Discours du pape François aux religieuses de vie contemplative à Lima, Pérou

Le dimanche 21 janvier, le Saint Père s’est rendu au Sanctuaire du Seigneur des Miracles, à Lima au Pérou, où il a rencontré des religieuses de vie contemplative. Vous trouverez ci-dessous le discours qu’il leur a adressé.

Chères sœurs de divers monastères de vie contemplative:

Qu’il est bon d’être ici, dans ce Sanctuaire du Seigneur des Miracles, si fréquenté par les Péruviens, pour lui demander sa grâce et pour qu’il nous montre sa proximité et sa miséricorde! C’est lui “la lumière qui nous guide, qui nous éclaire de son amour divin”. En vous voyant ici, j’ai l’impression que vous avez profité de la visite pour vous promener un peu. Merci, Mère Soledad, pour vos paroles de bienvenue, et merci à vous toutes qui “dans le silence du cloître marchez toujours à mes côtés”.

Nous avons entendu les paroles de saint Paul, en nous rappelant que nous avons reçu l’esprit d’adoption filiale qui fait de nous des enfants de Dieu (cf. Rm 8, 15-16). En ces quelques mots se trouve condensée la richesse de toute la vocation chrétienne : la joie de nous savoir des fils. C’est l’expérience qui soutient nos vies, qui voudrait toujours être une réponse reconnaissante à cet amour. Qu’il est important de renouveler jour après jour cette joie!

Un chemin privilégié qui vous permet de renouveler cette certitude, c’est la vie de prière, communautaire et personnelle. Elle est le noyau de votre vie contemplative, et c’est la façon de cultiver l’expérience d’amour qui soutient notre foi; et comme nous le disait si bien Mère Soledad, c’est une prière qui est toujours missionnaire.

La prière missionnaire est celle qui parvient à unir les frères dans les diverses circonstances où ils se rencontrent et à demander que ne leur manquent pas l’amour et l’espérance. Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus le disait ainsi: «Je compris que l’Amour seul faisait agir les membres de l’Eglise, que si l’Amour venait à s’éteindre, les Apôtres n’annonceraient plus l’Evangile, les Martyrs refuseraient de verser leur sang… Je compris que l’Amour renfermait toutes les vocations, que l’Amour était tout, qu’il embrassait tous les temps et tous les lieux… en un mot, qu’il est éternel!… Dans le cœur de l’Eglise, ma Mère, je serai l’Amour» [1]. Etre l’amour! C’est savoir être sensible à la souffrance de tant de frères et dire avec le psalmiste: « Dans mon angoisse j’ai crié vers le Seigneur, il m’a exaucé, mis au large» (Ps 117, 5). C’est de cette manière que votre vie en clôture arrive à avoir une portée missionnaire et universelle ainsi qu’«un rôle fondamental dans la vie de l’Eglise. Vous priez et intercédez pour beaucoup de frères et sœurs qui sont en prison, migrants, réfugiés et persécutés, pour tant de familles blessées, les personnes sans travail, les pauvres, les malades, les victimes des dépendances, pour ne citer que quelques-unes des situations qui sont chaque jour plus pressantes. Vous êtes comme ces personnes qui portèrent un paralytique devant le Seigneur pour qu’il le guérisse (cf. Mc 2, 1-12). Par la prière, jour et nuit, vous amenez au Seigneur la vie de beaucoup de frères et sœurs qui, pour diverses raisons, ne peuvent le rejoindre pour faire l’expérience de sa miséricorde qui soigne, alors que Lui les attend pour leur faire grâce. Avec votre prière, vous pouvez guérir les plaies de beaucoup de frères » [2]. Pour cela même, nous pouvons affirmer que la vie de clôture n’enferme ni ne rétrécit le cœur, mais elle l’élargit par la relation avec le Seigneur et qu’elle le rend capable de sentir d’une nouvelle manière la douleur, la souffrance, la frustration, le malheur de tant de frères qui sont victimes de cette “culture du déchet” de notre époque. Que l’intercession pour ceux qui sont dans le besoin soit la caractéristique de votre prière. Et, quand c’est possible, aidez-les, non seulement par la prière mais aussi par le service concret.

La prière de demande qui se fait dans vos monastères rejoint le cœur de Jésus qui implore le Père pour que tous nous soyons un, afin que le monde croie (cf. Jn 17, 21). Combien nous avons besoin d’unité dans l’Eglise! Aujourd’hui et toujours! Unis dans la foi. Unis par l’espérance. Unis par la charité. Dans cette unité qui jaillit de la communion avec le Christ qui nous unit au Père dans l’Esprit et, dans l’Eucharistie, nous unit les uns aux autres dans ce grand mystère qu’est l’Eglise. Je vous demande, s’il vous plaît, de prier beaucoup pour l’unité de cette Eglise péruvienne bien-aimée. Œuvrez à la vie fraternelle, faisant en sorte que chaque monastère soit une lampe qui éclaire au milieu de la désunion et de la division. Aidez à prophétiser que c’est possible. Que tous ceux qui s’approchent de vous puissent goûter par avance la béatitude de la charité fraternelle, si caractéristique de la vie consacrée et si nécessaire au monde d’aujourd’hui et à nos communautés. Quand la vocation est vécue en fidélité, la vie devient une annonce de l’amour de Dieu. Je vous demande de ne pas cesser de donner ce témoignage. En cette église des Carmélites Nazaréennes Déchaussées, je me permets de rappeler les paroles de la Maîtresse spirituelle, sainte Thérèse de Jésus: « Si elles perdent le guide qui est le bon Jésus, elles n’en trouverons point le chemin; […] Le même Seigneur qui a dit qu’il est la voie a dit aussi qu’il est lumière et que personne ne peut aller à son Père si ce n’est par lui»[3]. Chères sœurs, l’Eglise a besoin de vous. Soyez des lampes par votre vie fidèle et indiquez Celui qui est chemin, vérité et vie, l’unique Seigneur qui donne la plénitude à notre existence et la vie en abondance [4].

Priez pour l’Eglise, pour les pasteurs, pour les personnes consacrées, pour les familles, pour ceux qui souffrent, pour ceux qui font du mal, pour ceux qui exploitent leurs frères. Et n’oubliez pas, s’il vous plaît, de prier pour moi.

Discours du Saint Père aux évêques du Pérou

Le pape François a rencontré les évêques du Pérou, ce dimanche 21 janvier, à l’archevêché de Lima. Vous trouverez ci-dessous, le discours qu’il leur a adressé. 

Chers frères dans l’épiscopat,

Merci pour les paroles que m’ont adressées le Cardinal Archevêque de Lima et le Président de la Conférence Épiscopale au nom de tous ceux qui sont présents. J’ai souhaité être ici avec vous. Je garde un vif souvenir de votre visite ad limina, qui date de l’année dernière.

Les journées passées parmi vous ont été très intenses et enrichissantes. J’ai pu écouter et vivre les différentes réalités qui composent cette terre et partager de près la foi du saint peuple fidèle de Dieu, qui nous a fait tant de bien. Merci pour l’occasion qui m’a été donnée de pouvoir ‘‘toucher’’ la foi du peuple que Dieu vous a confié.

Le thème de ce voyage nous parle de l’unité et de l’espérance. C’est un programme difficile, mais en même temps qui interpelle, qui nous rappelle les hauts faits de saint Turibio de Mogrovejo, Archevêque de ce Siège et patron de l’épiscopat latino-américain, un modèle de ‘‘bâtisseur de l’unité ecclésiale’’, comme l’a défini mon prédécesseur, saint Jean Paul II, lors de son premier Voyage Apostolique dans ce pays [1].

Il est significatif que ce saint Évêque soit représenté sur ses portraits comme un ‘‘nouveau Moïse’’. Comme vous le savez, au Vatican est conservé un tableau où figure saint Turibio traversant une rivière impétueuse dont les eaux s’ouvrent sur son passage, comme s’il s’agissait de la mer Rouge, pour qu’il puisse parvenir sur l’autre rive où l’attend un groupe important d’indigènes. Derrière saint Turibio, il y a une grande multitude de personnes, qui constitue le peuple fidèle suivant son pasteur dans l’œuvre de l’évangélisation [2]. Ce beau tableau m’offre la possibilité de focaliser sur lui ma réflexion avec vous. Saint Turibio, l’homme qui a voulu atteindre l’autre rive.

Nous le voyons dès le moment où il reçoit mandat pour venir dans ce pays avec la mission d’être père et pasteur. Il a abandonné la terre ferme pour s’aventurer dans un univers totalement nouveau, inconnu et difficile. Il est allé vers une terre promise, guidé par la foi comme « une façon de posséder ce que l’on espère » (Hb 11, 1). Sa foi et sa confiance dans le Seigneur l’ont poussé et le pousseront, tout au long de sa vie, à atteindre l’autre rive, où le Seigneur l’attendait au milieu d’une multitude.

1. Il a voulu atteindre l’autre rive à la recherche de ceux qui étaient éloignés et dispersés. Pour cela, il a dû renoncer au confort de l’évêché et parcourir le territoire qui lui a été confié, pour des visites pastorales constantes, en essayant de rejoindre et d’être là où l’on avait besoin de lui, – et comme on avait besoin de lui! Il allait à la rencontre de tous par des chemins qui, au dire de son secrétaire, étaient plus faits pour les chèvres que pour les personnes. Il a dû affronter les climats et les régions plus divers, « sur les 22 années d’épiscopat, il en a passé 18 en dehors de son siège, parcourant à trois reprises son territoire » [3]. Il savait que c’était la seule manière de guider son troupeau : être proche en apportant les secours divins, exhortation qu’il adressait aussi continuellement à ses prêtres. Cependant il ne le faisait pas en paroles mais par son témoignage, en étant lui-même en première ligne de l’évangélisation. Aujourd’hui, nous l’appellerions un Évêque ‘‘de la rue’’. Un évêque avec des semelles usées à force de marcher, de visiter, d’aller à la rencontre pour « annoncer l’Évangile à tous, en tous lieux, en toutes occasions, sans répulsion et sans peur. La joie de l’Évangile est pour tout le peuple, personne ne peut en être exclu » [4]. Comme il le savait, saint Turibio! Sans peur et sans répulsion, il a parcouru notre continent pour annoncer la Bonne Nouvelle.

