Homélie du pape François pour le Dimanche des rameaux 2018

Homélie du pape François 2018

Jésus entre à Jérusalem. La liturgie nous a invités à intervenir et à participer à la joie ainsi qu’à la fête du peuple qui est capable de crier et de louer son Seigneur ; une joie qui se ternit et laisse un goût amer et douloureux lorsqu’on a fini d’écouter le récit de la Passion. Dans cette célébration semblent s’entrecroiser des histoires de joie et de souffrance, d’erreurs et de succès qui font partie de notre vie quotidienne de disciples, car elles parviennent à mettre à nu des sentiments et des contradictions que nous aussi nous éprouvons souvent aujourd’hui, hommes et femmes de ce temps : capables de beaucoup aimer… mais aussi de haïr – et beaucoup – ; capables de courageux sacrifices, mais aussi capables de savoir ‘‘se laver les mains’’ au moment opportun ; capables de fidélité mais aussi de grands abandons et de grandes trahisons.Et on voit clairement dans tout le récit évangélique que la joie suscitée par Jésus est, pour certains, un motif de gêne et d’agacement.

Entouré de ses gens, Jésus entre dans la ville, parmi les chants et les cris bruyants. Nous pouvons imaginer que c’est la voix du fils pardonné, celle du lépreux guéri ou le bêlement de la brebis égarée qui, tous ensemble, résonnent fortement lors de cette entrée. C’est le chant du publicain et de l’homme impur ; c’est le cri de celui qui vivait en marge de la ville. C’est le cri des hommes et des femmes qui l’ont suivi parce qu’ils ont fait l’expérience de sa compassion face à leur douleur et à leur misère… C’est le chant et la joie spontanés de tant de personnes marginalisées qui, touchées par Jésus, peuvent crier : “Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur !”. Comment ne pas acclamer celui qui leur avait redonné la dignité et l’espérance ? C’est la joie de tant de pécheurs pardonnés qui ont retrouvé confiance et espérance. Et ils crient. Ils se réjouissent. C’est la joie ! Cette joie de l’hosanna se révèle gênante et devient absurde et scandaleuse pour ceux qui se considèrent justes et ‘‘fidèles’’ à la loi et aux préceptes rituels.[1] Joie insupportable pour ceux qui sont restés insensibles à la douleur, à la souffrance et à la misère. Et beaucoup d’entre ceux-ci pensent : ‘‘Regarde, quel peuple mal éduqué !’’. Joie intolérable pour ceux qui ont perdu la mémoire et oublié les nombreuses faveurs reçues. Pour celui qui cherche à se justifier lui-même et à s’installer, comme il est difficile de comprendre la joie et la fête de la miséricorde de Dieu ! Pour ceux qui ne mettent leur confiance qu’en leurs propres forces et qui se sentent supérieurs aux autres[2], comme il est difficile de pouvoir partager cette joie !

Et c’est ainsi que naît le cri de celui dont la voix ne tremble pas pour hurler : ‘‘Crucifie-le !’’ Il ne s’agit pas d’un cri spontané, mais c’est le cri artificiel, construit, fait du mépris, de la calomnie, de faux témoignages suscités. C’est le cri qui naît dans le passage du fait au compte-rendu, qui naît dans le compte-rendu. C’est la voix de celui qui manipule la réalité, crée une version à son avantage et ne se pose aucun problème pour ‘‘coincer” les autres afin de s’en sortir. C’est un [faux] compte- rendu ! C’est le cri de celui qui n’a pas de scrupules à chercher les moyens de se renforcer et à faire taire les voix dissonantes. C’est le cri qui naît de la réalité ‘‘truquée’’ et présentée de telle sorte qu’elle finit par défigurer le visage de Jésus et le transformer en ‘‘malfaiteur’’. C’est la voix de celui qui veut défendre sa propre position en discréditant spécialement celui qui ne peut pas se défendre. C’est le cri, fabriqué par les ‘‘intrigues’’ de l’autosuffisance, de l’orgueil et de l’arrogance, qui proclame sans problèmes : ‘‘Crucifie-le, crucifie-le !’’.

