L’Ascension du Seigneur: la navigation spatiale du cœur

Ascension du Seigneur, Année A – dimanche 28 mai 2017

Actes 1,1-11
Éphésiens 1,17-23
Matthieu 28,16-20

L’Évangile de Matthieu pour la Solennité de l’Ascension du Seigneur (28, 16-20) nous présente la scène majestueuse qui sert de conclusion logique au récit de l’évangéliste. Dans le droit fil du portrait qu’il a tracé de Jésus, Matthieu choisit de terminer son Évangile non pas sur un tableau éblouissant du nouveau pouvoir céleste de Jésus, ni non plus sur le partage du pain ou le contact avec son corps, mais sur une scène d’une profonde simplicité qui met en valeur les paroles de Jésus, le grand maître, le seul maître (23, 8-10). La scène de l’ascension est le but auquel tend l’Évangile et, en même temps, une synthèse provocante de son message fondamental.

Le passage d’aujourd’hui se divise en deux parties : l’apparition du Christ ressuscité aux disciples en Galilée (v.16-18a), tel que promis en 28,7, et les instructions de Jésus qui forment la conclusion de l’Évangile (v. 18b-20). Les disciples se rendent à la montagne comme Jésus le leur avait ordonné, ce qui évoque trois montagnes : la montagne (5, 1-2) où Jésus donne le Sermon sur la montagne (Matthieu 5-7); la haute montagne (17, 1) où il est transfiguré et où l’annonce de sa passion (16, 21) est validée; et le mont des Oliviers (24, 3), lieu de son discours eschatologique (chapitres 24-25).

Les onze de Matthieu

Considérons la situation de ce petit groupe d’apôtres et de disciples envoyés sur la montagne en Galilée. Peut-on imaginer bande plus humaine, plus ordinaire, plus dysfonctionnelle, moins prometteuse ? La fragilité humaine pourrait-elle être plus évidente qu’au sein de ce groupe… au milieu de la tricherie, de la lâcheté, du reniement pour ne nommer que quelques-uns des points faibles de ceux qui vont devenir les « colonnes » de notre Église ! Ce n’est qu’au moment où celui qu’on appelle « Rocher » prend conscience de l’ampleur de son reniement que le ministère de la direction et de l’unité de l’Église lui tombe sur les épaules. Deux d’entre eux, Jacques et Jean, ont fait preuve d’une ambition éhontée. Certains ont posé des questions qui trahissaient leur profonde ignorance du message et de la vie de leur maître. Une fragilité et une faiblesse pathétiques… Et pourtant l’Évangile de Matthieu survole tout cela en nous disant que « les onze disciples » s’en allèrent à la montagne où Jésus leur avait dit de se rendre. Ils ne sont plus douze, le chiffre symbolique qui les situait dans la continuité de la longue histoire du judaïsme, mais onze, rappel de la défection tragique de Judas Iscariote, vouée à un échec lamentable. Mais en dépit d’une humanité criante et d’un échec flagrant, les onze se voient confiés le rêve et la mission du Seigneur ressuscité.

Une mission universelle

Au verset 18, Jésus ressuscité revendique les pleins pouvoirs au ciel et sur la terre. Puisque ce pouvoir universel appartient au Seigneur ressuscité, il confère aux onze une mission universelle. Ils devront faire des disciples de toutes les nations. Même si quelques exégètes pensent que « toutes les nations » ne désignent que tous les Gentils, il est probable que l’expression inclut aussi les juifs. Le baptême est le moyen d’entrer dans la communauté du Ressuscité – l’Église. La fin de l’Évangile de Matthieu contient l’expression la plus claire de la foi trinitaire dans le Nouveau Testament. Ces mots étaient sans doute la formule baptismale qu’employait l’église de Matthieu mais ils décrivent avant tout les effets du baptême, l’union de la personne baptisée au Père, au Fils et à l’Esprit Saint.

Au verset 20, Jésus exhorte à « garder tous les commandements que je vous ai donnés », ce qui renvoie certainement à l’enseignement moral qu’on trouve dans l’évangile de Matthieu, et d’abord au Sermon sur la montagne (5-7). Les commandements de Jésus sont la norme de la conduite chrétienne, et non la loi mosaïque comme telle, même si certains commandements mosaïques ont été investis de l’autorité de Jésus.

Les mots « Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde » (v. 20) retentissent comme en écho. Ils nous renvoient au début du récit de Matthieu, quand Jésus reçoit le nom d’« Emmanuel ». Ce nom contient la réponse aux aspirations les plus profondes de l’humanité qui cherche Dieu à travers les âges. Emmanuel est à la fois une prière et une supplication (en notre nom) et une promesse et une déclaration de la part de Dieu. En prononçant ce nom, nous prions et nous supplions : « Dieu, sois avec nous ! » Et quand Dieu le prononce, le Tout-puissant, l’Éternel, l’omniprésent Créateur du monde nous dit : « Je suis avec vous » en Jésus. À la fin de l’Évangile, le nom retentit en écho lorsque Jésus ressuscité assure ses disciples de sa présence constante : « Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde » (v. 20). Dieu a bien tenu sa promesse en Jésus.

C’est l’Eucharistie qui confirme ces mots « je suis avec vous ». Le Christ a dit à ses apôtres : « Allez… et enseignez toutes les nations, baptisez-les au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit ». Du Christ la voie de l’initiation chrétienne conduit directement à l’Eucharistie : « je suis avec vous », « je suis avec chacune et chacun de vous. » « Je fais partie de votre chair et de votre sang. » « Je partage votre propre expérience ».

Toucher le Seigneur ressuscité

Dans son livre, Jésus de Nazareth. De l’entrée à Jérusalem à la Résurrection (Éditions du Rocher, 2011), Benoît XVI traite du mystère de l’Ascension du Seigneur (p. 322-323) :

L’ancienne façon humaine d’être ensemble et de se rencontrer est dépassée. Maintenant on peut toucher Jésus désormais seulement auprès du Père. On peut le toucher seulement en montant. À partir du Père, dans la communion avec le Père, il nous est accessible et proche de manière nouvelle. Cette nouvelle accessibilité présuppose aussi une nouveauté de notre part : par le baptême, notre vie est désormais cachée avec le Christ en Dieu; dans notre véritable existence nous sommes déjà là-haut, auprès de lui, à la droite du Père (cf. Col 3,1s).

Si nous avançons dans l’essence de notre existence chrétienne, alors nous touchons le Ressuscité : là nous sommes pleinement nous-mêmes. Le fait de toucher le Christ et le fait de monter sont intrinsèquement liés. Et rappelons-nous que, selon Jean, le lieu de « l’élévation » du Christ est sa Croix et que notre « ascension » qui est toujours à nouveau nécessaire, notre montée pour le toucher, doit être un chemin avec le Crucifié. Le Christ auprès du Père n’est pas loin de nous, c’est plutôt nous qui sommes loin de lui; mais le chemin entre lui et nous demeure ouvert. Ce n’est pas un parcours de caractère cosmique et géographique dont il s’agit ici, mais c’est la « navigation spatiale » du cœur qui conduit de la dimension du repliement sur soi à la dimension nouvelle de l’amour divin qui embrasse l’univers.

Le Christ est venu si près de nous

Ce n’est que par sa séparation physique de la scène historique que Jésus peut accomplir, achever son union spirituelle avec le monde entier jusqu’à la fin des temps. Jésus a quitté le monde un jour afin d’être disponible pour tout le monde à travers les âges. Il lui fallait dissoudre les liens qu’il avait noués avec ses amis pour être accessible à tout un chacun. Nous avançons vers les cieux dans la mesure où nous nous approchons de Jésus. Le texte des sermons paroissiaux du Bienheureux John Henry Newman nous inspire en cette grande fête (PPS, vol. 6, no. 10) :

Le départ du Christ vers le Père est à la fois source de tristesse, parce qu’il suppose Son absence, et source de joie, parce qu’il suppose Sa présence. De la doctrine de Sa résurrection et de Son ascension naissent ces paradoxes chrétiens dont parle souvent l’Écriture : dans le deuil nous nous réjouissons; dépossédés, nous possédons toutes choses (2 Corinthiens 6,10).

Voilà d’ailleurs notre condition présente; nous avons perdu le Christ et nous L’avons trouvé; nous ne Le voyons pas mais nous Le discernons. Nous Lui embrassons les pieds mais Il nous dit : « Ne me touche pas ». Comment est-ce possible ? Voici : nous avons perdu Sa perception sensible et consciente; nous ne pouvons Le regarder, L’entendre, converser avec Lui, Le suivre d’un endroit à l’autre; mais nous goûtons Sa vision et Sa possession réelle, spirituelle, immatérielle, intérieure, mentale; possession plus réelle et plus présente que celle qu’avaient les apôtres quand Il était dans la chair, parce qu’elle est spirituelle, parce qu’elle est invisible.

Le Christ, raison de notre joie

Enfin, le pape Benoît XVI nous laisse une image consolante du Seigneur ressuscité qui jamais ne nous quitte. Dans son ouvrage, Jésus de Nazareth. De l’entrée à Jérusalem à la Résurrection (Éditions du Rocher, 2011), le pape émérite écrit (p.321-322) :

Puisque Jésus est auprès du Père, il n’est pas loin, mais il est proche de nous. Maintenant il ne se trouve plus dans un lieu particulier du monde comme avant « l’ascension »; maintenant, dans son pouvoir qui dépasse toute spatialité, il est présent à côté de tous et tous peuvent l’invoquer – à travers toute l’histoire – et en tous lieux.

Après la multiplication des pains, le Seigneur ordonne aux disciples de monter sur la barque et de le précéder sur l’autre rive, vers Bethsaïde, pendant que lui-même renverra la foule. Ensuite il se retire « sur la montagne » pour prier. Les disciples sont donc seuls sur la barque. Il y a un vent contraire, la mer est agitée. Ils sont menacés par la violence des vagues et de la tempête. Le Seigneur semble être loin, en prière sur sa montagne. Mais puisqu’il est auprès du Père, il les voit. Et puisqu’il les voit, il vient à eux en marchant sur la mer, il monte sur la barque avec eux et rend possible la traversée jusqu’à son but.

