Homélie du pape François lors de la Messe à Las Palmas

Au terme de son 22e voyage apostolique au Chili et au Pérou, le pape François a célébré une dernière Messe sur la base aérienne Las Palmas à Lima au Pérou. Voici le texte complet de son homélie:

«Lève-toi, va à Ninive, la grande ville païenne, proclame le message que je te donne sur elle» (Jon 3, 2). C’est par ces mots que le Seigneur s’adressait à Jonas pour l’envoyer vers cette grande ville qui était sur le point d’être détruite à cause de tout le mal qu’elle faisait. Nous voyons aussi Jésus dans l’Évangile en route vers la Galilée pour prêcher sa Bonne nouvelle (cf. Mc 1, 14). Ces deux lectures nous révèlent Dieu en mouvement vers les villes d’hier et d’aujourd’hui. Le Seigneur se met en marche. Il va à Ninive, en Galilée… à Lima, à Trujillo, à Puerto Maldonado… voilà le Seigneur qui vient. Il se déplace pour entrer dans notre histoire personnelle, concrète. Nous l’avons récemment célébré : il est l’Emmanuel, le Dieu qui veut être toujours avec nous. Oui, ici à Lima, ou là où tu vis, dans la vie quotidienne du travail routinier, dans l’éducation des enfants avec espérance, dans tes aspirations et tes soucis ; dans l’intimité du foyer et dans le bruit assourdissant de nos rues. C’est là, sur les chemins poussiéreux de l’histoire que le Seigneur vient à ta rencontre.

Parfois il peut nous arriver la même chose qu’à Jonas. Nos villes, dans les situations de souffrance et d’injustice qui se répètent au quotidien, peuvent créer en nous la tentation de fuir, de nous cacher, de nous échapper. Et les raisons ne manquent pas, ni à Jonas, ni à nous. En regardant la ville nous pourrions commencer à constater qu’ « il y a des citadins qui obtiennent des moyens adéquats pour le développement de leur vie personnelle et familiale – et cela nous réjouit -, mais il y a un très grand nombre de “non citadins”, des “citadins à moitié” ou des “restes urbains” »[1] qui gisent au bord de nos chemins, qui vont vivre dans les périphéries de nos villes sans les conditions nécessaires pour mener une vie digne; et il est douloureux de constater que, très souvent, parmi ces “restes urbains” on distingue des visages de beaucoup d’enfants et d’adolescents. On distingue le visage de l’avenir.

Et en voyant ces choses dans nos villes, dans nos quartiers – qui pourraient être des lieux de rencontre et de solidarité, de joie – il finit par se produire ce que nous pouvons appeler le syndrome de Jonas: un lieu de fuite et de méfiance (cf. Jon 1, 3). Un lieu de l’indifférence, qui nous transforme en des personnes anonymes et sourdes vis-à-vis des autres, qui nous font devenir des êtres impersonnels au cœur insensible ; et par cette attitude nous blessons l’âme du peuple. Comme nous le disait Benoît XVI, « la mesure de l’humanité se détermine essentiellement dans son rapport à la souffrance et à celui qui soufre […] Une société qui ne réussit pas à accepter les souffrants et qui n’est pas capable de contribuer, par la compassion, à faire en sorte que la souffrance soit partagée et portée aussi intérieurement est une société cruelle et inhumaine » [2]. Quand Jean a été arrêté, Jésus s’est dirigé vers la Galilée pour proclamer l’Evangile de Dieu. A la différence de Jonas, Jésus, face à un événement douloureux et injuste comme le fut l’arrestation de Jean, entre dans la ville, il entre en Galilée et commence, à partir de ce petit village à semer ce qui sera le début de la plus grande espérance : le Royaume de Dieu est proche, Dieu est au milieu de nous. Et l’Évangile lui-même nous montre la joie et l’effet en chaîne que cela produit: cela a commencé avec Simon et André, puis Jacques et Jean (cf. Mc 1, 14-20). Et, depuis lors, en passant par sainte Rose de Lima, saint Torobio, saint Martin de Porres, saint Jean Macias, saint François Solano, l’Évangile est parvenu jusqu’à nous, annoncé par cette nuée de témoins qui y ont cru. Il est parvenu jusqu’à nous pour être de nouveau un antidote renouvelé contre la globalisation de l’indifférence. Car, face à cet Amour, on ne peut rester indifférent.

Jésus a invité ses disciples à vivre aujourd’hui ce qui a saveur d’éternité: l’amour de Dieu et du prochain; et il le fait de la seule manière dont il peut le faire, à la manière divine: en suscitant la tendresse et l’amour miséricordieux, suscitant la compassion et en ouvrant leurs yeux pour qu’ils apprennent à voir la réalité à la manière divine. Il les invite à créer de nouveaux liens, de nouvelles alliances porteuses d’éternité.

Jésus parcourt la ville avec ses disciples et il commence à regarder, à écouter, à prêter attention à ceux qui ont succombé sous le manteau de l’indifférence, lapidés à cause du grave péché de la corruption. Il commence à dévoiler beaucoup de situations qui asphyxient l’espérance de son peuple, suscitant une nouvelle espérance. Il appelle ses disciples et les invite à le suivre, il les invite à parcourir la ville, mais il change la cadence de leur pas, il leur apprend à voir ce qui jusqu’alors leur échappait, il leur montre de nouvelles urgences. Convertissez-vous, leur dit-il, le Royaume des Cieux consiste à rencontrer, en Jésus, Dieu qui s’unit vitalement à son peuple, qui s’implique et invite d’autres à ne pas avoir peur de faire de cette histoire une histoire de salut (cf. Mc 1, 15.21ss) Jésus continue à marcher dans nos rues, il continue comme hier à frapper aux portes, à frapper aux cœurs pour rallumer l’espérance et les aspirations : que l’avilissement soit surmonté grâce à la fraternité, l’injustice vaincue par la solidarité et la violence réduite au silence par les armes de la paix. Jésus continue à inviter et il veut nous oindre de son Esprit pour que nous aussi sortions pour oindre de cette onction capable de guérir l’espérance blessée et de renouveler notre regard.

Jésus continue à marcher et il réveille l’espérance qui nous libère des connexions vides et des analyses impersonnelles et il nous invite à nous impliquer comme un ferment là où nous sommes, là où il nous revient de vivre, dans ce petit coin de chaque jour. Le Royaume des Cieux est au milieu de vous – nous dit-il – il est là où nous sommes disposés à avoir un peu de tendresse et de compassion, où nous n’avons pas peur de faire en sorte que les aveugles voient, les paralytiques marchent, les lépreux soient purifiés et que les sourds entendent (cf. Lc 7, 22), et qu’ainsi tous ceux que nous estimions perdus jouissent de la Résurrection. Dieu ne se lasse pas ni ne se lassera jamais de marcher pour rejoindre ses enfants. Comment allumerons-nous l’espérance des prophètes manquent ? Comment ferons-nous face à l’avenir s’il nous manque l’unité ? Comment Jésus parviendra-t-il à tant de lieux reculés si des témoins courageux et audacieux manquent ?

Aujourd’hui le Seigneur t’invite à parcourir la ville avec lui, ta ville. Il t’invite à être son disciple missionnaire, et à faire ainsi partie de ce grand chuchotement qui veut continuer à résonner dans les divers recoins de notre vie : Réjouis-toi, le Seigneur est avec toi!

Réflexion du pape François lors de l’Angélus à Lima, Pérou

Le dimanche 21 janvier 2018, du balcon de la résidence de l’archevêque de Lima, sur la Place d’Armes, le Saint Père a célébré la prière de l’Angélus. Il a de plus livré une réflexion adressée, en particulier, aux jeunes. Voici le texte complet de son allocution :

Dieu notre Père, qui par Jésus-Christ a institué ton Église sur le roc des Apôtres, pour que, guidée par l’Esprit Saint, elle soit dans le monde signe et instrument de ton amour et de ta miséricorde, nous te rendons grâce pour les bienfaits que tu as accomplis dans notre Église à Lima.

Nous Te remercions en particulier pour la sainteté qui a fleuri sur notre terre. Notre Église archidiocésaine, fécondée par le travail apostolique de saint Turibio de Mogrovejo; renforcée par la prière, la pénitence et la charité de sainte Rose de Lima et de saint Martin de Porrès; embellie par le zèle missionnaire de saint François Solano et par l’humble service de saint Jean Macias; bénie par le témoignage de vie chrétienne d’autres frères fidèles à l’Évangile, Te remercie pour ton action dans notre histoire et Te demande la fidélité à l’héritage reçu.

Aide-nous à être une Église en sortie, en nous faisant proches de tous, en particulier des moins favorisés; apprends-nous à être des disciples-missionnaires de Jésus-Christ, le Seigneur des Prodiges, en vivant de l’amour, en recherchant l’unité, et en pratiquant la miséricorde, pour que, protégés par l’intercession de Notre-Dame de l’Évangélisation, nous vivions et annoncions au monde la joie de l’Évangile.

Chers jeunes, je suis heureux de pouvoir me retrouver avec vous. Ces rencontres sont pour moi très importantes, et plus encore cette année où nous nous préparons pour le Synode sur les jeunes. Vos visages, vos recherches, vos vies sont importantes pour l’Eglise et nous devons vous donner l’importance que vous méritez et avoir le courage qu’ont eu beaucoup de jeunes de cette terre qui n’ont pas eu peur d’aimer et de miser sur Jésus.

