Suivre Jésus, c’est accepter la souffrance et la croix

Vingt-deuxième dimanche du temps ordinaire, Année A – 3 septembre 2017

Jérémie 20,7-9
Romains 12,1-2
Matthieu 16,21-27

L’Évangile d’aujourd’hui, Matthieu 1, 21-27, nous présente la première annonce de la passion de Jésus. La scène suit le récit rapporté en Marc 8,31-33 et vient corriger une conception de la mission messianique qui ne serait que glorieuse et triomphale. Le récit que donne Matthieu de la première annonce de la passion aborde les souffrances du Fils de l’Homme. Dans le texte grec du Nouveau Testament, la formulation de Matthieu est presque identique au fragment pré-paulinien du kérygme qu’on trouve en 1 Co 15,4 et au texte d’Osée 6,2, dans lequel plusieurs voient la référence vétérotestamentaire à la confession de la résurrection de Jésus le troisième jour.

En ajoutant les mots « à partir de ce moment » (16,21), Matthieu souligne que la révélation faite par Jésus de la souffrance et de la mort qui l’attendent ouvre une nouvelle étape de l’évangile. Tout de suite après la confession de Pierre à Césarée de Philippe, Jésus « commença à montrer à ses disciples qu’il lui fallait partir pour Jérusalem, souffrir beaucoup de la part des anciens, des chefs des prêtres et des scribes, être tué et, le troisième jour, ressusciter » (16,21). On nous dit qu’en réponse à la déclaration de Jésus, Pierre le prit à part et se mit à lui faire des reproches. « Dieu t’en garde, Seigneur ! Cela ne t’arrivera pas. » « Mais lui, se retournant, dit à Pierre : Passe derrière moi, Satan, tu es un obstacle sur ma route, tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes » (v. 22-23).

Le refus de Pierre

Le refus qu’oppose Pierre à la souffrance et à la mort annoncées (v. 22-23) est interprété comme une tentative satanique pour détourner Jésus de la mission que Dieu lui a confiée, et les paroles adressées au disciple rappellent la réponse de Jésus au diable dans le récit des tentations (Mt 4,10: « Retire-toi, Satan ! »). L’objectif satanique est souligné par les mots que Matthieu ajoute à sa source marcienne : « tu es un obstacle sur ma route ». Le vrai disciple doit être prêt à suivre Jésus et même à donner sa vie pour lui; cela lui sera rendu au jugement dernier (v. 24-28)

Qu’est-ce qui se cache derrière le refus de Pierre d’accepter la souffrance et la mort de Jésus ? Pierre exprime le désarroi et la consternation des autres apôtres à qui Jésus vient d’annoncer sa souffrance et sa mort imminentes. « Non, Seigneur, c’est pas possible ! C’est pas juste ! » Pareille réaction reflète l’incapacité de Pierre et la nôtre à comprendre le mystère de Dieu à l’œuvre en Jésus et dans nos vies. Pierre et les autres sont placés devant la dure réalité des desseins de Dieu, qui sont complètement inacceptables du point de vue de la logique humaine. Subir de grandes souffrances de la part des autorités religieuses, être chargé de la croix, être exécuté – est-ce que tout cela fait partie du contrat, du projet Jésus ? N’y a-t-il pas d’incitatifs ou d’avantages sociaux ? Est-ce qu’il ne vaudrait pas mieux biffer du contrat la croix et la souffrance ? Est-ce vraiment nécessaire ? Quand il raconte des choses pareilles, n’est-il pas en proie à une forme quelconque de dépression ?

De « rocher » à « scandale »

La semaine dernière encore, à Césarée de Philippe, Pierre était qualifié de « rocher ». Il se fait maintenant traiter de « scandalon », de pierre d’achoppement ! Jésus rappelle à Pierre qu’il ne comprend rien de la réalité et du mystère du dessein de Dieu sur lui et sur nous !

Jésus dit à ses disciples que s’ils veulent marcher à sa suite, ils doivent se renier, prendre leur croix et le suivre. Qu’est-ce qu’on veut dire quand on parle de « se renier » ? Renier quelqu’un (v. 24), c’est le désavouer et se renier soi-même, c’est cesser de faire de soi-même le centre de son existence. Songez un peu à Pierre qui en viendra un jour à renier son ami et Seigneur : « Je ne le connais pas ! ». Même chose pour nous. Me renier, c’est ne plus me connaître; je ne tiens plus compte de ma propre vie. Je ne suis plus le centre de mon univers. Mais l’action ne s’arrête pas là : toute la force de cette injonction repose en fait sur l’invitation que lance Jésus : « Suis-moi. » Tout ce qui précède et tout ce qui suit, ce ne sont que les conditions indispensables pour aimer Jésus et rester avec lui, et pour continuer de rester avec lui.

Suivre Jésus

L’enseignement que donne Jésus au petit groupe des Douze peut se résumer comme suit : « quiconque a accepté l’appel personnel à me suivre doit m’accepter comme je suis. » Suivre Jésus, c’est accepter la souffrance et la croix ! Le signe du Messie va devenir celui de ses disciples ! Ils doivent se mettre derrière lui et le suivre dans sa montée vers Jérusalem.

Ce qui donne tout son sens à la croix, c’est de la porter derrière Jésus, non pas dans un itinéraire de solitude angoissée, d’errance ou de rébellion désespérée, mais bien plutôt dans un cheminement soutenu et alimenté par la présence du Seigneur. Jésus nous demande d’avoir le courage de choisir une vie semblable à la sienne. Ceux et celles qui veulent suivre Jésus ne peuvent éviter la souffrance. Les voies de Dieu ne sont pas les nôtres – aujourd’hui, nous sommes invités à conformer nos voies à celles de Dieu.

Discerner la volonté de Dieu

Puisque le Christ marque la fin de la loi mosaïque comme premier point de repère pour le peuple de Dieu, l’apôtre Paul explique dans sa lettre aux Romains (12, 1-2) comment peuvent fonctionner les chrétiens, à la lumière du don de la justification par la foi, dans leurs relations entre eux et avec l’État. La loi mosaïque contenait des dispositions détaillées sur les sacrifices et d’autres observances cultuelles. L’évangile, par contre, invite les croyants à présenter leur propre vie en sacrifice vivant (12,1). Au lieu d’être contraints par des maximes légales précises, les chrétiens sont libérés : ils doivent faire preuve de bon jugement quand se présentent les multiples décisions de toutes sortes qu’impose la vie quotidienne. Paul invite les chrétiens à « se transformer en renouvelant leur façon de penser pour savoir reconnaître quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bon, ce qui est capable de lui plaire, ce qui est parfait » (v. 2).

Saisir le mystère du Christ

Dans son homélie à la messe de clôture de la Journée mondiale de la Jeunesse, à l’aéroport militaire des Cuatro Vientos près de Madrid, en Espagne, le dimanche 21 août 2011, le pape Benoît XVI a parlé de notre foi en Jésus Christ.

La foi va au-delà des simples données empiriques ou historiques ; elle est la capacité de saisir le mystère de la personne du Christ dans sa profondeur. Mais, la foi n’est pas le fruit de l’effort de l’homme, de sa raison, mais elle est un don de Dieu : « Heureux es-tu, Simon fils de Yonas : ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais mon Père qui est aux cieux ». Elle a son origine dans l’initiative de Dieu, qui nous dévoile son intimité et nous invite à participer à sa vie divine même. La foi ne fournit pas seulement des informations sur l’identité du Christ, mais elle suppose une relation personnelle avec Lui, l’adhésion de toute la personne, avec son intelligence, sa volonté et ses sentiments, à la manifestation que Dieu fait de lui-même. Ainsi, la demande de Jésus : « Et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? », pousse en fin de compte les disciples à prendre une décision personnelle par rapport à Lui. La foi et la suite (sequela) du Christ sont étroitement liées. Et, comme elle suppose suivre le Maître, la foi doit se consolider et croître, devenir profonde et mûre, à mesure qu’elle s’intensifie et que se fortifie la relation avec Jésus, l’intimité avec Lui. Même Pierre et les autres apôtres ont eu à avancer sur cette voie, jusqu’à ce que leur rencontre avec le Seigneur ressuscité leur ouvre les yeux sur une foi plénière.

Chers jeunes, aujourd’hui, le Christ vous pose également la même demande qu’il a faite aux apôtres : « Et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? » Répondez-lui avec générosité et courage comme il convient à un cœur jeune tel que le vôtre. Dites-lui : Jésus, je sais que tu es le Fils de Dieu, que tu as donné ta vie pour moi. Je veux te suivre avec fidélité et me laisser guider par ta parole. Tu me connais et tu m’aimes. J’ai confiance en toi et je remets ma vie entre tes mains. Je veux que tu sois la force qui me soutienne, la joie qui ne me quitte jamais.

La mission fondamentale de l’Église

Continuons de lire les Lineamenta (document préparatoire) du Synode des évêques sur la Nouvelle Évangélisation. Les deux paragraphes que voici sont tirés de la section 10, intitulée « Première évangélisation, sollicitude pastorale, nouvelle évangélisation » ; ils prolongent naturellement notre réflexion sur l’Évangile d’aujourd’hui.

La nouvelle évangélisation est le nom qui est donné à cette nouvelle attention de l’Église à sa mission fondamentale, à son identité et à sa raison d’être. Aussi est-elle une réalité qui ne touche pas seulement des régions bien définies ; elle est le chemin qui permet d’expliquer et de traduire dans la pratique l’héritage apostolique dans notre temps, et pour notre temps. Avec le programme de la nouvelle évangélisation, l’Église veut introduire son thème le plus originel et spécifique dans le monde contemporain et dans la discussion actuelle: l’annonce du Royaume de Dieu, qui a commencé en Jésus-Christ. Aucune situation ecclésiale ne peut se sentir exclue d’un tel programme: les Églises chrétiennes d’ancienne fondation, avec le problème de l’abandon pratique de la foi chez nombre de personnes; et les Églises nouvelles, aux prises avec des itinéraires d’inculturation qui exigent d’être vérifiés en permanence pour parvenir non seulement à introduire l’Évangile – qui purifie et élève ces cultures – mais surtout à les ouvrir à sa nouveauté. De façon plus générale, toutes les communautés chrétiennes, engagées dans la pratique d’une pastorale qui semble toujours plus difficile à gérer et court le risque de devenir une routine peu capable de communiquer les raisons pour lesquelles elle est née.

Nouvelle évangélisation signifie alors mission ; elle demande d’être capable de repartir, de dépasser les frontières, d’élargir les horizons. La nouvelle évangélisation est le contraire de se suffire à soi-même et du repli sur soi, de la mentalité du statu quo et d’une conception pastorale selon laquelle il suffit de faire comme on a toujours fait. Aujourd’hui, le « business as usual » ne suffit plus. Comme certaines Églises locales se sont engagées à l’affirmer, il est temps que l’Église appelle ses communautés chrétiennes à une conversion pastorale au sens missionnaire de leur action et de leurs structures.

Questions pour la réflexion cette semaine

1) Quels sont les principaux obstacles à surmonter et les efforts les plus difficiles à faire pour poser la question de Dieu dans le monde d’aujourd’hui ? Le fait de poser cette question donne-t-il des fruits ?

2) Ai-je déjà « fait des reproches » au Seigneur pour un résultat ou pour une situation auxquels je ne m’attendais pas ? Au bout du compte, qu’ai-je appris de cette expérience ? M’a-t-elle fait grandir ?

3) Est-ce que mes attentes face à l’identité de Jésus et à ce qu’il veut de moi m’amènent à me refermer et à résister à tout ce qui déborde de leurs limites ? Comment est-ce que je me fais une idée du Christ et de sa volonté ? Sur quoi se fonde mon idée : sur les vérités transmises par l’Église catholique ou sur autre chose ?

4) M’arrive-t-il de faire des sacrifices pour ma foi, pour ma famille, pour les autres ? Est-ce que je les fais à contrecœur ou dans une attitude de joie ?

« Verso l’Alto » par le Bienheureux Pier Giorgio Frassati

Le 4 juillet est la fête (mémoire) du Bienheureux Pier Giorgio Frassati. Le texte qui suit est l’homélie du Père Thomas Rosica csb. telle que prononcée le lundi 14 juillet 2008 à l’occasion des Journées Mondiales de la Jeunesse de Sydney. Elle fut prononcée durant la vigile de prière et d’adoration eucharistique où était présent le corps de Pier Giorgio Frassati dans la cathédrale St. Mary’s de Sydney en Australie.

Comme à Sydney, la dépouille de Pier Giorgio Frassati a été transportée de Turin à Rio de Janeiro pour les JMJs au Brésil.

« Chers amis,

Chères Wanda et Giovanna,

Nièces du bienheureux Pier Giorgio Frassati.

Quel honneur et quel privilège d’être avec vous ici ce soir à la cathédrale St. Mary de Sydney en Australie ! Conduits par un groupe de jeunes canadiens de CCO (Catholic Christian Outreach), l’un des mouvements étudiants catholiques les plus remarquables de notre nation, nous nous sommes rassemblés pour adorer Jésus, don de Dieu pour la vie du monde. Des jeunes du monde entier viennent aussi ici pour prier autour de la dépouille mortelle du bienheureux Pier Giorgio Frassati au cours des Journées mondiales de la jeunesse 2008.

Nous venons d’entendre quel est le projet pour le christianisme dans ce magnifique texte des Béatitudes de l’Évangile de Matthieu (5, 1-12). Les Béatitudes dans le sermon du Christ sur la montagne sont une recette pour la sainteté extrême. Chaque crise que l’Église affronte, chaque crise à laquelle le monde doit faire face, est une crise de la sainteté, est une crise de saints.

