesse,
afin que, par leurs paroles et par leurs actes ils sachent
répandre dans le monde la lumière et le sel de l’Évangile.

Fais de toute leur vie un reflet lumineux de Toi,
qui es la lumière véritable, venue en ce monde,
afin que quiconque croie en toi ne meure pas,
mais ait la vie éternelle (cf. Jn 3,16) !

(Image : Sermon sur la Montagne par Carl Heinrich Bloch)

Avance en eau profonde et lance tes filets

Cinquième dimanche du Temps ordinaire, Année C – 10 février 2019

Isaïe 6,1-2a.3-8
1 Corinthiens 15,1-11
Luc 5,1-11

La mer de Galilée est un lac d’eau douce d’environ 12 kilomètres de long et 6 de large. Elle s’étend 200 m au-dessous du niveau de la mer et à 60 m de profondeur. La pêche en est l’industrie principale. La mer est entourée par de hautes collines de tous cotés. La grande différence entre l’air du haut et celui près de l’eau cause des violentes tempêtes. On y fait référence dans le livre des Nombres 34,11 comme la mer de Kinnereth (de l’hébreu « kinnor », petite harpe). Le Nouveau Testament fait mentionne des lacs de Génésareth et de Tibériade ainsi que la mer de Galilée. Les prédications de Jésus sont situées le long de ces rives.

Selon Matthieu, Marc et Luc, Jésus appela ses premiers disciples, les invitant à laisser leurs barques de pêcheurs sur la mer de Galilée. Ce cours d’eau était une frontière naturelle entre le coté juif à l’Ouest et celui des Gentils à l’Est. Jésus traverse un bon nombre de fois la mer de Galilée dans l’évangile de Marc. Ces traversées font de cette mer un pont entre les Juifs et les Gentils grâce aux prédications et aux guérisons de Jésus.

Dans le Nouveau Testament, la mer représente le moment de conversion. En mer, rien n’arrive normalement mais toujours de manière abrupte, merveilleuse ou très difficile. Les miracles les plus spectaculaires de Jésus se sont produits en mer de Galilée. Marc 4,35 raconte le récit où Jésus apaise la tempête et les flots qui menaçaient la vie des disciples. En Marc 6,45, Jésus marche sur les eaux de ce lac et se révèle lui-même comme « Celui qui est ». En Jean 21, nous pouvons lire l’émouvante scène du déjeuner après la résurrection avec la confession de foi de Pierre et la confidence de Jésus à Pierre, le pécheur repentant.

L’acceptation de Jésus par Simon et ses partenaires

Le récit de l’évangile de ce dimanche (Luc 5,1-11) a lieu en mer et a été transposé de chez Marc 1,16-20, qui le met immédiatement après l’apparition de Jésus en Galilée. Par cette transposition, Luc utilise cet exemple de l’acceptation de Jésus par Simon pour contrer le rejet connu plus tôt par les habitants de sa ville natale. Puisque plusieurs incidents au sujet du pouvoir et de l’autorité de Jésus ont déjà été rapportés dans le récit, Luc crée un contexte plausible pour que Simon et ses partenaires accepte Jésus. On observe une similitude entre l’étonnante prise de poissons relatée dans Luc 4 et 5 et l’apparition après sa résurrection de Jésus dans Jean 21,1-11.

Le récit de Luc comporte des traces à l’effet que le contexte post-résurrection est original: dans Luc 4,8 Simon s’adresse à Jésus comme Seigneur (un titre accordé à Jésus après sa résurrection – voir Luc 24,34 ; Actes 2,36, qui a été relu dans le ministère historique de Jésus et il se reconnait lui-même comme pécheur. Utilisé par Luc, l’incident préfigure le leadership de Pierre dans Luc – Actes (Luc 6,14; 9,20 ; 22,31-32 ; 24,34 ; Actes 1,15 ; 2,14-40; 10,11-18; 15,7-12) et symbolise la réussite future de Pierre en tant que pêcheur (Actes 2,41).

Avance en eau profonde

Dans la scène de l’évangile de ce dimanche, Jésus enseigne sur la rive et les foules se pressent contre lui. Jésus aperçois la barque de Simon et monte dedans et lui demande de s’éloigner un peu du rivage afin de pouvoir prêcher. Lorsqu’il a terminé sa prédication, il dit à Simon d’avancer en eau profonde et de jeter ses filets. Simon est circonspect : « Maître, nous avons peiné toute la nuit et nous n’avons rien pris ! »… Des paroles lasses d’un vétéran qui sait combien la mer peut être décevante. Mais il y avait quelque chose au sujet de ce Galiléen qui fait que l’on veut s’y soumettre, alors Simon jeta ses filets.

En dépit de la déception de ce long labeur de nuit, la volonté de Simon de suivre la suggestion de Jésus de lancer les filets en eau profonde prépare le miracle qui est sur le point de survenir. Simon est porté par le pouvoir puissant de Jésus et cette expérience devient la base d’une promesse qui lui est faite. Même si Simon, conscient de son péché et indigne de s’associer avec une personne telle que Jésus, se laisse tomber à genoux en réaction, il est rassuré par Jésus qui lui promet qu’il jouera un rôle pour rassembler les êtres humains dans le royaume que Jésus est venu prêcher. Il le fera comme un pêcheur rassemble les poissons dans son filet.

Ce qui suit est « la pêche miraculeuse » – un banc de poisson, remplissant les filets et la barque à pleine capacité. Pierre tombe à genoux en adoration devant ce personnage mystérieux : « Éloigne-toi de moi, Ô Seigneur, car je suis un homme pécheur. Si seulement tu savais à qui tu t’adresses ! Mon esprit est bête et mon cœur faible. Je suis un fardeau pour mes compagnons et la risée de ceux qui font du commerce. Éloigne-toi de moi, un pécheur ! »

Mais Jésus assure le disciple rempli d’effroi : « Ne crains pas, Simon, désormais ce sont des hommes que tu prendras. »

C’est un peu comme si Jésus disait au pêcheur galiléen découragé : « Je ne t’abandonnerai pas. Je sais qui tu es. Je connais ton passé, mais c’est sans importance pour moi. J’ai besoin de tes mains, tes pieds, ton cœur et toute ta vie. Il y a de l’espoir pour toi ! J’ai lancé mes filets au large et tu es ma meilleure prise. Vois comment le filet est rompu et la barque commence à sombrer. Tu as peiné et combattu pendant bien des années sans espoir. Maintenant viens peiner avec moi. Je t’apprendrai à marcher sur l’eau, à jeter un filet de lumière dans les eaux au-dessus de l’abysse. Ne crains pas car je suis avec toi. »

Un appel irrésistible à une vie nouvelle

Dans le récit de Marc (1,16-20) et de Matthieu (4,18-22) les pêcheurs qui suivent Jésus laissent leurs filets et leur père ; dans Luc, ils laissent tout (voir aussi Luc 5,28; 12,33; 14,33; 18,32), c’est une indication du thème de Luc sur le détachement complet des biens matériels. Le fait d’être disciple est un appel puissant, irrésistible, à une vie nouvelle : un appel hors de la routine, des frustrations, des besoins nouveaux, Jésus lui-même va les appeler à être pêcheurs d’hommes, à s’engager dans le combat dans les eaux tumultueuses de la mer qui est à la fois source de leur bien-être, leur nourriture mais aussi qui est un mystère, une menace et un chaos, la mer que peut prendre leur vie aussi bien qu’elle peut les nourrir.

Ensemble dans la même barque

Jésus est monté dans la barque de Pierre pour enseigner les foules ; et de la barque de Pierre, l’Église, il continue d’enseigner le monde entier. À certains moments de l’histoire de l’Église, et peut-être dans notre propre histoire, il peut sembler que la lumière de l’Esprit s’est éteinte et que Jésus n’est plus avec nous dans la barque. Mais soyons honnête et réalisons que la flamme ne s’en va jamais et que la présence du Seigneur n’a jamais disparu. L’Église avance, sauvant des âmes et cheminant vers le port final. Dans ce royaume béni, au-delà des mers de cette vie, toutes choses qui menacent la vie de l’Église dans le monde, s’en iront à jamais.

Nous sommes dans la même barque ensemble avec le Seigneur lui- même. Nous pouvons faire confiance au Seigneur qui nous montre le chemin, qui nous mène au but et nourrit nos âmes durant notre itinéraire. Nous ne douterons pas de rencontrer des problèmes car il y aura des jours où nous lancerons nos filets durant le jour et la nuit sans rien prendre.

Dans ces moments, nous devons écouter le Seigneur, comme le fit Pierre, et jeter nos filets en eau profonde, car c’est notre foi qui est mise à l’épreuve, non pas pour voir si nous la professons ou non, mais pour voir si nous sommes prêts à faire quelque chose avec cette foi et agir.

Nous ne voguons pas sur l’Arche de Noé ou sur le Titanic. Nous sommes sur les eaux avec Jésus. Je me souviens des paroles du Frère Luis de León, un mystique espagnol du XVIe siècle qui a écrit : « Plus nous naviguons avec Dieu, plus nous découvrons des mers » Le Seigneur n’abandonne pas ceux qui cherchent sa miséricorde et son pardon. Il marche sur les eaux. Il apaise la tempête. Il mène la barque à bon port et ramène la grande pêche, la grande fête à ceux qui sont convoqués, la fête quotidienne de son Corps et de son Sang, notre nourriture de la vie éternelle.

Questions pour réfléchir cette semaine

Quels ont été les moments de votre conversion ? Avez-vous expérimenté un « appel » à être disciple ? Quelles expériences ou personnes dans votre vie ont été instruments pour approfondir votre foi ?

Pouvez-vous vous identifier aux disciples sur la mer ? Est-il possible d’être un disciple engagé de Jésus, tout en ayant expérimenté faiblesse et échec ?

Prions

Je prie pour que je puisse vivre en pêchant jusqu’au jour de ma mort. Et quand viendra ma dernière prise, je puisse alors prier humblement pour que, dans le grand filet du Seigneur, je m’endorme en paix, et que dans sa miséricorde, je sois jugé assez grand pour être gardé. Amen.

(Image : Pêche miraculeuse par Raphaël)

Le prix d’une prophétie authentique

Quatrième dimanche du Temps ordinaire, Année C – 3 février 2019

Jérémie 1,4-5.17-19
1 Corinthiens 12,31-13,13
Luc 4,21-30

La lecture de l’Ancien Testament de ce dimanche tirée de Jérémie (1,4-5.17-19) et le passage de l’évangile de Luc (4,21-30) nous offrent une occasion de réfléchir sur les bienfaits, les contraintes et les risques des vrais prophètes de notre tradition judéo-chrétienne. Parmi les prophètes de la Bible, nous connaissons probablement Jérémie mieux que tous les autres. Fils du prêtre Hilkija, il est né en Anatoth, une dizaine de kilomètres au nord de Jérusalem et fut appelé très tôt à réaliser sa mission prophétique, peut-être en 626, sous le règne de Josias (Jr 22,16). Jérémie était si jeune qu’il pria le Seigneur de lui permettre de mener une vie normale et de lui épargner la tâche de « fouetter » le peuple d’Israël et la mission de prophétiser l’invasion des étrangers « du nord », qui déporteraient les Juifs et détruiraient le Temple de Salomon.

