Discours du pape François à l’Université al-Azhar, Le Caire, Égypte

Vous trouverez ci-dessous le texte complet du discours du pape François à l’Université al-Azhar, Le Caire, Égypte:

Al Salamò Alaikum / la paix soit avec vous !

C’est un grand don d’être ici et de commencer en ce lieu ma visite en Égypte, en m’adressant à vous dans le cadre de cette Conférence internationale pour la paix. Je remercie le Grand Imam pour l’avoir conçue et organisée et pour avoir eu l’amabilité de m’inviter. Je voudrais vous proposer quelques pensées, en les tirant de la glorieuse histoire de cette terre, qui au cours des siècles est apparue au monde comme une terre de civilisation et une terre d’alliances.

Terre de civilisation. Depuis l’antiquité, la société apparue sur les rives du Nil a été synonyme de civilisation : en Égypte, la lumière de la connaissance s’est hissée très haut, en faisant germer un patrimoine culturel inestimable, fait de sagesse et de talent, d’acquisitions mathématiques et astronomiques, de formes admirables d’architecture et d’art figuratif. La recherche du savoir et la valeur de l’instruction ont été des choix féconds de développement réalisés par les anciens habitants de cette terre. Ce sont également des choix nécessaires pour l’avenir, des choix de paix et pour la paix, car il n’y aura pas de paix sans une éducation adéquate des jeunes générations. Et il n’y aura pas une éducation adéquate pour les jeunes d’aujourd’hui si la formation offerte ne correspond pas bien à la nature de l’homme, en tant qu’être ouvert et relationnel.

L’éducation devient, en effet, sagesse de vie quand elle est capable de faire jaillir de l’homme, en contact avec Celui qui le transcende et avec ce qui l’entoure, le meilleur de lui-même, en modelant une identité non repliée sur elle-même. La sagesse recherche l’autre, en surmontant la tentation de se raidir et de s’enfermer ; ouverte et en mouvement, humble et en recherche à la fois, elle sait valoriser le passé et le mettre en dialogue avec le présent, sans renoncer à une herméneutique appropriée. Cette sagesse prépare un avenir dans lequel on ne vise pas à se faire prévaloir, mais à faire prévaloir l’autre comme partie intégrante de soi ; elle ne se lasse pas, dans le présent, de repérer des occasions de rencontre et de partage ; elle apprend du passé que du mal n’émane que le mal, et de la violence que la violence, dans une spirale qui finit par emprisonner. Cette sagesse, en rejetant la soif de prévarication, met au centre la dignité de l’homme, précieux aux yeux de Dieu,et une éthique qui soit digne de l’homme, en refusant la peur de l’autre et la crainte de connaître par ces moyens dont le Créateur l’a doté *1.

Justement dans le domaine du dialogue, spécialement interreligieux, nous sommes toujours appelés à marcher ensemble, convaincus que l’avenir de tous dépend aussi de la rencontre entre les religions et les cultures. En ce sens, le travail du Comité mixte pour le Dialogue entre le Conseil Pontifical pour le Dialogue Interreligieux et le Comité d’Al-Azhar pour le Dialogue nous offre un exemple concret et encourageant. Trois orientations fondamentales, si elles sont bien conjuguées, peuvent aider le dialogue : le devoir de l’identité, le courage de l’altérité et la sincérité des intentions. Le devoir d’identité, car on ne peut pas bâtir un vrai dialogue sur l’ambiguïté ou en sacrifiant le bien pour plaire à l’autre ; le courage de l’altérité, car celui qui est différent de moi, culturellement et religieusement, ne doit pas être vu et traité comme un ennemi, mais accueilli comme un compagnon de route, avec la ferme conviction que le bien de chacun réside dans le bien de tous ; la sincérité des intentions, car le dialogue, en tant qu’expression authentique de l’humain, n’est pas une stratégie pour réaliser des objectifs secondaires, mais un chemin de vérité, qui mérite d’être patiemment entrepris pour transformer la compétition en collaboration.

