Qui est mon prochain ? Entendre le cri | Comme je vous ai aimés

Sculpture représentant un pauvre mendiant devant une église. Photo prise par Yandry Fernández Perdomo sur Cathopic.

 

Qui est mon prochain ? Entendre le cri

Une réflexion sur le premier chapitre de Dilexi te

 

Dilexi te est le premier document majeur du pape Léon XIV. Cette exhortation, qui a pour thème l’amour envers les pauvres, sert de pont entre les deux derniers pontificats. Commencée par le pape François, puis reprise par le pape Léon, elle a été promulguée le 4 octobre 2025, jour de la fête de saint François d’Assise, célèbre pour son esprit de pauvreté. Léon XIV a choisi son nom en souvenir du pape Léon XIII, qui est surtout connu pour sa doctrine sociale au tournant du XXe siècle. À la suite des révolutions industrielles, Léon XIII a défendu les droits des ouvriers et des personnes défavorisées par les progrès technologiques fulgurants de l’époque. Après plus d’un siècle, ce nouveau document de Léon XIV nous donne une synthèse de l’enseignement de l’Église sur le soin des personnes en situation de pauvreté, d’injustice et d’exclusion au XXIe siècle. Il s’agit avant tout d’un appel à voir les personnes dans le besoin comme Dieu les voit, à les aimer de son cœur, à passer du temps avec elles et à avancer ensemble.

Ce sujet nous met en contact avec le cœur même de l’Évangile, que nous sommes appelés à vivre chaque jour. Cela est particulièrement vrai pendant le temps du Carême. Ainsi, alors que nous cheminons vers Pâques, réfléchissons ensemble, chaque semaine, à un chapitre de Dilexi te.

 

Parler des « pauvres »

Parler des « pauvres » est un terme chargé et risqué. D’une part, la tradition chrétienne désigne les « pauvres » comme un groupe particulièrement précieux aux yeux de Dieu, comme des personnes que le Christ nous appelle à aimer et à servir quotidiennement en priorité. Le psalmiste nous dit : « Un pauvre crie, le Seigneur entend » (Ps 33). Dans l’Ancien Testament, Dieu voit la misère de son peuple opprimé par l’esclavage, il entend leur cri et vient à leur secours (Ex 3, 7-10). Dans les Évangiles, Jésus ne se contente pas de venir en aide aux pauvres, il va jusqu’à s’identifier personnellement à eux : « Amen, je vous le dis : chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25, 40). D’un autre côté, désigner une personne ou un groupe de personnes comme « les pauvres » serait dévalorisant et irrespectueux. Le risque est d’ignorer leurs capacités et de les réduire à ce qui leur manque plutôt que de reconnaître leurs vraies identité et dignité en tant qu’être humain.

Il ne s’agit surtout pas d’éviter de parler de la pauvreté, ce qui ne ferait que masquer et minimiser la dure réalité que tant de personnes vivent dans notre pays et dans le monde entier. Il s’agit plutôt de trouver la juste manière de parler de la pauvreté de façon sensible, empathique et socialement consciente. En fin de compte, il ne s’agit pas seulement de parler d’eux ou de faire quelque chose pour eux, mais plutôt de les écouter et d’agir ensemble avec eux.

 

 

Les multiples formes de pauvreté

Dilexi te souligne qu’il existe de nombreuses formes de pauvreté. Il y a bien sûr la pauvreté matérielle et économique, mais aussi l’exclusion sociale, la pauvreté morale et spirituelle, la fragilité et la vulnérabilité – qu’elles soient physiques, mentales ou émotionnelles, de manière temporaire ou permanente. Il y a aussi la pauvreté politique qui consiste à « n’avoir aucun droit, aucun espace, aucune liberté » (n° 9). Dans un certain sens, chaque vie comporte une certaine expérience de la pauvreté : la prise de conscience que nous manquons tous de quelque chose. Aucun d’entre nous n’est autosuffisant. Nous avons tous des moments de besoin, nous avons tous des blessures et des faiblesses. Cependant, nous réalisons également que certains d’entre nous se trouvent dans une situation bien plus grave que d’autres. Malheureusement, ceux et celles qui ont le plus besoin d’aide sont souvent en marge de la société. Souvent, nous pouvons également les maintenir en marge de notre vie de manière volontaire. À la lumière de notre foi, que pouvons-nous faire pour ouvrir nos yeux, tendre l’oreille et la main ?

