Suivre Jésus, c’est accepter la souffrance et la croix

Vingt-deuxième dimanche du temps ordinaire, Année A – 3 septembre 2017

Jérémie 20,7-9
Romains 12,1-2
Matthieu 16,21-27

L’Évangile d’aujourd’hui, Matthieu 1, 21-27, nous présente la première annonce de la passion de Jésus. La scène suit le récit rapporté en Marc 8,31-33 et vient corriger une conception de la mission messianique qui ne serait que glorieuse et triomphale. Le récit que donne Matthieu de la première annonce de la passion aborde les souffrances du Fils de l’Homme. Dans le texte grec du Nouveau Testament, la formulation de Matthieu est presque identique au fragment pré-paulinien du kérygme qu’on trouve en 1 Co 15,4 et au texte d’Osée 6,2, dans lequel plusieurs voient la référence vétérotestamentaire à la confession de la résurrection de Jésus le troisième jour.

En ajoutant les mots « à partir de ce moment » (16,21), Matthieu souligne que la révélation faite par Jésus de la souffrance et de la mort qui l’attendent ouvre une nouvelle étape de l’évangile. Tout de suite après la confession de Pierre à Césarée de Philippe, Jésus « commença à montrer à ses disciples qu’il lui fallait partir pour Jérusalem, souffrir beaucoup de la part des anciens, des chefs des prêtres et des scribes, être tué et, le troisième jour, ressusciter » (16,21). On nous dit qu’en réponse à la déclaration de Jésus, Pierre le prit à part et se mit à lui faire des reproches. « Dieu t’en garde, Seigneur ! Cela ne t’arrivera pas. » « Mais lui, se retournant, dit à Pierre : Passe derrière moi, Satan, tu es un obstacle sur ma route, tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes » (v. 22-23).

Le refus de Pierre

Le refus qu’oppose Pierre à la souffrance et à la mort annoncées (v. 22-23) est interprété comme une tentative satanique pour détourner Jésus de la mission que Dieu lui a confiée, et les paroles adressées au disciple rappellent la réponse de Jésus au diable dans le récit des tentations (Mt 4,10: « Retire-toi, Satan ! »). L’objectif satanique est souligné par les mots que Matthieu ajoute à sa source marcienne : « tu es un obstacle sur ma route ». Le vrai disciple doit être prêt à suivre Jésus et même à donner sa vie pour lui; cela lui sera rendu au jugement dernier (v. 24-28)

Qu’est-ce qui se cache derrière le refus de Pierre d’accepter la souffrance et la mort de Jésus ? Pierre exprime le désarroi et la consternation des autres apôtres à qui Jésus vient d’annoncer sa souffrance et sa mort imminentes. « Non, Seigneur, c’est pas possible ! C’est pas juste ! » Pareille réaction reflète l’incapacité de Pierre et la nôtre à comprendre le mystère de Dieu à l’œuvre en Jésus et dans nos vies. Pierre et les autres sont placés devant la dure réalité des desseins de Dieu, qui sont complètement inacceptables du point de vue de la logique humaine. Subir de grandes souffrances de la part des autorités religieuses, être chargé de la croix, être exécuté – est-ce que tout cela fait partie du contrat, du projet Jésus ? N’y a-t-il pas d’incitatifs ou d’avantages sociaux ? Est-ce qu’il ne vaudrait pas mieux biffer du contrat la croix et la souffrance ? Est-ce vraiment nécessaire ? Quand il raconte des choses pareilles, n’est-il pas en proie à une forme quelconque de dépression ?

De « rocher » à « scandale »

La semaine dernière encore, à Césarée de Philippe, Pierre était qualifié de « rocher ». Il se fait maintenant traiter de « scandalon », de pierre d’achoppement ! Jésus rappelle à Pierre qu’il ne comprend rien de la réalité et du mystère du dessein de Dieu sur lui et sur nous !