C’est une image pour le temps de l’Église – qui nous est donc aussi destinée. Le Seigneur est « sur la montagne » du Père. Par conséquent il nous voit. Par conséquent il peut à tout moment monter sur la barque de notre vie. Par conséquent nous pouvons toujours l’invoquer et toujours être sûrs qu’il nous voit et qu’il nous entend. Aujourd’hui aussi la barque de l’Église, avec le vent contraire de l’histoire, navigue à travers l’océan agité du temps. Souvent on a l’impression qu’elle va sombrer. Mais le Seigneur est présent et vient au moment opportun. « Je m’en vais et je viens à vous » – c’est cela la confiance des chrétiens, la raison de notre joie.

Fidèles intendants des dons et des mystères de Dieu

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Vingt-cinquième dimanche du temps ordinaire, Année C – 18 septembre 2016

Amos 8,4-7
1 Timothée 2,1-8
Luc 16,1-13

Les lectures de ce dimanche démontrent le propre usage des possessions matérielles comme ingrédient essentiel pour mener une vie dans la foi. Les trois propos de l’évangile suggèrent un contraste entre les richesses terrestres et les richesses éternelles. La parabole de Luc sur l’intendant malhonnête (16,1-8a) devrait être interprétée à la lumière de la coutume palestinienne des agents qui agissent au nom de leur maîtres et les pratiques usuraires à de tels agents. La malhonnêteté de l’intendant consistait à dilapider les biens de son maître (v. 1).

 

Le maître loue l’intendant malhonnête qui a renoncé à sa propre commission de la transaction en conviant les débiteurs à émettre de nouveaux billets qui reflètent le montant effectif dont le maître est redevable (c.à.d. moins le profit de l’intendant). Le malhonnête intendant agit de cette manière afin de s’insinuer dans les bonnes grâces des débiteurs, car il sait qu’il sera démis de son poste (v. 3).

Le deuxième volet de l’évangile d’aujourd’hui (8b-13) porte sur quelques propos indépendants de Jésus recueillis par Luc pour former une application conclusive de la parabole de l’intendant malhonnête. La première conclusion (v. 8b-9) recommande l’usage prudent des biens de soi (en vue de l’imminence de la fin des temps) d’après la manière des fils de ce monde, représentés dans la parabole de l’intendant malhonnête. Le terme utilisé pour désigner l’Argent trompeur est littéralement « Mammon de l’iniquité ». « Mαμμωνάς » est la translitération grecque d’un vocable hébreu ou araméen « ממונא, ממון » qui d’ordinaire signifie « ce en quoi on a confiance. » Les richesses sont caractérisées par la malhonnêteté.

La deuxième conclusion (v. 10-12) recommande une constante fidélité envers ceux qui occupent des postes de responsabilité. Quant à la troisième conclusion (v. 13) elle consiste en une déclaration générale concernant l’incompatibilité de servir Dieu et d’être un esclave au service de l’Argent. Être dépendant de l’Argent s’oppose aux enseignements de Jésus qui nous conseille une dépendance absolue sur le Père comme une des caractéristiques du disciple chrétien (Luc 12,22-39). Le terme « Argent » (« Mαμμωνάς ») dans ce contexte désigne un dieu.

Le sens exact de la parabole

Le point exact de la parabole n’est pas clair. Elle aurait ordinairement pu être sensée inciter les disciples à prendre une décision pour le Royaume en temps de crise, imitant le gérant qui avait agi décisivement lorsqu’il faisait face aux crises dans sa vie. Jésus incite les disciples à être entrepreneur de part leur utilisation des biens terrestres, sans doute en les partageant avec les démunis, et de manière plus générale, en les utilisant selon la volonté de Dieu. La leçon à en déduire : Tout comme les entrepreneurs dans le monde des affaires utilisent la prudence pour garantir leur avantage courant, les disciples de Jésus doivent utiliser la prudence pour sécuriser un avantage durable avec Dieu. En tant que chrétiens nous sommes intendants des biens que Dieu nous a confiés. Nous ne les possédons pas. Dans le Royaume, récompenses et responsabilités seront données à ceux qui ont fait preuve de fidélité dans leur sauvegarde des biens terrestres. 

L’intendance de John Henry Newman

Le cardinal John Henry Newman était un fidèle intendant des dons et mystères de Dieu. Né le 21 février, 1801 au sein d’une famille anglicane de banquiers, il ressentait une passion envers Dieu et les affaires spirituelles dès un très bas âge, ayant vécu sa « première conversion » à l’âge de 15 ans. Il fut ordonné ministre anglican en 1825, alors qu’il venait de terminer ses études à l’Université d’Oxford. Newman avait passé la première moitié de sa vie en tant que chercheur et prédicateur à Oxford, ou il dirigeait un mouvement pour renouveler l’Église anglicane.

Il est passé de l’anglicanisme au catholicisme et a utilisé son grand intellect ainsi que sa maîtrise de l’écriture pour convertir des milliers de personnes au christianisme et les convaincre à se joindre à l’Église catholique. En devenant catholique, Newman devait faire de nombreux sacrifices. Plusieurs de ses amis rompirent leurs liens avec lui après sa conversion, et sa famille l’a marginalisé. Il devait résigner à son poste d’attaché d’enseignement et perdit son unique source de revenu. Newman disait la présence du Christ dans le Saint Sacrement était la seule chose qui le soutenait durant cette période éprouvante. Il a passé la deuxième moitié de sa vie en tant que prêtre catholique à Birmingham, en servant en tant que dirigeant de la communauté des Oratoriens.

« Il sait de quoi Il s’agit »

Une fois Newman s’est rendu compte de la mission qui lui fut confiée par Dieu, il déclarât :

Donc, j’aurai confiance en Lui… Si je suis malade, ma maladie pourrait Le servir, dans la perplexité, ma perplexité pourrait Le servir… Il ne fait rien en vain… Il pourrait prendre mes amis. Il pourrait me jeter parmi des étrangers. Il pourrait me faire sentir désolé, me baisser l’esprit, receler le futur. Néanmoins, Il sait de quoi Il s’agit. 

Newman et les jeunes adultes

On dit qu’enseigner c’est laisser un vestige de soi dans le développement d’une autre personne. C’est ce que Newman a fait avec des milliers d’étudiants. Il était un modèle exemplaire d’intellect, de fidélité, de créativité, de grâce et d’hospitalité envers les jeunes hommes et femmes à l’université. Pour cette raison il est le patron des aumôneries des universités catholiques à travers le monde, connues sous le nom de « Centres Newman. »

Newman était un poète impérieux. ‘Conduis-moi, douce lumière, au milieu des ombres qui m’entourent. La nuit est sombre et je suis loin de ma demeure. Conduis-moi’, écrivait Newman dans le Pilier de la nuée ; pour lui le Christ était la lumière au cœur de chaque genre d’obscurité. Il était de même un prédicateur profond et perspicace. Parmi les passages qu’il prêchait, un passage extrait d’un sermon qu’il avait prononcé en 1834 – plus d’une décennie avant qu’il n’ait rejoint l’Église catholique – offrait souvent un réconfort aux personnes endeuillées :

Qu’Il nous soutienne tout au long de la journée, jusqu’à ce que les ombres s’allongent, que le soir arrive, que le monde préoccupé se taise, que la fièvre de la vie prenne fin, et que notre travail soit achevé ! Alors, dans Sa miséricorde, qu’Il nous pourvoie d’un logement sur, et un repos sacré, et une paix … à la fin.

Le trésor parmi nous

Ce n’est que tard dans sa vie que l’Église catholique romaine réalisa le trésor qu’était Newman, et que Oxford – une université qu’il aimait – eut réalisé la vraie valeur de l’homme qu’elle avait perdu. Le pape Léon XIII l’avait nommé cardinal en 1879, en hommage à ses œuvres extraordinaires et sa dévotion. Apres une vie d’épreuves, Newman avait reçu cette nouvelle avec des larmes et une grande joie, en déclarant : « le nuage est a jamais levé ».

Pour Newman, croire au christianisme c’était comme tomber en amour. Sa devise en tant que cardinal était la phrase de Saint François de Sales, « le cœur parle au cœur ; » les arguments intimidants et sagaces, disait-il, ne nous rapprochent pas de Dieu.

Le cardinal Newman mourut à l’âge de 89 ans à la maison de l’Oratoire à Edgbaston, le 11 août, 1890. Sur sa tombe est inscrit : Ex umbris et imaginibus in veritatem (« Hors des ombres et des images dans la plénitude de la vérité »). Le Christ était la vérité qu’il avait trouvée à la fin de son pèlerinage sur terre.

Le cardinal Newman a été déclaré vénérable en 1991 par le pape Jean Paul II. Le dimanche 19 septembre 2010, à Birmingham, en Angleterre, ce grand théologien victorien catholique, qui était aussi un des catholiques Anglais les plus influents du XIXème siècle, été proclamé bienheureux par le pape Benoît XVI. Les paroles de la deuxième lecture d’aujourd’hui extraites de la première lettre à Timothée (2,1-8) auraient bien pu être prononcées par le cardinal John Henry Newman :

Au temps fixé, il a rendu ce témoignage pour lequel j’ai reçu la charge de messager et d’Apôtre – je le dis en toute vérité – moi qui enseigne aux nations païennes la foi et la vérité. Je voudrais donc qu’en tout lieu les hommes prient en levant les mains vers le ciel, saintement, sans colère ni mauvaises intentions.

Le don d’amitié de Newman

Le cardinal Newman était un brillant modèle d’amitié. Durant sa vie, Newman était doué d’une capacité extraordinaire de se lier d’une profonde amitié avec beaucoup de personnes, tant avec des hommes qu’avec des femmes, comme l’attestent les 20,000 lettres recueillies dans 32 volumes. Cette influence personnelle a été puissamment exercée par des millions de personnes qui ont lu ses œuvres et ont découvert ce que veut vraiment signifier l’amitié. Il écrivait dans une lettre : « La meilleure préparation pour aimer la totalité du monde, et l’aimer dument et sagement c’est de cultiver une amitié et une affection intimes pour ceux qui sont dans la proximité immédiate. »

Sommes-nous capables d’entretenir de telles amitiés aujourd’hui ? De telles amitiés intimes peuvent-elles exister pour nous ? Les hommes et les femmes ont des liens d’amitiés intenses avec des membres de leur propre sexe, des amitiés qui n’ont pas de composante sexuelle ; pourtant ça nous embarrasse d’en parler, et avons même peur de le faire. Aujourd’hui le terme « ami/amie » est un mot que vous pouvez ajouter a un profile de communication sociale en ligne ; ou ça pourrait être un euphémisme pour un partenaire sexuel hors du mariage.