Éduquer à l’ouverture respectueuse et au dialogue sincère avec l’autre, en reconnaissant ses droits et ses libertés fondamentales, spécialement la liberté religieuse, constitue la meilleure voie pour bâtir ensemble l’avenir, pour être des bâtisseurs de civilisation. Car l’unique alternative à la civilisation de la rencontre, c’est la barbarie de la confrontation. Et pour s’opposer vraiment à la barbarie de celui qui souffle sur la haine et incite à la violence, il faut accompagner et faire mûrir des générations qui répondent à la logique incendiaire du mal par la croissance patiente du bien : des jeunes qui, comme des arbres bien plantés, sont enracinés dans le terrain de l’histoire et, grandissant vers le Haut et à côté des autres, transforment chaque jour l’air pollué de la haine en oxygène de la fraternité.

Dans ce défi de civilisation si urgent et passionnant, nous sommes appelés, chrétiens et musulmans, ainsi que tous les croyants, à apporter notre contribution : « nous vivons sous le soleil d’un unique Dieu miséricordieux […] En ce sens, nous pouvons donc nous appeler, les uns les autres, frères et sœurs […], car sans Dieu la vie de l’homme serait comme le ciel sans le soleil » (Jean-Paul II, Discours aux autorités musulmanes, Kaduna (Nigéria), 14 février 1982). Que se lève le soleil d’une fraternité renouvelée au nom de Dieu et que jaillisse de cette terre, embrassée par le soleil, l’aube d’une civilisation de la paix et de la rencontre ! Qu’intercède pour cela saint François d’Assise, qui, il y a huit siècles, est venu en Égypte et a rencontré le Sultan Malik al Kamil !

Terre d’alliances. En Égypte, ne s’est pas levé uniquement le soleil de la sagesse ; la lumière polychromatique des religions a également rayonné sur cette terre : ici, tout au long des siècles, les différences de religion ont constitué « une forme d’enrichissement mutuel au service de l’unique communauté nationale » (Id., Discours lors de la cérémonie d’arrivée, le Caire, 24 février 2000). Des croyances diverses se sont croisées et des cultures variées se sont mélangées, sans se confondre mais en reconnaissant l’importante de l’alliance pour le bien commun. Des alliances de ce genre sont plus que jamais urgentes aujourd’hui. En en parlant, je voudrais utiliser comme symbole le ‘‘Mont de l’Alliance’’ qui se dresse sur cette terre. Le Sinaï nous rappelle avant tout qu’une authentique alliance sur cette terre ne peut se passer du Ciel, que l’humanité ne peut se proposer de jouir de la paix en excluant Dieu de l’horizon, ni ne peut gravir la montagne pour s’emparer de Dieu (cf. Ex 19, 12).

Il s’agit d’un message actuel, face à la persistance d’un danger paradoxal, qui fait que d’une part on tend à reléguer la religion dans la sphère privée, sans la reconnaître comme dimension constitutive de l’être humain et de la société ; d’autre part, on confond, sans distinguer de manière appropriée, la sphère religieuse et la sphère politique. Il existe le risque que la religion en vienne à être absorbée par la gestion des affaires temporelles et à être tentée par les mirages des pouvoirs mondains qui, en réalité, l’instrumentalisent. Dans un monde qui a globalisé beaucoup d’instruments techniques utiles, mais en même temps beaucoup d’indifférence et de négligences, et qui évolue à une vitesse frénétique, difficilement soutenable, on observe la nostalgie des grandes questions de sens, que les religions font émerger et qui suscitent la mémoire des propres origines : la vocation de l’homme, qui n’est pas fait pour s’épuiser dans la précarité des affaires terrestres, mais pour cheminer vers l’Absolu vers lequel il tend. C’est pourquoi, aujourd’hui spécialement, la religion n’est pas un problème mais fait partie de la solution : contre la tentation de s’accommoder à une vie plate, où tout naît et finit ici-bas, elle nous rappelle qu’il faut élever l’âme vers le Haut pour apprendre à construire la cité des hommes.