Et on finit ainsi par faire taire la fête du peuple, on détruit l’espérance, on tue les rêves, on supprime la joie ; on finit ainsi par blinder le cœur, on refroidit la charité. C’est le cri du ‘‘sauve-toi toi-même’’ qui veut endormir la solidarité, éteindre les idéaux, rendre le regard insensible… le cri qui veut effacer la compassion, ce ‘‘pâtir avec’’, la compassion, qui est la faiblesse de Dieu.

Face à toutes ces voix qui hurlent, le meilleur antidote, c’est de regarder la croix du Christ et de nous laisser interpeller par son dernier cri. Le Christ est mort en criant son amour pour chacun d’entre nous : pour les jeunes et pour les personnes âgées, pour les saints et les pécheurs, son amour pour ceux de son temps et pour ceux de notre temps. Nous avons été sauvés sur sa croix pour que personne n’éteigne la joie de l’Évangile ; pour que personne, dans la situation où il se trouve, ne reste éloigné du regard miséricordieux du Père. Regarder la croix signifie se laisser interpeller dans nos priorités, nos choix et nos actions. Cela signifie laisser notre sensibilité être interpelée par celui qui passe ou vit un moment difficile. Chers frères et sœurs, que voit notre cœur ? Jésus continue-t-il d’être un motif de joie et de louange dans notre cœur ou bien avons-nous honte de ses priorités pour les pécheurs, les derniers, ceux qui sont oubliés ?

Et vous, chers jeunes, la joie que Jésus suscite en vous est un motif de gêne et également d’agacement pour certains, parce qu’il est difficile de manipuler un jeune joyeux. Qu’il est difficile de manipuler un jeune joyeux !
Mais il y a aujourd’hui la possibilité d’un troisième cri : « Quelques pharisiens qui se trouvaient dans la foule dirent à Jésus : “Maître, réprimande tes disciples”. Mais il prit la parole en disant : “Je vous le dis, si eux se taisent, les pierres crieront” » (Lc 19, 39-40). Faire taire les jeunes est une tentation qui a toujours existé. Les mêmes pharisiens s’en prennent à Jésus et lui demandent de les calmer et de les faire taire.

Il y a de nombreuses manières de rendre les jeunes silencieux et invisibles. De nombreuses manières de les anesthésier et de les endormir pour qu’ils ne fassent pas de bruit, pour qu’ils ne s’interrogent pas et ne se remettent pas en question. ‘‘Vous, taisez-vous !’’ Il y a de nombreuses manières de les faire tenir tranquilles pour qu’ils ne s’impliquent pas et que leurs rêves perdent de la hauteur et deviennent des rêvasseries au ras du sol, mesquines, tristes.

En ce Dimanche des Rameaux, célébrant la Journée Mondiale de la Jeunesse, il nous est bon d’entendre la réponse de Jésus aux pharisiens d’hier et de tous les temps, également à ceux d’aujourd’hui : « Si eux se taisent, les pierres crieront » (Lc 19, 40).

Chers jeunes, c’est à vous de prendre la décision de crier, c’est à vous de vous décider pour l’Hosanna du dimanche, pour ne pas tomber dans le “crucifie-le !” du vendredi… et cela dépend de vous de ne pas rester silencieux. Si les autres se taisent, si nous, les aînés et les responsables – bien des fois corrompus – restons silencieux, si le monde se tait et perd la joie, je vous le demande : vous, est-ce que vous crierez ?
S’il vous plaît, décidez-vous avant que les pierres ne crient !

image: CNS

Aimer même nos ennemis : Le chemin de la Croix

Une réflexion pour le dimanche des Rameaux

Il y a deux lectures de l’Évangile pour ce dimanche, dimanche des Rameaux. D’abord, l’entrée triomphale de Jésus à Jérusalem (Matthieu 21,1-11). Cette Évangile est proclamée lors de la bénédiction des rameaux, qui nous unit aux foules qui ont crié « Hosanna ! » et ont acclamé Jésus comme leur roi, « Celui qui vient au nom du Seigneur » ! La deuxième lecture de l’Évangile est celle de la Passion selon Saint Matthieu (26,14-27,66).