L’écrivain français François Mauriac avait écrit à propos de l’amitié : « Si vous êtes ami avec le Christ plusieurs autres se réchaufferont a votre feu… Le jour ou vous ne brulerez plus d’amour, plusieurs mourront de froid. » Je suis certain que la « douce lumière » et la flamme générée par le cœur du cardinal Henry Newman continuent a donner de la vie et de la chaleur a des millions de personnes. Personnellement, j’ai retrouvée la chaleur et la consolation aux pieds de ce grand maître pendant de nombreuses années. La source du feu inextinguible était la profonde amitié de Newman avec le Christ. Nous avons besoin de la lumière bienveillante et du modèle brillant et sacré de Newman aujourd’hui plus que jamais.

Ô Dieu,
tu as donné au vénérable prêtre John Henry Newman
la grâce de suivre ta douce lumière
et de trouver la paix de ton Église;
accorde-nous par son intercession et son exemple
d’être amené hors des ombres et des images
dans la plénitude de ta vérité.

Un amour qui donne un chez soi aux deux fils

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Vingt-quatrième dimanche du temps ordinaire, Année C – 11 septembre 2016

Exode 32,7-11.13-14
1 Timothée 1,12-17
Luc 15,1-32

Le chapitre 15 de l’évangile selon Luc est souvent décrit comme la « collection d’objets perdus et retrouvés » du Nouveau Testament. Le chapitre s’ouvre sur la parabole de la brebis perdue (Lc 15, v. 1 à 7), se poursuit avec la parabole de la pièce d’argent perdue (Lc 15, v. 8 à 10) et atteint un crescendo avec le chef d’œuvre de la parabole du fils prodigue – celui qui « était perdu et est retrouvé » – (Lc 15, v. 11 à 32) qui est au cœur de l’évangile de ce dimanche.

Le mot « prodigue » porte deux significations. En tant qu’adjectif, il désigne une personne excessive, extravagante, immodérée et gaspilleuse – tout l’opposé de « frugal ». En tant que nom commun (« prodigalité »), il réfère au style de vie des débauchés, des dépensiers, des dissipateurs et des vauriens. est aisé de comprendre pourquoi cette histoire bien connue a été appelée « la parabole du fils prodigue ». L’enfant a certainement dilapidé l’argent de son père et a dépensé en pure perte son héritage. Cette histoire va cependant bien au-delà des frasques d’un jeune homme rebelle.

Nous jouons chacun des rôles de l’histoire

À différents moments de nos vies, la plupart d’entre nous avons joué chacun des rôles dans cette histoire : celui du parent gâteux, aimant, indulgent jusqu’à l’excès; celui du fils cadet dont la culpabilité et l’orgueil a abaissé, humilié, causant un besoin criant de miséricorde; celui du fils aîné, responsable et irréprochable, qui est vexé de la générosité et de la clémence avec lesquelles les faiblesses et les péchés des autres sont accueillis.

On nous dit que le plus jeune fils a « gaspillé sa fortune ». De toute évidence, le fils est allé vers une nation païenne (les « Gentils ») ») » puisque aucun fermier juif se respectant ne ferait l’élevage du porc, un animal non casher. Le fils a apparemment voyagé très loin, en s’imaginant qu’il trouverait dans un autre pays le bonheur et l’excitation qu’il n’avait pas trouvés dans sa propre contrée – et le résultat est exactement à l’opposé : il est réduit en esclavage auprès d’étrangers, contraint de prendre soin d’animaux impurs, et il est si mal nourri qu’il se meurt de faim peu à peu.

Repentant, vraiment ?

Bien que l’on présente le fils prodigue comme un modèle de repentance chrétienne, le fait est que ses motivations pour retourner à la maison sont moins que nobles. Il est désespérément affamé et prend finalement conscience de l’extrême dégradation dans laquelle il vit – une dégradation qui le place même en dessous des domestiques dans la maison de son père.

Le jeune homme souffre non pas à cause d’un sens du péché qui pourrait le mener vers la repentance, mais en raison de son indigence. Il réalise combien il a été insensé et il « reprend ses esprits ». C’est un prélude au repentir, même si ce n’est pas un véritable repentir. Le fait qu’il prépare et répète son discours à l’avance suggère un certain manque de sincérité; il ne demeure intéressé qu’à sa seule personne et à ses besoins.

La réaction disproportionnée du père

Dans l’histoire, le père n’a de toute évidence jamais abandonné espoir pour son fils et a continué à scruter l’horizon pour des signes de son éventuel retour, espérant faire famille à nouveau. La réaction du père au retour du fils est un débordement d’amour, de compassion et de tendresse : il « courut se jeter à son cou et le couvrit de baisers » (Lc 15, v. 20) et il demande que les symboles de sa liberté et de son statut au sein de la famille – la meilleure tunique, les sandales, la bague – lui soient restitués, comme si rien ne s’était passé !

La réaction du père ne se situe pas au niveau de la logique humaine; elle est totalement hors de proportion pour ce que le fils méritait. Le fils cadet a perdu son droit de recevoir quoi que ce soit de son père et le père aurait eu tous les droits de renvoyer son fils en raison de ses gestes profondément insultants et de la honte qu’il a causée à sa famille.

Voir comme Dieu voit

Le généreux père des deux fils fait bon accueil au plus jeune qui a dilapidé son héritage, mais il ne répudie pas l’aîné qui, tout en protestant contre la prodigalité du père, lui demeure fidèle. « Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi » (Lc 15, v. 31). Le rétablissement du frère qui « était mort et est revenu à la vie » (v. 32) n’invalide pas la fidélité du fils aîné.

Dans cette parabole, Jésus déjoue nos attentes et nos catégories et nous enjoint à voir nos relations d’un point de vue radicalement nouveau et différent – « voir comme Dieu voit ». Nous devons abandonner l’image – bien trop répandue chez les adhérents à une foi religieuse – d’un Dieu qui soit comme un comptable céleste, prêt à bondir à la moindre faute. N’oublions jamais ces paroles de saint Jean Chrysostome : « Tout ce que Dieu recherche en nous, c’est la moindre ouverture et Il pardonne une multitude de péchés. »

La réaction du fils aîné

Le fils aîné réagit avec indignation : il a été obéissant et responsable, demeurant à la maison pour gérer la ferme et prendre soin de leur père après le départ précipité de son jeune frère en quête d’aventure. Cependant, les paroles du frère aîné révèlent rapidement que, bien qu’il ait fait tout cela, il ne l’a apparemment pas fait par amour ni pas générosité. Il perçoit plutôt que cela lui a été imposé, qu’il a trimé dur pendant des années pour son père sans recevoir les marques de reconnaissance qui auraient convenu. L’amertume, la froideur et la rancune avec lesquelles le fils aîné s’adresse à son père démontre une grossièreté tout aussi insultante que les actions précédentes de son frère cadet. Il ne se concentre pas sur ce qu’il a reçu, mais sur ce dont il estime avoir été privé. Il souffre de ce terrible mal du « j’y ai droit ! » qui a atteint des proportions gigantesques de nos jours !

Le frère aîné est précis dans sa condamnation du comportement de son jeune frère : il rappelle à son père comment le fils cadet a « dépensé ton bien avec des filles ». Comment le fils aîné peut-il savoir cela ? Il imagine peut-être le pire à propos de son frère et le décrit avec les termes les plus durs possibles. Comme il est aisé d’imaginer le pire à propos d’une personne contre qui nous sommes en colère, de spéculer à propos de ses défauts et de ses manquements et de les amplifier jusqu’à des proportions incroyables !

Des interrogations persistantes…

Le fils aîné finit-il par faire la paix avec son frère et l’accueillir ? Parvient-il à trouver en son cœur la force de pardonner et ainsi partager la joie du père ? Ou se découvre-t-il plus aliéné que son jeune frère l’avait été ? Nous sommes laissés sans réponses, espérant une conclusion que Jésus ne fournira jamais. Et pourtant, peut-être est-ce là la clé de lecture : chaque personne doit écrire sa propre conclusion, choisir de se comporter ou non avec le même genre d’amour, de miséricorde et de compassion que, de toute évidence, l’histoire de Jésus exige.

Nous savons ce que Jésus nous demande; l’enjeu, bien sûr, c’est d’être prêt à accepter cette invitation et la mettre en pratique dans nos vies et dans nos relations. Si nous nous rangeons du côté du jeune frère, c’est uniquement parce que nous connaissons d’avance l’issue de la parabole. Au fond de nous, nous grommelons contre cet amour qui donne un foyer aux deux fils.

Dans son exhortation apostolique de 1984, Reconciliatio et Pænitentia, le pape Jean-Paul II a commenté cette magnifique histoire :

La parabole du fils prodigue est avant tout l’histoire ineffable du grand amour d’un Père – Dieu – qui offre à Son fils, revenu à Lui, le don de la pleine réconciliation. […] Elle rappelle donc la nécessité d’une profonde transformation des cœurs pour redécouvrir la miséricorde du Père et pour vaincre l’incompréhension et l’hostilité entre frères.

La parabole du « fils prodigue » ou du « père prodigue » ou du « frère aîné indigné » peut nous attrister grandement puisqu’elle nous fait nous voir tels que nous sommes réellement et qu’elle révèle nos véritables motivations.

