« Laissez-les pousser ensemble jusqu’à la moisson… »

Seizième dimanche du temps ordinaire, Année A – 23 juillet 2017

Sagesse 12,13.16-19
Romains 8,26-27
Matthieu 13,24-43

Encore une fois, dans l’Évangile de cette semaine, des images d’arbres, d’arbustes et de plantes potagères en croissance nous offrent de profondes intuitions sur la lenteur et la discrétion de l’action du Royaume de Dieu parmi nous et en nous. L’Évangile d’aujourd’hui est propre à Matthieu (13, 24-33). Au cœur de la parabole du bon grain et de l’ivraie, il y a tout le prix qu’on attache au blé. Le propriétaire du champ refuse d’en perdre même un tout petit peu pour se débarrasser des mauvaises herbes.

L’ivraie qui apparaît au verset 25 est un herbacé toxique qui, à ses premières étapes de croissance, ressemble au blé. Une tige d’ivraie peut pousser juste à côté d’une tige de blé et rêver du même sort alors qu’en fait elle est vouée à la destruction. L’ivraie est dangereuse pour le blé parce que ses racines tentent d’affamer la céréale en la coupant de ses nutriments. Le refus du propriétaire d’autoriser ses esclaves à séparer le bon grain de l’ivraie alors que les deux plantes sont encore en croissance est en fait un avertissement destiné aux disciples : ils ne doivent pas essayer de prévenir le jugement final de Dieu en excluant définitivement les pécheurs du Royaume. Celui-ci, dans son état actuel, comprend des bons et des méchants, les fils du Royaume et les fils du Mauvais. Seul le jugement de Dieu éliminera les pécheurs. Jusque-là, il s’agit d’être patient et de prêcher le repentir. Nous avons beaucoup à apprendre de la patience de Dieu que nous voyons laisser les bons et les méchants grandir ensemble.

Comme il est important de nous rappeler cela quand nous manquons de patience face au rôle de Dieu dans l’histoire humaine. Souvent nous nous demandons : « Mais quand Dieu nous donnera-t-il raison comme il nous l’a promis ? » Combien de temps encore, Seigneur, avant que tu nous montres ta force et ta puissance et que tu disperses nos ennemis ? Combien de temps encore avant que tu nous montres ton visage ? Mais plus nous nous enlisons dans ces ornières, plus nous devenons obsédés par la persistance du mal et plus nous oublions le bien qui émerge et grandit lentement. Dieu aime davantage le bien qu’il ne déteste le mal.

La moisson dont parle le verset 30 est une métaphore fréquente dans la Bible pour évoquer le jugement de Dieu (Jérémie 51, 33; Joël 4, 13; Osée 6, 11). Tout comme le semeur qui répand la semence même là où il y a peu de chances qu’elle pousse, Jésus garde ouvertes les lignes de communication avec les personnes qui ont fermé leur cœur, leurs oreilles et leurs yeux à sa parole.

La grande réussite du Royaume

Les paraboles de la graine de moutarde (Marc 4, 30-32; Luc 13, 18-21) et du levain dans la pâte illustrent la même idée : le contraste étonnant entre les humbles débuts du Royaume et son expansion merveilleuse. Jésus exagère et la petitesse du grain de sénevé et la taille de l’arbuste. La semence dans la main de Jésus est toute petite, toute simple et nullement impressionnante. Mais Jésus affirme que le Royaume de Dieu lui ressemble. La parabole de Jésus était certainement destinée à encourager l’Église primitive au moment où sa croissance paraissait lente ou freinée par la persécution. De ces petites semences naîtra le grand succès du Royaume de Dieu et de la Parole de Dieu. À l’heure des humbles débuts, la patience est de mise. Jésus rassure la foule : la croissance viendra; le propriétaire du champ ne reparaît qu’au moment de la moisson. La croissance du Royaume de Dieu est le fruit de la puissance de Dieu, pas de la nôtre. Comme la minuscule graine de moutarde, le Royaume de Dieu commence très petitement.

Endurer avec patience, attendre avec persévérance

Dans le passage d’aujourd’hui de la lettre de saint Paul aux chrétiens de Rome, l’Apôtre des nations nous rappelle que la gloire que les croyants sont destinés à partager avec le Christ dépasse de beaucoup les souffrances de la vie présente. Paul estime que le destin de l’univers créé est lié à l’avenir qui appartient aux croyants. De même que la création a eu part au châtiment de la corruption provoquée par le péché, elle participera aux bienfaits de la rédemption et de la gloire à venir, qui forment la libération ultime du peuple de Dieu. Ce n’est qu’après avoir enduré avec patience et attendu avec persévérance que nous verrons s’accomplir la pleine moisson de la présence de l’Esprit.

Reconnaître le Royaume

Jésus inaugure son ministère en proclamant : « Le Royaume de Dieu est proche ». Mais ses disciples, de temps à autre, lui reposent la question : « Quand le Royaume va-t-il advenir ? Comment allons-nous le reconnaître ? » La réponse habituelle de Jésus consiste à signaler qu’il est difficile de voir le Royaume quand on est aveuglé par des images terrestres. Jésus disait que le Royaume était proche, « imminent » et qu’il arriverait à l’improviste. Il révélait le Royaume de deux façons : ses miracles manifestaient la présence d’une puissance plus forte que le mal; ses paraboles contenaient des messages sur ce que le Royaume pourrait et devrait être. Pour nombre de gens, le Royaume est un endroit où il n’y aura ni mal ni péché ni tensions ni angoisse ni crainte. Ne rêvons-nous pas tous profondément d’une moisson sans ivraie, d’un monde sans guerre, d’une personnalité exempte des mauvaises herbes de l’anxiété ou de la jalousie, de la peur, de l’apathie, du cynisme et du désespoir ? Loin d’être un endroit apparemment irréel, la vie quotidienne peut devenir un champ de bataille… le lieu d’un combat acharné pour survivre au milieu de l’ivraie et de la paille qui tentent de nous étouffer et de nous arracher notre vie. En Jésus, Dieu a brisé le pouvoir et la domination du mal.

Je me représente souvent Jésus faisant glisser entre ses doigts de petites graines noires de moutarde pendant qu’il parlait aux foules et au petit groupe de ses disciples en Galilée. Un jour, il aura pris conscience de son geste au moment où il parlait du Royaume de Dieu et il a indiqué à ses auditeurs l’arbre qui naîtrait de ces toutes petites graines. La semence dans la main de Jésus est toute petite, toute simple et nullement impressionnante. Mais, dit-il, ainsi en va-t-il du Royaume de Dieu. Il a bien plus de chances de commencer simplement que d’éclater de manière spectaculaire et dramatique.

Le Royaume de Dieu est advenu et il est entré sur la scène humaine en la personne de Jésus de Nazareth. Il faut un long processus pour que le Royaume arrive à son plein achèvement. Nous aspirons à une société qui soit libre des mauvaises herbes de l’injustice, de la peur du nucléaire, des guerres de toutes sortes et du gaspillage de nos ressources. Mais nous savons aussi que ces aspirations ne seront jamais pleinement satisfaites ici-bas. La distance qui sépare nos aspirations de la pleine réalisation de ce royaume nous le fait désirer encore davantage. L’espérance que traduisent nos aspirations est essentielle à la vie humaine car sans elle nous serions des esclaves sans espoir, en proie à la désespérance.

L’opposition et l’indifférence au monde

La Parole de Dieu ne prend pas racine sans difficulté car il faut compter avec la présence et l’action d’un « ennemi » qui « a semé de l’ivraie au milieu du blé ». Dans une homélie prononcée lors de l’audience générale du 25 septembre 1991, Saint Jean-Paul II a traité précisément de cette question.

Cette parabole explique la coexistence et le mélange fréquent entre le bien et le mal dans le monde, dans notre vie et jusque dans l’histoire de l’Église. Jésus nous enseigne à voir ces choses avec le réalisme de la foi chrétienne et à aborder chaque problème avec des principes clairs mais aussi avec prudence et patience. Cela suppose une vision transcendante de l’histoire, qui nous apprend que tout appartient à Dieu et que le résultat final est toujours l’œuvre de sa Providence. Cependant la destinée ultime du bien et du mal, dans sa dimension eschatologique, n’est pas cachée. Elle est symbolisée par le stockage du blé dans le grenier et par le feu où sera jetée l’ivraie.

Il y a de l’ivraie dans l’Église

Lors de la Journée mondiale de la Jeunesse 2005 à Cologne, en Allemagne, le pape Benoît s’est écrié devant la foule où se mêlaient jeunes chrétiens et curieux :

Ici à Cologne nous découvrons la joie d’appartenir à une famille aussi vaste que le monde, qui comprend le ciel et la terre, le passé, le présent, l’avenir. On peut critiquer l’Église, ajouta-t-il, parce qu’elle contient du bon grain et de l’ivraie mais, en réalité, il est consolant de prendre conscience qu’il y a de l’ivraie dans l’Église. Cela nous montre que, malgré tous nos défauts, nous pouvons encore espérer faire partie des disciples de Jésus, qui est venu appeler les pécheurs.

Cinq ans plus tard, le 9 octobre 2010, le pape Benoît est revenu sur cette parabole lors d’une audience générale hebdomadaire où il traitait de la spiritualité de saint Jean Leonardi. Leonardi (1541-1609) et saint Philippe Néri (1515-1595) étaient deux humbles prêtres voués à la réforme du clergé à la fin du seizième et au début du dix-septième siècle. Néri a fondé « l’Oratoire », une communauté de prêtres, et Leonardi a fondé un ordre religieux et un séminaire dans le seul but de réformer le clergé. Les deux hommes exerçaient le ministère à Rome à une époque où il y avait souvent des épidémies de peste et d’influenza. Alors que Néri a survécu à ces épidémies, Leonardi est mort d’influenza en 1609.

Dans son allocution, Benoît XVI a rappelé que l’ivraie et le bon grain vivent tout près l’un de l’autre:

Il existe un autre aspect de la spiritualité de saint Jean Leonardi qu’il me plaît de souligner. En diverses circonstances, il réaffirma que la rencontre vivante avec le Christ se réalise dans son Église, sainte mais fragile, enracinée dans l’histoire et dans son devenir parfois obscur, où le blé et l’ivraie croissent ensemble (cf. Mt 13, 30), mais toutefois toujours Sacrement de salut. Ayant clairement conscience du fait que l’Église est le champ de Dieu (cf. Mt 13, 24), il ne se scandalisa pas de ses faiblesses humaines. Pour faire obstacle à l’ivraie, il choisit d’être le bon grain: c’est-à-dire qu’il décida d’aimer le Christ dans l’Église et de contribuer à la rendre toujours davantage un signe transparent de sa personne. Avec un grand réalisme, il vit l’Église, sa fragilité humaine, mais également sa manière d’être « champ de Dieu », instrument de Dieu pour le salut de l’humanité.