Jérémie a vu le malheur de son peuple comme une conséquence inévitable de la culpabilité de tout un peuple qui ne se souvenait plus de son histoire. Les Hébreux, qui comptaient aveuglément sur l’Alliance garantie par le Seigneur et sur l’arche conservée dans le Temple, se croyaient ainsi protégés et se permirent tous les péchés, parce que de toutes manières, « le Seigneur était avec eux ! » Après être sorti du joug du Seigneur, Jérémie dit au peuple élu qu’il tomberait sous le joug des étrangers. Mais la tâche qui lui est assignée par Dieu n’est pas seulement destructrice: « Sache que je te donne aujourd’hui autorité sur les peuples et les royaumes, pour arracher et abattre, pour démolir et détruire, pour bâtir et planter » (1,10). Il s’agissait déjà de bâtir et de planter, mais il fallait d’abord déraciner cette plante afin que la croissance réelle puisse se produire.

Jérémie préfigure le Christ  

Jérémie a souvent été considéré comme une figure préfigurant le Christ. Non seulement parle-t-il au nom de Dieu et prédit-t-il l’avenir, sa vie et son ministère même ont des connotations prophétiques. Comme Jésus allait faire après lui, Jérémie prédit la destruction du Temple, a pleuré sur les futures ruines de Jérusalem, a condamné le comportement des prêtres, a été mal compris par ses compatriotes, humilié et condamné à mort. Pourtant, la condamnation du péché et les prophéties de malheur du prophète sont toujours liées à un message d’espoir et la perspective d’une renaissance, d’un retour de l’exil babylonien.

Le Christ, lui aussi, afin d’affirmer sa victoire sur la mort, devrait d’abord endurer la croix sur le Calvaire. La vie même du prophète Jérémie se prépare à l’acceptation de l’amertume de la Croix et la gloire de la résurrection. Nous ne devrions pas être surpris ensuite, lorsque Jésus demanda à ses disciples ce que les gens disaient de lui, ils répondirent: « Certains disent que tu es Jean le Baptiste, d’autres le prophète Élie, d’autres Jérémie… »

Jésus et la foule à Nazareth  

Ce dimanche, le récit de l’évangile (Luc 4,21-30) est la suite continuation des grands débuts de Jésus à Nazareth que nous avons lus dimanche dernier. Dans la synagogue de Nazareth, Jésus expose sa mission universelle en répétant les paroles du prophète Isaïe (61,1-2). Dans cette scène en terrain connu, à Nazareth, le message de Jésus porte à confusion. Un murmure d’excitation traverse l’assemblée. « N’est-ce pas le fils de Joseph ? Ne connaissons-nous pas ce fils de Nazareth ? » Mais Jésus sait que ses concitoyens veulent le posséder pour eux-mêmes : « Nous avons appris tout ce qui s’est passé à Capharnaüm : fais donc de même ici dans ton pays ! » Mais il refuse de le faire. « Aucun prophète n’est bien reçu dans son pays. » Jésus résiste à l’attitude possessive manifestée par son peuple. Il refuse de placer ses dons extraordinaires au service de son propre peuple, plaçant les étrangers en premier.

Les références à Élie et Élisée (v 25-26) servent plusieurs fins dans cet épisode : ils soulignent le portrait que fait Luc de Jésus comme un prophète à l’image d’Élie et Élisée : ils permettent d’expliquer pourquoi l’admiration initiale de la population se transforme en rejet, et ils fournissent la justification biblique pour la future mission chrétienne auprès des Gentils.

L’ambiance dans la synagogue tourne au vinaigre. La foule devient terriblement jalouse de l’un des siens et tente de se débarrasser de lui (v 22-30). Jésus n’a pas réussi à se faire entendre ni comprendre et dut s’enfuir au plus vite – pour sa vie (v 30). Le rejet de Jésus dans sa ville natale laisse entrevoir son rejet encore plus important, cette fois par Israël (Actes 13:46).

La raison de leur mécontentement         

Les gens de Nazareth en voulaient à Jésus et ont refusé d’écouter ce qu’il avait à dire. Ils méprisaient sa prédication, parce qu’il était de la classe ouvrière, un charpentier, un simple laïc méprisé à cause de sa famille. Jésus ne pouvait pas faire de miracles parmi eux parce qu’ils étaient fermés et refusaient de croire en lui. Si les gens se sont rassemblés pour le détester et refuser de le comprendre, ils ne verront aucun autre point de vue que le leur et ils refuseront d’aimer et accepter quelqu’un de différent. Est-ce que cette histoire nous est familière ? Combien de fois nous sommes-nous trouvés dans des situations similaires ?

Les critiques les plus sévères viennent souvent de gens proches de nous, membres de notre famille, parents, membres de nos communautés, des voisins que l’on côtoie sur une base régulière. Les gens de Nazareth ont refusé de renoncer à leur attitude possessive envers Jésus. Quand l’amour possessif est obstrué, il s’ensuit une réaction violente. Ce genre de réaction provoque de nombreux drames de jalousie et de passion. « Tous dans la synagogue étaient furieux (Lc 4,28-29) et ils cherchèrent à le tuer. » Le refus d’ouvrir notre cœur peut mener à de tels extrêmes. 

La vision universelle et le grand cœur de Jésus        

Jésus a été âprement critiqué, car il a démontré une grande ouverture de cœur, particulièrement envers les personnes en marge de la société. Son ouverture a soulevé une telle opposition qu’il fut conduit à la croix. Dans les Actes des Apôtres, on peut lire plus d’une fois que le succès de la prédication de saint Paul aux gentils a suscité des jalousies parmi certains Juifs, qui se sont opposés à l’Apôtre et ont lancé la persécution contre lui (Actes 13,45; 17,5; 22,21-22). Également au sein de la communauté chrétienne, il suffit de rappeler la situation de Corinthe, où des attitudes possessives similaires ont causé de graves préjudices alors que plusieurs fidèles s’attachaient jalousement à un apôtre ou un autre, ce qui fut source de conflit et de division dans la communauté. Paul dut intervenir énergiquement (I Cor 1,10-3:23).

L’Evangile d’aujourd’hui montre combien il est difficile pour nous de parvenir à une vision universelle. Lorsque nous sommes face à quelqu’un comme Jésus, une personne avec un cœur généreux et une vision large, nos réactions sont très souvent remplies de jalousie, d’égoïsme, et de méchanceté. Ses propres voisins ne pouvaient pas reconnaître sa sainteté, parce qu’ils n’avaient jamais vraiment accepté la leur. Ils souffraient d’une forme particulière de cécité. Ils ne pouvaient pas honorer la relation de Jésus avec Dieu, parce qu’ils n’avaient jamais totalement exploré leur propre sentiment d’appartenance à Dieu. Ils ne pouvaient pas voir le Messie, debout juste à côté d’eux, parce qu’il ressemblait trop à l’un d’eux. Jusqu’à ce que nous nous considérions comme le peuple bien-aimé de Dieu, les miracles seront rares et les prophètes et messagers qui s’élèveront parmi nous auront du mal à être entendus et acceptés vraiment.

Appelés à être prophètes comme Jésus et Jérémie   

Jésus a été appelé à briser nos barrières et porter le message du salut de Dieu à des personnes et à des lieux inattendus. De toute évidence, il faut endurer la douleur et l’hostilité avant que le nouvel âge de Jésus vienne. Par notre baptême commun, chacun de nous est appelé à être prophète pour le Royaume de Dieu. Nous allons rencontrer de nombreuses réactions de ceux à qui nous sommes envoyés, pas toutes positives. Comme Jérémie et Jésus, le dévouement indéfectible, le courage audacieux et une espérance biblique profonde doivent être notre marque.

L’Évangile d’aujourd’hui nous met en garde contre certaines attitudes qui sont incompatibles avec l’exemple de Jésus: la tendance humaine à être possessif et égoïste, à fermer notre cœur et notre esprit. Nous ne pouvons pas oublier que Jésus est le Sauveur du monde (Jn 4,42), et non pas seulement d’un petit village, d’une ville ou une nation !

Prions afin que Jésus ne soit pas surpris par notre propre incrédulité, mais qu’il se réjouisse tous les jours de nos petits gestes de fidélité et de service envers nos sœurs et frères. Puisse le Seigneur nous accorder un cœur magnanime, afin que nous puissions chercher bien loin au-delà de nous-mêmes et reconnaissions la bonté, la grandeur et la beauté des autres personnes, au lieu d’être jaloux de leurs dons. La puissance de Dieu seul peut nous sauver de la vacuité et de la pauvreté d’esprit, de la confusion et de l’erreur, de la peur de la mort et du désespoir. L’évangile du salut est toujours « Bonne Nouvelle » pour nous aujourd’hui. Comment pouvons-nous parler de la Parole de Dieu avec autorité aujourd’hui ? Comment pouvons-nous partager les « Bonnes Nouvelles » avec les autres ? Comment utilisons-nous notre autorité pour promouvoir le Royaume de Dieu ? Comment nos paroles, gestes, écrits, et toute notre vie sont-ils aujourd’hui prophétiques dans l’Église et dans le monde ?

(Image : Jésus rejeté à Nazareth par James Tissot)

Une parole accomplie en notre présence : Esdras et Néhémie ravivent la foi

Troisième dimanche du Temps ordinaire, Année C – 27 janvier 2019

Néhémie 8,2-4a.5-6.8-10
1 Corinthiens 12,12-30
Luc 1,1-4 ; 4,14-21

La première lecture de ce dimanche est tirée du Livre de Néhémie (8,2-4a.5-6.8-10), un livre qui raconte la reconstitution de la communauté juive après l’exil, la dispersion et la destruction de Jérusalem. On y relate l’histoire des débuts d’une nouvelle communauté. Ce livre déborde d’espoir et ce malgré de grandes difficultés qui pointent à l’horizon. Le prêtre Ezra, et un laïc, Néhémie, ont vécu à l’époque où le peuple d’Israël a été reconduit à sa terre, après les années de la captivité babylonienne. Il s’agissait clairement d’un temps de reconstruction. Le peuple avait perdu tout lien avec sa foi. Le Seigneur a envoyé Esdras et Néhémie pour enseigner au peuple ce qui avait été perdu, lui inspirer une fois de plus les idéaux de sa foi juive et reconstruire les structures communes de sorte qu’il puisse commencer à vivre sainement tant sur le plan social que religieux.

Dans cette première lecture, la scène émouvante est celle où la loi sur laquelle la vie de cette communauté a été fondée, est proclamée de nouveau publiquement. L’assemblée l’écouta dans une atmosphère profondément spirituelle. Certains ont commencé à pleurer de joie pour avoir pu une fois de plus écouter librement la Parole de Dieu après la tragédie de la destruction de Jérusalem et ainsi commencer de nouveau l’histoire du salut. Néhémie les mit en garde, disant que c’était jour de fête et qu’afin d’avoir la force du Seigneur, il était nécessaire de se réjouir, en exprimant sa reconnaissance pour les dons de Dieu. En fin de compte, la Parole de Dieu est force et joie.

Quelle est notre propre réaction à cette scène puissante ? Cette lecture est une invitation à chaque personne, spécialement celles qui œuvrent en pastorale, à remercier Dieu pour sa fidélité et ses dons et remercier tous ceux et celles qui ont travaillé à la reconstruction des fondations de notre foi et de notre Église chaque jour.

La stratégie pastorale de Luc        

L’Évangile selon Luc est le seul des évangiles synoptiques à commencer par un prologue littéraire [1,1-4]. Luc reconnaît sa dette envers les témoins oculaires et les ministres de la parole qui l’ont précédé, mais il affirme que sa contribution est un compte rendu complet et précis, destiné à fournir à Théophile (« ami de Dieu ») et aux autres lecteurs une certitude à propos des enseignements antérieurs qu’ils ont reçus. Luc ne dit pas aux gens que ce qu’ils ont appris auparavant était erroné. Au contraire, il les confirme dans leur foi, les affermit dans leur désir d’en savoir plus au sujet de Jésus, et met aussi les choses en ordre pour eux afin que la foi soit renforcée. Une telle stratégie pastorale est encore très efficace dans la transmission de la foi aujourd’hui. 