Jésus dit à ses disciples que s’ils veulent marcher à sa suite, ils doivent se renier, prendre leur croix et le suivre. Qu’est-ce qu’on veut dire quand on parle de « se renier » ? Renier quelqu’un (v. 24), c’est le désavouer et se renier soi-même, c’est cesser de faire de soi-même le centre de son existence. Songez un peu à Pierre qui en viendra un jour à renier son ami et Seigneur : « Je ne le connais pas ! ». Même chose pour nous. Me renier, c’est ne plus me connaître; je ne tiens plus compte de ma propre vie. Je ne suis plus le centre de mon univers. Mais l’action ne s’arrête pas là : toute la force de cette injonction repose en fait sur l’invitation que lance Jésus : « Suis-moi. » Tout ce qui précède et tout ce qui suit, ce ne sont que les conditions indispensables pour aimer Jésus et rester avec lui, et pour continuer de rester avec lui.

Suivre Jésus

L’enseignement que donne Jésus au petit groupe des Douze peut se résumer comme suit : « quiconque a accepté l’appel personnel à me suivre doit m’accepter comme je suis. » Suivre Jésus, c’est accepter la souffrance et la croix ! Le signe du Messie va devenir celui de ses disciples ! Ils doivent se mettre derrière lui et le suivre dans sa montée vers Jérusalem.

Ce qui donne tout son sens à la croix, c’est de la porter derrière Jésus, non pas dans un itinéraire de solitude angoissée, d’errance ou de rébellion désespérée, mais bien plutôt dans un cheminement soutenu et alimenté par la présence du Seigneur. Jésus nous demande d’avoir le courage de choisir une vie semblable à la sienne. Ceux et celles qui veulent suivre Jésus ne peuvent éviter la souffrance. Les voies de Dieu ne sont pas les nôtres – aujourd’hui, nous sommes invités à conformer nos voies à celles de Dieu.

Discerner la volonté de Dieu

Puisque le Christ marque la fin de la loi mosaïque comme premier point de repère pour le peuple de Dieu, l’apôtre Paul explique dans sa lettre aux Romains (12, 1-2) comment peuvent fonctionner les chrétiens, à la lumière du don de la justification par la foi, dans leurs relations entre eux et avec l’État. La loi mosaïque contenait des dispositions détaillées sur les sacrifices et d’autres observances cultuelles. L’évangile, par contre, invite les croyants à présenter leur propre vie en sacrifice vivant (12,1). Au lieu d’être contraints par des maximes légales précises, les chrétiens sont libérés : ils doivent faire preuve de bon jugement quand se présentent les multiples décisions de toutes sortes qu’impose la vie quotidienne. Paul invite les chrétiens à « se transformer en renouvelant leur façon de penser pour savoir reconnaître quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bon, ce qui est capable de lui plaire, ce qui est parfait » (v. 2).

Saisir le mystère du Christ

Dans son homélie à la messe de clôture de la Journée mondiale de la Jeunesse, à l’aéroport militaire des Cuatro Vientos près de Madrid, en Espagne, le dimanche 21 août 2011, le pape Benoît XVI a parlé de notre foi en Jésus Christ.

La foi va au-delà des simples données empiriques ou historiques ; elle est la capacité de saisir le mystère de la personne du Christ dans sa profondeur. Mais, la foi n’est pas le fruit de l’effort de l’homme, de sa raison, mais elle est un don de Dieu : « Heureux es-tu, Simon fils de Yonas : ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais mon Père qui est aux cieux ». Elle a son origine dans l’initiative de Dieu, qui nous dévoile son intimité et nous invite à participer à sa vie divine même. La foi ne fournit pas seulement des informations sur l’identité du Christ, mais elle suppose une relation personnelle avec Lui, l’adhésion de toute la personne, avec son intelligence, sa volonté et ses sentiments, à la manifestation que Dieu fait de lui-même. Ainsi, la demande de Jésus : « Et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? », pousse en fin de compte les disciples à prendre une décision personnelle par rapport à Lui. La foi et la suite (sequela) du Christ sont étroitement liées. Et, comme elle suppose suivre le Maître, la foi doit se consolider et croître, devenir profonde et mûre, à mesure qu’elle s’intensifie et que se fortifie la relation avec Jésus, l’intimité avec Lui. Même Pierre et les autres apôtres ont eu à avancer sur cette voie, jusqu’à ce que leur rencontre avec le Seigneur ressuscité leur ouvre les yeux sur une foi plénière.

