La foi qui informe… (suite)

Le Pape à L’Angelus, dimanche 12 août, nous demande d’agir en regardant « vers le futur, vers le ciel » soulignant que l’Evangile du jour invite les chrétiens « à se détacher des biens matériels souvent illusoires et à accomplir leur propre devoir fidèlement ». Nous continuons notre étude de la Gaudium et Spes en réfléchissant sur ce point
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Chapitre I Affirmation de l’union entre les activités temporelles et les activités spirituelles

Ainsi, le premier paragraphe du numéro 43 de Gaudium et Spes (GS), débute par  » l’exhortation » des Pères conciliaires à réaliser une union entre l’activité spirituelle et les activités temporelles. Cet appel est, ici, lancé au chrétien dont les attitudes menacent sa vie de croyant, et « l’éloignent de la vérité ».

A / Deux attitudes condamnées

Les Pères conciliaires vont décrire deux attitudes de chrétiens, l’une négligeant les devoirs de « citoyens du monde », la seconde réduisant la foi à sa plus simple expression.

1 L’attachement excessif à la Cité céleste

Ils s’éloignent de la vérité ceux qui, sachant que nous n’avons pas ici bas de cité permanente, mais que nous cherchons à atteindre la cité future (cf. He 13,14), croient, pour cela, pouvoir négliger leurs devoirs terrestres, en perdant de vue le fait que la foi même leur fait une obligation plus grande de les accomplir, en fonction de la vocation propre de chacun (cf. 2 Th 3, 6-13 ; Ep 4,28).

Ce passage reprend le thème des deux cités, déjà abordé dans le premier numéro (40) du chapitre IV de GS. Le chrétien est « citoyen de l’une et de l’autre cité », cette double appartenance l’oblige à s’investir dans chacune d’entre elles. Ainsi que le démontre le numéro 40, « cette compénétration de la cité terrestre et de la cité céleste ne peut être perçue que par la foi » et demeure même « le mystère de l’histoire humaine ». Le numéro 36 de Lumen Gentium, parle également, de droits et de devoirs qui incombent aux fidèles « du fait qu’ils sont agrégés à l’Eglise » et « membres de la société humaine ». Cela entre même dans l’économie du Salut.
La référence à l’épître aux hébreux (He 13,14) rappelle que le tort de ces fidèles n’est pas cette vérité de foi qui est l’attente de la cité future, mais la conséquence qu’ils tirent de cette vérité dans les temps présents. Cela devient un faux prétexte pour « négliger leurs devoirs terrestres ». Ce problème s’était déjà posé dans l’Eglise primitive puisque la note 14 nous renvoie aux écrits de Saint Paul avertissant ses frères sur ce sujet :

• 2Th 3, 6-13 : Or, nous vous prescrivons, frères, au nom du Seigneur Jésus Christ, de vous tenir à distance de tout frère qui mène une vie désordonnée et ne se conforme pas à la tradition que vous avez reçue de nous. Car vous savez bien comment il faut nous imiter. Nous n’avons pas eu une vie désordonnée parmi vous, nous ne nous sommes fait donner par personne le pain que nous mangions, mais de nuit comme de jour nous étions au travail, dans le labeur et la fatigue, pour n’être à la charge d’aucun de vous : non pas que nous n’en ayons le pouvoir, mais nous entendions vous proposer en nous un modèle à imiter. Et puis, quand nous étions près de vous, nous vous donnions cette règle : si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus. Or, nous entendons dire qu’il en est parmi vous qui mènent une vie désordonnée, ne travaillant pas du tout mais se mêlant de tout. Ceux-là, nous les invitons et engageons dans le Seigneur Jésus Christ à travailler dans le calme et à manger le pain qu’ils auront eux-mêmes gagné. Pour vous, frères, ne vous lassez pas de faire le bien.

• Ep 4, 28 : Que celui qui volait ne vole plus, qu’il prenne plutôt la peine de travailler de ses mains, au point de pouvoir faire le bien en secourant les nécessiteux.