Le retour de l’enfant du pays        

Luc n’est pas le seul évangéliste qui rapporte la visite de Jésus à Nazareth « où il avait grandi » (4,16). Marc et Matthieu réfèrent également à cet épisode, sans toutefois mentionner le nom de la ville, appelé simplement « sa ville natale » (Mc 6,1; Mt 13,54). Il existe toutefois plusieurs différences entre le récit raconté par Luc et ceux de Marc et de Matthieu. Dans Marc, la visite de Jésus dans sa ville natale ne se trouve pas au début de son ministère, mais après une longue période de prédication et de ministère de guérison, même après le discours en paraboles (4,1-34) et la résurrection de la fille de Jaïre (5,21-43). Dans Matthieu, Jésus a déjà prononcé son discours sur la mission de « Douze Apôtres » (10,2-42).

Luc a choisi de donner à cet épisode la première place dans son récit du ministère de Jésus. À première vue on pourrait penser que l’intention de Luc était de corriger la chronologie de Marc et de Matthieu. Un détail de son récit montre toutefois que cette supposition est erronée: alors qu’il prêche, il déclare que les gens de Nazareth lui diront : « Nous avons appris tout ce qui s’est passé à Capharnaüm : fais donc de même ici dans ton pays ! » (4,23). Ces paroles montrent qu’avant d’aller à Nazareth, Jésus avait commencé son ministère à Capharnaüm et avait déjà suscité une grande admiration au sein du peuple, au point que sa renommée avait atteint Nazareth.

Un moment électrique 

Jésus se tenant dans la synagogue de Nazareth fut sans l’ombre d’un doute un moment « électrique » Il prit le livre d’Isaïe et commença à lire à partir du chapitre 61. Le texte d’Isaïe est tiré d’un recueil de poèmes sur les derniers jours, qui prédit la rédemption de Jérusalem et symbolise le renouveau du peuple d’Israël. Placés sur les lèvres de Jésus, ces mots identifient ce dernier comme le prophète messianique de la fin des temps, et ils annoncent sa mission: annoncer la Bonne Nouvelle, libérer les hommes et les femmes et leur faire part de la grâce de Dieu. L’ensemble du ministère de Jésus doit donc être compris dans cette perspective.

En déroulant le manuscrit, Jésus trouva le passage où il est écrit: « L’Esprit du Seigneur est sur moi … ! » (4,16-18; Is 61,1). De façon très significative la dernière ligne d’Isaïe lu par Jésus dit: « annoncer une année de grâces accordée par le Seigneur » (4,19; Is 61,2), et tout de suite après, Jésus affirmait précisément que « cette parole » a été accomplie aujourd’hui même. L’expression d’Isaïe 61,2 « année de grâce accordée par le Seigneur » fait clairement référence à des prescriptions du Livre du Lévitique sur l’année jubilaire (Lev 25,10-13).

Le récit de Jésus dans la synagogue d’après Luc ne cite pas toute la phrase d’Isaïe, qui comprend deux compléments d’objet après le verbe « annoncer » en Isaïe 61,2. L’Évangile ne cite que la première (« l’année de grâce accordée par le Seigneur ») pour négliger le second : « un jour de vengeance pour notre Dieu ». La prophétie d’Isaïe prévoit deux aspects de l’intervention divine, la première, la libération du peuple juif, l’autre, le châtiment de ses ennemis. L’Évangile n’a pas retenu cette opposition. L’omission a clairement deux conséquences: a) le message ne contient rien de négatif; b) il est implicitement universel. On ne suggère pas de distinction entre Juifs et non-juifs. L’ouverture universelle est une caractéristique essentielle du ministère et de la prédication de Jésus, en particulier dans l’évangile de Luc et les Actes des Apôtres.

La scène de l’évangile de ce dimanche se termine avec Jésus disant à ses auditeurs qu’il est l’accomplissement des paroles prophétiques d’Isaïe. En affirmant que ses paroles sont accomplies « aujourd’hui », Jésus dit en effet que l’inauguration de son ministère public marque le début des derniers temps et l’entrée du salut divin dans l’histoire de l’humanité. En s’appropriant les paroles d’Isaïe pour son propre ministère, Jésus nous rappelle que cette histoire ne cache pas les triomphes et les désastres, les fidélités et les infidélités d’Israël à travers les âges. Au contraire, l’histoire les fit ressortir davantage.

Le moment était venu pour Jésus de prendre l’histoire en ses propres mains, de la confronter à sa propre personne et de rappeler à son auditoire que Dieu n’avait pas ignoré leurs cris, leurs espoirs, leurs souffrances et leurs rêves. Dieu les réalise par son propre Fils, debout au milieu d’eux dans la synagogue de Nazareth. Grâce à la puissance de l’Esprit Saint, Jésus accomplit la prophétie d’Isaïe, apportant la bonne nouvelle et proclamant la liberté aux captifs. Tous n’embrasseront pas cette bonne nouvelle, comme le reste de l’Évangile nous le montrera.

L’évangéliste déchu    

Si nous poursuivons la lecture du récit de l’évangile d’aujourd’hui, nous nous rendons compte que l’atmosphère d’excitation, d’émerveillement et d’adoration change rapidement lorsque le prophète de Nazareth ne prononce pas les mots que la population locale voulait entendre. Après que Jésus ait énoncé les principaux points de son ministère dans la scène d’ouverture à la synagogue de Nazareth (v. 16-21), la foule devient terriblement jalouse de l’un des siens et tente de se débarrasser de lui (v. 22-30). Jésus n’a pas réussi à se faire comprendre et il dut s’enfuir au plus vite – pour sauver sa vie (v. 30). Les premières images du ministère de Jésus sont celles d’un homme qui est déchu, qui passera inaperçu et qui est malvenu. Les gens de Nazareth ont refusé d’entendre son message de libération et de réconciliation, ils ont entendu une approximation de celui-ci, fortement colorée par leur propre attitude.

Notre réponse à la Parole de Dieu  

Comme le peuple d’Israël dans la première lecture, qui s’est rassemblé autour du prêtre Esdras et écoutait la parole de Dieu avec une profonde émotion (Néhémie 8,5), nous sommes aussi présents pour entendre le message de salut de Dieu et sentir sa présence ici; dans chaque liturgie. Esdras bénit le Seigneur, le Dieu grand, et tout le peuple, les mains levées vers le ciel, répondit: « Amen, amen » (8,6). Grâce à ce grand « Amen » à la fin de chaque prière eucharistique, nous reconnaissons la présence réelle sur l’autel, la Parole vivante et éternelle du Père.

Avec les gens rassemblés dans la synagogue de Nazareth, nous aussi pouvons voir et entendre la Parole de Dieu accomplie en la personne de Jésus, le Verbe fait chair. À cette proclamation, nos voix crient aussi: « Amen. » « Je crois ! » Puisse l’Esprit dont Jésus fut marqué nous rassembler en un seul corps et nous envoyer proclamer la liberté et la grâce de Dieu pour tous les peuples.

(Image : Jésus au synagogue par James Tissot)

Lorsque chronos se transforme en kairos

Deuxième dimanche du Temps ordinaire, Année C – 20 janvier 2019

Isaïe 62,1-5
1 Corinthiens 12,4-11
Jean 2,1-11

L’évangile de dimanche dernier fut l’occasion de réfléchir au baptême de Jésus dans le Jourdain de même qu’à notre propre engagement baptismal. Dans l’Évangile de ce dimanche (Jean 2,1-11), les noces de Cana représentent une manifestation de la gloire de Dieu, la suite du thème de l’Épiphanie du Christ et l’inauguration de la mission divine sur terre par le Baptême de Jésus. Ce texte inspirant de la prière du soir (Vêpres) de la Fête de l’Épiphanie nous déclare : trois mystères distinguent ce jour saint; aujourd’hui, l’étoile mena les rois mages à l’enfant Jésus; aujourd’hui, l’eau se transforme en vin pour la fête du mariage; aujourd’hui, le Christ sera baptisé par Jean dans la rivière du Jourdain pour que l’on puisse obtenir le salut. Chaque événement est lié à une théophanie, par les preuves irréfutables d’une intervention divine, l’étoile, l’eau en vin, la voix des cieux, et la colombe.

Le récit de la fête des noces de Cana s’inspire tout probablement d’un événement réel de la vie de Jésus. Une lecture approfondie du texte nous permet de repérer l’œuvre de l’évangéliste Jean qui illustre cette situation en superposant de multiples sens symboliques. Aujourd’hui, nous observons l’eau transformée en vin, l’ordinaire qui se transforme en l’extraordinaire et les débuts d’une ère messianique. Le miracle de Cana anticipe la façon par laquelle Jésus accomplira sa mission en versant son sang sur la croix.

Éléments-clés du récit

Prenons en considération plusieurs éléments-clés de ce récit largement symbolique de cet évangile qui n’a aucun parallèle avec les autres passages de l’évangile. Le mot signe (semeion) est le terme symbolique de Jean qui renvoie aux exploits merveilleux de Jésus. Jean s’intéresse principalement au sens des signes (semeia), c’est-à-dire à la nouvelle façon dont Jésus intervient dans l’humanité. À Cana, le symbolisme et la réalité se font face. Plus précisément, le mariage humain de deux jeunes est l’occasion d’aborder une autre union, celle du Christ et de l’Église qui sera atteinte lors de « son heure » sur la croix. À Cana en Galilée, nous découvrons le premier signe lorsque Jésus manifeste sa gloire et que les disciples crurent.

La mère de Jésus

L’invité principal lors de ce mariage n’était pas Jésus lui-même, mais bien sa mère, et l’évangile nous raconte que Jésus était également là avec ses disciples (vv 1-2). On ne nomme jamais la mère de Jésus dans l’Évangile de Jean. Le titre Femme que Jésus utilise pour désigner sa mère est une forme de politesse normale, excepté pour sa propre mère. (Voir Jean 19,26 où on utilise Femme et Mère pour la désigner.)

Marie apparaît de façon symbolique; son rôle consiste à compléter celui des disciples. Elle est l’élément déclencheur du signe qui mène à l’expression de la foi des disciples. Ses paroles aux serviteurs lors du banquet nuptial : « Faites tout ce qu’il vous dira » (2,5) lancent une invitation à tous afin qu’ils deviennent le nouveau peuple de Dieu. Dans le quatrième évangile, à la fois à Cana et au calvaire, Marie symbolise non seulement sa relation maternelle et physique avec son fils, mais également son rôle largement représentatif de « Femme » et « Mère » du peuple de Dieu.

« Mon heure n’est pas encore venue » fut la réponse de Jésus à la demande de Marie. Autrement dit, le temps de manifester pleinement sa gloire n’était pas encore venu. Elle se révélerait sur la croix. Cependant, les paroles de Jésus adressées à Marie ne sont pas la seule indication de ce dont il s’agit réellement. Le miracle en soi, c’est-à-dire la transformation de l’eau en vin, signifie que l’Ancienne Alliance entre le ciel et la terre sera changée en une chose entièrement nouvelle. Une situation malheureuse s’est transformée au moment où Marie prononça ces paroles à son fils. Lors de la fête des noces, le miracle eut lieu dès que Jésus s’adressa aux serviteurs.