Pas seulement. Par amour du Christ, il travailla avec zèle pour purifier l’Église, pour la rendre plus belle et sainte. Il comprit que toute réforme doit être faite dans l’Église et jamais contre l’Église. En cela, saint Jean Leonardi a vraiment été extraordinaire et son exemple reste toujours actuel. Chaque réforme concerne assurément les structures, mais elle doit tout d’abord toucher le cœur des croyants. Seuls les saints, les hommes et les femmes qui se laissent guider par l’Esprit divin, prêts à accomplir des choix radicaux et courageux à la lumière de l’Évangile, renouvellent l’Église et contribuent, de manière déterminante, à construire un monde meilleur.

La Parole de Dieu n’est jamais dite en vain

Quinzième dimanche du temps ordinaire, Année A – 16 juillet 2017

Isaïe 55,10-11
Romains 8,18-23
Matthieu 13,1-23

Au verset 10 de la première lecture d’aujourd’hui, tirée du chapitre 55 du prophète Isaïe, nous lisons : « La pluie et la neige qui descendent des cieux n’y retournent pas sans avoir abreuvé la terre, sans l’avoir fécondée et l’avoir fait germer, pour donner la semence au semeur et le pain à celui qui mange. » En effet, la pluie peut sembler perdue quand elle tombe dans le désert mais elle répond à un dessein de Dieu. Ainsi la parole de l’Évangile tombée dans un cœur endurci; elle suscite parfois un changement de vie. Et si ce n’est pas le cas, elle laisse l’auditeur sans excuse.

Non seulement Isaïe compare-t-il la Parole de Dieu à la pluie mais il la compare aussi à la neige – un autre météore qu’on n’apprécie pas assez pour ce qu’il fait vraiment. La neige n’a pas seulement pour but de recouvrir les pentes de ski, d’offrir des pistes aux motoneiges ou de permettre aux enfants de confectionner des bonshommes de neige. Son but premier, comme pour la pluie, consiste à fournir la terre en eau et en humidité pour que les plantes et les arbres puissent vivre et grandir.

Chaque fois que tombent la neige ou la pluie, elles fournissent un élément essentiel : l’humidité qui fait germer et se développer les semences plantées dans le sol. La neige et la pluie s’acquittent toujours de leur mission. Au verset 11, nous voyons que la Parole de Dieu, comme la pluie et la neige venues du ciel, remplit toujours la mission que Dieu lui a confiée : « ainsi ma parole, qui sort de ma bouche, ne me reviendra pas sans résultat, sans avoir fait ce que je veux, sans avoir accompli sa mission. » Quelle foi, quelle patience et quelle persévérance il faut pour accepter cette vérité !

Attendre et endurer dans la patience et la constance

Dans la deuxième lecture d’aujourd’hui, tirée de la lettre de Paul aux Romains (8, 18-23), l’Apôtre considère la création dont la destinée est désormais liée à l’avenir réservé aux croyants. De même que la création subit sa part du châtiment que constitue la corruption provoquée par le péché, elle participera aussi aux bienfaits de la rédemption et à la gloire à venir, qui constituent la libération ultime du peuple de Dieu (v. 19-22). Après un temps d’attente dans la patience et la constance, la pleine moisson de la présence de l’Esprit s’accomplira. Sur terre, les croyants goûtent déjà les prémices, les premiers fruits de l’Esprit : c’est le gage de la délivrance totale de leur corps, libéré de l’influence l’ancien moi rebelle (v. 23).

Le sens du mot « parabole »

Le mot « parabole » est employé dans la Septante grecque pour traduire l’hébreu « mashal », terme qui désigne une large palette de formes littéraires dont les axiomes, les proverbes, les analogies et les allégories. Dans le Nouveau Testament, la « parabole » désigne avant tout un récit qui propose une comparaison éclairante entre des vérités chrétiennes et des événements de la vie quotidienne. Parfois, l’événement raconté comporte un élément étrange, en rupture avec l’expérience courante (ainsi, en Matthieu 13,3, l’énorme quantité de pâte dans la parabole du levain); le trait a pour but de piquer la curiosité de l’auditeur. Discours au figuré, la parabole demande réflexion. La comprendre, c’est un don de Dieu : il est accordé aux disciples mais pas aux foules. Dans la pensée sémitique, l’intelligence des disciples et la stupidité de la foule sont l’une et l’autre attribuées à Dieu. La part de responsabilité humaine pour la stupidité n’est pas traitée, même si Matthieu en fait état en 13,13.

La structure de la parabole du semeur chez Matthieu

Regardons de plus près la structure du Discours parabolique de Matthieu (13, 1-52) qui occupe le centre de son Évangile. Les paraboles que propose Matthieu lui servent à commenter le rejet de Jésus par les Pharisiens dans les deux chapitres précédents. Le discours parabolique est le troisième grand discours de Jésus dans le récit matthéen et il forme la deuxième partie du troisième livre de l’Évangile. Matthieu suit le plan de Marc (4, 1-35), dont il ne reprend que deux des paraboles. Les deux autres sont probablement tirées de la source Q et du recueil de récits propre à Matthieu. En plus des sept paraboles, le discours donne la raison pour laquelle Jésus recourt à ce mode de langage (v. 10-15), déclare bienheureux ceux qui comprennent cet enseignement (v. 16-17), explique le sens de la parabole du semeur (v. 18-23) et de celle de l’ivraie (v. 36-43) et se termine par une conclusion adressée aux disciples (v. 51-52).

Une générosité extravagante

Les auditeurs galiléens de Jésus étaient proches de la terre et l’image de la semence (Matthieu 13, 1-23) évoquait pour eux une réalité familière. La parabole d’aujourd’hui avait de quoi les surprendre : elle met en scène un semeur apparemment négligent. Il semble jeter la semence à la légère et de manière désinvolte même là où elle n’a virtuellement aucune chance de pousser. Les premiers grains, répandus au bord du chemin, seront aussitôt dévorés. Les deuxièmes, tombés sur un sol pierreux, lèveront rapidement mais mourront presque tout de suite. Les troisièmes, lancés dans les ronces, seront étouffés par une force supérieure. Enfin, les quatrièmes tombent dans la bonne terre et produiront du fruit dans des proportions étonnantes, inouïes, invraisemblables. Quand la saison est bonne, une récolte normale donne du sept pour un, mais jamais trente, soixante-dix voire cent pour un ! Le rendement final est renversant. En fin de compte, la parabole met en scène un semeur qui est beaucoup moins étourdi et gaspilleur que d’une prodigalité extravagante.

L’explication de la parabole (v. 18-23) met l’accent sur les divers types de sol qui reçoivent la semence, c’est-à-dire sur les dispositions de l’auditeur qui entend la prédication de Jésus (voir les parallèles en Marc 4, 14-20 et en Luc 8, 11-15). Les deuxième et troisième types notamment sont expliqués d’une façon qui semble donner raison à plusieurs exégètes qui estiment que l’explication remonte moins à Jésus qu’à la réflexion de la première communauté chrétienne sur l’apostasie : celle-ci résulterait des persécutions ou des soucis du monde. Mais d’autres commentateurs croient que l’explication peut remonter à Jésus pour l’essentiel même si elle aura été développée plus tard à la lumière de l’expérience de la communauté. Les quatre types de personnes mises en cause sont (1) celles qui ne peuvent ni comprendre ni accepter la parole du royaume (Matthieu 13,19); (2) celles qui croient pour un temps mais tombent à cause de la persécution (v. 20-21); (3) celles qui croient mais chez qui la parole est étouffée par les soucis du monde et les séductions de la richesse (v. 22); et (4) celles qui accueillent la parole et produisent du fruit en abondance (v. 23).

On ne trouve pas dans l’Évangile d’autre exemple de parabole que Jésus prenne la peine d’expliquer comme celle-ci. On a trop souvent utilisé ce texte pour montrer ce qui arrive à la semence – emportée par le diable, incapable de prendre racine, étouffée par les richesses et les plaisirs. Nous sommes-nous jamais arrêtés à contempler la prodigalité et la générosité de Dieu – qui sème à tout vent ? Dans l’explication qu’il donne, Jésus détourne l’attention de la semence (la parole), qui était au cœur de la parabole, pour s’arrêter à la personne qui entend la parole (le sol). Ce faisant, il met en lumière la générosité extravagante de Dieu avec la parole.

La Parole de Dieu s’accomplira

Quel que soit le dessein de Dieu en nous donnant l’Évangile, il s’accomplira. La parole de Dieu n’est jamais prononcée en vain et ne manque jamais de réaliser sa mission. Même s’il peut sembler que l’Évangile tombe sur un sol aride ou pierreux; sur de vastes plaines sans cultures ou dans le désert « où il n’y a pas d’humain » et où il nous paraît futile de semer, nous savons que ce n’est pas le cas. Les paroles de l’Évangile tombent souvent dans des cœurs humains endurcis et desséchés.

Le message de Jésus s’adresse aux orgueilleux, aux insensés, aux avares et aux sceptiques, il semble avoir été prononcé en vain et revenir à Dieu sans avoir rien donné. Mais il n’en est rien. Il est investi d’un projet, projet qui va s’accomplir. Il est porteur de la plénitude de sa miséricorde. Il enlève aux gens toute excuse et se justifie lui-même. Ou alors, quand il semble avoir été proposé en vain… il finit par réussir et les pécheurs sont finalement amenés à renoncer à leurs péchés pour revenir à Dieu.

L’Évangile est souvent rejeté et méprisé. Il tombe dans l’oreille de certaines personnes comme la pluie sur les rochers; il y a, pour ainsi dire, de vastes champs où l’évangile est prêché mais qui semblent aussi dénudés et stériles que le désert; et on semble prêcher l’évangile à des collectivités entières sans obtenir d’autre résultat que la pluie qui tombe sur les grand déserts arides. En dépit de certains échecs dus à l’opposition et à l’indifférence, le message de Jésus sur l’avènement du royaume finira par remporter un énorme succès. Même si l’Évangile ne donne pas tout de suite tous les bons résultats que nous pouvons en attendre, il finira par réussir bien au-delà de nos vœux et de nos aspirations, et le monde entier sera comblé de la connaissance et de l’amour de Dieu.

