Discours du pape François lors de la rencontre avec le Président et les autorités civiles d’Égypte

Vous trouverez ci-dessous le texte officiel du pape François lors de la rencontre avec le Président Abdel Fattah Saeed Hussein Khalil el-Sisi ainsi que les autorités civiles à l’hôtel Al-Màsah du Caire:

Monsieur le Président,
Honorables membres du Gouvernement et du Parlement, Messieurs les Ambassadeurs et membres du Corps diplomatique, Mesdames et Messieurs,

Al Salamò Alaikum / la paix soit avec vous!
Je vous remercie, Monsieur le Président, pour vos cordiales paroles de bienvenue et pour l’aimable invitation que vous m’avez adressée à visiter votre cher pays. Je garde vivant le souvenir de votre visite à Rome, en novembre 2014, tout comme celui de la rencontre fraternelle avec Sa Sainteté le Pape Tawadros II, en 2013, et avec le Grand Imam de l’Université d’Al-Azhar, le Docteur Ahmad Al-Tayyib, l’année dernière.

Je suis heureux de me trouver en Égypte, terre d’une très ancienne et noble civilisation, dont nous pouvons admirer les vestiges encore aujourd’hui et qui, dans leur majesté, semblent vouloir défier les siècles. Cette terre représente beaucoup pour l’histoire de l’humanité et pour la Tradition de l’Église, non seulement par son prestigieux passé historique – des pharaons, copte et musulman, – mais aussi parce que beaucoup de Patriarches ont vécu en Égypte ou l’ont traversée. En effet, l’Égypte est mentionnée un grand nombre de fois dans les Saintes Écritures. Sur cette terre, Dieu a fait entendre sa voix, il « a révélé son nom à Moïse » (Jean-Paul II, Discours lors de la cérémonie de bienvenue, 24 février 2000 : Insegnamenti XXIII, 1 [2000], p. 248) et sur le mont Sinaï, il a confié les dix commandements divins à son peuple ainsi qu’à l’humanité. Sur le sol égyptien, a trouvé refuge et hospitalité la Sainte Famille : Jésus, Marie et Joseph.

L’hospitalité offerte avec générosité, il y a plus de deux mille ans, reste dans la mémoire collective de l’humanité et est source d’abondantes bénédictions qui s’étendent encore. L’Égypte est donc une terre qu’en un certain sens nous sentons tous comme nôtre ! Et comme vous le dites : ‘‘Misr um al dugna / L’Égypte est la mère de l’univers’’. Aujourd’hui, y trouvent également accueil des millions de réfugiés provenant de divers pays, dont le Soudan, l’Erythrée, la Syrie et l’Irak, réfugiés qu’on cherche à intégrer dans la société égyptienne avec un engagement admirable.

L’Égypte, en raison de son histoire et de sa situation géographique particulière, joue un rôle irremplaçable au Moyen Orient et dans le contexte des pays à la recherche de solutions à des problèmes aigus et complexes qui ont besoin d’être affrontés maintenant, pour éviter une dérive de violence plus grave encore. Je me réfère à cette violence aveugle et inhumaine causée par divers facteurs : par le désir borné de pouvoir, du commerce des armes, par de graves problèmes sociaux et par l’extrémisme religieux qui utilise le Saint Nom de Dieu pour perpétrer des massacres et des injustices inouïs.

Ce destin et cette tâche de l’Égypte constituent aussi le motif qui a conduit le peuple à aspirer à une Égypte où ne manquent à personne le pain, la liberté et la justice sociale. Certes, cet objectif deviendra une réalité à condition qu’ensemble tout le monde ait la volonté de transformer les paroles en actions, les légitimes aspirations en engagement, les lois écrites en lois appliquées, en valorisant le génie inné de ce peuple.

L’Égypte a donc un devoir particulier : renforcer et consolider aussi la paix régionale, tout en étant, sur son propre sol, affectée par des violences aveugles. Ces violences font souffrir injustement de nombreuses familles – dont certaines sont ici présentes – qui pleurent leurs fils et leurs filles.

Ma pensée va en particulier à toutes les personnes qui, ces dernières années, ont donné la vie pour sauvegarder leur patrie : les jeunes, les membres des forces armées et de la police, les citoyens coptes et tous les anonymes victimes de diverses actions terroristes. Je pense aussi aux assassinats et aux menaces qui ont provoqué un exode de chrétiens du Sinaï septentrional. J’exprime ma reconnaissance aux Autorités civiles et religieuses et à tous ceux qui ont offert accueil et assistance à ces personnes si éprouvées. Je pense également à ceux qui ont été touchés lors des attentats aux églises coptes, aussi bien en décembre dernier que récemment à Tanta et à Alexandrie. À leurs proches et à toute l’Égypte, vont mes plus sincères condoléances et ma prière au Seigneur afin qu’il accorde une prompte guérison aux personnes blessées.

Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs,
je ne peux pas ne pas encourager l’audace des efforts pour la réalisation de nombreux projets nationaux, ainsi que les nombreuses initiatives qui ont été prises en faveur de la paix dans le pays et en dehors, en vue du développement appelé de tous les vœux, dans la prospérité et dans la paix, que le peuple désire et mérite.

Le développement, la prospérité et la paix sont des biens inaliénables qui méritent tout sacrifice. Ce sont également des objectifs qui demandent du travail sérieux, un engagement convaincu, une méthodologie appropriée et, surtout, le respect inconditionnel des droits inaliénables de l’homme, tels que l’égalité entre tous les citoyens, la liberté religieuse et d’expression, sans aucune distinction (cf. Déclaration universelle des droits de l’homme ; Constitution égyptienne de 2014, chap. III). Des objectifs qui exigent une attention spéciale au rôle de la femme, des jeunes, des plus pauvres et des malades. En réalité, le développement authentique se mesure à la sollicitude envers l’homme – cœur de tout développement – à son éducation, à sa santé et à sa dignité ; en effet, la grandeur de toute nation se révèle par le soin dont elle entoure réellement les plus faibles de la société : les femmes, les enfants, les personnes âgées, les malades, les personnes porteuses de handicap, les minorités afin que personne et aucun groupe social ne soit exclu ou laissé pour compte.