En ce sens, en tournant encore le regard vers le Mont Sinaï, je voudrais me référer à ces commandements, qui y ont été promulgués, avant d’être écrits sur la pierre2. Au centre des ‘‘dix paroles’’ résonne, adressé aux hommes et aux peuples de tous les temps, le commandement « tu ne tueras pas » (Ex 20, 13). Dieu, qui aime la vie, ne se lasse d’aimer l’homme et c’est pourquoi il l’exhorte à s’opposer à la voie de la violence, comme présupposé fondamental de toute alliance sur la terre. Avant tout et en particulier aujourd’hui, ce sont les religions qui sont appelées à réaliser cet impératif ; tandis que nous nous trouvons dans le besoin urgent de l’Absolu, il est indispensable d’exclure toute absolutisation qui justifie des formes de violence. La violence, en effet, est la négation de toute religiosité authentique.

En tant que responsables religieux, nous sommes donc appelés à démasquer la violence sous les airs d’une présumée sacralité, qui flatte l’absolutisation des égoïsmes au détriment de l’authentique ouverture à l’Absolu. Nous sommes tenus de dénoncer les violations contre la dignité humaine et contre les droits humains, de porter à la lumière les tentatives de justifier toute forme de haine au nom de la religion et de les condamner comme falsification idolâtrique de Dieu : son nom est Saint, il est Dieu de paix, Dieu salam (cf. Discours à la Mosquée Centrale de Koudoukou, Bangui [République centrafricaine], 30 novembre 2015). C’est pourquoi, seule la paix est sainte et aucune violence ne peut être perpétrée au nom de Dieu, parce qu’elle profanerait son Nom.

Ensemble, de ce lieu de rencontre entre Ciel et terre, terre d’alliances entre les peuples et entre les croyants, redisons un ‘‘non’’ fort et clair à toute forme de violence, de vengeance et de haine commises au nom de la religion ou au nom de Dieu. Ensemble, affirmons l’incompatibilité entre violence et foi, entre croire et haïr. Ensemble, déclarons la sacralité de toute vie humaine opposée à toute forme de violence physique, sociale, éducative ou psychologique. La foi qui ne naît pas d’un cœur sincère et d’un amour authentique envers Dieu Miséricordieux est une forme d’adhésion conventionnelle ou sociale qui ne libère pas l’homme mais l’opprime. Disons ensemble : plus l’on grandit dans la foi en Dieu, plus l’on grandit dans l’amour du prochain.

Mais la religion n’est certes pas uniquement appelée à démasquer le mal ; elle a en soi la vocation de promouvoir la paix, aujourd’hui probablement plus que jamais3. Sans céder à des syncrétismes conciliants (Cf. Exhort. ap. Evangelii gaudium, n. 251), notre devoir est de prier les uns pour les autres, demandant à Dieu le don de la paix, de nous rencontrer, de dialoguer et de promouvoir la concorde en esprit de collaboration et d’amitié. En tant que chrétiens, « nous ne pouvons invoquer Dieu, Père de tous les hommes, si nous refusons de nous conduire fraternellement envers certains des hommes créés à l’image de Dieu » (Concile Vatican II, Décl. Nostra aetate, n. 5). En outre, nous reconnaissons que, immergés dans une lutte constante contre le mal qui menace le monde afin qu’il ne soit plus « le lieu d’une réelle fraternité », à ceux qui « croient à la divine charité, [Dieu] apporte ainsi la certitude que la voie de l’amour est ouverte à tous les hommes et que l’effort qui tend à instaurer une fraternité universelle n’est pas vain » (Id., Const. past. Gaudium et spes, nn. 37-38). Au contraire, cet effort est essentiel : il sert à peu de chose ou il ne sert à rien, en effet, de hausser la voix et de courir nous réarmer pour nous protéger : aujourd’hui, il faut des bâtisseurs de paix, non des gens qui provoquent de conflits ; des sapeurs-pompiers et non des pyromanes ; des prédicateurs de réconciliation et non des propagateurs de destruction.

