Une sainte famille d’Alençon. Homélie de S.Exc. Mgr Luigi Ventura, Nonce apostolique en France–Samedi 9 juillet 2011

Basilique de Notre-Dame de l’Assomption à Alençon

15e dimanche du temps ordinaire, Année A

 

 

 

 

 

 

 

 

 

C’est avec joie que je me trouve parmi vous, et je tiens à remercier le Père Thierry Henault-Morel et Mgr Bernard Lagoutte pour la possibilité qu’ils m’ont offerte de participer au Pèlerinage en l’honneur de la famille Martin : un foyer de sainteté. Je remercie le Vicaire général, le Père Christian Roullé pour les aimables expressions qu’il m’a adressées et le prie de transmettre mes fraternelles salutations à Mgr Jacques Habert, Évêque de Séez, qui est empêché d’être avec nous ce soir. J’adresse mes salutations distinguées à Monsieur Joaquim Pueyo, Maire d’Alençon, qui honore de sa présence cette célébration.

Oui, je viens parmi vous aujourd’hui comme représentant du Saint-Père en France, pour exprimer l’affection du Pape Benoit XVI et sa participation spirituelle à cette célébration. Mais je viens aussi en tant que pèlerin, en tant que quelqu’un qui a été profondément touché par le message si simple et si profond de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, le plus jeune Docteur de l’Église, et par le grand témoignage de la sainteté au quotidien donné par Zélie et Louis Martin.

Ce soir nous rendons grâce à Dieu en cette église paroissiale de Notre-Dame, dédiée à Marie en son Assomption et élevée par le pape Benoît XVI, le 6 juin 2009, au rang de basilique mineure. Cette élévation au rang de basilique marque la reconnaissance d’une dimension internationale, elle a une valeur symbolique pour la communauté chrétienne, en raison de la mémoire qu’elle renferme, et ce titre d’honneur veut signifier le lien tout particulier avec le siège de l’Évêque de Rome, qui exprime l’unité et la communion dans la profession de la foi, proclamée par l’Apôtre Pierre à Capharnaüm.

Cette basilique Notre-Dame d’Alençon est un haut lieu de prière particulièrement pour les familles. De nombreux pèlerins et visiteurs viennent s’y recueillir et y vivre une démarche spirituelle sur les pas de la famille Martin, comme les participants des deux marches pédestres de pères et de mères de famille que j’ai salués ce matin. C’est en effet dans cette église que les époux Martin se sont mariés, que la petite Thérèse a été baptisée et qu’ont eu lieu les funérailles de sa mère. Béatifiés le 19 octobre 2008, Zélie et Louis Martin représentent un modèle pour les couples. Nombre d’entre eux, déjà mariés ou se préparant au mariage, se rendent à Alençon pour demander aux bienheureux Martin de les accompagner sur leur route.

Première Lecture (Is. 55, 10-11)

Avant de considérer l’exemple donné par Louis et Zélie, je me permets de vous offrir quelques réflexions sur les magnifiques lectures pour ce 15e dimanche de l’année liturgique, lectures bibliques qui parlent clairement de la fécondité de la Parole de Dieu. La Parole de Dieu, dit le prophète Isaïe, est comme une pluie bienfaisante qui arrose la terre pour la féconder. C’est elle qui permet aux légumes du potager de grandir et au froment de mûrir. Quand elle est accueillie dans une bonne terre, ses fruits dépassent largement toute prévision.

La Parabole du semeur (Mt 13, 1-23)

Dans l’évangile du jour, l’évangéliste Matthieu évoque une des multiples occasions où le Christ dispense son enseignement sous forme de parabole. L’intérêt particulier du texte est triple : c’est un exemple très célèbre de parabole, mais c’est aussi une occasion pour le Christ d’expliquer pourquoi il choisit ce mode d’expression, et enfin il fournit une explication de la parabole elle-même.

Cette scène évangélique est fortement imprégné par le monde rural, son thème est évidemment familier à l’auditoire, dont la majeure partie doit gagner sa vie en cultivant la terre. Le champ de l’environnement agraire est largement représenté et nous parle d’une nature souvent hostile : les endroits pierreux, le soleil qui brûle, et les épines qui étouffent. Les différentes sortes de sol, bien connues des auditeurs : celui du chemin, celui qui est « pierreux », celui qui est « profond », et la « bonne terre ».

