« Catholiques sans étiquette » ou le dépassement des divisions

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Image: Courtoisie de CNS   

Le livre intitulé  Catholique sans étiquette  de Matt Malone s.j. paru le 28 août dernier est un ouvrage incontournable pour les catholiques désirant faire entendre leur voix dans les débats de notre temps. Dans ce qui pourrait être considéré comme la nouvelle constitution du magazine America (revue des Jésuites américains) le jeune éditeur en chef explique les raisons qui justifient sa décision de bannir les étiquettes « progressistes et conservateurs » du vocabulaire. Cette décision fut prise non seulement pour des motifs d’inculturation médiatique mais également, et plus profondément peut-être, par cohérence envers le mystère de la foi. Examinons-les de plus près.

Inculturation médiatique

Il est absolument évident que le phénomène de « virtualisation », propre à notre époque, n’est pas sur le point de ralentir. À l’heure même où il est sociologiquement possible de dresser des bilans sur l’effet de l’apparition de la télévision dans les foyers, nous assistons à la phase 2 de cette révolution virtuelle par l’envahissement des espaces par les médias sociaux. Dans ce contexte, l’Église, qui a pour unique raison d’être d’apporter Jésus au monde c’est-à-dire « quelqu’un qui soit digne de confiance et expert dans les choses de Dieu » (no18)[1], se doit d’être engagée dans des relations avec notre monde et, ce, dans toutes ses dimensions y compris le domaine politique. Pour Matt Malone, « la principale tâche des médias catholiques américains est de proposer des solutions crédibles » aux différents obstacles sur le chemin des relations entre l’Église et le politique[2].

Paradoxalement, selon le père Malone, une des réponses se trouve justement dans une décentralisation du problème lui-même. En effet, c’est en réorientant les deux sphères vers leur but commun, soit le Bien Commun, qu’un tel changement pourra se produire. cathoCe que l’Église peut apporter au Bien commun est différent de ce que peut apporter le monde politique tout en lui étant complémentaire. Cela n’exclut toutefois pas que le monde politique lui-même ait besoin de l’Église et vice-versa. Pour illustrer sa pensée, Malone décrit comme un élément néfaste de la culture contemporaine le fait qu’elle soit « rendue malade par le poison de l’idéologie partisane »[3]. En effet, selon notre auteur, ce phénomène de l’idéologie est, en réalité, une prison de la pensée se présentant comme « métarécit terrestre auto-référentiel, « une doctrine, écrit Kennet Minogue, qui présente la vérité cachée et salvatrice sur les malheurs du monde sous la forme d’une analyse sociale »[4]. Un des éléments les plus dangereux de l’idéologie est qu’elle empêche toute autocritique puisque cette dernière est toujours relayée aux rangs du « mal » à combattre. Par exemple, le dualisme gauche/droite, progressiste/conservateur manifeste bien ce phénomène puisque chacun de ces courants de pensée se veulent des systèmes fermés utilisant l’instrument même de l’analyse sociale comme outil politique en vue de mettre de l’avant des réformes et discréditer les opinions contraires. Une fois associé à un de ces courants, une personne étiquettera facilement l’opinion contraire sans vérifier le bien fondé de l’idée apportée. Dans ce contexte, le dialogue, nécessaire au progrès social, devient impossible puisqu’il lui manque un élément fondamental : l’écoute. Combien de fois avons-nous discrédité une opinion pour la simple raison qu’elle entrait sous la catégorie « gauche » ou « droite », « progressiste » ou « conservateur »?

Dans ce contexte, l’Église devrait être un fermant d’unité. Un endroit assouplissant les murs idéologiques, d’abord en affirmant haut et fort les principes fondamentaux sur lesquels nous devons nous entendre (Droits de l’homme, Bien commun, subsidiarité, solidarité) et, ensuite, en relativisant ce qui est du domaine de l’opinion. C’est en ce sens qu’aujourd’hui, une mission très importante de l’Église est de briser les murs de l’idéologie puisque « notre espoir ne repose pas sur des rêves terrestres utopiques mais sur l’amour salvateur du Christ »[5]. Toutefois, pour qu’une telle mission soit possible, les catholiques eux-mêmes doivent cesser d’être des idéologues. Malheureusement, l’Église n’est pas exempte de ces divisions.