Il n’est pas difficile à voir le contraste saisissant entre l’entrée de Jésus à Jérusalem et Sa souffrance et Sa mort dans la même ville quelques jours plus tard. Les mêmes foules qui ont proclamé Jésus comme leur roi, le Messie, le « Fils de David », Le mettront à mort sous l’accusation d’être « Roi des Juifs ». Les mêmes voix qui ont crié « Hosanna » hurleront « Crucifiez-Le ! » et verront leurs paroles réalisées.

Nous, nous voyons le contraste perturbant comme des gens qui voient la situation dans son ensemble. Nous voyons tout l’événement comme il s’est passé dans son intégralité, comme il s’est déroulé dans les pages de l’Évangile. Mais qu’en est-il pour Jésus ?

A-t-Il pensé que tout serait facile lorsqu’Il est entré à Jérusalem ? S’est-Il trompé en pensant que l’admiration du dimanche des Rameaux aboutirait dans un règne glorieux, qu’Il serait élevé sur les épaules de Ses admirateurs ? Est-ce que Jésus a été dupé par la jubilation des foules qui L’ont accueilli ?

Jésus entre à Jérusalem sûr de Sa mort. Non pas seulement qu’Il mourra, mais qu’Il sera trahi, qu’Il sera rejeté, qu’Il souffrira terriblement, et qu’Il sera tué. En effet, Jésus annonce Sa souffrance et Sa mort encore et encore dans l’Évangile. Il dit à Ses disciples : « Il faut que le Fils de l’homme souffre beaucoup, qu’il soit rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, qu’il soit tué… » (Mc 8,31 ; Lc 9,22 ; cf. Mt 17,22). Il les avertit sévèrement : « Ouvrez bien vos oreilles à ce que je vous dis maintenant : le Fils de l’homme va être livré aux mains des hommes » (Lc 9,44 ; cf. Mt 17,23).

Alors pourquoi est-ce que Jésus leur permet-il de L’accueillir de cette façon ? Il n’a pas cessé de critiquer l’hypocrisie des Pharisiens, alors pourquoi ne pas réprimander l’hypocrisie de la foule – qui L’applaudit aujourd’hui mais qui L’abandonnera demain ? D’un côté, ce que la foule proclame est véridique. Jésus est véritablement celui pour qui ils ont attendu : le Messie, le roi, le Fils de David ! Leurs cris de joie ne sont pas vains : « Hosanna ! Hosanna au plus haut des cieux ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! » Personne ne peut les prendre en défaut pour ne pas avoir dit la vérité !

En même temps, sous l’influence des grands prêtres, les anciens et les scribes, ils s’éloigneront de Lui, comme les disciples, L’abandonnant à l’agonie de la Croix. Pourquoi Jésus n’a-t-il pas protesté contre eux ? « Malheur à vous, hypocrites ! Ne savez-vous pas que Je viens pour mourir ? ». En fait, Jésus n’a pas protesté contre eux parce qu’Il sait qu’Il est venu mourir pour eux. Il n’a pas eu besoin de leur amour, là n’était pas la raison de Son silence, c’était plutôt Son amour pour eux.

Nous voyons dans ces deux lectures de l’Évangile l’exemple par excellence de l’enseignement de Jésus : « Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent » (Lc 6,27 ; cf. Mt 5,44). Souvent nous pouvons penser que nous n’avons pas beaucoup de véritables ennemis dans notre vie. Il peut être difficile de trouver des personnes que nous haïssons vraiment. Plus souvent, c’est plutôt la tiédeur de nos proches qui nous blesse le plus. C’est quand les personnes que nous aimons sont silencieuses que nous souffrons le plus. C’est quand nos proches s’éloignent de nous que nous nous sentons le plus abandonnés. Parfois cet abandon est définitif, pour toujours. Parfois c’est de façon simple, dans le quotidien. Cependant, nous pouvons être blessés quand même.

En voyant ce qui se passe ce dimanche des Rameaux et ce qui se passera dans les jours qui suivront, nous découvrons l’approche de Jésus dans ces situations. « Aimez vos ennemis » n’est pas seulement une leçon à appliquer à nos ennemis les plus jurés. C’est aussi une attitude d’amour envers les petits ennemis que nous pouvons trouver cachés dans nos amis les plus proches. Nous n’acceptons pas ces fautes ou incohérences de nos voisins, de nos amis, ou des membres de nos familles simplement par obligation, ni parce que nous avons besoin de leur amour, ni parce que nous voulons avoir un visage doux tout en ayant un cœur aigre. Au contraire, nous acceptons même leurs faiblesses à cause de notre amour pour eux. Nous acceptons leurs faiblesses comme Jésus a accepté celles de la foule qui L’a accueilli à Jérusalem. Nous acceptons leurs faiblesses comme Jésus accepte nos faiblesses.