N’oublions pas les paroles d’au revoir du pape Jean-Paul II lors de la messe de clôture des Journées mondiales de la Jeunesse de Toronto en 2002 : « Nous ne sommes pas la somme de nos faiblesses et de nos échecs; au contraire, nous sommes la somme de l’amour du Père pour nous et de notre capacité réelle à devenir l’image de son Fils. »

Le Cardinal Newman et le repentir chrétien

Les réflexions du cardinal John Henry Newman sur l’évangile d’aujourd’hui – la parabole du fils prodigue – sont toujours d’actualité :

Le repentir est un travail qui s’effectue à divers moments et qui se perfectionne graduellement et par le biais de maints revers. Ou plutôt, et ce, sans changement aucun au sens du mot « repentance », c’est un travail jamais terminé, jamais complété – inachevé à la fois dans son imperfection inhérente et à cause des opportunités douces et fraîches qui se présentent pour le mettre en pratique. Nous péchons sans cesse; nous devons sans cesse reprendre notre chagrin et notre dessein d’obéissance, répéter nos confessions et nos prières de pardon. Il n’est nul besoin de faire une relecture des rudiments de notre repentance, si toutefois nous parvenions à les retracer, en les interprétant comme isolés et curieux dans notre parcours religieux; nous ne sommes que commencement; le plus parfait chrétien n’est qu’un débutant à lui-même, un vaurien pénitent qui a dilapidé les cadeaux de Dieu et revient à Lui pour être éprouvé de nouveau, cette fois non comme un fils, mais comme un ouvrier.

Dans cette parabole, alors, il n’est pas nécessaire de comprendre la description du retour du fils prodigue pour signifier qu’il y a un état de désobéissance et un état subséquent de conversion clairement marqués dans la vie des chrétiens en général. Le retour du fils décrit l’état de tout chrétien à tout moment et s’accomplit plus ou moins, selon les circonstances, dans telle ou telle situation; il s’accomplit d’une certaine manière au début de son parcours chrétien et d’une autre façon à la fin.

(Image : Le Fils Prodigue par Rembrandt)

Accepter le Christ, c’est accepter Sa croix

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Vingt-troisième dimanche du temps ordinaire, Année C – 4 septembre 2016

Sagesse 9,13-18b
Philémon 1,9-10.12-17
Luc 14,25-33

Le passage de l’évangile de ce dimanche (Luc 14, v. 25 à 33) présente une série de dictons, ce qui est unique au style de Luc. Ce dernier fait parler Jésus au sujet des exigences d’être un disciple. L’évangéliste rassemble trois dictons (v. 26, 27 et 33) et deux paraboles (v. 28 à 32) pour illustrer l’entièreté du dévouement d’un disciple de Jésus. Aucun attachement à la famille (v. 26) ni à des possessions matérielles (v. 33) ne doit entraver l’engagement total attendu du disciple. Accepter l’appel à être disciple, c’est être prêt à accepter aussi la persécution et les souffrances (v. 27); c’est également évaluer de façon réaliste les difficultés et les coûts (v. 28 à 32) inhérents.

Les deux paraboles intégrées dans le passage d’évangile d’aujourd’hui racontent à leur façon ce que Jésus dit dans les versets précédents : « Êtes-vous bien certains de vouloir me suivre ? Le prix en est-il plus élevé que ce que vous êtes prêts à payer ? » La première parabole évoque la construction sur un vignoble d’une tour de guet d’où le vigneron pourra monter la garde contre les voleurs et les animaux fourrageurs. La seconde dépeint la maison royale où de grands enjeux politiques se résolvent. Que l’on soit riche ou pauvre, de souche royale ou de la gente paysanne, tous nous avons essentiellement la même décision à prendre lorsque confrontés à une dépense considérable en temps, en biens : ce prix est-il plus élevé que ce que je suis prêt à débourser ? La décision ne diffère aucunement lorsqu’on entend l’appel à être disciple : l’enthousiasme des débuts y est, certes, mais ai-je les ressources nécessaires pour persévérer jusqu’au bout ?

Les deux paraboles mettent en évidence l’importance d’évaluer sagement le coût d’une vie de disciple. Le bâtisseur de la tour de guet et le roi va-t-en-guerre doivent tous deux calculer le coût de leur projet et en étudier attentivement les risques avant de prendre une décision finale. Le disciple qui choisit de suivre le Christ doit comprendre que cette allégeance aura toujours préséance sur toutes autres choses. Accepter la personne du Christ, c’est accepter Sa croix également. 

La source de notre joie

Dans la première lecture d’aujourd’hui, tirée du livre de la Sagesse (Sg 9, v. 13 à 18), l’auteur ne cherche pas à établir la distinction séculaire entre ce qui relève du corps et ce qui relève de l’âme (une distinction souvent présentée comme du dualisme). Dans les Écritures hébraïques, la nature humaine n’est pas perçue comme étant dualiste, même si l’on y reconnaît que les limites de celle-ci nous rendent impossible la pleine compréhension des mystères de Dieu. En tant que chrétiens, ne nous opposons pas au progrès humain, ne rejetons pas le confort ni les plaisirs. Plutôt, le croyant doit examiner ceux-ci à la lumière du délicat équilibre entre la sagesse et la vie. La première lecture d’aujourd’hui nous invite à une remise en question : notre joie provient-elle de la seule acquisition de possessions diverses ou du partage et de l’interaction avec Dieu et avec son prochain ? 

Choisir le Christ au-delà de tout

Au milieu des nombreuses voix qui réclament notre temps, notre argent, notre allégeance et notre attention, nous sommes appelés à choisir le Christ jusqu’au dépouillement complet de toutes autres choses. C’est une grande épreuve pour chacun de nous, particulièrement à notre époque. Si souvent nous définissons la notion de choix non pas comme la liberté de choisir tel geste plutôt que tel autre, mais comme la liberté de choisir tout en même temps. La liberté de choisir s’est métamorphosée en un « maintenons toutes nos possibilités ouvertes ». Ce qu’il y a de tragique dans cette situation, c’est qu’il est impossible de se garder toutes les portes ouvertes et, en même temps, de vivre des vies porteuses de sens et de pertinence.

L’un des aspects les plus difficiles de mon enseignement et de mon ministère pastoral auprès des jeunes adultes dans les vingt dernières années est leur réticence à s’engager dans quoi que ce soit, à prendre des risques ou à mener à terme les engagements auxquels ils ont déjà consenti. La difficulté évidente, c’est qu’il est impossible de faire un quelconque choix sans que ses conséquences n’éliminent d’autres possibilités. Chaque choix que nous faisons exclut automatiquement d’autres choix. Pourtant, choisir est essentiel et même désirable pour vivre une vie significative.

« Une mission vaut mieux que milles possibilités »

Le cardinal australien George Pell a offert l’un des enseignements les plus clairs à ce sujet dans sa remarquable homélie de la messe d’ouverture des Journées mondiales de la jeunesse 2008 à Sydney, le 15 juillet 2008.

Le cardinal Pell s’est adressé à la foule de plus de 150 000 jeunes adultes venus du monde entier au sujet de leur mission de vie :

Ne vivez pas votre vie sans prendre position, mais posez des choix car seulement l’engagement apporte la plénitude. Nous parvenons au bonheur en répondant à nos obligations, en faisant notre devoir, en particulier en nous engageant dans les petites choses régulièrement afin de relever les défis plus grands. Beaucoup ont trouvé l’appel de leur vie aux Journées Mondiales de la Jeunesse.

Les paroles vibrantes du cardinal Pell résonnent encore à mes oreilles deux ans plus tard : « une mission vaut mieux que mille possibilités ». 

Sagesse et liberté véritables

Au milieu de nos vies chaotiques, Jésus s’arrête et nous dit : « Vous devez poser un choix. » L’appel Christ à une authentique vie de disciple remet en question nos plus précieuses loyautés. Tout comme il ne peut y avoir aucune autre divinité que le Dieu d’Israël, il ne peut y avoir aucun autre amour au-dessus de l’amour du Christ. Il y a donc un coût à suivre Jésus; les simples curieux et les cœurs tièdes devraient en prendre bonne note. La vie de disciple peut nous coûter tout, mais elle nous obtiendra tout ce qui a une authentique valeur. Nous serons alors véritablement sages et véritablement libres.

L’appel du Christ et de l’Évangile

L’évangéliste Luc fait valoir que Jésus affectionne peu les compromis et demande un engagement complet de la personne, un détachement catégorique de toute nostalgie du passé, de toutes exigences familiales, de toutes possessions matérielles (réf. Lc 9, v. 57 à 62, Lc 14, v. 26 à 33). À l’invitation à porter sa croix au chapitre 9 verset 23 s’ajoute la demande presque inquiétante de haïr sa famille et sa propre vie (verset 26). « Haïr » est une expression sémitique qui signifie « se détourner de, se détacher de quelqu’un ou de quelque chose ». Elle ne fait aucunement référence à l’émotion que nous ressentons dans l’expression « Je te hais ! » Si c’était le cas, le verset 26 à lui seul annulerait tous les appels du Nouveau Testament à aimer, à prendre soin de, à nourrir sa famille en particulier. « Haïr sa propre vie » n’est pas non plus un appel au dégoût de soi ni à l’autodestruction. Ce qui est exigé du disciple cependant, c’est qu’au milieu des nombreuses loyautés que tous nous portons, l’appel du Christ et de l’Évangile ait non seulement préséance, mais qu’en fait, il redéfinisse tous les autres engagements. Cela peut et doit nécessiter du détachement, un certain détournement.

Pour Luc, être chrétien implique de suivre Jésus sur la voie qu’Il emprunte (Lc 9, v. 57; Lc 10, v. 38; Lc 13, v. 22; Lc 14, v. 25). C’est Jésus lui-même qui prend l’initiative et nous appelle à Le suivre. Il le fait d’une façon qui ne laisse place ni à l’hésitation ni au doute, révélant ainsi son extraordinaire et mystérieuse identité de Fils qui connaît le Père et nous Le révèle (Lc 10, v. 22). Jésus s’adresse à tous ceux qui marchaient avec Lui à l’époque et à tous ceux qui marchent avec Lui aujourd’hui : « Réfléchissez à ce que vous êtes en train de faire et décidez si vous voulez demeurer avec Moi jusqu’au bout. »

L’être humain sera toujours tenté d’amoindrir la radicalité des exigences de l’Évangile et de l’adapter à ses propres faiblesses, ou même d’abandonner la voie entreprise. L’authenticité et la qualité de la vie d’une communauté chrétienne dépendent néanmoins de cette radicalité. Une Église qui vit dans le compromis serait comme le sel qui a perdu son goût (Lc 14,34-35).