2. Il a voulu atteindre l’autre rive non seulement géographique mais aussi culturelle. C’est ainsi qu’il a promu, par de nombreux moyens, une évangélisation dans la langue locale. Par le troisième Concile de Lima, il s’est employé à ce que les catéchismes soient faits et traduits en quechua et en aymara. Il a incité le clergé à étudier et à connaître la langue de leurs peuples pour pouvoir leur administrer les sacrements de manière compréhensible. En visitant son peuple et en vivant avec lui, il s’est rendu compte qu’il ne suffisait pas de le rejoindre physiquement mais qu’il était nécessaire d’apprendre à utiliser le langage des autres, et que ce n’était qu’ainsi que l’Évangile arriverait à être entendu et à pénétrer dans le cœur. Combien une telle vision est urgente pour nous, pasteurs du XXIème siècle, qui devons apprendre un langage totalement nouveau comme l’est le langage numérique, pour ne citer qu’un exemple. Connaître le langage actuel de nos jeunes, de nos familles, des enfants… Comme saint Turibio a bien su le voir, il ne suffit pas d’atteindre un lieu et d’occuper un territoire; il faut pouvoir initier des processus dans la vie des personnes pour que la foi s’enracine et devienne significative. Et pour cela nous devons parler leur langue. Il faut parvenir là où sont en train de s’élaborer les nouveaux récits et les nouveaux paradigmes, atteindre avec la Parole de Jésus les éléments centraux les plus profonds de l’âme de nos villes et de nos peuples [5]. L’évangélisation de la culture nous demande d’entrer dans le cœur de la culture elle-même, pour qu’elle soit éclairée de l’intérieur par l’évangile.

3. Il a voulu atteindre l’autre rive de la charité. Pour notre [saint] patron, l’évangélisation ne pouvait pas se faire en dehors de la charité. Car il savait que la forme la plus sublime de l’évangélisation était de façonner dans sa propre vie le don de soi de Jésus-Christ par amour pour tous les hommes. Les enfants de Dieu et les enfants du démon se révèlent ainsi: celui qui ne pratique pas la justice n’est pas de Dieu, pas plus que celui qui n’aime pas son frère (cf. 1Jn 3, 10). Lors de ses visites, il a pu constater les abus et les excès que subissaient les populations autochtones, et ainsi sa main n’a pas tremblé, en 1585, quand il a excommunié le représentant de la Couronne à Cajatambo, affrontant tout un système de corruption et tout un réseau d’intérêts qui « suscitait l’hostilité de beaucoup », y compris du Vice-roi. [6] C’est ainsi que le pasteur nous montre qu’il sait que le bien spirituel ne peut jamais être séparé du juste bien matériel et d’autant plus quand l’intégrité et la dignité des personnes sont menacées. Attitude prophétique de l’évêque qui n’a pas peur de dénoncer les abus et les excès commis contre son peuple. Et de cette manière il parvient à rappeler à l’intérieur de la société et de ses communautés que la charité doit toujours aller de pair avec la justice et qu’il n’y a pas d’authentique évangélisation qui n’annonce pas et ne dénonce pas toutes les fautes contre la vie de nos frères, en particulier des plus vulnérables.

4. Il a voulu atteindre l’autre rive dans la formation de ses prêtres. Il a fondé le premier séminaire postconciliaire dans cette région du monde, en encourageant ainsi la formation du clergé autochtone. Il a compris qu’il ne suffisait pas d’aller partout et de parler la même langue, mais qu’il était nécessaire que l’Église puisse engendrer ses propres pasteurs locaux et ainsi devenir une mère féconde. C’est pourquoi il a plaidé pour l’ordination des métis – quand c’était une question discutée – cherchant à encourager et à inciter à ce que le clergé, s’il devait être différent dans quelque chose, ce soit par la sainteté de ses pasteurs et non par la provenance raciale. [7] Et cette formation ne se limitait pas seulement aux études au séminaire, mais elle se poursuivait grâce à ses nombreuses visites. À ces occasions, il pouvait voir directement ‘‘l’état de ses prêtres’’, montrant qu’il portait leur souci. Selon la légende, à la veille de Noël, sa sœur lui aurait offert une chemise pour qu’il la porte pour la première fois à cette fête. Ce jour-là, il est allé rendre visite à un prêtre et en voyant la condition dans laquelle il vivait, il a enlevé sa chemise et la lui a donnée.[8] C’est le pasteur qui connaît ses prêtres. Il cherche à les atteindre, à les accompagner, à les encourager, à les réprimander – il a rappelé à ses prêtres qu’ils étaient des pasteurs et non des négociants et que, par conséquent, ils devaient protéger et défendre les indiens comme des fils-. [9] Mais il ne le fait pas depuis le ‘‘bureau’’, et ainsi il peut connaître ses brebis et celles-ci reconnaissent, en sa voix, la voix du Bon Pasteur.

5. Il a voulu atteindre l’autre rive, celle de l’unité. Il a encouragé de manière admirable et prophétique la création et l’intégration de lieux de communion et de participation entre les différents membres du peuple de Dieu. C’est ce qu’a souligné saint Jean-Paul II quand, dans ce pays, parlant aux évêques, il disait:« Le troisième Concile de Lima est le résultat de cet effort, présidé, stimulé, dirigé par saint Turibio, et qui a porté des fruits dans un précieux trésor de l’unité dans la foi, de normes pastorales et organisationnelles, en même temps que dans des inspirations valides pour l’intégration latino-américaine souhaitée ». [10] Nous savons bien que cette unité et ce consensus ont été précédés de grands tensions et conflits. Nous ne pouvons pas nier les tensions, les différences ; une vie sans conflits est impossible. Ces conflits nous obligent, si nous sommes des hommes et des chrétiens, à les regarder en face et à les assumer. Mais à les assumer dans l’unité, dans un dialogue honnête et sincère, en nous regardant en face et en veillant à ne pas céder à la tentation ou d’ignorer ce qui est arrivé, ou de rester prisonniers et sans horizon qui aide à trouver les chemins de l’unité et de la vie. Il est stimulant, dans notre cheminement de Conférence Épiscopale, de rappeler que l’unité prévaudra toujours sur le conflit.[11] Chers frères, travaillez pour l’unité, ne restez pas prisonniers des divisions qui fractionnent et limitent la vocation à laquelle nous avons été appelés : être sacrement de communion. N’oubliez pas que ce qui attirait dans l’Église primitive, c’était comment ils s’aimaient. C’était – c’est et ce sera- la meilleure évangélisation.

6. Pour saint Turibio est arrivé le moment de passer sur la rive définitive, vers cette terre qui l’attendait et qu’il savourait en quittant sans cesse la rive. Ce nouveau départ, il ne l’a pas fait seul. Tout comme dans le tableau que je vous ai commenté au début, il allait à la rencontre des saints suivi d’une grande foule derrière lui. C’est le pasteur qui a su remplir ‘‘sa valise’’ de visages et de noms. Ils étaient son passeport pour le ciel. Et c’était si vrai qu’au moment où le pasteur rendait son âme à Dieu, il n’a pas voulu omettre l’accord final. Il l’a fait uni à son peuple et un aborigène lui jouait de la flûte afin que l’âme de son pasteur ressente la paix. Chers frères, quand nous aurons à entreprendre l’ultime voyage, puissions-nous vivre cela! Demandons au Seigneur de nous l’accorder [12]!

Et, s’il vous plaît, n’oubliez pas de prier pour moi !

Discours du pape François lors de la veillée mariale à Trujillo

Le samedi 20 janvier, le pape François a présidé une célébration mariale en la fête de la Virgen de la Puerta. Cette veillée s’est déroulée sur la Place d’Armes dans le centre ville de Trujillo, tout près de la cathédrale. Des dizaines de milliers de personnes y ont participé. Voici le texte complet du discours du Saint Père lors de cette cérémonie: 

Chers frères et sœurs!

Je remercie Mgr Héctor Miguel pour ses paroles de bienvenue au nom de tout le peuple de Dieu qui est en pèlerinage dans ce pays.

Sur cette belle et historique place de Trujillo qui a su susciter des rêves de liberté pour tous les péruviens, nous sommes réunis aujourd’hui pour nous retrouver avec la ‘‘Petite Mère de Otzuco’’. Je sais les nombreux kilomètres que beaucoup d’entre vous ont parcourus pour être ici aujourd’hui, rassemblés sous le regard de la Mère. Cette place devient ainsi un sanctuaire à ciel ouvert où nous voulons tous nous laisser regarder par la Mère, par son doux et maternel regard. La Mère qui connaît le cœur des péruviens du nord et de tant d’autres endroits ; elle a vu vos larmes, vos rires, vos aspirations. Sur cette place, on veut faire trésor de la mémoire d’un peuple qui sait que Marie est Mère et qu’elle n’abandonne pas ses enfants.

La maison est en fête d’une manière particulière. Les images venues de différents endroits de cette région nous accompagnent. En même temps que la bien-aimée Vierge Immaculée de la Porte d’Otuzco, je salue et je souhaite la bienvenue à la Sainte Croix de Chalpón de Chiclayo, au Seigneur Prisonnier d’Ayabaca, à la Vierge des Grâces de Paita, au Divin Enfant du Miracle d’Eten, à la Vierge des Douleurs de Cajamarca, à la Vierge de l’Assomption de Cutervo, à l’Immaculée Conception de Chota, à Notre-Dame de Grandes Grâces de Huamachuco, à Saint Turibio de Mogrovejo de Tayabamba (Huamachuco), à la Vierge de l’Assomption de Chachapoyas, à la Vierge de l’Assomption d’Usquil, à la Vierge du Secours de Huanchoco, aux Reliques des Martyrs Conventuels de Chimbote.

Chaque communauté, chaque petite localité de ce territoire est assistée par le visage d’un saint, par l’amour pour Jésus Christ et pour sa Mère. Et il faut réaliser que là où il y a une communauté, là où il y a de la vie et des cœurs qui battent et qui sont désireux de trouver des raisons pour espérer, pour chanter, pour danser, pour vivre dignement… là se trouve le Seigneur, là nous trouvons sa Mère et aussi l’exemple de nombreux saints qui nous aident à demeurer joyeux dans l’espérance.

