Message du pape François pour la 4e Journée mondiale de prière pour la création

CNS photo/Alessandro Bianchi, Reuters

Olivier Bonnel VM -Dans son message à l’occasion de la quatrième journée mondiale de prière pour la Création, le Pape François revient sur ce don précieux qu’est l’eau, et invite à des changements concrets pour en garantir l’accès à tous. Vous trouverez ci-dessous le Message du pape François pour la 4e Journée mondiale de prière pour la création:

Chers frères et sœurs!

En cette Journée de Prière, je souhaite avant tout remercier le Seigneur pour le don de la maison commune et pour tous les hommes de bonne volonté qui œuvrent à la protéger. Je suis aussi reconnaissant pour les nombreux projets visant à promouvoir l’étude et la protection des écosystèmes, pour les efforts en vue du développement d’une agriculture plus durable et d’une alimentation plus responsable, pour les diverses initiatives éducatives, spirituelles et liturgiques qui, dans le monde entier, engagent de nombreux chrétiens pour la sauvegarde de la création.

Nous devons le reconnaître: nous n’avons pas su prendre soin de la création de manière responsable. La situation de l’environnement, au niveau global ainsi qu’en de nombreux endroits spécifiques, ne peut être jugée satisfaisante. Avec raison, se fait sentir la nécessité d’une relation renouvelée et saine entre l’humanité et la création, la conviction que seule une vision de l’homme, authentique et intégrale, nous permettra de prendre mieux soin de notre planète au bénéfice de la génération présente et de celles à venir, car «il n’y a pas d’écologie sans anthropologie adéquate » (Lett. Enc. Laudato si’, n. 118).

En cette Journée Mondiale de Prière pour la sauvegarde de la création que l’Église catholique célèbre, depuis quelques années, en union avec les frères et les sœurs orthodoxes, et avec l’adhésion d’autres Églises et Communautés chrétiennes, je souhaite attirer l’attention sur la question de l’eau, élément si simple et si précieux, dont malheureusement l’accès est difficile sinon impossible pour beaucoup de personnes. Pourtant, «l’accès à l’eau potable et sûre est un droit humain primordial, fondamental et universel, parce qu’il détermine la survie des personnes, et par conséquent il est une condition pour l’exercice des autres droits humains. Ce monde a une grave dette sociale envers les pauvres qui n’ont pas accès à l’eau potable, parce que c’est leur nier le droit à la vie, enraciné dans leur dignité inaliénable» (ibid, n. 30).

L’eau nous invite à réfléchir sur nos origines. Le corps humain est composé en majeure partie d’eau; et beaucoup de civilisations, dans l’histoire, sont nées près de grands cours d’eau qui en ont marqué l’identité. L’image utilisée au début du Livre de la Genèse, où il est dit qu’au commencement l’esprit du Créateur «planait sur les eaux» (1, 2), est significative.

En pensant à son rôle fondamental dans la création et dans le développement de l’homme, je sens le besoin de rendre grâce à Dieu pour ‘‘sœur eau’’, simple et utile comme rien d’autre pour la vie sur la planète. Précisément pour cela, prendre soin des sources et des bassins hydriques est un impératif urgent. Aujourd’hui plus que jamais, il faut un regard qui aille au-delà de l’immédiat (cf. Laudato si’, n. 36), au-delà d’un «critère utilitariste d’efficacité et de productivité pour le bénéfice individuel» (ibid, n. 159). Il faut de toute urgence des projets communs et des gestes concrets, prenant en compte le fait que toute privatisation du bien naturel de l’eau au détriment du droit humain de pouvoir y avoir accès est inacceptable.

Pour nous chrétiens, l’eau représente un élément essentiel de purification et de vie. La pensée se dirige immédiatement vers le Baptême, sacrement de notre renaissance. L’eau sanctifiée par l’Esprit est la matière par laquelle Dieu nous a vivifiés et renouvelés; c’est la source bénie d’une vie qui ne meurt plus. Le Baptême représente aussi, pour les chrétiens de diverses confessions, le point de départ réel et inaliénable pour vivre une fraternité toujours plus authentique tout au long du chemin vers la pleine unité. Jésus, au cours de sa mission, a promis une eau à même d’étancher pour toujours la soif de l’homme (cf Jn 4, 14) et a promis: «Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi, et qu’il boive » (Jn 7, 37). Aller à Jésus, s’abreuver de lui signifie le rencontrer personnellement comme Seigneur, en puisant dans sa Parole le sens de la vie. Que vibrent en nous avec force ces paroles qu’il a prononcées sur la croix: « J’ai soif» (Jn 19, 28)! Le Seigneur demande encore à étancher sa soif, il a soif d’amour. Il nous demande de lui donner à boire dans les nombreuses personnes qui ont soif aujourd’hui, pour nous dire ensuite: «J’avais soif, et vous m’avez donné à boire» (Mt 25, 35). Donner à boire, dans le village global, ne comporte pas uniquement des gestes personnels de charité, mais des choix concrets et un engagement constant pour garantir à tous le bien fondamental de l’eau.

Je voudrais aborder également la question des mers et des océans. Il faut remercier le Créateur pour l’imposant et merveilleux don des grandes eaux et de tout ce qu’elles contiennent (cf. Gn 1, 20- 21; Ps 145, 6), et le louer pour avoir revêtu la terre d’océans (cf. Ps 103, 6). Orienter nos pensées vers les immenses étendues des mers, en mouvement continuel, est aussi, dans un certain sens, une occasion pour penser à Dieu qui accompagne constamment sa création en la faisant aller de l’avant, en la maintenant dans l’existence (cf. S. Jean-Paul II, Catéchèse, 7 mai 1986).

Prendre soin chaque jour de ce bien inestimable constitue aujourd’hui une responsabilité inéluctable, un vrai et propre défi : il faut une coopération réelle entre les hommes de bonne volonté pour collaborer à l’œuvre continue du Créateur. Tant d’efforts, malheureusement, sont réduits à rien par manque de règlementation et de contrôles effectifs, surtout en ce qui concerne la protection des zones marines au-delà des territoires nationaux (cf. Laudato si’, n. 174). Nous ne pouvons pas permettre que les mers et les océans se couvrent d’étendues inertes de plastique flottantes. En raison de cette même urgence, nous sommes appelés à nous engager, de manière active, en priant comme si tout dépendait de la Providence divine et en œuvrant comme si tout dépendait de nous.