L’heure

Un aspect important du récit de Cana est l’usage et le sens du mot « heure ». Dans le Nouveau Testament, le mot grec hora qui signifie heure, est généralement utilisé au sens du temps kairos plutôt que du temps chronos : « Mais l’heure (hora) vient – et c’est maintenant – où les vrais adorateurs […] » (4,23-24). On utilise le terme hora dans plusieurs récits des merveilles de Dieu afin d’identifier le moment de guérison et dans ces cas, on le traduit habituellement de façon instantanée. « L’heure » que Jésus mentionne à Cana est celle de sa passion, sa mort, sa résurrection, et son ascension (Jean 13,1).

D’un côté, le temps chronos est la mesure de circonstances ordinaires qui donne la fausse impression que nous pouvons le gérer. Nous pouvons l’inscrire dans nos Blackberry, nos iPhone, et nos agendas pour ensuite nous en occuper selon nos propres termes.

D’un autre côté, le temps kairos représente la discontinuité, c’est-à-dire un obstacle inattendu qui se dresse sur un parcours prévu et oblige la personne de s’adapter à de nouvelles réalités. L’heure de Jésus, le temps convenu ou le moment kairos, est apparu avant qu’il ne le veule ou ne s’y attende. Jésus avait un horaire en tête, mais les circonstances l’ont obligé à prendre une autre direction.

Les noces de Cana

Ce passage symbolique de l’Évangile comporte plusieurs niveaux d’interprétation. Un angle de vision consiste en une description du contraste entre ce que Jésus allait offrir et l’insuffisance du judaïsme. Selon cette hypothèse, le judaïsme se serait épuisé, asséché ou vidé. Ainsi, le vin raffiné du christianisme allait justement évincer l’eau ordinaire du judaïsme.

Une deuxième interprétation tient compte de la joie qui caractérise le règne émergeant de Dieu. Jésus a eu l’occasion de se présenter au peuple rassemblé par la joie de l’union de deux vies. Cette révélation du Seigneur s’est avérée une fête parmi une fête, une célébration parmi une célébration, un mariage parmi un mariage. Cette perspective s’ancre fermement dans la tradition juive où les mariages sont des moments sacrés. La première lecture de la liturgie d’aujourd’hui tirée d’Isaïe 62, commence par une métaphore sur le mariage; la légitimation du divin signifiera que Juda ne sera plus abandonnée ou désolée; Juda sera l’épouse de nul autre que du Saint d’Israël.

La troisième et probablement la nuance symbolique la plus profonde montre à quel point la perturbation du temps chronos peut se transformer en une situation de temps kairos. Jésus s’attendait à un moment apparent qu’il pourrait facilement identifier et ainsi, gérer. Mais son hora s’est plutôt présentée de façon inattendue. Il fut ainsi forcé par les circonstances et par la persistance de sa mère.

Jésus offre une vie nouvelle à ces noces de Cana. Il n’offre pas le vin de qualité au commencement alors que leurs papilles sont éveillées, mais plutôt lorsque la fête bat son plein. Le Jésus de l’évangile de Jean a gardé le bon vin jusqu’au moment de la première révélation de sa gloire (v 10). C’était une manifestation ou une épiphanie qui devait être célébrée plus tard dans l’Église telle que l’Épiphanie de la fête de Dionysos. Le 6 janvier de notre calendrier actuel célébrait, dans le monde grec, le dieu Dionysos qui a transformé l’eau en vin.

Quand nos moments de Chronos deviennent des moments de Kairos

Il nous arrive trop souvent dans nos vies individuelles et communautaires, dans nos divers ministères, nos paroisses et notre quotidien, d’avancer d’un pas lourd de jour en jour puis de vivre avec un sentiment de désespoir, de monotonie ou de lourdeur. Nous sommes ainsi coincés dans un temps chronos où nous n’arrivons pas à percevoir la façon dont Dieu tente de mettre fin à l’ordinaire pour transformer notre existence et notre histoire en extraordinaire. Le Seigneur nous invite à le laisser remplir de vin nouveau, les structures et les jarres de notre existence. Lorsque nous écoutons le Seigneur et nous faisons tout ce qu’il nous demande, l’ordinaire dans nos vies devient l’extraordinaire, les jarres vides se remplissent de ce vin nouveau et nous devenons « fête » les uns pour les autres.

L’épisode de l’Évangile de Cana offre au couple une solution pour ne pas se retrouver dans une telle situation ou s’en sortir, le cas échéant : inviter Jésus à son mariage. Ce qui s’est passé lors du mariage de Cana survient dans tous les mariages. Le début est marqué d’enthousiasme et de joie (représenté par le vin), mais l’enthousiasme initial tout comme le vin à Cana, diminue avec l’écoulement du temps. Enfin, les choses ne sont plus effectuées par joie et par amour, mais par habitude et routine. Si nous n’y portons pas attention, un nuage d’ennui assombrira nos vies par la tristesse et la morosité.

Malheureusement, on peut ajouter que ces couples « n’ont plus de vin ».

Ce remarquable récit de l’évangile ne porte ni sur une intercession de Marie ni sur un reproche de Jésus envers sa mère. En fin de compte, le récit touche la révélation de la gloire masquée de Jésus, le fils d’une famille ordinaire lors d’une fête. Il ne s’agit certainement pas de consommation excessive pendant les mariages juifs ! Le récit ne porte pas sur les normes, les traditions et les règles de vie familiale. Il n’est même pas question de mariage ou encore de judaïsme considéré comme étant vide et de christianisme comme étant plein.

La narration de Jean de la noce à Cana nous invite sérieusement à nous pencher sur la question du maître de la fête qui donne un ordre : « remplissez d’eau ces jarres » et vous pourrez renouveler votre propre vie. Notre heure viendra lorsque le moment kairos se présentera à l’intersection même de notre planification bâclée et de notre ouverture au Divin. Le récit de Cana nous apprend que le Messie de ce monde a dû adapter son horaire quand les événements ont pris une tournure surprenante. Ce déroulement raconté par Jean nous montre sa flexibilité spirituelle. Comment peut-on transformer notre temps chronos en kairos ; une véritable percée et un moment d’espoir, de promesses et de nouvelles possibilités ?

Aujourd’hui, implorons le Seigneur et sa Mère afin de devenir de bons serviteurs prêts à faire tout ce que nous demande Jésus et désireux de partager le vin qu’il nous offre. Lorsque nous écoutons le Seigneur et nous faisons tout ce qu’il nous demande, l’ordinaire dans nos vies devient l’extraordinaire, les bassins vides se remplissent de ce vin nouveau, nos moments de Chronos deviennent des moments de Kairos. Ainsi, nous devenons littéralement fête les uns pour les autres.

(Image : Les Noces de Cana par Bartolomé Esteban Murillo)

Le baptême : un appel a une carrière prophétique

Fête du Baptême du Seigneur – dimanche 13 janvier 2019

Isaïe 42,1-4.6-7
Actes 10,34-38
Luc 3,15-16.21-22

Le thème de l’Épiphanie du Christ, de Jésus qui inaugure sa mission divine sur terre, atteint sa plénitude dans la fête du Baptême du Seigneur. Cette fête semble mettre fin à la saison de Noël. En réalité, la fête de la Présentation du Seigneur célébrée le 2 février est la grande conclusion de Noël.

Dans le récit de l’évangile de ce dimanche [Luc 3,15-16.21-22], Jésus commence son ministère en Galilée après le baptême prêché par Jean. En décrivant l’attente du peuple [3,15], Luc contextualise la prédication de Jean de la même manière qu’il avait déjà qualifié la situation d’autres Israélites pieux dans le récit de l’enfance [2,25-26.37-38]. Jean le Baptiste parle de celui qui est plus grand que lui, avec un baptême encore plus puissant.

Contrairement au baptême de Jean avec de l’eau, on dit que Jésus baptisera dans l’Esprit Saint et le feu [v.16]. Du point de vue de la première communauté chrétienne, l’Esprit et le feu doivent avoir été compris à la lumière du symbolisme du feu de l’effusion de l’Esprit à la Pentecôte [Actes 2,1-4], mais dans le cadre de la prédication de Jean, l’Esprit et le feu devraient être liés à leurs propriétés de purifier et de raffiner [Ezéchiel 36,25-27 ; Malachie 3,2-3].

Lorsque Jésus est baptisé, la voix du ciel se fait entendre et l’appelle : « C’est toi mon Fils: moi, aujourd’hui, je t’ai engendré. » Cette affirmation est un moment déterminant pour le prophète de Nazareth. Elle est la déclaration d’amour de Dieu au nouvel Israël, c’est la nomination de Dieu à la responsabilité suprême, c’est la surprise de Dieu qui vient à la rencontre du monde des orgueilleux et des puissants.

Grâce à son baptême par Jean dans les eaux boueuses du Jourdain, Jésus nous ouvre la possibilité d’accepter notre condition humaine et de nous lier à Dieu. Jésus accepte la condition humaine, qui comprend la souffrance et la mort. Il étendit les bras dans le fleuve du Jourdain et sur la croix. Jésus reçut sa mission dans le Jourdain. Il l’acheva sur la croix. Baptisé par Jean dans le Jourdain, Jésus est profondément identifié au peuple qu’il est venu racheter.

Nous aussi, nous sommes appelés à une carrière prophétique

Lorsque nous avons été baptisés en Jésus-Christ, nous avons été baptisés dans sa mort. Notre baptême est une onction publique, prophétique et royale. Nous recevons la vie de l’Église et sommes appelés à nourrir cette vie de foi. La foi, c’est avoir le souci des autres. La foi, c’est une responsabilité publique, non privée.

Le baptême est un appel à une carrière prophétique. Les manières de le vivre peuvent varier d’une personne à l’autre. Elles n’ont pas à être aussi dramatiques que les aventures d’un Isaïe ou d’un Jean-Baptiste, et pourtant elles font partie cette même grande tradition prophétique. Être prophétique exige de s’engager et de se salir les mains.

Grâce à notre baptême, nous pouvons devenir une lumière pour les autres, comme Jésus est une lumière pour nous, et pour le monde. Notre propre baptême nous remplit d’une certaine audace, de confiance et d’enthousiasme, et nous rappelle que l’Évangile doit être proclamé avec gratitude pour toute sa beauté.

Lorsque nous découvrons peu à peu les exigences de cette foi, là où la voie du repentir conduit, lorsque nous pouvons distinguer le bien du mal, lorsque nous recherchons ce que Dieu veut faire dans nos vies et lui demandons de nous aider à l’accomplir, lorsque nous apprenons tout ce que nous pouvons au sujet de Dieu et de son monde, lorsque nous arrivons près de Dieu, alors, à ce moment, la personne pour qui le ciel s’est ouvert se révèle aussi à nous.

Le baptême dans l’Église aujourd’hui

Dans de nombreuses régions du monde aujourd’hui, baptiser les enfants est déjà devenue l’exception. Le nombre d’enfants, de jeunes et d’adultes non baptisés est à la hausse. La baisse de la pratique du baptême est le résultat d’une érosion des liens familiaux et d’un abandon de l’Église. Lors de nombreuses retraites de prêtres, des rassemblements de prêtres et curés, j’ai souvent entendu des discussions où l’on affirmait que lorsque le prêtre ne voit pas de signes visibles de la pratique de la foi, alors l’Église aurait le droit de refuser les sacrements aux personnes, en particulier le baptême. Il s’agit d’une question très complexe.