Jésus monte à Jérusalem afin de mourir pour la foule qui L’accueille. Jésus monte à Jérusalem pour être trahi non seulement par Ses ennemis – les grands prêtres, les anciens et les scribes –, mais aussi par Ses proches, Ses admirateurs et Ses disciples. Il entre à Jérusalem et souffre à mort dans Son amour pour chacun d’entre eux. Il accepte leur amour à cause de ce même amour qu’Il a pour eux. Accueillons-nous l’amour des autres comme Il accueille notre amour pour Lui ? Sommes-nous capables de les aimer même quand leurs « Hosannas » sont trompeurs ? Est-ce que nous les aimons comme Jésus nous aime ?

Hosanna ! Accueillons le Seigneur qui continue de venir à nous aujourd’hui !

Dimanche des Rameaux – 9 avril 2017

Isaïe 50,4-7
Philippiens 2,6-11
Matthieu 26,14-27,66

Pour me préparer à Pâques il y a quelques années, j’ai eu le privilège de faire une retraite, au début du Carême, sur les événements de la Semaine sainte : j’ai lu et médité le livre du pape Benoît XVI, Jésus de Nazareth – Tome 2, De l’entrée à Jérusalem jusqu’à la résurrection.[1] Ce livre devrait être une lecture obligée pour tous les évêques, les prêtres, les agents de pastorale et tous les catholiques sérieux qui veulent rencontrer Jésus de Nazareth et les mystères centraux de notre foi que nous célébrons cette semaine. Je ne peux concevoir de meilleure façon de se préparer à la Semaine sainte et à Pâques que de lire ce texte magistral. Je le recommande à tous ceux et celles qui ont trouvé utiles nos réflexions scripturaires hebdomadaires : il nourrira votre prière personnelle et vous aidera dans la prédication de la Parole de Dieu.

Chaque année pendant la Semaine sainte, nous accompagnons Jésus qui entre à Jérusalem au milieu des cris de la foule : « Hosanna ! » Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! » Une journée débordante de louanges exaltées et de jubilation tandis que se profile à l’horizon une vague de haine, de destruction et de mort. Nous aussi, nous sommes happés par la foule qui acclame son Messie et son Roi quand il descend du mont des Oliviers… Il n’arrive pas entouré d’une escorte motorisée ou d’un cortège princier mais chevauche une bête de somme. Images frappantes de royauté, d’humilité et de divinité conjuguées dans ce tableau paradoxal où Jésus entre dans sa ville ! Pleine d’enthousiasme, la foule lui fait un triomphe, le dimanche des Rameaux, car elle voit en lui de Roi de paix, porteur de l’espérance. Plein de haine, cinq jours plus tard, le peuple exigera son exécution sur la croix.

Les récits évangéliques de la Passion décrivent comment les péchés de certaines factions du peuple et de leurs chefs au temps de Jésus ont donné naissance au complot qui entraîna la Passion et la mort du Christ, ce qui est une façon de suggérer une vérité fondamentale, à savoir que nous sommes tous en cause. Ce sont leurs péchés et nos péchés qui conduisent le Christ à la croix, et Lui en porte le poids de plein gré. À nous de tirer les leçons de ce qui est arrivé à Jésus et de nous interroger non seulement sur l’identité de ceux qui l’ont jugé, condamné et exécuté autrefois mais aussi sur ce qui a tué Jésus et sur les spirales vicieuses de violence, de brutalité et de haine qui continuent de Le crucifier aujourd’hui dans ses frères et sœurs de la famille humaine.