On assiste avec désarroi au fait que, tandis que d’une part on s’éloigne de la réalité des peuples, au nom d’objectifs qui ne respectent personne, de l’autre, par réaction, surgissent des populismes démagogiques, qui certes n’aident pas à consolider la paix et la stabilité : aucune incitation à la violence ne garantira la paix, et toute action unilatérale qui n’engage pas des processus constructifs et partagés est, en réalité, un cadeau aux partisans des radicalismes et de la violence.

Pour prévenir les conflits et édifier la paix, il est fondamental d’œuvrer pour résorber les situations de pauvreté et d’exploitation, là où les extrémismes s’enracinent plus facilement, et bloquer les flux d’argent et d’armes vers ceux qui fomentent la violence. Encore plus à la racine, il faut combattre la prolifération des armes qui, si elles sont fabriquées et vendues, tôt ou tard, seront aussi utilisées. Ce n’est qu’en rendant transparentes les sombres manœuvres qui alimentent le cancer de la guerre qu’on peut en prévenir les causes réelles. Les responsables des nations, des institutions et de l’information sont tous tenus à cet engagement urgent et grave, comme nous, responsables de civilisation, convoqués par Dieu, par l’histoire et par l’avenir, nous sommes tenus d’engager, chacun dans son domaine, des processus de paix, en ne nous soustrayant pas à l’édification de solides bases d’alliance entre les peuples et les États. Je souhaite que cette noble et chère terre d’Égypte, avec l’aide de Dieu, puisse répondre encore à sa vocation de civilisation et d’alliance, en contribuant à développer des processus de paix pour ce peuple bien-aimé et pour la région médio-orientale tout entière.

Al Salamò Alaikum: la paix soit avec vous!

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1 «D’autre part, une éthique de fraternité et de coexistence pacifique entre les personnes et entre les peuples ne peut se fonder sur la logique de la peur, de la violence et de la fermeture, mais sur la responsabilité, sur le respect et sur le dialogue sincère » : La non-violence, style d’une politique pour la paix, Message pour la Journée Mondiale de la Paix 2017, n. 5.

2 «Ils ont été écrits dans la pierre ; mais avant cela, ils ont été écrits dans le cœur de l’homme comme la loi morale universelle, valable en tout temps et en tout lieu. Aujourd’hui comme toujours, les dix Paroles de la Loi fournissent les seules véritables bases pour la vie des personnes, des sociétés et des nations […], elles constituent le seul avenir pour la famille humaine. Elles sauvent l’humanité des forces destructrices de l’égoïsme, de la haine et du mensonge. Elles mettent en évidence les faux dieux qui maintiennent les hommes dans l’esclavage : l’amour de soi jusqu’au refus de Dieu, l’avidité pour le pouvoir et le plaisir qui bouleverse l’ordre de la justice et dégrade notre dignité humaine et celle de notre prochain ». Id., Homélie lors de la célébration de la Parole au Mont Sinaï, Monastère de Sainte Catherine, 26 février 2000.

3 «Peut-être, plus que jamais dans l’histoire de l’humanité, le lien intrinsèque entre une attitude authentiquement religieuse et le grand bien de la foi est-il devenu évident pour tous » (Jean-Paul II, Discours aux Représentants des Églises chrétiennes et des Communautés ecclésiales et des religions mondiales, Assise, 27 octobre 1986, Insegnamenti IX, 2 (1986), p. 1268.

[00618-FR.01] [Texte original: Italien]

Conférence de Mgr Philippe Bordeyne lors de la Conférence sur la paix, Le Caire

Le rôle de l’éducation dans la lutte contre la violence
prononcée lors de la « Conférence internationale sur la paix »
Université al-Alzhar, Le Caire, Égypte
par
Mgr Philippe Bordeyne, recteur de l’Institut Catholique de Paris