Prions pour que les eaux ne soient pas un signe de séparation entre les peuples, mais de rencontre pour la communauté humaine. Prions pour que soient sauvés ceux qui risquent leur vie sur les flots à la recherche d’un avenir meilleur. Demandons au Seigneur et à ceux qui exercent le haut service de la politique de faire en sorte que les questions les plus délicates de notre époque, telles que celles liés aux migrations, aux changements climatiques, au droit pour tous de jouir des biens fondamentaux, soient affrontées de manière responsable, clairvoyante en regardant l’avenir, avec générosité et dans un esprit de collaboration, surtout entre les pays qui ont plus de moyens. Prions pour ceux qui se consacrent à l’apostolat de la mer, pour ceux qui aident à réfléchir sur les problèmes touchant les écosystèmes marins, pour ceux qui contribuent à l’élaboration et à l’application des normes internationales concernant les mers susceptibles de protéger les personnes, les pays, les biens, les ressources naturelles – je pense par exemple à la faune et à la flore piscicoles, ainsi qu’aux barrières de corail (cf. ibid., n. 41) ou aux fonds marins – et garantir un développement intégral dans la perspective du bien commun de la famille humaine tout entière et non d’intérêts particuliers. Souvenons-nous aussi de ceux qui œuvrent pour la sauvegarde des zones marines, pour la protection des océans et de leurs biodiversités, afin qu’ils accomplissent cette tâche de manière responsable et honnête.

Enfin, ayons présent à l’esprit les jeunes générations et prions pour elles afin qu’elles grandissent dans la connaissance et dans le respect de la maison commune et avec le désir de prendre soin du bien essentiel de l’eau en faveur de tous. Mon souhait est que les communautés chrétiennes contribuent toujours davantage et toujours plus concrètement afin que tout le monde puisse jouir de cette ressource indispensable, dans la sauvegarde respectueuse des dons reçus du Créateur, en particulier des cours d’eau, des mers et des océans.

Du Vatican, le 1er septembre 2018

[01294-FR.01] [Texte original: Italien]

FRANÇOIS

Discours du pape François aux peuples de l’Amazonie

Dans la matinée du vendredi 19 janvier, le Saint Père a rencontré plus de 4000 représentants des peuples de l’Amazonie péruviennes au stade « Madre de Dios » à Puerto Maldonado. Vous trouverez, ci-dessous, le texte complet du discours qu’il leur a adressé, traduit par ZENIT l’agence d’information internationale.

Chers frères et sœurs,

Le cantique de saint François: ‘‘Loué sois-tu, mon Seigneur’’ jaillit en moi, comme en vous. Oui, loué sois-tu pour l’opportunité que tu nous donnes à travers cette rencontre! Merci à vous, Monseigneur David Martínez de Aguirre Guinea, Monsieur Héctor, Madame Yésica et Madame María Luzmila pour vos paroles de bienvenue, et pour vos témoignages. En vous, je voudrais remercier et saluer tous les habitants de l’Amazonie.

Je vois que vous provenez des différents peuples autochtones de l’Amazonie : Harakbut, Esse-ejas, Matsiguenkas, Yines, Shipibos, Asháninkas, Yaneshas, Kakintes, Nahuas, Yaminahuas, Juni Kuin, Madijá, Manchineris, Kukamas, Kandozi, Quichuas, Huitotos, Shawis, Achuar, Boras, Awajún, Wampís, entre autres. Je constate également que sont présentes avec nous des populations provenant des Andes, venues dans la région forestière et qui sont devenues amazoniennes. J’ai beaucoup désiré cette rencontre… J’ai tenu à venir ici dans le cadre de cette visite au Pérou. Merci de votre présence et de m’aider à voir de plus près, dans vos visages, le reflet de cette terre. Un visage pluriel, d’une diversité infinie et d’une énorme richesse biologique, culturelle, spirituelle. Nous qui n’habitons pas ces terres, nous avons besoin de votre sagesse et de votre connaissance pour pouvoir pénétrer, sans le détruire, le trésor que renferme cette région. Et les paroles du Seigneur à Moïse résonnent : «Retire les sandales de tes pieds, car le lieu où tu te tiens est une terre sainte » (Ex 3, 5).

Permettez-moi, une fois encore, de dire: Loué sois-tu Seigneur pour cette œuvre merveilleuse de tes peuples amazoniens et pour toute la biodiversité que ces terres renferment. Ce cantique de louange s’interrompt quand nous écoutons et voyons les blessures profondes que portent en eux l’Amazonie et ses peuples. Et j’ai voulu venir vous rendre visite et vous écouter, afin que nous soyons unis dans le cœur de l’Église, afin de partager vos défis et de réaffirmer avec vous une option sincère pour la défense de la vie, pour la défense de la terre et pour la défense des cultures.

Probablement, les peuples autochtones amazoniens n’ont jamais été aussi menacés sur leurs territoires qu’ils le sont présentement. L’Amazonie est une terre disputée sur plusieurs fronts: d’une part, le néo-extractivisme et la forte pression des grands intérêts économiques qui convoitent le pétrole, le gaz, le bois, l’or, les monocultures agro-industrielles. D’autre part, la menace visant ses territoires vient de la perversion de certaines politiques qui promeuvent la ‘‘conservation’’ de la nature sans tenir compte de l’être humain et, concrètement, de vous, frères amazoniens qui y habitez. Nous connaissons des mouvements qui, au nom de la conservation de la forêt, accaparent de grandes superficies de terre et en font un moyen de négociation, créant des situations d’oppression des peuples autochtones pour lesquels, le territoire et les ressources naturelles qui s’y trouvent deviennent ainsi inaccessibles. Cette problématique asphyxie vos populations et provoque la migration des nouvelles générations face au manque d’alternatives locales. Nous devons rompre avec le paradigme historique qui considère l’Amazonie comme une réserve inépuisable des États sans prendre en compte ses populations.

Je crois qu’il est indispensable de faire des efforts pour créer des instances institutionnelles de respect, de reconnaissance et de dialogue avec les peuples natifs, en assumant et en sauvegardant la culture, la langue, les traditions, les droits et la spiritualité qui leur sont propres. Un dialogue interculturel dans lequel ils soient «les principaux interlocuteurs, surtout lorsqu’on développe les grands projets qui affectent leurs espaces» (Lett. enc. Laudato si’, n. 146). La reconnaissance et le dialogue seront la meilleure voie pour transformer les relations historiques marquées par l’exclusion et la discrimination.