Une représentation des disciples emplie de compassion

Nul besoin d’être parfait pour être appelé, seulement d’être fidèle et à l’écoute de Dieu. Samuel et les prophètes d’Israël, Marthe, Marie et Lazare de Béthanie, les pêcheurs de Galilée et même les percepteurs d’impôts que Jésus appelait n’étaient certes pas appelés en raison de leurs qualifications ou de leurs accomplissements. Paul soutient que Jésus appelle « les fous » afin que les sages soient dans la honte. Le portrait du disciple que l’Évangile dépeint est empli de compassion parce qu’il fait place à ceux qui luttent pour réaliser leurs rêves, à ceux qui par moments oublient qu’ils sont appelés à une noble grandeur. Nous ne serons plus jamais les mêmes parce que Jésus nous a appelés, nous a aimés, nous a transformés et nous a rendus à Son image. Puisqu’Il nous a appelés, nous n’avons d’autre choix que d’en appeler d’autres à accepter l’Évangile et à Le suivre.

Être disciple a coûté cher au cardinal Newman

Le 19 septembre 2010 avait lieu à Birmingham en Angleterre la très attendue cérémonie de béatification du grand théologien catholique de l’époque victorienne, le cardinal John Henry Newman, l’un des catholiques anglais les plus influents du 19e siècle. Passant de l’anglicanisme au catholicisme, il a mis à contribution sa grande intelligence et sa magistrale capacité d’écriture pour gagner à Christ et à l’Église catholique romaine des milliers de personnes. Embrasser la foi catholique lui a coûté maints sacrifices. Après sa conversion, plusieurs amis ont rompu toutes relations avec lui et sa famille l’a tenu à l’écart. Il a dû démissionner de sa chaire d’enseignement, perdant ainsi son unique source de revenu. Il a connu la terrible douleur de l’incompréhension au sein de sa propre famille, de même que de la part des chefs d’Église et de ses proches. Newman a dit que la seule chose qui l’a soutenu durant cette période éprouvante fut la présence du Christ dans le Saint Sacrement.

En hommage à son travail et à sa dévotion extraordinaires, le pape Léon XIII a élevé au rang de cardinal le père John Henry Newman en 1879. Après une vie d’épreuves, Newman a accueilli la nouvelle avec joie et a déclaré : « Le nuage s’est dissipé pour toujours ». Le cardinal Newman est décédé à l’âge de 89 ans dans l’Oratory House d’Edgbaston le 11 août 1890. Le pape Jean-Paul II l’a déclaré Vénérable en 1991. Le 19 septembre 2010, Benoît XVI lui-même a honoré le cardinal John Henry Newman, un bon et fidèle serviteur qui a accepté de payer le prix fort pour être disciple de Jésus.

(Image : Bienheureux John Henry Newman)

Propos de table et étiquette dans l’évangile de Luc

Emmaus cropped

Vingt-deuxième dimanche du temps ordinaire, Année C – 28 août 2016

Ben Sirac 3,17-18.20.28-29

Hébreux 12,18-19.22-24a

Luc 14,1.7-14

Dans l’évangile de Luc, les enseignements de Jésus les plus importants ont lieu autour de la table, dans des fêtes, des célébrations. Nous découvrons que chaque repas porte un sens plus profond que le simple boire et manger en compagnie d’autrui.

Les propos de table présentés aujourd’hui s’inscrivent dans le cadre du voyage vers Jérusalem entamé au chapitre 9 verset 51. Chez Luc, rien n’a plus d’importance que la table à manger. C’est là que se déroule l’eucharistie, de même que les révélations du Ressuscité (Luc 24, v. 28 à 32). De plus, c’est en mangeant ensemble que les disciples reçoivent du Christ la promesse de l’envoi de l’Esprit Saint et leur mission spécifique (Actes 1, v. 8). Enfin, juifs et païens ont pu former Église grâce au partage du repas (Actes 10, v. 9 à 16 et 11, v. 1 à 18).

Des repas partagés lourds de sens

La scène de banquet présentée aujourd’hui ne se trouve que dans l’évangile de Luc (14, v. 7 à 14). Elle offre un cadre aux enseignements de Jésus sur l’humilité et présente son attitude envers la richesse et la pauvreté. Le partage du repas pour le judaïsme, pour Jésus et pour l’Église des premiers temps comporte une dimension religieuse, sociale et économique riche de sens.

Le premier verset du chapitre 14 pose d’emblée le contexte pour les versets 7 à 11. Attablé chez un pharisien, Jésus observe le comportement des hôtes comme des invités. L’observation attentive du quotidien lui fournissait une compréhension profonde de la véritable nature de ses auditeurs de même que des opportunités de leur révéler le fonctionnement du Royaume de Dieu. Ce qui est récurrent et coutumier ne doit pas être négligé lorsqu’on tente de définir la vie vécue dans la présence de Dieu.

L’élévation provient de Dieu, non des humains

Que devons-nous retenir de l’évangile d’aujourd’hui ? En entendant que choisir la dernière place peut non seulement éviter l’humiliation, mais également mener droit à la table d’honneur, notre égo humain, par ailleurs fort ingénieux, pourrait transformer la consigne au sujet de l’humilité en une nouvelle stratégie « d’auto-exaltation. » C’est une chose de choisir la dernière place par humilité; c’en est une autre de choisir la dernière place comme façon d’avancer plus haut ! Cet enseignement devient tout aussi ridicule s’il y a une ruée vers la dernière place avec les oreilles orientées vers l’hôte attendant avidement l’invitation à s’élever.

Ceux qui s’élèvent eux-mêmes au-dessus des autres seront abaissés; ceux qui se considèrent comme faisant partie des « humbles », aussi humain que n’importe quel qui dam, ceux-là seront élevés. Il appartient à Dieu d’élever et d’exalter; il convient à l’être humain de reconnaître sa propre humilité. On ne se rend pas humble pour l’amour de la chose en elle-même, mais pour l’amour soit de Dieu, soit du Christ.

La première lecture de ce jour, tirée du livre de Ben Sirac le Sage (chap. 3, 17-18, 20, 28-29), évoque cette humilité authentique qui donne une appréciation juste de soi (v. 7-19). Avec l’humilité, on peut accomplir son devoir et éviter ce qui dépasse son entendement et sa force (v. 20-22). L’orgueil, cependant, engendre fausse grandeur, manque de jugement, entêtement, souffrance, affliction et perdition (chap. 3, v. 23-27).

L’unique assurance

Les riches, les puissants et ceux qui se croient des « justes » trouvent très difficile d’être humblement ouvert à Dieu. C’est plutôt en leurs trésors et leur propre valeur qu’ils ont pleine confiance. L’unique assurance repose sur l’amitié avec Dieu et sur le service de Dieu : servir les humains et Dieu à l’exemple de Jésus de Nazareth. S’exalter soi-même, c’est une façon de ne compter que sur soi plutôt que de compter sur Dieu. Voilà pourquoi la richesse, la prospérité, la pleine satisfaction entraînent presque intrinsèquement l’arrogance, la fierté, le refus de Dieu.

La seconde leçon à retenir de l’évangile du jour concerne l’habitude répandue et acceptée de n’inviter que ceux dont on peut s’attendre à ce qu’ils nous retournent la faveur d’une façon ou d’une autre. Jésus renverse cette norme : n’invitez pas à partager un repas avec vous ceux qui un jour ou l’autre vous le remettront, peut-être même en surpassant le vôtre. Invitez plutôt ceux qui jamais ne sont invités à sortir – les pauvres, ceux qui vivent en marge de la société et ceux de qui vous ne pouvez attendre aucune faveur.

L’étiquette chez Luc

Le rôle d’hôte suggère plusieurs connotations agréables et positives, comme celles d’être une personne amicale, généreuse, affable et soucieuse du bien-être des autres. Jésus fait cependant remarquer (v. 12- 14) le rôle de l’hôte peut être déformé et épouvantablement détourné lorsqu’il est accompli avec attachement ! L’hôte ou l’hôtesse qui attend un « retour sur l’investissement » n’offrira pas d’attentions ni de nourriture à ceux qui ne peuvent donner en retour. Ainsi, la liste d’invités ne comporte que le nom de personnes en mesure de rendre faveur pour faveur.

Jésus nous invite à un comportement digne du Royaume : inviter ceux qui n’ont ni bien ni statut social. Dieu est notre hôte suprême et nous sommes en réalité ses invités, ne formulant aucune requête, ne plaçant aucune condition, n’attendant rien en retour. La liste de Luc qui mentionne les pauvres, les estropiés, les boiteux et les aveugles, ne surprend pas le lecteur. Nous avons déjà été informés à propos de ces personnes depuis que Marie les a chantés dans son Magnificat au début de l’évangile selon saint Luc (Lc 1, v. 46 à 55) et que Jésus s’est adressé à eux dans son sermon inaugural dans la synagogue de Nazareth (Lc 4, v. 16 à 30).

L’inconvenance et la grande indulgence de Jésus

En se faisant l’ami de gens de la sorte et en mangeant avec eux, Jésus irritait ses adversaires, comme en tant d’autres gestes qu’il posait. Ils médisaient contre lui : « Il s’est laissé inviter par un homme pécheur », ou encore « Regardez-le qui mange avec des percepteur d’impôts et des prostituées ! » Pourtant, là où ces autres ne voyaient que des pécheurs, des marginaux, des parias à haïr et à mettre à l’écart, Jésus, lui, voyait autre chose. Il voyait des êtres humains, peut-être des personnes emprisonnées dans leurs échecs, tentant désespérément de devenir meilleures et essayant maladroitement de faire amende honorable pour une vie de péché. Jésus de Nazareth s’exclamerait : « Le salut est venu aujourd’hui sur cette maison parce que cet homme est aussi un fils d’Abraham. Car le Fils de l’Homme est venu chercher et sauver ceux qui étaient perdus. »

Chercher et sauver ceux qui étaient perdus, exalter les pauvres et les humbles, abaisser les riches, les impies, les hautains et les arrogants, voilà le ministère de Jésus. Ses détracteurs s’offensaient de tant d’inconvenance et d’indulgence. Tous ceux que Jésus nous recommande d’inscrire à notre liste d’invités sont ceux qui recevront les places d’honneur au banquet du Royaume : les pauvres, les estropiés, les boiteux, les aveugles, les païens, ceux qui n’ont pas de quoi nous repayer, ceux à qui on a refusé l’entrée au centre de l’ancien Temple en raison de leur statut. Les murs du nouveau temple, eux, n’excluraient personne.