Face à une situation mondiale délicate et complexe, qui fait penser à celle que j’ai appelée une ‘‘guerre mondiale par morceaux’’, il faut rappeler qu’on ne peut pas construire la civilisation sans rejeter toute idéologie du mal, de la violence et toute interprétation extrémiste qui prétend annuler l’autre et anéantir les diversités, en manipulant et en outrageant le Saint Nom de Dieu.

Monsieur le Président, vous m’en avez parlé plus d’une fois et en diverses circonstances avec une clarté, qui mérite écoute et appréciation. Nous avons tous le devoir d’enseigner aux nouvelles générations que Dieu, le Créateur du ciel et de la terre, n’a pas besoin d’être protégé par les hommes, au contraire c’est lui qui protège les hommes ; lui ne veut jamais la mort de ses enfants mais leur vie et leur bonheur ; il ne peut ni demander ni justifier la violence, au contraire il la déteste et la rejette1. Le vrai Dieu appelle à l’amour inconditionnel, au pardon gratuit, à la miséricorde, au respect absolu de toute vie, à la fraternité entre ses enfants, croyants et non croyants.

Nous avons le devoir d’affirmer ensemble que l’histoire ne pardonne pas à ceux qui proclament la justice et pratiquent l’injustice ; elle ne pardonne pas à ceux qui parlent d’égalité et rejettent l’autre qui est différent. Nous avons le devoir de démasquer les vendeurs d’illusions sur l’au-delà, qui prêchent la haine pour voler aux gens simples leur vie présente et leur droit de vivre avec dignité, en les transformant en bois à brûler et en les privant de la capacité de choisir avec liberté et de croire avec responsabilité. Nous avons le devoir de démonter les idées homicides et les idéologies extrémistes, en affirmant l’incompatibilité entre la vraie foi et la violence, entre Dieu les actes de mort.

En revanche, l’histoire honore les bâtisseurs de paix, qui, avec courage et sans violence, luttent pour un monde meilleur: « Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu » (Mt 5, 9).

L’Égypte qui, au temps de Joseph, a sauvé les autres peuples de la famine (cf. Gn 47, 57), est donc appelée aujourd’hui également à sauver cette région bien-aimée de la famine de l’amour et de la fraternité; elle est appelée à condamner et à vaincre toute violence et tout terrorisme ; elle est appelée à donner le grain de la paix à tous les cœurs affamés de cohabitation pacifique, de travail digne, d’éducation humaine. L’Égypte, qui en même temps construit et combat le terrorisme, est appelée à donner la preuve que ‘‘AL DIN LILLAH WA AL WATÀN LILGIAMIA’ / La foi est pour Dieu, la patrie est pour tous’’, comme le dit la devise de la Révolution du 23 juillet 1952, manifestant qu’on peut croire et vivre en harmonie avec les autres, en partageant avec eux les valeurs humaines fondamentales et en respectant la liberté et la foi de chacun (cf. Constitution égyptienne de 2014, art. 5). Le rôle particulier de l’Égypte est nécessaire pour pouvoir affirmer que cette région, berceau des trois grandes religions, peut, voire doit se réveiller de la longue nuit de tribulation pour faire rayonner de nouveau les valeurs suprêmes de la justice et de la fraternité, qui sont le fondement solide et la voie obligatoire de la paix (cf. Message pour la Journée Mondiale de la Paix 2014, n. 4). De grandes nations, on ne peut peu attendre !

Cette année, se célèbrera le 70ème anniversaire des relations diplomatiques entre le Saint- Siège et la République Arabe d’Égypte, l’un des premiers pays arabes à établir de telles relations diplomatiques. Elles ont toujours été caractérisées par l’amitié, par l’estime et par la collaboration réciproque. Je souhaite que ma présente visite puisse les consolider et les renforcer.

La paix est un don de Dieu mais elle est aussi un travail de l’homme. C’est un bien à construire et à protéger, dans le respect du principe qui affirme la force de la loi et non la loi de la force (cf. Message pour la Journée Mondiale de la Paix 2017, n. 1). Paix à ce pays bien-aimé ! Paix à toute cette région, en particulier à la Palestine et à Israël, à la Syrie, à la Libye, au Yémen, à l’Irak, et au Soudan du Sud ; paix à tous les hommes de bonne volonté !

Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs,
je voudrais adresser une salutation affectueuse et une accolade paternelle à tous les citoyens égyptiens, qui sont symboliquement présents dans cette salle. Je salue également les fils et les frères chrétiens qui vivent dans ce pays : les coptes orthodoxes, les gréco-byzantins, les arméniens- orthodoxes, les protestants et les catholiques. Que Saint Marc, l’évangélisateur de cette terre, vous protège et nous aide à construire et à atteindre l’unité, si désirée par Notre Seigneur (cf. Jn 17, 20- 23). Votre présence dans ce pays n’est ni nouvelle ni fortuite, mais historique et inséparable de l’histoire de l’Égypte. Vous êtes une partie intégrante de ce pays et vous avez développé au cours des siècles une sorte de relation unique, une symbiose particulière, qui peut être prise comme exemple par d’autres nations. Vous avez démontré et vous démontrez qu’on peut vivre ensemble, dans le respect réciproque et dans la confrontation loyale, en trouvant dans la différence une source de richesse et jamais un motif d’affrontement (cf. Benoît XVI, Exhort. ap. postsyn. Ecclesia in Medio Oriente, nn. 24-25).

Merci pour votre chaleureux accueil. Je demande à Dieu Tout-puissant et Unique de combler tous les citoyens égyptiens de ses bénédictions divines. Qu’il accorde à l’Égypte paix et prospérité, progrès et justice et qu’il bénisse tous ses enfants!

«Béni soit l’Égypte, mon peuple», dit le Seigneur dans le Livre d’Isaïe (19, 25).