Chers amis, que d’exemples vous avez! Je pense à saint Martin de Porres. Rien n’a empêché ce jeune d’accomplir ses rêves, rien ne l’a empêché de dépenser sa vie pour les autres, rien ne l’a empêché d’aimer; et il l’a fait parce qu’il avait fait l’expérience que le Seigneur l’avait aimé en premier. Tel qu’il était: métis, et devant faire face à de nombreuses privations. Au regard des hommes, de ses amis, il semblait avoir tout à “perdre”, mais il a su faire une chose qui serait le secret de sa vie: faire confiance. Il a fait confiance au Seigneur qui l’aimait. Savez-vous pourquoi? Parce que le Seigneur lui avait d’abord fait confiance; comme il fait confiance à chacun d’entre vous et ne se lassera jamais de le faire.

Vous pourriez me dire: mais il y a des fois où cela devient très difficile. Je vous comprends. Dans ces moments-là des pensées négatives peuvent venir; sentir qu’il y a beaucoup de choses qui nous tombent dessus, que nous allons être ‘‘exclus du mondial’’. Il semblerait qu’on est en train de l’emporter sur nous. Mais ce n’est pas comme ça, pas vrai?

Il y a des moments où vous pouvez sentir que vous êtes sans possibilité de réaliser le désir de votre vie, vos rêves. Nous sommes tous passés par de telles situations. Chers amis, dans ces moments où il semble que la foi s’éteint, n’oubliez pas que Jésus est à vos côtés. Ne vous avouez pas vaincus, ne perdez pas espérance! N’oubliez pas les saints qui, du ciel, nos accompagnent ; allez à eux, priez et ne vous lassez pas de demander leur intercession. Ces saints d’hier, mais aussi d’aujourd’hui : cette terre en a beaucoup, parce que c’est une terre “sanctifiée”. Cherchez l’aide, le conseil de personnes dont vous savez qu’elles sont bonnes pour donner des conseils parce que leurs visages débordent de joie et de paix. Faites-vous accompagner par elles pour parcourir ainsi le chemin de la vie.

Jésus veut vous voir en mouvement ; il veut te voir poursuivre tes idéaux, et décidé à suivre ses instructions. Il vous conduira sur le chemin des béatitudes, un chemin en rien facile mais passionnant, un chemin qu’on ne peut parcourir seul, mais en équipe, où chacun peut collaborer avec le meilleur de lui-même. Jésus compte sur toi, comme il l’a fait il y a longtemps avec sainte Rose de Lima, saint Toribio, saint Juan Macias, saint Francisco Solano et tant d’autres. Aujourd’hui il te demande, comme à eux, si tu es-tu disposé à le suivre. Es-tu disposé à le suivre? À te laisser pousser par son Esprit pour rendre présent son Royaume de justice et d’amour?

Chers amis, le Seigneur vous regarde avec espérance, il ne désespère jamais de nous. Nous, peut-être, nous pouvons désespérer de nous-mêmes et des autres.

Je sais qu’il est très beau de regarder les photos retouchées numériquement, mais cela ne sert que pour les photos, nous ne pouvons pas faire le “photoshop” aux autres, à la réalité ni à nous- mêmes. Les filtres de couleurs et la haute définition ne marchent que pour les vidéos, mais nous ne pouvons jamais les appliquer aux amis. Il y a des photos qui sont très belles, mais elles sont complètement truquées; et laissez-moi vous dire que le cœur ne peut pas se “photoshoper”, parce que c’est là que se joue l’amour véritable, c’est là que se joue le bonheur.

Jésus ne veut pas que tu te “maquilles” le cœur ; il t’aime comme tu es et il a un rêve à réaliser avec chacun de vous. N’oubliez pas, il ne désespère pas de nous. Et si vous désespérez, je vous invite à prendre la Bible et à vous rappeler les amis que Dieu s’est choisis.

Moïse était bègue; Abraham, un vieillard; Jérémie, très jeune; Zachée, de petite taille; les disciples, quand Jésus leur demandait de prier, s’endormaient; Paul, un persécuteur des chrétiens; Pierre, il l’a renié… Et nous pourrions ainsi allonger la liste. Quelle excuse pourrions-nous avoir ?

Quand Jésus nous regarde, il ne considère pas combien nous sommes parfaits, mais à tout l’amour que nous avons dans le cœur à offrir et pour servir les autres. Pour lui, c’est cela qui est important, et il va toujours insister sur la même chose – il ne regarde pas ta taille, si tu parles bien ou mal, si tu dors en priant, si tu es trop jeune ou vieux. La seule question, c’est: Veux-tu me suivre et être mon disciple ? – Ne dépense pas pour maquiller ton cœur, remplis ta vie de l’Esprit!

Il attend sans se lasser pour nous donner son Esprit qui est l’Amour que Dieu veut répandre en nos cœurs afin de faire de nous ses disciples missionnaires.

En suivant Jésus, on ne peut jamais, mais jamais, être rejeté. Même si tu commets des erreurs; toujours le Seigneur nous offre une nouvelle chance pour marcher de nouveau avec lui.

Chers jeunes, dans ma prière, je vous mets dans les mains de la Vierge. Soyez certains qu’elle vous accompagnera à chaque instant de votre vie, à toutes les croisées de vos chemins, spécialement quand vous aurez à prendre des décisions importantes; elle sera là comme une bonne Mère, vous encourageant, vous soutenant afin que vous ne perdiez pas courage. Et si tu te décourages pour ces raisons, ne t’en fais pas, elle le dira à Jésus. Seulement, ne cesse pas de prier, ne cesse pas de demander, ne cesse pas de faire confiance à sa maternelle protection.

Discours du pape François aux religieuses de vie contemplative à Lima, Pérou

Le dimanche 21 janvier, le Saint Père s’est rendu au Sanctuaire du Seigneur des Miracles, à Lima au Pérou, où il a rencontré des religieuses de vie contemplative. Vous trouverez ci-dessous le discours qu’il leur a adressé.

Chères sœurs de divers monastères de vie contemplative:

Qu’il est bon d’être ici, dans ce Sanctuaire du Seigneur des Miracles, si fréquenté par les Péruviens, pour lui demander sa grâce et pour qu’il nous montre sa proximité et sa miséricorde! C’est lui “la lumière qui nous guide, qui nous éclaire de son amour divin”. En vous voyant ici, j’ai l’impression que vous avez profité de la visite pour vous promener un peu. Merci, Mère Soledad, pour vos paroles de bienvenue, et merci à vous toutes qui “dans le silence du cloître marchez toujours à mes côtés”.

Nous avons entendu les paroles de saint Paul, en nous rappelant que nous avons reçu l’esprit d’adoption filiale qui fait de nous des enfants de Dieu (cf. Rm 8, 15-16). En ces quelques mots se trouve condensée la richesse de toute la vocation chrétienne : la joie de nous savoir des fils. C’est l’expérience qui soutient nos vies, qui voudrait toujours être une réponse reconnaissante à cet amour. Qu’il est important de renouveler jour après jour cette joie!

Un chemin privilégié qui vous permet de renouveler cette certitude, c’est la vie de prière, communautaire et personnelle. Elle est le noyau de votre vie contemplative, et c’est la façon de cultiver l’expérience d’amour qui soutient notre foi; et comme nous le disait si bien Mère Soledad, c’est une prière qui est toujours missionnaire.

La prière missionnaire est celle qui parvient à unir les frères dans les diverses circonstances où ils se rencontrent et à demander que ne leur manquent pas l’amour et l’espérance. Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus le disait ainsi: «Je compris que l’Amour seul faisait agir les membres de l’Eglise, que si l’Amour venait à s’éteindre, les Apôtres n’annonceraient plus l’Evangile, les Martyrs refuseraient de verser leur sang… Je compris que l’Amour renfermait toutes les vocations, que l’Amour était tout, qu’il embrassait tous les temps et tous les lieux… en un mot, qu’il est éternel!… Dans le cœur de l’Eglise, ma Mère, je serai l’Amour» [1]. Etre l’amour! C’est savoir être sensible à la souffrance de tant de frères et dire avec le psalmiste: « Dans mon angoisse j’ai crié vers le Seigneur, il m’a exaucé, mis au large» (Ps 117, 5). C’est de cette manière que votre vie en clôture arrive à avoir une portée missionnaire et universelle ainsi qu’«un rôle fondamental dans la vie de l’Eglise. Vous priez et intercédez pour beaucoup de frères et sœurs qui sont en prison, migrants, réfugiés et persécutés, pour tant de familles blessées, les personnes sans travail, les pauvres, les malades, les victimes des dépendances, pour ne citer que quelques-unes des situations qui sont chaque jour plus pressantes. Vous êtes comme ces personnes qui portèrent un paralytique devant le Seigneur pour qu’il le guérisse (cf. Mc 2, 1-12). Par la prière, jour et nuit, vous amenez au Seigneur la vie de beaucoup de frères et sœurs qui, pour diverses raisons, ne peuvent le rejoindre pour faire l’expérience de sa miséricorde qui soigne, alors que Lui les attend pour leur faire grâce. Avec votre prière, vous pouvez guérir les plaies de beaucoup de frères » [2]. Pour cela même, nous pouvons affirmer que la vie de clôture n’enferme ni ne rétrécit le cœur, mais elle l’élargit par la relation avec le Seigneur et qu’elle le rend capable de sentir d’une nouvelle manière la douleur, la souffrance, la frustration, le malheur de tant de frères qui sont victimes de cette “culture du déchet” de notre époque. Que l’intercession pour ceux qui sont dans le besoin soit la caractéristique de votre prière. Et, quand c’est possible, aidez-les, non seulement par la prière mais aussi par le service concret.