Les assemblées de l’Ancienne et la Nouvelle Alliance

La seconde lecture du jour, extraite de la lettre aux Hébreux (chap. 12, v. 18, 19, 22-24a), compare les deux Alliances, celle de Moïse et celle du Christ. Ce magnifique passage relève le contraste entre deux grands rassemblements populaires : celui des Israélites attroupés au pied du mont Sinaï pour sceller la première alliance et promulguer la loi de Moïse, et celui des disciples de Jésus réunis au mont Sion, la Jérusalem céleste, l’assemblée de l’Alliance nouvelle. Avec ses innombrables anges et la présence du sang rédempteur de Jésus, cette dernière scène rappelle les liturgies célestes du Livre de l’Apocalypse.

L’Alliance de Moïse y est dépeinte comme puisant ses origines dans la peur de Dieu est les menaces de châtiments divins (Hb 12, v. 18 à 21). L’Alliance du Christ nous donne un accès direct à Dieu (v. 22), fait de nous des membres de la communauté chrétienne, des enfants de Dieu, un peuple sanctifié (v. 23) qui a Jésus pour médiateur nous défendant (v. 24). Ne pas tenir compte de la voix du Ressuscité, voilà un péché plus grave que le rejet de la parole de Moïse (v. 25 et 26). Bien que des chrétiens s’en écartent, le Royaume de Dieu en Christ demeurera et sa justice punira ceux coupables de désertion (v. 28 et 29).

« Les armes des saints » du Cardinal Newman

Considérons les paroles du Bienheureux Cardinal John Henry Newman dans l’un de ses mémorables sermons, « Les armes des saints » (« The Weapons of Saints »), portant sur l’évangile d’aujourd’hui :

Il existe un lien mystérieux entre avancement véritable et abaissement de soi. Si vous exercez votre ministère auprès des humbles et des méprisés, si vous nourrissez les affamés, soignez les malades, secourez les affligés; si vous souffrez avec les pervertis, endurez les insultes, supportez l’ingratitude, rendez le bien pour le mal, vous devenez, comme par un charme divin, plus fort que le monde et vous vous élevez parmi les créatures. Dieu a établi cette loi. Ainsi Il accomplit Ses merveilleuses œuvres. Ses instruments sont pauvres et méprisés; le monde connaît à peine leurs noms, si même il les connaît. Ses instruments sont entièrement absorbés par des actions que le monde considère comme sans importance, et personne n’y porte attention. En apparence, Ses instruments ne sont dédiés à aucune grande œuvre; on ne voit pas de fruit provenant de ce qu’ils font : ils semblent en situation d’échec. Non, même en ce qui concerne des visées religieuses qu’eux-mêmes affirment désirer, il n’existe aucune connexion naturelle et visible entre leurs actions et leurs souffrances et ces fins désirables; cependant, il y a une connexion invisible dans le Royaume de Dieu. Ils s’élèvent en tombant, purement et simplement, car aucune condescendence ne peut surpasser celle de notre Seigneur. Conséquemment, plus ils s’abaissent eux-mêmes, plus ils Lui ressemblent; et plus ils Lui ressemblent, plus grande doit être leur puissance avec Lui.

L’étiquette de Mère Teresa

Puisque nous commémorerons la naissance de la Bienheureuse Teresa de Calcutta le 26 août, ainsi que l’anniversaire de son décès le 5 septembre, laissons ses mots des « Commandements Paradoxaux » qui lui sont souvent faussement attribués résonner à nos oreilles et dans nos communautés cette semaine. Cette année, ses paroles prennent une signification particulière, puisque Mère Teresa sera canonisé par le Pape François le 4 septembre. Lorsque Mère Teresa entendit ces mots de Kent M. Keith pour la première fois, elle fut poussée à les afficher sur le mur d’un de ses foyers des enfants à Calcutta. Ces maximes sont une inspiration qui aide à trouver un sens personnel face à l’adversité, et transcendent tous les crédos et les cultures. Plus que tout, le « crédo » du Dr. Keith décrit très bien le charisme de Mère Teresa dans sa relation avec un grand nombre de personnes durant sa vie. Elle comprenait bien la prédilection de l’évangéliste Luc pour les propos de table et l’étiquette de Jésus.

Les gens sont souvent déraisonnables, irrationnels, centrés sur eux-mêmes. Pardonne-leur quand même.

Si tu faits preuve de bonté, des gens pourraient t’accuser d’intentions égoïstes dissimulées. Sois bon quand même.

Si tu connais du succès, tu gagneras quelques amitiés déloyales et quelques véritables ennemis. Réussis quand même.

Si tu es honnête et sincère, les gens pourraient te tromper. Sois honnête et sincère quand même.

Ce que tu auras mis des années à créer, d’autres pourraient le détruire du jour au lendemain. Crée malgré cela.

Si tu trouves de la sérénité et du bonheur, certains pourraient être jaloux. Sois heureux malgré eux.

Le bien que tu auras fait aujourd’hui sera souvent oublié. Faits le bien malgré cela.

Donne le meilleur de toi-même et ce ne sera jamais assez. Donne malgré tout le meilleur de toi-même.

Au final, tout cela sera entre toi et Dieu. Ça n’a jamais été entre toi et eux de toute façon.

(Image : Le Souper à Emmaüs du Caravage)

Apprendre à prier avec Abraham et Jésus

Abraham Praying cropped

Dix-septième dimanche du temps ordinaire, Année C – 24 juillet 2016

Genèse 18,20-32
Colossiens 2,12-14
Luc 11,1-3

Les sites bibliques de Sodome et Gomorrhe, patrie de Lot, neveu d’Abraham, étaient infestés de péchés. La tradition israélite attribuait unanimement la destruction de Sodome et Gomorrhe à la méchanceté de ces deux villes, mais la tradition variait quant à la nature de cette méchanceté. Dans plusieurs autres interprétations, le péché de Sodome était l’homosexualité [Genèse 19,4-5], aussi appelée sodomie ; pourtant, selon Isaïe [19,3-10], c’était le manque de justice. Ézéchiel [16,46-51] l’a décrite comme indifférence envers les démunis, tandis que Jérémie [23,14] y voyait l’immortalité générale. Des études ultérieures ont révélé que le péché de Sodome était le grave péché de l’inhospitalité au sein du monde biblique – un assaut contre les visiteurs faibles et sans défense qui, selon la justice et la tradition, auraient dû être protégés du danger (Ézéchiel 16,49].

Session de négociation biblique

La première lecture d’aujourd’hui extraite de la Genèse [18,20-32], présente la fameuse session de négociation biblique entre Dieu et Abraham concernant la destruction des deux villes. Lorsqu’Abraham entendît que Dieu allait juger les villes où résidait son neveu, il commençât par une question générale : Allez-vous anéantir les innocents avec les coupables [v 23] ? Abraham fait appel à la nature vertueuse de Dieu, comme l’on fait lorsqu’on essaye de persuader une personne puissante de faire ce qu’il faut !

Dieu commence par 50 ; s’il y a 50 hommes vertueux, Sodome ne sera pas détruite, et Abraham mène Dieu à diminuer le nombre jusqu’à 10. Une subtile différence émerge dans la manière dont Dieu évoque l’affaire : Dieu dit que s’il existe un certain nombre de personnes vertueuses en ville, Dieu ne les détruira pas [vv 28-32]. Mais dans sa première allocution, après qu’Abraham eut conclu son plaidoyer fondé sur les 50 vertueux, Dieu ne dit pas « je ne la détruirait pas, » mais plutôt « j’épargnerais l’intégralité de l’endroit par égard pour eux. » [v 26].

Cette histoire intrigante d’Abraham qui intercède pour Sodome ne s’agit pas, en effet, d’un jeu de nombres, mais elle porte sur la signification du salut accordé au vertueux dans une communauté corrompue. La ferveur de l’intercession d’Abraham entrevoit le thème central de la foi biblique: l’Amour tenace de Dieu qui refuse d’être frustré même dans le contexte des sociétés et des cultures immorales et des pécheurs. La théologie chrétienne nous apprend que l’humanité est sauvée par la vie d’une personne vertueuse !

Les éléments d’une bonne négociation

Quels sont les éléments d’une bonne négociation ? Tout d’abord, la demande ou la sollicitation doit être clairement articulée et comprise. Deuxièmement, la logique derrière la demande ou la sollicitation doit être présentée et convenue. Troisièmement, la personne qui demande ou sollicite doit persister dans la négociation. Ce qui est ultimement requis c’est la clarté, la logique et la persistance. Nous ne pouvons céder !

Abraham a utilisé les trois éléments dans sa prière à Dieu. Il a indiqué la foi et le caractère de Lot, pas le fait que Lot lui était lié par la parenté de sang. Alors qu’il n’avait jamais déclaré sa demande, Abraham a clairement présenté son propos à Dieu : Sauvez ceux qui vous adorent et agissent vertueusement ! Soyez fidèles à ceux qui vous sont fidèles ! Soyez miséricordieux envers ceux qui traitent autrui avec compassion. Abraham a persisté jusqu’à ce que Dieu et lui se sont convenus du nombre 10 [18,26-32].

Le nombre 10 ne nous a pas indiqué la taille de sa famille ; il révélait plutôt le nombre minimal de croyants nécessaires pour former une communauté de fidèles. Il donnait la raison d’être au « miniyan » dans la tradition juive. Le Judaïsme se réfère au « quorum » de 10 mâles adultes requis pour certaines obligations. 10 était le nombre minimal requis pour la prière publique, et le nombre requis pour tenir des services dans une synagogue.