Laisser la Parole prendre racine dans notre vie

Cette semaine, laissons la Parole prendre racine dans notre vie. En la laissant pénétrer sous la surface, nous commencerons à nous retrouver et à mettre au jour ces régions de nous-mêmes qui semblent perdues ou brisées, abandonnées ou oubliées, « éteintes » ou « débranchées » du courant transformateur de Dieu. Nous pourrions faire nôtre cette prière de saint Albert le Grand :

Fais que j’abandonne mon ancienne vie afin que la semence de ta Parole ne soit pas dévorée par les oiseaux de la pensée frivole, ou étouffée par les rondes des soucis. Donne-moi un cœur tendre, débordant d’humilité et de joie, pour que je sois une bonne terre et que je donne du fruit patiemment.

Le joug léger et le sourire d’un Maître bienveillant

Quatorzième dimanche du temps ordinaire, Année A – 9 juillet 2017

Zacharie 9,9-10
Romains 8,9.11-13
Matthieu 11,25-30

Lors d’une session d’été en France pendant mes études de premier cycle, je me rappelle avoir visité l’Abbaye de Saint-Honorat dans les îles de Lérins, dans le Midi. J’y ai été particulièrement frappé par une figure médiévale du Christ en croix dans l’église abbatiale. Le crucifié, pendu à la croix, les yeux fermés et la tête penchée vers la droite, avait un visage souriant. Le vieux moine qui nous faisait visiter ce jour-là nous expliqua que c’était le « Christ souriant ». Plusieurs de mes confrères de différents pays, notamment les fidèles d’autres confessions religieuses, étaient médusés de voir le Christ crucifié afficher un sourire paisible et demandèrent au moine comment la chose pouvait être possible.

Je me suis souvent demandé pourquoi, de nos jours, nous ne représentons pas Jésus en train de sourire ou de rire. Oui, je sais qu’il y a quelques gravures et quelques représentations bien connues d’un Christ souriant, mais elles sont peu nombreuses et assez rares. J’oserais dire que plusieurs de nos portraits du Christ choisissent d’en évoquer des images plutôt sombres, graves et tristes qui nous viennent de la fin du Moyen Âge, époque où la peste et la danse macabre hantaient l’Europe.

S’il est vrai que le Nouveau Testament ne nous parle pas d’un Jésus souriant, riant aux éclats ou en train d’avoir du plaisir en compagnie des personnes de son entourage, les Écritures ne craignent pas de nous dire qu’il a ressenti et exprimé d’autres émotions. Nous savons qu’il a pleuré amèrement à la mort de son ami Lazare. Il n’a pas hésité à manifester sa colère au Temple quand les gens en firent un centre commercial. Il s’est montré irrité des pièges que lui tendaient certains chefs religieux de son temps. Combien de fois aura-t-il été frustré de voir ses disciples incapables de comprendre la situation et le sens de ses paroles, ses paraboles, les annonces qu’il leur fit de sa passion et de son départ imminent ? Il vaut la peine de nous demander comment il se fait que les Écritures ne disent rien d’un Jésus souriant ou de l’humour avec lequel il dut bien réagir à la lenteur de ses disciples ? Il ne pouvait manquer de rire et de sourire quand il était entouré d’enfants qui, de toute évidence, recherchaient sa compagnie !

Quel regard avait Jésus quand il aperçut Zachée juché dans son sycomore à Jéricho ? Je suis sûr que cette rencontre a provoqué beaucoup de sourires, de rires et d’humour. Et quand la foule a quitté cette colline de Galilée où elle avait mangé tout son soûl… comment Jésus n’aurait-il pas laissé échapper un sourire de soulagement ? Quand Jésus parle de la mine défaite que se composent les hypocrites, dans l’Évangile de Matthieu, il nous dit quelque chose de lui-même. Il y a bien des gens dans l’Église d’aujourd’hui qui ont peine à accepter l’image d’un Jésus heureux et souriant. Ils préfèrent un personnage sévère, austère, marqué par la tragédie, qui ne semble pas avoir beaucoup d’espérance à offrir !

La prière d’exultation de Jésus

Toute sa vie, Jésus a vu que les humbles de cœur trouvaient plus facile d’accepter sa doctrine révolutionnaire que ceux qui étaient pleins d’eux-mêmes. Dans l’Évangile d’aujourd’hui, le Jésus de Matthieu formule une prière d’exultation et de louange qui nous fait mieux comprendre qui il est et à qui il souhaite s’identifier (11, 25-30).

On observe un triple mouvement dans ce passage. Dans un premier temps, Jésus s’adresse à son Père et se réjouit de ce que la prédilection du Père pour les pauvres et les petits transparaisse dans son ministère. Dans le deuxième temps, Jésus parle de lui-même et en vient presque à se définir. Jésus est le Fils à qui a été donnée la pleine connaissance du Père. Le cœur de la mission du Fils, c’est de nous révéler le Père. Enfin, dans le troisième temps, Jésus s’adresse directement à toutes les personnes qui cherchent du secours, de la consolation et du repos. Je ne peux m’empêcher de penser qu’à chacun de ces trois énoncés, Jésus souriait, qu’il prenait une profonde respiration et qu’il était comblé de joie en voyant ce qui se produisait dans les rangs de ses disciples. Il souriait de compassion en invitant les malheureux et les petits à trouver la paix.

La priorité de Jésus

Même si ce message particulier offre aux opprimés repos et encouragement, l’Évangile de Matthieu dans son ensemble n’est pas toujours aussi consolant ou facile à accueillir. En 10, 37 nous lisons : « Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi. » Jésus doit passer même avant les liens qui unissent les enfants à leurs parents ! Il faut replacer ces mots dans leur contexte original : celui des deuils que durent vivre les chrétiens du premier siècle quand ils adhéraient au mouvement et qu’ils devaient renoncer à tout ce qui avait été pour eux jusque-là source de réconfort et de force – les parents, les frères et sœurs, les enfants, en fait toutes leurs relations familiales et toutes leurs possessions, si abondantes ou si maigres qu’elles aient été.

L’Évangile d’aujourd’hui répond directement à ceux et celles qui ont tout perdu ou qui ont tout donné : c’est Jésus, le grand consolateur, celui qui ouvre les bras pour accueillir les victimes de la vie, ceux et celles qui se voient ostracisés et rejetés, accablés et écrasés. Cette parole de Matthieu 11, 25-26 est identique à celle qu’on retrouve en Luc 10, 21-22 sauf pour des variantes mineures, et elle introduit une note de joie dans une section qui est plutôt dominée par le thème de l’incroyance. Alors que les sages et les savants, les scribes et les Pharisiens ont rejeté la prédication de Jésus et la signification de ses prodiges, les tout-petits et ceux qui leur ressemblent les ont acceptés.

Accepter le joug du Seigneur

Accepter de porter le joug du Christ, c’est pouvoir compter sur un maître doux et humble; le fardeau donné et accepté dans l’amour mutuel semblera léger. L’Évangile d’aujourd’hui est l’un des passages les plus connus et les plus populaires des Écritures chrétiennes. Qui peut rester insensible à la consolation qu’offre Jésus quand il dit [v. 28-30] :

Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau,
et moi, je vous procurerai le repos.
Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples,
car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos.
Oui, mon joug est facile à porter, et mon fardeau, léger.

Le mot joug est pris au sens figuré pour décrire les choses qui contrôlent la vie des gens. Les paysans étaient toujours sous le joug. En général, leur vie de fermiers était régie par la volonté et les caprices des propriétaires terriens. Leur existence était contrôlée par les chefs religieux qui percevaient la dîme et qui en accumulaient la recette au Temple au lieu de la redistribuer aux nécessiteux. Les Pharisiens imposaient le joug de leurs 613 commandements aux fidèles et à quiconque leur demandait comment être agréables à Dieu. Pour tous les Israélites, le fait de réciter et de mettre en pratique le passage de Deutéronome 6,4ss – « Écoute, Israël, le Seigneur notre Dieu est l’Unique. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur… » – c’était « porter le fardeau du règne de Dieu ».

Dans l’Évangile d’aujourd’hui, Jésus invite ses auditeurs à « apprendre de moi; je suis votre modèle ». Son invitation fait écho à celle du livre de la sagesse de Ben Sirac [51, 23,26]: « Approchez-vous de moi, vous qui n’êtes pas instruits, mettez-vous à l’école… Mettez votre cou sous le joug, que vos âmes reçoivent l’instruction. » Au lieu du joug de la loi, compliquée par les commentaires et l’interprétation des scribes, Jésus invite les accablés à prendre le joug de l’obéissance à sa parole, sous lequel ils trouveront le repos (cf. Jérémie 6, 16).

Jésus donne l’exemple d’un mode de vie, d’un joug, qui est très différent de celui que proposent les autres leaders religieux de son temps. Il promet un joug facile à porter et un fardeau léger. Pas étonnant que nombre de pauvres aient trouvé sa parole extrêmement séduisante ! L’élitisme spirituel repousse bien plus de gens qu’il n’en attire. Les meilleurs guides sont ceux qui pratiquent ce qu’ils prêchent. Jésus vivait ce qu’il enseignait et il nous donne un exemple formidable et interpellant, à accueillir et à imiter chaque jour. Et je ne peux m’empêcher de me représenter Jésus prononçant des paroles de consolation avec un doux sourire.

Pourquoi Jésus continue de séduire aujourd’hui

Jésus attirait alors et il continue d’attirer à lui aujourd’hui des millions et des millions de personnes. Le Messie est venu parmi nous non pas comme un guerrier et un conquérant mais dans l’humilité et la paix. Ce n’est pas comme les derniers rois de Juda, qui paradaient à cheval ou sur leurs chariots (Jérémie 17,25; 22,4) mais comme les princes d’autrefois (Genèse 49,11; Juges 5,10; 10,4), que le Messie fait son entrée, monté sur un âne. Les Évangélistes voient l’accomplissement littéral de cette prophétie de la première lecture, tirée du livre de Zacharie, dans l’entrée triomphale du Sauveur à Jérusalem (Matthieu 21,4-5; Jean 12,14-15).

