Le Royaume exige que nous fassions la volonté de Dieu

Dixième dimanche du Temps ordinaire, Année B – 10 juin 2018

L’épisode évangélique d’aujourd’hui, celui des scribes incrédules venus de Jérusalem et qui attribuent à Béelzéboul les pouvoirs de Jésus (Marc 3,20-35), s’inscrit à l’intérieur de la visite des parents de Jésus. « Béelzéboul » est un nom divin cananéen qui désigne ici le prince des démons. On trouve dans le Nouveau Testament un certain nombre de passages où on tente d’établir un lien entre Jésus et Satan (Matthieu 9,34; 10,25; 12,24.27; Jean 7.20; 8.48.52). Ces incidents ne remontent pas seulement à la vie de Jésus mais reflètent probablement aussi les tensions entre l’Église primitive et la synagogue. Quand Jésus demande : comment Satan peut-il expulser Satan (v. 23b), il affirme simplement que toute entité qui se divise est vouée à disparaître, qu’il s’agisse d’un royaume, d’une famille ou de Satan lui-même. Jésus n’a aucun lien de parenté avec Satan; il en est l’ennemi redouté.

Les liens de parenté

En plein milieu de cette controverse, Jésus apprend que sa mère et ses frères et sœurs viennent d’arriver (v. 32). Pendant toute la vie terrestre de Jésus, deux groupes se sont sentis particulièrement proches de lui : d’abord, le cercle immédiat de sa famille à Nazareth, qui pensait l’avoir perdu au profit des Douze; puis le groupe des Douze, sa famille spirituelle. Il y eut plusieurs moments de tension voire d’hostilité entre les deux groupes. Ni l’un ni l’autre n’a saisi la véritable identité de Jésus.

Jésus enseigne à ses proches que ses disciples lui sont indispensables et qu’ils sont essentiels à son nouveau ministère. Mais ce nouveau groupe représente une menace pour sa parenté (v. 33-35). Quand la famille de Jésus dit de lui qu’il a perdu la tête, elle laisse entendre qu’il est possédé. C’est ce qu’affirment explicitement les scribes venus de Jérusalem: « il est possédé par Béelzéboul ».

La famille de Jésus a de bonnes raisons de le tenir pour excentrique et de penser qu’il a « perdu la tête » car sa vie est axée sur autre chose que ce autour de quoi tourne l’existence de sa famille ou celle des gens de son époque. Ce qui est au centre de la vie de Jésus apparaît au verset 35: c’est de faire la volonté de Dieu. Faire la volonté de Dieu, voilà ce qu’exige le royaume; les liens de parenté sont secondaires. La bonne nouvelle de l’évangile, avec sa promesse et ses exigences, c’est que quiconque fait la volonté de Dieu n’est pas seulement le frère, la sœur et la mère de Jésus mais devient par le fait même profondément et authentiquement lui-même.

Le péché impardonnable contre l’Esprit Saint

L’esprit qui opère en Jésus, celui par lequel il chasse les démons, c’est le Saint-Esprit de Dieu. Le texte de l’évangile d’aujourd’hui contient aussi une mystérieuse allusion au péché ou au blasphème contre l’Esprit Saint (v. 29). Pourquoi le blasphème contre l’Esprit Saint est-il impardonnable? Le blasphème, ce n’est pas insulter l’Esprit Saint en paroles; c’est en fait refuser d’accepter le salut que Dieu nous offre par l’Esprit Saint, qui agit par la puissance du Christ crucifié. Si Jésus dit que le blasphème contre l’Esprit Saint ne peut être pardonné ni en cette vie ni dans l’autre, c’est que le non-pardon est lié à la non-repentance, au refus radical de la conversion. Seuls ceux qui se ferment au pardon en sont exclus.

Si nous nous enfermons dans le péché, fermant ainsi la porte à notre conversion et donc au pardon des péchés, qui ne nous importe pas, nous entrons dans un état de perte et de destruction spirituelle. Le blasphème contre l’Esprit Saint nous empêche d’échapper à l’enfermement que nous nous sommes imposé et d’accéder ainsi à la purification de la conscience et au pardon des péchés.