Shukram wa tahìah misr! / Merci et vive l’Égypte! ________________________________________________

1 «Dieu […] hait quiconque aime la violence» (Ps 10, 5). [00619-FR.01] [Texte original: Italien]

Conférence de Mgr Philippe Bordeyne lors de la Conférence sur la paix, Le Caire

Le rôle de l’éducation dans la lutte contre la violence
prononcée lors de la « Conférence internationale sur la paix »
Université al-Alzhar, Le Caire, Égypte
par
Mgr Philippe Bordeyne, recteur de l’Institut Catholique de Paris

            Devant la montée de l’extrémisme, on note avec raison le rôle aggravant des conditions sociales insatisfaisantes, de la marginalisation de certains jeunes, de leur exclusion des circuits de l’emploi et de l’activité économique. Les situations d’injustice engendrent la révolte, elle-même devenant la proie d’idéologies qui prônent la violence. Je voudrais rappeler dans cette communication que parmi les situations d’injustice, il en est une qui menace plus encore la paix mondiale : ce sont les inégalités dans l’accès à l’éducation. Dans la mesure où elles privent certains jeunes et certains adultes des capacités de penser le monde et de prendre en mains leur destin, ces inégalités blessent la dignité humaine en son cœur. Or, il faut bien le reconnaître, nos sociétés souffrent d’une difficulté persistante à inclure tous les jeunes dans des processus éducatifs longs et structurants. Tandis que les guerres aggravent cette situation, il faut bien reconnaître que, même dans les pays riches et en paix, trop de jeunes restent aujourd’hui à l’écart des institutions éducatives, soit parce qu’ils n’y ont pas accès pour des raisons économiques ou culturelles, soit parce qu’ils sont engloutis dans la spirale de l’échec scolaire, soit parce que l’école et l’université hésitent sur les orientations d’une éducation morale de la jeunesse. La mise en avant du pluralisme des valeurs masque parfois une incertitude coupable vis-à-vis des principes fondamentaux de l’éducation. N’étant ni sociologue, ni politiste, je ne ferai pas ici l’état des lieux de la planète. Mais, en tant que théologien spécialiste des questions éthiques, je développerai trois axes que j’estime prioritaires pour offrir une éducation morale apte à servir une paix mondiale durable. Les éducateurs ne sauraient se limiter à invoquer des lois dont les jeunes ont parfois du mal à reconnaître le bien-fondé. Il leur faut aussi oser enseigner comment l’être humain lutte contre la violence et mobiliser à bon escient les ressources religieuses.

  • Éduquer à reconnaître la voix de la conscience

La conscience est un don de Dieu, le Tout-puissant et Miséricordieux. Ce cadeau insigne est toutefois soumis à des influences externes qu’il est nécessaire de prendre en compte si l’on veut éduquer en profondeur. Permettez-moi de citer l’un de mes prédécesseurs qui fut recteur de l’Institut Catholique de Paris de 1981 à 1985, le Cardinal Pierre Eyt : « Il n’y a pas de conscience qui ne passe par une maïeutique, un cheminement, un parcours, bref une “gradualité” suscitée par les événements, les rencontres, les choix antérieurs, les conditions d’âge et de responsabilité, tous facteurs inhérents à la croissance de chaque personne, sans oublier que celle-ci appartient toujours à un milieu déterminé et qu’elle se situe dans un contexte culturel donné. »[1] Les familles, les institutions religieuses, mais aussi l’école et l’université ont donc pour responsabilité de travailler sur les différents facteurs qui permettent à la conscience morale de mûrir et de s’orienter de manière droite. À la base de la dignité de la conscience, il y a sa capacité à connaître le bien et à le distinguer du mal, ce que les théologiens de l’Antiquité nommèrent la syndérèse. Notre monde fait aujourd’hui l’amère découverte que, lorsque s’installent les idoles du pouvoir et de l’argent, cette faculté fondamentale de l’être humain peut être pervertie en sa racine.

En tant que président d’une université catholique, je m’efforce d’œuvrer pour que soient enseignées les Humanités classiques et contemporaines. En effet, à la différence des messages numériques qui simplifient la réalité à outrance, la fréquentation longue et bienveillante des littératures du monde donne accès au trésor de la conscience humaine dans la diversité des cultures. Le défi est aujourd’hui de promouvoir chez les jeunes une appréhension de l’humanité dans son unité et dans sa diversité. Moyennant une initiation qui permet de déchiffrer le langage spécifique des arts et de la littérature, la beauté est porteuse de l’universel humain tel qu’il s’offre à découvrir dans les cultures singulières.

Les artistes les plus inspirés sont particulièrement sensibles au drame de la chute. Depuis toujours, en effet, l’homme a été tenté par le mal et la violence, et il le sera jusqu’à la fin des temps. La révolte contre ce qui défigure l’être humain est une trace, en chacun de nous, de la dignité de la conscience. Dans un ouvrage posthume publié par sa fille, le prix Nobel de littérature Albert Camus met en scène le scandale que suscite chez un jeune homme du nom de Cormery, l’atroce mutilation des soldats pendant la guerre du Maroc en 1905. Alors que son camarade estime qu’un « homme doit tout se permettre », Cormery réplique avec force : « Non, un homme ça s’empêche. Voilà ce qu’est un homme. »[2] Oui, l’éducation a pour mission essentielle de permettre aux jeunes, à travers la fréquentation des grandes œuvres de culture, de se forger une conscience capable de dénoncer le mal et la violence, qui sont une injure à la nature humaine.