En contrepartie, il est juste de reconnaître qu’il existe des initiatives porteuses d’espérance qui surgissent de vos bases et organisations et permettent que les peuples autochtones eux-mêmes ainsi que les communautés soient les gardiens des forêts, et que les ressources produites par la sauvegarde de ces forêts reviennent comme bénéfice à leurs familles, pour l’amélioration de leurs conditions de vie, pour la santé et l’éducation de leurs communautés. Ce ‘‘bien-faire’’ se trouve en syntonie avec les pratiques du ‘‘bien-vivre’’ que nous découvrons dans la sagesse de nos peuples. Et permettez-moi de vous dire que vraiment, pour certains, vous êtes considérés comme un obstacle ou une ‘‘gêne’’ ; en vérité, par vos vies, vous constituez un cri pour qu’on prenne conscience du mode de vie qui ne parvient pas à limiter ses propres coûts. Vous êtes la mémoire vivante de la mission que Dieu nous a donnée à nous tous: sauvegarder la Maison commune.

La défense de la terre n’a d’autre finalité que la défense de la vie. Nous savons la souffrance que certains d’entre vous endurent à cause des déversements d’hydrocarbures qui menacent sérieusement la vie de vos familles et contaminent votre milieu naturel.

Parallèlement, il existe une autre atteinte à la vie qui est causée par cette contamination environnementale due à l’exploitation minière illégale. Je me réfère à la traite des personnes : la main-d’œuvre esclave ou l’abus sexuel. La violence à l’encontre des adolescents et des femmes est un cri qui parvient au ciel. «La situation de ceux qui font l’objet de diverses formes de traite des personnes m’a toujours attristé. Je voudrais que nous écoutions le cri de Dieu qui nous demande à tous : « Où est ton frère ? » (Gn 4, 9). Où est ton frère esclave ? […] Ne faisons pas semblant de rien. Il y a de nombreuses complicités. La question est pour tout le monde ! » (Exhort. ap. Evangelii Gaudium, n. 211).

Comment ne pas se souvenir de saint Toribio lorsqu’il dénonçait, très peiné, au 3ème Concile de Lima « que non seulement par le passé on a causé tant de tort à ces pauvres et usé à leur encontre de la force avec tant d’excès, mais qu’aujourd’hui encore beaucoup cherchent à faire de même… » (Ses. III, c. 3). Malheureusement, après cinq siècles ces paroles continuent d’être actuelles. Les paroles prophétiques de ces hommes de foi – comme Héctor et Yésica nous l’ont rappelé –, sont le cri de ces personnes souvent étouffées ou auxquelles on ôte la parole. Cette prophétie doit demeurer dans notre Église, qui ne se lassera jamais de crier pour les marginalisés et pour ceux qui souffrent.

De cette préoccupation naît l’option primordiale pour la vie des plus démunis. Je pense aux peuples désignés comme les ‘‘Peuples Indigènes dans l’Isolement Volontaire’’ (PIIV). Nous savons qu’ils sont les plus vulnérables parmi les vulnérables. Les retards du passé les ont obligés à s’isoler, y compris de leurs propres ethnies; ils se sont engagés dans une histoire de captivité dans des régions les plus inaccessibles de la forêt pour pouvoir vivre libres. Continuez à défendre ces frères les plus vulnérables. Leur présence nous rappelle que nous ne pouvons pas disposer des biens communs selon l’avidité de la consommation. Il faut des limites qui nous aident à nous prémunir contre toute volonté de destruction massive de l’habitat qui nous conditionne.

La reconnaissance de ces peuples – qui ne peuvent jamais être considérés comme une minorité, mais comme d’authentiques interlocuteurs – et de tous les peuples autochtones nous rappelle que nous ne sommes pas les propriétaires absolus de la création. Il urge de prendre en compte la contribution essentielle qu’ils apportent à la société tout entière, de ne pas faire de leurs cultures l’idéal d’un état naturel ni non plus une espèce de musée d’un genre de vie d’antan. Leur cosmovision, leur sagesse ont beaucoup à nous enseigner, à nous qui n’appartenons pas à leur culture. Tous les efforts que nous déploierons pour améliorer la vie des peuples amazoniens seront toujours insuffisants[1].

La culture de nos peuples est signe de vie. L’Amazonie, outre qu’elle constitue une réserve de biodiversité, est également une réserve culturelle que nous devons sauvegarder face aux nouveaux colonialismes. La famille est et a toujours été l’institution sociale qui a contribué le plus à maintenir vivantes nos cultures. Aux moments de crise par le passé, face aux différents impérialismes, la famille des peuples autochtones a été le meilleur rempart de la vie. Un effort spécial nous est demandé pour ne pas nous laisser attraper par les colonialismes idéologiques sous le couvert de progrès qui imprègnent peu à peu en dissipant les identités culturelles et en établissant une pensée uniforme, unique… et fragile. Écoutez les personnes âgées, s’il vous plaît. Elles ont une sagesse qui vous met en contact avec ce qui est transcendant et vous fait découvrir l’essentiel de la vie. N’oublions pas que «la disparition d’une culture peut être aussi grave ou plus grave que la disparition d’une espèce animale ou végétale» (Lett. enc. Laudato si’, n. 145). Et la seule manière pour les cultures de ne pas se perdre, c’est d’être dynamiques, toujours en mouvement. Ce que Yésica et Héctor nous ont dit est si important : ‘‘Nous voulons que nos enfants étudient, mais nous  ne voulons pas que l’école efface nos traditions, nos langues ; nous ne voulons pas oublier la sagesse héritée de nos ancêtres’’!

L’éducation nous aide à construire des ponts et à créer une culture de rencontre. L’école et l’éducation des peuples autochtones doivent être une priorité et un devoir pour l’État ; devoir d’intégration et inculturé qui assume, respecte et prend en compte comme un bien de la nation tout entière la sagesse héritée de vos ancêtres, nous faisait remarquer María Luzmila.

Je demande à mes frères évêques, comme on le fait déjà y compris dans les régions les plus reculées de la forêt, de continuer à promouvoir des espaces d’éducation interculturelle et bilingue dans les écoles et dans les instituts pédagogiques ainsi que dans les universités (cf. 5ème Conférence générale de l’Épiscopat Latino-américain et des Caraïbes, Document d’Aparecida, 29 juin 2007, n. 530). Je salue les initiatives que l’Église amazonienne péruvienne conduit pour la promotion des peuples autochtones: écoles, résidences d’étudiants, centres de recherche et de promotion tels que le Centre Culturel José Pío Aza, le CAAAP et le CETA, des espaces universitaires interculturels novateurs et importants tels que NOPOKI, destinés expressément à la formation des jeunes issus des différentes ethnies de notre Amazonie.