Avec vous, je rends grâce à notre Dieu pour sa délicatesse. Il trouve le moyen de s’approcher de chacun de manière à ce qu’on puisse le recevoir; et ainsi naissent les invocations les plus variées. Elles expriment le désir de notre Dieu qui veut être proche de chaque cœur parce que la langue de l’amour de Dieu, c’est toujours un dialecte; il n’a pas une autre manière de le faire. Et en outre, c’est un fait porteur d’espérance que de voir comment la Mère adopte les traits caractéristiques de ses enfants, leur manière de se vêtir, le dialecte des siens pour les faire participer à sa bénédiction. Marie sera toujours une Mère métisse, parce que dans son cœur tous les sangs trouvent une place, parce que l’amour recherche tous les moyens pour aimer et être aimé. Toutes ces images nous rappellent la tendresse avec laquelle Dieu veut être proche de chaque population, de chaque famille, de vous, de moi, de tous.

Je sais l’amour que vous portez à la Vierge Immaculée de la Porte d’Otuzco et qu’avec vous je voudrais déclarer aujourd’hui : Vierge de la Porte, ‘‘Mère de la Miséricorde et de l’Espérance’’. Sainte Vierge qui, tout au long des siècles passés, a montré son amour pour les enfants de cette terre, quand placée sur une porte, elle les a défendus et les a protégés des menaces qui les affectaient, suscitant l’amour de tous les Péruviens jusqu’à nos jours.

Elle continue de nous défendre et de nous indiquer la Porte qui nous ouvre le chemin de la vie authentique, de la Vie qui ne dépérit pas. Elle est celle qui sait accompagner chacun de ses enfants pour qu’ils retournent à la maison. Elle nous accompagne et nous conduit jusqu’à la Porte qui donne la Vie, parce que Jésus ne veut que personne reste dehors, à la merci de l’intempérie. Elle accompagne ainsi «la nostalgie de beaucoup du retour à la maison du Père qui attend leur venue»[1] et qui souvent ne savent pas comment revenir. Comme le disait saint Bernard : « Toi qui te sens loin de la terre ferme, entraîné par les vagues de ce monde, au milieu des bourrasques et des tempêtes : regarde l’Étoile et invoque Marie »[2]. Elle nous indique le chemin de la maison, elle nous conduit jusqu’à Jésus qui est la Porte de la Miséricorde.

En 2015, nous avons eu la joie de célébrer le Jubilé de la Miséricorde. Une année durant laquelle j’ai invité tous les fidèles à passer par la Porte de la Miséricorde, «où quiconque entrera pourra faire l’expérience de l’amour de Dieu qui console, pardonne, et donne l’espérance»[3]. Et j’aimerais réitérer avec vous le même désir que j’avais alors : «Combien je voudrais que les années à venir soient comme imprégnées de miséricorde pour aller à la rencontre de chacun en lui offrant la bonté et la tendresse de Dieu ! »[4]. Comme je voudrais que cette terre habitée par la Mère de la Miséricorde et de l’Espérance puisse démultiplier et apporter la bonté et la tendresse de Dieu en tout lieu. Car, chers frères, il n’y a pas de meilleure médecine pour soigner tant de blessures qu’un cœur qui connaît la miséricorde, qu’un cœur qui sait avoir de la compassion face à la souffrance et au malheur, face à l’erreur et au désir de se relever de beaucoup qui souvent ne savent pas comment y parvenir.

La compassion est active parce que «nous avons appris que Dieu se penche sur nous (cf. Os. 11, 14) pour que nous puissions, nous aussi, l’imiter et nous pencher sur nos frères » [5]. Nous pencher en particulier sur ceux qui souffrent le plus. Comme Marie, nous devons être attentifs à ceux qui n’ont plus le vin de la fête, comme cela est arrivé aux noces de Cana.

En regardant Marie, je ne voudrais pas terminer sans vous inviter à penser à toutes les mères et grands-mères de cette Nation ; elles sont la véritable force motrice de la vie et des familles du Pérou. Que serait le Pérou sans les mères et les grands-mères, que serait notre vie sans elles ! L’amour pour Marie doit nous aider à avoir des attitudes de reconnaissance et de gratitude envers la femme, envers nos mères et nos grands-mères qui sont un rempart dans la vie de nos cités. Presque toujours silencieuses, elles font avancer la vie. C’est le silence et la force de l’espérance. Merci pour leur témoignage.

Reconnaître et remercier; toutefois en regardant les mères et les grands-mères, je voudrais vous inviter à lutter contre un fléau qui touche notre continent américain: les nombreux cas de féminicide. Il y a de nombreuses situations de violence qui sont étouffées derrière tant de murs. Je vous invite à lutter contre cette source de souffrance, en demandant que soient encouragées une législation et une culture du rejet de toute forme de violence.

Chers frères, la Vierge de la Porte, Mère de la Miséricorde et de l’Espérance nous montre le chemin et nous indique la meilleure protection contre le mal de l’indifférence et de l’insensibilité. Elle nous conduit jusqu’à son Fils et elle nous invite aussi à promouvoir et à faire rayonner une « culture de la miséricorde, fondée sur la redécouverte de la rencontre des autres: une culture dans laquelle personne ne regarde l’autre avec indifférence ni ne détourne le regard quand il voit la souffrance des frères»[6].

Visite du pape François au foyer « Le Petit Prince » à Puerto Maldonado

Le Saint Père s’est arrêté dans un foyer pour enfants en difficulté, « Le Petit Prince » (Hogar El Principito), à Puerto Maldonado au Pérou, ce vendredi 19 janvier. Cette rencontre s’est déroulée dans le cadre de son 22e voyage apostolique. Veuillez trouver le texte complet de son discours ci-dessous:

Chers frères et sœurs, Chers enfants,

Merci beaucoup pour ce bel accueil et pour vos paroles de bienvenue. Vous voir danser me comble de joie.

Je ne pouvais pas repartir de Porto Maldonado sans venir vous rendre visite. Vous avez voulu venir de différentes maisons d’accueil au Foyer Le Petit Prince. Merci pour les efforts que vous avez faits pour être ici aujourd’hui.

Nous venons de célébrer la Nativité. Nous avons eu le cœur ému par la représentation de l’Enfant Jésus. C’est lui notre trésor, et vous, les enfants, vous êtes son reflet, et vous êtes aussi notre trésor, le trésor de nous tous, le trésor le plus précieux que nous devons protéger. Pardonnez les fois où, nous les plus grands, nous ne le faisons pas, ou bien nous ne vous donnons pas l’importance que vous méritez. Vos regards, vos vies exigent toujours un plus grand engagement et du travail de notre part pour que nous ne devenions pas aveugles ou indifférents face à tant d’autres enfants qui souffrent et sont dans le besoin. Vous êtes, sans l’ombre d’un doute, le trésor le plus précieux que nous devions protéger.

Chers enfants du Foyer Le Petit Prince, et vous les jeunes des autres maisons d’accueil, je sais que certains d’entre vous sont parfois tristes la nuit. Je sais que vous manquent le papa ou la maman qui ne sont pas là, et je sais aussi qu’il y a des blessures qui vous font beaucoup souffrir. Dirsey, tu as été courageux et tu nous as fait part de cela. Et tu me disais: ‘‘Que mon message soit un message d’espérance’’. Mais laisse-moi te dire quelque chose : ta vie, tes paroles, et celle de vous tous sont une lumière d’espérance. Je voudrais vous remercier pour votre témoignage. Merci d’être lumière d’espérance pour nous tous.

Je suis heureux de voir que vous avez un foyer où vous êtes accueillis, où, avec tendresse et amitié, on vous aide à découvrir que Dieu vous tend les mains et qu’il sème des rêves vos cœurs. Quel beau témoignage que le vôtre, vous les jeunes qui êtes passés par ce chemin, qui avez rempli hier votre cœur d’amour dans cette maison, et qui aujourd’hui avez pu construire votre avenir ! Vous êtes pour nous tous le signe des immenses potentialités que possède chaque personne. Pour ces enfants, vous êtes le meilleur exemple à suivre, l’espérance qu’eux aussi pourront le faire. Nous avons tous besoin de modèles à suivre, les enfants ont besoin de regarder en avant et de trouver des modèles positifs : ‘‘je veux être comme lui ou comme elle’’, sentent-ils et disent-ils. Tout ce que vous les jeunes pouvez faire, comme venir jouer avec eux, passer du temps avec eux, est important. Soyez pour eux comme disait le Petit Prince: les petites étoiles qui éclairent dans la nuit (cf. Antoine de Saint-Exupéry, XXIV; XXVI).

Certains d’entre vous, jeunes qui nous accompagnez, viennent des communautés indigènes. Avec tristesse vous voyez la destruction des forêts. Vos grands-parents vous ont enseigné à les découvrir ; ils y trouvaient leur nourriture et les médicaments qui les soignaient. Elles sont aujourd’hui dévastées par le vertige d’un progrès mal compris. Les rivières qui vous ont vus jouer et qui vous ont offert de la nourriture sont aujourd’hui boueuses, polluées, mortes. Jeunes, ne vous résignez pas face à ce qui est en train de se passer. Ne renoncez pas à l’héritage de vos grands- parents, à votre vie ni à vos rêves. J’aimerais vous encourager à étudier, à vous préparer, à saisir l’occasion que vous avez de vous former. Le monde a besoin de vous, jeunes des peuples autochtones, et il a besoin de vous comme vous êtes. Ne vous contentez pas d’être le wagon de queue de la société, accrochés et vous laissant porter ! Nous avons besoin de vous comme moteur, qui impulse. Ecoutez vos grands-parents, valorisez vos traditions, ne refreinez pas votre curiosité. Cherchez vos racines et, en même temps, ouvrez les yeux à ce qui est nouveau, oui… et faites votre propre synthèse. Rendez au monde ce que vous apprenez, car le monde a besoin de vous dans votre originalité, tels que vous êtes en réalité, non comme des imitations. Nous avons besoin de vous dans votre authenticité, en tant que jeunes fiers d’appartenir aux peuples amazoniens et qui apportent à l’humanité une alternative de vie vraie. Chers amis, souvent nos sociétés ont besoin de corriger le cap et vous, les jeunes autochtones – j’en suis sûr – vous pouvez énormément aider dans ce défi, surtout en nous apprenant un style de vie basé sur la sauvegarde et non sur la destruction de tout ce qui s’oppose à notre cupidité.

Je voudrais remercier le Père Xavier, les religieux et religieuses, les missionnaires laïques qui font un travail magnifique et tous les bienfaiteurs qui forment cette famille ; les volontaires qui offrent leur temps gratuitement, qui est un baume rafraichissant sur les blessures. Je voudrais remercier aussi ceux qui confirment ces jeunes dans leur identité amazonienne et les aident à forger un avenir meilleur pour leurs communautés et pour toute la planète.