  • Éduquer à exercer le recul critique de la raison

Le rôle spécifique des humanités nous rappelle que la sensibilité contribue à la formation de la conscience. Le philosophe Jacques Maritain a mis en évidence l’ancrage expérimental et sensoriel des concepts moraux, à commencer par le concept du bien[3]. Il reste que la tâche fondamentale de l’éducation consiste à aller plus loin, en favorisant le recul critique que permet l’exercice de la raison. Si tout être humain est doté de la raison, celle-ci reste une potentialité dont l’usage correct appelle le concours de ceux qui ont fait l’effort de parcourir les vastes allées de la rationalité, et qui ont appris à reconnaître que la raison est mise en œuvre de manière différenciée dans la pluralité des champs du savoir. Ainsi, le raisonnement mathématique a ses lois propres, que l’architecte doit maîtriser mais qui ne lui suffisent pas à exercer son art. Quant au jugement pratique, il fait appel à des règles de droit et de justice qui s’appuient elles-mêmes sur une appréciation commune de la dignité humaine et d’un vivre ensemble orienté vers la paix. La diversité des registres impliqués dans l’exercice de la raison appelle l’humilité et la disponibilité à se former tout au long de la vie. C’est pourquoi l’éducation suppose l’apprentissage du dialogue et de l’écoute mutuelle, mais aussi du courage permettant à chacun d’affirmer les convictions acquises dans une écoute attentive de la voix de la conscience.

Le dialogue entre les générations est ici essentiel. La jeunesse est rapide et fougueuse, elle a une soif de radicalité qu’il convient d’accueillir pour qu’elle ne dérive pas vers la radicalisation qui est refus de la différence. Nos sociétés sont aujourd’hui mises au défi d’écouter davantage les aspirations de la jeunesse. Réciproquement, les générations plus âgées ont le devoir de ne pas exploiter cette soif de radicalité en l’utilisant à des fins inavouables. Pour ce faire, il convient de s’appuyer sur le goût de la jeunesse et sur son aptitude à entrer dans une réflexion critique, à condition qu’elle y soit initiée avec patience. Les jeunes ont besoin de lieux d’expression et de dialogue où ils puissent être respectés dans leurs convictions tout en étant alertés sur les limites d’une réflexion encore en genèse. Enfin, le dialogue intergénérationnel permet d’accueillir la sensibilité de la jeunesse à ce qui change. L’esprit critique des jeunes nous rappelle que les principes et les lois ne sont pas des données immuables. Les textes fondateurs doivent être resitués dans leur contexte historique pour être correctement compris. La tâche de leur interprétation est sans cesse à reprendre, car l’être humain est un être historique et de nouveaux problèmes surgissent dans le cours du temps. C’est précisément la noblesse de la raison que de s’attacher à les résoudre.

  • Eduquer à lutter contre le mal

Il reste que le problème du mal et de la violence est structurel, même s’il prend des formes différentes à travers l’histoire. La lutte contre le mal suppose donc un véritable travail d’intelligibilité : comment le mal vient-il à l’idée et par quels mécanismes passe-t-on de l’imagination à l’acte ? quels sont les ressorts de la violence collective ? Tout comme les philosophes, les éducateurs ont pour mission de penser le mal et pas seulement le bien[4]. D’une part, il existe des conceptions erronées du bien, qu’il faut pouvoir critiquer en montrant que le mal peut se présenter sous le couvert du bien[5]. Il en va ainsi de toute forme de violence exercée sous couvert de la religion, et de toute forme de discrimination exercée entre les citoyens, comme l’a exprimé avec une grande clarté Son Eminence le cheikh Ahmed Al-Tayeb, grand imam d’Al-azhar. D’autre part, même si l’horreur ne se compare pas, l’analyse rigoureuse du mal limite les réactions en chaîne qu’il est susceptible de déclencher. La réflexion collective et l’argumentation entretiennent la capacité qu’a l’homme de dépasser le mal qui l’empoisonne.

Dès l’école primaire, les maîtres ont pour tâche, souvent harassante, de contraindre les enfants à bannir la violence verbale et corporelle, à apprendre le respect mutuel et la maîtrise des pulsions. Mais cette éducation ne porterait pas de fruits durables si elle cherchait à s’imposer dans le seul rapport de force. Dès l’école primaire, les éducateurs ont pour tâche d’expliquer pourquoi le bien est plus désirable que le mal, et de quelle manière le mal peut séduire l’être humain en s’appuyant sur les passions les plus viles. Cette mission d’éducation de la liberté doit se poursuivre à l’école secondaire et à l’université, et imprégner tous les secteurs de la vie sociale. Elle est également un aspect essentiel de la responsabilité des gouvernants vis-à-vis des peuples.

Les philosophes et les théologiens s’accordent pour dire que la lutte contre le mal requiert à la fois le support de la réflexion critique et la pratique répétée d’un certain nombre d’exercices qui engagent le corps et l’esprit. En effet les passions, qu’elles soient bonnes ou mauvaises, appellent l’être humain à travailler les relations avec autrui pour qu’elles soient durablement porteuses de concorde et de paix. Les vertus s’acquièrent dans l’exercice du bien, à force de répétition et de patience. Il est besoin aussi de former des éducateurs capables de corriger les erreurs des plus jeunes, avec netteté et bienveillance, mais sans jamais les décourager. En effet, la vertu la plus haute et la plus estimable de l’éducateur est l’espérance. Les théologiens la nomment vertu théologale, car elle vient de Dieu et conduit l’être humain vers Dieu. Le poète Charles Péguy la désigna comme « la petite espérance »[6], car elle est une vertu discrète, parfois oubliée, mais témoigne de l’esprit d’enfance qui anime les saints. Il n’y a pas d’éducation morale sans l’espérance que le monde plus juste auquel nous travaillons est vraiment susceptible d’advenir.

Pour toutes ces raisons, la construction de la paix à l’échelle mondiale doit s’attacher sans faiblesse à garantir l’accès de tous à l’instruction. Une éducation digne de ce nom élève l’homme et lui permet de se dépasser avec l’aide de Dieu. L’éducation ancre dans le cœur humain le désir de la paix et l’engagement à surmonter la violence.