 

Entendre le cri

Dilexi te affirme que la situation des personnes dans le besoin constitue un « un cri qui, dans l’histoire de l’humanité, interpelle constamment notre vie, nos sociétés, nos systèmes politiques et économiques et, enfin et surtout, l’Église » (n° 9). Entendre ce cri, c’est suivre l’exemple de Dieu lui-même, qui entend le cri de ceux et celles qui dans le besoin et nous appelle tous et toutes à leur tendre la main. Dieu prête l’oreille à leur cri, et son cœur est toujours ouvert, sensible à ce qu’ils vivent. Pourtant, nos oreilles sont souvent fermées, et nos cœurs peuvent rester indifférents aux épreuves de nos frères et sœurs. Qu’est-ce qui nous empêche d’entendre leur cri ? Qu’est-ce qui empêche nos cœurs de s’ouvrir ?

Léon XIV souligne divers états d’esprit et préjugés qui peuvent nous empêcher de nous soucier de ceux et celles qui sont dans le besoin. Compte tenu de l’énorme développement économique des dernières décennies, nous pouvons être amenés à penser que la pauvreté est une simple question du passé, ou même que ceux et celles qui la vivent aujourd’hui ont dû faire quelque chose pour se retrouver dans une telle situation. Pourtant, comme l’affirme le pape : « Les pauvres ne sont pas là par hasard ou par un destin aveugle et amer » (n° 14). Au contraire, durant les dernières décennies « la richesse a augmenté », mais les inégalités aussi (n° 13), de sorte que la couche supérieure de la société s’enrichit sans cesse, tandis que d’énormes parties de la population doivent faire face à des conditions de vie ardues. On peut penser ici à la réalité croissante des « travailleurs pauvres », ceux et celles qui travaillent « du matin au soir […] même s’ils savent que leurs efforts ne serviront qu’à les faire survivre et jamais à améliorer véritablement leur vie ». Cette situation n’est qu’exacerbée par les progrès technologiques effrénés à l’ère de l’intelligence artificielle, qui augmentent encore le risque de laisser sur le bord de la route une grande partie de la population. Léon met en garde contre le préjugé cruel selon lequel ceux et celles qui vivent dans la pauvreté « n’auraient pas acquis de “mérites”, selon cette fausse vision de la méritocratie où seuls ceux qui ont réussi dans la vie semblent avoir des mérites » (n° 14).

Enfin, Léon souligne que nous, chrétiens, pouvons également nourrir des préjugés à l’égard des pauvres : 

« Même les chrétiens, en de nombreuses occasions, se laissent contaminer par des attitudes marquées par des idéologies mondaines ou par des orientations politiques et économiques qui conduisent à des généralisations injustes et à des conclusions trompeuses. Le fait que l’exercice de la charité soit méprisé ou ridiculisé, comme s’il s’agissait d’une obsession de quelques-uns et non du cœur brûlant de la mission ecclésiale me fait penser qu’il faut toujours relire l’Évangile pour ne pas risquer de le remplacer par la mentalité mondaine » (n° 15).

La question qui se pose à chacun d’entre nous est la suivante : comment le Christ m’appelle-t-il à travers la voix des pauvres et des souffrants ? Comment puis-je changer progressivement ma façon de penser, en abandonnant la logique de l’injustice et de l’inégalité pour adopter celle de l’Évangile ?

Jésus, toi qui entends toujours le cri de ceux et celles qui sont dans le besoin, ouvre nos oreilles pour que nous entendions ta voix qui nous parle à travers eux. Ouvre nos cœurs et nos mains pour que nous te servions à travers eux. Amen.

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