S’il y a une époque où les jeunes hommes et femmes ont besoin d’authentiques héros, c’est la nôtre. L’Église croit que les saints et les bienheureux, leurs prières et leurs vies, sont pour les personnes sur la terre; que la sainteté, comme un honneur terrestre n’est pas convoitée par les saints et les bienheureux eux-mêmes.

Qu’est-ce qui fait que le bienheureux Pier Giorgio Frassati est si unique et si spécial ? Il est né en 1901, au tournant du siècle dernier à Turin, en Italie. Le 4 juillet 2008 a marqué le 83ème anniversaire de l’entrée de Pier Giorgio Frassati dans la vie éternelle. Athlétique, plein de vie, toujours entouré d’amis qu’il inspirait par sa vie, Pier Giorgio n’a pas choisi de devenir prêtre ou religieux, préférant donner témoignage à l’évangile comme laïc. Il n’a jamais fondé un ordre religieux ou initié un nouveau mouvement ecclésial. Il n’a pas dirigé d’armée et n’a jamais été élu à un poste public. La mort est venue avant qu’il ait pu recevoir son diplôme universitaire. (Le diplôme lui a été remis à titre posthume en 2001). Il n’a jamais eu la chance de commencer une carrière ; en fait, il n’avait pas même découvert ce que sa vocation pouvait être. C’était simplement un jeune homme amoureux de sa famille et de ses amis, amoureux des montagnes et de la mer, mais surtout amoureux de Dieu. [Read more…]

Voir l’Église à travers les lentilles de la Pentecôte

Solennité de la Pentecôte – dimanche 4 juin 2017

Actes 2,1-11
1 Corinthiens 12,3b-7.12-13
Jean 20,19-23

La Pentecôte est le cinquantième jour; elle marque le point de départ de la mission universelle de l’Église, mission qui surmonte les obstacles humains et répond à l’énergie de l’Esprit. Le puissant souffle de Dieu et le feu de la présence de l’Esprit enveloppent le groupe des disciples réunis en prière au Cénacle autour de Marie, Mère du Seigneur.

Le récit de la Pentecôte par Luc dans la première lecture tirée des Actes (2, 1-13) comprend une introduction, un discours attribué à Pierre qui proclame la résurrection de Jésus et son sens messianique (2, 14-36) et la réaction favorable du public (2, 37-41). Les Douze n’auraient pas pu, au début, proclamer publiquement la fonction messianique de Jésus sans encourir immédiatement les représailles des autorités religieuses de Jérusalem, qui avaient provoqué l’exécution de Jésus afin d’étouffer le mouvement d’appui qu’il suscitait.

Le Psaume 104 nous rappelle que l’Esprit Saint, ce souffle de Dieu que reçoivent les chrétiens, est le même Esprit qui soutient le constant renouvellement de toute la création.

La théologie des charismes chez Paul

Dans la deuxième lecture d’aujourd’hui (I Co 12, 3b-7.12-13), saint Paul rappelle aux chrétiens de Corinthe que les différents dons de l’Esprit répondent à un but précis : un service à rendre pour le bien de tous. Ces dons ne sont pas à eux-mêmes leur propre fin. Les chrétiens sont appelés à instaurer une unité qui réunisse en Jésus Christ tous les peuples, toutes les religions et tous les états de vie.

L’activité extatique et charismatique était courante aux premiers temps de l’Église, comme chez d’autres religions anciennes. Mais les Corinthiens semblent avoir développé un respect exagéré pour certains phénomènes, notamment la glossolalie (parler en langues), au détriment du bon ordre de la célébration liturgique. Paul rappelle aux Corinthiens que les phénomènes d’extase doivent être jugés à leurs effets. Le pouvoir de confesser la seigneurie de Jésus ne peut venir que de l’Esprit et il est inconcevable que l’Esprit pousse quelqu’un à maudire le Seigneur. Nous apprenons que tous les charismes ont certains traits communs, malgré leur diversité : ils sont tous des dons (charísmata), des grâces qui nous viennent de l’extérieur; ils sont tous des fonctions, formes de service (diakoníai) qui expriment leur but et leur efficacité; et ils sont tous des activités (energémata) dans lesquelles c’est Dieu qui est à l’œuvre. Paul associe à chacun de ces aspects l’une des entités dont la théologie fera plus tard les personnes de la Trinité : exemple précoce d’ « appropriation ».

L’image du corps (v. 12-26) est introduite pour expliquer la relation entre le Christ et les croyants (v. 12). Paul applique ce modèle à l’Église : par le baptême, tous les fidèles, en dépit de la diversité de leurs origines ethniques ou sociales, sont intégrés à un seul et même organisme. Le texte développe alors le besoin de la diversité des fonctions entre les membres du corps sans que soit menacée leur unité.

Il souffla sur eux

L’Évangile de Jean (19, 20-23) décrit d’une autre façon le don de l’Esprit aux apôtres : Jésus ressuscité souffle sur les apôtres pour leur conférer l’Esprit Saint. La puissance de l’Esprit autorise les apôtres à pardonner les péchés et à les retenir; elle leur en donne même le pouvoir. Jésus envoie officiellement ses apôtres dans le monde entier, de la même façon qu’il a lui-même été envoyé dans le monde par son Père. Le souffle de Jésus sur les apôtres rassemblés au Cénacle rappelle le texte de Genèse 2,6, quand Dieu souffla sur le premier homme pour lui donner la vie; la vie d’Adam lui vint de Dieu, la nouvelle vie spirituelle vient aux disciples de Jésus.

Les lentilles de la Pentecôte

Dans mon travail à la chaîne de télévision Sel et Lumière, au Canada, j’ai dû apprendre rapidement le métier de la télédiffusion et l’abc du cinéma. Un aspect important de la télévision tient au travail compliqué des caméras « en coulisses ». Du gros plan au grand-angle, la prise de vues fait toute la différence pour le tournage et la narration. Si on utilise trop de gros plans, on perd de vue l’ensemble de la scène; si on abuse de l’objectif grand-angle en négligeant les détails, ça ne passe pas à la télé. Une prise de vues efficace devra combiner les plans d’ensemble au grand-angulaire, les plans rapprochés superficiels et les gros plans qui focalisent sur un détail et qui souvent fournissent la profondeur nécessaire pour comprendre l’image comme tout.

J’aimerais proposer ici trois lentilles à travers lesquelles contempler la fête d’aujourd’hui : 1) le grand-angle qui embrasse notre appartenance à l’Église; 2) une lentille intermédiaire qui fixe les idéologies à l’œuvre aujourd’hui dans l’Église et 3) un zoom qui aiguise notre espérance, la grande manifestation de l’Esprit Saint dans l’Église.

« Sentire cum ecclesia »

On voit dans la Pentecôte la naissance de l’Église. Notre consécration baptismale au service du Christ ne peut se séparer d’une consécration au service de l’Église. L’un des grands thèmes de la pensée de saint Ignace de Loyola, c’est son exhortation à sentire cum ecclesia, à « penser avec l’Église ». Sentire cum ecclesia signifie aussi sympathiser avec l’Église et aimer l’Église. La Pentecôte nous invite, encore une fois, à marcher avec l’Église, à respirer avec l’Église, à espérer avec l’Église, à sentir avec l’Église, « sentire cum ecclesia ». Que veut dire l’Église pour moi, personnellement ? Quel est mon rapport personnel à l’Église ? Est-ce que j’aime l’Église ? Est-ce que je me sens aimé/e par l’Église ?

Dépasser l’idéologie

Fondu enchaîné : passons de cette vue panoramique de l’Église à un regard plus rapproché sur notre contexte ecclésial aujourd’hui. À l’heure qu’il est, certains d’entre nous semblent empêtrés dans les conflits idéologiques qui ont suivi le Deuxième Concile du Vatican. Peut-être sommes-nous prisonniers des catégories qui opposent la gauche à la droite; le traditionalisme à l’avant-garde; le masculin au féminin; la hiérarchie à l’autonomie des laïcs; le prophétique au statique. Nos fixations et nos polarisations inter-ecclésiales et intercommunautaires d’un bord à l’autre du spectre ecclésial peuvent nous distraire d’aborder avec la profondeur et le discernement voulus les problèmes qui se posent à nous aujourd’hui. Ce qui en nous n’est pas purifié et transformé, nous le transmettons à la prochaine génération. Quand nous cédons dans le discours ecclésial au cynisme et au désespoir, à la mesquinerie, à l’étroitesse de vues et à la dureté, nous trahissons notre identité la plus profonde de porteurs de joie, d’espérance et de vérité. La joie est-elle présente dans notre témoignage chrétien ? Qu’est-ce qui m’empêche, sur le plan personnel et sur le plan communautaire, de donner un solide et joyeux témoignage sur Jésus Christ, la foi catholique et l’Église ?

L’espérance, manifestation de l’Esprit

Enfin, gros plan sur l’espérance, manifestation authentique de l’Esprit à la Pentecôte. N’est-il pas vrai que, dans l’Église d’aujourd’hui, plusieurs d’entre nous se sentent emportés par une crue soudaine, inattendue, déferlement destructeur et désespérant ? La flamme semble s’être éteinte et notre rayonnement a terriblement diminué. Les médias exercent une forte influence sur la pensée, les attitudes et la foi des gens. La crue éclair tombe sur nous avec une force incroyable. Certains regardent notre situation actuelle d’un œil très pessimiste et sombrent dans le découragement, la dépression, le cynisme même. Peut-être avons-nous choisi de voir les choses à partir des données de la sociologie, de la psychologie, des sondages et des pronostics, des blogues et des messages laconiques de Twitter… et nous prévoyons un avenir inévitable, sombre et consternant, pratiquement déterminé par les forces démographiques, sociales et économiques. Dans l’univers des clips sonores, espérer, c’est généralement se faire croire à soi-même que tout finira par s’arranger. Nous utilisons à la légère les mots « espoir » et « espérer ». Ce n’est pas là l’espérance des chrétiens. Nous devons être des icônes de l’espérance, un peuple animé d’une vision nouvelle, un peuple qui apprend à voir le monde à travers les lentilles du Christ, de l’Esprit et de l’Église.

Signes des temps et signes d’espérance

Le Deuxième Concile du Vatican a incité les chrétiens à lire les signes des temps et, pour le pape Jean XXIII, les signes des temps étaient des signes d’espérance qui nous faisaient entrevoir la présence du Royaume parmi nous. Le Royaume n’est pas de ce monde et on ne peut le situer à tel ou tel endroit mais, quoiqu’encore à venir, il est déjà là, porté par l’Eucharistie qui est le modèle à reproduire dans toute la société. Le Royaume se manifeste à travers les dons de l’Esprit Saint : la sagesse, l’intelligence, le conseil, la force, la connaissance, la piété et la crainte du Seigneur. Et les fruits de l’Esprit rendent le Royaume attrayant et savoureux : l’amour, la joie, la paix, la patience, la bonté, la patience, la douceur, la confiance, la modestie, la continence et la chasteté.

On peut aussi suivre une voie négative et dire où ne se trouve pas le Royaume. Là où il n’y a pas de justice, de paix, de partage, de confiance mutuelle, de pardon, il n’y a pas de Royaume. Là où règnent la rancœur, l’envie, la suspicion, la haine, l’ignorance, l’indifférence, l’impureté, le cynisme, il n’y a pas de Royaume et il n’y a certainement pas de vie.

« Duc in altum ! »

On ne peut peser la vie de foi et jauger la vitalité de l’Église uniquement à parti d’indicateurs démographiques ou sociologiques, de chiffres, de sondages et de statistiques extérieures, si utiles qu’ils soient par ailleurs. Le feu de la Pentecôte nous invite à redécouvrir la profondeur, la beauté et l’ampleur de la mission de l’Église. Ce qu’il faut à ceux et celles qui imaginent et édifient l’Église, c’est de penser grand et de jeter leurs filets au large. « Duc in altum ! » Il nous faut modeler notre vision sur la ferme conviction de la victoire de la Croix et du triomphe de Jésus Christ sur le péché et la mort. Les individus et les communautés qui n’ont pas de vision et une Église dépourvue de mission ressemblent à une personne qui n’aurait ni parents ni amis. À moins de nous dépasser, nous resterons des personnalités incomplètes, immatures. Quand l’Esprit habitera vraiment en nous, nous recevrons la grâce de la créativité, de l’imagination et de l’espérance.

La promesse de la présence de l’Esprit

Quel est le signe le plus profond et le plus sûr de la présence de l’Esprit Saint dans notre monde et dans l’Église aujourd’hui ? Réponse: la joie. Là où se trouve la joie, vous pouvez être sûrs que l’Esprit est pour quelque chose dans ce cadeau précieux. Saint Augustin, le plus grand mélomane chez les Pères de l’Église, évoque en ces termes mémorables l’expérience de cette joie-là :

Quand les gens doivent travailler dur, ils entonnent des chansons dont les paroles expriment leur joie. Mais quand la joie déborde et que les mots ne suffisent plus, ils renoncent à la logique et s’abandonnent à la joie du son. Qu’est-ce que cette jubilation ? Qu’est-ce que ce chant d’exultation ? C’est la mélodie qui signifie que nos cœurs débordent de sentiments qui n’arrivent plus à s’exprimer. Et à qui appartient sûrement toute cette jubilation ? À Dieu, sans doute, lui qui est l’inexprimable : quand les mots ne viennent pas et qu’on ne peut plus se taire, que faire d’autre que de laisser monter vers lui la mélodie ? C’est le chant de l’Esprit Saint.