[1] Mgr Pierre Eyt, « La “loi de gradualité” et la formation des consciences : À la mémoire de Philippe Delhaye », Documents Épiscopat, n° 17, décembre 1991.
[2] Albert Camus, Le premier homme, Gallimard-Folio, 1994, p. 78.
[3] « Les hommes ont l’idée, la notion universelle ou intelligible de bien, mais qui d’abord, au plan expérimental, connote une expérience sensorielle. » (Jacques Maritain, Neuf leçons sur les notions premières de la philosophie morale, Paris, Téqui, 1951, p. 26-29.)
[4] Susan Neiman, Evil in Modern Thought: An Alternative History of Philosophy, Princeton, Princeton University Press, 2002, p. 5.
[5] S’appuyant sur Aristote, saint Thomas d’Aquin affirme que l’être humain est orienté vers le bien comme sa finalité propre. Dès lors, le mal provient souvent de ce que le mal est pris, par erreur, pour un bien.
[6] Charles Péguy, Le Porche du mystère de la deuxième vertu [1911], Paris, Gallimard, 1986, p. 24.

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Vidéo des intentions du pape François pour février: l’accueil les personnes dans le besoin

Vidéo des intentions de prière du pape François pour le mois de février : l’accueil les personnes dans le besoin.

« Même la plus petite personne peut changer le cours de l’histoire »

CNS photo/L’Osservatore Romano, handout

Alors que des dizaines de milliers de personnes –pour la plupart des jeunes femmes et des jeunes hommes- se rendent à Washington, vendredi le 27 janvier 2017 pour l’annuelle « Marche pour la vie », voilà une bonne occasion de réfléchir sur ce que nous faisons comme individus et comme communauté pour défendre la vie.

Le thème de la marche de cette année dans la capitale américaine est « Le Pouvoir de l’unité » inspiré des paroles prophétiques de J.R.R. Tolkien : « Même la plus petite personne peut changer le cours de l’histoire ». En effet, une seule personne peut faire la différence dans le monde, que ce soit dans la vie d’une seule ou de plusieurs. Malheureusement, aux États-Unis seulement, chaque année un million de bébés n’ont pas cette possibilité de vivre et de faire une différence dans notre monde. Construire une culture de la vie et mettre fin à l’avortement exigent l’implication de tous et chacun. En commençant dans notre propre famille et dans notre voisinage, nos efforts collectifs changeront les cœurs et les esprits, sauveront des vies et construiront une culture de la vie.

Plus tard cette année à Ottawa au mois de mai, des messes seront célébrées, de graves discours seront prononcés devant les édifices du gouvernement, deux grandes marches auront lieu sur les boulevards les plus importants des deux capitales de deux grandes nations. Pour les Américains, le rassemblement marque le 44e anniversaire de la décision Roe vs Wade de la Cour suprême des États-Unis laquelle a légalisé l’avortement, le 22 janvier 1973, dans tout le pays. Depuis cette décision, quelque 60 millions d’avortements ont été pratiqués aux États-Unis en toute légalité.

Une cohérente éthique de la vie

L’Église catholique romaine tient une éthique cohérente de la vie. L’Église offre un enseignement sur l’inviolabilité, la sacralité et la dignité de toute personne humaine. Toutefois, cette opposition à l’avortement et à l’euthanasie ne justifie pas l’indifférence envers ceux qui souffrent à cause la pauvreté, de la violence et de l’injustice. Peu importe ce qui s’oppose à la vie elle-même comme le meurtre, le génocide, l’avortement, l’euthanasie et le suicide, peu importe ce qui viole la dignité de toute personne humaine tels que la mutilation, la torture ou le harcèlement psychologique, les tentatives de coercition de la conscience, peu importe ce qui insulte la dignité humaine tels que la vie dans des conditions inhumaines, les emprisonnements arbitraires, les déportations, l’esclavage, la prostitution, la vente de femmes ou d’enfants, les conditions de travail indignes où des personnes sont traitées comme des instruments de profit plutôt que d’être traitées comme des personnes responsables, toutes ces réalités empoisonnent la société.

La vie et la dignité humaines rencontrent plusieurs obstacles dans notre monde contemporain, spécialement en Amérique du Nord. Lorsque la vie n’est pas respectée, pouvons-nous vraiment nous surprendre que d’autres droits soient éventuellement eux aussi menacés ? Si nous regardons avec attention les grandes tragédies des siècles passés, nous constatons qu’au moment où le libre marché renversait le communisme, il encourageait exagérément et en même temps le consumérisme et le matérialisme en infiltrant cultures et sociétés. Une population vieillissante, spécialement en Occident, conjuguée à une population active de plus en plus restreinte créent aujourd’hui un mouvement économique menant à l’euthanasie. Comme le disait saint Jean-Paul II : « un droit à la mort deviendra rapidement un devoir de mourir ».

Nous vivons aujourd’hui au milieu d’une culture qui nie la solidarité et prend une véritable forme de « culture de la mort ». Cette culture est fortement encouragée par des puissants courants culturels, économiques et politiques qui font la promotion de l’idée d’une société exclusivement centrée sur l’efficacité. C’est une guerre des forts contre les faibles. Il n’y a pas de place dans le monde pour quiconque, comme l’enfant à naître ou le mourant, est un élément faible de la structure sociale ou quiconque apparaît comme étant à la merci des autres et, de par sa condition, radicalement dépendant. Il n’y a pas de place pour celui ou celle qui ne peut communiquer que par le langage profond de l’affection et du partage. La vie humaine est une valeur sacrée et religieuse et elle concerne tout le monde, pas seulement les croyants.

L’avortement est la plus sérieuse des blessures que l’on peut infliger, non seulement à la personne et à sa famille qui devrait être un sanctuaire de la vie, mais également à la société et la culture, par ces mêmes personnes qui devraient plutôt être les promoteurs et les défenseurs de la société.