Le récit de la Passion en Matthieu

Cette année, nous lisons le récit de la Passion selon Matthieu (Matthieu 26,14 –27,66). Matthieu suit de près la source que Marc est pour lui mais avec quelques omissions (par exemple, Marc 14, 51-52) et quelques additions (par exemple, Matthieu 27, 3-10.19). Certaines additions indiquent qu’il s’est servi de traditions qui lui venaient d’ailleurs; d’autres tiennent à sa propre perspective théologique (par exemple, Matthieu 26,28 « … en rémission des péchés »; Matthieu 27,52). Dans son travail de rédaction, Matthieu a aussi modifié Marc pour certains détails mineurs. Mais on n’a pas besoin de supposer qu’il connaissait un autre récit de la Passion que celui de Marc.

En écoutant le récit de Matthieu, nous sommes saisis par la rencontre entre Jésus et son destin, rencontre rendue inévitable par l’attachement profond de Jésus à la mission qu’il a reçue de Dieu et par la résistance farouche du pouvoir de la mort. Dans le premier chapitre de son ouvrage sur Jésus de Nazareth, intitulé « L’entrée à Jérusalem », Benoît XVI nous invite à nous arrêter à Zacharie 9,9, le texte que Matthieu et Jean citent explicitement pour éclairer le sens du « dimanche des Rameaux » : « Dites à la fille de Sion : Voici ton roi qui vient vers toi, humble, monté sur une ânesse et un petit âne, le petit d’une bête de somme » (Mt 21,5; cf. Za 9,9; Jn 12,15). Benoît écrit (p. 4):

[Jésus] est un roi qui détruit les armes de guerre, un roi de paix et un roi de simplicité, un roi des pauvres. Finalement, nous avons vu qu’il règne sur un royaume qui s’étend de la mer à la mer et embrasse le monde entier. Les communautés qui rompent le pain en communion avec Jésus Christ nous ont rappelé que le nouveau royaume de Jésus, qui embrasse le monde entier de la mer à la mer, est le royaume de sa paix. À l’époque, on ne pouvait rien voir de tout cela…

Le sens d’Hosanna

Le mot « Hosanna » était à l’origine une formule de bénédiction des pèlerins que prononçaient les prêtres dans le Temple mais, une fois réuni à la deuxième partie de l’acclamation, « à celui qui vient au nom du Seigneur », il a pris un sens messianique. Il est devenu une façon de désigner celui que Dieu avait promis. La louange à Jésus devenait ainsi une salutation adressée à celui qui vient au nom du Seigneur, à celui qu’annonçaient et qu’acclamaient toutes les promesses.

Nous pouvons nous demander pourquoi le mot « hosanna » nous a été conservé en hébreu. Pourquoi les Évangiles ne l’ont-ils pas traduit en grec ? La traduction complète de l’ « hosanna » pourrait se lire ainsi : « À l’aide [ou : sauve-nous], de grâce, ô Fils de David. Béni au nom du Seigneur, celui qui vient. À l’aide [ou : sauve-nous], de grâce, ô Tout-puissant. » L’accueil que réserve la foule à Jésus aux cris de « hosanna », en appelant au secours, et le fait de brandir des branches de palmier évoquaient les formules rituelles de la fête de Soukkot, déjà politisée depuis qu’on s’en était servi pour le premier festival de l’Indépendance, la première Hanouka. L’utilisation de cette formule liturgique pour accueillir Jésus avait un but manifeste. L’entrée triomphale de Jésus dans Jérusalem sera suivie par la purification du Temple (Matthieu 21, 14-16). Ce scénario évoque la libération des Macchabée et ne peut que viser à fouetter les espoirs messianiques. La foule qui crie « hosanna » et brandit des rameaux sait parfaitement ce qu’elle fait.

Dans cette acclamation d’hosanna, nous voyons s’exprimer les émotions complexes des pèlerins qui accompagnaient Jésus et ses disciples : louange joyeuse de Dieu au moment de la procession d’entrée, espérance que l’heure du Messie soit arrivée et, en même temps, prière pour que soit rétablie la monarchie davidique et par conséquent la royauté de Dieu sur Israël (Jésus de Nazareth, p. 8-10).

« Hosanna », c’est un appel à l’aide urgent, une demande de salut d’une validité universelle. Ce cri n’a jamais cessé de convenir à la condition humaine. C’est d’un mot une prière qui a la faculté politique de déstabiliser les oppresseurs où qu’ils se trouvent, aujourd’hui comme autrefois, une prière qu’il faudrait donc traduire et comprendre.