Le Concile peut ainsi fonder son affirmation sur ces deux textes de l’Ecriture.

2 L’attachement excessif aux activités terrestres

Mais ils ne se trompent pas moins ceux qui, à l’inverse, pensent pouvoir s’absorber entièrement dans les activités terrestres, comme si elles étaient tout à fait étrangères à leur vie religieuse, parce que celle-ci, à ce qu’ils pensent, consiste dans les seuls actes du culte et dans l’accomplissement de quelques obligations morales.

Dans cette attitude, la foi est réduite à des actes de piété, aux « seuls actes de cultes » et à l’accomplissement de « quelques obligations morales » précise le Concile. Le fidèle vit ainsi une certaine « schizophrénie », ayant d’une part, une modeste vie religieuse et d’autre part sa vie en société. Cette vie est cloisonnée dans deux domaines qui n’entretiennent aucun rapport. Il n’y a d’ailleurs pas seulement séparation mais une tendance du fidèle à se laisser « entièrement absorber » par les activités temporelles, laissant entendre que la foi est reléguée dans une position seconde.
Par ces deux attitudes antagonistes, soit, le chrétien concentre son attention sur la vie future, ce qui lui permet de négliger sa vie présente, soit, le fidèle, envahi par un activisme mobilisant l’ensemble de son énergie, donne à sa foi une place « minimaliste ». Elles ont en commun de séparer la vie temporelle et la vie spirituelle sans faire naître de rapports ou d’échanges entre elles. La foi n’influe pas sur l’agir et le témoignage de Foi est inexistant. Or, pour le Concile, il doit y avoir union de la foi et de la vie concrète.
Cette dissociation est considérée par les Pères comme « à compter parmi les plus graves erreurs de notre temps ». La force de cette expression montre l’importance donnée à cette erreur, en particulier dans le contexte de ce Concile célébré non pour la défense de la Foi, mais pour promouvoir une authentique vie chrétienne dans le monde contemporain. La particularité de cette erreur est qu’elle se trouve dans le comportement même du chrétien, dans son mode de vie. Ce chrétien est alors un contre-témoignage pour les hommes qui l’entourent. Les Pères ont, ici, voulu mettre en garde contre une manière de vivre qui est un risque pour la vie chrétienne.
Pour justifier cette fermeté, le Concile va s’appuyer sur les Ecritures qui dénonce ce scandale :
• l’Ancien Testament, par la forte dénonciation faite par les prophètes, renvoie au Livre Isaïe, chapitre 58 (1-12)
• Le Nouveau Testament, dans la prédication du Christ, renvoie à un passage de l’évangile de Saint Matthieu (23, 3-33) où Jésus adresse des malédictions aux scribes et aux pharisiens pour la perversion qu’ils introduisent dans la vie religieuse et dont ils égarent ceux qu’ils avaient charge d’éclairer. Ces errements sont menacés de la « condamnation à la géhenne ». Le second passage est un renvoi à l’évangile de Marc (7, 10-13) où les scribes et les pharisiens sont accusés par le Christ de se détourner des commandements de Dieu.
Après ces dénonciations les Pères vont expliquer et promouvoir un, ou plutôt, le comportement chrétien qui unifie les devoirs envers chacune des deux cités.
Le devoir de prendre en considération les activités terrestres n’est pas un devoir civil mais « le fait que la foi même crée une obligation plus grande de les accomplir ». Ce point avait déjà été développé dans le numéro 34 :
Loin d’opposer les conquêtes du génie et du courage de l’homme à la puissance de Dieu et de considérer la créature raisonnable comme une sorte de rivale du Créateur, les chrétiens sont, au contraire, bien persuadés que les victoires du genre humain sont un signe de la grandeur divine et une conséquence de son dessein ineffable. Mais plus grandit le pouvoir de l’homme, plus s’élargit le champ de ses responsabilités, personnelles et communautaires. On voit par-là que le message chrétien ne détourne pas les hommes de la construction du monde et ne les incite pas à se désintéresser du sort de leurs semblables : il leur en fait au contraire un devoir plus pressant.