Jésus de Nazareth attirait les gens des villes et des campagnes, les pauvres et les riches, les pêcheurs et les collecteurs d’impôts, les femmes comme Marie-Madeleine et ses compagnes qui l’ont toujours appuyé et tant d’autres personnes. Il avait le don de séduire les cœurs simples et les âmes raffinées. Je suis sûr qu’il le faisait par la puissance de sa parole mais aussi par la douceur de son sourire, par son sens de l’humour, par sa bonté et à force d’amour. Ses origines divines, malgré la gravité d’une mission qui le conduisait à la Croix et à la Résurrection, faisaient de lui un être humain extraordinaire, capable de créer des liens avec les autres. Comment n’aurait-il pas souri en prononçant les mots que nous rapporte l’Évangile d’aujourd’hui : « Venez à moi. Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples. Car mon joug est facile à porter, et mon fardeau, léger. » Ce ne sont pas là des remontrances qui appellent un regard sévère et une grosse voix ! Ce sont des paroles qui coulent de la bouche d’un amant et d’un ami.

Le défi constant de la vie chrétienne

Après avoir mis en garde les Romains contre la mauvaise route à suivre pour atteindre l’objectif de la sainteté présenté en Romains 6,22, Paul indique à ses correspondants le chemin qu’ils doivent prendre. Les chrétiens vivent encore dans la chair mais celle-ci est étrangère à leur être nouveau, qui est la vie dans l’esprit, en d’autres mots, le moi nouveau placé sous l’emprise de l’Esprit Saint (Romains 8, 9.11-13). Sous la direction de l’Esprit Saint, les chrétiens sont en mesure d’accomplir la volonté divine qui s’était autrefois exprimée dans la loi (Romains 8,4). Le même Esprit qui donne aux chrétiens la vie de la sainteté ressuscitera aussi leur corps au dernier jour (v. 11). La vie chrétienne est donc l’expérience d’un défi constant, qui consiste à faire mourir les œuvres mauvaises du corps grâce à la vie de l’esprit (v. 13).

« Verso l’Alto » par le Bienheureux Pier Giorgio Frassati

Le 4 juillet est la fête (mémoire) du Bienheureux Pier Giorgio Frassati. Le texte qui suit est l’homélie du Père Thomas Rosica csb. telle que prononcée le lundi 14 juillet 2008 à l’occasion des Journées Mondiales de la Jeunesse de Sydney. Elle fut prononcée durant la vigile de prière et d’adoration eucharistique où était présent le corps de Pier Giorgio Frassati dans la cathédrale St. Mary’s de Sydney en Australie.

Comme à Sydney, la dépouille de Pier Giorgio Frassati a été transportée de Turin à Rio de Janeiro pour les JMJs au Brésil.

« Chers amis,

Chères Wanda et Giovanna,

Nièces du bienheureux Pier Giorgio Frassati.

Quel honneur et quel privilège d’être avec vous ici ce soir à la cathédrale St. Mary de Sydney en Australie ! Conduits par un groupe de jeunes canadiens de CCO (Catholic Christian Outreach), l’un des mouvements étudiants catholiques les plus remarquables de notre nation, nous nous sommes rassemblés pour adorer Jésus, don de Dieu pour la vie du monde. Des jeunes du monde entier viennent aussi ici pour prier autour de la dépouille mortelle du bienheureux Pier Giorgio Frassati au cours des Journées mondiales de la jeunesse 2008.

Nous venons d’entendre quel est le projet pour le christianisme dans ce magnifique texte des Béatitudes de l’Évangile de Matthieu (5, 1-12). Les Béatitudes dans le sermon du Christ sur la montagne sont une recette pour la sainteté extrême. Chaque crise que l’Église affronte, chaque crise à laquelle le monde doit faire face, est une crise de la sainteté, est une crise de saints.

S’il y a une époque où les jeunes hommes et femmes ont besoin d’authentiques héros, c’est la nôtre. L’Église croit que les saints et les bienheureux, leurs prières et leurs vies, sont pour les personnes sur la terre; que la sainteté, comme un honneur terrestre n’est pas convoitée par les saints et les bienheureux eux-mêmes.

Qu’est-ce qui fait que le bienheureux Pier Giorgio Frassati est si unique et si spécial ? Il est né en 1901, au tournant du siècle dernier à Turin, en Italie. Le 4 juillet 2008 a marqué le 83ème anniversaire de l’entrée de Pier Giorgio Frassati dans la vie éternelle. Athlétique, plein de vie, toujours entouré d’amis qu’il inspirait par sa vie, Pier Giorgio n’a pas choisi de devenir prêtre ou religieux, préférant donner témoignage à l’évangile comme laïc. Il n’a jamais fondé un ordre religieux ou initié un nouveau mouvement ecclésial. Il n’a pas dirigé d’armée et n’a jamais été élu à un poste public. La mort est venue avant qu’il ait pu recevoir son diplôme universitaire. (Le diplôme lui a été remis à titre posthume en 2001). Il n’a jamais eu la chance de commencer une carrière ; en fait, il n’avait pas même découvert ce que sa vocation pouvait être. C’était simplement un jeune homme amoureux de sa famille et de ses amis, amoureux des montagnes et de la mer, mais surtout amoureux de Dieu. [Read more…]

Prendre sa croix avec générosité

Treizième dimanche du Temps ordinaire, Année A – 2 juillet 2017

2 Rois 4,8-12a.14-16
Romains 6,3-4.8-11
Matthieu 10,37-42

À la lumière de l’histoire imagée de la première lecture du deuxième livre des Rois, voici quelques réflexions sur la vertu de l’hospitalité. Quelles leçons d’hospitalité peut-on tirer de la femme sunamite et de son mari ? Plusieurs récits des livres des Rois parlent de l’hospitalité. Chacun des quatre récits du quatrième chapitre décrit d’une certaine manière la puissance de Dieu, à travers le prophète Élisée, qui fait face à des situations désespérées et les transforme par une parole de vie. L’un de ces récits concerne un couple du village de Sunem (une petite ville séparée par une colline de la ville de Naïm dans le nord d’Israël) qui, fournissant nourriture et logement au prophète Élisée, celui-ci leur promet un fils en retour, alors qu’ils étaient mariés depuis longtemps mais sans enfant. Le récit mentionne donc un couple prenant soin d’un étranger qui les impressionne par son attachement à Dieu, par sa prière et ses soucis pour la communauté. Ils interrompent leurs activités de la vie quotidienne, pour lui fournir la nourriture de leur table et lui aménager un abri pour la nuit. En donnant à Élisée, ils reçoivent beaucoup – la promesse d’une vie nouvelle, malgré leurs années amères de stérilité. Ils recevaient donc au-delà de leur compréhension et du don qu’ils avaient fait au prophète de Dieu !

Le mot grec pour hospitalité est philanthropia, ce qui signifie l’amour des êtres humains, la gentillesse. La vertu d’hospitalité est louée par le Nouveau Testament et compte parmi les œuvres de charité pour lesquelles nous serons jugés (Mt 25,35ff). Jésus en souligne l’importance dans ses paraboles. Il n’avait pas de maison et était donc fréquemment invité tout au long de son chemin. Il était dans l’habitude de Paul, aussi, sur la route, de visiter les Juifs et de rester chez eux, ou de rester chez les païens si les Juifs lui refusaient le gîte.

Avec la croissance rapide et l’expansion de l’Église, une certaine organisation est devenue nécessaire, et on nous dit qu’à Antioche au IV ième siècle, 3 000 veuves, malades et étrangers recevaient de l’aide quotidiennement. Les évêques et les veuves étaient particulièrement sollicités pour offrir l’hospitalité en privé et également officiellement. Les églises et sanctuaires plus grands ont éventuellement servi d’hospices où les soins principalement médicaux en faisaient de véritables hôpitaux.

Jusqu’ici nous avons considéré des aspects plutôt positifs, des éléments et des manifestations de l’hospitalité. Mais l’hospitalité a aussi un ennemi : l’égoïsme et l’orgueil. Lorsque nous sommes tellement préoccupés par nous-mêmes, nos propres problèmes, nos difficultés, ou que nous souhaitons préserver jalousement ce que nous avons en excluant des étrangers de nos vies et de nos richesses, nous ne sommes pas hospitaliers ! La femme sunamite nous donne une leçon importante pour notre époque ! Par la pratique de l’hospitalité, nous faisons de la place pour des invités, peu importe la grandeur ou la petitesse de notre maison ! N’oublions jamais que le Royaume que Jésus a proclamé donne une espérance particulière aux pauvres et aux affamés du monde, à ceux qui n’ont pas de chambre d’hôte dans leur maison car ils n’ont pas même de maison !

La générosité de Dieu

Dans la deuxième lecture de la lettre de Paul aux Romains (6,3-4.8-11), la générosité ou la grâce manifestée par Dieu n’est pas provoquée par le péché mais il est plutôt l’expression de l’amour de Dieu, de cet amour qui promet la vie éternelle à tous ceux qui croient. Par le baptême, les fidèles partagent la mort du Christ et ainsi échappent à l’emprise du péché. Par la résurrection du Christ, la puissance de la vie nouvelle devient une réalité pour eux ici et maintenant tout en gardant à l’esprit que la plénitude de la participation à la résurrection du Christ se trouve dans l’au-delà. Ainsi, la vie qui est consacrée à Dieu fait désormais partie de cet avenir. Quiconque donc s’intéresse sincèrement à cet avenir ne pourrait pas dire : « Péchons afin que la grâce puisse prospérer ».

Un message de renonciation

Dans l’Évangile d’aujourd’hui, nous entendons la première mention de la croix dans l’Évangile de Saint Matthieu – et c’est en référence à la croix qui sera portée par les disciples de Jésus. Ceux qui renient Jésus afin de sauver leur vie seront condamnés à la destruction éternelle, mais la perte de la vie pour l’amour de Jésus sera récompensée par la vie éternelle dans le Royaume de Dieu. Jésus prêchait un message de renonciation totale pour le Royaume. Rien et personne ne doit les dissuader de leur dévouement au Christ et à sa mission. Jésus savait parfaitement que tout le monde n’accepterait pas l’Évangile proclamée par ses disciples. Même les membres d’une même famille pourront devenir des adversaires. Ceux qui souhaitaient suivre les pas de Jésus devaient être prêts à mettre l’Évangile comme priorité dans leur propre vie. En contre partie, en choisissant ce chemin difficile, ils pouvaient être sûrs qu’ils partageraient le destin de Jésus : celui de la persécution et de la souffrance. Ceux qui refusent de « prendre leur croix » et de suivre le Christ ne sont pas « dignes » d’être ses disciples (Mt 10,28). Comme les prophètes de l’Ancien Testament, ils doivent être prêts à souffrir à cause de leur proclamation de la Parole de Dieu. Quiconque a offert l’hospitalité aux messagers de Dieu reçoit Jésus lui-même, et Dieu qui l’a envoyé, et il sera récompensé pour sa générosité.