Le prophète de Nazareth

Au commencement, quand les gens écoutaient le prophète de Nazareth, il ne semblait avoir aucune importance pour Jérusalem et les habitants de la ville sainte ne le connaissaient pas. La foule qui rend hommage à Jésus aux portes de la ville n’est pas celle qui réclamera plus tard sa crucifixion. Dans ce tableau en deux temps de l’échec à reconnaître Jésus – par une combinaison d’indifférence et de peur – Benoit XVI estime que nous entrevoyons quelque chose de la tragédie de la ville que Jésus avait évoquée à quelques reprises, et d’une façon particulièrement poignante dans son discours eschatologique.

Les accents uniques de la Passion selon Matthieu

Pour Matthieu, l’ultime point tournant de l’histoire de Jésus, c’est sa mort et sa résurrection. À l’instant même de la mort de Jésus, mort acceptée en fidélité à sa mission, une vie nouvelle éclate : la terre tremble, les rochers se fendent, les tombeaux s’ouvrent et les saints qui étaient morts ressuscitent pour entrer triomphalement dans la cité de Dieu. En écrivant ces paroles, Matthieu pense à la grande vision des ossements desséchés d’Ézéchiel 37. Dieu insuffle l’esprit aux ossements, et les morts ressuscitent pour former un peuple nouveau. Matthieu croit que de la mort de Jésus surgit une vie nouvelle pour le monde; de la mort apparente de la mission judéo-chrétienne à Israël, la communauté primitive ressuscite pour envelopper le monde méditerranéen et former un peuple nouveau de Juifs et de Gentils. La mort-résurrection n’est pas seulement le modèle du destin de Jésus, elle deviendra aussi le modèle du destin de la communauté elle-même au sein de l’histoire.

Le sens aujourd’hui

Qu’est-ce que la passion de Matthieu a à nous dire aujourd’hui ? Je suis convaincu qu’elle nous offre des lunettes bibliques à travers lesquelles observer le moment actuel de l’histoire de l’Église et du monde. Ce n’est pas seulement de l’Église mais aussi du monde dans lequel nous vivons que nous recevons notre ordre de marche et nos plans pastoraux pour la mission. Le drame biblique bouleversant que présente la passion de Matthieu nous enseigne que les événements que nous tenons souvent pour des « événements profanes », même ceux qui provoquent dommages et destruction, qui suscitent la terreur et l’aveuglement, nous guident en réalité vers l’avenir de Dieu pour nous, et plantent le décor de la révélation que Dieu nous fera de lui-même.

Acclamer le Seigneur dans l’Eucharistie

Je conclus en reprenant les propos du pape émérite Benoît sur la scène de ce dimanche des Rameaux (p.11) :

L’Église acclame le Seigneur dans la Sainte Eucharistie comme celui qui vient aujourd’hui, celui qui est entré chez elle. En même temps, elle l’acclame comme celui qui continue de venir, celui qui nous guide vers son avènement. Pèlerins, nous allons à lui ; pèlerin, il vient à nous et nous prend avec lui dans son ‘ascension’ vers la croix et la résurrection, vers la Jérusalem définitive qui grandit déjà au milieu de ce monde dans la communion qui nous unit à son corps.

[1] Note du traducteur. Les citations faites ici de Jésus de Nazareth sont donc une traduction libre faite à partir de l’édition américaine (San Francisco, Ignatius Press, 2011).

Dimanche des Rameaux: homélie du pape François

À 9 h30 ce matin, le pape François a présidé la liturgie solennelle du Dimanche des Rameaux et de la Passion du Seigneur, Place Saint-Pierre. Tout près de l’obélisque, le Pape a béni les rameaux et les branches d’olivier puis il est entré en procession. Arrivé à l’autel il a célébré la Messe de la Passion. Pour marquer l’approche des Journée mondiale de la jeunesse 2016, des jeunes de Cracovie en Pologne ont participé à la célébration à l’occasion de la fête diocésaine de la XXXIe Journée mondiale de la jeunesse, sous le thème “Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde” (Mt 5, 7). Suite à la proclamation de la Passion tiré de l’Évangile de Saint Luc, le Pape a livré cette homélie:

La foule de Jérusalem criait en accueillant Jésus : « Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur » (cf. Lc 19, 38). Nous avons fait nôtre cet enthousiasme : en agitant les palmes et les rameaux d’olivier, nous avons exprimé la louange et la joie, le désir de recevoir Jésus qui vient à nous.