            Devant la montée de l’extrémisme, on note avec raison le rôle aggravant des conditions sociales insatisfaisantes, de la marginalisation de certains jeunes, de leur exclusion des circuits de l’emploi et de l’activité économique. Les situations d’injustice engendrent la révolte, elle-même devenant la proie d’idéologies qui prônent la violence. Je voudrais rappeler dans cette communication que parmi les situations d’injustice, il en est une qui menace plus encore la paix mondiale : ce sont les inégalités dans l’accès à l’éducation. Dans la mesure où elles privent certains jeunes et certains adultes des capacités de penser le monde et de prendre en mains leur destin, ces inégalités blessent la dignité humaine en son cœur. Or, il faut bien le reconnaître, nos sociétés souffrent d’une difficulté persistante à inclure tous les jeunes dans des processus éducatifs longs et structurants. Tandis que les guerres aggravent cette situation, il faut bien reconnaître que, même dans les pays riches et en paix, trop de jeunes restent aujourd’hui à l’écart des institutions éducatives, soit parce qu’ils n’y ont pas accès pour des raisons économiques ou culturelles, soit parce qu’ils sont engloutis dans la spirale de l’échec scolaire, soit parce que l’école et l’université hésitent sur les orientations d’une éducation morale de la jeunesse. La mise en avant du pluralisme des valeurs masque parfois une incertitude coupable vis-à-vis des principes fondamentaux de l’éducation. N’étant ni sociologue, ni politiste, je ne ferai pas ici l’état des lieux de la planète. Mais, en tant que théologien spécialiste des questions éthiques, je développerai trois axes que j’estime prioritaires pour offrir une éducation morale apte à servir une paix mondiale durable. Les éducateurs ne sauraient se limiter à invoquer des lois dont les jeunes ont parfois du mal à reconnaître le bien-fondé. Il leur faut aussi oser enseigner comment l’être humain lutte contre la violence et mobiliser à bon escient les ressources religieuses.

  • Éduquer à reconnaître la voix de la conscience

La conscience est un don de Dieu, le Tout-puissant et Miséricordieux. Ce cadeau insigne est toutefois soumis à des influences externes qu’il est nécessaire de prendre en compte si l’on veut éduquer en profondeur. Permettez-moi de citer l’un de mes prédécesseurs qui fut recteur de l’Institut Catholique de Paris de 1981 à 1985, le Cardinal Pierre Eyt : « Il n’y a pas de conscience qui ne passe par une maïeutique, un cheminement, un parcours, bref une “gradualité” suscitée par les événements, les rencontres, les choix antérieurs, les conditions d’âge et de responsabilité, tous facteurs inhérents à la croissance de chaque personne, sans oublier que celle-ci appartient toujours à un milieu déterminé et qu’elle se situe dans un contexte culturel donné. »[1] Les familles, les institutions religieuses, mais aussi l’école et l’université ont donc pour responsabilité de travailler sur les différents facteurs qui permettent à la conscience morale de mûrir et de s’orienter de manière droite. À la base de la dignité de la conscience, il y a sa capacité à connaître le bien et à le distinguer du mal, ce que les théologiens de l’Antiquité nommèrent la syndérèse. Notre monde fait aujourd’hui l’amère découverte que, lorsque s’installent les idoles du pouvoir et de l’argent, cette faculté fondamentale de l’être humain peut être pervertie en sa racine.

En tant que président d’une université catholique, je m’efforce d’œuvrer pour que soient enseignées les Humanités classiques et contemporaines. En effet, à la différence des messages numériques qui simplifient la réalité à outrance, la fréquentation longue et bienveillante des littératures du monde donne accès au trésor de la conscience humaine dans la diversité des cultures. Le défi est aujourd’hui de promouvoir chez les jeunes une appréhension de l’humanité dans son unité et dans sa diversité. Moyennant une initiation qui permet de déchiffrer le langage spécifique des arts et de la littérature, la beauté est porteuse de l’universel humain tel qu’il s’offre à découvrir dans les cultures singulières.