Chers enfants, demandons à Dieu de nous donner sa bénédiction. Que le Seigneur vous bénisse et vous garde, qu’il fasse resplendir sur vous son visage, que le Seigneur tourne vers vous son visage et vous accorde tous ses bienfaits, au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit. (Cf. Nb 6, 24-26 ; Ps 66, Bénédiction du Temps ordinaire)

Je vous demande une faveur : priez pour moi et merci d’être les petites étoiles qui éclairent dans la nuit.

Discours du pape François aux peuples de l’Amazonie

Dans la matinée du vendredi 19 janvier, le Saint Père a rencontré plus de 4000 représentants des peuples de l’Amazonie péruviennes au stade « Madre de Dios » à Puerto Maldonado. Vous trouverez, ci-dessous, le texte complet du discours qu’il leur a adressé, traduit par ZENIT l’agence d’information internationale.

Chers frères et sœurs,

Le cantique de saint François: ‘‘Loué sois-tu, mon Seigneur’’ jaillit en moi, comme en vous. Oui, loué sois-tu pour l’opportunité que tu nous donnes à travers cette rencontre! Merci à vous, Monseigneur David Martínez de Aguirre Guinea, Monsieur Héctor, Madame Yésica et Madame María Luzmila pour vos paroles de bienvenue, et pour vos témoignages. En vous, je voudrais remercier et saluer tous les habitants de l’Amazonie.

Je vois que vous provenez des différents peuples autochtones de l’Amazonie : Harakbut, Esse-ejas, Matsiguenkas, Yines, Shipibos, Asháninkas, Yaneshas, Kakintes, Nahuas, Yaminahuas, Juni Kuin, Madijá, Manchineris, Kukamas, Kandozi, Quichuas, Huitotos, Shawis, Achuar, Boras, Awajún, Wampís, entre autres. Je constate également que sont présentes avec nous des populations provenant des Andes, venues dans la région forestière et qui sont devenues amazoniennes. J’ai beaucoup désiré cette rencontre… J’ai tenu à venir ici dans le cadre de cette visite au Pérou. Merci de votre présence et de m’aider à voir de plus près, dans vos visages, le reflet de cette terre. Un visage pluriel, d’une diversité infinie et d’une énorme richesse biologique, culturelle, spirituelle. Nous qui n’habitons pas ces terres, nous avons besoin de votre sagesse et de votre connaissance pour pouvoir pénétrer, sans le détruire, le trésor que renferme cette région. Et les paroles du Seigneur à Moïse résonnent : «Retire les sandales de tes pieds, car le lieu où tu te tiens est une terre sainte » (Ex 3, 5).

Permettez-moi, une fois encore, de dire: Loué sois-tu Seigneur pour cette œuvre merveilleuse de tes peuples amazoniens et pour toute la biodiversité que ces terres renferment. Ce cantique de louange s’interrompt quand nous écoutons et voyons les blessures profondes que portent en eux l’Amazonie et ses peuples. Et j’ai voulu venir vous rendre visite et vous écouter, afin que nous soyons unis dans le cœur de l’Église, afin de partager vos défis et de réaffirmer avec vous une option sincère pour la défense de la vie, pour la défense de la terre et pour la défense des cultures.

Probablement, les peuples autochtones amazoniens n’ont jamais été aussi menacés sur leurs territoires qu’ils le sont présentement. L’Amazonie est une terre disputée sur plusieurs fronts: d’une part, le néo-extractivisme et la forte pression des grands intérêts économiques qui convoitent le pétrole, le gaz, le bois, l’or, les monocultures agro-industrielles. D’autre part, la menace visant ses territoires vient de la perversion de certaines politiques qui promeuvent la ‘‘conservation’’ de la nature sans tenir compte de l’être humain et, concrètement, de vous, frères amazoniens qui y habitez. Nous connaissons des mouvements qui, au nom de la conservation de la forêt, accaparent de grandes superficies de terre et en font un moyen de négociation, créant des situations d’oppression des peuples autochtones pour lesquels, le territoire et les ressources naturelles qui s’y trouvent deviennent ainsi inaccessibles. Cette problématique asphyxie vos populations et provoque la migration des nouvelles générations face au manque d’alternatives locales. Nous devons rompre avec le paradigme historique qui considère l’Amazonie comme une réserve inépuisable des États sans prendre en compte ses populations.

Je crois qu’il est indispensable de faire des efforts pour créer des instances institutionnelles de respect, de reconnaissance et de dialogue avec les peuples natifs, en assumant et en sauvegardant la culture, la langue, les traditions, les droits et la spiritualité qui leur sont propres. Un dialogue interculturel dans lequel ils soient «les principaux interlocuteurs, surtout lorsqu’on développe les grands projets qui affectent leurs espaces» (Lett. enc. Laudato si’, n. 146). La reconnaissance et le dialogue seront la meilleure voie pour transformer les relations historiques marquées par l’exclusion et la discrimination.

En contrepartie, il est juste de reconnaître qu’il existe des initiatives porteuses d’espérance qui surgissent de vos bases et organisations et permettent que les peuples autochtones eux-mêmes ainsi que les communautés soient les gardiens des forêts, et que les ressources produites par la sauvegarde de ces forêts reviennent comme bénéfice à leurs familles, pour l’amélioration de leurs conditions de vie, pour la santé et l’éducation de leurs communautés. Ce ‘‘bien-faire’’ se trouve en syntonie avec les pratiques du ‘‘bien-vivre’’ que nous découvrons dans la sagesse de nos peuples. Et permettez-moi de vous dire que vraiment, pour certains, vous êtes considérés comme un obstacle ou une ‘‘gêne’’ ; en vérité, par vos vies, vous constituez un cri pour qu’on prenne conscience du mode de vie qui ne parvient pas à limiter ses propres coûts. Vous êtes la mémoire vivante de la mission que Dieu nous a donnée à nous tous: sauvegarder la Maison commune.

La défense de la terre n’a d’autre finalité que la défense de la vie. Nous savons la souffrance que certains d’entre vous endurent à cause des déversements d’hydrocarbures qui menacent sérieusement la vie de vos familles et contaminent votre milieu naturel.

Parallèlement, il existe une autre atteinte à la vie qui est causée par cette contamination environnementale due à l’exploitation minière illégale. Je me réfère à la traite des personnes : la main-d’œuvre esclave ou l’abus sexuel. La violence à l’encontre des adolescents et des femmes est un cri qui parvient au ciel. «La situation de ceux qui font l’objet de diverses formes de traite des personnes m’a toujours attristé. Je voudrais que nous écoutions le cri de Dieu qui nous demande à tous : « Où est ton frère ? » (Gn 4, 9). Où est ton frère esclave ? […] Ne faisons pas semblant de rien. Il y a de nombreuses complicités. La question est pour tout le monde ! » (Exhort. ap. Evangelii Gaudium, n. 211).

Comment ne pas se souvenir de saint Toribio lorsqu’il dénonçait, très peiné, au 3ème Concile de Lima « que non seulement par le passé on a causé tant de tort à ces pauvres et usé à leur encontre de la force avec tant d’excès, mais qu’aujourd’hui encore beaucoup cherchent à faire de même… » (Ses. III, c. 3). Malheureusement, après cinq siècles ces paroles continuent d’être actuelles. Les paroles prophétiques de ces hommes de foi – comme Héctor et Yésica nous l’ont rappelé –, sont le cri de ces personnes souvent étouffées ou auxquelles on ôte la parole. Cette prophétie doit demeurer dans notre Église, qui ne se lassera jamais de crier pour les marginalisés et pour ceux qui souffrent.

De cette préoccupation naît l’option primordiale pour la vie des plus démunis. Je pense aux peuples désignés comme les ‘‘Peuples Indigènes dans l’Isolement Volontaire’’ (PIIV). Nous savons qu’ils sont les plus vulnérables parmi les vulnérables. Les retards du passé les ont obligés à s’isoler, y compris de leurs propres ethnies; ils se sont engagés dans une histoire de captivité dans des régions les plus inaccessibles de la forêt pour pouvoir vivre libres. Continuez à défendre ces frères les plus vulnérables. Leur présence nous rappelle que nous ne pouvons pas disposer des biens communs selon l’avidité de la consommation. Il faut des limites qui nous aident à nous prémunir contre toute volonté de destruction massive de l’habitat qui nous conditionne.

La reconnaissance de ces peuples – qui ne peuvent jamais être considérés comme une minorité, mais comme d’authentiques interlocuteurs – et de tous les peuples autochtones nous rappelle que nous ne sommes pas les propriétaires absolus de la création. Il urge de prendre en compte la contribution essentielle qu’ils apportent à la société tout entière, de ne pas faire de leurs cultures l’idéal d’un état naturel ni non plus une espèce de musée d’un genre de vie d’antan. Leur cosmovision, leur sagesse ont beaucoup à nous enseigner, à nous qui n’appartenons pas à leur culture. Tous les efforts que nous déploierons pour améliorer la vie des peuples amazoniens seront toujours insuffisants[1].

La culture de nos peuples est signe de vie. L’Amazonie, outre qu’elle constitue une réserve de biodiversité, est également une réserve culturelle que nous devons sauvegarder face aux nouveaux colonialismes. La famille est et a toujours été l’institution sociale qui a contribué le plus à maintenir vivantes nos cultures. Aux moments de crise par le passé, face aux différents impérialismes, la famille des peuples autochtones a été le meilleur rempart de la vie. Un effort spécial nous est demandé pour ne pas nous laisser attraper par les colonialismes idéologiques sous le couvert de progrès qui imprègnent peu à peu en dissipant les identités culturelles et en établissant une pensée uniforme, unique… et fragile. Écoutez les personnes âgées, s’il vous plaît. Elles ont une sagesse qui vous met en contact avec ce qui est transcendant et vous fait découvrir l’essentiel de la vie. N’oublions pas que «la disparition d’une culture peut être aussi grave ou plus grave que la disparition d’une espèce animale ou végétale» (Lett. enc. Laudato si’, n. 145). Et la seule manière pour les cultures de ne pas se perdre, c’est d’être dynamiques, toujours en mouvement. Ce que Yésica et Héctor nous ont dit est si important : ‘‘Nous voulons que nos enfants étudient, mais nous  ne voulons pas que l’école efface nos traditions, nos langues ; nous ne voulons pas oublier la sagesse héritée de nos ancêtres’’!