Je salue également tous ces jeunes des peuples autochtones qui s’emploient à élaborer, de votre propre point de vue, une nouvelle anthropologie et œuvrent pour la relecture de l’histoire de vos peuples à partir de votre perspective. Je salue ceux qui, à travers la peinture, la littérature, l’artisanat, la musique, montrent au monde votre cosmovision et votre richesse naturelle. Beaucoup ont écrit et parlé de vous. Il est bon qu’à présent vous vous définissiez vous-mêmes et nous montriez votre identité. Nous avons besoin de vous écouter.

Que de missionnaires, hommes et femmes, se sont dépensés pour vos peuples et ont défendu vos cultures ! Ils l’ont fait, en s’inspirant de l’Évangile. Le Christ s’est incarné aussi dans une culture, la culture juive, et à partir d’elle, il s’est offert à nous comme nouveauté pour tous les peuples, de façon que chacun, à partir de son identité, se retrouve personnellement en lui. Ne succombez pas aux essais, perceptibles, visant à déraciner la foi catholique de vos peuples (cf. ibid., n. 531). Chaque culture et chaque cosmovision qui reçoivent l’Évangile enrichissent l’Eglise par la perception d’une nouvelle facette du visage du Christ. L’Église n’est pas étrangère à votre problématique et à vos vies, elle ne veut pas être étrangère à votre mode de vie et à votre organisation. Pour nous, il est nécessaire que les peuples autochtones modèlent culturellement les Églises locales amazoniennes. J’étais très heureux que certains extraits de Laudato Si aient été lus dans vos langues… Aidez vos évêques, vos missionnaires, afin qu’ils se fassent l’un d’entre vous, et ainsi en dialoguant ensemble, vous pourrez façonner une Église avec un visage amazonien et une Église avec un visage indigène. C’est dans cet esprit que j’ai convoqué un Synode pour l’Amazonie pour l’année 2019. Et la première réunion pré-synodale sera ici, cet après-midi.

Je fais confiance à la capacité d’adaptation des peuples et à leur capacité de réaction face aux situations difficiles à affronter. Cela, ils l’ont démontré lors des différentes crises dans l’histoire, par leurs apports, par leur vision spécifique des relations humaines, par leur environnement et par le témoignage de la foi.

Je prie pour vous, pour votre pays béni par Dieu, et je vous demande, s’il vous plaît, de ne pas oublier de prier pour moi.

Merci beaucoup!
Tinkunakama (Quechua: Au revoir!).

Église en sortie 23 septembre 2016

Cette semaine à Église en sortie, nous recevons Mathieu Bock-Côté, sociologue et chroniqueur au Journal de Montréal qui nous parle des relations entre l’Église catholique et la société québécoise. Nous assistons à la conférence sur l’encyclique « Laudato Sì » du pape François organisée par Développement et Paix dans le cadre du Forum social mondial de Montréal. Dans la troisième partie de l’émission, Francis Denis s’entretient avec Éric Bédard, historien et professeur à TELUQ, sur l’histoire de l’Église catholique au Québec.

Le terrain c’est le monde: Évangéliser dans le monde séculier

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Vous trouverez ci-dessous le texte intégral le discours complet du père Thomas Rosica c.s.b. lors du Symposium théologique du Congrès Eucharistique International 2016 à Cebu aux Philippines le 22 janvier 2016. © Traduction de Sel et Lumière, Francis Denis :

Éminences,
Excellences,
Chers frères et sœurs dans le Christ,

Merci beaucoup pour ce privilège que vous me faites de pouvoir m’adresser à vous lors de ce Symposium théologique du 51e Congrès Eucharistique International à Cebu aux Philippines. Vous m’avez invité à réfléchir sur le thème de « L’évangélisation dans le monde séculier ». C’est un sujet qui me tient à cœur et qui est au centre de mon ministère des 30 dernières années. Parce que je suis un étudiant, un enseignant et un amoureux des Saintes Écritures, j’aimerais vous présenter ce sujet à travers la perspective du Nouveau Testament. Perspective qui m’a procuré la vision, l’énergie, le dynamisme et l’imagerie nécessaire à mon ministère durant toutes ces années.

Pourquoi l’évangélisation est-elle un défi aujourd’hui ? Pourquoi rencontrons-nous une si grande ignorance et de l’indifférence face au message de Jésus-Christ? Pourquoi Dieu est-Il marginalisé dans tant de nos sociétés et de nos cultures respectives? Nous nous demandons parfois comment se fait-il que nos histoires ou notre ministère ne suscitent pas plus de réactions ? Pourquoi les jeunes sont-ils si peu intéressés par ce que nous sommes et ce que nous faisons ? Ne vous êtes-vous jamais arrêtés à penser que peut-être une partie du problème est que nous ne racontons pas notre histoire de la bonne manière ou encore que nous ne la racontons pas, tout simplement? Voyons-nous nos vies comme la toile de fond de l’histoire du salut et de l’histoire biblique? Comment pouvons-nous redécouvrir le trésor et le dynamisme de la Parole de Dieu? Comment pouvons-nous annoncer la Parole de Dieu avec autorité, aujourd’hui? Si le pouvoir de Sa Parole dans l’Écriture Sainte doit être vécu dans la vie et la mission de l’Église, nous devons être vigilants et nous assurer qu’elle ait une place de choix dans nos vies.

Je crois qu’une grande partie des difficultés dont nous faisons l’expérience dans nos efforts pour évangéliser est due à l’ignorance des Écritures. J’aimerais citer Saint Jérôme, père et docteur de l’Église qui affirmait que « L’ignorance de l’Écriture est l’ignorance du Christ ». Cette ignorance, ou analphabétisme biblique, est directement reliée à nos efforts pour évangéliser la culture autour de nous. Comment pouvons-nous faire en sorte que l’Écriture redevienne, une fois de plus, le cœur de nos efforts pour évangéliser notre monde d’aujourd’hui ? Comment le cœur de gens peut-il être enflammé par le Seigneur Ressuscité qui supplie toute personne d’ouvrir les textes contenant ses paroles afin qu’ils soient plus profondément touchés par elles?