La prière de demande qui se fait dans vos monastères rejoint le cœur de Jésus qui implore le Père pour que tous nous soyons un, afin que le monde croie (cf. Jn 17, 21). Combien nous avons besoin d’unité dans l’Eglise! Aujourd’hui et toujours! Unis dans la foi. Unis par l’espérance. Unis par la charité. Dans cette unité qui jaillit de la communion avec le Christ qui nous unit au Père dans l’Esprit et, dans l’Eucharistie, nous unit les uns aux autres dans ce grand mystère qu’est l’Eglise. Je vous demande, s’il vous plaît, de prier beaucoup pour l’unité de cette Eglise péruvienne bien-aimée. Œuvrez à la vie fraternelle, faisant en sorte que chaque monastère soit une lampe qui éclaire au milieu de la désunion et de la division. Aidez à prophétiser que c’est possible. Que tous ceux qui s’approchent de vous puissent goûter par avance la béatitude de la charité fraternelle, si caractéristique de la vie consacrée et si nécessaire au monde d’aujourd’hui et à nos communautés. Quand la vocation est vécue en fidélité, la vie devient une annonce de l’amour de Dieu. Je vous demande de ne pas cesser de donner ce témoignage. En cette église des Carmélites Nazaréennes Déchaussées, je me permets de rappeler les paroles de la Maîtresse spirituelle, sainte Thérèse de Jésus: « Si elles perdent le guide qui est le bon Jésus, elles n’en trouverons point le chemin; […] Le même Seigneur qui a dit qu’il est la voie a dit aussi qu’il est lumière et que personne ne peut aller à son Père si ce n’est par lui»[3]. Chères sœurs, l’Eglise a besoin de vous. Soyez des lampes par votre vie fidèle et indiquez Celui qui est chemin, vérité et vie, l’unique Seigneur qui donne la plénitude à notre existence et la vie en abondance [4].

Priez pour l’Eglise, pour les pasteurs, pour les personnes consacrées, pour les familles, pour ceux qui souffrent, pour ceux qui font du mal, pour ceux qui exploitent leurs frères. Et n’oubliez pas, s’il vous plaît, de prier pour moi.

Discours du Saint Père aux évêques du Pérou

Le pape François a rencontré les évêques du Pérou, ce dimanche 21 janvier, à l’archevêché de Lima. Vous trouverez ci-dessous, le discours qu’il leur a adressé. 

Chers frères dans l’épiscopat,

Merci pour les paroles que m’ont adressées le Cardinal Archevêque de Lima et le Président de la Conférence Épiscopale au nom de tous ceux qui sont présents. J’ai souhaité être ici avec vous. Je garde un vif souvenir de votre visite ad limina, qui date de l’année dernière.

Les journées passées parmi vous ont été très intenses et enrichissantes. J’ai pu écouter et vivre les différentes réalités qui composent cette terre et partager de près la foi du saint peuple fidèle de Dieu, qui nous a fait tant de bien. Merci pour l’occasion qui m’a été donnée de pouvoir ‘‘toucher’’ la foi du peuple que Dieu vous a confié.

Le thème de ce voyage nous parle de l’unité et de l’espérance. C’est un programme difficile, mais en même temps qui interpelle, qui nous rappelle les hauts faits de saint Turibio de Mogrovejo, Archevêque de ce Siège et patron de l’épiscopat latino-américain, un modèle de ‘‘bâtisseur de l’unité ecclésiale’’, comme l’a défini mon prédécesseur, saint Jean Paul II, lors de son premier Voyage Apostolique dans ce pays [1].

Il est significatif que ce saint Évêque soit représenté sur ses portraits comme un ‘‘nouveau Moïse’’. Comme vous le savez, au Vatican est conservé un tableau où figure saint Turibio traversant une rivière impétueuse dont les eaux s’ouvrent sur son passage, comme s’il s’agissait de la mer Rouge, pour qu’il puisse parvenir sur l’autre rive où l’attend un groupe important d’indigènes. Derrière saint Turibio, il y a une grande multitude de personnes, qui constitue le peuple fidèle suivant son pasteur dans l’œuvre de l’évangélisation [2]. Ce beau tableau m’offre la possibilité de focaliser sur lui ma réflexion avec vous. Saint Turibio, l’homme qui a voulu atteindre l’autre rive.

Nous le voyons dès le moment où il reçoit mandat pour venir dans ce pays avec la mission d’être père et pasteur. Il a abandonné la terre ferme pour s’aventurer dans un univers totalement nouveau, inconnu et difficile. Il est allé vers une terre promise, guidé par la foi comme « une façon de posséder ce que l’on espère » (Hb 11, 1). Sa foi et sa confiance dans le Seigneur l’ont poussé et le pousseront, tout au long de sa vie, à atteindre l’autre rive, où le Seigneur l’attendait au milieu d’une multitude.

1. Il a voulu atteindre l’autre rive à la recherche de ceux qui étaient éloignés et dispersés. Pour cela, il a dû renoncer au confort de l’évêché et parcourir le territoire qui lui a été confié, pour des visites pastorales constantes, en essayant de rejoindre et d’être là où l’on avait besoin de lui, – et comme on avait besoin de lui! Il allait à la rencontre de tous par des chemins qui, au dire de son secrétaire, étaient plus faits pour les chèvres que pour les personnes. Il a dû affronter les climats et les régions plus divers, « sur les 22 années d’épiscopat, il en a passé 18 en dehors de son siège, parcourant à trois reprises son territoire » [3]. Il savait que c’était la seule manière de guider son troupeau : être proche en apportant les secours divins, exhortation qu’il adressait aussi continuellement à ses prêtres. Cependant il ne le faisait pas en paroles mais par son témoignage, en étant lui-même en première ligne de l’évangélisation. Aujourd’hui, nous l’appellerions un Évêque ‘‘de la rue’’. Un évêque avec des semelles usées à force de marcher, de visiter, d’aller à la rencontre pour « annoncer l’Évangile à tous, en tous lieux, en toutes occasions, sans répulsion et sans peur. La joie de l’Évangile est pour tout le peuple, personne ne peut en être exclu » [4]. Comme il le savait, saint Turibio! Sans peur et sans répulsion, il a parcouru notre continent pour annoncer la Bonne Nouvelle.

2. Il a voulu atteindre l’autre rive non seulement géographique mais aussi culturelle. C’est ainsi qu’il a promu, par de nombreux moyens, une évangélisation dans la langue locale. Par le troisième Concile de Lima, il s’est employé à ce que les catéchismes soient faits et traduits en quechua et en aymara. Il a incité le clergé à étudier et à connaître la langue de leurs peuples pour pouvoir leur administrer les sacrements de manière compréhensible. En visitant son peuple et en vivant avec lui, il s’est rendu compte qu’il ne suffisait pas de le rejoindre physiquement mais qu’il était nécessaire d’apprendre à utiliser le langage des autres, et que ce n’était qu’ainsi que l’Évangile arriverait à être entendu et à pénétrer dans le cœur. Combien une telle vision est urgente pour nous, pasteurs du XXIème siècle, qui devons apprendre un langage totalement nouveau comme l’est le langage numérique, pour ne citer qu’un exemple. Connaître le langage actuel de nos jeunes, de nos familles, des enfants… Comme saint Turibio a bien su le voir, il ne suffit pas d’atteindre un lieu et d’occuper un territoire; il faut pouvoir initier des processus dans la vie des personnes pour que la foi s’enracine et devienne significative. Et pour cela nous devons parler leur langue. Il faut parvenir là où sont en train de s’élaborer les nouveaux récits et les nouveaux paradigmes, atteindre avec la Parole de Jésus les éléments centraux les plus profonds de l’âme de nos villes et de nos peuples [5]. L’évangélisation de la culture nous demande d’entrer dans le cœur de la culture elle-même, pour qu’elle soit éclairée de l’intérieur par l’évangile.

3. Il a voulu atteindre l’autre rive de la charité. Pour notre [saint] patron, l’évangélisation ne pouvait pas se faire en dehors de la charité. Car il savait que la forme la plus sublime de l’évangélisation était de façonner dans sa propre vie le don de soi de Jésus-Christ par amour pour tous les hommes. Les enfants de Dieu et les enfants du démon se révèlent ainsi: celui qui ne pratique pas la justice n’est pas de Dieu, pas plus que celui qui n’aime pas son frère (cf. 1Jn 3, 10). Lors de ses visites, il a pu constater les abus et les excès que subissaient les populations autochtones, et ainsi sa main n’a pas tremblé, en 1585, quand il a excommunié le représentant de la Couronne à Cajatambo, affrontant tout un système de corruption et tout un réseau d’intérêts qui « suscitait l’hostilité de beaucoup », y compris du Vice-roi. [6] C’est ainsi que le pasteur nous montre qu’il sait que le bien spirituel ne peut jamais être séparé du juste bien matériel et d’autant plus quand l’intégrité et la dignité des personnes sont menacées. Attitude prophétique de l’évêque qui n’a pas peur de dénoncer les abus et les excès commis contre son peuple. Et de cette manière il parvient à rappeler à l’intérieur de la société et de ses communautés que la charité doit toujours aller de pair avec la justice et qu’il n’y a pas d’authentique évangélisation qui n’annonce pas et ne dénonce pas toutes les fautes contre la vie de nos frères, en particulier des plus vulnérables.

4. Il a voulu atteindre l’autre rive dans la formation de ses prêtres. Il a fondé le premier séminaire postconciliaire dans cette région du monde, en encourageant ainsi la formation du clergé autochtone. Il a compris qu’il ne suffisait pas d’aller partout et de parler la même langue, mais qu’il était nécessaire que l’Église puisse engendrer ses propres pasteurs locaux et ainsi devenir une mère féconde. C’est pourquoi il a plaidé pour l’ordination des métis – quand c’était une question discutée – cherchant à encourager et à inciter à ce que le clergé, s’il devait être différent dans quelque chose, ce soit par la sainteté de ses pasteurs et non par la provenance raciale. [7] Et cette formation ne se limitait pas seulement aux études au séminaire, mais elle se poursuivait grâce à ses nombreuses visites. À ces occasions, il pouvait voir directement ‘‘l’état de ses prêtres’’, montrant qu’il portait leur souci. Selon la légende, à la veille de Noël, sa sœur lui aurait offert une chemise pour qu’il la porte pour la première fois à cette fête. Ce jour-là, il est allé rendre visite à un prêtre et en voyant la condition dans laquelle il vivait, il a enlevé sa chemise et la lui a donnée.[8] C’est le pasteur qui connaît ses prêtres. Il cherche à les atteindre, à les accompagner, à les encourager, à les réprimander – il a rappelé à ses prêtres qu’ils étaient des pasteurs et non des négociants et que, par conséquent, ils devaient protéger et défendre les indiens comme des fils-. [9] Mais il ne le fait pas depuis le ‘‘bureau’’, et ainsi il peut connaître ses brebis et celles-ci reconnaissent, en sa voix, la voix du Bon Pasteur.