Lorsque nous prions Dieu, nous devons prendre à cœur l’exemple d’Abraham. Nous devons prier avec une demande claire, rechercher la volonté de Dieu, et persister dans la prière, même lorsque nous prions pour une intention simple. Comment sommes-nous clairs dans notre prière, logiques dans ses implications, et persistants dans sa demande ? Comment notre prière reflète-t-elle ces qualités abrahamiques ?

La centralité de la prière dans la vie chrétienne

À travers l’Évangile de Luc, Jésus en prière est pour nous un modèle. À chaque moment de prière, Jésus concrétise l’histoire du dialogue de Dieu avec la famille humaine en demeurant totalement ouvert à la puissance de Dieu. Nous devons prier insensiblement, car la prière est un signe de notre foi en Dieu. La prière est quelque chose que l’on utilise pour exercer une pression sur Dieu afin d’obtenir ce que nous désirons. La prière authentique nous ouvre à l’action de l’Esprit Saint, en nous alignant avec les désirs de Dieu, et en nous transformant en disciples sincères, obéissants à Jésus et au Père qui l’a envoyé. La prière devient une des voies par lesquelles nous suivons Jésus dans la vie chrétienne.

Trois épisodes qui portent sur la prière

Le « Notre Père » est enseigné aux douze dans leur rôle comme disciples, non seulement en tant qu’individus à convertir, mais aussi en tant que personnes déjà coresponsables de la communauté. Cette prière est une prière apostolique, car elle est récitée au pluriel et prend pour acquis le fait d’avoir une perception consciente d’un peuple, de la coresponsabilité, et de la solidarité qui nous lient les uns aux autres.

Lorsque nous prions « que ton règne vienne, » nous révélons notre désir le plus profond de voir le jour où l’omnipotence souveraine de notre Dieu aimable ne sera plus une simple espérance à laquelle on s’accroche par la foi, mais une réalité manifeste dans toutes les affaires humaines. Nos âmes ne peuvent jamais être entièrement contentes, jusqu’à ce que l’honneur de Dieu soit complètement justifiée dans toute la création. Ces paroles lancent un appel sincère : Quand est-ce que les règnes du mal et de la mort cesseront-ils ?

Lorsque nous mendions pour du pain, nous sommes, en réalité, en train de solliciter plus que de la nourriture. Nous implorons l’Auteur de la vie pour toutes les nécessités de la vie. « Dieu, donnez-nous ce dont nous avons besoin afin de jouir du don de la vie… du pain pour aujourd’hui et du pain pour demain, pour subsister en tant que communauté. »

Nous demandons à Dieu de nous pardonner nos offenses comme nous effaçons aux autres leurs dettes envers nous. Ceci pourrait possiblement refléter la préoccupation de Luc que les possessions n’entravent la solidarité communautaire. La pétition finale est plus probablement eschatologique : « ne nous soumets pas à la tentation » ; c’est-à-dire, le test définitif et ultime d’agonie et l’agonie du mal avant la fin.

Le « Notre Père » devient une prière des pauvres, de ceux qui traînent – épuisés, affamés et qui luttent pour la foi, le sens et la force. C’est, semble-t-il, que la toute première prière que nous apprenons, et la toute dernière prière que nous récitons avant de clore nos yeux sur cette vie.

L’assurance des dons de Dieu

La parabole de l’ami à minuit ne se trouve nulle part ailleurs dans le Nouveau Testament. Son message porte aussi sur la prière et son propos explique que si nos amis répondent par des sollicitations importunes et éhontées, qu’en est-il alors de Dieu qui désire nous donner le Royaume [12,32] ? La conclusion [vv 9-13] élabore ce thème en se fondant sur la section précédente. L’analogie se transfert alors des amis aux parents : si les parents offrent des cadeaux, combien donc Dieu offrirait-il ? La prière doit être une demande, une recherche et des frappées à la porte continuelles ; cependant, cette persistance se trouve au sein d’une relation entre parent et enfant, qui assure ces bons dons. La prière authentique nous rend ouverts à l’action de l’Esprit de Dieu, en nous alignant avec les désirs de Dieu, et en nous transformant en vrais disciples, obéissants a Jésus et au Père qui l’a envoyé.

Je conclue cette réflexion en vous offrant deux idées au sujet de la grande leçon de Luc sur la prière dans l’évangile de ce dimanche. La première, extraite du Catéchisme de l’Eglise catholique, #239 :

En désignant Dieu du nom de « Père », le langage de la foi indique principalement deux aspects : que Dieu est origine première de tout et autorité transcendante et qu’il est en même temps bonté et sollicitude aimante pour tous ses enfants. Cette tendresse parentale de Dieu peut aussi être exprimée par l’image de la maternité (cf. Is 66,13 ; Ps 131,2) qui indique davantage l’immanence de Dieu, l’intimité entre Dieu et Sa créature. Le langage de la foi puise ainsi dans l’expérience humaine des parents qui sont d’une certaine façon les premiers représentants de Dieu pour l’homme. Mais cette expérience dit aussi que les parents humains sont faillibles et qu’ils peuvent défigurer le visage de la paternité et de la maternité. Il convient alors de rappeler que Dieu transcende la distinction humaine des sexes. Il n’est ni homme, ni femme, il est Dieu. Il transcende aussi la paternité et la maternité humaines (cf. Ps 27,10), tout en en étant l’origine et la mesure (cf. Ep 3,14 ; Is 49,15) : Personne n’est père comme l’est Dieu.

J’attire aussi votre attention aux homélies du Cardinal John Henry Newman sur l’évangile d’aujourd’hui. Le cardinal écrivait en paroles qui résonnent toujours fort et clair aujourd’hui :

Il [Jésus] a donné la prière et l’a utilisée. Ses Apôtres l’utilisèrent ; tous les Saints l’ont dès lors utilisée. Lorsque nous l’utilisons nous semblons les rejoindre. Qui ne pense se rapprocher à n’importe quel homme célèbre dans l’histoire, en voyant sa demeure, ses meubles, son écriture, ou les livres qui lui appartenaient ? C’est ainsi que la Prière du Seigneur nous rapproche de Christ, et dès Ses disciples à chaque âge. Il n’est pas donc surprenant, que dans les temps dévolus les bons hommes pensaient que cette Forme de prière était tellement sacrée, qu’elle leur paraissait impossible à réciter souvent, comme si une forme de grâce spéciale disparaissait avec son usage. Ni peut-on l’utiliser très fréquemment ; elle contient en elle une sorte de sollicitation pour amener le Christ à être à notre écoute ; nous ne le pouvons, afin de garder nos pensées fixées sur ses pétitions, et utiliser nos esprits ainsi que nos lèvres lorsque on la répète. Et, ce qui est vrai pour la Prière du Seigneur, est vrai, dans une certaine mesure, pour la plus part de ces prières que notre Église nous apprend à utiliser. Ceci est également vrai pour les Psaumes ainsi que les Crédos ; qui sont tous devenus sacrés, de la mémoire des saints défunts qui les avaient utilisées, et que l’on espère rencontrer un jour au paradis.

(Image : Des promesses de Dieu à Abraham par James Tissot)

L’art de l’hospitalité biblique

Mary and Martha cropped

Seizième dimanche du temps ordinaire, Année C – 17 juillet 2016

Genèse 18,1-10a
Colossiens 1,24-28
Luc 10,38-42

Que signifie être hospitalier ? Les histoires bibliques prônent l’hospitalité à la fois en tant que devoir et œuvre de compassion. L’hospitalité « bédouine » du désert est une nécessité pour la survie ; et puisque cette nécessité concerne tout le monde à titre égal, n’importe quel invité a droit à cette hospitalité de la part de tout hôte. L’invité, une foi accueilli par l’hôte, est sacré, et doit être protégé de tout danger même au détriment de la vie des membres de la famille.

Un bon hôte prépare un festin pour son invité, qu’il n’a même pas préparé pour sa propre famille. Le devoir de l’hôte de protéger son invité est illustré par les récits de Lot à Sodome [Genèse 19,1.8] et l’homme de Gibéa [Juges 19,16-24]. Job se vante de son hospitalité [Job 31,23]. Dieu est sans aucun doute l’hôte généreux [Psaumes 15,1 ; 23,5].

Plusieurs récits des Livres des Rois évoquent l’hospitalité. Chacun des quatre récits décrit, d’une manière la puissance de Dieu, à travers le prophète Elisée, qui s’effondrât face aux situations désespérées en les anéantissant avec une parole de vie. Une de ces chroniques relate l’histoire d’un couple du village de Shunem [situé sur la butte de Nain au nord d’Israël, mentionnée dans le Nouveau Testament] qui offrent de la nourriture et un logement au prophète Elisée ; à son tour, le prophète leur promet un fils, même après tant d’années de mariage où ils sont restés sans enfants.

Le couple a pris soin d’un étranger qui les a impressionné par son dévouement à Dieu, à la prière et aux préoccupations. De premier abord les actions du couple semblent simples – après tout, ils semblent être des gens influents. Cependant, ils interrompent leurs activités quotidiennes et leur vie privée pour être aux soins d’Elisée, tout d’abord en préparant un festin et en préparant la table, ensuite en l’hébergeant une nuitée. Et c’est en lui donnant qu’ils avaient reçus autant et bien plus en contrepartie – ne serait-ce que la promesse d’une nouvelle vie, et ceci en dépit des années d’amertume et de stérilité. Leur propre don a Elisée a été multiplié au-delà des bornes de leur compréhension.

Abraham et Sarah accueillent le monde

La première lecture d’aujourd’hui extraite du Livre de la Genèse [18,1-10], présente Abraham en tant que modèle, que personne généreuse et qu’hôte aimable. Dans cette captivante histoire biblique, Abraham et Sarah accueillirent les messagers de Dieu au gîte des chênes de Mamré, avec des bras ouverts. Abraham est hôte, apportant de l’eau pour laver leurs pieds et assurant l’ombre d’un arbre pour les abriter du soleil et pour leur assurer le repos. Le repas est en banquet, décrit de manière humoristique par « morceau de pain » : « prends vite trois boisseaux de farine, de fleur de farine, pétris et fais des galettes. » Sarah reste dans la tente; les coutumes sociales l’empêchaient d’interagir avec les invités mâles. Elle s’occupe de la cuisine, et neuf mois plus tard la promesse s’accomplit avec la naissance de son fils Isaac.