Le pape Benoît XVI et son ouverture à la vie

Dans son importante encyclique Caritas in Veritate (La Charité dans la vérité) publiée en 2009, le pape Benoît XVI s’est exprimé clairement sur la dignité et le respect de la vie humaine « qui ne peut en aucun cas être disjoint des questions relatives au développement des peuples » (no 28). Poursuivant son propos, Benoît XVI affirmait également que « dans les pays économiquement plus développés, les législations contraires à la vie sont très répandues et ont désormais conditionné les coutumes et les usages, contribuant à diffuser une mentalité antinataliste que l’on cherche souvent à transmettre à d’autres États comme si c’était là un progrès culturel. ». « L’ouverture à la vie est au centre du vrai développement. » écrivait le Pape. « Quand une société s’oriente vers le refus et la suppression de la vie, elle finit par ne plus trouver les motivations et les énergies nécessaires pour œuvrer au service du vrai bien de l’homme. Si la sensibilité personnelle et sociale à l’accueil d’une nouvelle vie se perd, alors d’autres formes d’accueil utiles à la vie sociale se dessèchent ».

Le pape Benoît XVI résumait très bien la présente crise économique en affirmant par ces paroles justes : « Les coûts humains sont toujours aussi des coûts économiques et les dysfonctionnements économiques entraînent toujours des coûts humains ». L’Église catholique romaine offre un enseignement sur l’inviolabilité, la sacralité et la dignité de la personne humaine : une vision intégrale à laquelle nous devons nous efforcer de correspondre si nous proclamons être « pro-vie ». Nous luttons pour garder une vision globale sans limiter notre regard en nous mettant des œillères.

L’opposition du pape François à l’avortement

Dans un discours brillant devant la Convention Suprême des Chevaliers de Colomb à San Antonio au Texas, il y a quelques années, le Cardinal Seán O’Malley, o.f.m. s’exprimait en ces termes :

« Certaines personnes pensent que le Saint-Père devrait parler davantage d’avortement. Je crois qu’il parle de l’amour et de la miséricorde offerts à toute personne et qui est le contexte dans lequel se situe l’enseignement de l’Église sur l’avortement. Nous nous opposons à l’avortement, non pas parce que nous sommes déplaisants ou démodés mais parce que nous aimons les personnes. C’est ce que nous devons montrer au monde […] Nous devons être de meilleures personnes, nous devons aimer tout le monde, même ceux qui défendent l’avortement. Ce n’est que si nous les aimons que nous serons en mesure de les aider à découvrir la sacralité de la vie d’un enfant à naître. Seul l’amour et la miséricorde peuvent ouvrir leurs cœurs endurcis par l’individualisme de notre époque ».

Sous le regard attentif du Christ

Le pape François a condamné catégoriquement l’avortement et l’euthanasie. Cependant, il ne met pas l’accent sur les arguments philosophiques, scientifiques et légaux que l’on entend habituellement. Sa critique fait plutôt appel directement au visage du Christ. « Chacun de nous est invité à reconnaître dans les personnes fragiles le visage du Seigneur, qui, dans sa chair humaine, fait l’expérience de l’indifférence, de la solitude auxquelles nous condamnons souvent les plus pauvres. »

La condamnation de l’avortement fait un parallèle avec l’enfant Jésus dont la mort était souhaitée par Hérode avant même sa naissance. « Chaque enfant non encore né et injustement condamné à être avorté porte sur lui le visage de Jésus-Christ, porte le visage du Seigneur, qui, avant et après sa naissance, a fait l’expérience d’être rejeté par le monde ». De façon similaire, la condamnation de l’euthanasie pointe en direction du visage du Christ présent dans les personnes âgées ciblées pour être éliminées. « Chaque personne, même les infirmes ou ceux qui sont à la fin de leurs jours, portent le visage du Christ. Ils ne peuvent être mis au rebut ».

Être pro-vie est l’une des plus profondes expressions de notre baptême : nous nous tenons debout comme fils et filles de la lumière, vêtus de l’humilité et de la charité, pleins de conviction et de détermination, nous disons la vérité avec fermeté, sans jamais perdre la joie ou l’espoir. Être pro-vie ne peut être l’exclusivité d’un parti politique ou d’un quelconque côté de l’éventail politique. C’est une obligation pour tous et toutes : gauche, droite et centre ! Si nous sommes pro-vie, nous ne devons pas maudire la culture qui nous entoure mais plutôt nous y engager. Nous devons voir les autres comme Jésus les voit et nous devons les aimer inconditionnellement, même ceux qui nous font obstacle.

Le test ultime pour voir si nous sommes pro-vie ne consiste pas seulement dans le fait de participer à des manifestations ou à des marches dans les grandes villes du monde. Le test réel est ce que nous faisons pour la vie durant les 364 autres jours de l’année et des petits et grands efforts que nous déployons pour nous opposer de manière consistante et systématique à tout type de meurtre, génocide, avortement, euthanasie, auto destruction volontaire et toute violation de la conscience ou de la dignité humaine. Comment défendons-nous ceux qui endurent des conditions de vie inhumaines, ceux qui sont arbitrairement emprisonnés, déportés, victimes de l’esclavage, de la prostitution, du trafic humain ou qui souffrent d’indignes conditions de travail ? Toutes ces choses empoisonnent la société. Prions pour que nous ayons une forte et authentique éthique de la vie.

Restons debout pour défendre la vie et voyons dans le visage du Christ dans celui des plus faibles et des plus vulnérables de nos sociétés. Ces paroles et ces réflexions devraient être notre unique inspiration et notre raison de marcher pour la vie de toutes les façons possibles peu importe où nous sommes.

 

Église en sortie 13 janvier 2017

Cette semaine à Église en sortie, nous recevons Mgr Noël Simard, évêque de Valleyfield et membre du Conseil Église et société de l’Assemblée des évêques catholiques du Québec, qui nous parle du document « Des solidarités à reconstituer et à reconstruire ». On vous présente également un reportage sur la distribution des paniers de Noël du Conseil 3193-Côte Saint-Paul des Chevaliers de Colomb de Montréal.

Église en sortie 17 novembre 2016

Cette semaine à Église en sortie, nous recevons Laure Marais qui nous parle des Éditions Saint-Joseph et de la publication religieuse à l’aire des nouvelles technologies. L’abbé Claude Paradis nous offre sa troisième chronique des actualités de la rue. Et on s’entretient avec le père Assomptionniste Gaston Ndaleghana Mumbere avec qui nous discutons  de son livre intitulé : La cloche ne sonnera plus à l’église de Butembo-Beni  publié aux éditions Saint-Joseph.