Les artistes les plus inspirés sont particulièrement sensibles au drame de la chute. Depuis toujours, en effet, l’homme a été tenté par le mal et la violence, et il le sera jusqu’à la fin des temps. La révolte contre ce qui défigure l’être humain est une trace, en chacun de nous, de la dignité de la conscience. Dans un ouvrage posthume publié par sa fille, le prix Nobel de littérature Albert Camus met en scène le scandale que suscite chez un jeune homme du nom de Cormery, l’atroce mutilation des soldats pendant la guerre du Maroc en 1905. Alors que son camarade estime qu’un « homme doit tout se permettre », Cormery réplique avec force : « Non, un homme ça s’empêche. Voilà ce qu’est un homme. »[2] Oui, l’éducation a pour mission essentielle de permettre aux jeunes, à travers la fréquentation des grandes œuvres de culture, de se forger une conscience capable de dénoncer le mal et la violence, qui sont une injure à la nature humaine.

  • Éduquer à exercer le recul critique de la raison

Le rôle spécifique des humanités nous rappelle que la sensibilité contribue à la formation de la conscience. Le philosophe Jacques Maritain a mis en évidence l’ancrage expérimental et sensoriel des concepts moraux, à commencer par le concept du bien[3]. Il reste que la tâche fondamentale de l’éducation consiste à aller plus loin, en favorisant le recul critique que permet l’exercice de la raison. Si tout être humain est doté de la raison, celle-ci reste une potentialité dont l’usage correct appelle le concours de ceux qui ont fait l’effort de parcourir les vastes allées de la rationalité, et qui ont appris à reconnaître que la raison est mise en œuvre de manière différenciée dans la pluralité des champs du savoir. Ainsi, le raisonnement mathématique a ses lois propres, que l’architecte doit maîtriser mais qui ne lui suffisent pas à exercer son art. Quant au jugement pratique, il fait appel à des règles de droit et de justice qui s’appuient elles-mêmes sur une appréciation commune de la dignité humaine et d’un vivre ensemble orienté vers la paix. La diversité des registres impliqués dans l’exercice de la raison appelle l’humilité et la disponibilité à se former tout au long de la vie. C’est pourquoi l’éducation suppose l’apprentissage du dialogue et de l’écoute mutuelle, mais aussi du courage permettant à chacun d’affirmer les convictions acquises dans une écoute attentive de la voix de la conscience.

Le dialogue entre les générations est ici essentiel. La jeunesse est rapide et fougueuse, elle a une soif de radicalité qu’il convient d’accueillir pour qu’elle ne dérive pas vers la radicalisation qui est refus de la différence. Nos sociétés sont aujourd’hui mises au défi d’écouter davantage les aspirations de la jeunesse. Réciproquement, les générations plus âgées ont le devoir de ne pas exploiter cette soif de radicalité en l’utilisant à des fins inavouables. Pour ce faire, il convient de s’appuyer sur le goût de la jeunesse et sur son aptitude à entrer dans une réflexion critique, à condition qu’elle y soit initiée avec patience. Les jeunes ont besoin de lieux d’expression et de dialogue où ils puissent être respectés dans leurs convictions tout en étant alertés sur les limites d’une réflexion encore en genèse. Enfin, le dialogue intergénérationnel permet d’accueillir la sensibilité de la jeunesse à ce qui change. L’esprit critique des jeunes nous rappelle que les principes et les lois ne sont pas des données immuables. Les textes fondateurs doivent être resitués dans leur contexte historique pour être correctement compris. La tâche de leur interprétation est sans cesse à reprendre, car l’être humain est un être historique et de nouveaux problèmes surgissent dans le cours du temps. C’est précisément la noblesse de la raison que de s’attacher à les résoudre.