En cette grande fête de la naissance de l’Église, revoyons toute la réalité de l’Église : du grand-angle de son immensité et de sa beauté passons à un plan rapproché sur son aspect complexe et parfois turbulent et concentrons enfin notre regard sur l’espérance, une des manifestations les plus profondes de l’Esprit vivant dans l’Église. Ce faisant, nous pourrons nous émerveiller encore une fois de la miséricorde et de la générosité de Dieu et rendre grâces au Seigneur qui continue de nous appeler à la fidélité et à la joie.

Viens, Esprit Saint, remplis les cœurs de tes fidèles,
et rallume en eux le feu de ton amour !
Fais de nous les témoins joyeux de ton espérance dans l’Église !
Donne-nous de dépasser les idéologies qui nous divisent et nous aveuglent.
Seigneur, envoie-nous ton Esprit, et renouvelle la face de la terre…
la face de notre Église, la face de nos communautés locales,
renouvelle nos visages et nos cœurs. Amen.

Le Défenseur nous donne une raison d’espérer

Sixième dimanche de Pâques, Année A – 21 mai 2017

Actes 8,5-8.14-17
1 Pierre 3,15-18
Jean 14,15-21

Les six premiers chapitres des Actes racontent l’histoire de la fondation et de la construction de l’Église à Jérusalem. Dans la première lecture d’aujourd’hui (Actes 8, 5-8.14-17) et de nouveau en Actes 10, 44-48 comme en Actes 19, 1-6, Luc distingue entre le baptême au nom du Seigneur Jésus et la réception de l’Esprit. Chaque fois, l’Esprit est conféré grâce à l’intervention de l’un des Douze (Pierre et Jean) ou de leur représentant (Paul). C’est très probablement une façon pour Luc de décrire le rôle de l’Église dans l’effusion de l’Esprit. Ailleurs dans les Actes, le baptême et l’Esprit sont associés de manière plus étroite (Actes 1,5; 11,16).

Que pouvons-nous apprendre de cette expérience ? Les écrits de Luc dans les Actes des Apôtres indiquent clairement que le don de l’Esprit n’est pas un privilège individuel. Et que la proclamation des Écritures n’est pas un processus purement cérébral qui serait affaire de théorie et d’intelligence. Il s’agit bien plutôt d’un processus qui exige une connaissance expérientielle de Jésus de Nazareth, le crucifié et le ressuscité. Aucun obstacle apparent – défaut physique, origine ethnique ou distance géographique – ne peut empêcher quelqu’un d’avoir accès à l’appel salvifique de la bonne nouvelle. Dieu travaille à accomplir ses objectifs quant au rayonnement de la mission de l’église (Luc 24,47; Actes 1,8). Le Seigneur Jésus jette les yeux sur des témoins potentiels et fait tout ce qu’il peut pour les former, les habiliter et les lancer sur les routes de la Parole.

Reconnaissez dans vos cœurs la sainteté du Christ, le Seigneur

La deuxième lecture d’aujourd’hui, tirée de la Première Lettre de Pierre (3, 15-18), nous rappelle que la souffrance et la mort du Christ, lui qui est le juste, a sauvé les coupables (1 Pierre 3, 18) ; par sa résurrection il a reçu la vie nouvelle dans l’Esprit et il la communique aux croyants par le bain baptismal qui purifie leur conscience du péché. De même que la famille de Noé fut sauvée par l’eau, ainsi les chrétiens sont-ils sauvés par les eaux du baptême (1 Pierre 3, 19-22). Aussi n’ont-ils pas à partager la crainte des pécheurs ; ils devraient plutôt se réjouir dans la souffrance à cause de leur espérance dans le Christ. Leur innocence confond leurs accusateurs (1 Pierre 3, 13-16 ; cf. Matthieu 10, 28 ; Romains 8, 35-39).

Deux mille ans plus tard, les paroles que Pierre adresse à l’Église primitive continuent de retentir en nous avec force (1 Pierre 15s) :

C’est le Seigneur, le Christ, que vous devez reconnaître dans vos cœurs comme le seul saint. Vous devez toujours être prêts à vous expliquer devant tous ceux qui vous demandent de rendre compte de l’espérance qui est en vous ; mais faites-le avec douceur et respect. Ayez une conscience droite, pour faire honte à vos adversaires au moment même où ils calomnient la vie droite que vous menez dans le Christ.

Quelle est la raison de notre espérance ? Permettez-moi de rappeler ici ce que disait le pape Benoît XVI dans son homélie pour la Solennité des saints Pierre et Paul, à Rome, le 29 juin 2009 :

Très brièvement, je voudrais encore rappeler l’attention sur deux autres affirmations de la Première Lettre de saint Pierre, qui nous concerne tout particulièrement, à notre époque. Il y a tout d’abord la phrase aujourd’hui nouvellement découverte, sur la base de laquelle les théologiens médiévaux comprirent leur tâche, leur tâche de théologiens: « Sanctifiez dans vos cœurs le Seigneur Jésus Christ, toujours prêts à la défense contre quiconque vous demande raison de l’espérance qui est en vous » (Ac 3, 15). La foi chrétienne est espérance. Elle ouvre la voie vers l’avenir. Et elle est une espérance qui est raisonnable ; une espérance dont nous pouvons et nous devons exposer la raison. La foi provient de la Raison éternelle qui est entrée dans notre monde et nous a montré le vrai Dieu. Elle va au-delà de la capacité propre de notre raison, tout comme l’amour voit davantage que la simple intelligence. Mais la foi parle à la raison et dans la confrontation dialectique, elle peut tenir tête à la raison. Elle ne la contredit pas mais elle va de pair avec elle et, dans le même temps, conduit au-delà d’elle – elle introduit dans la Raison plus grande de Dieu.

En tant que pasteurs de notre temps, nous avons le devoir de comprendre nous les premiers la raison de la foi. Le devoir de ne pas la laisser demeurer simplement une tradition, mais de la reconnaître comme une réponse à nos questions. La foi exige notre participation rationnelle, qui s’approfondit et se purifie dans un partage d’amour. Cela fait partie de nos devoirs en tant que pasteurs que de pénétrer la foi avec la pensée pour être en mesure de montrer la raison de notre espérance dans le débat de notre temps.

Le nouveau défenseur parmi nous

Dans l’Évangile de Jean, le deuil est palpable chez les apôtres au moment où Jésus se prépare à les quitter. Pierre lui demande : « Seigneur, où vas-tu ? » (Jean 13, 36) puis « Seigneur, pourquoi ne puis-je pas te suivre maintenant ? » (Jean 13, 37). C’est à ces questions poignantes que Jésus répond : « Si vous m’aimez, vous resterez fidèles à mes commandements. Moi, je prierai le Père, et il vous donnera un autre Défenseur qui sera pour toujours avec vous » (Jean 14, 15). Et Jésus présente alors le nouveau Défenseur (Paraclet) comme l’Esprit de vérité, méconnu du monde mais présence permanente chez les disciples (Jean 14, 17). Voilà bien le fondement de notre confiance en la direction de l’Esprit.

Le mot grec « paraclet » provient du langage juridique et désigne un avocat, le procureur de la défense. On pourrait aussi traduire le porte-parole, le médiateur, l’intercesseur, celui qui console et réconforte, encore qu’aucune de ces expressions n’exprime tout ce que Jean veut dire. Le Paraclet chez Jean est un maître, un témoin de Jésus, et en même temps le procureur de la poursuite contre le monde; le mot lui sert à désigner celui qui assure la présence continue sur terre du Jésus qui est retourné au Père.

Jésus est le premier défenseur (paraclet) ; voyez 1 Jean 2,1, où Jésus plaide notre cause en intercédant pour nous au ciel. La venue du Paraclet dans la communauté chrétienne signale le début d’une mission mondiale qui poussera les premiers chrétiens à franchir les frontières de leur monde. Si Jésus était le Défenseur pendant qu’il était sur terre, l’Esprit est maintenant un nouveau Défenseur, la présence de Jésus jusqu’à son retour. Ce Défenseur n’est pas un étranger mais plutôt la garantie de la fidélité à Jésus : « le Défenseur, l’Esprit Saint que le Père enverra en mon nom, lui, vous enseignera tout, et il vous fera souvenir de tout ce que je vous ai dit » (Jean 14, 26). Et Jésus répète que le Défenseur va témoigner en son nom et mettre les disciples en mesure de témoigner, eux aussi. Pour situer ces passages, il faut se rappeler l’incertitude et la peur des disciples au début du livre des Actes. Avec la venue de l’Esprit, les disciples reçoivent la lumière et l’audace de témoigner avec clarté et avec courage.

Échapper au piège du passé

Le Défenseur ne sera pas seulement l’assurance de la fidélité et la source d’une proclamation audacieuse mais aussi le guide vers un avenir encore obscur : « J’aurais encore beaucoup de choses à vous dire, mais pour l’instant vous n’avez pas la force de les porter. Quand il viendra, lui, l’Esprit de vérité, il vous guidera vers la vérité tout entière. En effet, ce qu’il dira ne viendra pas de lui-même : il redira tout ce qu’il aura entendu ; et ce qui va venir, il vous le fera connaître » (Jean 16, 12-13). Cette assurance de la présence et de la direction de l’Esprit permet aux disciples d’avancer vers l’avenir, d’affronter de nouveaux défis et de le faire avec créativité. Les disciples authentiques, fidèles à la personne et au message de Jésus, ne se laissent pas prendre au piège du passé. C’est l’Esprit qui rend possible la flexibilité, l’apprivoisement, l’adaptation, c’est lui qui permet à la nouveauté d’émerger, toujours dans un contexte de fidélité.

L’Esprit est notre guide, notre conseiller, la source de notre confiance et de notre sens de l’orientation. C’est l’Esprit qui garde l’espérance vivante dans nos cœurs alors que nous aspirons à la plénitude de la présence et de l’amour de Dieu. L’assurance de la présence et de la direction de l’Esprit nous donne les moyens, à nous, Ses disciples, d’avancer vers l’avenir et de relever de nouveaux défis avec créativité. Le disciple est fidèle à la personne et au message de Jésus sans tomber pas dans le piège du passé. C’est l’Esprit qui rend possible la flexibilité, l’apprivoisement, l’adaptation, c’est lui qui permet à la nouveauté d’émerger dans un contexte de fidélité. Les écrits de Luc dans les Actes des Apôtres montrent clairement que l’Esprit n’est pas un privilège individuel.

La mémoire vivante de l’Église

Ce nouveau Défenseur n’est pas simplement un porteur de procuration, envoyé remplacer le Seigneur en son absence : au contraire, il assure sa présence et celle du Père. Ils vont « venir chez » celui ou celle qui reste fidèle à la parole de Jésus, et ils vont faire chez lui/elle leur demeure. Mais pas chez les autres – ceux qui n’aiment pas le Seigneur et ne gardent pas sa parole. Le Paraclet demeure en quiconque aime Jésus et garde ses commandements ; sa présence échappe donc à la limite du temps (Jean 14, 15-17). Le Paraclet est tout aussi présent chez les disciples modernes de Jésus qu’il l’était dans la première génération chrétienne. Personne ne doit penser que Jésus a abandonné son Église aujourd’hui. Jésus continue de nous envoyer l’Esprit de Dieu, l’Esprit de vérité. L’Évangile nous dit que « celui que le Père enverra nous enseignera tout et nous fera souvenir de tout ce que Jésus nous a dit » (v. 26). Ce souvenir, ce rappel à la mémoire se trouve admirablement exprimé dans la nouvelle formulation qu’emploie le Catéchisme de l’Église catholique pour décrire le travail du Défenseur, « L’Esprit Saint est la mémoire vivante de l’Église » (n° 1099) :

La venue du Paraclet signale le début d’une vision mondiale qui pousse les premiers chrétiens à dépasser leurs frontières géographiques. Comme chrétiennes et chrétiens, la personne de Jésus Christ est notre « point de départ », notre espérance et notre but. Le Christ demande à l’Église de « faire des disciples de toutes les nations » (Matthieu 28, 19). Pour guider le travail de l’Église dans cette mission, le Christ envoie l’Esprit Saint au milieu de nous. Jésus présente le nouveau Défenseur comme « l’Esprit de vérité », méconnu du monde mais présence constante parmi les disciples (Jean 14, 17). Tel est bien le fondement de notre confiance en la direction de l’Esprit. Jésus a été le Défenseur pendant qu’il était sur terre avec les disciples. L’Esprit Saint est un nouveau Défenseur, la présence de Jésus qui guide l’Église jusqu’à son retour. Ce Défenseur n’est pas un étranger, mais bien la garantie de la fidélité à Jésus : « le Défenseur, l’Esprit Saint que le Père enverra en mon nom vous enseignera tout et vous fera souvenir de tout ce que je vous ai dit » (Jean 14, 26).

Le maître d’œuvre et sa communauté de pierres vivantes

Cinquième dimanche de Pâques, Année A – 14 mai 2017

Actes 6,1-7
1 Pierre 2,4-9
Jean 14,1-12

Le mystère de notre union spirituelle au Christ est au cœur de la liturgie du Cinquième Dimanche de Pâques, cette année. Dans la première lecture, tirée des Actes des Apôtres (6, 1-7), nous voyons que la première communauté apostolique a eu tôt fait de distinguer entre diverses charges et responsabilités.

Les Hellénistes, aux versets 1-7, ne sont pas nécessairement des Juifs de la diaspora mais plus probablement des Juifs palestiniens qui ne parlaient que le grec. Les Hébraïsants sont des Juifs qui parlaient hébreu ou araméen et peut-être aussi le grec. Les deux groupes font partie de la communauté chrétienne juive de Jérusalem. Le conflit entre eux entraîne une restructuration qui a pour but de mieux répondre aux besoins de la communauté.