L’éducation nous aide à construire des ponts et à créer une culture de rencontre. L’école et l’éducation des peuples autochtones doivent être une priorité et un devoir pour l’État ; devoir d’intégration et inculturé qui assume, respecte et prend en compte comme un bien de la nation tout entière la sagesse héritée de vos ancêtres, nous faisait remarquer María Luzmila.

Je demande à mes frères évêques, comme on le fait déjà y compris dans les régions les plus reculées de la forêt, de continuer à promouvoir des espaces d’éducation interculturelle et bilingue dans les écoles et dans les instituts pédagogiques ainsi que dans les universités (cf. 5ème Conférence générale de l’Épiscopat Latino-américain et des Caraïbes, Document d’Aparecida, 29 juin 2007, n. 530). Je salue les initiatives que l’Église amazonienne péruvienne conduit pour la promotion des peuples autochtones: écoles, résidences d’étudiants, centres de recherche et de promotion tels que le Centre Culturel José Pío Aza, le CAAAP et le CETA, des espaces universitaires interculturels novateurs et importants tels que NOPOKI, destinés expressément à la formation des jeunes issus des différentes ethnies de notre Amazonie.

Je salue également tous ces jeunes des peuples autochtones qui s’emploient à élaborer, de votre propre point de vue, une nouvelle anthropologie et œuvrent pour la relecture de l’histoire de vos peuples à partir de votre perspective. Je salue ceux qui, à travers la peinture, la littérature, l’artisanat, la musique, montrent au monde votre cosmovision et votre richesse naturelle. Beaucoup ont écrit et parlé de vous. Il est bon qu’à présent vous vous définissiez vous-mêmes et nous montriez votre identité. Nous avons besoin de vous écouter.

Que de missionnaires, hommes et femmes, se sont dépensés pour vos peuples et ont défendu vos cultures ! Ils l’ont fait, en s’inspirant de l’Évangile. Le Christ s’est incarné aussi dans une culture, la culture juive, et à partir d’elle, il s’est offert à nous comme nouveauté pour tous les peuples, de façon que chacun, à partir de son identité, se retrouve personnellement en lui. Ne succombez pas aux essais, perceptibles, visant à déraciner la foi catholique de vos peuples (cf. ibid., n. 531). Chaque culture et chaque cosmovision qui reçoivent l’Évangile enrichissent l’Eglise par la perception d’une nouvelle facette du visage du Christ. L’Église n’est pas étrangère à votre problématique et à vos vies, elle ne veut pas être étrangère à votre mode de vie et à votre organisation. Pour nous, il est nécessaire que les peuples autochtones modèlent culturellement les Églises locales amazoniennes. J’étais très heureux que certains extraits de Laudato Si aient été lus dans vos langues… Aidez vos évêques, vos missionnaires, afin qu’ils se fassent l’un d’entre vous, et ainsi en dialoguant ensemble, vous pourrez façonner une Église avec un visage amazonien et une Église avec un visage indigène. C’est dans cet esprit que j’ai convoqué un Synode pour l’Amazonie pour l’année 2019. Et la première réunion pré-synodale sera ici, cet après-midi.

Je fais confiance à la capacité d’adaptation des peuples et à leur capacité de réaction face aux situations difficiles à affronter. Cela, ils l’ont démontré lors des différentes crises dans l’histoire, par leurs apports, par leur vision spécifique des relations humaines, par leur environnement et par le témoignage de la foi.

Je prie pour vous, pour votre pays béni par Dieu, et je vous demande, s’il vous plaît, de ne pas oublier de prier pour moi.

Merci beaucoup!
Tinkunakama (Quechua: Au revoir!).

Discours du pape François à la population de Puerto Maldonado

Le vendredi 19 janvier, le pape François s’est adressé à la population de Puerto Maldonado, dans l’Amazonie péruvienne. Voici le texte complet de son allocution:

Chers frères et sœurs,

Je vois que vous êtes venus non seulement des endroits reculés de cette Amazonie péruvienne, mais aussi des Andes et d’autres pays voisins. Quelle belle image de l’Église qui ne connaît pas de frontières et dans laquelle tous les peuples peuvent trouver place ! Comme nous avons besoin de ces moments où nous pouvons nous retrouver et, au-delà de la provenance, nous encourager à créer une culture de rencontre qui nous renouvelle dans l’espérance.

Merci à Monseigneur David, pour ses paroles de bienvenue. Merci à Arturo et à Margarita de partager avec nous tous leurs expériences. Ils nous disaient: ‘‘Vous nous visitez sur cette terre, si oubliée, blessée et marginalisée… mais nous sommes la terre de personne’’. Merci de le dire: nous ne sommes la terre de personne. Et c’est quelque chose qu’il faut dire avec force: vous n’êtes la terre de personne. Cette terre a des noms, elle a des visages: elle vous a, vous.

Cette région est désignée par ce très beau nom: Mère de Dieu. Je ne peux m’empêcher de me référer à Marie, jeune fille qui vivait dans un village éloigné, perdu, considéré également par beaucoup comme une ‘‘terre qui n’appartenait à personne’’. C’est là qu’elle a reçu la salutation la plus grande dont une personne puisse faire l’expérience: être Mère de Dieu; il y a des joies que seuls les tout-petits peuvent sentir (« Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange, ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits » (Mt 11, 25).

Vous avez en Marie, non seulement un témoin à regarder, mais aussi une Mère et là où il y a une mère, il n’y a pas ce pas ce mal terrible de sentir que nous n’appartenons à personne, ce sentiment qui naît quand commence à disparaître la certitude que nous appartenons à une famille, à un peuple, à une terre, à notre Dieu. Chers frères, la première chose que je voudrais vous dire – et je voudrais le faire avec force -, c’est ceci : cette terre n’est pas orpheline, c’est la terre de la Mère ! Et s’il y a une mère, il y a des enfants, il y a une famille, il y a une communauté. Et là où il y a une mère, une famille et une communauté, les problèmes peuvent ne pas disparaître, mais il est certain qu’on trouve la force de les affronter d’une manière différente.

Il est regrettable de constater comment certains veulent éteindre cette certitude et transformer Mère de Dieu en une terre anonyme, sans enfants, une terre stérile. Une terre facile à vendre et à exploiter. Mais il nous faut répéter dans nos maisons, dans nos communautés, chacun au plus profond de son cœur : cette terre n’est pas orpheline ! Elle a une Mère! Cette bonne nouvelle se transmet de génération en génération grâce à l’effort de nombreuses personnes qui partagent ce cadeau de savoir que nous sommes enfants de Dieu; et cette bonne nouvelle nous aide à reconnaître l’autre comme un frère.

À maintes occasions, je me suis référé à la culture de rejet. Une culture qui ne se contente pas simplement d’exclure, mais qui progresse en faisant taire, en ignorant et en écartant tout ce qui sert pas ses intérêts ; il semblerait que le consumérisme asservissant de certains ne parvient pas à percevoir l’ampleur de la souffrance qui asphyxie d’autres. C’est une culture anonyme, sans liens, sans visages. Une culture sans mère qui ne veut que consommer. La terre est traitée dans cette logique. Les forêts, les fleuves et les ravins sont usés, utilisés jusqu’à la dernière ressource et ensuite abandonnés, inoccupés et inutiles. Les personnes sont aussi traitées dans cette logique : elles sont exploitées jusqu’à l’épuisement et ensuite abandonnées comme ‘‘inutiles’’.

En pensant à ces choses, permettez-moi de m’arrêter sur un thème douloureux. Nous avons coutume d’employer le terme ‘‘traite des personnes’’, mais en réalité nous devrions parler d’esclavage: esclavage du travail, esclavage sexuel, esclavage du profit. Il est regrettable de constater à quel point sur cette terre, qui est sous la protection de la Mère de Dieu, de nombreuses femmes sont dévalorisées, méprisées et exposées à d’innombrables violences. On ne peut pas ‘‘naturaliser’’ la violence à l’encontre des femmes, en entretenant une culture machiste qui ne prend pas en compte le rôle important de la femme dans nos communautés. Il ne nous est pas permis de regarder de l’autre côté et de permettre que tant de femmes, surtout adolescentes, soient ‘‘bafouées’’ dans leur dignité.

De nombreuses personnes ont émigré vers l’Amazonie en cherchant un toit, une terre et un travail. Elles y sont venues, en quête d’un avenir meilleur pour elles-mêmes et pour leurs familles. Elles ont abandonné leurs vies humbles, pauvres mais dignes. Beaucoup d’entre elles, avec la promesse que certains travaux mettraient fin à leurs situations précaires, se sont laissées attirer par l’éclat prometteur de l’exploitation de l’or. Mais l’or peut devenir un faux dieu qui exige des sacrifices humains.

Les faux dieux, les idoles de l’avarice, de l’argent, du pouvoir corrompent tout. Ils corrompent la personne et les institutions; ils détruisent les forêts également. Jésus disait qu’il y a des démons qui, pour être expulsés, exigent beaucoup de prière. En voilà un! Je vous encourage à continuer de vous organiser en mouvements et en communautés de tout genre pour aider à surmonter ces situations; et également pour que, dans une optique de foi, vous vous organisiez comme des communautés ecclésiales de vie autour de la personne de Jésus. Avec la prière sincère et la rencontre avec le Christ fondée sur l’espérance, nous pourrons parvenir à la conversion qui nous fasse découvrir la vraie vie. Jésus nous a promis la vraie vie, la vie authentique, éternelle. Pas une vie fictive, comme les fausses promesses éblouissantes qui, promettant la vie, nous conduisent à la mort.

Le salut n’est pas générique, ni abstrait. Notre Père regarde les personnes concrètes, avec leurs visages et leurs histoires. Toutes les communautés chrétiennes doivent être le reflet de ce regard, de cette présence qui crée des liens, qui crée une famille et une communauté. Des communautés, où chacun se sent partie prenante, se sent appelé par son nom et encouragé à être artisan d’une vie pour les autres, sont une manière de rendre visible le Royaume des cieux.