Il désire, en effet, entrer dans nos villes et dans nos vies, comme il est entré à Jérusalem. Il vient humblement à nous, comme il le fait dans l’Évangile, monté simplement sur un âne, mais il vient « au nom du Seigneur » : avec la puissance de son amour divin il pardonne nos péchés et nous réconcilie, avec le Père et avec nous-mêmes. Jésus est content de la manifestation populaire d’affection de la foule, et il répond à la protestation des pharisiens –pour qu’il fasse taire ceux qui l’acclament – : « Si eux se taisent, les pierres crieront » (Lc 19, 40). Rien n’a pu arrêter l’enthousiasme provoqué par l’entrée de Jésus ; que rien ne nous empêche de trouver en lui la source de notre joie, de la vraie joie, qui demeure et qui donne la paix. Car seul Jésus nous sauve des liens du péché, de la mort, de la peur et de la tristesse.

Mais la liturgie de ce jour nous enseigne que le Seigneur ne nous a pas sauvés par une entrée triomphale ni par le moyen de puissants miracles. L’Apôtre Paul, dans la seconde lecture, synthétise par deux verbes le parcours de la rédemption : « il s’est anéanti » et « il s’est abaissé » lui-même. (Ph 2, 7.8) Ces deux verbes nous disent jusqu’à quelle extrémité est arrivé l’amour de Dieu pour nous.

Jésus s’est anéanti lui-même : il a renoncé à la gloire de Fils de Dieu et il est devenu Fils de l’homme pour être en tout solidaire avec nous, pécheurs, lui qui est sans péché. Et pas seulement : il a vécu parmi nous une « condition de serviteur » (v.7) ; non pas de roi, ni de prince, mais de serviteur. Il s’est donc abaissé, et l’abîme de son humiliation, que nous montre la Semaine Sainte, semble ne pas avoir de fond. Le premier geste de cet amour « jusqu’au bout » (Jn 13, 1) est le lavement des pieds. « Le Seigneur et le Maître » (Jn 13, 14) s’abaisse aux pieds des disciples, comme seuls le font les serviteurs.

Il nous a montré par l’exemple que nous avons besoin d’être rejoints par son amour qui se penche sur nous ; nous ne pouvons pas nous en passer, nous ne pouvons pas aimer sans nous faire d’abord aimer par lui, sans faire l’expérience de sa surprenante tendresse, et sans accepter que l’amour véritable consiste dans le service concret.

Mais c’est seulement le début. L’humiliation que subit Jésus devient extrême dans la Passion. Il est vendu pour trente deniers et trahi par le baiser d’un disciple qu’il avait choisi et appelé ami. Presque tous les autres fuient et l’abandonnent ; Pierre le renie trois fois dans la cour du temple. Humilié dans l’âme par des moqueries, des insultes et des crachats, il souffre dans son corps d’atroces violences : les coups, le fouet et la couronne d’épine rendent son aspect méconnaissable. Il subit aussi l’infamie et la condamnation inique des autorités, religieuse et politique : il est fait péché et reconnu injuste.

Ensuite, Pilate l’envoie à Hérode, et celui-ci le renvoie au gouverneur romain : alors que toute justice lui est refusée, Jésus éprouve aussi l’indifférence, parce que personne ne veut assumer la responsabilité de son destin. La foule, qui l’avait acclamé peu de temps avant, change ses louanges en cri d’accusation, préférant même qu’un homicide soit libéré à sa place. Il arrive ainsi à la mort de la croix, la plus douloureuse et infamante, réservée aux traitres, aux esclaves et aux pires criminels. La solitude, la diffamation et la douleur ne sont pas encore le sommet de son dépouillement. Pour être en tout solidaire avec nous, il fait aussi, sur la croix, l’expérience du mystérieux abandon du Père. Mais dans l’abandon, il prie et s’en remet : « Père, entre tes mains, je remets mon esprit » (Lc 23, 46). Suspendu au gibet, en plus de la dérision, il affronte aussi la dernière tentation : la provocation à descendre de la croix, à vaincre le mal par la force et à montrer le visage d’un Dieu puissant et invincible.