Chers jeunes, aujourd’hui, le Christ vous pose également la même demande qu’il a faite aux apôtres : « Et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? » Répondez-lui avec générosité et courage comme il convient à un cœur jeune tel que le vôtre. Dites-lui : Jésus, je sais que tu es le Fils de Dieu, que tu as donné ta vie pour moi. Je veux te suivre avec fidélité et me laisser guider par ta parole. Tu me connais et tu m’aimes. J’ai confiance en toi et je remets ma vie entre tes mains. Je veux que tu sois la force qui me soutienne, la joie qui ne me quitte jamais.

La mission fondamentale de l’Église

Continuons de lire les Lineamenta (document préparatoire) du Synode des évêques sur la Nouvelle Évangélisation. Les deux paragraphes que voici sont tirés de la section 10, intitulée « Première évangélisation, sollicitude pastorale, nouvelle évangélisation » ; ils prolongent naturellement notre réflexion sur l’Évangile d’aujourd’hui.

La nouvelle évangélisation est le nom qui est donné à cette nouvelle attention de l’Église à sa mission fondamentale, à son identité et à sa raison d’être. Aussi est-elle une réalité qui ne touche pas seulement des régions bien définies ; elle est le chemin qui permet d’expliquer et de traduire dans la pratique l’héritage apostolique dans notre temps, et pour notre temps. Avec le programme de la nouvelle évangélisation, l’Église veut introduire son thème le plus originel et spécifique dans le monde contemporain et dans la discussion actuelle: l’annonce du Royaume de Dieu, qui a commencé en Jésus-Christ. Aucune situation ecclésiale ne peut se sentir exclue d’un tel programme: les Églises chrétiennes d’ancienne fondation, avec le problème de l’abandon pratique de la foi chez nombre de personnes; et les Églises nouvelles, aux prises avec des itinéraires d’inculturation qui exigent d’être vérifiés en permanence pour parvenir non seulement à introduire l’Évangile – qui purifie et élève ces cultures – mais surtout à les ouvrir à sa nouveauté. De façon plus générale, toutes les communautés chrétiennes, engagées dans la pratique d’une pastorale qui semble toujours plus difficile à gérer et court le risque de devenir une routine peu capable de communiquer les raisons pour lesquelles elle est née.

Nouvelle évangélisation signifie alors mission ; elle demande d’être capable de repartir, de dépasser les frontières, d’élargir les horizons. La nouvelle évangélisation est le contraire de se suffire à soi-même et du repli sur soi, de la mentalité du statu quo et d’une conception pastorale selon laquelle il suffit de faire comme on a toujours fait. Aujourd’hui, le « business as usual » ne suffit plus. Comme certaines Églises locales se sont engagées à l’affirmer, il est temps que l’Église appelle ses communautés chrétiennes à une conversion pastorale au sens missionnaire de leur action et de leurs structures.

Questions pour la réflexion cette semaine

1) Quels sont les principaux obstacles à surmonter et les efforts les plus difficiles à faire pour poser la question de Dieu dans le monde d’aujourd’hui ? Le fait de poser cette question donne-t-il des fruits ?

2) Ai-je déjà « fait des reproches » au Seigneur pour un résultat ou pour une situation auxquels je ne m’attendais pas ? Au bout du compte, qu’ai-je appris de cette expérience ? M’a-t-elle fait grandir ?

3) Est-ce que mes attentes face à l’identité de Jésus et à ce qu’il veut de moi m’amènent à me refermer et à résister à tout ce qui déborde de leurs limites ? Comment est-ce que je me fais une idée du Christ et de sa volonté ? Sur quoi se fonde mon idée : sur les vérités transmises par l’Église catholique ou sur autre chose ?

4) M’arrive-t-il de faire des sacrifices pour ma foi, pour ma famille, pour les autres ? Est-ce que je les fais à contrecœur ou dans une attitude de joie ?