Le service de la Parole

La fonction essentielle des Douze (v. 2-4) est le « service de la Parole », ce qui comprend l’élaboration du kérygme par la formulation des enseignements de Jésus. Au verset 2, nous lisons : « il n’est pas normal que nous délaissions la parole de Dieu pour le service des repas ». Certains commentateurs de l’Écriture pensent qu’il ne s’agit pas ici de servir à table mais plutôt de tenir les livres où l’on inscrivait les distributions de nourriture aux membres nécessiteux de la communauté. À l’invitation des Apôtres, les disciples choisissent sept hommes : « Étienne, homme rempli de foi et d’Esprit Saint, Philippe, Procore, Nicanor, Timon, Parménas et Nicolas. On les présenta aux Apôtres et ceux-ci, après avoir prié, leur imposèrent les mains. » (v. 5-6).

Tout cet épisode a pour but de présenter Étienne comme une figure éminente de la communauté avant que son long discours et son martyre ne soient racontés en Actes 7. Une fois qu’Étienne et les autres ont été choisis, on ne les présente jamais dans l’exercice de la tâche qui leur a été confiée (v. 2-3). Deux d’entre eux, Étienne et Philippe, apparaissent plutôt comme des prédicateurs du message chrétien. Étienne est le plus représentatif du groupe des sept. Notre tradition voit dans cette équipe l’origine du futur ministère des « diacres », mais il faut se rappeler que cette distinction ministérielle ne se trouve pas dans les Actes des Apôtres.

N’oublions pas qu’en plus du service caritatif, Étienne exerçait une fonction d’évangélisation chez les siens – dits « Hellénistes ». Luc insiste sur le fait qu’Étienne, « plein de la grâce et de la puissance de Dieu » (v. 8), présente au nom de Jésus une nouvelle interprétation de Moïse et de la Loi même de Dieu. Étienne relit l’Ancien testament à la lumière de la proclamation de la mort et de la résurrection du Christ.

Une des grandes leçons que nous pouvons tirer du témoignage d’Étienne, c’est que les œuvres caritatives ne doivent jamais être coupées de la proclamation audacieuse, explicite et courageuse de la foi. Il ne fait aucun doute qu’Étienne fut bien l’un des sept à qui on avait confié les œuvres de charité. Mais il n’était pas possible de séparer la foi de la charité. C’est ainsi que, dans la charité, il proclama le Christ crucifié et qu’il le fit jusqu’au martyre. La charité et la proclamation de la foi vont de pair.

Le Christ pierre angulaire

La deuxième lecture d’aujourd’hui est tirée de la Première Épître de Pierre (2, 4-9) et nous présente l’image frappante du Christ pierre angulaire, fondation de l’édifice spirituel qu’est la communauté chrétienne (v. 5). Pour les non-croyants, le Christ est un obstacle, une pierre d’achoppement qui va les faire tomber (v. 8). Le Christ qui est « la pierre vivante » du « Temple spirituel » va nous transformer en « pierres vivantes » (v. 5). Chaque fois que nous nous rassemblons en Église, en tant que communauté croyante, en tant que « pierres vivantes » de l’édifice de Dieu, nous sommes appelés à être le vrai « temple spirituel » dont le Seigneur est la « pierre angulaire » et où sont offertes « les offrandes spirituelles que Dieu pourra accepter » (v. 6).

Une communauté de pierres vivantes

Je me rappelle ma première visite sur le site de Capharnaüm, sur la rive nord-occidentale de la Mer de Galilée, en 1988. J’avais la chance d’être guidé ce jour-là par un de mes maîtres et de mes grands amis, feu le Père Carroll Stuhlmueller, prêtre passionniste qui enseignait à la Catholic Theological Union de Chicago. Le Père Stuhlmueller nous donna d’abord un cours formidable sur les discours du « pain de vie » dans les ruines de la synagogue du troisième siècle, au centre de la ville. Puis il nous conduisit à travers les rues étroites de ce qui était la base principale de Jésus en Galilée en nous faisant remarquer comment les maisons de la ville étaient construites en petites pierres noirâtres. Il semble qu’on n’utilisait pas de mortier pour faire tenir ces pierres. Il expliqua à notre petit groupe que ces pierres étaient appelées « pierres vivantes ». On les frottait les unes sur les autres jusqu’à ce qu’elles s’emboîtent parfaitement. C’est une image que je n’ai jamais oubliée. J’ai toujours trouvé qu’il y a là une illustration tout à fait parlante de ce qu’est l’Église aujourd’hui : une communauté de pierres vivantes où les frictions trop fréquentes servent à tenir ensemble tout l’édifice. Ce n’est que lorsque nous nous frottons les uns aux autres ou que nous sommes contraints de le faire, que nous apprenons ce qu’est la vraie charité, la vraie communauté. Alors seulement nous sommes en mesure de grandir, de changer et de nous emboîter les uns dans les autres pour former une structure solide, résistante et durable à long terme.

Le grand projet de construction de Jésus

Dans la deuxième lecture, Pierre exhorte : « Soyez les pierres vivantes qui servent à construire le Temple spirituel, et vous serez le sacerdoce saint ». Très bien, nous nous offrons nous-mêmes à Dieu comme pierres vivantes, mais qu’est-ce au juste que cet édifice spirituel qu’on est en train de construire ? Voici qui nous amène à l’Évangile d’aujourd’hui (Jean 14,1-12). L’Évangile de Jean nous présente l’autre demeure : en fait, il s’agit d’un grand édifice où on ne manque pas de places. N’est-il pas naturel de supposer que « la maison de mon Père » désigne le ciel, et que les nombreuses places qui s’y trouvent sont celles qui nous attendent quand nous passerons de cette vie dans l’autre ? C’est là une belle interprétation de ce passage, tout à fait valable, et nous devrions la laisser pénétrer notre cœur, en particulier aux heures solitaires et douloureuses qui suivent la perte d’un être cher. Mais il ne faut pas restreindre l’application de ce texte aux seuls moments de deuil.

Jésus ne s’inquiète pas seulement de l’autre vie mais aussi de l’ici et maintenant. Quand Jésus, à la dernière Cène, parle à ses disciples de « nombreuses demeures », il leur parle aussi du moment présent. Les disciples et l’Église primitive avaient besoin de s’entendre dire qu’ils seraient en mesure de remplir leur mission et de s’acquitter de leur ministère même après que Jésus fut remonté auprès du Père. Jésus leur dit : « que votre cœur ne se trouble pas… dans la maison de mon Père il y a plusieurs demeures. » Pas une seule, plusieurs ! Le Seigneur nous précède, il est allé nous préparer plusieurs places, même pour ceux et celles qui sont « en dehors » de la communauté de l’Église. À son heure, Jésus est allé préparer de la place pour tout le monde, en particulier pour ceux et celles à qui personne d’autre ne fait de place. Le grand projet de Jésus, c’est d’édifier une demeure avec quantité de pièces en fonction de la diversité du peuple de Dieu. Et ce vaste bâtiment compte plusieurs demeures faites de pierres vivantes.

L’annonce de son départ

À diverses reprises pendant le temps pascal, Jésus nous annonce son départ : son ascension et son retour au Père. Rappelons ces différentes occasions. D’abord à la dernière Cène : « Jésus, sachant que son heure était venue de passer de ce monde vers le Père… sachant que le Père lui avait tout remis entre les mains et qu’il était venu de Dieu et qu’il s’en allait vers Dieu… » (Jean 13,1-3). Jésus pensait à sa mort prochaine mais il voyait aussi plus loin et ces paroles font allusion à son départ imminent, à son retour au Père par l’ascension au ciel : « Mais maintenant je m’en vais vers celui qui m’a envoyé » (Jean 16,5); « je vais vers le Père et vous ne me verrez plus » (Jean 16,10). Sur le coup, les disciples ne pouvaient comprendre pleinement ce que Jésus avait en tête, d’autant plus d’ailleurs qu’il leur parlait de façon mystérieuse : « je m’en vais et je reviendrai vers vous »; puis il ajouta: « si vous m’aimiez, vous vous réjouiriez de ce que je vais vers le Père, parce que le Père est plus grand que moi » (Jean 14,28). Après sa résurrection, les disciples verraient dans ces paroles la prophétie de son ascension.

La question que Thomas pose à Jésus, « Seigneur, nous ne savons même pas où tu vas, comment pourrions-nous savoir le chemin ? » exprime l’inquiétude de tout être humain qui prend conscience de la responsabilité que constitue la vie que Dieu nous donne si généreusement, qui regarde en face la nécessité de donner une orientation et un sens à ce qu’il fait. Quand Jésus se présente comme « la voie », le terme désigne aussi le christianisme (Actes 9,2; 19,9.23; 22,4; 24,14.22). Dans l’Église primitive, on connaissait les chrétiens sous le nom de disciples de la Voie.

Le défi de la transmission de la foi aujourd’hui

À la lumière de la richesse des textes d’aujourd’hui, j’aimerais attirer l’attention sur un autre passage du Document préparatoire au prochain Synode des évêques sur « la nouvelle évangélisation pour la transmission de la foi chrétienne », qu’on appelle les Lineamenta. Le Synode se tiendra au Vatican, en octobre 2012. Ce passage porte sur « les fruits de la transmission de la foi » (#17) :

Le but de tout le processus de transmission de la foi est l’édification de l’Église en tant que communauté des témoins de l’Évangile. Le Pape Paul VI affirme: « Communauté de croyants, communauté de l’espérance vécue et communiquée, communauté d’amour fraternel, elle a besoin d’écouter sans cesse ce qu’elle doit croire, ses raisons d’espérer, le commandement nouveau de l’amour. Peuple de Dieu immergé dans le monde, et souvent tenté par les idoles, elle a toujours besoin d’entendre proclamer les grandes œuvres de Dieu qui l’ont convertie au Seigneur, d’être à nouveau convoquée par lui et réunie. Cela veut dire, en un mot, qu’elle a toujours besoin d’être évangélisée, si elle veut garder fraîcheur, élan et force pour annoncer l’Évangile. »

Les fruits que ce processus ininterrompu d’évangélisation engendre dans l’Église comme signe de la force vivifiante de l’Évangile prennent forme dans la confrontation avec les défis de notre temps. Il est nécessaire d’engendrer des familles qui soient un signe véritable et réel d’amour et de partage, capables d’espérance parce qu’ouvertes à la vie ; il faut la force de construire des communautés douées d’un véritable esprit œcuménique et capables d’un dialogue avec les autres religions; on ressent l’urgence du courage de soutenir des initiatives de justice sociale et de solidarité, mettant le pauvre au centre de l’intérêt de l’Église; il faut souhaiter que donner sa propre vie dans un projet de vocation ou de consécration soit source de joie. Une Église qui transmet sa foi, une Église de la « nouvelle évangélisation » est capable dans tous ces domaines de montrer l’Esprit qui la guide, et qui transfigure l’histoire : l’histoire de l’Église, celle des chrétiens, des hommes et de leurs cultures.

Questions pour la réflexion cette semaine

En songeant que la charité et la proclamation de la foi vont de pair, en quoi nos tâches et nos activités caritatives et nos programmes de justice sociale nous donnent-ils l’occasion de proclamer Jésus Christ et son message à ceux et celles que nous secourons ?

En quoi nos communautés chrétiennes sont-elles des « pierres vivantes », des lieux dans l’Église qui offrent aux gens une expérience spirituelle ? Dans quelle mesure nos programmes d’éducation de la foi favorisent-ils non seulement une adhésion à la vérité chrétienne mais aussi la création d’une expérience de rencontre personnelle, de communion, de « vie » du mystère du Christ ?

Les groupes d’écoute et de discussion autour de la Parole de Dieu sont-ils devenus des outils normaux pour la vie chrétienne de notre communauté ? Comment nos communautés expriment-elles la place centrale de l’Eucharistie (célébrée et adorée) et comment, sur cette base, structurent-elles leur vie et leur activité ?

Quels sont les principaux fruits que la transmission de la foi a produits dans nos Églises ? Jusqu’à quel point les communautés chrétiennes sont-elles disposées à reconnaître ces fruits, à les soutenir et à les alimenter ? Quels sont les fruits qui manquent généralement ?

Quels sont les obstacles, les épreuves et les scandales qui entravent cette proclamation ? Comment les communautés ont-elles appris à vivre ces moments difficiles en y puisant des occasions de ressourcement spirituel et missionnaire ?

Jésus ne cesse jamais d’être la porte des brebis …

Quatrième dimanche de Pâques, Année A – 7 mai 2017 

Actes 2,14a.36-41
1 Pierre 2,20b-25
Jean 10,1-10

De toutes les images de Jésus à travers les âges, y en a-t-il une qui exprime davantage sa tendresse et sa compassion que celle du Bon Pasteur ? Bien avant l’époque de Jésus, l’image du berger servait à décrire la tendresse et la providence de Dieu à notre endroit. Le berger et l’hôte sont deux images qui renvoient au désert, là où le protecteur des moutons est aussi celui qui protège le voyageur en lui offrant l’hospitalité et la sûreté contre ses ennemis. Dans la Bible et dans le Moyen Orient ancien, le nom de « berger » était fréquemment employé comme titre politique afin de souligner l’obligation pour le roi de veiller sur ses sujets. Ce titre parlait de sollicitude et de dévouement au service d’autrui.