  • Eduquer à lutter contre le mal

Il reste que le problème du mal et de la violence est structurel, même s’il prend des formes différentes à travers l’histoire. La lutte contre le mal suppose donc un véritable travail d’intelligibilité : comment le mal vient-il à l’idée et par quels mécanismes passe-t-on de l’imagination à l’acte ? quels sont les ressorts de la violence collective ? Tout comme les philosophes, les éducateurs ont pour mission de penser le mal et pas seulement le bien[4]. D’une part, il existe des conceptions erronées du bien, qu’il faut pouvoir critiquer en montrant que le mal peut se présenter sous le couvert du bien[5]. Il en va ainsi de toute forme de violence exercée sous couvert de la religion, et de toute forme de discrimination exercée entre les citoyens, comme l’a exprimé avec une grande clarté Son Eminence le cheikh Ahmed Al-Tayeb, grand imam d’Al-azhar. D’autre part, même si l’horreur ne se compare pas, l’analyse rigoureuse du mal limite les réactions en chaîne qu’il est susceptible de déclencher. La réflexion collective et l’argumentation entretiennent la capacité qu’a l’homme de dépasser le mal qui l’empoisonne.

Dès l’école primaire, les maîtres ont pour tâche, souvent harassante, de contraindre les enfants à bannir la violence verbale et corporelle, à apprendre le respect mutuel et la maîtrise des pulsions. Mais cette éducation ne porterait pas de fruits durables si elle cherchait à s’imposer dans le seul rapport de force. Dès l’école primaire, les éducateurs ont pour tâche d’expliquer pourquoi le bien est plus désirable que le mal, et de quelle manière le mal peut séduire l’être humain en s’appuyant sur les passions les plus viles. Cette mission d’éducation de la liberté doit se poursuivre à l’école secondaire et à l’université, et imprégner tous les secteurs de la vie sociale. Elle est également un aspect essentiel de la responsabilité des gouvernants vis-à-vis des peuples.

Les philosophes et les théologiens s’accordent pour dire que la lutte contre le mal requiert à la fois le support de la réflexion critique et la pratique répétée d’un certain nombre d’exercices qui engagent le corps et l’esprit. En effet les passions, qu’elles soient bonnes ou mauvaises, appellent l’être humain à travailler les relations avec autrui pour qu’elles soient durablement porteuses de concorde et de paix. Les vertus s’acquièrent dans l’exercice du bien, à force de répétition et de patience. Il est besoin aussi de former des éducateurs capables de corriger les erreurs des plus jeunes, avec netteté et bienveillance, mais sans jamais les décourager. En effet, la vertu la plus haute et la plus estimable de l’éducateur est l’espérance. Les théologiens la nomment vertu théologale, car elle vient de Dieu et conduit l’être humain vers Dieu. Le poète Charles Péguy la désigna comme « la petite espérance »[6], car elle est une vertu discrète, parfois oubliée, mais témoigne de l’esprit d’enfance qui anime les saints. Il n’y a pas d’éducation morale sans l’espérance que le monde plus juste auquel nous travaillons est vraiment susceptible d’advenir.

Pour toutes ces raisons, la construction de la paix à l’échelle mondiale doit s’attacher sans faiblesse à garantir l’accès de tous à l’instruction. Une éducation digne de ce nom élève l’homme et lui permet de se dépasser avec l’aide de Dieu. L’éducation ancre dans le cœur humain le désir de la paix et l’engagement à surmonter la violence.

[1] Mgr Pierre Eyt, « La “loi de gradualité” et la formation des consciences : À la mémoire de Philippe Delhaye », Documents Épiscopat, n° 17, décembre 1991.
[2] Albert Camus, Le premier homme, Gallimard-Folio, 1994, p. 78.
[3] « Les hommes ont l’idée, la notion universelle ou intelligible de bien, mais qui d’abord, au plan expérimental, connote une expérience sensorielle. » (Jacques Maritain, Neuf leçons sur les notions premières de la philosophie morale, Paris, Téqui, 1951, p. 26-29.)
[4] Susan Neiman, Evil in Modern Thought: An Alternative History of Philosophy, Princeton, Princeton University Press, 2002, p. 5.
[5] S’appuyant sur Aristote, saint Thomas d’Aquin affirme que l’être humain est orienté vers le bien comme sa finalité propre. Dès lors, le mal provient souvent de ce que le mal est pris, par erreur, pour un bien.
[6] Charles Péguy, Le Porche du mystère de la deuxième vertu [1911], Paris, Gallimard, 1986, p. 24.