À chaque fois que j’ai parlé d’évangélisation, j’ai senti plusieurs craintes chez beaucoup de catholiques. Des peurs qui peuvent faire obstacle à la transformation missionnaire de l’Église. Premièrement, voulant être « polis » et puis motivés par une fausse conception de l’œcuménisme et du dialogue inter religieux, certaines TR IEC2016 Symposium 4personnes refusent de proposer le Christ sous prétexte qu’ils imposeraient leur religion ou qu’une telle chose les mettrait sur une sorte de piédestal.

Deuxièmement, beaucoup de catholiques ont peur du mot même « d’évangélisation » parce qu’ils ont peur d’avoir à répondre à des questions auxquelles ils ne sont pas préparés. Surmonter cet obstacle signifie que nous devons en apprendre davantage sur le Christ, la Bible, les enseignements de l’Église, l’histoire ainsi que notre riche tradition.

Le troisième obstacle est la crise de l’analphabétisme biblique. En effet, évangéliser signifie répandre la Bonne Nouvelle de Jésus Christ telle qu’on la trouve dans le Nouveau Testament. Comment pouvons-nous annoncer cette Bonne Nouvelle si nos interlocuteurs ne connaissent ni notre vocabulaire, ni notre langage ni les images de cette même Bonne Nouvelle?

Ce point a fait l’objet de nombreuses interventions en 2008 au Vatican lors du Synode des évêques sur la Parole de Dieu dans la vie et la mission de l’Église. Ayant servi comme attaché de presse de langue anglaise lors de ce synode, je fus un témoin oculaire de cet événement ecclésial. Personne n’a mieux mis le doigt sur le problème que feu l’archevêque de Chicago le cardinal Francis George (o.m.i.). En effet, dans sa brève présentation, le Cardinal George a affirmé : « Derrière cette perte d’imagerie biblique se trouve une perte du sens et de l’image de Dieu comme Acteur de l’histoire humaine […] Dans l’Écriture, Dieu est à la fois l’Auteur et l’Acteur principal. Dans l’Écriture, nous rencontrons le Dieu vivant, le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, le Père de notre Seigneur Jésus-Christ […] Notre peuple, pour la plupart, ne vit et ne réfléchit plus selon les catégories bibliques de l’Esprit, des anges et des démons, de la recherche de la Volonté de Dieu et de ses intentions dans un monde dirigé, en définitive, par sa Providence. […] L’Écriture est classée dans les genres littéraires de la fantaisie et de la fiction et le monde de la Bible devient un embarras pour plusieurs ».

Je crois aussi que nous manquons de ce sentiment de l’urgence de notre mission ou plutôt que nous faisons trop souvent dans la nostalgie. Je vais expliquer ces points plus tard dans cette présentation.

Considérer Jésus

Je vous invite à considérer Jésus, l’évangélisateur par excellence qui nous offre une méthode qui a fait ses preuves en ce qui a trait à la vie et à la proclamation de la Bonne Nouvelle. Il était un maître et communicateur parfait. Il était le modèle pour tous ceux qui cherchent à communiquer la Bonne Nouvelle et à évangéliser la culture d’aujourd’hui. Jésus donnait d’importantes leçons en utilisant des paraboles. Par les paraboles, Jésus cherchait à révéler la vraie nature d’un Dieu aimant et bienveillant. Ces belles histoires portent le témoignage d’un Dieu qui entend les cris des pauvres et défend les veuves, les orphelins et les migrants. Le Dieu de la Bible souffre avec les gens. Dieu vient parmi nous comme un bébé vulnérable, parmi les sans abris. Il a vécu comme un immigrant et un réfugié en s’associant aux proscrits et il compare le Royaume à l’accueil d’un enfant. Ce Dieu est ensuite exécuté et enseveli dans une tombe. Le sens « caché » des paraboles rend la sagesse de Jésus inaccessible à tous ceux qui voudraient en faire une lecture littérale. Jésus utilisait des paraboles pour répondre aux questions brûlantes des disciples et des apôtres sur la présence de Dieu, sur leur vie avec lui et les défis et crises au travers desquelles ils auraient à passer à cause de son nom.

La parabole du semeur

Plusieurs passages de l’Évangile présentent Jésus proposant des histoires pour illustrer son message. Une de ces histoires est une remarquable étude de contrastes. C’est la parabole du semeur. Pour le peuple de Galilée proche de la terre, l’image du semeur que Jésus proposait leur était très familière. La parabole est surprenante à plusieurs égards. Dans un premier temps, elle présente un semeur peu soucieux de son travail, du moins en apparence. Il disperse les semences sans égard à l’endroit où elles tombent; même dans des endroits où elles n’ont aucune chance de pousser. La deuxième graine tombe sur une terre rocailleuse et, grandissant vite, elle meurt rapidement. La troisième graine tombe parmi les épines et voit sa vie submergée par une force supérieure. Finalement, la dernière semence tombe dans une bonne terre et produit du fruit dans des proportions étonnantes et imprévisibles. La récolte normale d’une bonne année peut apporter jusqu’à sept fois la mise, mais jamais trente ou soixante fois et encore moins cent fois! ReactorsLe potentiel d’une telle semence pour une vie surpasse de loin tout ce qu’on peut imaginer! Le rendement final est bouleversant! À la fin, la parabole dresse le portrait d’un semeur généreux et extravagant plutôt que fou et gaspilleur.

J’aimerais porter votre attention sur la parabole du semeur de l’évangile de Matthieu (Mt 12, 1-23). Dans l’explication de la parabole (Mt 1, 18-23), l’emphase est mise sur les différents types de sol sur lesquels la semence tombe. Par exemple, on parle de la disposition des personnes qui reçoivent l’enseignement de Jésus (cf. parallèle dans Marc 4, 14-20; Luc 8, 11-15). Les quatre types de récipients proposés représentent : 1) ceux qui n’acceptent jamais la parole de Dieu (Mt 13, 19); 2) ceux qui croient pour un temps mais tombent à cause des persécutions (13, 20-21); 3) ceux qui croient mais dont la foi est ébranlée par des préoccupations mondaines et la séduction des richesses (Mt, 13, 22); et 4) ceux qui répondent à la Parole et produisent du fruit en abondance (Mt 13, 23).

Matthieu incorpore pratiquement toute la version de la parabole de Marc mais y ajoute sa propre perspective. Il y a une phrase qui retient l’attention dans l’explication de la parabole chez Matthieu. Perplexes face à l’histoire de Jésus, les disciples demandent une explication de sa part. Jésus commence son explication en disant : « le champ, c’est le monde ; le bon grain, ce sont les fils du Royaume ; l’ivraie, ce sont les fils du Mauvais. » (Mt 13,38). Dieu travaille dans le monde, pas uniquement dans l’Église. Le monde est un mélange de situations où le bien et le mal se côtoient mais la communauté ne peut s’isoler des mauvaises herbes. Une complète délivrance du mal viendra seulement avec la fin des temps lorsque, selon les mots de la parabole, les justes rayonneront « comme le soleil ». En attendant, la place de la communauté est précisément dans le monde, parmi le blé et les mauvaises herbes.