Quelle terre sommes-nous ?

La graine semée en terre est la Parole de Dieu. Elle est pleine de vie, de bonheur, de force irrésistible. Mais encore faut-il qu’elle tombe dans une bonne terre. Nous devons nous poser quelques questions fondamentales face à cet Évangile. Quelle terre suis-je pour recevoir cette Parole ? Suis-je comme un sentier à la croûte durcie, me tenant à l’écart, indifférent à toute attente religieuse ? Ou suis-je pareil à un humus léger, superficiel qui se laisse attendrir par une lecture, un film ou une rencontre, mais qui oublie très vite la grâce donnée ? Suis-je encore comme un champ envahi par les ronces des convoitises, des amertumes, de la jalousie, et qui ne permet pas à la voix de Dieu de se faire entendre ? Et même, si je suis une bonne terre, ne pourrais-je pas la travailler davantage pour la préparer à recueillir la semence ?

La bonne terre des familles chrétiennes

La Conférence des Évêques de France a dédié toute cette dernière année à la famille. Nous ne pouvons pas célébrer l’Eucharistie en cette basilique d’Alençon sans penser à la famille Martin qui a bien connu cette église. Elle a été le terrain fécond qui a fait germer des fruits abondants de sainteté. À travers leur vie conjugale, familiale et professionnelle, Louis et Zélie Martin ont fait de leur vie quotidienne quelque chose d’héroïque et de l’héroïsme quelque chose de quotidien. Ils constituent un point de repère pour les époux et pour chaque famille chrétienne.

Lorsque Thérèse Martin naît, le 2 janvier 1873, Zélie, sa mère, a déjà 42 ans et Louis, son père, 50 ans. Thérèse sait qu’elle a eu des parents incomparables auxquels elle doit sa vocation. Zélie ne sera connue que beaucoup plus tard, quand sera publiée progressivement la correspondance familiale. On y voit vivre une personnalité très riche, qui ne manque pas d’humour dans sa description de la vie sociale de la préfecture de Lisieux.

Ses lettres échangées avec Louis, son mari, révèlent la profonde affection qui unit le couple. Les époux consacrent un temps quotidien à la prière partagée. Tout en conservant son engagement professionnel, elle met au monde neuf enfants. On peut lire dans sa correspondance : « J’aime les enfants à la folie, j’étais née pour en avoir… » Les deux époux furent confrontés à la mort en bas âge de quatre d’entre eux. Ils ont transmis à leurs cinq autres filles une foi paisible, humble et ardente. Avec elles, les deux époux utilisèrent une partie de leur temps et de leur argent à aider ceux qui étaient dans le besoin. Zélie a parlé dans ses lettres de son douloureux combat contre le cancer qui l’emportera, à 46 ans, le 28 août 1877. Après la mort de son épouse, Louis dira à ses enfants : « Votre sainte mère ».

Louis, horloger-bijoutier à Alençon, fréquentait un cercle qui réfléchissait aux obligations sociales des employeurs. Après son mariage, il quittera son métier d’horloger pour seconder Zélie dans la direction de la fabrique de dentelles. Veuf à 54 ans, il se révèle père attentif à chacune de ses filles, bientôt prêt à consentir à leur projet de vie religieuse. Après l’entrée de Thérèse au Carmel, commence pour lui, à 65 ans, l’épreuve de la maladie. Pendant les périodes de rémission, on le voit s’occuper des malades qui l’entourent. Cette maladie tient une très grande place dans le cheminement spirituel de Thérèse. C’est à ce moment-là qu’elle ajoute à son nom de religieuse « Thérèse de la Sainte-Face ».

Bien avant le départ de la famille à Lisieux, l’entourage parlait volontiers du « saint Monsieur Martin ». Il exerçait un rayonnement et un témoignage qui ne laissaient personne indifférent. Pour beaucoup d’Alençonnais, les parents Martin étaient des saints dans l’humble réalité quotidienne de leur vie. La foi chez eux s’enracinait dans la prière en famille, l’Eucharistie quotidienne, l’amour de Dieu et des hommes, la fidélité à l’Église. Leurs filles ont témoigné de l’amour de leurs parents pour les pauvres et pour ceux qui étaient dans le besoin. La sainteté de Louis et de Zélie n’a pas commencé avec la naissance de leur plus jeune fille. C’est l’exemple parental et familial qui a été porteur. La terre de la famille Martin a été féconde et bonne dès le commencement.

