La réhabilitation de Pierre, et la nôtre

Jn 21 cropped

Réflexion biblique du père Thomas Rosica c.s.b. pour le 3e dimanche de Pâques C (10 avril 2016) 

Le récit dramatique de l’évangile de ce dimanche (Jean 21, 1-19) a pour toile de fond la mer de Galilée. La majeure partie  du ministère de Jésus s’est déroulée le long de la rive nord-ouest de cette mer, connue aussi sous le nom de Mer de Tibériade (Jean 6, 1) et le lac de Gennésareth (Luc 5, 1). Cette « mer » est en réalité un lac d’eau douce,  de la forme d’une petite harpe de 20 km de long et 11 de large. La pêche joue un rôle important dans le Nouveau Testament et l’église primitive. Pêcher est finalement devenu un symbole important de la tâche missionnaire de l’Église, depuis que Jésus a invité ses premiers disciples à « être des pécheurs d’hommes. »

La symphonie du petit déjeuner en deux mouvements

Le chapitre 21 est un épilogue du quatrième évangile, un « petit déjeuner symphonique » Le premier mouvement (vv 1-14) décrit l’apparition du Seigneur ressuscité aux disciples  « sur le bord du lac de Tibériade ». Cela a un rapport avec la pêche. Lorsque Pierre décide d’aller pêcher, il est rempli d’un certain sentiment de résignation et de mélancolie, allusion à la déprime et au découragement qu’il a dû expérimenter avec les disciples après la mort de Jésus. Pierre est tout simplement en train de revenir à son ancien métier.

L’apparition de Jésus est enveloppée de mystère, dans l’atmosphère familière du “ne sachant pas que c’était lui ” que nous trouvons si souvent chez les évangélistes. Les disciples ont été en mer et « ils passèrent la nuit sans rien prendre» (v3), représentation graphique de stérilité. Ils ont fait ce qu’ils croyaient être la bonne chose mais ils ont fait l’expérience de l’échec. Cela les prépare à apprendre l’une des leçons essentielles de la manière d’être disciple – sans Jésus ils ne peuvent rien faire (15, 5). Le point tournant survient au matin, peut-être pour symboliser l’aube de la lumière spirituelle. Jésus est à nouveau décrit comme se tenant là, sans description de son arrivée (v4; 20,14 ; 19, 26).

Jésus prend l’initiative et appelle les disciples : « Les enfants, auriez-vous un peu de poisson ? » (v5). Les disciples admettent leur échec et Jésus leur dit, « Jetez le filet à droite de la barque, et vous trouverez. » (v.6). Ils auraient pu facilement prendre cette remarque comme la suggestion vaine et simple d’un passant. Mais il ne dit pas : « Essayez là et vous en trouverez peut-être ! » Il ne fait pas une suggestion : il fait une promesse qu’ils trouveront vraiment du poisson là où il leur dit de jeter les filets.

Lorsque les disciples arrivent sur le rivage, ils notent qu’un feu de braise avec du pain et des poissons a été préparé. (v9). Il n’y a aucune indication de la provenance  du pain et des poissons; l’apparition de la nourriture est aussi mystérieuse que celle de Jésus. Le seul feu de braise mentionné dans les évangiles se situe dans la scène provocante du récit de la Passion dans Luc lorsque Pierre renie Jésus  (Luc 22, 55). Cette scène représente le feu du déni et de la trahison. L’évangile de Jean offre le feu de la repentance et du réengagement.

Ce repas dut avoir une signification eucharistique pour les premiers chrétiens puisque Jean 21, 13 rappelle Jean 6, 11 qui utilise le vocabulaire du geste de Jésus  au dernier repas. Bien des personnes se sont interrogées  et continuent au sujet du nombre de poissons et continuent de le faire – 153. Il y a longtemps, saint Jérôme affirmait que les zoologues grecs ont catalogué 153 espèces de poissons dans ce lac ! Ce nombre symbolise la mission universelle des apôtres.

La scène suivante est celle de la grande admiration, alors qu’aucun des disciples osent demander à Jésus : « Qui es-tu ? » (v12). Il y a quelque chose de différent chez lui, mais ils sont tout de même capables de le reconnaître.  Maintenant, c’est le Seigneur Jésus qui est au centre du récit. Après  le petit déjeuner, Jésus parle avec Pierre. Tout au long de ce récit, on réfère à Pierre en tant que Simon-Pierre (vv 2-3, 7b, 11) ou simplement en tant que Pierre (v7a), nom donné par Jésus (1, 42 ; cf Marc 3, 16 ; Luc 6, 14). Maintenant Jésus l’appelle par son ancien prénom, Simon fils de Jean (v15) comme s’il n’était plus (ou pas encore) un disciple.

La réhabilitation de Pierre et son nouveau rôle

Le second mouvement de la « symphonie » (vv 15-23) présente un dialogue poignant entre Jésus et Pierre. Il s’agit de l’un des envois en mission les plus personnels et émouvants dans la Bible, concernant le berger et l’action de guider. Pierre a certainement connu l’échec sur la route du disciple. Le disciple qui fut appelé « Pierre, le rocher » a pleuré de regret dans Luc 22,62 après avoir renié son Seigneur. Pierre a l’opportunité de se repentir et de se réengager vis-à-vis de Jésus.