Jésus nous dit que toutes les fois que nous faisons des œuvres de miséricorde, de pardon, d’hospitalité, nous faisons cela pour lui. Il s’identifie complètement à ceux qui sont dans le besoin, avec les marginalisés et les dépendants : ceux qui ont faim, ceux qui ont soif, les étrangers, les personnes nues, les malades et les prisonniers. Le règne de Jésus renverse complètement nos notions terrestres de la royauté. La royauté de Jésus consiste à servir sans compter, jusqu’à perdre sa vie pour autrui.

Lorsque je lis l’Évangile d’aujourd’hui (Mt10, 37-42) tirée de saint Mathieu et que je réfléchis au commandement de Jésus de porter sa croix, je me rappelle les paroles puissantes d’un grand prêtre et théologien jésuite canadien, le Père Bernard Lonergan. Dans une lettre aux jeunes Jésuites traitant de leur rôle comme « Prêtres et apôtres dans le monde moderne », P. Lonergan écrit :

« Si je suis correct dans mon interprétation que les Jésuites du XXe siècle, comme ceux du XVI ième, existent pour faire face aux crises, alors ils doivent accepter les gains de la modernité dans les sciences naturelles, dans la philosophie, dans la théologie, lorsqu’elles proposent également des stratégies pour répondre aux visions sécularistes de la religion et aux distorsions sur la notion de l’homme, de la connaissance humaine, dans sa compréhension de la réalité ou bien dans l’organisation des affaires humaines. Comment de telles stratégies seront-elles trouvées, est, bien sûr, une question énorme, et je dois me contenter d’offrir une proposition tout à fait brève.

« D’abord, une telle stratégie n’est pas une conclusion provenant de prémisses mais un projet créatif qui émerge d’une compréhension complète de la situation ainsi que d’une compréhension des éventuelles réponses possibles. Deuxièmement, ce n’est pas un projet statique, établi une fois pour toute, mais au contraire un projet continu, constamment révisé à la lumière du rétrocontrôle qui vient de son application. Troisièmement, ce n’est pas un seul projet, mais un ensemble des projets, sans cesse rapporté à un centre qui a deux fonctions : (i) de porter l’attention sur les conflits entre les parties séparées et (ii) de bien renseigner toutes les diverses parties de ce qui s’est achevé ailleurs et ce qui fut essayé et reconnu inefficace. Finalement, tous ces projets doivent être dans le Christ Jésus, l’œuvre de ceux qui prennent leur croix quotidiennement, qui vivent par l’Esprit de la Parole, qui se consacrent à l’amour, qui bannissent toute tendance à la haine, à la violence, à la destruction »[1]

Les paroles du P. Lonergan ne s’appliquent pas seulement aux membres de la Compagnie de Jésus, mais à chacun d’entre nous. Que toutes nos actions et nos stratégies soient dans le Christ Jésus, l’œuvre de ceux qui prennent leur croix quotidiennement, et vivent par l’Esprit de la Parole. Que nous aussi, nous nous consacrions à l’amour, et bannissions toute tendance à la haine, à la violence et à la destruction.

[1]  [Traduit de « The Response of the Jesuit, as Priest and Apostle, in the Modern World » par Bernard J. F. Lonergan, s.j. Publié par « American Assistancy Seminar on Jesuit Spirituality, especially for American Jesuits working out their aggiornamento in the spirit of Vatican Council II », vol. II, septembre 1970, no. 3.]

« Tout ce qui est couvert d’un voile sera dévoilé, tout ce qui est caché sera connu »

Réflexion biblique du père Thomas Rosica c.s.b. pour le 12e dimanche du temps ordinaire, Année A (25 juin 2017)

Le tragique portrait de la première lecture d’aujourd’hui, tiré du livre de Jérémie, nous présente une histoire de déception, de désolation et de terreur qui a amené le prophète à la limite du désespoir. Malgré tout ce qui a pu mal se passer pour lui, il n’a jamais perdu sa confiance en Dieu. « La terreur provenant de tous les sens ! » se moquaient les critiques de Jérémie, riant ainsi du caractère sombre de ses prédictions et de ses prophéties. Le risque d’être dénoncé aux autorités planait sur lui constamment. Même ceux qu’il croyait être ses amis l’abandonnèrent : « Peut-être sera-t-il attrapé et, à ce moment-là, nous triompherons et obtiendrons vengeance ». Jésus fut traité pareillement alors que les pharisiens et les scribes essayaient constamment de le prendre en défaut pour violation de la Loi. Ils allèrent jusqu’à mettre des personnes malades sur son chemin le jour du Sabbat pour vérifier s’Il allait les guérir quand même. Ils lui demandèrent s’il était légitime de payer le tribut à César sachant qu’un oui ou un non serait tout aussi incriminant.

Mais la confiance évidente de Jérémie envers son Dieu manifeste que ses détracteurs ne prévaudraient pas. « Mais le Seigneur est avec moi, tel un guerrier redoutable : mes persécuteurs trébucheront, ils ne réussiront pas. Leur défaite les couvrira de honte, d’une confusion éternelle, inoubliable. » (no Jérémie 20, 11). Ultimement, Jérémie sait que la vérité et la justice prévaudront toujours peu importe ce que certaines personnes essaient de faire croire. C’est une vérité que nous devons nous rappeler à nous-mêmes.

N’ayez pas peur

À combien de reprises entendons-nous, dans les Évangiles, Jésus interpeller les gens en leur disant « N’ayez pas peur! ». Le passage de Mathieu 10, 26-32 suit le récit de l’envoi des douze apôtres pour prêcher au monde entier. Ses premières paroles sont frappantes : « Ne craignez donc pas ces gens-là ; rien n’est voilé qui ne sera dévoilé, rien n’est caché qui ne sera connu. » (Mt 10, 26). Jésus continue en les mettant en garde concernant leur mission qui allait inévitablement leur apporter des persécutions et des souffrances. Il existe certaines peurs inappropriées pour les disciples de Jésus, tandis que d’autres sont de mise.

Qu’est-ce que qui justifie la peur ? Jésus met en garde ses disciples contre ceux qui peuvent nuire à l’âme. À quoi cela fait-il référence aujourd’hui ? Jésus parle des personnes ou des situations qui peuvent assécher l’Esprit, l’écrasant en tuant la vie, l’espoir et les rêves, détruisant la foi et la joie. Doivent également être craintes les conséquences à renier Jésus. La plupart du temps, ces personnes ne sont pas de « mauvaises personnes » ! En effet, ce sont souvent de très bonnes personnes, et oui, des « personnes d’Église » ! Peut-être nous-mêmes, avons-nous blessé l’âme des autres par notre manque de foi, d’espérance et de joie. Combien de fois avons-nous renié Jésus par nos propres réticences à parler de Lui ou de Lui rendre témoignage, par peur de déranger les autres.

La peur peut être une partie essentielle de la foi même si la foi exclut l’anxiété. C’est seulement par l’entremise des souffrances que nous arrivons à vivre dans la lumière et dans une paix mature qui dure. Ne laissons personne nous intimider ! Dans l’Évangile d’aujourd’hui, Jésus dit à ses disciples d’être ouverts et honnêtes. À la fin, tout sera mis en lumière, même ces choses qui sont encore cachées. Ainsi, nous avons la certitude que l’on ne gagne jamais rien à cacher des choses.

La signification de la divine providence

Lorsque nous parlons de « divine providence », nous faisons référence à Dieu, plus particulièrement en tant que Père et Créateur. La Providence signifie souvent le dessein de l’Univers dans lequel tout est ordonné et formé, ce qui prend soin des lys et des moineaux. Le problème apparaît lorsque nous faisons l’expérience de l’imprédictible, alors que le désordre domine, ou semble dominer dans l’univers.

Lorsque ces moments surviennent, nous nous posons cette profonde question : Y a-t-il véritablement un Dieu ? Est-ce que ce Dieu se soucie de nous ? Comment un Dieu providence peut-il exister alors qu’il y a tant de mal et de souffrances inutiles ? Les enseignements sur la « providence » sont constamment présents dans l’Ancien et le Nouveau Testament. La Volonté de Dieu gouverne toutes choses. Dieu aime toutes personnes. Il désire le salut de tous et sa paternelle providence s’étend à toutes les nations.

Cela ne signifie pas que les croyants peuvent rester assis comme des paresseux. Au contraire, qu’ils réalisent plutôt que la confiance en Dieu mène à une réponse éclairée aux défis de la vie en ce monde. « Tout cela, les païens le recherchent. Mais votre Père céleste sait que vous en avez besoin. Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroît.» (Mt, 6, 32-33).

À côté des enseignements sur le portement de la croix et l’obéissance à la volonté de son Père, Jésus parle du souci de Dieu pour ses enfants et par conséquent de ne pas être anxieux pour le futur : « Qui d’entre vous, en se faisant du souci, peut ajouter une coudée à la longueur de sa vie ? » (Mt, 6, 27). Jésus, chez Mathieu, se réfère à une disposition de confiance que les enfants de Dieu doivent avoir.

Les personnes que l’on reconnaît comme imprégnées de la providence de Dieu deviennent graduellement reconnues et aimées parce que ce sont des personnes sages. Contrairement aux gens mondains qui sont consumés par l’acquisition de nourriture et de vêtements, les disciples et amis de Dieu recherchent d’abord une relation avec Dieu, connaissant la volonté de Dieu et donnant des preuves de la volonté de Dieu dans leur vie. Si nous commençons à croire que Dieu pourvoira pour nous généreusement, en retour, nous pouvons être détachés et généreux dans le partage de nos ressources avec les autres.

Dans nos relations, nous tendons à cacher qui nous sommes véritablement et ce que nous faisons, par crainte. Grâce à la miséricorde du Christ et au pardon que nous recevons des autres par son entremise, nous pouvons être honnêtes entre nous. Nous savons tous que la connaissance donne du pouvoir. Nous nous méfions des personnes qui en savent beaucoup sur nous puisque nous avons tous vécu des expériences où on a abusé de ce pouvoir. D’un autre côté, une autorité qui désire vraiment notre bien et qui agit en conséquence nous sécurise. Le pouvoir de Dieu en Jésus est une réalité qui, pour notre bien, se modère si humblement et complètement, que nous faisons l’expérience d’une sainte liberté, d’une liberté qui dissipe la peur. En même temps, il s’agit d’un pouvoir de vie, qui embrasse même les personnes apathiques ou méprisantes, et qui a un tendre souci pour eux et qui fait en sorte qu’aucun cheveu de leur tête ne soit perdu.