Ne pourrions-nous pas aussi écouter de nouveau l’injonction missionnaire de l’Évangile de « baptiser, prêcher et enseigner » non pas en attendant que les gens viennent à nous, mais en allant à la rencontre des gens là où ils sont dans le monde chaotique d’aujourd’hui ? Voilà ce qui nous est demandé : une nouvelle ferveur missionnaire et un zèle qui ne nécessitent pas d’événements extraordinaires. C’est dans l’ordinaire, dans la vie quotidienne, que le travail missionnaire se fait. Le baptême est absolument fondamental pour cette ferveur et ce zèle. Les sacrements sont pour la vie des hommes et des femmes tels qu’ils sont, non pas comme nous voudrions qu’ils soient ! Je peux entendre Saint Jean-Paul II s’écriant: « Duc in altum ! » Ce n’est pas dans les eaux tranquilles et peu profondes que vous trouverez ceux et celles qui ont le plus besoin de vous !

Le dilemme d’empêcher ou non l’accès au baptême et à d’autres sacrements à des personnes considérées inaptes à les recevoir a toujours été présent dans l’Église. C’est un dilemme que le cardinal Joseph Ratzinger a vécu personnellement en tant que jeune homme, et qu’il a pu résoudre plus tard dans sa vie. Écoutez ce que Ratzinger, aujourd’hui le pape émérite Benoît XVI, a dit en répondant à une question d’un prêtre de Bressanone dans le nord de l’Italie, lors d’une séance de questions-réponses avec le clergé du diocèse, le 6 août 2008. A cette occasion, le prêtre, Paolo Rizzi, curé et professeur de théologie, a interrogé Benoît XVI à propos des baptêmes, confirmations et premières communions :

Saint-Père, il y a trente-cinq ans, je pensais que nous nous préparions à être un petit troupeau, une communauté minoritaire plus ou moins dans toute l’Europe. Que l’on ne devait donc donner les sacrements qu’à celui qui s’engage véritablement dans la vie chrétienne. Par la suite, grâce aussi au style du pontificat de Jean-Paul II, j’ai reconsidéré les choses. S’il est possible de faire des prévisions pour l’avenir, qu’en pensez-vous ? Quelles attitudes pastorales pouvez-vous nous indiquer ?

Benoît XVI a répondu par ces mots, très à-propos pour nous en cette Fête du Baptême du Seigneur:

Je dois dire que j’ai parcouru une route similaire à la vôtre. Quand j’étais plus jeune, j’étais plutôt sévère. Je disais : les sacrements sont les sacrements de la foi, et donc là où il n’y a pas de foi, où il n’y a pas de pratique de la foi, le sacrement ne peut pas être conféré. Et puis, quand j’étais archevêque de Munich, j’ai toujours dialogué avec mes paroissiens : là aussi, il y avait deux écoles, une sévère et une clémente. Et moi aussi, j’ai compris dans le temps que nous devons plutôt suivre l’exemple du Seigneur, qui était très ouvert même envers les personnes aux marges de l’Israël de l’époque. Il était un Seigneur de la miséricorde, trop ouvert – selon les autorités officielles – avec les pécheurs, en les accueillant ou en se laissant accueillir par eux à leurs tables, en les attirant vers lui dans sa communion […]

Je dirais donc que, dans le contexte de la catéchèse des enfants, le travail avec les parents est toujours très important. Et c’est justement une occasion de rencontrer les parents, en montrant de nouveau la vie de la foi aux adultes également, parce que – me semble-t-il – ils peuvent eux-mêmes réapprendre des enfants la foi et comprendre que cette grande solennité n’a de sens, n’est vraie et authentique, que si elle se fait dans le contexte d’un cheminement avec Jésus, dans le contexte d’une vie de foi. Il faut donc convaincre un peu les parents, à travers leurs enfants, de la nécessité d’un chemin préparatoire, qui se montre dans la participation aux mystères et commence à faire aimer ces mystères.

Je dirais que c’est certainement une réponse assez insuffisante, mais la pédagogie de la foi est toujours un cheminement et nous devons accepter les situations d’aujourd’hui, mais également les ouvrir un peu plus, pour qu’il ne reste pas à la fin qu’un souvenir extérieur de choses, mais que le cœur soit véritablement touché. Au moment où nous sommes convaincus, le cœur est touché, a senti un peu l’amour de Jésus, a éprouvé un peu le désir de se mouvoir et de se diriger sur cette ligne et dans cette direction, à ce moment, me semble-t-il, nous pouvons dire que nous avons fait une vraie catéchèse. Le vrai sens de la catéchèse, en effet, devrait être celui-ci : porter la flamme de l’amour de Jésus, même si elle est faible, aux cœurs des enfants et à travers les enfants aux parents, ouvrant à nouveau ainsi les lieux de la foi à notre époque.

Puisse la fête du Baptême du Seigneur être une invitation à nous rappeler avec gratitude de notre baptême et à renouveler nos promesses baptismales. Revivons le moment où l’eau tombe sur nous. Prions pour que la grâce de notre propre baptême nous aide à être lumière pour les autres et pour le monde, et nous donne la force et le courage de faire une différence dans le monde et dans l’Église.

(Image : Baptême du Christ par Navarrete el Mudo)

« La seule chose dont vous avez besoin: une étoile et un cœur pur »

Solennité de l’Epiphanie – dimanche 6 janvier 2018

Isaïe 60,1-6
Éphésiens 3,2-3a.5-6
Matthieu 2,1-12

Le terme épiphanie signifie « montrer », « faire connaître » ou « révéler ». La fête de l’Épiphanie tire son origine de l’Église d’Orient. À Jérusalem, près de Bethléem, la fête avait une référence spéciale à la Nativité. Aujourd’hui, dans les églises orthodoxes d’Orient, cette fête porte surtout sur le rayonnement et la révélation de Jésus-Christ comme Messie et seconde personne de la Sainte Trinité, au moment de son baptême. Habituellement appelée Fête de la Théophanie, elle est l’une des grandes fêtes de l’année liturgique. « Théophanie » vient du grec et signifie « Dieu resplendissant. »

L’Épiphanie en Occident

L’Occident a pris cette fête orientale de janvier, conservant toutes ses caractéristiques principales, mais en attachant une importance prépondérante, avec le temps, à la visite des rois mages qui apportent des présents et visitent l’enfant Jésus, et donc « révèlent » Jésus au monde en tant que Seigneur et Roi. La fête est observée comme un temps pour se concentrer sur la mission de l’Église ad gentes en « montrant » que Jésus est le Sauveur de tous les peuples. Le futur rejet de Jésus par Israël et son acceptation par les païens sont mis en lumière dans cette scène du récit de Matthieu.

Les détails particuliers de Matthieu

Le roi Hérode a régné de l’an 37 à 4 avant notre ère. « Mages » étaient une désignation de la caste sacerdotale perse et le mot a été par la suite utilisé pour désigner ceux considérés comme ayant des connaissances dépassant le savoir humain. Les Mages de Matthieu sont des astrologues. Quant à l’étoile dans le récit, elle correspond à une ancienne croyance commune qui veut qu’une nouvelle étoile apparaisse au moment de la naissance du souverain. Matthieu s’appuie aussi sur le récit de Balaam dans l’Ancien Testament, qui avait prophétisé qu’« une étoile se lève, issue de Jacob » [Nombres 24,17], bien que dans ce cas l’étoile ne signifie pas un phénomène astral, mais le roi lui-même.

L’acte d’adoration des Rois mages, qui correspondait à la bénédiction de Siméon selon laquelle l’enfant Jésus serait « une lumière pour éclairer les nations » [Lc 2,32], était l’un des premiers signes que Jésus était venu pour tous les peuples, toutes les nations, toutes les races, et que le travail de Dieu dans le monde ne serait pas limité seulement à un petit nombre.

Chez eux dans leur pays lointain, les Mages avaient tout le confort d’une vie princière, mais quelque chose leur manquait, ils étaient inquiets et insatisfaits. Ils étaient disposés à tout risquer pour trouver ce que leur vision promettait. À la différence des pauvres bergers, les Rois Mages ont dû parcourir une longue route, ont dû affronter l’adversité pour atteindre leur objectif. Les bergers connaissaient aussi l’adversité, et elle les avait préparés à accepter le message des anges. Mais une fois qu’ils eurent surmonté leur peur, ils durent simplement passer à Bethléem, tout près d’où ils se trouvaient, pour voir l’Enfant Jésus. C’était tout sauf une ambiance romantique, du pèlerinage sentimental que l’on voit souvent dans nos crèches !

Les Mages d’Orient, étrangers dans tous les sens du terme, ont été guidés non seulement par leur propre sagesse et leur connaissance des astres, mais ont été aidés par les Écritures hébraïques qui constituent aujourd’hui l’Ancien Testament. La signification de cela est importante – le Christ appelle les gens de toutes les nations, Gentils comme Juifs, à le suivre. Nous pourrions dire que Jérusalem et l’Ancien Testament servent de nouveau point de départ pour ces pèlerins de la gentilité sur leur chemin de foi en Jésus. Le peuple de la grande ville, et même Hérode, ont joué un rôle dans la conduite des Mages vers le Christ !

Une histoire tragique pour adultes

L’évangile de Matthieu nous montre que dès le début de l’histoire de Jésus, celui qui doit gouverner Israël est accueilli par les applaudissements des chefs des prêtres et des scribes du peuple qui étaient conseillers du sinistre Hérode. On pourrait croire qu’ils ne font que répondre à une question théologique. Matthieu veut certainement signifier autre chose. En premier lieu, eux aussi avaient été troublés par la parole des Mages au sujet de la naissance du Messie. Sachant que Hérode était paranoïaque face à toute menace à son trône, les Mages durent comprendre qu’il ne verrait pas d’un bon œil un nouveau-né, « roi des Juifs ».

En divulguant à Hérode le lieu de la naissance du Messie, les conseillers du roi sont devenus, en effet, les collaborateurs de ses mauvaises intentions. En fait ce sont eux, et non Hérode, qui entraînèrent la mort du « roi des Juifs. » Ce sont les « chefs des prêtres et les anciens du peuple » qui complotèrent pour faire arrêter et tuer Jésus [Matthieu 26,3-5.47 ; 27,1-2.12.20]; « les scribes » sont mentionnés dans 26,57 et 27,41. Il était une menace contre Hérode et contre eux: le trône de l’un, l’empire religieux des autres.

La réaction négative d’Hérode et de ses conseillers, les chefs des prêtres et les scribes, transforme le récit de l’enfance en un véritable évangile. Si nous lisons l’histoire attentivement, nous constatons que loin d’être un conte pour enfants, ce récit est une histoire tragique pour adultes. Déjà, à Noël, nous avons un aperçu de la mort sacrificielle inévitable de ce « roi nouveau-né » – le schisme entre une idéologie du monde et une idéologie divine. Le champ de bataille est prêt, les forces sont en place. L’évangile de Matthieu nous montre que dès le début de l’histoire de Jésus, celui qui doit gouverner Israël est accueilli par les applaudissements des uns et la fureur apeurée des autres. Pour ceux qui sont attentifs aux signes des temps et des lieux, la venue de Jésus est une invitation aux risques et à l’engagement dans une démarche de foi.

Trouver le Christ aujourd’hui

Un enfant est né en même temps que règne un tyran meurtrier. Le roi Hérode cherche à convaincre les sages de trahir le but de leur voyage, de mettre fin à leur engagement pour l’avenir et pour une nouvelle vie. Au centre de tout ce récit de contrastes saisissants se trouve un bébé qui est la joie. Hérode a peur de cette « grande joie pour tous les peuples. » Nos sociétés et nos cultures ont de plus en plus peur de la vie humaine – la plus grande joie pour tous les peuples ! Nous devons ainsi nous engager de nouveau pour la vie, sa préservation, son maintien, la bénir et rendre grâce à Dieu pour le don qu’elle est pour nous !