La seule vraie nouveauté

En venant aujourd’hui à Alençon, haut lieu de la famille, je reprends le beau texte des évêques de France, dans leur message de novembre 2006 :

« La famille est la cellule de base de la communauté humaine. Elle peut changer de taille, de visage, elle n’en demeure pas moins essentielle. L’homme et la femme ont besoin d’aimer, d’être reconnus et aimés tels qu’ils sont. La famille est le premier lieu où les hommes et les femmes apprennent la confiance en eux-mêmes et la confiance dans les autres. La famille permet, en effet, de découvrir que chacun a sa place dans une histoire, dans un réseau, sans avoir à le mériter, dans le respect des différences particulières : âge, sexe, qualités ou faiblesses.  » (Conseil permanent, CEF, Nov. 2006).

Les parents de sainte Thérèse de Lisieux, Louis et Zélie Martin, ont fait de leur Nazareth au quotidien un chemin de sainteté. Nos cœurs remercient Dieu aujourd’hui pour ce témoignage exemplaire d’amour conjugal, susceptible de stimuler les foyers chrétiens dans la pratique intégrale des vertus chrétiennes comme il a stimulé le désir de sainteté chez la petite Thérèse.

L’amour des époux n’est pas seulement une série d’émotions, il est source de vie et il construit ce monde. La famille est la cellule fondamentale de la société et si cette cellule est malade, tout le corps est malade ; elle est le lieu que Dieu a voulu pour que la vie soit accueillie dans un acte créateur, l’amour qui unit les époux.

Ce soir nous pensons au grand don de la paternité et de la maternité, surtout nos pensées se dirigent vers nos pères et nos mères ; à Dieu s’adresse notre action de grâce pour nos parents qui nous ont donné la vie par leur amour conjugal et nous ont transmis la foi. Ils nous ont donné un idéal qui anime nos relations, notre travail, qui donne un sens à nos innombrables activités et aux moments joyeux ou douloureux de notre vie. Recevoir la vie est une chose merveilleuse mais, pour nous, c’est une chose admirable également que nos parents nous aient fait connaître l’Évangile et l’Église qui est Mater et Magistra, dans le chemin qui nous conduit à Dieu.

Dans sa récente exhortation apostolique Verbum Domini, le Pape Benoît XVI parle d’une façon prophétique de la Parole de Dieu, du mariage et de la famille : (#85)

« Il faut donc ne jamais perdre de vue que la Parole de Dieu est à l’origine du mariage (cf. Gn 2, 24) et que Jésus lui-même a voulu inclure le mariage parmi les institutions de son Royaume (cf. Mt 19, 4 8), faisant un sacrement de ce qui était inscrit à l’origine dans la nature humaine… La fidélité à la Parole de Dieu amène également à constater qu’aujourd’hui cette institution est attaquée sous de nombreux aspects par la mentalité ambiante. Face au désordre général des sentiments et à l’apparition de modes de pensée qui banalisent le corps humain et la différence sexuelle, la Parole de Dieu réaffirme la bonté originelle de l’être humain, créé homme et femme, et appelé à l’amour fidèle, réciproque et fécond.

« Du grand mystère nuptial, provient une incontournable responsabilité des parents à l’égard de leurs enfants. En effet, c’est à la paternité et à la maternité vécues de façon authentique qu’il revient de communiquer et de témoigner du sens de la vie dans le Christ : à travers leur fidélité et l’unité de la vie de famille, les époux sont pour leurs enfants les premiers messagers de la Parole de Dieu.»

Que grâce à l’exemple et à l’intercession des bienheureux Louis et Zélie Martin Dieu fasse de nos familles un terrain fécond de foi et de prières, d’accueil et de générosité, de compréhension et de pardon, de joie et d’amour ! Qu’Il vienne au secours de tous ceux qui cherchent ici une réponse à leurs demandes ; qu’Il aide les familles, les fiancés et les jeunes qui se préparent au mariage à être des témoins d’amour fidèle afin qu’ils soient des signes d’espérance pour notre temps, et que leur amour béni devienne un chant de louange au Seigneur de la vie !

Amen.

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