Faire la volonté de Dieu

L’axe central de la vie pour Jésus, c’est de faire la volonté du Père. C’est ce qu’exige le royaume. La volonté de Dieu est avant tout le projet global de Dieu pour l’univers et pour l’histoire. C’est le plan merveilleux en vertu duquel le Père « nous a prédestinés à être pour lui des enfants adoptifs par Jésus le Christ, selon le bon plaisir de sa volonté » (Éphésiens 1,5). La formule « que ta volonté soit faite » peut aussi renvoyer à toute expression particulière de la volonté de Dieu. Cette « volonté » doit être faite avant tout par Dieu lui-même; c’est Dieu qui accomplit son dessein de salut pour le monde.

Loin de désigner une résignation passive et démunie au destin ou aux circonstances, la « volonté de Dieu » dépasse nos rêves les plus fous et révèle l’immense sollicitude de Dieu, sa providence miséricordieuse pour chacune et chacun de nous. Laisser s’accomplir en nous la volonté de Dieu exige de notre part un oui conscient et résolu, un « fiat » et un lâcher-prise suave, parfois doux-amer, afin que quelque chose de grand puisse s’accomplir en nous, par nous, à cause de nous voire en dépit de nous.

Dans l’homélie-programme qu’il a prononcée le 24 avril 2005 lors de son intronisation au siège de saint Pierre, Benoît XVI a déclaré : « Chers amis ! En ce moment, je n’ai pas besoin de présenter un programme de gouvernement… Mon véritable programme de gouvernement est de ne pas faire ma volonté, de ne pas poursuivre mes idées, mais, avec toute l’Église, de me mettre à l’écoute de la parole et de la volonté du Seigneur, et de me laisser guider par lui, de manière que ce soit lui-même qui guide l’Église en cette heure de notre histoire. »

Représentez-vous Joseph Ratzinger, devenu Benoît XVI, un des plus grands esprits et des plus grands théologiens de l’Église, en train d’annoncer à l’Église et au monde qu’il n’est pas venu faire sa volonté mais se mettre à l’écoute, avec toute l’Église, de la parole et de la volonté du Seigneur, se laisser guider par le Seigneur pour que ce soit le Seigneur lui-même qui dirige l’Église à cette heure de notre histoire! Paroles puissantes que chacune, chacun devrait méditer!

Les saints sont des excentriques

Combien de fois n’avons-nous pas pensé que les saints ne sont que des « excentriques » dont l’Église fait des modèles, des personnes bien peu représentatives et coupées de l’expérience humaine. Il est certainement vrai que ces hommes et ces femmes font été des « excentriques » au sens littéral du mot : ils ont dévié du centre, de l’usage commun, des façons de faire habituelles, des méthodes reçues. Mais on peut aussi comprendre que les saintes et les saints ont occupé le « centre radical ». Loin d’être mesurée ou modérée, la réponse des saints à l’amour extravagant de Dieu est tout aussi immodérée : elle se caractérise par une fidélité et un engagement total. G. K. Chesterton disait: « ces gens-là ont exagéré ce que le monde et l’Église ont oublié ».

La réalité qui explique toute la réalité

Dans la deuxième lecture d’aujourd’hui, tirée de la seconde lettre de saint Paul à la communauté de Corinthe (4,13-5,1), Paul proclame sa foi : il affirme la vie éternelle qui croit en lui lorsqu’il marche vers sa mort. Paul imagine que Dieu le présente à Jésus avec les fidèles de Corinthe au moment de la parousie et du jugement. Aux versets 16-18, Paul explique la portée de sa foi en la vie. La vie n’est pas seulement déjà présente et en train de se révéler mais elle va dépasser l’expérience d’affliction et de mort qu’il connaît actuellement : elle est éternelle. Pour Paul, le fait de mourir et de ressusciter avec le Christ est la réalité qui explique toute la réalité, la réalité qui révèle le vrai visage de Dieu. Le Dieu de Jésus crucifié s’est révélé non pas dans un spectacle extérieur de puissance et de splendeur mais dans la merveille de ce qui ne semble que faiblesse et fragilité humaine.