N’oublions pas que Pierre détient les clés

Vingt-et-unième dimanche du temps ordinaire, Année A – 27 août 2017

Isaïe 22,19-23
Romains 11,33-36
Matthieu 16,13-20

Pendant mes études de deuxième et troisième cycles en Israël dans les années 1990, j’ai passé un certain temps avec l’équipe archéologique israélienne qui explorait le site de Césarée de Philippe dans le nord du pays. Césarée de Philippe se trouve à une vingtaine de milles au nord de la mer de Galilée dans le territoire qu’a dirigé le tétrarque Philippe, un fils d’Hérode le Grand, de 4 avant J.C. jusqu’à sa mort en 34 de notre ère. Le potentat reconstruisit la ville de Paneas en lui donnant le nom de Césarée, en l’honneur de l’empereur, auquel il ajouta Philippi (« de Philippe », pour la distinguer du port de mer en Samarie qui portait aussi le nom de Césarée.

L’endroit s’appelle aujourd’hui « Banias », déformation du mot « Paneas », qui renvoie au dieu grec Pan. À l’époque de Jésus, il y avait, dans cette localité située à la frontière entre Israël et la Syrie au pied du majestueux mont Hermont, un culte de la fertilité florissant dans un temple païen dédié à Pan. C’est là, en cet endroit de débordements sexuels et de culte païen au dieu grec Pan, que Jésus demande à ses disciples ce qu’ils pensent de son statut messianique. C’est là que Pierre acclame en Jésus le Messie du seul vrai Dieu. Décor étonnant pour ce récit dramatique de l’Évangile, en Matthieu 16, 13-20 !

Le récit de l’Évangile d’aujourd’hui a des parallèles en Marc 8, 27-29 et en Luc 9, 18-20. La relation de Matthieu attribue la confession à une révélation octroyée au seul Pierre (v. 17) ; elle fait de Pierre le rocher sur lequel Jésus construira son église (v. 18) et le disciple dont l’autorité dans l’église sur terre sera confirmée dans les cieux, c’est-à-dire par Dieu (v. 19). En tenant compte de la richesse du contexte mythologique grec associé à ce site impressionnant du nord de l’État d’Israël, arrêtons-nous à différents mots et à quelques expressions de l’Évangile d’aujourd’hui.

« Tu es le Messie »

En réponse à la question de Jésus (v. 13), « Le Fils de l’Homme, qui est-il d’après ce que disent les hommes ? », les disciples présentent une série de titres ou d’étiquettes que la rumeur appliquait à Jésus. Ces noms révèlent les diverses attentes qu’on entretenait à son sujet. Certains voyaient en lui un Élie, engagé avec fougue dans un affrontement avec les puissants. D’autres reconnaissaient plutôt en lui un Jérémie, non moins véhément mais plus attentif au cheminement intérieur, à la dimension personnelle, privée, de l’existence.

Quand Jésus pose à Pierre la question cruciale, « Et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? », Pierre lui répond : « Tu es le Messie, le Fils du Dieu vivant. » Vu le cadre majestueux où se déroule l’Évangile d’aujourd’hui, est-ce que Pierre promulguait la mort de tous les autres dieux, celle de Pan notamment, qu’il pouvait apercevoir autour de lui, en proclamant que Jésus est le Fils du Dieu vivant ? La mort de Pan allait-elle provoquer une crise de pouvoir pour Tibère, et l’empêcher d’hériter du pouvoir d’Auguste ?

Le Fils du Dieu vivant

L’expression « fils de Dieu » doit être entendue dans le contexte de la mythologie grecque, présente à l’endroit où se produit la confession de Pierre. Le dieu grec Pan était associé à une montagne d’Arcadie et à une grotte en Attique. Comme l’Arcadie ne comptait guère de troupeaux de gros bétail, ce dieu pastoral était associé à la chèvre et il était représenté pour moitié sous la forme de cet animal. Pan devint un dieu universel dans la mythologie grecque, particulièrement populaire auprès des bergers, des agriculteurs et des paysans. De façon générale, Pan était amoureux, comme il convient à un dieu qui a d’abord pour mission d’assurer la fécondité des troupeaux ! Il était censé aimer les cavernes, les montagnes et les endroits isolés, et il avait un penchant marqué pour la musique : son instrument était la flûte de Pan ! Pan était un fils de Zeus, il était donc fils de Dieu !