5. Il a voulu atteindre l’autre rive, celle de l’unité. Il a encouragé de manière admirable et prophétique la création et l’intégration de lieux de communion et de participation entre les différents membres du peuple de Dieu. C’est ce qu’a souligné saint Jean-Paul II quand, dans ce pays, parlant aux évêques, il disait:« Le troisième Concile de Lima est le résultat de cet effort, présidé, stimulé, dirigé par saint Turibio, et qui a porté des fruits dans un précieux trésor de l’unité dans la foi, de normes pastorales et organisationnelles, en même temps que dans des inspirations valides pour l’intégration latino-américaine souhaitée ». [10] Nous savons bien que cette unité et ce consensus ont été précédés de grands tensions et conflits. Nous ne pouvons pas nier les tensions, les différences ; une vie sans conflits est impossible. Ces conflits nous obligent, si nous sommes des hommes et des chrétiens, à les regarder en face et à les assumer. Mais à les assumer dans l’unité, dans un dialogue honnête et sincère, en nous regardant en face et en veillant à ne pas céder à la tentation ou d’ignorer ce qui est arrivé, ou de rester prisonniers et sans horizon qui aide à trouver les chemins de l’unité et de la vie. Il est stimulant, dans notre cheminement de Conférence Épiscopale, de rappeler que l’unité prévaudra toujours sur le conflit.[11] Chers frères, travaillez pour l’unité, ne restez pas prisonniers des divisions qui fractionnent et limitent la vocation à laquelle nous avons été appelés : être sacrement de communion. N’oubliez pas que ce qui attirait dans l’Église primitive, c’était comment ils s’aimaient. C’était – c’est et ce sera- la meilleure évangélisation.

6. Pour saint Turibio est arrivé le moment de passer sur la rive définitive, vers cette terre qui l’attendait et qu’il savourait en quittant sans cesse la rive. Ce nouveau départ, il ne l’a pas fait seul. Tout comme dans le tableau que je vous ai commenté au début, il allait à la rencontre des saints suivi d’une grande foule derrière lui. C’est le pasteur qui a su remplir ‘‘sa valise’’ de visages et de noms. Ils étaient son passeport pour le ciel. Et c’était si vrai qu’au moment où le pasteur rendait son âme à Dieu, il n’a pas voulu omettre l’accord final. Il l’a fait uni à son peuple et un aborigène lui jouait de la flûte afin que l’âme de son pasteur ressente la paix. Chers frères, quand nous aurons à entreprendre l’ultime voyage, puissions-nous vivre cela! Demandons au Seigneur de nous l’accorder [12]!

Et, s’il vous plaît, n’oubliez pas de prier pour moi !

Discours du pape François lors de la veillée mariale à Trujillo

Le samedi 20 janvier, le pape François a présidé une célébration mariale en la fête de la Virgen de la Puerta. Cette veillée s’est déroulée sur la Place d’Armes dans le centre ville de Trujillo, tout près de la cathédrale. Des dizaines de milliers de personnes y ont participé. Voici le texte complet du discours du Saint Père lors de cette cérémonie: 

Chers frères et sœurs!

Je remercie Mgr Héctor Miguel pour ses paroles de bienvenue au nom de tout le peuple de Dieu qui est en pèlerinage dans ce pays.

Sur cette belle et historique place de Trujillo qui a su susciter des rêves de liberté pour tous les péruviens, nous sommes réunis aujourd’hui pour nous retrouver avec la ‘‘Petite Mère de Otzuco’’. Je sais les nombreux kilomètres que beaucoup d’entre vous ont parcourus pour être ici aujourd’hui, rassemblés sous le regard de la Mère. Cette place devient ainsi un sanctuaire à ciel ouvert où nous voulons tous nous laisser regarder par la Mère, par son doux et maternel regard. La Mère qui connaît le cœur des péruviens du nord et de tant d’autres endroits ; elle a vu vos larmes, vos rires, vos aspirations. Sur cette place, on veut faire trésor de la mémoire d’un peuple qui sait que Marie est Mère et qu’elle n’abandonne pas ses enfants.

La maison est en fête d’une manière particulière. Les images venues de différents endroits de cette région nous accompagnent. En même temps que la bien-aimée Vierge Immaculée de la Porte d’Otuzco, je salue et je souhaite la bienvenue à la Sainte Croix de Chalpón de Chiclayo, au Seigneur Prisonnier d’Ayabaca, à la Vierge des Grâces de Paita, au Divin Enfant du Miracle d’Eten, à la Vierge des Douleurs de Cajamarca, à la Vierge de l’Assomption de Cutervo, à l’Immaculée Conception de Chota, à Notre-Dame de Grandes Grâces de Huamachuco, à Saint Turibio de Mogrovejo de Tayabamba (Huamachuco), à la Vierge de l’Assomption de Chachapoyas, à la Vierge de l’Assomption d’Usquil, à la Vierge du Secours de Huanchoco, aux Reliques des Martyrs Conventuels de Chimbote.

Chaque communauté, chaque petite localité de ce territoire est assistée par le visage d’un saint, par l’amour pour Jésus Christ et pour sa Mère. Et il faut réaliser que là où il y a une communauté, là où il y a de la vie et des cœurs qui battent et qui sont désireux de trouver des raisons pour espérer, pour chanter, pour danser, pour vivre dignement… là se trouve le Seigneur, là nous trouvons sa Mère et aussi l’exemple de nombreux saints qui nous aident à demeurer joyeux dans l’espérance.

Avec vous, je rends grâce à notre Dieu pour sa délicatesse. Il trouve le moyen de s’approcher de chacun de manière à ce qu’on puisse le recevoir; et ainsi naissent les invocations les plus variées. Elles expriment le désir de notre Dieu qui veut être proche de chaque cœur parce que la langue de l’amour de Dieu, c’est toujours un dialecte; il n’a pas une autre manière de le faire. Et en outre, c’est un fait porteur d’espérance que de voir comment la Mère adopte les traits caractéristiques de ses enfants, leur manière de se vêtir, le dialecte des siens pour les faire participer à sa bénédiction. Marie sera toujours une Mère métisse, parce que dans son cœur tous les sangs trouvent une place, parce que l’amour recherche tous les moyens pour aimer et être aimé. Toutes ces images nous rappellent la tendresse avec laquelle Dieu veut être proche de chaque population, de chaque famille, de vous, de moi, de tous.

Je sais l’amour que vous portez à la Vierge Immaculée de la Porte d’Otuzco et qu’avec vous je voudrais déclarer aujourd’hui : Vierge de la Porte, ‘‘Mère de la Miséricorde et de l’Espérance’’. Sainte Vierge qui, tout au long des siècles passés, a montré son amour pour les enfants de cette terre, quand placée sur une porte, elle les a défendus et les a protégés des menaces qui les affectaient, suscitant l’amour de tous les Péruviens jusqu’à nos jours.

Elle continue de nous défendre et de nous indiquer la Porte qui nous ouvre le chemin de la vie authentique, de la Vie qui ne dépérit pas. Elle est celle qui sait accompagner chacun de ses enfants pour qu’ils retournent à la maison. Elle nous accompagne et nous conduit jusqu’à la Porte qui donne la Vie, parce que Jésus ne veut que personne reste dehors, à la merci de l’intempérie. Elle accompagne ainsi «la nostalgie de beaucoup du retour à la maison du Père qui attend leur venue»[1] et qui souvent ne savent pas comment revenir. Comme le disait saint Bernard : « Toi qui te sens loin de la terre ferme, entraîné par les vagues de ce monde, au milieu des bourrasques et des tempêtes : regarde l’Étoile et invoque Marie »[2]. Elle nous indique le chemin de la maison, elle nous conduit jusqu’à Jésus qui est la Porte de la Miséricorde.

En 2015, nous avons eu la joie de célébrer le Jubilé de la Miséricorde. Une année durant laquelle j’ai invité tous les fidèles à passer par la Porte de la Miséricorde, «où quiconque entrera pourra faire l’expérience de l’amour de Dieu qui console, pardonne, et donne l’espérance»[3]. Et j’aimerais réitérer avec vous le même désir que j’avais alors : «Combien je voudrais que les années à venir soient comme imprégnées de miséricorde pour aller à la rencontre de chacun en lui offrant la bonté et la tendresse de Dieu ! »[4]. Comme je voudrais que cette terre habitée par la Mère de la Miséricorde et de l’Espérance puisse démultiplier et apporter la bonté et la tendresse de Dieu en tout lieu. Car, chers frères, il n’y a pas de meilleure médecine pour soigner tant de blessures qu’un cœur qui connaît la miséricorde, qu’un cœur qui sait avoir de la compassion face à la souffrance et au malheur, face à l’erreur et au désir de se relever de beaucoup qui souvent ne savent pas comment y parvenir.

La compassion est active parce que «nous avons appris que Dieu se penche sur nous (cf. Os. 11, 14) pour que nous puissions, nous aussi, l’imiter et nous pencher sur nos frères » [5]. Nous pencher en particulier sur ceux qui souffrent le plus. Comme Marie, nous devons être attentifs à ceux qui n’ont plus le vin de la fête, comme cela est arrivé aux noces de Cana.