Jésus, au contraire, précisément ici, au faîte de l’anéantissement, révèle le vrai visage de Dieu, qui est miséricorde. Il pardonne à ceux qui l’ont crucifié, il ouvre les portes du paradis au larron repenti et touche le coeur du centurion. Si le mystère du mal est abyssal, la réalité de l’Amour qui l’a transpercé est infinie, parvenant jusqu’au tombeau et aux enfers, assumant toute notre souffrance pour la racheter, portant la lumière aux ténèbres, la vie à la mort, l’amour à la haine.

Il semble que nous sommes loin de la manière d’agir de Dieu qui s’est anéanti pour nous, alors que nous oublier un peu nous-mêmes nous paraît difficile. Il a renoncé à lui pour nous ; combien il nous coûte de renoncer à quelque chose pour lui et pour les autres ! Mais si nous voulons suivre le Maître, en plus de nous réjouir qu’il vient nous sauver, nous sommes appelés à choisir sa route : la route du service, du don, de l’oubli de soi. Puissions-nous apprendre cette route en nous arrêtant ces jours-ci pour regarder le Crucifié, la « Chaire de Dieu », pour apprendre l’amour humble qui sauve et qui donne la vie, pour renoncer à l’égoïsme, à la recherche du pouvoir et de la renommée.

Nous sommes attirés par les mille flatteries de l’apparence, oubliant que « l’homme vaut plus par ce qu’il est que par ce qu’il a » (Gaudium et spes, n. 35) ; par son humiliation, Jésus nous invite à purifier notre vie. Tournons le regard vers lui, demandons la grâce de comprendre quelque chose de son anéantissement pour nous ; reconnaissons-le comme Seigneur de notre vie et répondons à son amour infini par un peu d’amour concret.

Première audience générale du pape François

Extraits de la catéchèse du pape François, lors de sa première audience générale, ce mercredi 27 mars.

« Je suis heureux de vous accueillir à ma première audience générale », a dit le Pape François aux milliers de fidèles présents place St.Pierre pour participer à la première catéchèse de l’Evêque de Rome. « C’est avec gratitude et vénération -a-t-il poursuivi- que je prends le témoin des mains de mon prédécesseur Benoît XVI. Après Pâques, nous reprendrons les catéchèses de l’Année de la Foi. Aujourd’hui, je voudrais m’arrêter sur la Semaine sainte. Avec le dimanche des Rameaux, nous avons commencé cette semaine, centre de toute l’année liturgique, pendant laquelle nous accompagnons Jésus dans sa Passion, sa mort et sa résurrection ».

« Mais -a demandé le Pape- que signifie vivre la Semaine sainte pour nous? Que signifie suivre Jésus dans son chemin sur le calvaire vers la croix et la résurrection? Dans sa mission terrestre, Jésus a parcouru les routes de Terre sainte; il a appelé douze personnes simples pour qu’elles restent avec lui, qu’elles partagent son chemin et qu’elles continuent sa mission…; il a parlé à tous sans distinction, aux grands et aux humbles…, aux puissants et aux faibles; il a porté la miséricorde et le pardon de Dieu; il a guéri, consolé, compris; il a donné l’espérance; il a porté à tous la présence de Dieu qui s’intéresse à tout homme et toute femme, comme le fait un bon père et une bonne mère envers chacun de ses enfants. Dieu n’attend pas qu’ils viennent à Lui, mais c’est Lui qui est allé vers nous… Jésus a vécu les réalités quotidiennes des gens les plus communs…: il a pleuré devant les souffrances de Marthe et Marie pour la mort de leur frère Lazare…; il a aussi vécu la trahison d’un ami. En Lui, Dieu nous a donné la certitude qu’il est avec nous, au milieu de nous… Jésus n’a pas de maison car sa maison ce sont les gens, c’est nous, sa mission est d’ouvrir à tous les portes de Dieu, d’être la présence d’amour de Dieu ». [Read more…]