Le jugement sera fait par Dieu, Celui qui connaît le nombre de cheveux que nous avons sur la tête et qui sait combien il y a de moineaux sur la terre. Et puis Jésus ajoute calmement : « Soyez donc sans crainte : vous valez bien plus qu’une multitude de moineaux » (Mt 10, 31). C’est agréable de savoir que toutes nos tribulations, nos souffrances et nos anxiétés ne sont pas vaines. La prochaine fois que nous aurons le sentiment que notre vie ne vaut pas la peine d’être vécue, prenons courage et ayons confiance dans le soin que Dieu nous porte.

« Puiser avec joie aux sources du salut… »

Solennité du Sacré-Cœur de Jésus – 23 juin 2017

Ezechiel 34,11-16
Romains 5,5b-11
Luc 15,3-7

Le mois de juin est traditionnellement pour les catholiques le « mois du Sacré Cœur ». Faisons un « pèlerinage aux sources » de cette tradition, à Paray le Monial, en France, lieu des révélations du Cœur du Christ à sainte Marguerite Marie Alacoque au XVIIe siècle. C’est en effet dans cette petite ville de Bourgogne que le Christ est apparu à Sainte Marguerite-Marie (1647-1690), religieuse de la Visitation, et lui a révélé l’amour miséricordieux de son Cœur pour les hommes.

Le siècle de Marguerite-Marie est celui de l’éclatement de l’hérésie janséniste condamnée au siècle suivant. Cette hérésie présente volontiers un Dieu terrible et sévère en opposition au Dieu d’Amour et de Miséricorde. Le message d’amour du Cœur de Jésus arrive donc à point nommé, il aura d’ailleurs un autre apôtre, dans le même siècle, en la personne de Saint Jean-Eudes. Marguerite-Marie rentre donc chez les visitandines de Paray-le-Monial, c’est là que le Seigneur lui fait savoir son désir de faire connaître au plus grand nombre l’amour de son Cœur.

Jésus lui apparaît de nombreuses fois, alors qu’elle était en prière devant le Saint-Sacrement. L’essentiel de son message est regroupé dans trois de ces révélations. Peu à peu, le « message du Cœur de Jésus » a touché l’ensemble du monde chrétien, et a donné naissance, à partir de 1873, à de grands pèlerinages qui se poursuivent aujourd’hui.

Ce Message « Je vous donnerai un cœur nouveau » avait été annoncé par le prophète Ézéchiel. Ces paroles résonnent à Paray le Monial avec force. Celui qui est venu pour révéler son Cœur transpercé est Celui-là même en qui tous peuvent venir puiser à la source de la miséricorde : « Venus à Jésus, quand ils virent qu’il était déjà mort, ils ne lui brisèrent pas les jambes, mais l’un des soldats, de sa lance, lui perça le côté, et il sortit aussitôt du sang et de l’eau. Celui qui a vu rendra témoignage- son témoignage est véritable et celui-là sait qu’il dit vrai – pour que vous aussi, vous croyiez. » (Jean 19,33-35)

À Paray-le-Monial, Jésus-Christ se fait plus proche. La vie de l’homme croyant, tourné vers Dieu le Père, guidé par l’Esprit-Saint, retrouve ici la joie d’une réconciliation profonde avec Dieu, son prochain et lui-même. Lorsque nous parlons du Sacré Cœur de Jésus, nous parlons d’une rencontre du Cœur transpercé pour nous d’où jaillissent l’eau et le sang.

C’est l’amour rédempteur, qui est à l’origine du salut, de notre salut, qui est à l’origine de l’Église. Parler du Sacré Cœur de Jésus c’est contempler l’amour du Seigneur Jésus: sa bonté compatissante pour tous durant sa vie terrestre; son amour de prédilection pour les petits, les malades, les affligés. C’est contempler son cœur brûlant d’amour pour son Père, dans la plénitude du Saint-Esprit. C’est contempler son amour infini, celui du Fils éternel, qui nous conduit jusqu’au mystère même de Dieu.

Encore aujourd’hui, le Christ vivant nous aime et nous présente son cœur comme la source de notre rédemption. A chaque instant, nous sommes enveloppés, le monde entier est enveloppé, dans l’amour de ce cœur « qui a tant aimé les hommes et qui en est si peu aimé ». Ce mystère de l’amour du Christ, nous ne sommes pas appelés à le méditer et à le contempler seulement; nous sommes appelés à y prendre part. C’est le mystère de la Sainte Eucharistie, centre de notre foi, centre du culte que nous rendons à l’amour miséricordieux du Christ manifesté dans son Sacré-Cœur.

Dans la sainte Eucharistie, nous célébrons la présence toujours nouvelle et active de l’unique sacrifice de la Croix dans lequel la Rédemption est un événement éternellement présent, indissolublement lié à l’intercession même du Sauveur. Dans la sainte Eucharistie, nous communions au Christ lui-même, unique prêtre et unique hostie, qui nous entraîne dans le mouvement de son offrande et de son adoration, Lui qui est la source de toute grâce.

Dans la sainte Eucharistie – c’est aussi le sens de l’adoration perpétuelle – nous entrons dans ce mouvement de l’amour d’où découlent tout progrès intérieur et toute efficacité apostolique: « Quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes. »

Vivons de ce message qui, de l’Évangile de saint Jean à Paray-le-Monial, nous appelle à entrer dans son mystère. Puissions-nous tous « puiser avec joie aux sources du salut », celles qui découlent de l’amour du Seigneur, mort et ressuscité pour nous.

« Sacrement de la piété, signe de l’unité, lien de la charité »

Solennité du Corps et du Sang du Christ

Deutéronome 8,2-3.14b-16a
1 Corinthiens 10,16-17
Jean 6,51-58

Les trois lectures d’aujourd’hui, en cette Solennité du Corps et du Sang du Christ, présentent trois façons admirables de parler du don de l’Eucharistie. Permettez-moi de formuler d’abord quelques réflexions sur chacune de ces lectures avant d’examiner en conclusion la façon dont nous pouvons et devons vivre le mystère eucharistique dans notre quotidien.

Le texte de l’Ancien Testament, tiré du Deutéronome (8 ,2-3.14b-16a), nous fait voir Moïse qui s’adresse au peuple d’Israël alors qu’ils approchent de la Terre promise après quarante ans d’errance. Moïse, le grand architecte d’Israël, fait appel à la mémoire du peuple, il le presse de se rappeler comment le Seigneur a pris soin de lui pendant ce long pèlerinage. « Souviens-toi. » « Souviens-toi du Seigneur ton Dieu. » Moïse n’invite pas les gens à un exercice de nostalgie ou de mémoire abstraite. Il leur demande de se rappeler les gestes concrets du Seigneur en leur faveur. Il leur rappelle exactement ce que Dieu a fait pour eux et comment il leur a permis de survivre au désert en leur donnant la manne.

La référence à la manne fait le lien avec l’Évangile d’aujourd’hui dans lequel les auditeurs de Jésus sont d’abord hérissés à l’idée de manger sa chair. Dans le texte de l’Évangile, Jésus parle quatre fois de manger sa chair (Jean 6, 51-58). Jésus est nul autre que le Seigneur qui fait son entrée dans notre vie d’êtres humains, chair et sang comme nous. Les auditeurs de Jésus ne sont pas seulement rebutés par le fait de manger sa chair et de boire son sang : ils ont du mal à accepter qu’en Jésus Dieu est entré pour de bon dans le monde.

Un seul pain, un seul corps

La deuxième lecture est tirée de la première lettre de saint Paul à la communauté divisée de Corinthe (10, 16-17).  Même si les chrétiens de Corinthe peuvent avoir de très belles célébrations, ils ne forment pas le corps du Christ. Les riches ne partagent pas avec les pauvres et on ne se porte pas au secours des plus vulnérables. C’est désavouer le sens le plus profond de l’Eucharistie que de la célébrer sans se soucier de la charité et de la communion. Paul est très sévère à l’endroit des Corinthiens parce que « quand vous vous réunissez tous ensemble, ce n’est plus le repas du Seigneur que vous prenez » (11,20) à cause des divisions, des injustices et des égoïsmes. Paul exhorte ses correspondants à devenir la nourriture qu’ils consomment : le corps du Christ. [Read more…]

La Trinité, modèle de toute communauté humaine

Solennité de la Très Sainte Trinité, Année A – dimanche 11 juin 2017

Exode 34,4b-6.8-9
2 Corinthiens 13,11-13
Jean 3,16-18

La Sainte Trinité est un mystère que l’Écriture ne permet pas de démontrer. Le premier dimanche après la Pentecôte, nous célébrons la Solennité de la Sainte Trinité. La nature trinitaire de Dieu est le mystère principal de la foi catholique. Nous contemplons aujourd’hui ce qui est l’horizon premier et dernier de l’univers et de l’histoire : l’amour de Dieu, Père, Fils et Esprit Saint. Dieu n’est pas solitude mais communion parfaite.

Pour mieux comprendre la Trinité, il ne nous faut pas seulement les paroles de la Sainte Écriture mais aussi de saintes images. Une image vaut mille mots. Une image m’a aidé à entrer dans le mystère de la Trinité : c’est la fameuse icône de la Trinité, écrite par Roublev. L’icône nous conduit au seuil du mystère de Dieu.

J’ai toujours aimé l’image de Roublev parce qu’elle illustre d’une manière extraordinaire ce qui est au foyer de notre Dieu trinitaire. Le Père regarde amoureusement le Fils; le Fils tourne vers le Père un regard obéissant et l’Esprit Saint est le souffle d’amour entre le Père et le Fils. Nous pourrions dire que la nature de Dieu se révèle dans la dynamique des relations entre les personnes divines. Dans ce dépouillement de soi et dans ce regard tourné vers l’autre se manifeste la transcendance de Dieu.

Les symboles de Roublev

Derrière chacun des trois personnages de l’icône, Roublev a placé un symbole qui aide à le reconnaître. Sur la gauche, la Maison du Père; au centre, un arbre car la croix se transforme en nouvel arbre de vie et, sur la droite, le rocher d’où l’eau jaillit au désert, présage du don de l’Esprit. Le plat qu’Abraham offre à ses hôtes ressemble à la coupe pascale, figure de l’Eucharistie. Pour Roublev, la rencontre entre Abraham et les trois anges révèle Dieu, le conseil divin où il conçoit le dessein du salut. La contemplation de l’icône de la Trinité devient une méditation sur toute l’histoire du salut. Et celle-ci trouve sont achèvement dans le mystère du Père, du Fils et de l’Esprit.