Certains d’entre nous sont destinés à trouver le Christ enfant seulement après un long et pénible voyage, comme celui des Rois mages. Pour y parvenir, notre sagesse du monde et des moyens terrestres et nos façades ecclésiastiques doivent disparaître. Il faut faire des sacrifices pour trouver notre sens le plus profond et notre paix qui est le Christ. La plupart des personnes sages ont besoin de faire un long bout de chemin si elles souhaitent trouver un sens profond et durable à l’existence. Les gens simples peuvent généralement trouver le Seigneur en traversant un champ comme les bergers; ils apportent leur pauvreté, leur humilité et leur simple ouverture. Au contraire la connaissance, la sagesse, la puissance, le prestige et le manque d’humilité conduisent souvent au désespoir. Les gens qui croient posséder la vérité et la clairvoyance définitives sur tout sont souvent conduits vers des avenues sombres, sans issue ou bien restent perdus dans le désert de la solitude, de l’autosuffisance, de l’égoïsme et du désespoir.

En fin de compte, les Mages allèrent par leur propre chemin, et parce qu’ils refusaient de se laisser séduire par le cynisme, parce qu’ils se sont laissés surprendre par cette grande joie, l’étoile pour laquelle ils s’étaient engagés est réapparue. Ceci n’est pas qu’une description de l’époque où Jésus est né, mais elle parle aussi de notre temps. Quand nous avons trouvé le bonheur durable au milieu de la grisaille qui nous entoure, du cynisme, du désespoir et de l’indifférence, la seule chose à faire est de se mettre à genoux et adorer.

Si nous sommes vraiment sages, faisons ce que les sages astrologues ont fait. Lorsque nous entendons la voix du vieux roi de la mort, de la peur et du cynisme, ayons le courage de suivre notre propre chemin – dans la joie. L’étoile qui ouvre le chemin nous poussera vers l’avant, par de nouveaux sentiers, pour être en présence de l’Enfant de la Lumière et Prince de la Paix, qui est l’accomplissement des espoirs et des désirs les plus profonds de l’humanité pour la lumière, la justice, l’amour, et la paix.

Le voyage des rois mages se poursuit

Les paroles du grand écrivain catholique français Georges Bernanos [1888-1948] parlent magnifiquement de la signification de cette grande fête de nos jours:

Dès le commencement, mon Église a été ce qu’elle est encore (c’est sans doute le Seigneur qui est supposé parler), ce qu’elle sera jusqu’au dernier jour, le scandale des esprits forts, la déception des esprits faibles, l’épreuve et la consolation des âmes intérieures, qui n’y cherchent que moi.

Oui, frère Martin, qui m’y cherche m’y trouve, mais il faut m’y trouver, et j’y suis mieux caché qu’on le pense, ou que certains de mes prêtres prétendent vous le faire croire – plus difficile encore à découvrir que dans la petite étable de Bethléem, pour ceux qui ne vont pas humblement vers moi, derrière les Mages et les Bergers. Car c’est vrai qu’on m’a construit des palais, avec des galeries et des péristyles sans nombre, magnifiquement éclairés jour et nuit, peuplés de gardes et de sentinelles, mais pour me trouver là, comme sur la vieille route de Judée, ensevelie sous la neige, le plus malin n’a encore qu’à me demander ce qui lui est seulement nécessaire : une étoile et un cœur pur.

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(Image : L’adoration des Rois mages par Corrado Giaquinto)

Marie : modèle et paradigme de la croyance des chrétiens

Solennité de Marie, Mère de Dieu – mardi 1 janvier 2018

Nombres 6,22-27
Galates 4,4-7
Luc 2,16-21

Le Nouvel An chrétien est célébré le 1er janvier, une semaine après la célébration de la naissance de Jésus. Le 1er janvier est qualifié de diverses manières qui révèlent divers aspects de la nature de la fête. Tout d’abord, le Nouvel an chrétien se trouve dans l’octave de Noël [i.e. 8 jours après la naissance de Jésus.] Avant la réforme liturgique du Concile Vatican II [1962-1965], la fête de la Circoncision de Jésus ou de l’attribution du nom de Jésus [Saint Nom de Jésus] a été célébrée à cette date pour commémorer le récit évangélique de la circoncision de Jésus selon les prescriptions rituelles de la loi mosaïque, faisant ainsi officiellement de lui un membre du peuple de l’alliance: « Quand arriva le huitième jour, celui de la circoncision, l’enfant reçut le nom de Jésus, le nom que l’ange lui avait donné avant sa conception. » [Lc 2,21-24]

Suite au renouvellement liturgique du Concile Vatican II, le 1er janvier est aussi connu comme la Solennité de Marie, la Mère du Seigneur, et a également été désigné Journée mondiale de prière pour la paix.

Nous pouvons nous demander souvent si en accumulant tant de significations différentes, les gens ne portent plus attention au Jour de l’An comme une fête religieuse.

N’est-il pas vrai non plus que l’atmosphère de réjouissances attachée à la veille du Jour de l’An ne laisse pratiquement personne avec l’énergie, le désir ou la volonté de considérer le Nouvel An comme une fête religieuse ? Examinons quelques-uns des fondements bibliques pour les différentes significations rattachées au nouvel an chrétien.

Fête de la circoncision et attribution du nom de Jésus

Dans l’Antiquité et dans les Écritures, il est commun de croire que le nom donné à une personne n’est pas seulement un label, une étiquette, mais révèle aussi une partie de la personnalité de celui qui le porte. Le nom porte la volonté et le pouvoir. Jésus de Nazareth est né à Bethléem de parents juifs [Matthieu 1-2; Luc 1-2]. Lors de sa conception, un ange a affirmé que son nom serait « Jésus ». L’hébreu et l’araméen du nom « Yeshua » [Jésus] est une forme tardive de l’hébreu « Yehoshua » ou Josué. C’était un nom très commun dans le Nouveau Testament. La signification du nom est « Le Seigneur est le salut », et on y fait allusion dans Matthieu 1,21 et Luc 2,21.

Dans les Écritures, « Yeshua » fait référence au Sauveur et fut l’un des moyens pour les chrétiens de nommer et d’identifier Jésus. Le grec Christos traduit l’hébreu Mashiah, « oint », par ce nom, les chrétiens affirmaient que Jésus était le Messie. Dans le Nouveau Testament, le nom, la personne et l’œuvre de Dieu sont indissociablement liés à ceux de Jésus-Christ. Les vrais disciples de Jésus doivent prier en son nom [Jean 14,13-14]. Dans Jean 2,23, croire au nom de Jésus signifie croire en lui comme le Christ, le Fils de Dieu [3,18]. Le nom de Jésus est puissant seulement là où il y a la foi et l’obéissance [Marc 9,38-39]. Croire au saint nom de Jésus mène à la confession de ce nom [Hébreux 13,15]. Faire appel à ce nom est le salut.

Solennité de Marie, Mère du Seigneur

La deuxième personne qui est célébrée et honorée à l’occasion du Nouvel An chrétien est la mère de Jésus. Cette jeune femme d’origine juive a pris sur elle la responsabilité entière du mot « oui » à un visiteur mystérieux lors de l’Annonciation. Par sa réponse, elle a brisé les frontières culturelles et religieuses de son temps, manifestant foi et grand courage. Elle a littéralement apporté le ciel sur terre. Marie de Nazareth a vécu ces événements et leur sens, montrant toujours la capacité d’interpréter le fil conducteur de toute sa vie en se rappelant à l’esprit des paroles et des événements.

« Marie » vient de l’hébreu « Miriam » dont l’étymologie est probablement du mot égyptien qui signifie « bien-aimée ». Elle est le disciple par excellence qui nous introduit à la bonté et à l’humanité de Dieu. Le fait qu’elle soit femme n’est pas en soi un signe de salut, mais il est significatif de la façon et de la manière dont le salut arrive. Il n’y a de salut en aucun autre nom que celui de l’homme Jésus, mais à travers cette femme, Marie, nous avons l’assentiment de l’humanité au salut. C’est ainsi que nous pouvons parler d’une réalisation féminine de salut de Dieu.

Aujourd’hui, nous célébrons la Sainte Mère de Dieu, qui est un modèle pour tous les croyants. Je ne peux pas m’empêcher de rappeler les fortes paroles de l’évêque anglican N.T. Wright, de Durham, en Angleterre, lors du Synode sur la Parole de Dieu dans la vie et la mission de l’Église en 2008. Mgr Wright, l’un des délégués fraternels nommés par le Pape au Synode, a évoqué les quatre grands moments de la vie de Marie, avec quatre mots: Fiat, Magnificat, Conservabat, et Stabat. Grâce à son « fiat », Marie a donné son assentiment à la Parole de Dieu avec son esprit. Grâce à son « magnificat », la vierge de Nazareth révèle sa force et son courage. Marie a médité et gardé la Parole de Dieu dans son cœur: « conservabat. » Sa fidélité à la fin est décrite par le mot « stabat » alors qu’elle se trouvait au pied de la Croix et attendait patiemment dans son âme l’accomplissement de la prophétie de Siméon et l’expérience de la nouvelle, de l’inattendue révélation qui sauve, encore et toujours.

Dieu appelle chacun de nous à travers l’Écriture d’un amour parfait et de grâce, et la réponse de l’esprit docile est « fiat »:« Qu’il me soit fait selon ta parole ». Nous célébrons nous aussi, avec nos forces, la pertinence de la parole à de nouvelles situations personnelles et surtout politiques: « magnificat ». Puis nous laissons monter dans notre cœur ce que nous avons vu et entendu : « conservabat. » Mais l’Écriture nous dit que Marie, elle aussi, a dû apprendre des choses difficiles : elle voulait contrôler son fils, mais ne le pouvait pas. Son âme est percée par l’épée, comme elle est « stabat » au pied de la croix. Nous aussi nous devons attendre patiemment, en laissant la Parole écrite nous dire des choses inattendues, voire désagréables, mais porteuses de salut. Nous avons lu avec humilité, confiant en Dieu et attendant de voir ce que signifie sa volonté. Marie est vraiment un modèle et le paradigme de la croyance des chrétiens.

Journée mondiale de prière pour la paix

Le plus récent « thème » rattaché au Nouvel An chrétien a été la « Journée mondiale de prière pour la paix ». La Journée mondiale de la Paix fut lancée par l’Église sous le pape Paul VI en 1967. Les chrétiens sont invités à entamer une nouvelle année en priant pour la paix. Le thème de la quarante-troisième Journée mondiale de la Paix a été : « Si tu veux construire la paix, protège la création », un jeu de mot délibéré sur les célèbres paroles de Paul VI « Si tu veux la paix, travaille pour la justice. »

Dans son message, le pape Benoît XVI a présenté « une vision cosmique de la paix » une paix qui « vient à propos dans un état d’harmonie entre Dieu, l’humanité et la création. Dans cette perspective, la dégradation de l’environnement est une expression non seulement d’une rupture de l’harmonie entre l’humanité et la création, mais d’une profonde détérioration de l’unité entre l’humanité et Dieu. »

Benoît XVI s’est déjà taillé une réputation en tant que pape « vert » en raison de ses appels répétés pour une meilleure protection de l’environnement. Le langage du Pape dans le message de cette année est d’ailleurs assez énergique.