Selon Malone, l’idéologie est pour l’Église « une menace mortelle, car elle réduit l’une (l’Église) au nombre (ses « factions ») [en effet] lorsque nous concevons avant tout l’Église en termes séculiers, politiques, alors elle cesse dans son principe d’être l’Église »[6]. Il est triste de constater que, trop souvent, l’Église n’est pas cette terre accueillante, libre de ces chaînes idéologiques. De fait, trop souvent dans milieu ecclésiaux « le discours courant ne se distingue pas assez du discours séculier [et ainsi] le même esprit de parti y éclate, les mêmes clans »[7]. Si l’Église veut jouer son rôle prophétique dans cette société virtuelle qui est la nôtre, elle doit absolument se départir de ce qui, en elle, relève de l’idéologie et être « largement agnostique quant aux moyens techniques à mettre en œuvre pour construire une société plus juste »[8]. Pour cela, Malone propose, à la fois, une réorientation théologale et une purification langagière dont le bannissement des étiquettes progressiste et conservateur de la revue America n’est qu’un exemple.

Le nouveau regard de la foi

La première étape de cette purification ad intra passe par une redécouverte de notre identité de catholique. De la réponse à la question « qui sommes-nous? »[9], il sera possible d’enlever par le fait même tout ce qui est superflu et ainsi nous pourrons voir si « nous vivons réellement dans l’espoir du paradis et la possibilité de l’enfer »[10]. Cette remise en question, le monde des médias Pope listens to questions from journalists aboard flight back to Romecatholiques est également appelé à le faire puisque «  nous ne sommes pas des journalistes qui se trouvent être catholiques, mais des catholiques qui se trouvent à être journalistes »[11]. Cette distinction est très importante pour Malone puisqu’elle montre que la mission des journalistes catholiques est d’offrir l’actualité à travers le nouveau regard de la foi puisque, comme le disait le pape François : « la foi dans le Fils de Dieu fait homme en Jésus de Nazareth ne nous sépare pas de la réalité, mais nous permet d’accueillir son sens le plus profond » (no18)[12]. Ce qui est au cœur de la démarche du jeune Jésuite, c’est de rappeler que, bien que la foi doive s’exprimer dans des concepts auxquels nous devons donner notre assentiment, elle est avant tout une rencontre avec une personne réelle, Jésus Christ, et que ce n’est que dans le contexte de cette même relation que l’aspect doctrinal est « existentiellement intelligible »[13]. Ainsi, ce qui pourrait apparaître aux théories journalistiques contemporaines comme un manque d’objectivité est en fin de compte un surplus d’objectivité puisque seul le nouveau regard de la foi peut conduire à la vérité de notre monde. En d’autres termes :

« La tâche de l’Église est d’interpréter la violente tragédie de la cité terrestre en fonction de la comédie de la rédemption (William T. Cavanaugh). Dans cette optique, la manière dont l’Église doit se conduire dans la « vie publique » n’est plus la question essentielle; l’Église est la vie publique. « L’Eucharistie constitue » la res publica la plus authentique. La question devient donc de savoir comment l’Église vit son identité publique de régime politique constituée par l’Eucharistie »(p.66).

Cette magnifique formulation s’appliquant parfaitement à la perspective journalistique catholique montre comment les catégories théologiques ne sont pas des obstacles à la compréhension de la réalité mais, au contraire, les plus aptes à rendre compte de ce qui se passe vraiment dans notre monde. Cette nouvelle perspective, « uniquement » catholique est la plus à même de renverser les idéologies. De fait, que « des chrétiens se sentent menacés par des opinions qui diffèrent des leurs, surtout quand ces opinions impliquent un jugement prudentiel davantage qu’un dogme, est pour nous incompréhensible »[14]. En effet, penser pouvoir comprendre notre monde sans la connaissance de cela n’est rien d’autre que de réduire la vérité à l’une de ces dimensions. En d’autres termes, comme nous avons besoin de concevoir tout le corps humain pour connaître en réalité ce qu’est une jambe, nous avons besoin de la foi pour comprendre chacun des événements de l’histoire.

L’ouvrage de Matt Malone s.j. non seulement expose de manière magistrale les différents défis de notre époque mais montre aussi comment ces derniers sont absolument éclairants pour la conversion missionnaire nécessaire à l’Église d’aujourd’hui. Si l’Église veut continuer de jouer son rôle prophétique dans le monde qui est le nôtre, elle doit en premier lieu retrouver une crédibilité auprès d’une population fatiguée des querelles idéologiques. Pour se faire, elle doit retrouver la conscience de ce qui la constitue fondamentalement : la foi. Prions pour que les catholiques continue d’être de fidèles témoins de la réalité profonde de l’Église qui est d’être « le corps du Christ »[15].

[2] Matt Malone, Catholique sans étiquette, trad.. Florence Leroy, Ed. Salvator, Paris, p.40.; [3] Ibid, p.41.; [4] Ibid, p.42.; [5] Ibid, p.81; [6] Ibid, p.48.; [7] Ibid, p.51.; [8] Ibid, p.76.; [9] Ibid, p.52.; [10] Ibid, p.57.; [11] Ibid, p.60. [13]  Ibid, p.63.; [14] Ibid, p.72.;[15] Ibid, p.70.