Je fonde mon espoir sur vous, sur le cœur de tant de personnes qui désirent une vie bénie. Elles sont venues la chercher ici, auprès de l’un des déploiements de vie les plus exubérants de la planète. Aimez cette terre, en la sentant vôtre. Flairez-la, écoutez-la, émerveillez-vous-en! Tombez amoureux de cette terre Mère de Dieu, engagez-vous et sauvegardez-là! Ne l’utilisez pas comme un simple objet jetable, mais comme un vrai trésor dont il faut jouir, à faire prospérer et à transmettre à vos enfants.

Nous nous recommandons à Marie, Mère de Dieu et notre Mère; nous nous mettons sous sa protection. Et s’il vous plaît, ne cessez pas de prier pour moi.

Je vous salue, Marie…

Pape François en Colombie: Rencontre à l’Hogar San José

Dans l’après du samedi 9 septembre, le pape François s’est rendu à l’orphelinat Hogar San José, fondé par un prêtre missionnaire en 1910. Aujourd’hui, plus de 1 100 jeunes y résident. Ci-dessous, veuillez trouver le texte complet de son allocution:

 

Chers frères et sœurs, Chers enfants,

Je suis heureux d’être avec vous dans ce ‘‘Foyer Saint Joseph’’. Merci pour l’accueil que vous m’avez réservé. Je remercie pour les paroles du Directeur, Monseigneur Armando Santamaría. Je te remercie, Claudia Yesenia, pour ton témoignage courageux. En écoutant toutes les difficultés que tu as traversées, me venait à la mémoire du cœur la souffrance injuste de si nombreux enfants dans le monde entier, qui ont été et continuent d’être des victimes innocentes de la méchanceté de certains.

L’Enfant Jésus a été lui aussi victime de la haine et de la persécution ; lui aussi a dû fuir avec sa famille, quitter son pays et sa maison, pour échapper à la mort. Voir les enfants souffrir fait mal à l’âme, car les enfants sont les privilégiés de Jésus. Nous ne pouvons pas accepter qu’on les maltraite, qu’on les prive du droit de vivre leur enfance dans la sérénité et la joie, qu’on leur nie un avenir d’espérance.

Mais Jésus n’abandonne personne dans la souffrance, encore moins vous, enfants, qui êtes ses préférés. Claudia Yesenia, à côté de tant d’horreur que tu as connue, Dieu t’a offert une tante qui a pris soin de toi, un hôpital qui t’a assistée et finalement une communauté qui t’a accueillie. Ce ‘‘Foyer’’ est une preuve de l’amour que Jésus a pour vous et de son désir d’être très proche de vous. Il le fait à travers l’amour prévenant de toutes les personnes bonnes qui vous accompagnent, qui vous aiment et qui vous éduquent. Je pense aux responsables de cette maison, aux sœurs, au personnel et à tant d’autres personnes qui font déjà partie de votre famille. Car c’est cela qui fait que ce lieu est un ‘‘Foyer’’ : la chaleur d’une famille où nous nous sentons aimés, protégés, acceptés, entourés de soin et accompagnés.

Et j’apprécie beaucoup le fait que ce foyer porte le nom de ‘‘saint Joseph’’, et les autres, de ‘‘Jésus travailleur’’ ou ‘‘Belém’’. Cela veut dire que vous êtes en de bonnes mains. Rappelez-vous ce qu’a écrit saint Matthieu dans son Évangile, lorsqu’il nous raconte qu’Hérode, dans sa folie, avait décidé d’assassiner Jésus né récemment ? Comment Dieu a parlé en songe à saint Joseph, par l’intermédiaire d’un ange, et a confié à ses soins et à sa protection ses trésors les plus précieux : Jésus et Marie ? Matthieu nous dit que, à peine l’ange lui a-t-il parlé que Joseph a obéi immédiatement et a fait ce que Dieu lui avait ordonné : « Joseph se leva ; dans la nuit, il prit l’enfant et sa mère, et se retira en Égypte » (Mt 2, 14). Je suis sûr que, tout comme Joseph a protégé et défendu des dangers la Sainte Famille, de même il vous défend, vous entoure de soin et vous accompagne. Et avec lui, Jésus et Marie aussi, car saint Joseph ne peut pas rester sans Jésus et sans Marie.

À vous, frères et sœurs, religieux et laïcs qui, dans ce foyer et dans les autres, accueillez et entourez de soin avec amour ces enfants qui dès le bas-âge ont fait l’expérience de la souffrance et de la douleur, je voudrais vous rappeler deux réalités qui ne doivent pas manquer, car elles font partie de l’identité chrétienne : l’amour qui sait voir Jésus présent dans les plus petits et les plus fragiles, et le devoir sacré de conduire les enfants à Jésus. Dans cette tâche, avec vos joies et vos peines, je vous confie aussi à la protection de saint Joseph. Apprenez de lui, que son exemple vous inspire et vous aide dans la garde amoureuse de ces petits, qui sont l’avenir de la société colombienne, du monde et de l’Église, afin que, comme Jésus lui-même, ils puissent grandir et se fortifier en sagesse et en grâce, devant Dieu et devant les autres (cf. Lc 2, 52). Que Jésus et Marie, avec saint Joseph, vous accompagnent et vous protègent, vous remplissent de leur tendresse, de leur joie et de leur force.

Je m’engage à prier pour vous, pour que dans cet environnement d’amour familial, vous grandissiez en amour, en paix et bonheur, et qu’ainsi vous puissiez être guéris progressivement des blessures du corps et du cœur. Dieu ne vous abandonne pas, il vous protège et vous assiste. Et le Pape vous porte dans son cœur ; ne vous lassez pas de prier pour moi.

Discours du Pape François au clergé égyptien

Après la Messe, le pape François a rencontré le clergé, religieux et religieuses et les séminaristes d’Égypte au séminaire Saint-Léon le Grand au Caire. Voici le discours préparé du Pape dans son intégralité:

Al Salamò Alaikum! / La paix soit avec vous!

”Voici le jour qu’a fait le Seigneur, en lui, réjouissons-nous! Le Christ a vaincu la mort pour toujours, en lui, réjouissons-nous!”

Je suis heureux d’être parmi vous en ce lieu où sont formés les prêtres et qui représente le cœur de l’Eglise Catholique en Egypte. Je suis heureux de saluer en vous, prêtres, personnes consacrées du petit troupeau catholique en Egypte, le “levain” que Dieu prépare pour cette terre bénie, afin que, avec nos frères orthodoxes, son Royaume y grandisse (cf. Mt 13,11).

Je veux d’abord vous remercier pour votre témoignage et pour tout le bien que vous faites chaque jour, œuvrant au milieu de tant de défis et, souvent, peu de consolations. Je veux aussi vous encourager ! N’ayez pas peur du poids du quotidien, du poids des situations difficiles que certains d’entre vous doivent traverser. Nous vénérons la Sainte Croix, instrument et signe de notre salut. Qui échappe à la Croix échappe à la Résurrection!

«Sois sans crainte petit troupeau : votre Père a trouvé bon de vous donner le Royaume » (Lc 12,32).

Il s’agit donc de croire, de témoigner de la vérité, de semer et de cultiver sans attendre la récolte. En réalité, nous recueillons les fruits d’une foule d’autres personnes, consacrées ou non, qui ont généreusement travaillé dans la vigne du Seigneur: votre histoire en est pleine!

Et au milieu de tant de raisons de se décourager, et parmi tant de prophètes de destruction et de condamnation, au milieu de tant de voix négatives et désespérées, soyez une force positive, soyez la lumière et le sel de cette société; soyez la locomotive qui tire le train en avant, droit vers le but; soyez des semeurs d’espérance, des bâtisseurs de ponts et des artisans de dialogue et de concorde.

Cela est possible si le consacré ne cède pas aux tentations qu’il rencontre chaque jour sur sa route. Je voudrais en relever quelques-unes, parmi les plus significatives.

  1. La tentation de se laisser entraîner au lieu de guider. Le Bon Pasteur a le devoir de guider le troupeau (cf. Jn 10,3-4), de le conduire jusqu’à l’herbe fraîche et à la source d’eau (cf. Ps 22). Il ne peut se laisser entraîner par la déception et par le pessimisme : “Qu’est-ce que je peux faire ?” Il est toujours plein d’initiatives et de créativité, comme une source qui jaillit même quand elle est asséchée ; il a toujours la caresse de consolation même quand son cœur est accablé ; il est un père quand les enfants le traitent avec gratitude mais surtout quand ils ne lui sont pas reconnaissants (cf. Lc 15,11-32). Notre fidélité au Seigneur ne doit jamais dépendre de la gratitude humaine : « Ton Père qui voit dans le secret te le rendra » (Mt 6,4.6.18).
  2. La tentation de se plaindre continuellement. Il est facile d’accuser toujours les autres pour les manquements des supérieurs, pour les conditions ecclésiales ou sociales, pour les faibles possibilités… Mais le consacré est celui qui, par l’onction de l’Esprit, transforme tout obstacle en opportunité et non pas toute difficulté en excuse ! Celui qui se plaint toujours est, en fait, quelqu’un qui ne veut pas travailler. C’est pour cela que le Seigneur, s’adressant aux Pasteurs, dit : « Redressez les mains inertes et les genoux qui fléchissent » (He 12,12 ; cf. Is 35,3).
  3. La tentation du bavardage et de la jalousie. Le danger est sérieux quand le consacré, au lieu d’aider les petits à grandir et de se réjouir du succès de ses frères et de ses sœurs, se laisse dominer par la jalousie et devient quelqu’un qui blesse les autres par son bavardage. Quand, au lieu de de s’efforcer de grandir, il commence par détruire ceux qui sont en train de grandir; au lieu de suivre les bons exemples, il les juge et diminue leur valeur. La jalousie est un cancer qui ruine n’importe quel corps en peu de temps: «Si un royaume est divisé contre lui-même, ce royaume ne peut pas tenir. Si les gens d’une même maison se divisent entre eux, ces gens ne pourront pas tenir» (Mc 3, 24-25). En effet, «c’est par la jalousie du diable que la mort est entrée dans le monde» (Sg 2,24). Et le bavardage en est le moyen et l’arme.
  4. La tentation de se comparer aux autres. La richesse est dans la diversité et dans l’unicité de chacun de nous. Nous comparer à ceux qui sont meilleurs nous porte souvent à tomber dans la rancœur; nous comparer à ceux qui sont pires nous porte souvent à tomber dans l’orgueil et dans la paresse. Celui qui tend à se comparer toujours aux autres finit par se paralyser. Apprenons des saints Pierre et Paul à vivre la diversité des caractères, des charismes et des opinions dans l’écoute et dans la docilité à l’Esprit Saint.
  5. La tentation du “pharaonisme”, c’est-à-dire de durcir le cœur et de le fermer au Seigneur et aux frères. C’est la tentation de se sentir au-dessus des autres et donc de les soumettre à soi par vaine gloire; d’avoir la présomption de se faire servir au lieu de servir. C’est une tentation commune, depuis le début, parmi les disciples, qui – dit l’Evangile- « en chemin, avaient discuté entre eux pour savoir qui était le plus grand» (Mc 9,34). L’antidote de ce venin est : « Si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit le dernier de tous et le serviteur de tous » (Mc 9,35).
  6. La tentation de l’individualisme. Comme dit le dicton égyptien bien connu: “Après moi le déluge”. C’est la tentation des égoïstes qui, chemin faisant, perdent le but et, au lieu de penser aux autres, pensent à eux-mêmes, n’en éprouvent aucune honte, au contraire, s’en justifient. L’Eglise est la communauté des fidèles, le Corps du Christ, où le salut d’un membre est lié à la sainteté de tous (cf. 1Co 12,12-27 ; Lumen gentium, 7). L’individualiste, au contraire, est motif de scandale et de conflit.
  7. La tentation de marcher sans boussole et sans but. Le consacré perd son identité et commence à être“ni chair ni poisson”. Il vit le cœur partagé entre Dieu et la mondanité. Il oublie son premier amour (cf. Ap 2,4). En réalité, sans avoir une identité claire et solide, le consacré marche sans orientation et, au lieu de guider les autres, il les disperse. Votre identité d’enfants de l’Eglise est celle d’être coptes – c’est-à-dire enracinés dans vos nobles et antiques racines – et d’être catholiques – c’est-à-dire partie de l’Eglise une et universelle : comme un arbre qui est d’autant plus haut dans le ciel qu’il est enraciné dans la terre !