L’image du berger exprime aussi une grande autorité. Tout le discours sur le Bon Pasteur (Jean 10, 1-21), d’où est tiré le texte de l’Évangile d’aujourd’hui, continue le thème de la critique des Pharisiens, commencé à la fin du chapitre 9. Nourrir le troupeau, cela signifie que le berger doit protéger ses brebis de l’hérésie, être aux aguets pour les défendre contre les maraudeurs. Le bâton du berger est une arme défensive contre les bêtes sauvages alors que sa houlette est un instrument d’appoint qui symbolise les soins donnés et la loyauté.

Les portes dans l’Israël ancien

Avant de sonder le sens et l’importance de la porte des brebis, rappelons que dans l’Israël ancien les portes de Sion symbolisaient l’idée de l’entrée en présence de Dieu. Quand Isaïe parle du jour de la paix universelle, il décrit un temps où « tes portes seront toujours ouvertes, le jour ni la nuit elles ne seront fermées » (Isaïe 60, 11). De même, l’autel des holocaustes était placé, non pas à l’intérieur du tabernacle, mais « devant l’entrée de la Demeure, de la Tente de Réunion » (Exode 40, 6). Le Christ vient accomplir toutes ces attentes : il est la porte à travers laquelle nous avons « accès au Père » (Éphésiens 2, 18). Il est la « voie nouvelle et vivante » (Hébreux 10, 20). Combien de fois nous avons répété les paroles du Psalmiste, en particulier pendant le temps de l’Avent (24, 7-10) :

Portes, levez vos frontons
élevez-vous, portes éternelles :
qu’il entre, le roi de gloire !
Qui est ce roi de gloire ?
C’est le Seigneur, le fort, le vaillant,
le Seigneur, le vaillant des combats.
Portes, levez vos frontons,
levez-les, portes éternelles :
qu’il entre, le roi de gloire !
Qui donc est ce roi de gloire ?
C’est le Seigneur, Dieu de l’univers;
c’est lui, le roi de gloire.

Les portes des brebis dans le Nouveau Testament

Dans l’Évangile d’aujourd’hui (Jean 1, 1-10), Jésus fait référence à deux types de bergerie avant de se présenter lui-même comme la porte des brebis. Dans les deux premiers versets, il décrit la sorte de « bergerie communautaire » qu’entretenait un village et à laquelle les bergers pouvaient ramener leur troupeau à la nuit tombante. L’enceinte était protégée par une porte robuste qu’on ne pouvait ouvrir qu’avec la clé du berger en chef.

Un second type de bergerie apparaît dans les versets qui suivent. Il s’agit d’un enclos pour les nuits où le troupeau demeurait dans les champs (comme la nuit où Jésus est né). Ces bergeries temporaires étaient généralement constituées par un muret de roches, avec une ouverture à une extrémité. Le berger lui-même servait de porte à une bergerie de ce type : pour dormir, il se couchait en travers de l’entrée. Qu’une brebis tente de s’échapper ou qu’un loup essaie d’entrer, ils devaient lui passer sur le corps ! Le berger lui-même était la porte.

La Porte des brebis à Jérusalem

Il est important de se rappeler que Jésus se présente d’abord, non pas comme le Bon Pasteur, mais comme la porte des brebis. Les anciens murs de Jérusalem comportaient une porte, au nord de la ville, par où on faisait entrer les animaux des régions environnantes pour les sacrifices. C’était la Porte des brebis. Une fois à l’intérieur de la ville et dans les parvis du temple, il n’y avait qu’une porte par où passaient les brebis et aucun agneau ne ressortait vivant de l’enceinte du temple. Les bêtes avançaient dans une seule direction et c’est là qu’elles étaient sacrifiées pour les péchés des êtres humains. Pour le public qui, le premier, a entendu l’enseignement de Jésus sur les brebis, cette image accentuait encore le choc que provoquait ses paroles : « Amen, amen, je vous le dis : je suis la porte des brebis… Moi, je suis la porte. Si quelqu’un entre en passant par moi, il sera sauvé; il pourra aller et venir, et il trouvera un pâturage. » (Jean 10, 7.9) À l’intérieur même du quartier du temple envahi par les brebis en route vers la mort, Jésus affirme qu’il y a une issue : « Moi, je suis venu pour que les hommes aient la vie, pour qu’ils l’aient en abondance; je suis le bon pasteur » (Jean 10, 10-11).

Jésus parle des brebis à l’endroit même où elles sont sur le point d’être mises à mort. Contrairement au berger entouré d’agneaux innocents que nous font voir nos images de brebis et de pasteur sur des collines verdoyantes, la protection de ces brebis demande plus qu’une main douce et un œil vigilant. Ces brebis doivent être protégées des puissances de mort. Jésus enseigne que celui qui n’entre pas dans la bergerie pour s’occuper du troupeau en passant par la porte – Jésus lui-même – est un voleur et un bandit. Personne ne vient au Père que par Lui. Jésus lui-même est la porte par laquelle le berger rejoint les brebis; par conséquent, les seuls bergers authentiques sont ceux qu’il aura autorisés. Aux versets 7-8, l’image est celle d’une porte par laquelle le berger a accès aux brebis; aux versets 9-10, l’image devient celle d’une porte par laquelle les brebis peuvent entrer et sortir. Les Pharisiens, parce qu’ils ne passent pas par Jésus, sont des voleurs. Ceux qui passeront par la porte qu’est Jésus auront la vie.

Le Pasteur modèle

Jésus est l’eau vive, le pain de vie et la porte de la vie. Jésus est le bon pasteur, le pasteur modèle, et de trois façons. Premièrement, il est prêt à donner sa vie pour ses brebis. Les Pharisiens sont des hommes à gages; ils tondent le troupeau mais n’ont aucune loyauté envers lui. Le berger fidèle, comme David autrefois, protège son troupeau.

Deuxièmement, il connaît ses brebis. Cette connaissance intime du troupeau, qui suppose l’amour et de longues nuits de veille, est la raison qui le pousse à donner sa vie. Et son amour s’étend au-delà de « ses brebis à lui », les membres de la communauté johannique, pour inclure tous ceux et celles qui croient en lui. Troisièmement, Jésus est la porte des brebis : non pas un piège menant à l’abattoir mais l’entrée dans la sécurité aimante de Dieu – dans la protection du bon pasteur.

Le Christ n’est pas seulement la porte; il est le roi qui entre et le temple auquel conduit la porte ! Autrefois, la « porte du ciel » était le firmament que Dieu entrouvrait pour faire pleuvoir la manne (Psaume 78, 24) mais désormais le Christ est le pain véritable venu du ciel (Nicodème). Jacob a vu « la porte du ciel » (Genèse 28, 17) dans le sanctuaire terrestre de Béthel mais quand le martyr Étienne regarde vers le ciel, il aperçoit « la gloire de Dieu et Jésus » (Actes 7, 55). Le Christ ne fait pas que nous inviter à entrer par Lui dans le Royaume des cieux : il en laisse la clé à ses apôtres en leur promettant que « tout ce que vous aurez lié sur la terre sera lié dans les cieux, et tout ce que vous aurez délié sur la terre sera délié dans les cieux » (Matthieu 16, 19).

Souvenir de la visite d’un saint pasteur à Denver

Je ne peux m’empêcher de rappeler un des enseignements de Saint Jean-Paul II à propos de l’Évangile d’aujourd’hui; c’était lors de la Journée mondiale de la Jeunesse 1993 à Denver, dans le Colorado. Pendant la veillée de prière au Cherry Creek State Park, le 14 août 1993, le Saint Père déclara:

En Jésus Christ, le Père exprime toute la vérité au sujet de la création. Nous croyons que dans la vie, la mort et la résurrection de Jésus le Père révèle tout son amour pour l’humanité. C’est pourquoi le Christ s’appelle lui-même « la porte des brebis » (Jean 10,7) Il est la porte et protège les créatures qui lui ont été confiées. Il les conduit vers de bons pâturages : « Moi, je suis la porte. Si quelqu’un entre en passant par moi, il sera sauvé; il pourra aller et venir, et il trouvera un pâturage » (Jean 10, 9). […]

À l’approche du troisième millénaire, l’Église sait que le Bon Pasteur continue, comme toujours, d’être l’espérance sans faille de l’humanité. Jésus Christ ne cesse jamais d’être « la porte des brebis ». Et en dépit de la longue histoire de péchés commis par l’humanité contre la vie, il ne cesse jamais de répéter avec la même vigueur et le même amour : « Je suis venu pour qu’ils aient la vie, pour qu’ils l’aient en abondance » (Jean 10, 10). […]

Le Christ – le bon Pasteur – est présent parmi nous, au milieu de tous les peuples, de toutes les nations, de toutes les générations et de toutes les races, comme Celui qui « donne sa vie pour ses brebis »… Oui, le Bon Pasteur donne sa vie. Mais seulement pour la reprendre ensuite (Jean 10, 17). Et dans la vie nouvelle de la résurrection, il est devenu – selon les mots de saint Paul – « l’être spirituel porteur de vie » (1 Co 15, 45), capable de donner la vie à tous ceux et celles qui croient en lui.

Vie sacrifiée, vie reprise, vie donnée. En lui, nous avons cette vie qui est la sienne dans l’unité du Père et de l’Esprit Saint. À condition de croire en lui. À condition de faire un avec lui dans l’amour – en nous rappelant que « celui qui aime Dieu doit aussi aimer son frère » (1 Jean 4,21).

Questions pour la réflexion cette semaine

Jésus dit que les brebis reconnaissent la voix de leur berger et qu’elles vont le suivre plutôt qu’un étranger. Est-ce que je suis vraiment à l’écoute de la voix du Bon Pasteur ? Où est-ce que je cherche à l’entendre ? Est-ce que je suis la voie sur laquelle il me guide ?

Jésus dit qu’il est venu pour que nous puissions avoir la vie, et la vie en abondance. Que veut-il dire ? Est-ce que je vis la vie surabondante que Dieu a préparée pour moi ?

Jésus dit qu’il a encore d’autres brebis qui ne sont pas de cette bergerie mais qu’il doit aussi conduire. Plusieurs exégètes pensent que cette expression désigne les Gentils qui n’attendaient pas le Messie mais qui accueilleraient la Bonne Nouvelle dans la joie. Quelles sont aujourd’hui les brebis qui doivent encore entrer dans la bergerie de Dieu ? Que faisons-nous pour les conduire au Christ ?

 

Ressuscité par la Miséricorde : La paix de Jésus ressuscité

Une réflexion sur la Divine Miséricorde par Julian Paparella

La saison pascale se poursuit pendant sept semaines, marquant les cinquante jours entre la résurrection de Jésus et la descente du Saint Esprit à la Pentecôte. La Pâque dure même plus longtemps que le Carême !

L’Évangile que nous avons entendue ce dimanche, dimanche de la Divine Miséricorde, est un récit qui couvre huit jours. Il commence le soir de la résurrection. Trois jours après avoir abandonné Jésus sur Son chemin vers la Croix, les apôtres se cachent, enfermés dans le Cénacle par crainte des Juifs. Jésus vient à leur rencontre et Ses premières paroles sont : « La paix soit avec vous ! ». Les apôtres se réjouissent lorsqu’Il leur montre les plaies sur Ses mains et sur Son côté ; la preuve que c’est vraiment Lui, Jésus, ressuscité et vivant. Une deuxième fois, Il leur dit : « La paix soit avec vous ! De même que le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie. » Il souffle sur eux et Il leur fait don du Saint Esprit pour le pardon des péchés.

La rencontre continue huit jours plus tard lors de la scène bien connue de Thomas l’incrédule. Thomas était absent quand Jésus a rencontré les apôtres la première fois et ne croit pas le témoignage des autres disciples lorsqu’ils disent qu’ils ont vu le Seigneur. Le dimanche suivant, Thomas est présent et Jésus revient. Ses premières paroles sont encore : « La paix soit avec vous ! ». Jésus invite Thomas à toucher Ses plaies, et Thomas croit.

Notre connaissance de ce récit de l’Évangile peut nous rendre insensibles au fait qu’il est extraordinaire. D’une perspective humaine, l’approche de Jésus est complètement inconcevable. Imaginez si vous enseigniez et guidiez douze amis pendant trois ans, et qu’ensuite ils vous livrent et vous abandonnent au moment où vous êtes dans le plus grand besoin. Imaginez que personne ne vous défende lorsque vous êtes condamné à mort injustement. Comment réagissons-nous quand nos amis fuient alors que nous souffrons ?

Jésus aurait pu revenir aux apôtres outré, furieux et indigné. Cela aurait été une réaction normale. Il aurait pu leur dire : « Hypocrites ! Vous dites que vous voulez mourir pour moi mais vous me laissez mourir ! Qu’ai-je fait pour mériter votre trahison et votre abandon ?

Au contraire, les toutes premières paroles de Jésus, en voyant Ses apôtres pour la première fois depuis la nuit où il fut livré, sont miraculeuses: « La paix soit avec vous ! » La paix ! Jésus ne demande aucune explication. Jésus ne demande pas de rétribution. Jésus pardonne. Jésus donne la paix.

Jésus ayant ressuscité d’entre les morts, Son pardon ressuscite Ses disciples. Sa miséricorde leur redonne vie. Voilà le sens le plus profond de la souffrance, de la mort, et de la résurrection de Jésus. Il ne donne pas Sa vie à contrecœur. Il va à la Croix librement. Il ressuscite vainqueur. Il revient pour donner à Ses disciples le don de la paix. Jésus aurait pu revenir vers les apôtres pour les châtier : « Comment osez-vous abandonner le Fils de l’homme ? » ; « Qu’est-ce que j’ai fait pour vous faire fuir ? » ; « Moi, je n’aurais jamais pu vous abandonner ! » Mais à quoi servirait une telle réaction ? La plus grande leçon qui provoque la plus grande transformation c’est Son pardon, totalement insondable.