La communauté de Matthieu avait des problèmes d’identité au milieu des changements cataclysmiques qui s’abattaient alors, à la fois, sur la communauté judéo-chrétienne et sur le judaïsme palestinien à la veille de la révolte juive contre Rome qui a mené à sa destruction en l’an 70 après Jésus-Christ. Dans son Évangile, Matthieu écrit à une communauté judéo-chrétienne prise dans ce tsunami de l’histoire, anxieuse de garder le contact avec son lien identitaire aux racines historiques du judaïsme et tremblant devant un futur qui ne promettait que des changements substantiels voire même dévastateurs.

Dans l’Évangile de Matthieu, Jésus commence son ministère public en insistant sur le fait que sa mission s’oriente vers les brebis perdues de la maison d’Israël. Mais Jésus anticipe ce revirement par un déplacement d’attention d’abord exclusivement porté sur Israël vers une mission incluant Juifs et gentils. On retrouve cela dans le corpus de l’évangile alors que Jésus rencontre des gentils qui, en un sens, s’immiscent de peine et de misère sur l’avant scène de l’Évangile ! Nous avons des avant goûts de cet élargissement de la mission dans le récit enchanteur de Noël où des mages qui lisent les étoiles se mettent à la recherche du Messie. Nous trouvons la même chose dans l’épisode du centurion romain de Capharnaüm qui supplie Jésus de guérir son serviteur et évoque, en une vision, la mission future de Jésus au-delà des frontières d’Israël. Comment pouvons-nous oublier l’épisode de la Cananéenne brisant la résistance de Jésus par ses insistantes demandes pour sa fille malade ou celui du démoniaque de Gadarene dont la situation critique touche Jésus lorsqu’il était sur la côte d’un territoire étranger à la Décapole. Dans cette histoire provocante, la vie rencontre la mort, enchaînée parmi les tombes.

L’Évangile de Matthieu nous rappelle que la terre à laquelle notre Dieu nous destine est le monde entier et pas seulement l’Église. L’Esprit est vivant dans le monde, au milieu du blé et des mauvaises herbes. Le drame biblique ne cesse de nous montrer que ce que nous considérons comme des événements « séculiers » et même les horreurs les plus déchirantes et les plus destructrices font avancer l’histoire et apportent le cadre de la révélation de Dieu. Le terrain c’est le monde. C’est ce que nous apprend l’étrange ensemble de toutes ces personnes qui sont aux périphéries c’est-à-dire à l’extérieur des périmètres de l’Israël biblique et qui font leur entrée dans l’arène de l’Évangile et deviennent une partie centrale de la mission de Jésus.

Comme le faisait remarquer mon collègue et mentor le père Donald Senior c.p. dans son essai : « Réflexion biblique sur le discernement sur qui nous sommes et où nous allons » :

« Israël ne s’est pas formée dans un espace stérilisé étanche à l’air mais a pris forme suite à des interactions avec les Cananéens et autres anciennes cultures moyennes orientales. Ces interactions avec ces cultures ont donné à Israël sa langue, sa culture, la plupart de ses symboles et rituel religieux, son architecture et sa forme de gouvernement. Les intuitions fondamentales et les symboles qui sont devenus le langage de la foi biblique sont nés au cœur de l’expérience historique d’Israël : le traumatisme de l’oppression, les aspirations à établir une structure politique unifiée et nationale, l’émergence d’une ville comme capitale et d’un sanctuaire central, la tragédie de l’échec et l’exil, l’espoir tenace d’une paix ultime et d’une sécurité ».

 Le père Senior poursuit : Ainsi, beaucoup de symboles religieux de Jésus, tirés de la forte tradition judaïque, sont des métaphores de rassemblement et de guérison, de réconciliation et de pardon, de renouveau et despoir inextinguible pendant de grandes souffrances. La brebis perdue doit être retrouvée, le pécheur et l’exclu doivent être amenés à l’intérieur, le brisé et le malade guéri, l’ennemi pardonné, le mort ressuscité et le Règne de Dieu annoncé et proche. Tout cela reflète le drame qui se déroule dans le monde et dans l’histoire où Jésus se trouvait en son temps.

 Le terrain c’est le monde, et le chemin qui s’ouvre devant nous et qui a été préparé par Dieu pour nous ne viendra pas uniquement si nous nous immergeons dans la tradition de l’Église et dans sa sagesse mais également en étant alertes face au monde et à son drame. Là où l’Esprit est également à l’œuvre. De fait, nous devons faire attention à ne pas être trop absorbés par la vie domestique de l’Église. Nous devons constamment nous tourner vers le monde et être à la bonne place face à la responsabilité qui nous incombe. Le terrain c’est le monde, non pas seulement l’objet de notre mission chrétienne dans l’histoire mais aussi comme catalyseur de l’Esprit qui éveille la conscience de l’Église elle-même. [Read more…]

Pape au Kenya: Discours à la paroisse St. Joseph de Kangemi à Nairobi

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Ce dimanche 27 novembre 2015, le pape François a visité le quartier pauvre de Kangemi à Nairobi. Vous trouverez ci-dessous le texte officiel de son discours:

Merci de me recevoir dans votre quartier. Merci à Mgr l’Archevêque Kivuva et au Père Pascal pour leurs paroles. En vérité, je me sens comme chez moi, en partageant ce moment avec des frères et des sœurs qui, je n’ai pas honte de le dire, ont une place de choix dans ma vie et dans mes options. Je suis ici pour vous assurer que vos joies et vos espérances, vos angoisses et vos tristesses, ne me sont pas indifférentes. Je connais les difficultés que vous traversez quotidiennement ! Comment ne pas dénoncer les injustices que vous subissez ?

Mais avant tout, je voudrais m’arrêter sur une réalité que les discours d’exclusion n’arrivent pas à reconnaître ou qu’ils semblent ignorer. Je veux parler de la sagesse des quartiers populaires. Une sagesse qui jaillit de la « résistance obstinée de ce qui est authentique » (Laudato Si’, n. 112) des valeurs évangéliques que la société opulente, endormie par la consommation effrénée, semble avoir oubliées. Vous êtes capables de tisser des « liens d’appartenance et de cohabitation, qui transforment l’entassement en expérience communautaire où les murs du moi sont rompus et les barrières de l’égoïsme dépas­sées » (Ibid., n. 149).