Le Seigneur, un Dieu de miséricorde

Dans la première lecture d’aujourd’hui, tirée du livre de l’Exode (34, 4b-6), Dieu se révèle à Moïse : « YAHVÉ, LE SEIGNEUR, Dieu tendre et miséricordieux… » Dieu nous proclame son nom ! Il le fait en présence de Moïse avec qui il a parlé face à face, comme avec un ami. Il n’y a pas de meilleure façon de nous dévoiler la vérité sur l’identité de Dieu. Dieu a pour nom : Miséricorde, Grâce, Fidélité.

La deuxième lecture du jour, 2 Co 13, 11-14, se termine par les mots : « Que la grâce du Seigneur Jésus Christ, l’amour de Dieu et la communion de l’Esprit Saint soient avec vous tous. » La mention de Jésus Christ, de Dieu et de l’Esprit Saint est plus qu’une simple allusion aux trois personnes du seul Dieu un, que nous cherchons à rencontrer dans la prière. Cette formule plonge sans doute ses racines dans la Tradition de l’Église primitive.

Le premier verset de l’Évangile affirme l’amour de Dieu pour le monde (Jean 3, 16). Celui qui n’aime pas ne connaît pas Dieu car Dieu est amour. Mais nous connaissons Dieu et nous croyons en l’amour de Dieu pour nous. Dieu est amour, et ceux qui demeurent en l’amour demeurent en Dieu, et Dieu demeure en eux. Dieu aime le Fils : « Le Père aime le fils et a tout remis dans sa main » (Jean 3, 35). Dieu aime Israël d’un amour éternel (Jérémie 31, 3). Célébrer la Trinité, c’est être dans « la communion de l’Esprit Saint », état dans lequel nous savons que Dieu nous aime.

Notre Dieu est un Dieu de relations

Notre Dieu déborde de relations, de communication et d’amour pour tous les êtres humains. Ce Dieu nous montre ce qui fait le dynamisme de la vie trinitaire : communication, relations et affection. La qualité de notre vie chrétienne se fonde sur l’imitation de la vie intérieure de la Trinité. La Trinité est le modèle de toute communauté humaine, de la plus simple et la plus élémentaire, la famille, jusqu’à l’Église universelle. Elle nous fait voir comment l’amour crée l’unité à partir de la diversité : unité du projet, de la pensée, de la volonté; diversité des sujets, des caractéristiques et, dans le monde humain, des sexes. Et nous voyons là précisément ce qu’une famille peut apprendre du modèle trinitaire.

Accueillir le mystère chaque jour

En ce dimanche de la Trinité, au lieu d’essayer de résoudre le mystère, demandons-nous si nous savons nous ouvrir au mystère. Et d’abord à notre propre mystère : pourquoi Dieu nous a-t-il créés ? Puis au mystère de ce Dieu qui nous aime, qui veut faire partie de notre vie, vivre dans notre cœur, faire un avec nous. Mystère de Dieu qui nous invite à partager la vie de la Trinité, Père, Fils et Esprit. Mystère d’un Dieu qui nous aime comme une mère et un père aimants, qui donne sa vie pour nous comme le meilleur des amis, qui comble notre cœur tel un amant que rien ne décourage.

Si la Sainte Trinité est un mystère qu’on ne peut prouver à partir de l’Écriture, dans la liturgie nous entrons en contact avec le Père, le Fils et l’Esprit Saint : « La grâce de Jésus notre Seigneur, l’amour de Dieu le Père et la communion de l’Esprit Saint soient toujours avec vous. »

Combien de fois par jour faisons-nous le signe de la croix ? En faisant l’offrande de notre journée le matin, au bénédicité avant de nous mettre à table, à la messe ou avant d’aller dormir. Ce sera en récitant la Liturgie des Heures ou en disant le chapelet. Combien de fois nous signons-nous « Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit » ? Et combien de fois pensons-nous au sens profond de ces paroles et de ce simple geste trinitaires ?

Prenons un moment pour réfléchir à ce que nous faisons en nous marquant du signe de la croix. Qu’est-ce que cela signifie de tracer sur ma personne le signe de l’amour divin qui réunit les trois personnes dans l’unité ? Dieu dit, à la création : « Faisons l’homme à notre image. » Il parlait de lui-même au nous, ce qui sous-entendait sa nature trinitaire, en laquelle nous croyons, nous autres catholiques. Dieu disait aussi que les êtres humains seraient à l’image de sa propre nature. En quoi ma vie reflète-t-elle la communauté d’amour qu’est la Trinité divine ? En quoi suis-je l’image de la nature divine, qui est l’amour même ? La miséricorde, la grâce et la fidélité font-elles partie de mon identité ?

Examiner nos relations

Le Dieu chrétien est un être vivant qui existe en relation intime avec nous. Une des dimensions importantes de notre Dieu trinitaire, c’est la communauté d’amour et la communauté personnelle dont la Sainte Trinité est le modèle par excellence. Pour les chrétiens, la Trinité est le premier symbole de la communauté qui se maintient en contenant en son sein la diversité. Les termes de Père et de Fils renvoient avant tout à une relation et ils nous rappellent que, pour Dieu comme pour nous, qui sommes créés à son image, les relations et la communauté sont fondamentales, constitutives.

Arrêtons-nous aujourd’hui à examiner nos relations. Est-ce que j’aime à la façon de Dieu ? Suis-je prêt/e à donner à ma vie pour ceux et celles que le Seigneur m’a confiés ? Je songe que la communauté et les relations caractérisent la vie même de Dieu et je demande la grâce de m’en faire des priorités et des caractéristiques de mon mode de vie.

Aujourd’hui, je prie Dieu le Père. Je lui demande de m’attirer à lui, de me faire connaître sa sollicitude paternelle. Je médite l’amour de Dieu qui envoie son Fils unique pour que je sois sauvé/e et que je puisse renaître à la vie en devenant son enfant.

Qui est l’Esprit Saint dans ma vie ? Que signifie pour moi la troisième personne de la Trinité et quelle importance est-ce que lui accorde ? M’arrive-t-il de prier l’Esprit Saint ? Aujourd’hui, je vais parler à l’Esprit Saint. Je vais me rappeler les dons que j’ai reçus au baptême et à la confirmation : la sagesse, l’intelligence, le jugement droit, la force, la connaissance, le respect, l’émerveillement et la crainte de Dieu. Je vais lui demander de faire vivre en moi ces dons. Je vais aussi prier l’Esprit de faire abondamment grandir en moi ses fruits d’amour, de joie, de paix, de patience, de bonté, de douceur, de bienveillance, de maîtrise de soi et de fidélité.

Caritas in Veritate

  1. […] La Trinité est unité absolue, car les trois Personnes divines sont relationnalité pure. La transparence réciproque entre les Personnes divines est complète et le lien entre l’une et l’autre est total, parce qu’elles constituent une unité et unicité absolue. Dieu veut nous associer nous aussi à cette réalité de communion: « pour qu’ils soient un comme nous sommes un » (Jn 17, 22). L’Église est signe et instrument de cette unité. Les relations entre les hommes tout au long de l’histoire ne peuvent que tirer avantage de cette référence au divin Modèle. À la lumière de la révélation du mystère de la Trinité, on comprend en particulier que l’ouverture authentique n’implique pas une dispersion centrifuge, mais une compénétration profonde. C’est ce qui apparaît aussi à travers les expériences humaines communes de l’amour et de la vérité. De même que l’amour sacramentel entre les époux les unit spirituellement en « une seule chair » (Gn 2, 24; Mt 19, 5; Ep 5, 31) et de deux qu’ils étaient en fait une unité relationnelle réelle, de manière analogue, la vérité unit les esprits entre eux et les fait penser à l’unisson, en les attirant et en les unissant en elle.

Voir l’Église à travers les lentilles de la Pentecôte

Solennité de la Pentecôte – dimanche 4 juin 2017

Actes 2,1-11
1 Corinthiens 12,3b-7.12-13
Jean 20,19-23

La Pentecôte est le cinquantième jour; elle marque le point de départ de la mission universelle de l’Église, mission qui surmonte les obstacles humains et répond à l’énergie de l’Esprit. Le puissant souffle de Dieu et le feu de la présence de l’Esprit enveloppent le groupe des disciples réunis en prière au Cénacle autour de Marie, Mère du Seigneur.

Le récit de la Pentecôte par Luc dans la première lecture tirée des Actes (2, 1-13) comprend une introduction, un discours attribué à Pierre qui proclame la résurrection de Jésus et son sens messianique (2, 14-36) et la réaction favorable du public (2, 37-41). Les Douze n’auraient pas pu, au début, proclamer publiquement la fonction messianique de Jésus sans encourir immédiatement les représailles des autorités religieuses de Jérusalem, qui avaient provoqué l’exécution de Jésus afin d’étouffer le mouvement d’appui qu’il suscitait.

Le Psaume 104 nous rappelle que l’Esprit Saint, ce souffle de Dieu que reçoivent les chrétiens, est le même Esprit qui soutient le constant renouvellement de toute la création.

La théologie des charismes chez Paul

Dans la deuxième lecture d’aujourd’hui (I Co 12, 3b-7.12-13), saint Paul rappelle aux chrétiens de Corinthe que les différents dons de l’Esprit répondent à un but précis : un service à rendre pour le bien de tous. Ces dons ne sont pas à eux-mêmes leur propre fin. Les chrétiens sont appelés à instaurer une unité qui réunisse en Jésus Christ tous les peuples, toutes les religions et tous les états de vie.

L’activité extatique et charismatique était courante aux premiers temps de l’Église, comme chez d’autres religions anciennes. Mais les Corinthiens semblent avoir développé un respect exagéré pour certains phénomènes, notamment la glossolalie (parler en langues), au détriment du bon ordre de la célébration liturgique. Paul rappelle aux Corinthiens que les phénomènes d’extase doivent être jugés à leurs effets. Le pouvoir de confesser la seigneurie de Jésus ne peut venir que de l’Esprit et il est inconcevable que l’Esprit pousse quelqu’un à maudire le Seigneur. Nous apprenons que tous les charismes ont certains traits communs, malgré leur diversité : ils sont tous des dons (charísmata), des grâces qui nous viennent de l’extérieur; ils sont tous des fonctions, formes de service (diakoníai) qui expriment leur but et leur efficacité; et ils sont tous des activités (energémata) dans lesquelles c’est Dieu qui est à l’œuvre. Paul associe à chacun de ces aspects l’une des entités dont la théologie fera plus tard les personnes de la Trinité : exemple précoce d’ « appropriation ».