Comment demeurer indifférents face aux problématiques qui découlent de phénomènes tels que les changements climatiques, la désertification, la dégradation et la perte de productivité de vastes surfaces agricoles, la pollution des fleuves et des nappes phréatiques, l’appauvrissement de la biodiversité, l’augmentation des phénomènes naturels extrêmes, le déboisement des zones équatoriales et tropicales ?

Comment négliger le phénomène grandissant de ce qu’on appelle les « réfugiés de l’environnement »: ces personnes qui, à cause de la dégradation de l’environnement où elles vivent, doivent l’abandonner – souvent en même temps que leurs biens – pour affronter les dangers et les inconnues d’un déplacement forcé ? Comment ne pas réagir face aux conflits réels et potentiels liés à l’accès aux ressources naturelles ? Toutes ces questions ont un profond impact sur l’exercice des droits humains, comme par exemple le droit à la vie, à l’alimentation, à la santé, au développement.

Benoît XVI a mis l’accent sur une vision du cosmos comme un don de Dieu que les êtres humains ont l’obligation de « soigner et de cultiver. » Le Pape a appelé à « une révision profonde et clairvoyante du modèle de développement », fondée non seulement sur les besoins actuels « des êtres vivants, humains et non humains », mais ceux des générations à venir.

En même temps, Benoît XVI a insisté sur le fait que la protection de l’environnement est « le devoir de chaque personne », celui qui exige des changements dans les habitudes et attitudes personnelles. Benoît XVI a appelé à « de nouveaux styles de vie », fondés non pas uniquement sur la logique de la consommation, mais aussi sur la sobriété, la solidarité, ainsi que la prudence :

C’est pour cette raison qu’il est indispensable que l’humanité renouvelle et renforce « l’alliance entre l’être humain et l’environnement, qui doit être le miroir de l’amour créateur de Dieu, de qui nous venons et vers qui nous allons ». Nos crises actuelles […] sont des crises aussi morales, et toutes sont inter reliées. Elles nous obligent à repenser le chemin que nous parcourons ensemble. Aujourd’hui, alors que nous célébrons la Mère du Seigneur qui réconcilie les nombreux sens donnés à la fête d’aujourd’hui, faisons-nous l’écho des paroles du saint Basile le Grand, dont la fête suit immédiatement la célébration d’aujourd’hui [2 janvier] : Adorons avec les mages, rendons gloire avec les bergers, chantons avec les anges : « Il nous est né aujourd’hui un sauveur qui est le Christ Seigneur ; le Seigneur Dieu qui nous est apparu […] »

Non pas sous la forme divine, afin de nous effrayer dans notre faiblesse, mais sous la forme d’un Serviteur, afin qu’Il puisse libérer se qui avait été réduit à la servitude […]

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(Image : La nativité par James Tissot)

L’avenir de l’humanité passe par la famille

Fête de la Sainte Famille – dimanche 30 décembre 2018

Sirach 3,2-6.12-14
Colossiens 3,12-21
Luc 2,41-52

Dans la foulée de la fête de Noël, l’Église célèbre la fête de la Sainte Famille en invitant les fidèles à réfléchir sur le don et le mystère de la vie, et en particulier sur la bénédiction qu’est la famille.

Le récit de l’évangile pour cette fête (Luc 2,41-52) rapporte un incident de la jeunesse de Jésus qui est unique dans le Nouveau Testament. Le récit de l’enfance, tout en donnant peu de détails concernant la première partie de la vie de Jésus, mentionne que « les parents de Jésus allaient chaque année à Jérusalem à la fête de la Pâque (2,41), » une indication de leur piété, leur fidélité à la loi et à la tradition d’Israël.

Quand il eut douze ans, ils firent le pèlerinage suivant la coutume. Comme ils s’en retournaient à la fin de la semaine, le jeune Jésus resta à Jérusalem sans que ses parents s’en aperçoivent. C’est au bout de trois jours qu’ils le trouvèrent dans le Temple, assis au milieu des docteurs de la Loi : il les écoutait et leur posait des questions (2,42-43.46)

Les paroles mystérieuses de Jésus à ses parents semblent maîtriser leur joie de le trouver: « Comment se fait-il que vous me cherchiez ? Ne saviez-vous pas que je dois être chez mon Père ? (2,49). Cette phrase peut aussi être traduite: « Je dois être immergé dans le travail de mon Père. » Dans les deux traductions, Jésus réfère à Dieu comme son Père. Sa filiation divine et son obéissance à la volonté de son Père céleste prennent le pas sur ses liens avec sa famille.

En dehors de cet événement, toute la période de l’enfance et de la jeunesse de Jésus est passée sous silence dans l’Evangile. C’est l’époque de sa « vie cachée », résumée par Luc dans deux déclarations simples: Jésus « est descendu avec [Marie et Joseph] et vint à Nazareth, et il leur était soumis (Luc 2,51). » « Quant à Jésus, il grandissait en sagesse, en taille et en grâce, sous le regard de Dieu et des hommes (Luc 2,52). » Avec cet épisode, le récit de l’enfance se termine comme il a commencé, dans le cadre du temple de Jérusalem.

Nous apprenons des Évangiles que Jésus vécut dans sa propre famille, dans la maison de Joseph, qui avait pris la place d’un père à l’égard du fils de Marie en aidant et en protégeant, et peu à peu en le formant au métier de menuisier. Les gens de la ville de Nazareth le considéraient comme « le fils du charpentier » (Matthieu 13,55). Lorsqu’il commença à enseigner, ses concitoyens demandèrent avec surprise: « N’est-ce pas le charpentier, le fils de Marie ? » (Marc 6,3). Outre sa mère, ils ont évoqué également ses « frères » et ses « sœurs », qui vécurent à Nazareth. Ce sont eux qui, comme l’évangéliste Marc le mentionne, cherchèrent à détourner Jésus de son activité d’enseignement (Marc 3,21). Évidemment, ils n’ont rien trouvé en lui qui justifiait le début d’une telle activité. Ils pensaient que Jésus était comme n’importe quel autre israélite, et devrait le rester.

École de Nazareth

Les paroles du pape Paul VI prononcées à Nazareth le 5 janvier 1964 constituent une belle réflexion sur le mystère de Nazareth et de la Sainte Famille. Ses paroles nous inspirent tous à imiter la famille de Dieu dans leurs belles valeurs du silence, de vie familiale et professionnelle.

Nazareth est l’école où l’on commence à comprendre la vie de Jésus: l’école de l’Evangile. Ici on apprend à regarder, à écouter, à méditer et à pénétrer la signification, si profonde et si mystérieuse, de cette très simple, très humble et très belle manifestation du Fils de Dieu. Peut-être apprend-on même insensiblement à imiter. Ici on apprend la méthode qui Nous permettra de comprendre qui est le Christ. Ici on découvre le besoin d’observer le cadre de son séjour parmi nous: les lieux, les temps, les coutumes, le langage, les pratiques religieuses, tout ce dont s’est servi Jésus pour se révéler au monde.

Une leçon de silence d’abord. Que renaisse en nous l’estime du silence, cette admirable et indispensable condition de l’esprit; en nous qui sommes assaillis par tant de clameurs, de tracas et de cris dans notre vie moderne bruyante et hypersensibilisée. O silence de Nazareth, enseigne-nous le recueillement, l’intériorité, la disposition à écouter les bonnes inspirations et les paroles des vrais maîtres; enseigne-nous le besoin et la valeur des préparations, de l’étude, de la méditation, de la vie personnelle et intérieure, de la prière que Dieu seul voit dans le secret.

Une leçon de vie familiale. Que Nazareth nous enseigne ce qu’est la famille, sa communion d’amour, son austère et simple beauté, son caractère sacré et inviolable; apprenons de Nazareth comment la formation qu’on y reçoit est douce et irremplaçable; apprenons quel est son rôle primordial sur le plan social.

Une leçon de travail. Nazareth, ô maison du « fils du charpentier », c’est ici que nous voudrions comprendre et célébrer la loi sévère et rédemptrice du labeur humain; ici rétablir la conscience de la noblesse du travail; ici rappeler que le travail ne peut pas être une fin à lui-même, mais que sa liberté et sa noblesse lui viennent, en plus de sa valeur économique, des valeurs qui le finalisent.

Défis pour aujourd’hui

De nos jours, nous sommes témoins d’un manque inquiétant de milieux éducatifs, non seulement en dehors de l’Église, mais aussi au sein de l’Eglise. La famille chrétienne n’est plus capable à elle seule d’assurer la transmission de la foi à la génération suivante, pas plus que la paroisse, même si elle continue d’être la structure indispensable pour la mission pastorale de l’Église dans un lieu donné.

En tant que communauté chrétienne et en tant que société en général, nous devons faire davantage pour encourager l’union, l’engagement d’un homme et d’une femme qui demeure essentiel à toutes les civilisations, et s’est avéré être le meilleur soutien pour les droits et les besoins des enfants. Nous devons bien réfléchir sur les conséquences sociales de la redéfinition du mariage, en examinant tout ce qui est impliqué si la société ne donne plus une place privilégiée et une valeur fondamentale à l’union pour la vie entre un homme et une femme dans le mariage. Comme la clé de voûte de la société, la famille est l’environnement le plus favorable pour accueillir les enfants. En même temps, la liberté de conscience et de religion doit être assurée, tout en respectant la dignité de toute personne, quelle que soit leur orientation sexuelle.

Deux problèmes distincts se dégagent de ces grands débats de notre époque concernant le mariage et la famille. La fête de la Sainte Famille lance une invitation urgente, en particulier aux fidèles laïcs, de faire respecter la dignité de l’institution et du sacrement du mariage. Appuyez les programmes de préparation au mariage dans vos communautés paroissiales. Exigez que, dans vos paroisses et diocèses, il y ait de solides programmes vocationnels pour les jeunes. Les paroisses, diocèses et mouvements laïcs qui n’ont pas de stratégie pastorale créative ni de programme vocationnel sur le mariage pour les jeunes laissent la porte ouverte à une confusion morale considérable, à de l’incompréhension, de la désinformation, et laissent ainsi un vide à combler.

Du même coup, nous ne pouvons oublier que d’autres liens d’amour et d’interdépendance, d’engagement et de responsabilité mutuelle existent dans la société. Ils peuvent être bons, ils peuvent même être reconnus par la loi. Ils ne sont pas les mêmes que le mariage, ils sont quelque chose d’autre. Aucune extension de la terminologie à des fins juridiques ne va changer la réalité observable que seule l’union d’un homme et d’une femme porte, non seulement le lien d’interdépendance entre les deux adultes, mais la capacité inhérente à mettre au monde des enfants.

En cette fête de la Sainte Famille, nous renouvelons notre engagement en faveur de l’édification de la famille humaine, du renforcement et de la consécration du mariage, de la bénédiction et de l’éducation des enfants, et pour faire de nos foyers, nos familles et nos paroisses des lieux accueillants pour les femmes et les hommes de toute race, langue, orientation et mode de vie. 

Fondement de la société       

« L’avenir de l’humanité passe par la famille », comme Saint Jean-Paul II aimait dire souvent. Les lectures d’aujourd’hui nous rappellent que la famille a un impact vital sur la société. Le fondement de la société est la famille. Et le fondement de la famille est le mariage. La vocation au mariage est inscrite dans la nature même de l’homme et de la femme. Comme la clé de voûte de la société, la famille est l’environnement le plus favorable pour accueillir les enfants. Nous avons besoin de jeunes adultes qui diront leur « oui » avec joie, conviction, foi et espérance. Ils sont notre avenir et notre espoir. Nous ne pouvons pas construire l’avenir de la société et de l’Église sans les personnes mariées. Sans elles, nous n’aurons pas de saintes familles aujourd’hui.