La culture des quartiers populaires imprégnée de cette sagesse particulière « a des caractéristiques très positives, qui sont un apport au monde où il nous revient de vivre, elle s’exprime par des valeurs telles que la solidarité ; donner sa vie pour l’autre ; préférer la naissance à la mort ; donner une sépulture chrétienne aux morts. Offrir une place au malade dans sa propre maison, partager le pain avec l’affamé : ‘‘là où 10 mangent, 12 mangent’’ ; la patience et le courage face aux grandes adversités, etc. » (Équipe de Prêtres d’Argentine, Réflexions sur l’urbanisation et la culture de bidonville, 2010). Valeurs qui se fondent sur la vérité que chaque être humain est plus important que le dieu argent. Merci de nous rappeler qu’il y a un autre type de culture possible.

Je voudrais revendiquer en premier lieu ces valeurs que vous pratiquez, des valeurs qui ne sont pas cotées en Bourse, des valeurs qui ne sont pas objet de spéculation, ni n’ont pas de prix sur le marché. Je vous félicite, je vous accompagne et je veux que vous sachiez que le Seigneur ne vous oublie jamais. Le chemin de Jésus commence dans les périphéries, il part des pauvres et avec les pauvres, et va vers tous.

Reconnaître ces manifestations de vie honnête qui grandissent chaque jour au milieu de vous n’implique, en aucune manière, d’ignorer l’atroce injustice de la marginalisation urbaine. Celle-ci, ce sont les blessures provoquées par les minorités qui concentrent le pouvoir, la richesse et gaspillent de façon égoïste tandis que des majorités toujours croissantes sont obligées de se réfugier dans des périphéries abandonnées, contaminées, marginalisées.

Cela s’aggrave lorsque nous voyons l’injuste distribution de la terre (peut-être pas dans ce quartier, mais sûrement dans d’autres) qui conduit dans beaucoup de cas des familles entières à payer des loyers exorbitants pour des logements qui se trouvent dans des conditions inadéquates. Je connais aussi le grave problème de l’accaparement de terres par des ‘‘promoteurs privés’’ sans visage qui vont jusqu’à vouloir s’approprier la cour des écoles de vos enfants. Cela se passe parce qu’on oublie que « Dieu a donné la terre à tout le genre humain pour qu’elle fasse vivre tous ses membres, sans exclure ni privilégier personne » (Centesimus annus n. 31).

Dans ce sens, un grave problème est le manque d’accès aux infrastructures et aux services de base. Je me réfère aux toilettes, aux égouts, aux drainages, à la collecte des déchets, à l’éclairage, aux routes mais aussi aux écoles, aux hôpitaux, aux centres de loisir et de sport, aux ateliers d’art. Je veux me référer en particulier à l’eau potable. « L’accès à l’eau potable et sûre est un droit humain primordial, fondamental et uni­versel, parce qu’il détermine la survie des personnes, et par conséquent il est une condition pour l’exercice des autres droits humains. Ce monde a une grave dette sociale envers les pauvres qui n’ont pas accès à l’eau po­table, parce que c’est leur nier le droit à la vie, enraciné dans leur dignité inaliénable » (Laudato Si’, n. 30). Priver une famille d’eau, sous quelque prétexte bureaucratique, est une grande injustice, surtout lorsqu’on se fait du profit avec cette nécessité.

Cette situation d’indifférence et d’hostilité que subissent les quartiers populaires s’aggrave lorsque la violence se généralise et que les organisations criminelles, au service d’intérêts économiques ou politiques, utilisent des enfants et des jeunes comme ‘‘chair à canon’’ pour leurs affaires entachées de sang. Je connais aussi les souffrances des femmes qui luttent héroïquement pour préserver leurs enfants de ces dangers. Je demande à Dieu que les autorités empruntent avec vous la voie de l’inclusion sociale, de l’éducation, du sport, de l’action communautaire et de la protection des familles parce que c’est l’unique garantie d’une paix juste, véritable et durable.

Ces réalités que j’ai énumérées ne sont pas une combinaison fortuite de problèmes isolés. Elles sont même une conséquence de nouvelles formes de colonialisme qui veut encore que les pays africains soient « les pièces d’un mécanisme, les parties d’un engrenage gigantesque » (Ecclesia in Africa, n. 52).

De fait, les pressions ne manquent pas pour que soient adoptées des politiques de marginalisation, comme celle de la réduction de la natalité, qui veulent « légitimer ainsi le modèle de distribution actuel où une minorité se croit le droit de consommer dans une proportion qu’il serait impossible de généraliser » (Laudato Si’, n. 50).

En ce sens, je propose de revenir sur l’idée d’une intégration urbaine respectueuse. Ni éradication, ni paternalisme, ni indifférence, ni pur confinement. Nous avons besoin de villes intégrées et pour tous. Nous avons besoin de dépasser la pure déclaration de droits qui, en pratique, ne sont pas respectés, de réaliser des actions systématiques améliorant l’habitat populaire et de planifier de nouvelles urbanisations de qualité pour héberger les futures générations. La dette sociale, la dette environnementale envers les pauvres des villes se paie en rendant effectif le droit sacré aux trois ‘‘T’’ : terre, toit, et travail. Ce n’est pas de la philanthropie, c’est une obligation pour tous.

Je voudrais appeler tous les chrétiens, en particulier les pasteurs, à renouveler l’impulsion missionnaire, à prendre l’initiative face à tant d’injustices, à s’impliquer dans les problèmes des voisins, à les accompagner dans leurs luttes, à préserver les fruits de leur travail communautaire et à célébrer ensemble chaque victoire, petite ou grande. Je sais qu’ils font beaucoup, mais je leur demande de se souvenir qu’il ne s’agit pas d’une tâche de plus ; c’est peut-être la plus importante, parce que « les pauvres sont les destinataires privilégiés de l’Evangile » (Benoît XVI, Discours à l’occasion de la rencontre avec l’Episcopat brésilien, 11 mai 2007, n. 3).