En regardant Marie, je ne voudrais pas terminer sans vous inviter à penser à toutes les mères et grands-mères de cette Nation ; elles sont la véritable force motrice de la vie et des familles du Pérou. Que serait le Pérou sans les mères et les grands-mères, que serait notre vie sans elles ! L’amour pour Marie doit nous aider à avoir des attitudes de reconnaissance et de gratitude envers la femme, envers nos mères et nos grands-mères qui sont un rempart dans la vie de nos cités. Presque toujours silencieuses, elles font avancer la vie. C’est le silence et la force de l’espérance. Merci pour leur témoignage.

Reconnaître et remercier; toutefois en regardant les mères et les grands-mères, je voudrais vous inviter à lutter contre un fléau qui touche notre continent américain: les nombreux cas de féminicide. Il y a de nombreuses situations de violence qui sont étouffées derrière tant de murs. Je vous invite à lutter contre cette source de souffrance, en demandant que soient encouragées une législation et une culture du rejet de toute forme de violence.

Chers frères, la Vierge de la Porte, Mère de la Miséricorde et de l’Espérance nous montre le chemin et nous indique la meilleure protection contre le mal de l’indifférence et de l’insensibilité. Elle nous conduit jusqu’à son Fils et elle nous invite aussi à promouvoir et à faire rayonner une « culture de la miséricorde, fondée sur la redécouverte de la rencontre des autres: une culture dans laquelle personne ne regarde l’autre avec indifférence ni ne détourne le regard quand il voit la souffrance des frères»[6].

Visite du pape François au foyer « Le Petit Prince » à Puerto Maldonado

Le Saint Père s’est arrêté dans un foyer pour enfants en difficulté, « Le Petit Prince » (Hogar El Principito), à Puerto Maldonado au Pérou, ce vendredi 19 janvier. Cette rencontre s’est déroulée dans le cadre de son 22e voyage apostolique. Veuillez trouver le texte complet de son discours ci-dessous:

Chers frères et sœurs, Chers enfants,

Merci beaucoup pour ce bel accueil et pour vos paroles de bienvenue. Vous voir danser me comble de joie.

Je ne pouvais pas repartir de Porto Maldonado sans venir vous rendre visite. Vous avez voulu venir de différentes maisons d’accueil au Foyer Le Petit Prince. Merci pour les efforts que vous avez faits pour être ici aujourd’hui.

Nous venons de célébrer la Nativité. Nous avons eu le cœur ému par la représentation de l’Enfant Jésus. C’est lui notre trésor, et vous, les enfants, vous êtes son reflet, et vous êtes aussi notre trésor, le trésor de nous tous, le trésor le plus précieux que nous devons protéger. Pardonnez les fois où, nous les plus grands, nous ne le faisons pas, ou bien nous ne vous donnons pas l’importance que vous méritez. Vos regards, vos vies exigent toujours un plus grand engagement et du travail de notre part pour que nous ne devenions pas aveugles ou indifférents face à tant d’autres enfants qui souffrent et sont dans le besoin. Vous êtes, sans l’ombre d’un doute, le trésor le plus précieux que nous devions protéger.

Chers enfants du Foyer Le Petit Prince, et vous les jeunes des autres maisons d’accueil, je sais que certains d’entre vous sont parfois tristes la nuit. Je sais que vous manquent le papa ou la maman qui ne sont pas là, et je sais aussi qu’il y a des blessures qui vous font beaucoup souffrir. Dirsey, tu as été courageux et tu nous as fait part de cela. Et tu me disais: ‘‘Que mon message soit un message d’espérance’’. Mais laisse-moi te dire quelque chose : ta vie, tes paroles, et celle de vous tous sont une lumière d’espérance. Je voudrais vous remercier pour votre témoignage. Merci d’être lumière d’espérance pour nous tous.

Je suis heureux de voir que vous avez un foyer où vous êtes accueillis, où, avec tendresse et amitié, on vous aide à découvrir que Dieu vous tend les mains et qu’il sème des rêves vos cœurs. Quel beau témoignage que le vôtre, vous les jeunes qui êtes passés par ce chemin, qui avez rempli hier votre cœur d’amour dans cette maison, et qui aujourd’hui avez pu construire votre avenir ! Vous êtes pour nous tous le signe des immenses potentialités que possède chaque personne. Pour ces enfants, vous êtes le meilleur exemple à suivre, l’espérance qu’eux aussi pourront le faire. Nous avons tous besoin de modèles à suivre, les enfants ont besoin de regarder en avant et de trouver des modèles positifs : ‘‘je veux être comme lui ou comme elle’’, sentent-ils et disent-ils. Tout ce que vous les jeunes pouvez faire, comme venir jouer avec eux, passer du temps avec eux, est important. Soyez pour eux comme disait le Petit Prince: les petites étoiles qui éclairent dans la nuit (cf. Antoine de Saint-Exupéry, XXIV; XXVI).

Certains d’entre vous, jeunes qui nous accompagnez, viennent des communautés indigènes. Avec tristesse vous voyez la destruction des forêts. Vos grands-parents vous ont enseigné à les découvrir ; ils y trouvaient leur nourriture et les médicaments qui les soignaient. Elles sont aujourd’hui dévastées par le vertige d’un progrès mal compris. Les rivières qui vous ont vus jouer et qui vous ont offert de la nourriture sont aujourd’hui boueuses, polluées, mortes. Jeunes, ne vous résignez pas face à ce qui est en train de se passer. Ne renoncez pas à l’héritage de vos grands- parents, à votre vie ni à vos rêves. J’aimerais vous encourager à étudier, à vous préparer, à saisir l’occasion que vous avez de vous former. Le monde a besoin de vous, jeunes des peuples autochtones, et il a besoin de vous comme vous êtes. Ne vous contentez pas d’être le wagon de queue de la société, accrochés et vous laissant porter ! Nous avons besoin de vous comme moteur, qui impulse. Ecoutez vos grands-parents, valorisez vos traditions, ne refreinez pas votre curiosité. Cherchez vos racines et, en même temps, ouvrez les yeux à ce qui est nouveau, oui… et faites votre propre synthèse. Rendez au monde ce que vous apprenez, car le monde a besoin de vous dans votre originalité, tels que vous êtes en réalité, non comme des imitations. Nous avons besoin de vous dans votre authenticité, en tant que jeunes fiers d’appartenir aux peuples amazoniens et qui apportent à l’humanité une alternative de vie vraie. Chers amis, souvent nos sociétés ont besoin de corriger le cap et vous, les jeunes autochtones – j’en suis sûr – vous pouvez énormément aider dans ce défi, surtout en nous apprenant un style de vie basé sur la sauvegarde et non sur la destruction de tout ce qui s’oppose à notre cupidité.

Je voudrais remercier le Père Xavier, les religieux et religieuses, les missionnaires laïques qui font un travail magnifique et tous les bienfaiteurs qui forment cette famille ; les volontaires qui offrent leur temps gratuitement, qui est un baume rafraichissant sur les blessures. Je voudrais remercier aussi ceux qui confirment ces jeunes dans leur identité amazonienne et les aident à forger un avenir meilleur pour leurs communautés et pour toute la planète.

Chers enfants, demandons à Dieu de nous donner sa bénédiction. Que le Seigneur vous bénisse et vous garde, qu’il fasse resplendir sur vous son visage, que le Seigneur tourne vers vous son visage et vous accorde tous ses bienfaits, au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit. (Cf. Nb 6, 24-26 ; Ps 66, Bénédiction du Temps ordinaire)

Je vous demande une faveur : priez pour moi et merci d’être les petites étoiles qui éclairent dans la nuit.

Discours du pape François aux peuples de l’Amazonie

Dans la matinée du vendredi 19 janvier, le Saint Père a rencontré plus de 4000 représentants des peuples de l’Amazonie péruviennes au stade « Madre de Dios » à Puerto Maldonado. Vous trouverez, ci-dessous, le texte complet du discours qu’il leur a adressé, traduit par ZENIT l’agence d’information internationale.

Chers frères et sœurs,

Le cantique de saint François: ‘‘Loué sois-tu, mon Seigneur’’ jaillit en moi, comme en vous. Oui, loué sois-tu pour l’opportunité que tu nous donnes à travers cette rencontre! Merci à vous, Monseigneur David Martínez de Aguirre Guinea, Monsieur Héctor, Madame Yésica et Madame María Luzmila pour vos paroles de bienvenue, et pour vos témoignages. En vous, je voudrais remercier et saluer tous les habitants de l’Amazonie.

Je vois que vous provenez des différents peuples autochtones de l’Amazonie : Harakbut, Esse-ejas, Matsiguenkas, Yines, Shipibos, Asháninkas, Yaneshas, Kakintes, Nahuas, Yaminahuas, Juni Kuin, Madijá, Manchineris, Kukamas, Kandozi, Quichuas, Huitotos, Shawis, Achuar, Boras, Awajún, Wampís, entre autres. Je constate également que sont présentes avec nous des populations provenant des Andes, venues dans la région forestière et qui sont devenues amazoniennes. J’ai beaucoup désiré cette rencontre… J’ai tenu à venir ici dans le cadre de cette visite au Pérou. Merci de votre présence et de m’aider à voir de plus près, dans vos visages, le reflet de cette terre. Un visage pluriel, d’une diversité infinie et d’une énorme richesse biologique, culturelle, spirituelle. Nous qui n’habitons pas ces terres, nous avons besoin de votre sagesse et de votre connaissance pour pouvoir pénétrer, sans le détruire, le trésor que renferme cette région. Et les paroles du Seigneur à Moïse résonnent : «Retire les sandales de tes pieds, car le lieu où tu te tiens est une terre sainte » (Ex 3, 5).