 

Homélie du pape François lors de la Messe pour le Jubilé des sans-abri

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Vous trouverez ci-dessous le texte complet de l’homélie du pape François lors de la Messe du Jubilé des sans-abris, exclus et personnes marginalisée:

«Pour vous […] le Soleil de justice se lèvera: il apportera la guérison dans son rayonnement » (Ml 3, 20). Les paroles du prophète Malachie, que nous avons entendues dans la première lecture, éclairent la célébration cette journée jubilaire. Elles se trouvent à la dernière page du dernier prophète de l’Ancien Testament et sont adressées à ceux qui ont confiance dans le Seigneur, qui mettent leur espérance en lui, en le choisissant comme le bien suprême de la vie et en refusant de vivre uniquement pour soi et pour ses intérêts personnels. Pour ceux-là, pauvres de soi mais riches de Dieu, se lèvera le soleil de sa justice : ils sont les pauvres en esprit, à qui Jésus promet le royaume des cieux (cf. Mt 5, 3) et que Dieu, par la bouche du prophète Malachie, appelle « mon domaine particulier » (Ml 3, 17). Le prophète les oppose aux superbes, à ceux qui ont mis la sécurité de la vie dans leur autosuffisance et dans les biens du monde. Derrière cette page finale de l’Ancien Testament, se cachent des questions qui interpellent sur le sens dernier de la vie : où est-ce que moi je cherche ma sécurité ? Dans le Seigneur ou dans d’autres sécurités qui ne plaisent pas à Dieu ? Vers où s’oriente ma vie, vers où se dirige mon cœur ? Vers le Seigneur de la vie ou vers des choses qui passent et ne comblent pas ?

Des questions similaires apparaissent dans le passage de l’Évangile d’aujourd’hui. Jésus se trouve à Jérusalem, pour la dernière et la plus importante page de sa vie terrestre : sa mort et sa résurrection. C’est aux alentours du temple, orné « de belles pierres et d’ex-voto » (Lc 21, 5). Les gens sont précisément en train de parler des beautés extérieures du temple, lorsque Jésus dit : « Ce que vous voyez, des jours viendront où il n’en restera pas pierre sur pierre » (v. 6). Il ajoute qu’il ne manquera pas de conflits, de famines, de bouleversements sur la terre et dans le ciel. Jésus ne veut pas effrayer, mais nous dire que tout ce que nous voyons passe inexorablement. Même les royaumes les plus puissants, les édifices les plus sacrés et les réalités les plus stables du monde ne durent pas pour toujours. Tôt tout tard, ils s’effondrent.

Face à ces affirmations, les gens posent immédiatement deux questions au Maître : « Quand cela arrivera-t-il ? Et quel sera le signe que cela est sur le point d’arriver ? » (v. 7). Quand et quel… Nous sommes toujours poussés par la curiosité : on veut savoir quand et avoir des signes. Mais cette curiosité ne plaît pas à Jésus. Au contraire, il exhorte à ne pas se laisser tromper par les prédicateurs apocalyptiques. Celui qui suit Jésus ne prête pas l’oreille aux prophètes de malheur, aux vanités des horoscopes, aux prédications et aux prédictions qui suscitent peur, en distrayant de ce qui compte. Parmi les nombreuses voix qui se font entendre, le Seigneur invite à distinguer ce qui vient de lui et ce qui vient de l’esprit faux. C’est important : distinguer l’invitation sage que Dieu nous adresse chaque jour de la clameur de celui qui se sert du nom de Dieu pour effrayer, alimenter des divisions et des peurs.

Jésus invite fermement à ne pas avoir peur face aux bouleversements de chaque époque, même pas face aux plus graves et plus injustes épreuves qui arrivent à ces disciples. Il demande de persévérer dans le bien et dans la pleine confiance mise en Dieu, qui ne déçoit pas : « Mais pas un cheveu de votre tête ne sera perdu » (v. 18). Dieu n’oublie pas ses fidèles, son précieux domaine, que nous sommes.

Mais il nous interpelle aujourd’hui sur le sens de notre existence. Par une image, on pourrait dire que ces lectures se présentent comme un ‘‘tamis’’ dans le déroulement de notre vie : elles nous rappellent que presque tout en ce monde passe, comme l’eau qui coule ; mais il y a de précieuses réalités qui demeurent, comme une pierre précieuse sur le tamis. Qu’est-ce qui reste, qu’est-ce qui a de la valeur dans la vie, quelles richesses ne s’évanouissent pas ? Sûrement deux : le Seigneur et le prochain. Ces deux richesses ne s’évanouissent pas. Voilà les plus grands biens à aimer. Tout le reste – le ciel, la terre, les choses les plus belles, même cette Basilique – passe, mais nous ne devons pas exclure de notre vie Dieu et les autres.

Néanmoins, précisément aujourd’hui, lorsqu’on parle d’exclusion, viennent à l’esprit immédiatement des personnes concrètes ; pas des choses inutiles, mais des personnes précieuses. La personne humaine, placée par Dieu au sommet de la création, est souvent rejetée, car on préfère les choses qui passent. Et cela est inacceptable, parce que l’homme est le bien le plus précieux aux yeux de Dieu. Et c’est grave qu’on s’habitue à ce rejet ; il faut s’inquiéter, lorsque la conscience est anesthésiée et ne prête plus attention au frère qui souffre à côté de nous ou aux problèmes sérieux du monde, qui deviennent seulement des refrains entendus dans les revues de presse des journaux télévisés.