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Église en sortie 17 novembre 2016

Cette semaine à Église en sortie, nous recevons Laure Marais qui nous parle des Éditions Saint-Joseph et de la publication religieuse à l’aire des nouvelles technologies. L’abbé Claude Paradis nous offre sa troisième chronique des actualités de la rue. Et on s’entretient avec le père Assomptionniste Gaston Ndaleghana Mumbere avec qui nous discutons  de son livre intitulé : La cloche ne sonnera plus à l’église de Butembo-Beni  publié aux éditions Saint-Joseph.

 

Vidéo des intentions du pape François pour le mois de novembre: l’accueil des réfugiés

2016-11-04 Radio Vatican

La Vidéo du Pape François pour le mois de novembre 2016 porte sur l’accueil des réfugiés, avec cette intention : «Pour que les pays, qui accueillent des réfugiés et déplacés en très grand nombre, soient soutenus dans leur effort de solidarité.»

«Un pays peut-il affronter tout seul les difficultés provoquées par l’émigration forcée ?

Nous devons passer de l’indifférence et de la peur à l’acceptation de l’autre.

Car cet autre pourrait être toi. Ou moi…

Rejoins-moi dans cet appel :

Pour que les pays, qui accueillent des réfugiés et déplacés en très grand nombre, soient soutenus dans leur effort de solidarité.»

(CV)

Témoignage de Rand Mittri, 26 ans d’Alep en Syrie lors de la Veillée de prière avec le pape François

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Je m’appelle Rand Mittri. J’ai 26 ans et je viens d’Alep, en Syrie. Comme vous le savez peut-être, notre ville a été détruite, ruinée et brisée. Le sens de notre vie a été anéanti. Nous sommes la ville oubliée.

Cela peut être difficile pour une grande partie d’entre vous de comprendre l’étendue de ce qui se passe maintenant dans mon pays bien-aimé, en Syrie. Il va m’être très difficile de vous donner une image de la vie pleine de douleur en quelques phrases, mais je vais partager avec vous quelques aspects de notre réalité.

Chaque jour, nous vivons entourés de la mort. Mais comme vous, le matin, nous fermons la porte quand nous allons au travail ou à l’école. C’est à ce moment que nous sommes pris par la peur de ne pas pouvoir rentrer pour retrouver nos maisons et nos familles. Peut-être serons- nous tués ce jour. Peut-être nos familles ne seront plus en vie. C’est un sentiment dur et douloureux de savoir que tu es entouré de la mort et de la tuerie, et qu’il n’y a pas de possibilité de s’enfuir : il n’y a personne pour t’aider.

Est-il possible que ce soit la fin et que nous soyons nés pour mourir en souffrance ? Ou bien sommes-nous nés pour vivre, pour vivre la vie le plus pleinement possible ? Mon expérience de cette guerre a été rude et difficile. Mais tout ça a fait que j’ai mûri et j’ai grandi avant mon âge, que je vois les choses d’une perspective différente.

Je travaille dans le centre Don Bosco à Alep. Notre centre reçoit plus de 700 jeunes hommes et femmes qui s’y rendent en espérant de voir un sourire ou entendre un mot d’encouragement. Ils recherchent aussi quelque chose qui manque dans leurs vies : de vrais soins humanitaires. Mais il est très difficile pour moi de donner de la joie et de la foi aux autres quand moi-même je manque de ces choses dans ma vie.

A travers ma maigre expérience de vie, j’ai appris que ma foi en Jésus Christ l’emporte sur les circonstances de la vie. La vérité n’est pas conditionnée par une vie en paix, exempté de souffrance. De plus en plus je crois que Dieu existe malgré toute notre douleur. Je crois que parfois, à travers notre douleur, Il nous enseigne le vrai sens de l’amour. Ma foi en Jésus Christ est la raison de ma joie et de mon espoir. Personne ne sera jamais capable de me voler cette vraie joie.

Je vous remercie tous et je vous demande sincèrement de prier pour mon pays bien-aimé, la Syrie.

Trad. : Alicja Slowik