Permettez-moi, une fois encore, de dire: Loué sois-tu Seigneur pour cette œuvre merveilleuse de tes peuples amazoniens et pour toute la biodiversité que ces terres renferment. Ce cantique de louange s’interrompt quand nous écoutons et voyons les blessures profondes que portent en eux l’Amazonie et ses peuples. Et j’ai voulu venir vous rendre visite et vous écouter, afin que nous soyons unis dans le cœur de l’Église, afin de partager vos défis et de réaffirmer avec vous une option sincère pour la défense de la vie, pour la défense de la terre et pour la défense des cultures.

Probablement, les peuples autochtones amazoniens n’ont jamais été aussi menacés sur leurs territoires qu’ils le sont présentement. L’Amazonie est une terre disputée sur plusieurs fronts: d’une part, le néo-extractivisme et la forte pression des grands intérêts économiques qui convoitent le pétrole, le gaz, le bois, l’or, les monocultures agro-industrielles. D’autre part, la menace visant ses territoires vient de la perversion de certaines politiques qui promeuvent la ‘‘conservation’’ de la nature sans tenir compte de l’être humain et, concrètement, de vous, frères amazoniens qui y habitez. Nous connaissons des mouvements qui, au nom de la conservation de la forêt, accaparent de grandes superficies de terre et en font un moyen de négociation, créant des situations d’oppression des peuples autochtones pour lesquels, le territoire et les ressources naturelles qui s’y trouvent deviennent ainsi inaccessibles. Cette problématique asphyxie vos populations et provoque la migration des nouvelles générations face au manque d’alternatives locales. Nous devons rompre avec le paradigme historique qui considère l’Amazonie comme une réserve inépuisable des États sans prendre en compte ses populations.

Je crois qu’il est indispensable de faire des efforts pour créer des instances institutionnelles de respect, de reconnaissance et de dialogue avec les peuples natifs, en assumant et en sauvegardant la culture, la langue, les traditions, les droits et la spiritualité qui leur sont propres. Un dialogue interculturel dans lequel ils soient «les principaux interlocuteurs, surtout lorsqu’on développe les grands projets qui affectent leurs espaces» (Lett. enc. Laudato si’, n. 146). La reconnaissance et le dialogue seront la meilleure voie pour transformer les relations historiques marquées par l’exclusion et la discrimination.

En contrepartie, il est juste de reconnaître qu’il existe des initiatives porteuses d’espérance qui surgissent de vos bases et organisations et permettent que les peuples autochtones eux-mêmes ainsi que les communautés soient les gardiens des forêts, et que les ressources produites par la sauvegarde de ces forêts reviennent comme bénéfice à leurs familles, pour l’amélioration de leurs conditions de vie, pour la santé et l’éducation de leurs communautés. Ce ‘‘bien-faire’’ se trouve en syntonie avec les pratiques du ‘‘bien-vivre’’ que nous découvrons dans la sagesse de nos peuples. Et permettez-moi de vous dire que vraiment, pour certains, vous êtes considérés comme un obstacle ou une ‘‘gêne’’ ; en vérité, par vos vies, vous constituez un cri pour qu’on prenne conscience du mode de vie qui ne parvient pas à limiter ses propres coûts. Vous êtes la mémoire vivante de la mission que Dieu nous a donnée à nous tous: sauvegarder la Maison commune.

La défense de la terre n’a d’autre finalité que la défense de la vie. Nous savons la souffrance que certains d’entre vous endurent à cause des déversements d’hydrocarbures qui menacent sérieusement la vie de vos familles et contaminent votre milieu naturel.

Parallèlement, il existe une autre atteinte à la vie qui est causée par cette contamination environnementale due à l’exploitation minière illégale. Je me réfère à la traite des personnes : la main-d’œuvre esclave ou l’abus sexuel. La violence à l’encontre des adolescents et des femmes est un cri qui parvient au ciel. «La situation de ceux qui font l’objet de diverses formes de traite des personnes m’a toujours attristé. Je voudrais que nous écoutions le cri de Dieu qui nous demande à tous : « Où est ton frère ? » (Gn 4, 9). Où est ton frère esclave ? […] Ne faisons pas semblant de rien. Il y a de nombreuses complicités. La question est pour tout le monde ! » (Exhort. ap. Evangelii Gaudium, n. 211).

Comment ne pas se souvenir de saint Toribio lorsqu’il dénonçait, très peiné, au 3ème Concile de Lima « que non seulement par le passé on a causé tant de tort à ces pauvres et usé à leur encontre de la force avec tant d’excès, mais qu’aujourd’hui encore beaucoup cherchent à faire de même… » (Ses. III, c. 3). Malheureusement, après cinq siècles ces paroles continuent d’être actuelles. Les paroles prophétiques de ces hommes de foi – comme Héctor et Yésica nous l’ont rappelé –, sont le cri de ces personnes souvent étouffées ou auxquelles on ôte la parole. Cette prophétie doit demeurer dans notre Église, qui ne se lassera jamais de crier pour les marginalisés et pour ceux qui souffrent.

De cette préoccupation naît l’option primordiale pour la vie des plus démunis. Je pense aux peuples désignés comme les ‘‘Peuples Indigènes dans l’Isolement Volontaire’’ (PIIV). Nous savons qu’ils sont les plus vulnérables parmi les vulnérables. Les retards du passé les ont obligés à s’isoler, y compris de leurs propres ethnies; ils se sont engagés dans une histoire de captivité dans des régions les plus inaccessibles de la forêt pour pouvoir vivre libres. Continuez à défendre ces frères les plus vulnérables. Leur présence nous rappelle que nous ne pouvons pas disposer des biens communs selon l’avidité de la consommation. Il faut des limites qui nous aident à nous prémunir contre toute volonté de destruction massive de l’habitat qui nous conditionne.

La reconnaissance de ces peuples – qui ne peuvent jamais être considérés comme une minorité, mais comme d’authentiques interlocuteurs – et de tous les peuples autochtones nous rappelle que nous ne sommes pas les propriétaires absolus de la création. Il urge de prendre en compte la contribution essentielle qu’ils apportent à la société tout entière, de ne pas faire de leurs cultures l’idéal d’un état naturel ni non plus une espèce de musée d’un genre de vie d’antan. Leur cosmovision, leur sagesse ont beaucoup à nous enseigner, à nous qui n’appartenons pas à leur culture. Tous les efforts que nous déploierons pour améliorer la vie des peuples amazoniens seront toujours insuffisants[1].

La culture de nos peuples est signe de vie. L’Amazonie, outre qu’elle constitue une réserve de biodiversité, est également une réserve culturelle que nous devons sauvegarder face aux nouveaux colonialismes. La famille est et a toujours été l’institution sociale qui a contribué le plus à maintenir vivantes nos cultures. Aux moments de crise par le passé, face aux différents impérialismes, la famille des peuples autochtones a été le meilleur rempart de la vie. Un effort spécial nous est demandé pour ne pas nous laisser attraper par les colonialismes idéologiques sous le couvert de progrès qui imprègnent peu à peu en dissipant les identités culturelles et en établissant une pensée uniforme, unique… et fragile. Écoutez les personnes âgées, s’il vous plaît. Elles ont une sagesse qui vous met en contact avec ce qui est transcendant et vous fait découvrir l’essentiel de la vie. N’oublions pas que «la disparition d’une culture peut être aussi grave ou plus grave que la disparition d’une espèce animale ou végétale» (Lett. enc. Laudato si’, n. 145). Et la seule manière pour les cultures de ne pas se perdre, c’est d’être dynamiques, toujours en mouvement. Ce que Yésica et Héctor nous ont dit est si important : ‘‘Nous voulons que nos enfants étudient, mais nous  ne voulons pas que l’école efface nos traditions, nos langues ; nous ne voulons pas oublier la sagesse héritée de nos ancêtres’’!

L’éducation nous aide à construire des ponts et à créer une culture de rencontre. L’école et l’éducation des peuples autochtones doivent être une priorité et un devoir pour l’État ; devoir d’intégration et inculturé qui assume, respecte et prend en compte comme un bien de la nation tout entière la sagesse héritée de vos ancêtres, nous faisait remarquer María Luzmila.

Je demande à mes frères évêques, comme on le fait déjà y compris dans les régions les plus reculées de la forêt, de continuer à promouvoir des espaces d’éducation interculturelle et bilingue dans les écoles et dans les instituts pédagogiques ainsi que dans les universités (cf. 5ème Conférence générale de l’Épiscopat Latino-américain et des Caraïbes, Document d’Aparecida, 29 juin 2007, n. 530). Je salue les initiatives que l’Église amazonienne péruvienne conduit pour la promotion des peuples autochtones: écoles, résidences d’étudiants, centres de recherche et de promotion tels que le Centre Culturel José Pío Aza, le CAAAP et le CETA, des espaces universitaires interculturels novateurs et importants tels que NOPOKI, destinés expressément à la formation des jeunes issus des différentes ethnies de notre Amazonie.

Je salue également tous ces jeunes des peuples autochtones qui s’emploient à élaborer, de votre propre point de vue, une nouvelle anthropologie et œuvrent pour la relecture de l’histoire de vos peuples à partir de votre perspective. Je salue ceux qui, à travers la peinture, la littérature, l’artisanat, la musique, montrent au monde votre cosmovision et votre richesse naturelle. Beaucoup ont écrit et parlé de vous. Il est bon qu’à présent vous vous définissiez vous-mêmes et nous montriez votre identité. Nous avons besoin de vous écouter.