L’image du corps (v. 12-26) est introduite pour expliquer la relation entre le Christ et les croyants (v. 12). Paul applique ce modèle à l’Église : par le baptême, tous les fidèles, en dépit de la diversité de leurs origines ethniques ou sociales, sont intégrés à un seul et même organisme. Le texte développe alors le besoin de la diversité des fonctions entre les membres du corps sans que soit menacée leur unité.

Il souffla sur eux

L’Évangile de Jean (19, 20-23) décrit d’une autre façon le don de l’Esprit aux apôtres : Jésus ressuscité souffle sur les apôtres pour leur conférer l’Esprit Saint. La puissance de l’Esprit autorise les apôtres à pardonner les péchés et à les retenir; elle leur en donne même le pouvoir. Jésus envoie officiellement ses apôtres dans le monde entier, de la même façon qu’il a lui-même été envoyé dans le monde par son Père. Le souffle de Jésus sur les apôtres rassemblés au Cénacle rappelle le texte de Genèse 2,6, quand Dieu souffla sur le premier homme pour lui donner la vie; la vie d’Adam lui vint de Dieu, la nouvelle vie spirituelle vient aux disciples de Jésus.

Les lentilles de la Pentecôte

Dans mon travail à la chaîne de télévision Sel et Lumière, au Canada, j’ai dû apprendre rapidement le métier de la télédiffusion et l’abc du cinéma. Un aspect important de la télévision tient au travail compliqué des caméras « en coulisses ». Du gros plan au grand-angle, la prise de vues fait toute la différence pour le tournage et la narration. Si on utilise trop de gros plans, on perd de vue l’ensemble de la scène; si on abuse de l’objectif grand-angle en négligeant les détails, ça ne passe pas à la télé. Une prise de vues efficace devra combiner les plans d’ensemble au grand-angulaire, les plans rapprochés superficiels et les gros plans qui focalisent sur un détail et qui souvent fournissent la profondeur nécessaire pour comprendre l’image comme tout.

J’aimerais proposer ici trois lentilles à travers lesquelles contempler la fête d’aujourd’hui : 1) le grand-angle qui embrasse notre appartenance à l’Église; 2) une lentille intermédiaire qui fixe les idéologies à l’œuvre aujourd’hui dans l’Église et 3) un zoom qui aiguise notre espérance, la grande manifestation de l’Esprit Saint dans l’Église.

« Sentire cum ecclesia »

On voit dans la Pentecôte la naissance de l’Église. Notre consécration baptismale au service du Christ ne peut se séparer d’une consécration au service de l’Église. L’un des grands thèmes de la pensée de saint Ignace de Loyola, c’est son exhortation à sentire cum ecclesia, à « penser avec l’Église ». Sentire cum ecclesia signifie aussi sympathiser avec l’Église et aimer l’Église. La Pentecôte nous invite, encore une fois, à marcher avec l’Église, à respirer avec l’Église, à espérer avec l’Église, à sentir avec l’Église, « sentire cum ecclesia ». Que veut dire l’Église pour moi, personnellement ? Quel est mon rapport personnel à l’Église ? Est-ce que j’aime l’Église ? Est-ce que je me sens aimé/e par l’Église ?

Dépasser l’idéologie

Fondu enchaîné : passons de cette vue panoramique de l’Église à un regard plus rapproché sur notre contexte ecclésial aujourd’hui. À l’heure qu’il est, certains d’entre nous semblent empêtrés dans les conflits idéologiques qui ont suivi le Deuxième Concile du Vatican. Peut-être sommes-nous prisonniers des catégories qui opposent la gauche à la droite; le traditionalisme à l’avant-garde; le masculin au féminin; la hiérarchie à l’autonomie des laïcs; le prophétique au statique. Nos fixations et nos polarisations inter-ecclésiales et intercommunautaires d’un bord à l’autre du spectre ecclésial peuvent nous distraire d’aborder avec la profondeur et le discernement voulus les problèmes qui se posent à nous aujourd’hui. Ce qui en nous n’est pas purifié et transformé, nous le transmettons à la prochaine génération. Quand nous cédons dans le discours ecclésial au cynisme et au désespoir, à la mesquinerie, à l’étroitesse de vues et à la dureté, nous trahissons notre identité la plus profonde de porteurs de joie, d’espérance et de vérité. La joie est-elle présente dans notre témoignage chrétien ? Qu’est-ce qui m’empêche, sur le plan personnel et sur le plan communautaire, de donner un solide et joyeux témoignage sur Jésus Christ, la foi catholique et l’Église ?

L’espérance, manifestation de l’Esprit

Enfin, gros plan sur l’espérance, manifestation authentique de l’Esprit à la Pentecôte. N’est-il pas vrai que, dans l’Église d’aujourd’hui, plusieurs d’entre nous se sentent emportés par une crue soudaine, inattendue, déferlement destructeur et désespérant ? La flamme semble s’être éteinte et notre rayonnement a terriblement diminué. Les médias exercent une forte influence sur la pensée, les attitudes et la foi des gens. La crue éclair tombe sur nous avec une force incroyable. Certains regardent notre situation actuelle d’un œil très pessimiste et sombrent dans le découragement, la dépression, le cynisme même. Peut-être avons-nous choisi de voir les choses à partir des données de la sociologie, de la psychologie, des sondages et des pronostics, des blogues et des messages laconiques de Twitter… et nous prévoyons un avenir inévitable, sombre et consternant, pratiquement déterminé par les forces démographiques, sociales et économiques. Dans l’univers des clips sonores, espérer, c’est généralement se faire croire à soi-même que tout finira par s’arranger. Nous utilisons à la légère les mots « espoir » et « espérer ». Ce n’est pas là l’espérance des chrétiens. Nous devons être des icônes de l’espérance, un peuple animé d’une vision nouvelle, un peuple qui apprend à voir le monde à travers les lentilles du Christ, de l’Esprit et de l’Église.

Signes des temps et signes d’espérance

Le Deuxième Concile du Vatican a incité les chrétiens à lire les signes des temps et, pour le pape Jean XXIII, les signes des temps étaient des signes d’espérance qui nous faisaient entrevoir la présence du Royaume parmi nous. Le Royaume n’est pas de ce monde et on ne peut le situer à tel ou tel endroit mais, quoiqu’encore à venir, il est déjà là, porté par l’Eucharistie qui est le modèle à reproduire dans toute la société. Le Royaume se manifeste à travers les dons de l’Esprit Saint : la sagesse, l’intelligence, le conseil, la force, la connaissance, la piété et la crainte du Seigneur. Et les fruits de l’Esprit rendent le Royaume attrayant et savoureux : l’amour, la joie, la paix, la patience, la bonté, la patience, la douceur, la confiance, la modestie, la continence et la chasteté.

On peut aussi suivre une voie négative et dire où ne se trouve pas le Royaume. Là où il n’y a pas de justice, de paix, de partage, de confiance mutuelle, de pardon, il n’y a pas de Royaume. Là où règnent la rancœur, l’envie, la suspicion, la haine, l’ignorance, l’indifférence, l’impureté, le cynisme, il n’y a pas de Royaume et il n’y a certainement pas de vie.

« Duc in altum ! »

On ne peut peser la vie de foi et jauger la vitalité de l’Église uniquement à parti d’indicateurs démographiques ou sociologiques, de chiffres, de sondages et de statistiques extérieures, si utiles qu’ils soient par ailleurs. Le feu de la Pentecôte nous invite à redécouvrir la profondeur, la beauté et l’ampleur de la mission de l’Église. Ce qu’il faut à ceux et celles qui imaginent et édifient l’Église, c’est de penser grand et de jeter leurs filets au large. « Duc in altum ! » Il nous faut modeler notre vision sur la ferme conviction de la victoire de la Croix et du triomphe de Jésus Christ sur le péché et la mort. Les individus et les communautés qui n’ont pas de vision et une Église dépourvue de mission ressemblent à une personne qui n’aurait ni parents ni amis. À moins de nous dépasser, nous resterons des personnalités incomplètes, immatures. Quand l’Esprit habitera vraiment en nous, nous recevrons la grâce de la créativité, de l’imagination et de l’espérance.

La promesse de la présence de l’Esprit

Quel est le signe le plus profond et le plus sûr de la présence de l’Esprit Saint dans notre monde et dans l’Église aujourd’hui ? Réponse: la joie. Là où se trouve la joie, vous pouvez être sûrs que l’Esprit est pour quelque chose dans ce cadeau précieux. Saint Augustin, le plus grand mélomane chez les Pères de l’Église, évoque en ces termes mémorables l’expérience de cette joie-là :

Quand les gens doivent travailler dur, ils entonnent des chansons dont les paroles expriment leur joie. Mais quand la joie déborde et que les mots ne suffisent plus, ils renoncent à la logique et s’abandonnent à la joie du son. Qu’est-ce que cette jubilation ? Qu’est-ce que ce chant d’exultation ? C’est la mélodie qui signifie que nos cœurs débordent de sentiments qui n’arrivent plus à s’exprimer. Et à qui appartient sûrement toute cette jubilation ? À Dieu, sans doute, lui qui est l’inexprimable : quand les mots ne viennent pas et qu’on ne peut plus se taire, que faire d’autre que de laisser monter vers lui la mélodie ? C’est le chant de l’Esprit Saint.

En cette grande fête de la naissance de l’Église, revoyons toute la réalité de l’Église : du grand-angle de son immensité et de sa beauté passons à un plan rapproché sur son aspect complexe et parfois turbulent et concentrons enfin notre regard sur l’espérance, une des manifestations les plus profondes de l’Esprit vivant dans l’Église. Ce faisant, nous pourrons nous émerveiller encore une fois de la miséricorde et de la générosité de Dieu et rendre grâces au Seigneur qui continue de nous appeler à la fidélité et à la joie.

Viens, Esprit Saint, remplis les cœurs de tes fidèles,
et rallume en eux le feu de ton amour !
Fais de nous les témoins joyeux de ton espérance dans l’Église !
Donne-nous de dépasser les idéologies qui nous divisent et nous aveuglent.
Seigneur, envoie-nous ton Esprit, et renouvelle la face de la terre…
la face de notre Église, la face de nos communautés locales,
renouvelle nos visages et nos cœurs. Amen.