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Le prix d’une prophétie authentique

P. Thomas Rosica

28 janvier 2019
Quatrième dimanche du Temps ordinaire, Année C - 3 février 2019
Jérémie 1,4-5.17-19
1 Corinthiens 12,31-13,13
Luc 4,21-30
La lecture de l’Ancien Testament de ce dimanche tirée de Jérémie (1,4-5.17-19) et le passage de l’évangile de Luc (4,21-30) nous offrent une occasion de réfléchir sur les bienfaits, les contraintes et les risques des vrais prophètes de notre tradition judéo-chrétienne. Parmi les prophètes de la Bible, nous connaissons probablement Jérémie mieux que tous les autres. Fils du prêtre Hilkija, il est né en Anatoth, une dizaine de kilomètres au nord de Jérusalem et fut appelé très tôt à réaliser sa mission prophétique, peut-être en 626, sous le règne de Josias (Jr 22,16). Jérémie était si jeune qu’il pria le Seigneur de lui permettre de mener une vie normale et de lui épargner la tâche de « fouetter » le peuple d’Israël et la mission de prophétiser l’invasion des étrangers « du nord », qui déporteraient les Juifs et détruiraient le Temple de Salomon.
Jérémie a vu le malheur de son peuple comme une conséquence inévitable de la culpabilité de tout un peuple qui ne se souvenait plus de son histoire. Les Hébreux, qui comptaient aveuglément sur l’Alliance garantie par le Seigneur et sur l’arche conservée dans le Temple, se croyaient ainsi protégés et se permirent tous les péchés, parce que de toutes manières, « le Seigneur était avec eux ! » Après être sorti du joug du Seigneur, Jérémie dit au peuple élu qu’il tomberait sous le joug des étrangers. Mais la tâche qui lui est assignée par Dieu n’est pas seulement destructrice: « Sache que je te donne aujourd’hui autorité sur les peuples et les royaumes, pour arracher et abattre, pour démolir et détruire, pour bâtir et planter » (1,10). Il s’agissait déjà de bâtir et de planter, mais il fallait d’abord déraciner cette plante afin que la croissance réelle puisse se produire.
Jérémie préfigure le Christ  
Jérémie a souvent été considéré comme une figure préfigurant le Christ. Non seulement parle-t-il au nom de Dieu et prédit-t-il l’avenir, sa vie et son ministère même ont des connotations prophétiques. Comme Jésus allait faire après lui, Jérémie prédit la destruction du Temple, a pleuré sur les futures ruines de Jérusalem, a condamné le comportement des prêtres, a été mal compris par ses compatriotes, humilié et condamné à mort. Pourtant, la condamnation du péché et les prophéties de malheur du prophète sont toujours liées à un message d’espoir et la perspective d’une renaissance, d’un retour de l’exil babylonien.
Le Christ, lui aussi, afin d’affirmer sa victoire sur la mort, devrait d’abord endurer la croix sur le Calvaire. La vie même du prophète Jérémie se prépare à l’acceptation de l’amertume de la Croix et la gloire de la résurrection. Nous ne devrions pas être surpris ensuite, lorsque Jésus demanda à ses disciples ce que les gens disaient de lui, ils répondirent: « Certains disent que tu es Jean le Baptiste, d’autres le prophète Élie, d’autres Jérémie… »
Jésus et la foule à Nazareth  
Ce dimanche, le récit de l’évangile (Luc 4,21-30) est la suite continuation des grands débuts de Jésus à Nazareth que nous avons lus dimanche dernier. Dans la synagogue de Nazareth, Jésus expose sa mission universelle en répétant les paroles du prophète Isaïe (61,1-2). Dans cette scène en terrain connu, à Nazareth, le message de Jésus porte à confusion. Un murmure d’excitation traverse l’assemblée. « N’est-ce pas le fils de Joseph ? Ne connaissons-nous pas ce fils de Nazareth ? » Mais Jésus sait que ses concitoyens veulent le posséder pour eux-mêmes : « Nous avons appris tout ce qui s’est passé à Capharnaüm : fais donc de même ici dans ton pays ! » Mais il refuse de le faire. « Aucun prophète n’est bien reçu dans son pays. » Jésus résiste à l’attitude possessive manifestée par son peuple. Il refuse de placer ses dons extraordinaires au service de son propre peuple, plaçant les étrangers en premier.
Les références à Élie et Élisée (v 25-26) servent plusieurs fins dans cet épisode : ils soulignent le portrait que fait Luc de Jésus comme un prophète à l’image d’Élie et Élisée : ils permettent d’expliquer pourquoi l’admiration initiale de la population se transforme en rejet, et ils fournissent la justification biblique pour la future mission chrétienne auprès des Gentils.
L’ambiance dans la synagogue tourne au vinaigre. La foule devient terriblement jalouse de l’un des siens et tente de se débarrasser de lui (v 22-30). Jésus n’a pas réussi à se faire entendre ni comprendre et dut s’enfuir au plus vite – pour sa vie (v 30). Le rejet de Jésus dans sa ville natale laisse entrevoir son rejet encore plus important, cette fois par Israël (Actes 13:46).