Que de missionnaires, hommes et femmes, se sont dépensés pour vos peuples et ont défendu vos cultures ! Ils l’ont fait, en s’inspirant de l’Évangile. Le Christ s’est incarné aussi dans une culture, la culture juive, et à partir d’elle, il s’est offert à nous comme nouveauté pour tous les peuples, de façon que chacun, à partir de son identité, se retrouve personnellement en lui. Ne succombez pas aux essais, perceptibles, visant à déraciner la foi catholique de vos peuples (cf. ibid., n. 531). Chaque culture et chaque cosmovision qui reçoivent l’Évangile enrichissent l’Eglise par la perception d’une nouvelle facette du visage du Christ. L’Église n’est pas étrangère à votre problématique et à vos vies, elle ne veut pas être étrangère à votre mode de vie et à votre organisation. Pour nous, il est nécessaire que les peuples autochtones modèlent culturellement les Églises locales amazoniennes. J’étais très heureux que certains extraits de Laudato Si aient été lus dans vos langues… Aidez vos évêques, vos missionnaires, afin qu’ils se fassent l’un d’entre vous, et ainsi en dialoguant ensemble, vous pourrez façonner une Église avec un visage amazonien et une Église avec un visage indigène. C’est dans cet esprit que j’ai convoqué un Synode pour l’Amazonie pour l’année 2019. Et la première réunion pré-synodale sera ici, cet après-midi.

Je fais confiance à la capacité d’adaptation des peuples et à leur capacité de réaction face aux situations difficiles à affronter. Cela, ils l’ont démontré lors des différentes crises dans l’histoire, par leurs apports, par leur vision spécifique des relations humaines, par leur environnement et par le témoignage de la foi.

Je prie pour vous, pour votre pays béni par Dieu, et je vous demande, s’il vous plaît, de ne pas oublier de prier pour moi.

Merci beaucoup!
Tinkunakama (Quechua: Au revoir!).

Discours du pape François à la population de Puerto Maldonado

Le vendredi 19 janvier, le pape François s’est adressé à la population de Puerto Maldonado, dans l’Amazonie péruvienne. Voici le texte complet de son allocution:

Chers frères et sœurs,

Je vois que vous êtes venus non seulement des endroits reculés de cette Amazonie péruvienne, mais aussi des Andes et d’autres pays voisins. Quelle belle image de l’Église qui ne connaît pas de frontières et dans laquelle tous les peuples peuvent trouver place ! Comme nous avons besoin de ces moments où nous pouvons nous retrouver et, au-delà de la provenance, nous encourager à créer une culture de rencontre qui nous renouvelle dans l’espérance.

Merci à Monseigneur David, pour ses paroles de bienvenue. Merci à Arturo et à Margarita de partager avec nous tous leurs expériences. Ils nous disaient: ‘‘Vous nous visitez sur cette terre, si oubliée, blessée et marginalisée… mais nous sommes la terre de personne’’. Merci de le dire: nous ne sommes la terre de personne. Et c’est quelque chose qu’il faut dire avec force: vous n’êtes la terre de personne. Cette terre a des noms, elle a des visages: elle vous a, vous.

Cette région est désignée par ce très beau nom: Mère de Dieu. Je ne peux m’empêcher de me référer à Marie, jeune fille qui vivait dans un village éloigné, perdu, considéré également par beaucoup comme une ‘‘terre qui n’appartenait à personne’’. C’est là qu’elle a reçu la salutation la plus grande dont une personne puisse faire l’expérience: être Mère de Dieu; il y a des joies que seuls les tout-petits peuvent sentir (« Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange, ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits » (Mt 11, 25).

Vous avez en Marie, non seulement un témoin à regarder, mais aussi une Mère et là où il y a une mère, il n’y a pas ce pas ce mal terrible de sentir que nous n’appartenons à personne, ce sentiment qui naît quand commence à disparaître la certitude que nous appartenons à une famille, à un peuple, à une terre, à notre Dieu. Chers frères, la première chose que je voudrais vous dire – et je voudrais le faire avec force -, c’est ceci : cette terre n’est pas orpheline, c’est la terre de la Mère ! Et s’il y a une mère, il y a des enfants, il y a une famille, il y a une communauté. Et là où il y a une mère, une famille et une communauté, les problèmes peuvent ne pas disparaître, mais il est certain qu’on trouve la force de les affronter d’une manière différente.

Il est regrettable de constater comment certains veulent éteindre cette certitude et transformer Mère de Dieu en une terre anonyme, sans enfants, une terre stérile. Une terre facile à vendre et à exploiter. Mais il nous faut répéter dans nos maisons, dans nos communautés, chacun au plus profond de son cœur : cette terre n’est pas orpheline ! Elle a une Mère! Cette bonne nouvelle se transmet de génération en génération grâce à l’effort de nombreuses personnes qui partagent ce cadeau de savoir que nous sommes enfants de Dieu; et cette bonne nouvelle nous aide à reconnaître l’autre comme un frère.

À maintes occasions, je me suis référé à la culture de rejet. Une culture qui ne se contente pas simplement d’exclure, mais qui progresse en faisant taire, en ignorant et en écartant tout ce qui sert pas ses intérêts ; il semblerait que le consumérisme asservissant de certains ne parvient pas à percevoir l’ampleur de la souffrance qui asphyxie d’autres. C’est une culture anonyme, sans liens, sans visages. Une culture sans mère qui ne veut que consommer. La terre est traitée dans cette logique. Les forêts, les fleuves et les ravins sont usés, utilisés jusqu’à la dernière ressource et ensuite abandonnés, inoccupés et inutiles. Les personnes sont aussi traitées dans cette logique : elles sont exploitées jusqu’à l’épuisement et ensuite abandonnées comme ‘‘inutiles’’.

En pensant à ces choses, permettez-moi de m’arrêter sur un thème douloureux. Nous avons coutume d’employer le terme ‘‘traite des personnes’’, mais en réalité nous devrions parler d’esclavage: esclavage du travail, esclavage sexuel, esclavage du profit. Il est regrettable de constater à quel point sur cette terre, qui est sous la protection de la Mère de Dieu, de nombreuses femmes sont dévalorisées, méprisées et exposées à d’innombrables violences. On ne peut pas ‘‘naturaliser’’ la violence à l’encontre des femmes, en entretenant une culture machiste qui ne prend pas en compte le rôle important de la femme dans nos communautés. Il ne nous est pas permis de regarder de l’autre côté et de permettre que tant de femmes, surtout adolescentes, soient ‘‘bafouées’’ dans leur dignité.

De nombreuses personnes ont émigré vers l’Amazonie en cherchant un toit, une terre et un travail. Elles y sont venues, en quête d’un avenir meilleur pour elles-mêmes et pour leurs familles. Elles ont abandonné leurs vies humbles, pauvres mais dignes. Beaucoup d’entre elles, avec la promesse que certains travaux mettraient fin à leurs situations précaires, se sont laissées attirer par l’éclat prometteur de l’exploitation de l’or. Mais l’or peut devenir un faux dieu qui exige des sacrifices humains.

Les faux dieux, les idoles de l’avarice, de l’argent, du pouvoir corrompent tout. Ils corrompent la personne et les institutions; ils détruisent les forêts également. Jésus disait qu’il y a des démons qui, pour être expulsés, exigent beaucoup de prière. En voilà un! Je vous encourage à continuer de vous organiser en mouvements et en communautés de tout genre pour aider à surmonter ces situations; et également pour que, dans une optique de foi, vous vous organisiez comme des communautés ecclésiales de vie autour de la personne de Jésus. Avec la prière sincère et la rencontre avec le Christ fondée sur l’espérance, nous pourrons parvenir à la conversion qui nous fasse découvrir la vraie vie. Jésus nous a promis la vraie vie, la vie authentique, éternelle. Pas une vie fictive, comme les fausses promesses éblouissantes qui, promettant la vie, nous conduisent à la mort.

Le salut n’est pas générique, ni abstrait. Notre Père regarde les personnes concrètes, avec leurs visages et leurs histoires. Toutes les communautés chrétiennes doivent être le reflet de ce regard, de cette présence qui crée des liens, qui crée une famille et une communauté. Des communautés, où chacun se sent partie prenante, se sent appelé par son nom et encouragé à être artisan d’une vie pour les autres, sont une manière de rendre visible le Royaume des cieux.

Je fonde mon espoir sur vous, sur le cœur de tant de personnes qui désirent une vie bénie. Elles sont venues la chercher ici, auprès de l’un des déploiements de vie les plus exubérants de la planète. Aimez cette terre, en la sentant vôtre. Flairez-la, écoutez-la, émerveillez-vous-en! Tombez amoureux de cette terre Mère de Dieu, engagez-vous et sauvegardez-là! Ne l’utilisez pas comme un simple objet jetable, mais comme un vrai trésor dont il faut jouir, à faire prospérer et à transmettre à vos enfants.

Nous nous recommandons à Marie, Mère de Dieu et notre Mère; nous nous mettons sous sa protection. Et s’il vous plaît, ne cessez pas de prier pour moi.

Je vous salue, Marie…

Un évêque canadien avec le Pape au Pérou

Du 18 au 21 janvier 2018, le pape François sera en voyage apostolique au Pérou. Lors de son passage dans ce pays, le successeur de Pierre visitera l’Église et la société péruvienne toute entière. Pour l’occasion, le pape François a expressément demandé à la Conférence des évêques du Canada d’envoyer un représentant. C’est Mgr Christian Lépine, archevêque de Montréal, qui a été désigné puisque Mgr Lionel Gendron, actuel président de la CECC, ne pouvait s’y rendre étant en Israël au même moment. J’ai eu le plaisir de m’entretenir avec Mgr Lépine avant son départ pour le Pérou prévu pour le mercredi le 17 janvier prochain.