Réconciliation et pénitence

Dans le contexte de l’évangile d’aujourd’hui, lisez le paragraphe n° 17 de l’exhortation apostolique post-synodale de Jean-Paul II sur la Réconciliation et la Pénitence (1984).

« Dans une autre page du Nouveau Testament, plus précisément dans l’Évangile de Matthieu, Jésus lui-même parle d’un « blasphème contre l’Esprit Saint » qui « ne sera pas remis », parce qu’il consiste, dans ses diverses manifestations, à refuser avec obstination la conversion à l’amour du Père des miséricordes.

Il s’agit, bien entendu, d’expressions extrêmes et radicales: le refus de Dieu, le refus de sa grâce et, par conséquent, l’opposition au principe même du salut ; par là l’homme semble volontairement s’interdire la voie de la rémission. Il faut espérer que très peu d’hommes aient la volonté de s’obstiner jusqu’à la fin dans cette attitude de révolte ou de défi ouvert contre Dieu, lequel, par ailleurs, comme nous l’enseigne encore saint Jean, « est plus grand que notre cœur » dans son amour miséricordieux et peut vaincre toutes nos résistances psychologiques et spirituelles, si bien que, comme l’écrit saint Thomas d’Aquin, «il ne faut désespérer du salut de personne en cette vie, en raison de la toute-puissance et de la miséricorde de Dieu ».

Mais, face à ce problème de la rencontre d’une volonté rebelle avec Dieu infiniment juste, on ne peut pas ne pas nourrir des sentiments de «crainte et tremblement» salutaires, comme le suggère saint Paul ; tandis que l’avertissement de Jésus à propos du péché « qui ne peut être remis » confirme l’existence de fautes qui peuvent attirer sur le pécheur la peine de la «mort éternelle ».

A la lumière de ces textes de la sainte Écriture et d’autres, les docteurs et les théologiens les maîtres spirituels et les pasteurs ont distingué entre les péchés mortels et les péchés véniels. Saint Augustin, notamment, parlait de letalia ou de mortifera crimina, les opposant à venialia, levia ou quotidiana. Le sens qu’il a donné à ces qualificatifs influencera ultérieurement le Magistère de l’Église. Après lui, saint Thomas d’Aquin formulera dans les termes les plus clairs possible la doctrine devenue constante dans l’Église.

En établissant cette distinction entre les péchés mortels et les péchés véniels, et en les définissant, la théologie du péché de saint Thomas et de ceux qui la continuent ne pouvait ignorer la référence biblique et, par conséquent, le concept de mort spirituelle. Selon le Docteur angélique, pour vivre selon l’Esprit, l’homme doit rester en communion avec le principe suprême de la vie, Dieu même, en tant que fin ultime de tout son être et de tout son agir. Or le péché est un désordre provoqué par l’homme contre ce principe vital. Et quand, «par le péché, l’âme provoque un désordre qui va jusqu’à la séparation d’avec la fin ultime – Dieu – à laquelle elle est liée par la charité, il y a alors un péché mortel; au contraire, toutes les fois que le désordre reste en-deçà de la séparation d’avec Dieu, le péché est véniel». Pour cette raison, le péché véniel ne prive pas de la grâce sanctifiante, de l’amitié avec Dieu, de la charité, ni par conséquent de la béatitude éternelle, tandis qu’une telle privation est précisément la conséquence du péché mortel.

En outre, considérant le péché sous l’aspect de la peine qu’il entraîne, saint Thomas avec d’autres docteurs appelle mortel le péché qui, s’il n’est pas remis, fait contracter une peine éternelle; véniel, le péché qui mérite une peine simplement temporelle (c’est-à-dire partielle et qui peut être expiée sur terre ou au purgatoire). »