Pierre déclare que « Jésus est le Fils du Dieu vivant ». L’addition de ce titre exalté à la confession marcienne originale (Marc 8, 27-29) élimine toute ambiguïté qui pourrait s’attacher au titre de « Messie ». La déclaration de Pierre ne peut pas ne pas tenir compte du contexte mythologique grec associé à la ville de Césarée de Philippe !

La chair et le sang

Au verset 17, Jésus prend acte de la déclaration de Pierre : « ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais mon Père qui est aux cieux ». « La chair et le sang » est une expression sémitique qui désigne les êtres humains et met l’accent sur leur faiblesse. Le fait que Pierre révèle la véritable identité de Jésus montre que ce savoir ne lui vient pas de moyens humains mais d’une révélation de Dieu. Voilà qui ressemble à la description que donne Paul de la façon dont il a lui-même découvert qui était Jésus en Galates 1, 15-16: « lorsqu’il plut à Dieu… de révéler en moi son Fils… »

Tu es le rocher

Au verset 18, Jésus révèle la nouvelle identité de Pierre : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église » (v. 18). Le mot araméen « kepa », qui veut dire rocher et qui est transcrit « Képhas » en grec, est le nom sous lequel Pierre est désigné dans les épîtres de Paul (1 Co 1, 12; 3, 22; 9, 5; 15, 4; Ga 1, 18; 2, 9.11.14) sauf en Ga 2, 7-8 (« Pierre »). Le même nom est traduit Petros (Pierre) en Jean 1, 42. L’énoncé araméen original de Jésus aurait donné littéralement en français : « Tu es le Rocher (Kepa) et sur ce rocher (kepa) je construirai mon église. »

Quand Jésus déclare que Pierre est le rocher sur lequel l’Église sera bâtie, faisait-il allusion aux rochers massifs qu’il apercevait autour de lui dans cette région, et qui hébergeaient des temples à des dieux païens et à un dirigeant profane ? Est-ce que la mort du Grand Pan et celle du Christ n’allaient pas se produire l’une et l’autre alors que Ponce Pilate serait procureur de Judée, en lien l’une avec l’autre ? Les premiers chrétiens voulaient-ils voir un lien entre ces deux événements, comme Eusèbe le signale dans ses écrits ?

L’emploi du mot « église » chez Matthieu

Matthieu est le seul évangéliste à employer le mot « Église » (en grec ekklesia) ici au verset 17. Le mot apparaît deux fois dans le texte de l’Évangile d’aujourd’hui. Quelles sont les possibilités concernant le terme araméen que Jésus lui-même aurait employé ? L’église de Jésus désigne la communauté qu’il va rassembler et qui, tel un édifice, aura Pierre pour assises et fondations. Cette fonction de Pierre consiste à témoigner que Jésus est le Messie, le Fils du Dieu vivant.

Les portes de l’Hadès

La référence aux portes de l’Hadès qui ne l’emporteront pas sur l’Église fait-elle référence de quelque façon à la caverne massive dont on croyait qu’elle donnait accès au « monde d’en bas » et d’où jaillissent les eaux puissantes du Jourdain ? À l’époque de Jésus et des écrivains du Nouveau Testament, la conception de l’Hadès (Shéol) qui prédominait chez les juifs et les chrétiens était celle du séjour des morts plutôt que l’idée d’un lieu de châtiment. Les anciens croyaient que le Jourdain naissait dans une vaste caverne qui se trouve aujourd’hui au centre d’un parc national situé à l’embouchure du Jourdain, à Banias. On croyait aussi que la bouche de cette caverne était l’une des entrées du monde souterrain (Hadès/Shéol). Une fois qu’on y avait pénétré, on ne pouvait plus revenir sur la terre des vivants.