Selon l’archevêque de Montréal, le Pape désire s’inscrire dans la continuité avec saint Jean-Paul II pour qui « il était important de garder une vision unitaire de l’Amérique ». En effet, bien qu’étant divisée en trois hémisphères distincts, l’Amérique doit prendre conscience des éléments communs du continent américain. Constructeur de pont de paix, s’il en est un, le pape François sait que l’avenir et la paix internationale passe par le fait de souligner ce qu’il y a de commun entre les peuples. L’Église canadienne doit donc se sentir spécialement concernée par ce voyage du pape au Chili et au Pérou, d’où la demande papale d’envoyer sur place un représentant des évêques canadiens. Cela permettra, à la fois, de témoigner de la solidarité canadienne envers les enjeux que vivent nos frères et sœurs du sud, et à la fois de s’inspirer de la vitalité et des innovations sociales et ecclésiales de ce pays latino-américain.

Mgr Christian Lépine fera donc partie de ce marathon de prière, de dialogue et de rencontres que sont les voyages apostoliques du pape François. Tout comme ses frères évêques péruviens, il affirme être spécialement touché par les grandes priorités que s’est données le Pape lors de ce voyage. Promouvoir la paix, la justice et laisser le Christ faire surgir en nous l’espérance sont des défis pour le monde entier. Ainsi, cette visite au Pérou peut nous inspirer nous aussi.

La sollicitude du Pape envers les autochtones et les questions environnementales de la région de l’Amazonie sont pour le pape les éléments clefs de ce voyage apostolique. Selon radio-Vatican,  « Plusieurs attendent une homélie importante du pape François sur la question amazonienne. Elle offrira des orientations fortes aux travaux préparatoires au Synode sur l’Amazonie ».

Enfin, lorsqu’on lui demande ce qu’il pourra éventuellement retirer d’une telle expérience, Mgr Lépine souligne que cela lui permettra certainement de se rapprocher de toutes les communautés latino de son archidiocèse : « Mon expérience en Italie m’a beaucoup aidé à me rapprocher des communautés italiennes de mon diocèse. Je suis certain que la même chose va se produire avec les diocésains latino-américains. Je dois donc dès maintenant intensifier mon apprentissage de l’espagnol! »

Dès son retour, Mgr Lépine sera en studio pour nous faire le récit de son voyage. D’ici là, restez à l’antenne de Sel et Lumière pour suivre le voyage du Pape au Chili et au Pérou dans le cadre de notre programmation spéciale et exclusive.

Pape en Colombie: homélie lors de la Messe à Villavicencio

Vous trouverez ci-dessous le texte de l’homélie du pape François lors de la Messe de Béatifications à Villavicencio sur l’esplanade de Catama:

Ta naissance, Vierge Mère de Dieu, est la nouvelle aube qui a annoncé la joie au monde entier, car de toi est né le soleil de justice, le Christ, notre Dieu (cf. Antienne du Benedictus) ! La fête de la naissance de Marie projette sa lumière sur nous, comme rayonne la douce lumière de l’aube sur la vaste plaine colombienne, très beau paysage dont Villavicencio est la porte, tout comme dans la riche diversité de ses peuples indigènes.

Marie est la première splendeur qui annonce la fin de la nuit et surtout la proximité du jour. Sa naissance nous fait pressentir l’initiative amoureuse, tendre et compatissante de l’amour avec lequel Dieu s’incline vers nous et nous appelle à une merveilleuse alliance avec lui que rien ni personne ne pourra rompre.

Marie a su être la transparence de la lumière de Dieu et a reflété les rayonnements de cette lumière dans sa maison, qu’elle a partagée avec Joseph et Jésus, et également dans son peuple, sa nation et dans cette maison commune à toute l’humanité qu’est la création.

Dans l’Évangile, nous avons entendu la généalogie de Jésus (Mt 1, 1-17), qui n’est pas une ‘‘simple liste de noms’’, mais une ‘‘histoire vivante’’, l’histoire d’un peuple avec lequel Dieu a marché. Et, en se faisant l’un de nous, ce Dieu a voulu nous annoncer que dans son sang se déroule l’histoire des justes et des pécheurs, que notre salut n’est pas un salut aseptique, de laboratoire, mais un salut concret, de vie qui marche. Cette longue liste nous dit que nous sommes une petite partie d’une histoire vaste et nous aide à ne pas revendiquer des rôles excessifs, elle nous aide à éviter la tentation de spiritualismes évasifs, à ne pas nous détacher des circonstances historiques concrètes qu’il nous revient de vivre. Elle intègre aussi, dans l’histoire de notre salut, ces pages plus obscures ou tristes, les moments de désolation ou d’abandon comparables à l’exil.

La mention des femmes – aucune de celles citées dans la généalogie n’a le rang des grandes femmes de l’Ancien Testament – nous permet un rapprochement spécial : ce sont elles, dans la généalogie, qui annoncent que dans les veines de Jésus coule du sang païen, qui rappellent des histoires de rejet et de soumission. Dans des communautés où nous décelons encore des styles patriarcaux et machistes, il est bon d’annoncer que l’Évangile commence en mettant en relief des femmes qui ont marqué leur époque et fait l’histoire.

Et dans tout cela, Jésus, Marie et Joseph. Marie avec son généreux ‘oui’ a permis que Dieu assume cette histoire. Joseph, homme juste, n’a pas laissé son orgueil, ses passions et les jalousies le priver de cette lumière. Par la forme du récit, nous savons avant Joseph ce qui était arrivé à Marie, et il prend des décisions, révélant sa qualité humaine, avant d’être aidé par l’ange et de parvenir à comprendre tout ce qui se passait autour de lui. La noblesse de son cœur lui fait subordonner à la charité ce qu’il a appris de la loi ; et aujourd’hui, en ce monde où la violence psychologique, verbale et physique envers la femme est patente, Joseph se présente comme une figure d’homme respectueux, délicat qui, sans même avoir l’information complète, opte pour la renommée, la dignité et la vie de Marie. Et, dans son doute sur la meilleure façon de procéder, Dieu l’aide à choisir en éclairant son jugement.

Ce peuple de Colombie est peuple de Dieu ; ici aussi nous pouvons faire des généalogies remplies d’histoires, pour beaucoup, d’amour et de lumière ; pour d’autres, de désaccords, de griefs, et aussi de mort… Combien d’entre vous ne peuvent-ils pas raconter des exils et des désolations ! Que de femmes, dans le silence, ont persévéré seules et que d’hommes de bien ont tenté de laisser de côté la colère et les rancœurs, en cherchant à associer justice et bonté ! Comment ferons-nous pour laisser entrer de la lumière ? Quels sont les chemins de réconciliation ? Comme Marie, dire oui à l’histoire dans sa totalité, non à une partie ; comme Joseph, laisser de côté les passions et les orgueils ; comme Jésus Christ, prendre sur nous, assumer, embrasser cette histoire, car nous tous les Colombiens, vous êtes impliqués dans cette histoire ; ce que nous sommes s’y trouve… ainsi que ce que Dieu peut faire avec nous si nous disons oui à la vérité, à la bonté, à la réconciliation. Et cela n’est possible que si nous remplissons nos histoires de péché, de violence et de désaccord, de la lumière de l’Évangile.

La réconciliation n’est pas un mot abstrait ; s’il en était ainsi, cela n’apporterait que stérilité, plus d’éloignement. Se réconcilier, c’est ouvrir une porte à toutes les personnes et à chaque personne, qui ont vécu la réalité dramatique du conflit. Quand les victimes surmontent la tentation compréhensible de vengeance, elles deviennent des protagonistes plus crédibles des processus de construction de la paix. Il faut que quelques-uns se décident à faire le premier pas dans cette direction, sans attendre que les autres le fassent. Il suffit d’une personne de bonne volonté pour qu’il y ait de l’espérance ! Et chacun de nous peut être cette personne ! Cela ne signifie pas ignorer ou dissimuler les différences et les conflits. Ce n’est pas légitimer les injustices personnelles ou structurelles. Le recours à la réconciliation ne peut servir à s’accommoder de situations d’injustice. Plutôt, comme l’a enseigné saint Jean-Paul II : c’est « une rencontre entre des frères disposés à surmonter la tentation de l’égoïsme et à renoncer aux tentatives de pseudo justice ; c’est un fruit de sentiments forts, nobles et généreux, qui conduisent à instaurer une cohabitation fondée sur le respect de chaque individu et des valeurs propres à chaque société civile » (Lettre aux Évêques du Salvador, 6 août 1982). La réconciliation, par conséquent, se concrétise et se consolide par l’apport de tous, elle permet de construire l’avenir et fait grandir l’espérance. Tout effort de paix sans un engagement sincère de réconciliation sera voué à l’échec.

Le texte évangélique que nous avons entendu atteint son sommet en appelant Jésus l’Emmanuel, le Dieu-avec-nous. C’est ainsi que Matthieu commence, c’est ainsi qu’il termine son Évangile : « Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde » (Mt 28, 20). Cette promesse se réalise également en Colombie : Mgr Jesús Emilio Jaramillo Monsalve, Évêque d’Arauca, et le Père Pedro Maria Ramirez Ramos, en sont des signes, une expression d’un peuple qui veut sortir du bourbier de la violence et de la rancœur.

Dans ce décor merveilleux, il nous revient de dire oui à la réconciliation. Que le oui inclue également notre nature ! Ce n’est pas un hasard si, y compris contre elle, nous avons déchaîné nos passions possessives, notre volonté de domination. Un de vos compatriotes le chante admirablement : « Les arbres pleurent, ils sont témoins de tant d’années de violence. La mer est brune, mélange de sang et de terre » (Juanes, Minas piedras). La violence qu’il y a dans le cœur humain, blessé par le péché, se manifeste aussi à travers les symptômes de maladies que nous observons dans le sol, dans l’eau, dans l’air et dans les êtres vivants (cf. Lettre encyclique Laudato si’, n. 2). Il nous revient de dire oui comme Marie et de chanter avec elle les « merveilles du Seigneur », car comme il l’a promis à nos pères, il aide tous les peuples et chaque peuple, il aide la Colombie qui veut se réconcilier aujourd’hui et sa descendance pour toujours.

[01231-FR.01] [Texte original: Espagnol]