La raison de leur mécontentement         
Les gens de Nazareth en voulaient à Jésus et ont refusé d’écouter ce qu’il avait à dire. Ils méprisaient sa prédication, parce qu’il était de la classe ouvrière, un charpentier, un simple laïc méprisé à cause de sa famille. Jésus ne pouvait pas faire de miracles parmi eux parce qu’ils étaient fermés et refusaient de croire en lui. Si les gens se sont rassemblés pour le détester et refuser de le comprendre, ils ne verront aucun autre point de vue que le leur et ils refuseront d’aimer et accepter quelqu’un de différent. Est-ce que cette histoire nous est familière ? Combien de fois nous sommes-nous trouvés dans des situations similaires ?
Les critiques les plus sévères viennent souvent de gens proches de nous, membres de notre famille, parents, membres de nos communautés, des voisins que l’on côtoie sur une base régulière. Les gens de Nazareth ont refusé de renoncer à leur attitude possessive envers Jésus. Quand l’amour possessif est obstrué, il s’ensuit une réaction violente. Ce genre de réaction provoque de nombreux drames de jalousie et de passion. « Tous dans la synagogue étaient furieux (Lc 4,28-29) et ils cherchèrent à le tuer. » Le refus d’ouvrir notre cœur peut mener à de tels extrêmes. 
La vision universelle et le grand cœur de Jésus        
Jésus a été âprement critiqué, car il a démontré une grande ouverture de cœur, particulièrement envers les personnes en marge de la société. Son ouverture a soulevé une telle opposition qu’il fut conduit à la croix. Dans les Actes des Apôtres, on peut lire plus d’une fois que le succès de la prédication de saint Paul aux gentils a suscité des jalousies parmi certains Juifs, qui se sont opposés à l’Apôtre et ont lancé la persécution contre lui (Actes 13,45; 17,5; 22,21-22). Également au sein de la communauté chrétienne, il suffit de rappeler la situation de Corinthe, où des attitudes possessives similaires ont causé de graves préjudices alors que plusieurs fidèles s’attachaient jalousement à un apôtre ou un autre, ce qui fut source de conflit et de division dans la communauté. Paul dut intervenir énergiquement (I Cor 1,10-3:23).
L’Evangile d’aujourd’hui montre combien il est difficile pour nous de parvenir à une vision universelle. Lorsque nous sommes face à quelqu’un comme Jésus, une personne avec un cœur généreux et une vision large, nos réactions sont très souvent remplies de jalousie, d’égoïsme, et de méchanceté. Ses propres voisins ne pouvaient pas reconnaître sa sainteté, parce qu’ils n’avaient jamais vraiment accepté la leur. Ils souffraient d’une forme particulière de cécité. Ils ne pouvaient pas honorer la relation de Jésus avec Dieu, parce qu’ils n’avaient jamais totalement exploré leur propre sentiment d’appartenance à Dieu. Ils ne pouvaient pas voir le Messie, debout juste à côté d’eux, parce qu’il ressemblait trop à l’un d’eux. Jusqu’à ce que nous nous considérions comme le peuple bien-aimé de Dieu, les miracles seront rares et les prophètes et messagers qui s’élèveront parmi nous auront du mal à être entendus et acceptés vraiment.
Appelés à être prophètes comme Jésus et Jérémie   
Jésus a été appelé à briser nos barrières et porter le message du salut de Dieu à des personnes et à des lieux inattendus. De toute évidence, il faut endurer la douleur et l’hostilité avant que le nouvel âge de Jésus vienne. Par notre baptême commun, chacun de nous est appelé à être prophète pour le Royaume de Dieu. Nous allons rencontrer de nombreuses réactions de ceux à qui nous sommes envoyés, pas toutes positives. Comme Jérémie et Jésus, le dévouement indéfectible, le courage audacieux et une espérance biblique profonde doivent être notre marque.
L’Évangile d’aujourd’hui nous met en garde contre certaines attitudes qui sont incompatibles avec l’exemple de Jésus: la tendance humaine à être possessif et égoïste, à fermer notre cœur et notre esprit. Nous ne pouvons pas oublier que Jésus est le Sauveur du monde (Jn 4,42), et non pas seulement d’un petit village, d’une ville ou une nation !
Prions afin que Jésus ne soit pas surpris par notre propre incrédulité, mais qu’il se réjouisse tous les jours de nos petits gestes de fidélité et de service envers nos sœurs et frères. Puisse le Seigneur nous accorder un cœur magnanime, afin que nous puissions chercher bien loin au-delà de nous-mêmes et reconnaissions la bonté, la grandeur et la beauté des autres personnes, au lieu d’être jaloux de leurs dons. La puissance de Dieu seul peut nous sauver de la vacuité et de la pauvreté d’esprit, de la confusion et de l’erreur, de la peur de la mort et du désespoir. L’évangile du salut est toujours « Bonne Nouvelle » pour nous aujourd’hui. Comment pouvons-nous parler de la Parole de Dieu avec autorité aujourd’hui ? Comment pouvons-nous partager les « Bonnes Nouvelles » avec les autres ? Comment utilisons-nous notre autorité pour promouvoir le Royaume de Dieu ? Comment nos paroles, gestes, écrits, et toute notre vie sont-ils aujourd’hui prophétiques dans l’Église et dans le monde ?
(Image : Jésus rejeté à Nazareth par James Tissot)