On croyait aussi parfois que ce royaume de l’Hadès ou du Shéol hébergeait – en plus des êtres humains défunts – les agents démoniaques de mort et de destruction. Dans le langage apocalyptique juif, à la fin des temps les puissances du chaos cosmique, contenues depuis la création, vont se déchaîner et provoquer des tribulations inouïes et la destruction de la terre. Ces forces étaient enfermées dans une caverne dans les entrailles de la terre. Certains exégètes ont écrit que l’image des Portes de l’Hadès évoque les maîtres du monde souterrain s’échappant des portes de leur cité, ceinturée d’un mur et étroitement surveillée, pour attaquer le peuple de Dieu sur terre. Cette image devient assurément très concrète quand on la replace dans le cadre géographique de Paneas.

Attention à l’emplacement ! (« Location, location, location »)

Paneas (Banias) et son histoire aussi riche qu’ancienne servent de décor à un nouveau drame : non plus l’adoration d’un dieu païen ou de l’État, mais l’adoration du Fils du Dieu vivant, celui sur lequel est édifiée l’église. Ce n’est sûrement pas par hasard que c’est justement à Césarée de Philippe (Banias) que Jésus est salué par Pierre comme Fils du Dieu vivant. On ne saurait croire que les rochers massifs au pied du mont Hermon n’ont pas influencé le rédacteur de l’Évangile ou celui qui a prononcé ces mots, Jésus lui-même. D’une caverne dont les anciens croyaient qu’elle hébergeait les puissances destructrices de l’univers on affirme tout à coup, non pas qu’elle résistera à ses propres puissances destructrices mais que ces puissances destructrices ne l’emporteront pas sur le pouvoir de l’église. Un ancien dieu dont on disait qu’il possédait les clés du monde souterrain est tout à coup remplacé par un simple mortel, Pierre, dont on affirme qu’il possède les clés du Royaume des cieux.

Les clés du royaume

En effet, dans l’Évangile, nous entendons aussi parler des clés (v. 19) du royaume des cieux. L’image des clés est probablement tirée de la première lecture d’aujourd’hui, en Isaïe 22, 15-25, alors qu’Éliakim, qui succède à Shebna comme maître du palais, reçoit « la clé de la maison de David » qu’il pourra, d’autorité, « ouvrir » et « fermer » (Isaïe 22,22).

En Matthieu 18,18 tous les disciples reçoivent le pouvoir de lier et de délier mais le contexte de ce verset suggère que Pierre est investi d’un pouvoir ou d’une autorité particulière. Le fait que les clés sont celles du royaume des cieux et que l’autorité exercée par Pierre dans l’Église sera confirmée au ciel montre qu’il y a un lien intime – mais pas d’identification – entre l’église et le royaume des cieux. L’Église est le champ de bataille où s’affrontent les forces de l’Hadès et les forces des cieux. Combien de fois, ces dernières années, n’avons-nous pas eu l’impression que les portes de l’Hadès se sont ouvertes pour déchaîner contre l’Église le feu et la fureur de l’enfer ?

Au milieu des tempêtes, cependant, prenons courage et voyons bien que Pierre reçoit les clés qui ouvrent les portes des cieux. Ces portes, elles aussi, vont s’ouvrir et le pouvoir royal de Dieu fera irruption du haut du ciel pour entrer en lice contre les démons. Notre foi nous assure que l’Hadès ne l’emportera pas contre l’église parce que Dieu y sera à l’œuvre avec puissance, qu’il dévoilera son projet pour elle et qu’il lui remettra le pouvoir céleste nécessaire pour réaliser son projet.

Nos passages par Césarée de Philippe

Le combat autour de l’identité de Jésus et de sa mission de Messie se poursuit aujourd’hui. Certains prétendent que les chrétiens et l’Église dans son ensemble devraient s’inspirer d’Élie, affronter publiquement les systèmes, les institutions et les politiques nationales. C’est ainsi qu’Élie voyait son rôle. D’autres disent, comme Jérémie, que le règne du Christ, à travers son Église, c’est la dimension personnelle et privée de l’existence. Et nombreux sont ceux, en effet, qui voudraient réduire la religion et la foi à une affaire strictement personnelle dans le monde d’aujourd’hui.

Jésus dépasse ces deux approches et pousse un peu plus loin : Et vous, qu’est-ce que vous en dites : qui suis-je pour vous ? Dans la réponse de Pierre : « Tu es le Messie », lancée avec son impétuosité habituelle, nous trouvons une notion qui reprend les deux idées précédentes mais en les dépassant. Le Messie est venu dans une société mais aussi dans nos vies individuelles, d’une manière totale, surmontant ainsi la distinction entre le public et le privé. La qualité de notre réponse à cette question est la mesure la plus précise de notre qualité de disciples.