Chers consacrés, il n’est pas facile de résister à ces tentations mais c’est possible si nous sommes greffés sur Jésus: «Demeurez en moi comme moi en vous. De même que le sarment ne peut pas porter de fruit par lui-même s’il ne demeure pas sur la vigne, de même vous non plus, si vous ne demeurez pas en moi» (Jn 15,4). Plus nous sommes enracinés dans le Christ, plus nous sommes vivants et féconds! C’est ainsi seulement que le consacré peut conserver l’étonnement, la passion de la première rencontre, l’attraction et la gratitude dans sa vie avec Dieu et dans sa mission. La qualité de notre consécration dépend de la qualité de notre vie spirituelle.

L’Egypte a contribué à enrichir l’Eglise du trésor inestimable de la vie monastique. Je vous exhorte, par conséquent, à puiser à l’exemple de Saint Paul l’ermite, de Saint Antoine, des Saints Pères du désert, des nombreux moines qui, par leur vie et leur exemple, ont ouvert les portes du ciel à tant de frères et de sœurs ; et ainsi, vous aussi pouvez être lumière et sel, c’est-à-dire cause de salut pour vous-mêmes et pour tous les autres, croyants ou non, et spécialement pour les derniers, ceux qui sont dans le besoin, les abandonnés et les marginalisés.

Que la Sainte Famille vous protège et vous bénisse tous, votre pays et tous ses habitants. Du plus profond de mon cœur je souhaite à chacun de vous tout le bien possible, et à travers vous je salue les fidèles que Dieu a confiés à vos soins. Que le Seigneur vous accorde les fruits de son Saint Esprit : « amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, fidélité, douceur et maîtrise de soi » (Ga 5,22).

Vous serez toujours présents dans mon cœur et dans ma prière. Courage et en avant avec l’Esprit Saint! ”Voici le jour qu’a fait le Seigneur, en lui, réjouissons-nous”. Et s’il vous plaît, ne vous découragez pas de prier pour moi !

“Une citoyenneté franciscaine” Réflexion sur quatre ans de pontificat

Nous savons tous à quel point la citoyenneté, l’engagement social et le souci du Bien commun sont importants et nécessaires pour notre société. La citoyenneté est au cœur des actualités depuis quelques années déjà, et spécialement durant les derniers mois. Nous entendons souvent parler des questions liées à la citoyenneté comme les frontières, les murs, nos passeports, etc. Nous voyons des personnes fuir des régimes oppressifs et d’autres touchées par la pauvreté au Moyen-Orient, en Afrique et ailleurs fuir dans des embarcations de fortune pour se retrouver souvent au milieu de drames horribles causant de nombreuses victimes en Méditerrannée. Les fermetures de frontières et des histoires de déportation remplissent les chaînes de nouvelles. Les leaders du monde enclenchent la sonnette d’alarme en votant des législations favorisant l’extradition des non-citoyens ou en empêchant tout simplement leur entrée dans leur pays. Des chefs d’État construisent des murs au lieu d’ériger des ponts. La crise mondiale des réfugiés  qui nous affecte tous est une histoire troublante d’un désir de citoyenneté, de justice et de rêve de liberté. En ce moment même, la citoyenneté est au premier plan dans l’esprit de nombreuses personnes à travers le monde. Le cri du pape François selon lequel « nous sommes tombés dans une globalisation de l’indifférence » a résonné en 2013 dans la baie de Lampedusa ainsi qu’à de nombreux autres lieux de par le monde.

Quels sont les devoirs et les obligations d’une bonne citoyenneté ? Qu’est-ce que ce Pape jésuite a enseigné au monde à propos de la citoyenneté durant ces quatre années de pontificat ? D’abord, il nous rappelle qu’en ce monde, nous n’avons pas de cité qui perdure. Nous serons toujours des pèlerins, des étrangers sur le chemin de la Nouvelle Jérusalem. Nous aurons toujours ce sentiment d’inconfort en nous à mesure que nous constatons que nous ne correspondons pas à de nombreuses « voies de ce monde ». Le pape François nous enseigne également que la citoyenneté du ciel ne nous enlève pas nos responsabilités, nos devoirs et nos obligations inhérentes à notre séjour sur terre. N’est-ce pas ce que le président des États-Unis John F. Kennedy avait en tête lorsqu’il affirmait dans son discours inaugural « Avec une bonne conscience notre seule récompense sûre, avec l’histoire qui est juge final de nos actions, avançons [] en demandant Sa bénédiction, Son aide tout en sachant qu’ici sur terre, le travail de Dieu doit être vraiment le nôtre » ?

Durant les quatre dernières années, le pape François nous a donné trois bons manuels qui nous aiderons à vivre comme bons citoyens sur la terre alors même que nous nous préparons à nous rendre à notre maison du ciel. Nous en connaissons les titres : Evangelii Gaudium, Laudato Si, Amoris Laetitia. Evangelii Gaudium est le livre de lecture du « comment vivre dans notre monde ? » en nous offrant le cadre de notre relation avec Dieu et avec les autres tout en nous enseignant quelles doivent être nos priorités. Laudato Sì est la maison que Dieu nous a donné : la terre, ses ressources et ses richesses. Nous sommes responsables de cette maison. Amoris Laetitia nous offre un manuel important sur comment vivre nos vies à l’intérieur de cette maison dans nos relations avec les autres.

Jusqu’à quel point avons-nous pris au sérieux la question cruciale du pape François dans son encyclique sur le soin à donner à notre maison commune : « Quel genre de monde voulons-nous laisser à ceux qui nous succèderons, aux enfants qui grandissent ? » (No 160). Cette question de l’environnement ne peut être considérée seule et isolément. Elle ne peut être abordée de façon fragmentaire. Cette question nous mène à nous poser la question du sens de notre existence et des valeurs fondamentales de notre vie sociale : « Quelle est la raison d’être de notre vie en ce monde ? Quel est le but de notre travail et de nos efforts ? Qu’est-ce que le monde attend de nous? »  Si nous n’examinons pas continuellement nos consciences avec ces questions, nous ne serons pas de bons citoyens.

François nous rappelle constamment que nous ne pouvons pas vivre dans nos propres cocons, nous retirant dans l’isolement de nos projets personnels en ignorant ce qui se passe autour de nous. Ce pape argentin a souvent insisté sur le fait que, plus que jamais, nous avons besoin « d’une Église qui est de nouveau capable de restaurer la citoyenneté de tant de ses enfants qui marchent comme en exode. La citoyenneté chrétienne est avant tout une conséquence de la miséricorde de Dieu. Le Pape veut que l’Église soit un instrument de réconciliation et d’accueil, une Église capable de réchauffer les cœurs, une Église qui n’est pas centrée sur elle-même mais toujours à la recherche de ceux qui sont dans les périphéries et ceux qui sont perdus, une Église capable d’amener les personnes à la maison ».

Comment oublier le discours émouvant du pape François, premier Pontife en provenance de l’Amérique latine, au Congrès américain le 24 septembre 2015. Ce fut un moment électrisant et une leçon fascinante sur ce qu’est une citoyenneté authentique.  En exaltant les différentes vertus et qualités du peuple américain, François a voulu incarné son discours en présentant quatre exemples tirés de l’histoire américaine : Abraham Lincoln, Martin Luther King, Dorothy Day et Thomas Merton. Selon François, Lincoln était « le gardien de la liberté, qui a travaillé sans relâche de sorte que ‘‘cette nation, sous Dieu, [puisse] avoir une nouvelle naissance de liberté’’. Bâtir un avenir de liberté demande l’amour du bien commun et la coopération dans un esprit de subsidiarité et de solidarité.

De son côté, Dr. Martin Luther King représente ce « besoin de vivre unis, en vue de bâtir comme un tout le plus grand bien commun : celui de la communauté qui sacrifie ses intérêts particuliers pour partager, dans la justice et dans la paix, ses biens, ses intérêts, sa vie sociale.

À la surprise de plusieurs, le Pape a ensuite fait référence à Dorothy Day, fondatrice du Mouvement des travailleurs catholiques. De cette grande dame il a dit : « Son activisme social, sa passion pour la justice et pour la cause des opprimés étaient inspirés par l’Évangile, par sa foi et par l’exemple des saints ».

Pour compléter ce quattuor de héros, le pape François a offert aux puissants politiciens réunis ce matin-là au Capitole un portrait de Thomas Merton comme étant celui qui « demeure la source d’une inspiration spirituelle et un guide pour beaucoup […] Merton était avant tout un homme de prière, un penseur qui a défié les certitudes de son temps et ouvert de nouveaux horizons pour les âmes et pour l’Église. Il était aussi un homme de dialogue, un promoteur de paix entre les peuples et les religions ».