Qu’apprenons-nous de cette leçon pour notre propre vie ?

Premièrement, Jésus veut ce même pardon pour chacun de nous. Dieu est devenu homme afin de nous sauver. La mission de Jésus consistait à nous apporter le salut, à restaurer la paix que nos péchés avaient détruite. Dieu n’a aucun intérêt à nous maintenir dans nos péchés. Dieu ne gagne rien en nous piégeant dans nos péchés. La vie entière de Jésus consiste à racheter nos péchés. Il veut nous rendre Sa paix.

Deuxièmement, Jésus nous invite à pardonner aux autres comme Lui Il nous pardonne. Le pardon fait du bien à celui qui le reçoit. Le pardon améliore notre relation avec celui à qui nous pardonnons. Mais le pardon fait du bien également à celui qui pardonne. C’est bon pour nous. Pardonner nous donne la paix. Ça nous libère de la rancune, de la colère, et de la dureté du cœur. Pardonner révèle à l’autre qu’il est bon, même s’il a fait du mal. Pardonner révèle à l’autre qu’il peut être aimé, même s’il n’a pas aimé les autres.

Le pardon libère. Pardonner libère. C’est le don de Jésus à chacun de nous et il nous donne la paix. Jésus nous invite à nous donner le pardon les uns aux autres.

La transmission de la foi est toujours un événement communautaire, ecclésial

Troisième dimanche de Pâques, Année A – 30 avril 2017

Actes 2,14.22b-33
1 Pierre 1,17-21
Luc 24,13-35

La première lecture d’aujourd’hui, tirée des Actes des Apôtres (2,14.22-33), nous présente le premier de six discours (suivront Actes 3,12-26; 4,8-12; 5,29-32; 10,34-43; 13,16-41) qui traitent de la résurrection de Jésus et de son sens messianique. Cinq de ces discours sont attribués à Pierre et le dernier à Paul. On peut donner à ces discours des Actes le nom de « kérygme », terme grec qui désigne la proclamation (1 Corinthiens 15,11). L’allocution de Pierre comporte une introduction et deux parties : dans la première (v. 16-21), il explique que les temps messianiques annoncés par Joël sont maintenant advenus; dans la seconde (v. 22-36), il proclame que Jésus de Nazareth, que les juifs ont crucifié, est le Messie promis par Dieu, celui qu’attendaient les justes de l’Ancien Testament; c’est Lui qui est venu réaliser le dessein salvifique de Dieu pour l’humanité.

Pour montrer que Jésus de Nazareth est bien le Messie annoncé par les prophètes, Pierre rappelle à ses auditeurs les miracles du Seigneur (v.22) ainsi que sa mort (v.23), sa résurrection (v.24-32) et son ascension glorieuse (v.33-35). Le discours de Pierre se termine par un bref résumé (v.36). Pierre proclame ainsi le message qui peut transformer la vie de quiconque l’entend. Ce message n’a pas changé et n’a rien perdu aujourd’hui de sa puissance. C’est un message qui continue d’apporter l’espoir aux désespérés, la vie à qui est mort dans le péché et le pardon à ceux et celles qui ploient sous le fardeau de leurs fautes.

Un récit catéchétique et liturgique

Le récit d’Emmaüs, que nous présente l’Évangile d’aujourd’hui, est au cœur du chapitre que Luc consacre à la résurrection. Dans cette histoire des deux disciples sur la route (v.13-35), Luc met l’accent sur l’interprétation de l’Écriture par Jésus ressuscité et sur la reconnaissance du Seigneur au moment de la fraction du pain. Les références aux citations de l’Écriture et l’explication qui en est donnée (24,25-27), la proclamation kérygmatique (v.34) et le geste liturgique (v.30) suggèrent que l’épisode est avant tout catéchétique et liturgique plutôt qu’apologétique.

Quand nous rencontrons les disciples sur la route d’Emmaüs, c’est le soir et la lueur du premier jour de Pâques commence à s’estomper. La résurrection n’est encore qu’une rumeur, un conte. Mais sous le dialogue on devine un profond désir et une faim bienheureuse. Intimement mêlé à leur scepticisme perce un espoir, leur besoin que Dieu soit vivant, vibrant et présent dans leur monde de mort. Mais le bagage de leur doute paralyse la ferveur de leur foi et ils n’arrivent pas à reconnaître Jésus. Sans avoir conscience de ce qu’ils disent vraiment, les deux disciples professent plusieurs des éléments centraux du credo de la foi chrétienne mais ils n’arrivent pas à comprendre la nécessité de la souffrance du Messie, qu’avaient annoncée les Écritures.

L’étranger sur la route d’Emmaüs prend le scepticisme et la curiosité des disciples et les intègre à la trame de l’Écriture. Jésus ses interlocuteurs au défi de réinterpréter les événements des jours précédents à la lumière des Écritures. Mais Cléophas et son ami « ne comprennent pas et sont lents à croire tout ce qu’ont dit les prophètes » (v.25). Le Messie devait souffrir et mourir pour entrer dans sa gloire. Luc est le seul auteur du Nouveau Testament à parler explicitement d’un Messie souffrant (Luc 24,26.46; Actes 3,18; 17,3; 26,23). L’idée d’un Messie souffrant ne se trouve ni dans l’Ancien Testament ni dans aucun texte juif antérieur à la période du Nouveau Testament, quoiqu’on y trouve une allusion en Marc 8,31-33.

Enfin, c’est dans l’intimité de la fraction du pain que leurs yeux s’ouvrent et qu’ils reconnaissent le Ressuscité à leur côté. À Emmaüs, le Christ ressuscité pose les mêmes gestes qu’à la multiplication des pains (9,16) et à la dernière Cène. Au moment de décrire ce moment de la reconnaissance, l’évangéliste a sûrement à l’esprit les nombreux repas de Jésus, et en particulier le dernier (cf. Luc 5,29; 7,36; 14,1.12.15.16; 22,14). Après avoir fait de la sorte l’expérience du Christ ressuscité, les disciples d’Emmaüs croient.

Comprendre la résurrection suppose donc une double démarche : il faut connaître le message des Écritures et, par la fraction et le partage du pain avec la communauté des croyants, faire l’expérience de Celui dont elles parlent, Jésus le Seigneur.

Le motif du voyage

Le motif du voyage dans le récit d’Emmaüs n’est pas simplement fonction de la distance entre Jérusalem et Emmaüs; en fait, il évoque aussi le cheminement douloureux et graduel des paroles qui doivent passer de la tête au cœur, la démarche d’une naissance à la foi, d’un retour à une relation adéquate avec cet étranger qui est nul autre que Jésus le Seigneur. Le Seigneur nous écoute et il est toujours là. La pédagogie du Seigneur à l’égard de ses disciples nous le montre toujours à l’écoute, en particulier aux heures difficiles, quand on a chuté, quand on est en proie au doute, à la déception et à la frustration. Ses paroles touchent le cœur des disciples, qui devient « brûlant »; elles les arrachent aux ténèbres de la tristesse et du désespoir, elles nourrissent en eux le désir de demeurer avec lui : Reste avec nous, Seigneur.

Les disciples atterrés ne commencent à évoluer qu’une fois éclairés par le Christ ressuscité, qui leur explique à l’aide des Saintes Écritures comment Dieu agit dans une monde résistant et au milieu de personnes réticentes et pécheresses comme nous. Cette victoire, en fait, est pleine d’ironie car les forces du rejet et les expériences de souffrance et de péché deviennent autant d’instruments au service de la réalisation du dessein de Dieu sur le monde !

Les mots qui transmettent la vie

Permettez-moi de vous présenter un texte particulièrement frappant sur « le devoir d’évangéliser »; il est tiré du document préparatoire du Synode des évêques « la nouvelle évangélisation pour la transmission de la foi chrétienne », qui aurait lieu en 2012. Ce texte offre une perspective unique sur le récit d’Emmaüs (n° 2).

La parole des disciples d’Emmaüs (cf. Luc 24, 13-35) est emblématique de la possibilité qu’échoue l’annonce du Christ, parce qu’incapable de transmettre la vie. Les deux disciples annoncent un mort (cf. Luc 24, 21-24), racontent leur frustration et leur espérance perdue. Ils parlent de la possibilité, pour l’Église de tout temps, d’une annonce qui ne donne pas la vie mais retient dans la mort le Christ annoncé, les annonceurs et les destinataires de l’annonce.

La question sur la transmission de la foi – qui n’est ni individualiste ni solitaire, mais un événement communautaire et ecclésial – ne doit pas orienter les réponses dans le sens de la recherche de stratégies efficaces de communication, ni se centrer de façon analytique, sur les destinataires – les jeunes, par exemple – ; elle doit se décliner comme une question concernant le sujet chargé de cette opération spirituelle. Elle doit devenir une question de l’Église sur elle-même. Ce qui permet de poser le problème de façon non extrinsèque mais correcte, puisqu’elle met en cause toute l’Église dans son essence et dans sa vie. De cette manière, il peut être possible aussi de comprendre le fait que le problème de l’infécondité de l’évangélisation aujourd’hui, de la catéchèse des temps modernes, est un problème ecclésiologique, qui concerne la capacité ou l’incapacité de l’Église de se configurer en une communauté réelle, en une authentique fraternité, en un corps, et non en une machine ou une entreprise.

Questions pour la réflexion cette semaine

1) Comme Église, comme ministres, comme leaders laïcs, avons-nous déjà eu le sentiment que nos paroles sont incapables de transmettre la vie aux autres ? Avons-nous annoncé un mort au lieu du Seigneur vivant ? En quoi nos paroles et le message de l’Église ont-ils retenu dans la mort le Christ annoncé et les destinataires du message ?

2) Qu’est-ce qui nous empêche de devenir une vraie communauté, une vraie fraternité, un corps vivant, au lieu d’une machine ou d’une entreprise ?

3) Quels sont les événements du passé qui ont influencé, gêné ou bloqué notre proclamation et notre façon d’être Église ? Comment certains événements nous ont-ils aidés à raffiner et à repenser notre proclamation ?

4) Qu’est-ce que l’Esprit dit à notre Église à travers ces événements ? Quelles nouvelles formes d’évangélisation l’Esprit nous enseigne-t-il et exige-t-il de nous ?

Nous sommes de nouveau des pèlerins

Il y a plusieurs années, lors de ma première visite à la communauté œcuménique de Taizé, en France, j’ai entendu cette méditation que proposaient feu le Frère Roger Schutz et sa communauté. Je ne l’ai jamais oubliée.

Nous sommes de nouveau des pèlerins sur le chemin d’Emmaüs…
Nous avons la tête courbée au moment de rencontrer l’Étranger
qui s’approche et vient avec nous.
Comme le soir tombe, nous essayons de distinguer son visage
tandis qu’il nous parle, qu’il parle à notre cœur.
En interprétant le Livre de la vie,
il prend nos espoirs brisés et les embrase :
la route se fait plus légère tandis que,
rassemblant les braises, nous apprenons à attiser la flamme.
Si nous l’invitons ce soir, il viendra s’asseoir
et ensemble nous partagerons le repas.
Et alors, tous ceux qui ne croyaient plus
verront, et viendra l’heure de la Reconnaissance.
Il rompra le pain des larmes à la table des pauvres
et chacun recevra la manne à satiété.
Nous retournerons à Jérusalem pour proclamer hautement
ce qu’il nous a murmuré à l’oreille.
Et assurément nous trouverons là des frères et des sœurs
qui nous accueilleront en disant :
« Nous aussi, nous l’avons rencontré ! »
Car nous le savons, la miséricorde de Dieu
est venue visiter la terre des vivants !

De la blessure de son cœur jaillit la grande vague de la miséricorde

Deuxième dimanche de Pâques, Année A – 23 avril 2017
Dimanche de la Divine Miséricorde

Actes 2,42-47
1 Pierre 1,3-9
Jean 20,19-31

Le nom de « Thomas » désigne encore aujourd’hui celui qui n’accepte de croire que ce qu’il a vu de ses yeux, l’incrédule, le « sceptique ». « Thomas l’incrédule » renvoie évidemment à l’un des Douze, dont le nom figure dans toutes les listes d’apôtres que donnent les évangiles. Thomas est appelé « Didyme », forme grecque d’un terme araméen qui désigne « le jumeau ». Quand Jésus annonça qu’il avait l’intention de retourner en Judée visiter Lazare, Thomas dit aux autres disciples : « Allons-y nous aussi, pour mourir avec lui » (Jean 11,16). C’est encore Thomas qui, pendant le grand discours qui suivit la dernière Cène, souleva une objection : « Seigneur, nous ne savons même pas où tu vas; comment pourrions-nous savoir le chemin ? » (Jean 14,5)

Le Nouveau Testament ne nous en apprend pas beaucoup plus sur l’apôtre Thomas; néanmoins, à cause du passage tiré aujourd’hui de l’évangile de Jean (Jean 20,19-31), sa personnalité nous est plus familière que celle de plusieurs des Douze. Thomas aura reçu l’enseignement de Jésus et il aura sûrement été bouleversé par sa mort. Le soir de Pâques, quand le Seigneur apparut aux disciples, Thomas n’y était pas. Quand on lui dit que Jésus était vivant et qu’il s’était manifesté, Thomas déclara : « Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je ne mets pas mon doigt à l’endroit des clous, si je ne mets pas la main dans son côté, non, je n’y croirai pas » (Jean 20,25). Huit jours plus tard, Thomas fit son acte de foi et se mérita une observation de Jésus : « Parce que tu m’as vu, tu crois; heureux ceux qui croiront sans avoir vu ».