À un moment ou l’autre, tout le monde doit passer par Césarée de Philippe et répondre à la question : « Et toi, qu’est-ce que tu en dis, qui suis-je à tes yeux ? » Où sont dans ma vie les Césarée de Philippe, à quel moment ai-je été mis au défi de dire qui est le Christ pour moi, pour l’Église et pour le monde ?

Comme Pierre, est-ce que j’ai du mal à accepter la façon dont Dieu agit dans le monde, « la puissance vulnérable de l’amour », comme dit le pape Benoît ? Comment l’amour transforme-t-il aujourd’hui des scènes de tragédie et de souffrance ? Comment ai-je vu la puissance de l’amour de Dieu opérer dans les épreuves et les tragédies de ma propre vie ? Dans les orages de la vie, quelle consolation ai-je reçue du fait de mon appartenance à l’Église de Jésus Christ ?

La réhabilitation de Pierre, et la nôtre

Jn 21 cropped

Réflexion biblique du père Thomas Rosica c.s.b. pour le 3e dimanche de Pâques C (10 avril 2016) 

Le récit dramatique de l’évangile de ce dimanche (Jean 21, 1-19) a pour toile de fond la mer de Galilée. La majeure partie  du ministère de Jésus s’est déroulée le long de la rive nord-ouest de cette mer, connue aussi sous le nom de Mer de Tibériade (Jean 6, 1) et le lac de Gennésareth (Luc 5, 1). Cette « mer » est en réalité un lac d’eau douce,  de la forme d’une petite harpe de 20 km de long et 11 de large. La pêche joue un rôle important dans le Nouveau Testament et l’église primitive. Pêcher est finalement devenu un symbole important de la tâche missionnaire de l’Église, depuis que Jésus a invité ses premiers disciples à « être des pécheurs d’hommes. »

La symphonie du petit déjeuner en deux mouvements

Le chapitre 21 est un épilogue du quatrième évangile, un « petit déjeuner symphonique » Le premier mouvement (vv 1-14) décrit l’apparition du Seigneur ressuscité aux disciples  « sur le bord du lac de Tibériade ». Cela a un rapport avec la pêche. Lorsque Pierre décide d’aller pêcher, il est rempli d’un certain sentiment de résignation et de mélancolie, allusion à la déprime et au découragement qu’il a dû expérimenter avec les disciples après la mort de Jésus. Pierre est tout simplement en train de revenir à son ancien métier.

L’apparition de Jésus est enveloppée de mystère, dans l’atmosphère familière du “ne sachant pas que c’était lui ” que nous trouvons si souvent chez les évangélistes. Les disciples ont été en mer et « ils passèrent la nuit sans rien prendre» (v3), représentation graphique de stérilité. Ils ont fait ce qu’ils croyaient être la bonne chose mais ils ont fait l’expérience de l’échec. Cela les prépare à apprendre l’une des leçons essentielles de la manière d’être disciple – sans Jésus ils ne peuvent rien faire (15, 5). Le point tournant survient au matin, peut-être pour symboliser l’aube de la lumière spirituelle. Jésus est à nouveau décrit comme se tenant là, sans description de son arrivée (v4; 20,14 ; 19, 26).

Jésus prend l’initiative et appelle les disciples : « Les enfants, auriez-vous un peu de poisson ? » (v5). Les disciples admettent leur échec et Jésus leur dit, « Jetez le filet à droite de la barque, et vous trouverez. » (v.6). Ils auraient pu facilement prendre cette remarque comme la suggestion vaine et simple d’un passant. Mais il ne dit pas : « Essayez là et vous en trouverez peut-être ! » Il ne fait pas une suggestion : il fait une promesse qu’ils trouveront vraiment du poisson là où il leur dit de jeter les filets.