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(Image : The Holy Family with the Holy Trinity by Bartolomé Esteban Murillo)

Emmanuel, notre prière et notre promesse

Nativité du Seigneur – mardi 25 décembre 2018

Isaïe 62,1-5
Actes 13,16-17,22-25
Matthieu 1,1-25
ou 1,18-25

L’évangile pour la messe de la nuit de Noël, tiré du récit de l’enfance chez Matthieu (1,1-5), présente un riche panorama de l’incarnation. Plus que Marc et Luc, Matthieu résume l’origine juive de Jésus : la généalogie le présente comme « Fils de David, fils d’Abraham » (1,1) et ne remonte pas plus loin. Matthieu insiste sur les quatorze générations, probablement parce qu’en hébreu quatorze est la valeur numérique des lettres formant le nom de David.

Des deux généalogies de Jésus dans les récits néotestamentaires de Matthieu et Luc, celle de Matthieu est présentée dans un ordre décroissant, listant les ancêtres de Jésus, fils de Marie, en commençant par Abraham. L’autre généalogie, tirée de Luc (3,23-28) est en ordre croissant, commençant par Jésus et remontant jusqu’à Adam. Alors que la généalogie de Luc relie Jésus avec toute l’humanité, la généalogie de Matthieu met en évidence sa descendance d’Abraham. C’est en tant que fils d’Israël, peuple choisi de Dieu dans l’ancienne alliance auquel il appartient directement, que Jésus de Nazareth est pleinement membre de la famille humaine.

Alors que la généalogie montre la continuité du plan providentiel de Dieu à partir d’Abraham, on y trouve aussi une certaine discontinuité. Les femmes Tamar (1,3), Rahab et Ruth (1,5) et la femme de Urie, Bethsabée, eurent des fils à travers des unions aussi étranges qu’inattendus. Ces « irrégularités » culminent dans la grande « irrégularité » de la naissance du Messie d’une jeune vierge. Matthieu a pris soin d’attirer notre attention sur les particularités de ces femmes bibliques de l’Ancien Testament, peut-être pour nous prévenir que quelque chose d’encore plus étrange allait arriver ou peut-être pour nous permettre de faire le lien, lorsque la nouvelle sera annoncée, entre cette annonce et la manière étrange de faire de Dieu dans le passé. Notre Dieu écrit certainement droit sur des lignes courbes et cette généalogie en est une preuve vivante !

Jésus accomplit les prophéties de l’Ancien Testament

L’évangile de Matthieu porte sur l’accomplissement des écritures en Jésus. L’ange, le songe, le commandement de ne pas avoir peur, le couple juste faisant ce qui est dit – tout cela est très familier pour quelqu’un qui lit et entend l’histoire avec des lunettes bibliques. Matthieu nous dit que la naissance de Jésus accomplit dans l’histoire humaine au moins trois thèmes bibliques. Il apporte Israël dans la Terre Promise ; « Jésus » est le Grec pour « Josué ». Comme Emmanuel, il donne corps à la présence de Dieu parmi son peuple (Isaïe 7,14 cité en 1,23). Comme nouveau David, il est le Messie né à Bethléem (2,5 accomplissant Michée 5,1-3)

Dans la généalogie, Jésus est le point culminant vers lequel tend l’histoire de la longue alliance d’Israël, particulièrement dans sa dernière phase tragique. Matthieu est en accord avec ses contemporains juifs qui voient l’exil comme le dernier événement marquant avant Jésus; lorsque l’ange dit que Jésus « sauvera son peuple de ses péchés » (1,21), la fin de l’exil est en vue. Jésus, le véritable descendant de David, accomplira l’alliance d’Abraham en annulant l’exil et toutes ses conséquences.

Puisant à la fois dans la tradition biblique et les récits juifs, Matthieu dresse un portrait de Jésus revivant l’expérience d’Israël pendant l’exode et les persécutions de Moise. Son rejet par son propre peuple et sa passion sont annoncées, assombries par la troublante question de « tout Jérusalem » à la question des mages qui cherchaient le « nouveau roi des Juifs » (2,2-3) et par la tentative d’Hérode de le tuer. Les mages qui lui rendent hommage préfigurent les Gentils qui accueilleront la prédication de l’Evangile. Les récits d’enfance proclament que Jésus est le sauveur de son peuple pour leurs péchés. (1,21), Emmanuel – « Dieu avec nous » (1,23), et le Fils de Dieu (2,15).

Matthieu limite la mission de Jésus « aux brebis perdues de la maison d’Israël » (15,24) durant sa vie publique ainsi que celle des douze (10,5-6). Plus que tous les autres évangélistes, il prend grand soin de mentionner les événements dans la vie de Jésus « comme cela avait annoncé par les prophètes pour accomplir les écritures » (2,23). Jésus lui-même le dit clairement qu’il est venu non pas abolir la loi mais l’accomplir (5,17). Cette histoire extraordinaire, guidée dès le début par la main puissante du Dieu de l’alliance, trouve son accomplissement en Jésus, « qui est appelé Christ » (1,16). Le terme « Christ » est l’équivalent en grec du mot hébreu « Messie », qui signifie « oint ». Israël, le peuple choisi de Dieu, a vécu pendant des générations dans l’attente de l’accomplissement de la promesse du Messie, dont la venue fut préparée par l’histoire de l’alliance.

Du point de vue de Joseph

Le récit de Matthieu est raconté du point de vue de Joseph, alors que celui de Luc, plus familier, est vu de Marie. Homme droit, Joseph est présenté comme un observant dévoué de la loi de Moïse (1,19). Son engagement envers Marie fut la première étape du mariage instituant un homme et une femme comme mari et épouse. Par conséquent, une infidélité était considérée comme un adultère. L’engagement était suivi quelques mois plus tard par l’installation de la femme chez son mari, moment où la vie maritale commençait.

La conception virginale de Jésus est l’œuvre de l’Esprit de Dieu. Matthieu considère la conception virginale comme l’accomplissement d’Isaïe 7,14. La décision de Joseph de divorcer Marie est renversée par le commandement divin de la prendre chez lui et d’accepter l’enfant comme le sien. La généalogie naturelle est rompue mais les promesses de David sont accomplies; par l’adoption de Joseph, l’enfant appartient à la famille de David.

Etant donné les circonstances, Joseph souhaitait rompre son union avec quelqu’un qu’il suspectait d’avoir violé la loi. Il est dit que la loi l’obligeait à faire cela, mais les textes cités pour appuyer cette affirmation, par exemple en Dt 22,20-21, ne se rapportent pas clairement à la situation de Joseph. Il ne voulait pas l’exposer à la honte: la peine pour un adultère était la lapidation. (Cf. Deut 22,21-23.)

Dans une autre référence à l’Ancien Testament, le Joseph du Nouveau Testament reçoit un message de Dieu durant un songe, de la part de « l’ange du Seigneur ». Ces songes peuvent rappeler ceux de Joseph, fils de Jacob le patriarche (Gen 37,5-1.19). Un parallèle très proche est le rêve d’Amram, père de Moïse, raconté par Flavius Josèphe dans ses Antiquités Juives.

Joseph a protégé et pris soin de Jésus ainsi que Marie. Il a nommé Jésus, lui a appris à prier, travailler, à être un homme. Alors que nulle parole ou texte ne lui sont attribués, nous pouvons être surs que Joseph prononça deux paroles les plus importantes qui pouvaient être dites quand il nomma son fils « Jésus » et l’appela « Emmanuel ».

Emmanuel: Dieu vraiment avec nous

Le soir de Noël, nous écoutons attentivement les paroles des prophètes, le songe de Joseph et la promesse de Dieu qui prend chair dans le sein de la Vierge. Il devient clair pour nous que l’histoire de la naissance d’un bébé à Bethleem ne fut pas un conte folklorique idyllique. Ce fut l’accomplissement véritable des espoirs et des attentes, des rêves et des désirs du peuple de l’ancien Israël. Dieu n’abandonne pas l’humanité mais il vient dans tout ce qui rend généralement la vie difficile sur terre. Chez Matthieu, la promesse de Dieu de la délivrance de Juda au temps des prophètes est accomplie dans la naissance de Jésus, par lequel Dieu vient au milieu de son peuple.

La réponse aux attentes les plus profondes de l’humanité à travers les temps réside dans le nom « Emmanuel ». Nous trouvons dans ce nom à la fois une prière et une excuse (de notre part) et une promesse et déclaration de la part de Dieu. Quand nous prononçons ce mot, nous prions réellement et supplions « Dieu, sois avec nous ! » Et quand Dieu parle, le puissant, l’éternel, l’omniprésent créateur du monde nous dit : « Je suis avec vous » dans cet enfant.

En l’enfant Jésus, Dieu est avec nous, pas simplement pour nous bénir dans une sorte de brève apparition à un moment difficile de l’histoire. Ni pour utiliser Jésus comme aide, protection et guide. Non le petit Seigneur Jésus endormi dans la crèche de Bethleem est « Dieu avec nous » parce qu’il est Dieu. Le vrai message de Noël nous laisse sans voix et continue de stupéfier notre imagination : la deuxième personne de la Trinité, le seul fils du Père, la parole éternelle, notre créateur veut le vêtir de notre nature et devenir homme, notre frère, l’un de nous. Dieu lui-même repose dans la mangeoire, pleinement humain, pleinement divin. Dans le récit de Noël dans Luc, les bergers retournent à leurs champs en se réjouissant ; dans Matthieu, les sages se prosternent en adoration avec émerveillement parce qu’ils réalisent qui est devant leurs yeux : ils étaient en présence de leur Créateur fait homme, de la Parole faite chair, de Dieu devenu l’un de nous.

Le nom Emmanuel fait aussi allusion à la fin de l’évangile de Matthieu où Jésus ressuscité assure à ses disciples la continuité de sa présence, « … Je suis avec vous pour toujours, jusqu’à la fin des temps » (28,20). Dieu a, en vérité, gardé sa promesse en Jésus. Jésus accomplit véritablement le plan de Dieu en parole et actes, dans le désir et la présence, en chair et en sang.

Une exigence démesurée

Rendons grâces à Dieu le Père de Jésus qui écrit droit sur les lignes courbées de nos propres vies et de l’histoire humaine. Puissent nos cœurs accueillir l’Emmanuel qui prend chair dans nos vies à Noël cette année. Et dans les mots de sainte Thérèse-Bénédicte de la Croix dans « Le Mystère de Noël » :

Pour imprégner une vie humaine tout entière de la vie divine, il ne suffit pas de s’agenouiller une fois par an devant la crèche et de succomber au charme de la nuit sainte. Pour accomplir cela, nous devons être quotidiennement en contact avec Dieu. […] Exactement de même que notre corps terrestre a besoin chaque jour de pain, de même nous devons nourrir notre vie divine.

« C’est le pain vivant descendu du ciel. »

Si c’est vraiment notre pain quotidien, alors le mystère de Noël, l’incarnation du Verbe, seront quotidiennement rejoués en nous. Et cela, semble-t-il, est le chemin le plus sûr pour rester en constante union avec Dieu […] Je suis bien consciente que beaucoup pensent que c’est une exigence démesurée. Dans la pratique cela signifie que la plupart de ceux qui prennent cette habitude devront réorganiser complètement leur vie intérieure et extérieure. Mais c’est ce que cela signifie. Est-ce réellement trop exigeant de faire une place dans notre vie pour le Sauveur Eucharistique, pour qu’Il puisse transformer notre vie en la Sienne ?

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(Image : L’adoration des bergers par Jacopo Bassano)