Jésus interroge Pierre et lui donne un ordre et il le fait trois fois. Sa question est l’ultime question dans la vie : m’aimes-tu vraiment plus que ceux-ci ? ( v15). Se réfère-t-il au filet, aux barques, au matériel nécessaire a la pèche ? Par « ceux-ci »  Jésus signifie probablement « ces autres disciples ». D’après les autres évangiles, Pierre s’est vanté en disant que même si les autres tombent, lui ne le ferait pas (Mt 26, 33; Marc 14, 29; Luc 22, 33; Jn 13, 37). Jean ne rappelle pas cette vantardise, mais les gestes de Pierre, nageant et tirant le filet à lui seul révèlent la même attitude. Par conséquent, la question de Jésus va même plus loin que la question des faux attachements. Elle va à la racine du péché, à savoir, l’orgueil.

Derrière cette traduction, il y a deux verbes pour l’amour, l’amour véritable (agapé) et l’amour (philia). On remarque un ‘pattern’ lorsque Jésus demande deux fois à Pierre s’il l’aime (agapé) et chaque fois Pierre répond que, oui, il l’aime (philia). La troisième fois Jésus change de ton et utilise le mot de Pierre. Le reniement envers Jésus, trois fois répété de Pierre est maintenant annulé par la déclaration d’amour trois fois prononcée.

En réponse à la brûlante et douloureuse troisième question, Pierre dit : « Seigneur, tu sais tout : tu sais bien que je t’aime. » (v17) Après chaque profession d’amour, Jésus donne un même commandement, utilisant différents mots. D’abord il doit nourrir (boske) les agneaux  (arnia, v 15); puis il doit guider (poimaine) les moutons (probata, v 16). Le troisième  commandement inclut un mot venant des commandements précédents, (v 17, boske/probata), rattachant ainsi ensemble les trois commandements.

Les qualifications de Pierre pour son ministère

Pourquoi Jésus demande-t-il à Pierre, sur qui il va conférer le ministère pastoral de berger, ces questions-ci et pas d’autres ? Y aurait-il d’autres questions que nous pouvons imaginer lui poser au sujet de l’aptitude pour ce ministère ? Par exemple. « Simon, fils de Jean, es-tu conscient des grandes responsabilités que tu auras? » « Réalises-tu que tu as des faiblesses et des antécédents? » « Simon, fils de Jean, comprends-tu ? » « Es-tu conscient du nombre de personnes qui ont besoin de ton aide? » « Peux-tu répondre à toutes ces exigences ? ».

De nos jours ou le profit et l’efficacité semblent être au sommet de la liste des aptitudes ministérielles « professionnelles, » nous pouvons traduire ces questions dans le langage de l’âge et de l’agilité, des qualifications académiques, de l’équilibre psychologique, de l’expérience précédente en management, de gestion financière, de réussite dans les relations publiques, d’éloquence, de diplomatie, etc. De telles questions peuvent être importantes à divers niveaux aujourd’hui,  pour l’exercice efficace d’une fonction ministérielle. Mais Jésus les résume toutes en une seule question de base, répétée avec deux différents verbes grecs qui indiquent les nuances de l’amour et de l’amitié auxquelles on se réfère : « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu ? Es-tu réellement mon ami ? » Cette question va directement au cœur d’une personne.

La qualification clé pour exercer le ministère pétrin et pour tout ministère au nom de Jésus Christ est un amour pour le Seigneur qui est caractérisé par l’humilité, la dépendance et l’obéissance. Pierre est déjà dévoué à Jésus mais il était encore plein de volonté propre et se précipita brusquement au premier rang. Une telle attitude orgueilleuse de cœur aurait été désastreuse pour la communauté comme cela a été évident dans l’histoire d’Israël face à ses opposants qui ont crucifié Jésus et comme nous le constatons dans l’histoire de l’Église de nos jours !

Pierre lui-même a appris sa leçon, on le voit clairement dans sa première lettre. Quand il s’adresse aux anciens des communautés, il fait comme « un ancien » et les encourage à être  « les bergers du troupeau de Dieu qui vous est confié ; veillez sur lui, … non pas en commandant en maîtres à ceux dont vous avez reçu la charge, mais en devenant des modèles pour le troupeau.

Et, quand se manifestera le berger suprême, vous remporterez la couronne de gloire qui ne se flétrit pas. (1 Pierre 5, 1-4) » Il s’agit donc d’une autorité exercée dans l’humilité et la conscience d’un Grand Berger. Telles sont les marques d’un authentique berger.

L’ultime responsabilité envers le troupeau

Une fois que l’amour de Pierre a muri, il autorise le Seigneur ressuscité à regarder son cœur: « Seigneur, tu sais tout : tu sais bien que je t’aime. » (Jn 21, 17). Seulement lorsque Pierre s’autorise lui-même à se faire pardonner par  Jésus reçoit-il la nouvelle responsabilité envers le troupeau. Pierre est vraiment un modèle pour nous, car il peut toujours nous rappeler ses propres échecs quand il a pris le leadership dans l’Église. Plutôt que de le rendre incapable, son souvenir lui permet d’être un guide miséricordieux et compatissant.

Comment nous arrangeons-nous avec les souvenirs de nos propres échecs pour atteindre les autres? Dans quelle sorte d’intimité Dieu nous appelle-t-il à ce point-ci dans notre vie ? Avec qui Dieu nous appelle-t-il plus intimement ? Selon notre propre déclaration de foi en Jésus, quelles sont nos responsabilités ?  Pierre a bien appris sa leçon : il imiterait Jésus pour le reste de sa vie en donnant sa vie par le martyr, mourant sur la croix la tète en bas sur la colline du Vatican. Sommes-nous prêts à aller jusqu’à l’extrême pour notre foi en Jésus ? Aimons-nous Jésus plus que « ceux-ci ».