Lorsque les disciples arrivent sur le rivage, ils notent qu’un feu de braise avec du pain et des poissons a été préparé. (v9). Il n’y a aucune indication de la provenance  du pain et des poissons; l’apparition de la nourriture est aussi mystérieuse que celle de Jésus. Le seul feu de braise mentionné dans les évangiles se situe dans la scène provocante du récit de la Passion dans Luc lorsque Pierre renie Jésus  (Luc 22, 55). Cette scène représente le feu du déni et de la trahison. L’évangile de Jean offre le feu de la repentance et du réengagement.

Ce repas dut avoir une signification eucharistique pour les premiers chrétiens puisque Jean 21, 13 rappelle Jean 6, 11 qui utilise le vocabulaire du geste de Jésus  au dernier repas. Bien des personnes se sont interrogées  et continuent au sujet du nombre de poissons et continuent de le faire – 153. Il y a longtemps, saint Jérôme affirmait que les zoologues grecs ont catalogué 153 espèces de poissons dans ce lac ! Ce nombre symbolise la mission universelle des apôtres.

La scène suivante est celle de la grande admiration, alors qu’aucun des disciples osent demander à Jésus : « Qui es-tu ? » (v12). Il y a quelque chose de différent chez lui, mais ils sont tout de même capables de le reconnaître.  Maintenant, c’est le Seigneur Jésus qui est au centre du récit. Après  le petit déjeuner, Jésus parle avec Pierre. Tout au long de ce récit, on réfère à Pierre en tant que Simon-Pierre (vv 2-3, 7b, 11) ou simplement en tant que Pierre (v7a), nom donné par Jésus (1, 42 ; cf Marc 3, 16 ; Luc 6, 14). Maintenant Jésus l’appelle par son ancien prénom, Simon fils de Jean (v15) comme s’il n’était plus (ou pas encore) un disciple.

La réhabilitation de Pierre et son nouveau rôle

Le second mouvement de la « symphonie » (vv 15-23) présente un dialogue poignant entre Jésus et Pierre. Il s’agit de l’un des envois en mission les plus personnels et émouvants dans la Bible, concernant le berger et l’action de guider. Pierre a certainement connu l’échec sur la route du disciple. Le disciple qui fut appelé « Pierre, le rocher » a pleuré de regret dans Luc 22,62 après avoir renié son Seigneur. Pierre a l’opportunité de se repentir et de se réengager vis-à-vis de Jésus.

Jésus interroge Pierre et lui donne un ordre et il le fait trois fois. Sa question est l’ultime question dans la vie : m’aimes-tu vraiment plus que ceux-ci ? ( v15). Se réfère-t-il au filet, aux barques, au matériel nécessaire a la pèche ? Par « ceux-ci »  Jésus signifie probablement « ces autres disciples ». D’après les autres évangiles, Pierre s’est vanté en disant que même si les autres tombent, lui ne le ferait pas (Mt 26, 33; Marc 14, 29; Luc 22, 33; Jn 13, 37). Jean ne rappelle pas cette vantardise, mais les gestes de Pierre, nageant et tirant le filet à lui seul révèlent la même attitude. Par conséquent, la question de Jésus va même plus loin que la question des faux attachements. Elle va à la racine du péché, à savoir, l’orgueil.

Derrière cette traduction, il y a deux verbes pour l’amour, l’amour véritable (agapé) et l’amour (philia). On remarque un ‘pattern’ lorsque Jésus demande deux fois à Pierre s’il l’aime (agapé) et chaque fois Pierre répond que, oui, il l’aime (philia). La troisième fois Jésus change de ton et utilise le mot de Pierre. Le reniement envers Jésus, trois fois répété de Pierre est maintenant annulé par la déclaration d’amour trois fois prononcée.

En réponse à la brûlante et douloureuse troisième question, Pierre dit : « Seigneur, tu sais tout : tu sais bien que je t’aime. » (v17) Après chaque profession d’amour, Jésus donne un même commandement, utilisant différents mots. D’abord il doit nourrir (boske) les agneaux  (arnia, v 15); puis il doit guider (poimaine) les moutons (probata, v 16). Le troisième  commandement inclut un mot venant des commandements précédents, (v 17, boske/probata), rattachant ainsi ensemble les trois commandements. [Read more…]