« Trois fils et une fille de ce pays, quatre personnes et quatre rêves : Lincoln, la liberté ; Martin Luther King, la liberté dans la pluralité et la non-exclusion ; Dorothée Day, la justice sociale et les droits des personnes ; et Thomas Merton, la capacité de dialoguer et l’ouverture à Dieu. Quatre représentants du peuple américain. »

Le pape François a conclu ce discours enlevant par ces mots : « Une nation peut être considérée comme grande quand elle défend la liberté comme Lincoln l’a fait, quand elle promeut une culture qui permet aux personnes de ‘‘rêver’’ de droits pléniers pour tous ses frères et sœurs, comme Martin Luther King a cherché à le faire ; quand elle consent des efforts pour la justice et la cause des opprimés, comme Dorothée Day l’a fait par son travail inlassable, fruit d’une foi devenue dialogue et semence de paix dans le style contemplatif de Thomas Merton. »

Pour François, ce discours fut l’équivalent du « I have a dream » du Dr. Martin Luther King. Un message aux chefs d’une nation puissante du monde divisée par des tensions politiques et idéologiques. Il est bon de se rappeler ces paroles prophétiques qui doivent encore résonner à travers l’Amérique et le monde en ce moment où nous faisons mémoire des quatre premières années de pontificat de François : « Nous sommes tous conscients de l’inquiétante situation sociale et politique du monde aujourd’hui, et nous en sommes préoccupés. Notre monde devient de plus en plus un lieu de violents conflits, de haine et d’atrocités brutales, perpétrées même au nom de Dieu et de la religion. […] Le monde contemporain, avec ses blessures ouvertes qui affectent tant de nos frères et sœurs, exige que nous affrontions toute forme de polarisation qui le diviserait en deux camps. Nous savons qu’en nous efforçant de nous libérer de l’ennemi extérieur, nous pouvons être tentés de nourrir l’ennemi intérieur. Imiter la haine et la violence des tyrans et des meurtriers est la meilleure façon de prendre leur place. C’est quelque chose qu’en tant que peuple vous rejetez. »

Prions afin que nous puissions prendre au sérieux l’enseignement du pape François sur la citoyenneté en imitant la vie des hommes et de la femme qu’il nous a laissés ce matin de septembre 2015. Ce fut un moment important des quatre années de son ministère pétrinien. Nous avons beaucoup à apprendre de la vie d’Abraham Lincoln, Martin Luther King, Dorothy Day, Thomas Merton mais également de Jorge Mario Bergoglio a.k.a Francis. Ils sont tous d’important modèles de citoyenneté authentique qui nous guident dans notre pèlerinage vers la Jérusalem céleste.

Le père Thomas Rosica c.s.b. est PDG de la Fondation catholique Sel et Lumière média au Canada. Il a notamment servi comme attaché de presse de langue anglaise de la Salle de Presse du Saint-Siège de 2013 à 2017.

 

Discours d’accueil du pape François lors de la rencontre avec les autorités, la société civile et le Corps diplomatique

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Vous trouverez ci-dessous le texte complet de l’allocution du pape François lors de la Rencontre avec les autorités civiles et le Corps diplomatique:

Monsieur le Président,
Distinguées Autorités,
Membres du Corps diplomatique,
Recteurs magnifiques,
Mesdames et Messieurs,

Je salue avec déférence Monsieur le Président et je le remercie pour l’accueil chaleureux et pour ses aimables paroles. Je suis heureux de saluer les membres distingués du Gouvernement et du Parlement, les Recteurs d’universités, les Autorités régionales et de la cité, de même que les membres du Corps diplomatique et les autres Autorités présentes. C’est la première fois que je visite l’Europe centre-orientale et je suis heureux de commencer par la Pologne, qui a eu parmi ses fils l’inoubliable saint Jean-Paul II, inventeur et promoteur des Journées mondiales de la Jeunesse. Il aimait parler de l’Europe qui respire avec ses deux poumons : le rêve d’un nouvel humanisme européen est animé par le souffle créateur et harmonieux de ces deux poumons et de la civilisation commune qui trouve dans le christianisme ses racines les plus solides. 

La mémoire caractérise le peuple polonais. Le sens vivant de l’histoire du Pape Jean-Paul II m’a toujours impressionné. Quand il parlait des peuples, il partait de leur histoire pour en faire ressortir les trésors d’humanité et de spiritualité. La conscience de l’identité, libre des complexes de supériorité, est indispensable pour organiser une communauté nationale sur la base de son patrimoine humain, social, politique, économique et religieux, pour inspirer la société et la culture, en les maintenant fidèles à la tradition et en même temps ouvertes au renouveau et à l’avenir. Dans cette perspective, vous avez célébré il y a peu de temps le 1050ème anniversaire du Baptême de la Pologne. Cela a certainement été un moment fort d’unité nationale, qui a confirmé comment la concorde, même dans la diversité des opinions, est la route sûre pour atteindre le bien commun du peuple polonais tout entier.

De même, la fructueuse coopération dans le cadre international et la considération réciproque murissent par la conscience et le respect de l’identité propre et de celle d’autrui. Le dialogue ne peut exister si chacun ne part pas de sa propre identité. Dans la vie quotidienne de chaque individu, comme de toute société, il y a toutefois deux types de mémoire : bonne et mauvaise, positive et négative. La mémoire bonne est celle que la Bible nous montre dans le Magnificat, le cantique de Marie, qui loue le Seigneur et son œuvre de salut. La mémoire négative est au contraire celle qui tient le regard de l’esprit et du cœur fixé avec obsession sur le mal, surtout sur celui commis par les autres. En considérant votre histoire récente, je rends grâce à Dieu car vous avez pu faire prévaloir la mémoire bonne : par exemple, en célébrant les 50 années du pardon réciproquement offert et reçu entre les épiscopats polonais et allemand, après la seconde guerre mondiale. L’initiative, qui a impliqué initialement les communautés ecclésiales, a déclenché aussi un processus social, politique, culturel et religieux irréversible, changeant l’histoire des relations entre les deux peuples. À ce sujet, rappelons aussi la Déclaration conjointe entre l’Église catholique de Pologne et l’Église orthodoxe de Moscou : un acte qui a engagé un processus de rapprochement et de fraternité non seulement entre les deux Églises, mais aussi entre les deux peuples. 

Ainsi, la noble nation polonaise montre comment on peut faire grandir la mémoire bonne et laisser tomber la mauvaise. Pour cela il faut une espérance solide et une confiance en Celui qui conduit le destin des peuples, ouvre les portes fermées, transforme les difficultés en opportunité et crée de nouveaux scenarios là où cela semblait impossible. Les vicissitudes historiques de la Pologne en témoignent vraiment : après les tempêtes et les obscurités, votre peuple, rétabli dans sa dignité a pu chanter, comme les Hébreux de retour de Babylone : « Nous étions comme en rêve. […] notre bouche était pleine de rires, nous poussions des cris de joie » (Ps 126, 1-2). La conscience du chemin accompli et la joie pour les objectifs atteints donnent force et sérénité pour affronter les défis du moment, qui demandent le courage de la vérité et un engagement éthique constant, afin que les processus décisionnels et opératifs comme aussi les relations humaines soient toujours plus respectueux de la dignité de la personne. Chaque activité y est associée : aussi l’économie, la relation avec l’environnement et la manière mêmeCapture d’écran 2016-07-27 à 11.39.42 de gérer le complexe phénomène migratoire.

Ce dernier demande un supplément de sagesse et de miséricorde, pour dépasser les peurs et réaliser le plus grand bien. Il faut discerner les causes de l’émigration de la Pologne, en facilitant le retour de tous ceux qui le veulent. En même temps, il faut la disponibilité pour accueillir tous ceux qui fuient la guerre et la faim ; la solidarité envers ceux qui sont privés de leurs droits fondamentaux, parmi lesquels celui de professer en liberté et sécurité leur propre foi. En même temps, cela demande des collaborations et des synergies au niveau international dans le but de trouver des solutions aux conflits et aux guerres, qui contraignent tant de personnes à laisser leur maison et leur patrie. Il s’agit aussi de faire le possible pour alléger leurs souffrances, sans se lasser d’agir avec intelligence et continuité pour la justice et la paix, en témoignant dans les faits des valeurs humaines et chrétiennes. 

À la lumière de son histoire millénaire, j’invite la Nation polonaise à regarder avec espérance l’avenir et les problèmes qu’elle doit affronter. Une telle attitude favorise un climat de respect entre toutes les composantes de la société et une confrontation constructive entre les différentes positions ; en outre, elle crée les meilleures conditions pour une croissance civile, économique et même démographique, alimentant la confiance d’offrir une vie bonne à ses propres enfants. En effet, ils ne devront pas seulement affronter des problèmes mais ils jouiront des beautés de la création, du bien qu’ils sauront accomplir et diffuser, de l’espérance que nous saurons leur donner. Les mêmes politiques sociales en faveur de la famille, cellule première et fondamentale de la société, pour venir en aide aux plus faibles et aux plus pauvres et les soutenir dans l’accueil responsable de la vie, seront de cette façon encore plus efficaces. La vie doit toujours être accueillie et protégée – les deux choses ensemble : accueillie et protégée – de la conception à la mort naturelle, et tous nous sommes appelés à la respecter et à en prendre soin. D’autre part, il revient à l’État, à l’Église et à la société d’accompagner et d’aider concrètement quiconque se trouve en situation de graves difficultés, afin qu’un enfant ne soit jamais perçu comme un poids mais comme un don, et que les personnes les plus fragiles et pauvres ne soient pas abandonnées. 

Monsieur le Président,

La nation polonaise peut compter, comme cela a été tout au long de son long parcours historique, sur la collaboration de l’Église catholique, afin que, à la lumière des principes chrétiens qui l’inspirent et qui ont forgé l’histoire et l’identité de la Pologne, elle sache, dans les conditions historiques changeantes, poursuivre son chemin, fidèle à ses meilleures traditions et pleine de confiance et d’espérance, également dans les moments difficiles.

En renouvelant l’expression de ma gratitude, je vous souhaite ainsi qu’à chacune des personnes présentes un service du bien commun serein et fructueux.

Que la Vierge de Częstochowa bénisse et protège la Pologne !