Chers voisins, chers frères, prions, travaillons et engageons-nous ensemble pour que toute famille ait un toit digne, ait accès à l’eau potable, ait des toilettes, ait de l’énergie sûre pour s’éclairer, cuisiner, puisse améliorer ses logements… afin que tout quartier ait des routes, des places, des écoles, des hôpitaux, des espaces de sport, de loisir et d’art ; afin que les services de base arrivent à chacun d’entre vous ; afin qu’on écoute vos réclamations et votre demande d’opportunités ; afin que tous puissent jouir de la paix et de la sécurité qu’ils méritent conformément à leur dignité humaine infinie. Mungu awabariki (Que Dieu vous bénisse !)

Je vous le demande, s’il vous plaît, n’oubliez pas de prier pour moi !

Vue d’ensemble de l’encyclique « Laudato Si »

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Cité du Vatican, 17 juin (VIS).

Instrument pour une première lecture de l’encyclique, le texte qui suit aide à en comprendre la dynamique d’ensemble et à en extraire les lignes de force. Les trois premières pages présentent l’encyclique dans son ensemble, avant de décrire les chapitres en reprenant des passages-clef. Les deux dernières pages présentent le sommaire dans son intégralité.

Un regard d’ensemble:

« Quel genre de monde voulons-nous laisser à ceux qui nous succèdent, aux enfants qui grandissent? Cette interrogation est au cœur de Laudato Si’, l’encyclique attendue du Pape François sur le soin de notre maison commune. Le Pape poursuit: Cette question ne concerne pas seulement l’environnement de manière isolée, parce qu’on ne peut pas poser la question de manière fragmentaire, et ceci conduit à s’interroger sur le sens de l’existence et de ses valeurs à la base de la vie sociale: Pour quoi passons-nous en ce monde, pour quoi venons-nous à cette vie, pour quoi travaillons-nous et luttons-nous, pour quoi cette terre a-t-elle besoin de nous? Si cette question de fond n’est pas prise en compte, dit le Souverain Pontife, je ne crois pas que nos préoccupations écologiques puissent obtenir des effets significatifs. L’encyclique prend le nom de l’invocation de saint François Loué sois-tu mon Seigneur du Cantique des Créatures, qui rappelle que la terre, notre maison commune, est « comme une sœur, avec laquelle nous partageons l’existence, et comme une mère, belle, qui nous accueille à bras ouverts. Nous-mêmes sommes terre. Notre corps est lui-même constitué des éléments de la planète, son air nous donne le souffle et son eau nous vivifie comme elle nous restaure. Aujourd’hui, cette terre, maltraitée et saccagée, pleure, et ses gémissements rejoignent ceux de tous les laissés-pour-compte dans le monde. Le Pape François invite à les écouter, en sollicitant chacun de nous, individus, familles, collectivités locales, nations et communauté internationale à une conversion écologique, selon l’expression de Jean-Paul II, c’est-à-dire changer de cap, en assumant la beauté et la responsabilité d’un engagement pour le soin de notre maison commune. Dans le même temps, le Pape François reconnaît une sensibilité croissante concernant aussi bien l’environnement que la protection de la nature, et une sincère et douloureuse préoccupation qui grandit pour ce qui arrive à notre planète, légitimant ainsi un regard d’espérance qui ponctue toute l’encyclique, et envoie à tous un message clair et plein d’espérance: L’humanité possède encore la capacité de collaborer pour construire notre maison commune- L’être humain est encore capable d’intervenir positivement, tout n’est pas perdu, parce que les êtres humains, capables de se dégrader à l’extrême, peuvent aussi se surmonter, opter de nouveau pour le bien et se régénérer.

Le Pape François s’adresse bien sûr aux fidèles catholiques, en reprenant les paroles de Jean-Paul II: Les chrétiens, notamment, savent que leurs devoirs à l’intérieur de la création et leurs devoirs à l’égard de la nature et du Créateur font partie intégrante de leur foi, mais propose spécialement d’entrer en dialogue avec tous au sujet notre maison commune. Le dialogue parcourt tout le texte, et dans le chapitre 5, devient un instrument pour affronter et résoudre les problèmes. Depuis toujours, le Pape François rappelle que d’autres Eglises et communautés chrétiennes, comme aussi d’autres religions, ont nourri une grande préoccupation et une précieuse réflexion sur le thème de l’écologie. Il en assume même explicitement la contribution, en citant amplement le cher Patriarche oecuménique Barthélémy. A plusieurs reprises, le souverain pontife remercie les protagonistes de cet engagement que ce soient des individus, des associations ou des institutions, en reconnaissant que la réflexion d’innombrables scientifiques, philosophes, théologiens et organisations sociales qui ont enrichi la pensée de l’Eglise sur ces questions, et invite chacun à reconnaître la richesse que les religions peuvent offrir pour une écologie intégrale et pour et pour un développement plénier de l’humanité.

L’itinéraire de l’encyclique est tracé au paragraphe 15, et s’articule en six chapitres. On passe d’une écoute de la situation à partir des meilleurs données scientifiques disponibles (chapitre 1), à la confrontation avec la Bible et la tradition judéo-chrétienne (chapitre 2), en identifiant les racines des problèmes (chapitre 3) posés par la technocratie et un repli auto-référentiel excessif de l’être humain. La proposition de l’encyclique (chapitre

4) est celle d’une écologie intégrale, qui a clairement des dimensions humaines et sociales, inséparablement liée à la question environnementale. Dans cette perspective, le Pape François propose (chapitre 5) d’avoir, à chaque niveau de la vie sociale, économique et politique, un dialogue honnête qui structure des processus de décision transparents, et rappelle (chapitre 6) qu’aucun projet ne peut être efficace s’il n’est pas animé d’une conscience formée et responsable, en donnant des pistes éducatives, spirituelles, ecclésiales, politiques et théologiques pour croître dans cette direction. Le texte s’achève par deux prières, l’une s’adressant à ceux qui croient en un Dieu Créateur et Tout Puissant, et l’autre proposée à ceux qui professent la foi en Jésus-Christ, rythmée par la ritournelle du Laudato Si’ qui ouvre et ferme l’encyclique. L’encyclique est traversée par plusieurs axes thématiques, traités selon diverses perspectives, qui lui donnent une forte unité: L’intime relation entre les pauvres et la fragilité de la planète, la conviction que tout est lié dans le monde, la critique du nouveau paradigme et des formes de pouvoir qui dérivent de la technologie, l’invitation à chercher d’autres façons de comprendre l’économie et le progrès, la valeur propre de chaque créature, le sens humain de l’écologie, la nécessité de débats sincères et honnêtes, la grave responsabilité de la politique internationale et locale, la culture du déchet et la proposition d’un nouveau style de vie.

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