Le vrai Thomas

L’apôtre Thomas est l’un des plus grands amis et l’un des plus honnêtes disciples de Jésus, non pas l’éternel sceptique, l’entêté crâneur qu’en a fait souvent la tradition chrétienne. Ce jeune apôtre s’est retrouvé devant la croix, incapable de trouver un sens à l’horreur de l’événement. Tous ses rêves, tous ses espoirs pendaient à cette croix. C’est au sein de la communauté croyante des apôtres et des disciples que Thomas a redécouvert sa foi. Voilà une chose qu’il ne faut jamais oublier, surtout à une époque où tant de gens prétendent qu’on peut arriver à la foi et à la vie spirituelle sans vivre l’expérience de la communauté ecclésiale. Nous ne croyons pas chacune, chacun pour soi, en individus isolés; non, par le baptême, nous devenons membres de la grande famille de l’Église. C’est précisément la foi professée par la communauté que nous appelons l’Église qui vient renforcer notre foi personnelle. Chaque dimanche à la messe, nous professons ensemble notre foi soit selon la formule du credo de Nicée, soit avec les mots du symbole des Apôtres. Ce faisant, nous sommes préservés du danger de croire en un dieu qui ne serait pas celui que le Christ nous a révélé.

La foi n’est pas un acte isolé

N’oublions pas le numéro 166 du Catéchisme de l’Église catholique :

La foi est un acte personnel : la réponse libre de l’homme à l’initiative de Dieu qui se révèle. Mais la foi n’est pas un acte isolé. Nul ne peut croire seul, comme nul ne peut vivre seul. Nul ne s’est donné la foi à lui-même comme nul ne s’est donné la vie à lui-même. Le croyant a reçu la foi d’autrui, il doit la transmettre à autrui. Notre amour pour Jésus et pour les hommes nous pousse à parler à autrui de notre foi. Chaque croyant est ainsi comme un maillon dans la grande chaîne des croyants. Je ne peux croire sans être porté par la foi des autres, et par ma foi, je contribue à porter la foi des autres.

Le dimanche de la divine miséricorde

Le dimanche de la divine miséricorde célèbre l’amour miséricordieux de Dieu, qui resplendit dans le Triduum pascal et dans tout le mystère de Pâques. Cette fête reprend une ancienne tradition liturgique, dont on trouve un écho dans un enseignement attribué à saint Augustin au sujet de l’Octave de Pâques; Augustin parlait de la semaine de Pâques comme des « jours de la miséricorde et du pardon » et du jour même de l’Octave comme du « condensé des jours de la miséricorde ».

L’intérêt du pape Jean-Paul II pour la miséricorde divine remonte à sa jeunesse à Cracovie, dans la Pologne occupée de la Deuxième Guerre mondiale, quand Karol Wojtyla fut témoin de tant de souffrance et de cruauté. Il y a vu les rafles : des centaines, des milliers de personnes ramassées pour être enfermées dans les camps de concentration et asservies aux travaux forcés. Dans sa ville natale de Wadowice, il comptait plusieurs amis juifs qui disparurent dans la Shoah. C’est pendant ces années de terreur que Karol Wojtyla décida d’entrer au séminaire clandestin du cardinal Sapieha, à Cracovie. Oui, il a vécu le besoin de la miséricorde de Dieu et le besoin qu’a l’humanité de pratiquer la miséricorde mutuelle. Au séminaire, il fit la connaissance d’un autre séminariste, Andrzej Deskur (il deviendra un jour cardinal) qui lui exposa le message de la divine miséricorde tel qu’il avait été révélé à une religieuse mystique polonaise, S. Maria Faustyna Kowalska, morte en 1938 à l’âge de 33 ans.

Le pape de la divine miséricorde

Dès le début de son pontificat, en 1980, le pape Jean-Paul II consacra toute une encyclique au thème de la miséricorde divine (Dives in Misericordia – Dieu riche en miséricorde) pour bien montrer que le cœur de la mission de Jésus Christ a été de révéler l’amour miséricordieux du Père. En 1993, quand le pape Jean-Paul II béatifia Sœur Faustyna Kowalska, il déclara dans son homélie : « Sa mission se poursuit et donne un fruit étonnant. Il est vraiment merveilleux de voir comment sa dévotion à Jésus miséricordieux se répand dans le monde contemporain et gagne de plus en plus de cœurs ! »

Quatre ans plus tard, en 1997, le Saint Père se rendit sur la tombe de la Bienheureuse Faustyna à Lagiewniki, en Pologne; son message ne manquait pas de force : « Il n’y a rien dont l’homme ait un plus grand besoin que de la divine miséricorde… De là jaillit le message de miséricorde que le Christ lui-même a choisi de transmettre à notre génération par l’entremise de la Bienheureuse Faustyna. »

En 2000, l’année du Jubilé, le pape Jean-Paul II canonisa S. Faustyna; elle devenait ainsi la première sainte du nouveau millénaire; du même coup, le pape instituait dans l’Église universelle le Dimanche de la divine miséricorde, célébré désormais le deuxième dimanche de Pâques. À l’homélie, il affirma : « Jésus montre ses mains et son côté. C’est-à-dire qu’il montre les blessures de la Passion, en particulier la blessure du cœur, source d’où jaillit la grande vague de miséricorde qui se déverse sur l’humanité. »

Un an plus tard, dans son homélie pour le Dimanche de la divine miséricorde 2001, le pape présentait le message de la miséricorde confié à sainte Faustyna comme « la réponse adéquate et incisive que Dieu a voulu offrir aux hommes de notre temps, marqué par d’immenses tragédies… La Miséricorde divine ! Voilà le don pascal que l’Église reçoit du Christ ressuscité et qu’il offre à l’humanité, à l’aube du troisième millénaire. »

De retour à Lagiewniki, en Pologne, en 2002, lors de la dédicace du nouveau Sanctuaire de la Divine Miséricorde, le Saint Père consacra le monde entier à la miséricorde divine : « Je le fais avec le désir que le message de l’amour miséricordieux de Dieu, proclamé ici à travers sainte Faustyna, atteigne tous les habitants de la terre et remplisse leur cœur d’espérance. »

Dans l’allocution qu’il prononça au Regina Cœli du dimanche 23 avril, le pape Benoît XVI déclara : « Le mystère de l’amour miséricordieux de Dieu est placé au centre du Pontificat de mon vénéré prédécesseur. » Et la Providence a voulu que cette année, le jour même du Dimanche de la divine miséricorde, le pape Benoît XVI proclame bienheureux son prédécesseur le pape Jean-Paul II, grand apôtre et ambassadeur de la miséricorde divine.

La miséricorde est notre sceau

Il faut nous poser la question : qu’y a-t-il de nouveau dans ce message sur la miséricorde divine ? Pourquoi le pape Jean-Paul II a-t-il tant insisté sur cet aspect de l’amour de Dieu à notre époque ? Cette dévotion ne reprend-elle pas le culte du Sacré Cœur de Jésus ? La miséricorde est une vertu chrétienne importante, très différente de la justice et de la rétribution. Tout en reconnaissant la douleur de la blessure et les raisons qui justifient le châtiment, la miséricorde adopte une approche différente pour remédier à la situation. La miséricorde s’efforce de changer radicalement la condition et l’âme de l’agresseur pour qu’il résiste au mal : c’est souvent en lui révélant l’amour et sa propre beauté qu’elle y arrive. Si une punition est appliquée, elle doit l’être pour le salut, et non par souci de vengeance ou de rétribution. C’est là une question très embrouillée aujourd’hui et un message des plus complexes… mais il n’y a pas d’autre façon d’aller de l’avant et de devenir levain dans la pâte du monde d’aujourd’hui, d’être vraiment sel et lumière au sein d’une culture qui a perdu la saveur de l’Évangile et la lumière du Christ.

Là où dominent la haine et la soif de vengeance, là où la guerre n’apporte que mort et souffrance aux innocents, là où la violence détruit un nombre incalculable de vies innocentes, il faut la grâce de la miséricorde pour replacer le cœur et l’esprit humain et pour susciter la guérison et la paix. Partout où font défaut le respect de la vie et de la dignité humaine, l’amour miséricordieux de Dieu est indispensable car c’est à sa lumière que nous percevons la valeur inexprimable de chaque être humain. La miséricorde est nécessaire pour mettre un terme à toutes les injustices dans le monde. Le message de la miséricorde, c’est que Dieu nous aime, qu’il nous aime toutes et tous, si grands que soient nos péchés. La miséricorde de Dieu est plus grande que nos péchés si bien que nous pouvons faire appel à Lui avec confiance, recevoir sa miséricorde et la laisser couler en nous et à travers nous jusqu’aux autres. Au fond, la miséricorde comprend la faiblesse, elle est la capacité de pardonner.

L’apôtre de la divine miséricorde

Dans son ministère sacerdotal et épiscopal, et en particulier pendant tout son pontificat, le pape Jean-Paul II a prêché la miséricorde de Dieu, il a écrit sur elle et, surtout, il l’a vécue. Il a pardonné à l’homme qui avait été choisi pour l’assassiner, place Saint-Pierre. Le pape qui avait été témoin du scandale des divisions entre chrétiens et des atrocités commises contre le peuple juif fit tout ce qu’il put pour guérir les blessures causées par les conflits du passé entre les catholiques et les autres églises chrétiennes et, en particulier, avec le peuple juif.

Aujourd’hui, en ce jour où l’Église proclame bienheureux ce grand apôtre de la miséricorde et de la paix, c’est avec beaucoup d’affection et une profonde gratitude que je me rappelle les paroles émouvantes qu’il prononça à la fin de la messe de la Journée mondiale de la Jeunesse 2002, au parc Downsview de Toronto. Ces paroles nous rappellent l’importance et la nécessité de la miséricorde dans l’Église d’aujourd’hui :

Aux heures difficiles de la vie de l’Église, la poursuite de la sainteté devient d’autant plus urgente. Et la sainteté n’est pas affaire d’âge ; la sainteté est affaire de vie dans l’Esprit Saint… Ne laissez pas mourir l’espérance ! Misez votre vie sur elle… Car nous ne sommes pas la somme de nos faiblesses et de nos échecs; nous sommes la somme de l’amour du Père pour nous et de la capacité que nous avons de devenir l’image de son Fils.

Prions aujourd’hui dans la joie et la gratitude :

Seigneur, toi qui es riche en miséricorde
et qui as voulu que Saint Jean-Paul II
préside comme pape à ton Église universelle,
accorde-nous, nous t’en prions, qu’instruits par son enseignement,
nous puissions ouvrir nos cœurs à la grâce salvifique du Christ,
seul rédempteur de l’humanité,
qui vit et règne avec toi dans l’unité du Saint-Esprit,
Dieu pour les siècles des siècles.

Souffrance et mort d’un berger

Vendredi saint – 14 avril 2017

Isaïe 52,13-53,12
Hébreux 4,14-16 ; 5,7-9
Jean 18,1-19,42

Pour notre réflexion du Vendredi saint, cette année, j’ai choisi de partager avec vous quelques considérations sur ce que nous a enseigné Saint Jean-Paul II à la fin de sa vie. Je ne peux célébrer le Vendredi saint sans me rappeler la figure de Jean-Paul II et, en particulier, son dernier Vendredi saint sur terre, en 2005. Les réflexions qui suivent sont tirées d’une communication que j’ai donnée au Musée des Chevaliers de Colomb à New Haven, dans le Connecticut, pour l’inauguration d’une exposition spéciale intitulée « Bienheureux » et consacrée à la vie de ce grand homme.

Sur la souffrance humaine

Quoique rarement cité, un des plus beaux textes qu’ait écrits Jean-Paul II est sa Lettre apostolique de 1984 Salvifici Doloris, « sur le sens chrétien de la souffrance humaine ». À la suite de l’apôtre Paul et de toute la tradition catholique, l’ancien pape a soutenu toute sa vie que c’est précisément par la souffrance que le Christ a montré sa solidarité avec l’humanité et que c’est par elle que nous pouvons grandir en solidarité avec le Christ qui est notre vie.

Dans Salvifici Doloris, la souffrance est la conséquence du péché, et le Christ assume cette conséquence au lieu de la répudier. En embrassant la souffrance, il la partage totalement, il prend sur lui et en lui la conséquence du péché. Il le fait par amour pour nous, non seulement parce qu’il veut nous racheter mais parce qu’il veut être-avec nous, partager notre lot, vivre ce que nous vivons. C’est cet amour partagé, cette souffrance partagée dans l’amour, qui vient compléter et parfaire la relation rompue par le péché et nous racheter du même coup.

Le pape Jean-Paul II nous a enseigné que le sens de la souffrance est fondamentalement transformé par l’Incarnation. Abstraction faite de l’Incarnation, la souffrance est la conséquence du péché. Elle offre des occasions de découverte de soi-même ou de croissance personnelle et peut susciter des gestes pratiques d’amour d’autrui, mais tout cela est secondaire. Du fait de l’Incarnation, par contre, nous devenons porteurs du Corps du Christ. Notre souffrance devient sa souffrance, et l’expression de l’amour rédempteur.

Parce qu’il était le chef d’un milliard de catholiques; parce que, premier pontife de l’ère des satellites et d’Internet, il rejoignait des milliards d’autres personnes; et parce qu’il était Jean-Paul II, à la tête de l’Église depuis plus de 26 ans – pour toutes ces raisons, l’expérience publique de sa souffrance devait acquérir un pouvoir énorme. Et il le savait certainement. En 1981, alors qu’il se remettait d’un attentat, place Saint-Pierre, qui avait failli lui coûter la vie, Jean-Paul II avait déclaré que la souffrance, en tant que telle, est l’un des messages les plus puissants du christianisme.