Lors du repas en plein air aux chênes de Mamré, la parole de Dieu fut partagée à travers une pièce théâtrale soigneusement scénarisée ! Les étrangers a Mamré (qui, nous le savons, sont Dieu et des anges) figurent au diner afin de livrer un message: Dieu promet à Abraham et Sarah que la femme stérile se réjouira.

L’hospitalité d’Abraham pourrait nous sembler un peu trop fastueuse et excessive, mais nous ne devons jamais oublier la tradition exigeante du Moyen Orient de laquelle émane la conviction chrétienne concernant l’hospitalité : c’est dans la personne de l’invité que le Christ est perçu. Dans chacune de nos conversations silencieuses, il est l’auditeur silencieux.

L’hospitalité dans le Nouveau Testament

La désignation grecque du terme « hospitalité » est « philanthropia » qui se definit par l’amour des êtres humains, et la bonté. La vertu de l’hospitalité est louée dans le Nouveau Testament et énumérée parmi les œuvres de charité par lesquels nous serons jugés [Mathieu 25,35ss.]. Jésus en dépend [Marc 1,29ss., etc.] Il la considère très importante dans les paraboles [Luc 10,34-35 ; 25,35ss.]. L’hospitalité de Dieu est une partie essentielle de son message [cf. la divine générosité dans Luc 14,16ss. ; 12,37 ; 13,29]. Jésus n’avait pas de demeure et était souvent un invité [Luc 7,36ss. ; 9,51ss. ; 10,38ss. ; 14,1ss.].

C’était l’habitude de Paul qui visitait les Juifs de demeurer chez eux au cours de ses voyages, et de ne demeurer chez les Gentils qu’en cas d’inhospitalité de la part des Juifs [Actes 14,28 ; 15,33 ; 16,15.34 ; 17,1ss ; 18,3.27 ; 21,16]. Avec la croissance et l’expansion rapides de l’Église, une organisation était nécessaire, et l’on nous raconte qu’Antioche assurait un service quotidien pour 3000 veuves, malades, et étrangers. Les évêques et les veuves en particulier se devaient d’être hospitaliers aussi bien officieusement qu’officiellement. Par la suite, les grandes églises établirent des hospices, et se sont spécialisées dans les soins de santé, se transformant ultérieurement en hôpitaux.

Hospitalité à la Béthanie

L’Évangile d’aujourd’hui est une histoire merveilleuse de Marthe et de sa sœur Marie en Béthanie [Luc 10,38-42]. Elle illustre l’importance d’être attentif aux paroles du Seigneur et de la préoccupation à l’égard des femmes dans l’Évangile de Luc. Ce récit évangélique sur Marie et Marthe a souvent été utilisé pour présenter des directives concernant le comportement attendu des femmes. Il relève le fait que Dieu ne s’intéresse pas uniquement à la qualité dont nous achevons nos tâches. Aucune femme/aucun homme ne doit se perdre dans ses charges. Marie de Béthanie a bien compris cela.

Marthe est tellement prise par les nombreuses tâches qui lui sont imposées par les règles de la tradition et la culture concernant l’hospitalité envers les visiteurs. Pourtant, en réalité, peu de choses, voire une seule chose est requise. L’anxiété et la préoccupation de Marthe dans son service, se conforment, pour la plupart, aux demandes de la société ou au désir de l’hôte d’impressionner en tant que modèle parfait de générosité et d’hospitalité.

Le verset 39 nous présente une image singulière: Marie s’assoyant aux pieds du maître. Contre cette toile de fond du Judaïsme palestinien de la première ère, cette femme assumant la posture d’un disciple aux pieds du maitre est très remarquable [cf. aussi Luc 8,35 ; Actes 22,3] ! Elle révèle une attitude caractéristique de Jésus envers les femmes dans le troisième Évangile de Luc [Luc 8,2-3].

Activité, Passivité ou Réceptivité ?

Marie de Béthanie, disciple du Seigneur, a choisi la tâche la plus importante en accueillant les autres – sa présence et son attention non divisée – afin que ses invités rayonnent. Marthe et Marie restent toujours d’actualité en tant que symboles des deux modes de vie entre lesquels nous oscillons continuellement. L’activité peut devenir un blindage contre le la nécessité de faire face aux problèmes, aux questions et aux vérités qui doivent émerger pour assurer notre survie. Il existe des instances où nous devons simplement contempler, avoir du recul, penser, si nous envisageons de devenir capables de retourner au mode d’activité significative.

La clé de l’histoire de l’évangile ne se trouve pas dans la tension du couple antagoniste activité-passivité, mais elle réside dans la réceptivité. La seule nécessité, en accueillant les autres dans notre propre demeure ou communauté, est d’être présents pour eux – d’être à l’écoute de ce qu’ils ont à dire, comme le fait Marie dans l’Évangile d’aujourd’hui.

L’ennemi de l’hospitalité

Jusqu’à présent nous avons considéré les aspects, ainsi que les éléments et manifestations positifs de l’hospitalité. Pourtant, l’hospitalité possède un ennemi : l’égoïsme et l’orgueil. Lorsque nous sommes trop préoccupés par nous-mêmes, nos propres problèmes et défis, ou lorsque nous désirons jalousement préserver ce que nous avons et que nous excluons les étrangers et les inconnus de nos vies et de nos richesses, nous sommes inhospitaliers. Un excès d’introspection et d’introversion nous empêchera d’être vraiment présents pour les autres. Ou alors, nous sommes tellement préoccupés par nos apparences extérieures, et tellement pris par les détails et les activités, que nous n’avons pas le temps pour écouter et accueillir.

À la célébration du repas à Béthanie, Marthe apprit une leçon profonde: peut-être un simple pain pita aurait pu être mieux qu’un banquet moyen-oriental parfait, s’il lui aurait permis de sortir de la cuisine et d’être en compagnie d’un invité d’un calibre pareil à celui qui était assis dans la salle de séjour avec sa sœur Marie. Peut-être Marthe était-elle finalement parvenue à s’asseoir et à saisir l’intégralité de l’impact de ce qui se déroulait dans sa demeure, que sa propre sœur était une vraie disciple de cet homme appelé Jésus. Et on espère que Marthe ait découvert que le repas tenait lieu uniquement de décor, non pas du script du scénario !

L’hospitalité à la Cardinal Newman

Le 19 Septembre, 2010, à Birmingham en Angleterre, avait lieu la cérémonie de béatification tant attendue pour célébrer le grand théologien victorien catholique tant aimé, John Henry Cardinal Newman. Le Cardinal Newman vit le jour dans une période de tumultes, qui connût des bouleversements politiques et militaires ainsi qu’une turbulence spirituelle. Il est passé de l’anglicanisme au catholicisme et a utilisé son grand intellect ainsi que sa maîtrise magistrale de l’expression écrite pour convertir des milliers de personnes au christianisme et pour les conduire dans l’Église catholique romaine. Il était un modèle exemplaire de bienveillance et d’hospitalité, spécialement pour les jeunes hommes et femmes à l’université. Il est le saint patron des aumôneries des universités catholiques dans le monde entier, appelés « les Centres Newman ».

En guise de préparation pour la béatification du Cardinal Newman, je m’étais mis à relire ses homélies basées sur les Évangiles du dimanche. J’étais tombé sur ses réflexions portant sur l’Evangile d’aujourd’hui de Marthe et Marie et de leur invité révéré en Béthanie.

Voici ce qu’a écrit Newman à propos du sujet de la scène évangélique d’aujourd’hui :

Il y a des hommes préoccupés et des hommes de loisirs, qui n’ont aucune part en Lui ; il y a d’autres, qui ne sont pas sans fautes, qui sacrifient complètement le loisir au détriment des affaires, ou les affaires au détriment des loisirs. Mais hormis le faux et l’extravagant, il y persiste en fin du compte deux classes de Chrétiens, ceux qui sont comme Marthe, [et] ceux qui sont comme Marie; et tout deux Le glorifient à leur propre manière, que se soit par le travail ou le silence, dans l’un ou l’autre cas se démontrant de ne pas s’appartenir eux-mêmes, mais achetés à un prix, assignés à obéir, et constants en obéissant Sa volonté. S’ils travaillent, c’est dans Son intérêt ; et s’ils adorent, c’est encore pour l’amour de Lui [Son amour]. »

« De surplus, ces deux classes de Ses disciples ne se choisissent pas leur propre cours de service, mais il [ce dernier] leur est attribué par Lui. Marthe peut bien être l’aînée, Marie la plus jeune. Je ne dis pas qu’il n’est jamais laissé au Chrétien le soin de choisir son propre chemin, qu’Il serve avec les Anges ou qu’Il adore les Séraphins ; souvent c’est le cas : Eh bien qu’il bénisse Dieu s’il peut de par son propre pouvoir de choisir en liberté cette bonne portion que notre Sauveur loue spécialement. Mais, pour la plupart, Chacun a sa propre place marquée pour lui, s’il la prend, au cours de Sa providence ; au moins il ne peut y avoir de doute sur ceux qui sont désignés pour des occupations mondaines. La nécessité de se procurer un moyen de subsistance, l’appel d’une famille, les responsabilités de statut et d’office, ce sont les signes de Dieu, qui tracent le parcours de Marthe pour de nombreuses personnes. 

Questions de réflexion

Voici quelques questions pour méditer cette semaine, en tant qu’individus et que communauté paroissiale.

  1. Comment est-ce que je pratique (nous pratiquons) l’hospitalité ?
  2. Quels sont les signes d’une communauté hospitalière ?
  3. Quels sont les ennemis de l’hospitalité ?
  4. Comment pourra-t-on devenir hospitaliers ?
  5. Est-ce que j’aime (nous aimons) les autres êtres humains réellement ?