Pendant les dernières années de son pontificat, Jean-Paul II a rapatrié la souffrance à l’intérieur de l’existence humaine normale. Tout le monde a pu voir qu’il puisait une vraie force intérieure dans sa spiritualité – spiritualité qui permet de surmonter la peur, même la peur de la mort. Quelle incroyable leçon pour notre monde ! Son combat contre les séquelles physiques du vieillissement était aussi une leçon précieuse pour une société qui a du mal à accepter de vieillir et qui ne trouve dans la souffrance aucun gage de rédemption.

En 1994, quand l’âge et les infirmités commencèrent à lui imposer des handicaps, il annonça à ses collaborateurs qu’il avait entendu le message de Dieu et qu’il allait modifier sa façon de gouverner l’Église. « Il me faut la gouverner par la souffrance, dit-il. Le pape doit souffrir pour que chaque famille et le monde entier voient bien qu’il y a, pourrais-je dire, un évangile supérieur : l’évangile de la souffrance, grâce auquel on doit préparer l’avenir. »

Lettre de consolation à ses pairs

En 1999, en préparation pour le Grand Jubilé, le pape Jean-Paul II fait paraître sa « Lettre aux personnes âgées ». Après des lettres aux jeunes en 1985, aux familles en 1994, aux enfants en 1994, aux femmes en 1995 et aux artistes en 1999, sans parler des lettres qu’il a écrites aux prêtres chaque année, le Jeudi saint, depuis le début de son pontificat, c’est un message profondément émouvant et encourageant qu’apporte sa Lettre aux personnes âgées. Le pape ne craint pas de faire voir les limites et la fragilité que les années lui ont imposées. Il ne fait rien pour les cacher. En parlant aux jeunes, il dit spontanément : « je suis un vieux prêtre ». Jean-Paul II continue de remplir sa mission de successeur de Pierre, en regardant vers l’avenir avec le seul enthousiasme juvénile que l’âge n’arrive pas à miner, celui de l’Esprit, qui reste intact chez lui. La lettre a un ton très personnel, presque confidentiel, et n’a rien d’une dissertation sur le grand âge. C’est plutôt un dialogue très intime entre membres d’une même génération.

« L’écoulement du temps, écrit le pape, fait s’évanouir les contours des événements et en adoucit les côtés douloureux. » De plus, continue-t-il, les souffrances quotidiennes peuvent être atténuées avec la grâce du Seigneur. En outre, « nous sommes confortés par la pensée que, parce que nous avons une âme spirituelle, nous survivons à la mort elle-même. »

« Gardiens d’une mémoire collective », c’est le titre d’une des sections de la lettre du pape. Soulignant que « dans le passé, on nourrissait un grand respect pour les personnes âgées », le pape remarque que la vieillesse est respectée et valorisée dans de nombreuses cultures alors que « chez d’autres, elle l’est beaucoup moins à cause d’une mentalité qui prône l’utilité immédiate et la productivité de l’homme ». Il écrit :

Avec une insistance croissante, on va jusqu’à proposer l’euthanasie pour résoudre les situations difficiles. Malheureusement, ces derniers temps, le concept d’euthanasie a perdu peu à peu, pour beaucoup de gens, la connotation d’horreur qu’elle suscite naturellement lorsqu’on est sensible au respect de la vie.

A ce propos, il faut rappeler que la loi morale permet de renoncer à ce qu’on appelle l’acharnement thérapeutique et qu’elle réclame seulement les soins qui entrent dans les exigences normales de l’assistance médicale, laquelle est surtout destinée, dans les maladies incurables, à alléger la douleur. Mais tout autre est l’euthanasie, entendue comme provocation directe de la mort ! Malgré les intentions et les circonstances, elle demeure un acte intrinsèquement mauvais, une violation de la loi divine, une offense à la dignité de la personne humaine.

« L’homme a été fait pour la vie, » a-t-il continue, « tandis que la mort – comme nous l’explique la Sainte Écriture dès ses premières pages (cf. Gn 2-3) – n’était pas prévue dans le projet initial de Dieu, mais elle est survenue à la suite du péché. » « Quoique d’un point de vue biologique la mort soit compréhensible par la raison, il n’est pas possible de la vivre de manière « naturelle. » Nous nous posons la question : qu’y a-t-il derrière le mur d’ombre de la mort ? ». La réponse vient de la foi. « La foi éclaire ainsi le mystère de la mort et elle donne de la sérénité à la vieillesse, qui n’est plus considérée ni vécue comme l’attente passive d’un événement destructeur, mais comme la promesse de parvenir à la pleine maturité. »

La dernière section de la Lettre aux personnes âgées s’intitule « Un présage de vie » :

Je me sens poussé par un désir spontané, écrit le pape, à vous faire part en toute sincérité des sentiments qui m’animent en cette dernière étape de ma vie, après plus de vingt ans de ministère sur le Siège de Pierre […] Malgré les limitations qui surviennent avec l’âge, je conserve le goût de la vie. J’en rends grâce au Seigneur. Il est beau de pouvoir se dépenser jusqu’à la fin pour la cause du Royaume de Dieu ! J’éprouve une grande paix quand je pense au moment où le Seigneur m’appellera: de la vie à la vie ! […] « Ordonne-moi de venir à toi, » c’est là le désir le plus profond du cœur humain, même en celui qui n’en a pas conscience.

Quelle façon de laisser sa marque ! Jean-Paul II n’a pas seulement écrit cette lettre-témoignage mais il l’a mise en œuvre dans sa propre vie. Nous en avons été témoins.

La souffrance publique

Si pénible qu’ait pu devenir pour lui sa propre vie, le pape Jean-Paul II nous a enseigné que la vie est sacrée. Plutôt que de cacher ses infirmités, comme le font la plupart des personnalités choyées du public, le pape Jean-Paul II a laissé le monde entier voir ce qui lui arrivait. Au dernier acte de sa vie, l’athlète était immobilisé; la voix vibrante et vigoureuse était réduite au silence et la main qui avait rédigé de volumineuses encycliques ne pouvait plus écrire. La dernière homélie de Jean-Paul II s’inspirait des derniers mots du Galiléen son Maître à Simon Pierre : « En vérité, je te le dis : quand tu étais jeune, tu mettais ta ceinture toi-même pour aller là où tu voulais; quand tu seras vieux, tu étendras les mains, et c’est un autre qui te mettra ta ceinture pour t’emmener là où tu ne voudrais pas aller… Puis [Jésus] lui dit : Suis-moi. » (Jean 21, 18-19)

Nombre de catholiques et de non-chrétiens ont vu dans la souffrance du pape une épreuve analogue à l’agonie de Jésus lui-même; et de fait, ni Jean-Paul II ni son entourage n’ont désavoué ce genre de comparaisons. Quand on lui avait demandé, quelques années auparavant, s’il pourrait envisager de démissionner, Jean-Paul II aurait répondu par une question : « Le Christ est-il descendu de la croix ? » Ses proches collaborateurs disent que le débat sur la question de savoir s’il était en mesure d’administrer l’Église, comme s’il était le p.-d.-g. d’une grande société commerciale, passe à côté de la question. Le pape n’occupe pas un emploi, il remplit une mission divine, et la souffrance est au cœur de cette mission.

La soirée du dernier Vendredi saint

Un des souvenirs les plus forts que je conserve de la dernière semaine de vie de Jean-Paul II, c’est le Chemin de croix au Colisée, le soir du Vendredi saint 2005, auquel il a participé en suivant la cérémonie à la télévision dans sa chapelle privée. La caméra de télé installée dans sa chapelle était placée derrière lui pour qu’il puisse se concentrer sur la célébration à laquelle il avait toujours participé en personne. Pour la télédiffusion en anglais, Monseigneur John Foley assurait de Rome le commentaire et donnait lecture des méditations interpellantes préparées par un certain cardinal Joseph Ratzinger.

À un certain moment, vers la fin du Chemin de croix, quelqu’un a placé un assez grand crucifix sur les genoux du Saint Père; celui-ci regardait amoureusement la figure de Jésus. Quand furent prononcés les mots « Jésus meurt sur la croix », le pape Jean-Paul se saisit du crucifix, le pressa sur son cœur et l’embrassa. Je n’oublierai jamais la scène. Une homélie d’une telle puissance sans un seul mot ! Comme Jésus, le pape Jean-Paul II embrassait la croix; en fait, il embrassait Jésus Christ crucifié dans la nuit du Vendredi saint.

La mort d’un patriarche

Plusieurs heures avant sa mort, les dernières paroles audibles prononcées par le pape Jean-Paul furent : « Laissez-moi aller à la maison du Père ». Dans un climat de prière, pendant qu’une messe était célébrée au pied de son lit et qu’une foule de fidèles chantait sur la place Saint-Pierre, il mourut à 21h37, le 2 avril. Par sa passion, sa souffrance et sa mort publiques, ce saint prêtre, successeur des apôtres et Serviteur de Dieu, nous a fait voir le visage souffrant de Jésus d’une façon absolument remarquable.

Le pape de la sainteté

Karol Wojtyla fut lui-même un témoin extraordinaire qui, par son dévouement, ses efforts héroïques, ses longues souffrances et sa mort, a transmis la force du message de l’Évangile aux hommes et aux femmes d’aujourd’hui. Dans une large mesure, le succès de son message vient de ce qu’il a été entouré par une incroyable nuée de témoins qui l’ont appuyé et l’ont soutenu pendant toute sa vie. Pour Jean-Paul II, l’appel à la sainteté n’exclut personne; ce n’est pas un privilège réservé à une élite spirituelle.

Lumen Gentium, la constitution dogmatique sur l’Église du Deuxième Concile du Vatican, souligne que la sainteté des chrétiens découle de celle de l’Église et la manifeste. La sainteté, dit le texte, « sous toutes sortes de formes, s’exprime en chacun de ceux qui tendent à la charité parfaite, dans leur ligne propre de vie, en édifiant les autres ». (LG, n° 39) Dans cette diversité de formes, « il n’y a qu’une seule sainteté cultivée par tous ceux que conduit l’Esprit de Dieu et qui, obéissant à la voix du Père et adorant Dieu le Père en esprit et en vérité, marchent à la suite du Christ pauvre, humble et chargé de sa croix, pour mériter de devenir participants de sa gloire ». (LG, n° 41)

Quand la foule s’est mise à scander « Santo Subito » à la fin des funérailles du pape, le 8 avril 2005, qu’est-ce qu’elle voulait vraiment dire ? Elle criait qu’elle avait vu en Karol Wojtyla quelqu’un qui vivait avec Dieu et qui vivait avec nous. C’était un pécheur qui avait fait l’expérience de la miséricorde et du pardon de Dieu. Il aura été le maître prophétique qui prêche la parole à temps et à contretemps. Il nous regardait, nous touchait, nous guérissait et nous rendait l’espoir. Il nous apprenait à ne pas avoir peur. Il nous montrait à vivre, à aimer, à pardonner et à mourir. Il nous a enseigné à embrasser la croix aux heures les plus douloureuses de l’existence, en sachant que la croix n’est pas le dernier mot de Dieu.

Le fait de proclamer quelqu’un bienheureux ne lui confère pas un certificat de perfection. Cela ne veut pas dire que la personne ait été exempte de défauts, d’aveuglements, de surdité ou de péché. Ce n’est pas non plus un exercice d’évaluation du pontificat ou du Vatican. La béatification et la canonisation signifient qu’une personne a vécu sa vie avec Dieu, en se fiant complètement à la miséricorde infinie de Dieu, en s’appuyant sur la force et la puissance de Dieu, en croyant en l’impossible, en aimant ses ennemis et ceux qui l’ont persécutée, en pardonnant au milieu du mal et de la violence, en espérant contre toute espérance et en ayant une influence positive sur le monde. Cette personne a fait comprendre à ceux et celles qui l’entouraient que sa vie était inspirée par une force ou un esprit qui ne sont pas de ce monde mais du monde à venir. Une personne de cette trempe nous fait entrevoir la grandeur et la sainteté à laquelle nous sommes tous et toutes appelés, et nous montre le visage de Dieu sur la route de notre pèlerinage ici-bas.

Dans la vie de Karol Wojtyla, le petit garçon de Wadowice qui allait devenir prêtre, archevêque de Cracovie puis évêque de Rome et héros de dimensions historiques, la sainteté était contagieuse. Nous avons tous été touchés et transformés par elle. Le pape Jean-Paul II n’était pas seulement le « Saint Père » mais « un Père qui était et qui est saint ». Lors de la messe de ses funérailles, le 8 avril 2005, le cardinal Joseph Ratzinger expliqua au monde entier que le Saint Père nous regardait et nous bénissait « depuis la fenêtre de la Maison du Père ».

Apprenons de « Papa Wojtyla » à passer les seuils, à ouvrir les portes, à jeter des ponts, à embrasser la croix de la souffrance et à proclamer l’Évangile de vie au monde de notre temps. Oui, apprenons à vivre, à souffrir et à mourir avec le Seigneur. Demandons au Seigneur une petite part du témoignage fidèle de Pierre et de la proclamation audacieuse de Paul, si manifestes chez Karol Wojtyla, Saint Jean-Paul II. Qu’il intercède pour nous et pour tous ceux et celles qui souffrent dans leur corps et leur esprit, et puisse son exemple nous donner le désir de nous entraider à porter nos croix, à grandir dans la foi et à devenir des saints.

(CNS Photo)