Aujourd’hui, chers frères et sœurs, c’est votre jubilé, et par votre présence, vous nous aidez à nous harmoniser sur la longueur d’onde de Dieu, à regarder ce que lui regarde : il ne s’arrête pas à l’apparence (cf. 1 Sam 16, 7), mais dirige son regard vers « le pauvre, celui qui a l’esprit abattu » (Is 66, 2), vers les nombreux pauvres Lazare d’aujourd’hui. Que cela nous fait mal de feindre de ne pas apercevoir Lazare qui est exclu et rejeté (cf. Lc 16, 19-21) ! C’est tourner le dos à Dieu. C’est tourner le dos à Dieu ! C’est un symptôme de sclérose spirituelle lorsque l’intérêt se concentre sur les choses à produire plutôt que sur les personnes à aimer. Ainsi naît la contradiction tragique de nos temps : plus augmentent le progrès et les possibilités, ce qui est un bien, plus il y a de gens qui ne peuvent pas y accéder. C’est une grande injustice qui doit nous préoccuper, beaucoup plus que de savoir quand et comment il y aura la fin du monde. En effet, on ne peut pas rester tranquille chez soi tandis que Lazare se trouve à la porte ; il n’y a pas de paix chez celui qui vit bien, lorsque manque la justice dans la maison de tout le monde.

Aujourd’hui, dans les cathédrales et dans les sanctuaires du monde entier, se ferment les Portes de la Miséricorde. Demandons la grâce de ne pas fermer les yeux face à Dieu qui nous regarde et devant le prochain qui nous interpelle. Ouvrons les yeux sur Dieu, en purifiant la vue du cœur des représentations trompeuses et effrayantes, du dieu du pouvoir et des châtiments, projections de l’orgueil et de la crainte des hommes. Regardons avec confiance le Dieu de la miséricorde, avec la certitude que « l’amour ne passera jamais » (1 Co 13, 8). Renouvelons l’espérance de la vraie vie à laquelle nous sommes appelés, celle qui ne passera pas et qui nous attend en communion avec le Seigneur et avec les autres, dans une joie qui durera pour toujours, sans fin.

Et ouvrons nos yeux sur le prochain, surtout sur le frère oublié et exclu, sur le « Lazare » qui gît devant notre porte. Sur eux pointe la loupe d’agrandissement de l’Église. Que le Seigneur nous libère du fait de diriger cette loupe vers nous-mêmes. Qu’il nous détache des oripeaux qui distraient, des intérêts et des privilèges, de l’attachement au pouvoir et à la gloire, de la séduction de l’esprit du monde. Notre Mère l’Église regarde « en particulier cette partie de l’humanité qui souffre et pleure, car elle sait que ces personnes lui appartiennent par droit évangélique » (Paul VI, Allocution inaugurale de la 2ème Session du Concile Vatican II, 29 septembre 1963). Par droit et aussi par devoir évangélique, car c’est notre tâche de prendre soin de la vraie richesse que sont les pauvres. A la lumière de ces réflexions, je voudrais qu’aujourd’hui soit la « journée des pauvres ». Une antique tradition, concernant le saint martyr romain Laurent, nous le rappelle bien. Avant de subir un atroce martyre par amour pour le Seigneur, il a distribué les biens de la communauté aux pauvres, qu’il a qualifiés de vrais trésors de l’Église. Que le Seigneur nous accorde de regarder sans peur ce qui compte, de diriger notre cœur vers lui et vers nos vrais trésors.

Dives et Lazare: une histoire de relation personnelle

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Vingt-sixième dimanche du Temps ordinaire, Année C – 25 septembre 2016

Amos 6,1a.4-7
1 Timothée 6,11-16
Luc 16,19-31

Dans la première lecture d’aujourd’hui [Am 6,1a.4-7], le prophète Amos est extrêmement sérieux au sujet des gens complaisants qui se choient au dépens des autres et qui ont perdu l’intérêt aux souffrances de leur prochains. Amos est un grand champion des pauvres. Les riches désœuvrés constituent la cible de sa colère, principalement parce que leur consommation ostensible de friandises s’effectue toujours aux dépens de ceux qui manquent même du strict minimum. Les « agneaux enlevés du troupeau, et les veaux de la stalle » desquels ils se régalent sont supposés être épargnés pour servir de sacrifice au Seigneur ; ainsi, ils ajoutent le sacrilège à leur péché de gloutonnerie. Ils ne lamentent pas l’écroulement de Joseph (c.à.d. de l’intégralité de la nation) ; En effet, ils y contribuent.

La scène entière de la lecture d’aujourd’hui capitalise sur les stéréotypes que l’on reconnait même de nos jours. Toutefois, il n’y a rien d’exagéré concernant la promesse de la rétribution divine – pas pour le simple excès et la complaisance envers soi-même mais la négligence des affamés et des pauvres. Quoique la révolution sociale inhérente au christianisme est prévue pour l’au-delà, elle commence ici : « Dieu abaisse les puissants et exalte les humbles » Cette inversion est déclenchée par Dieu : les humbles seront exaltés ; les exaltés seront abaissés.

Une étude en contrastes

Dans l’évangile de ce dimanche, (Luc 16,19-31) la parabole provocatrice du riche et de Lazare illustre encore une fois la préoccupation de Luc avec l’attitude de Jésus envers les riches et les pauvres. La parabole présente une étude remarquable en contrastes. Le manuscrit grec de Luc qui date de 175– 225 ap. J.-C. inscrit le nom du riche sous une forme abrégée de « Ninive, » mais les récits qui étayent ce manuscrit sont presque inexistants. « Dives » du latin démotique est la traduction latine pour désigner « richard. »

La vie de Dives était consumée dans l’égocentrisme. Il est tiré à quatre épingles, mange bien, vit une vie de débauche chaque jour. Il est « in ». Sa vie est comblée par tout ce qu’une personne peut désirer et pourtant il n’avait pas éprouvé de compassion pour les pauvres ni pour personne excepté lui-même. Ses valeurs étaient fondées sur l’appât de gains terrestres et sur la fortune. Le richard n’éprouvait aucun désir de servir Dieu ni même le besoin de la direction de Dieu. L’unique besoin qu’il ressentait était uniquement celui de satisfaire ses désirs et ses vœux mondains. En réalité. le richard connaissait Lazare (nous le savons car il connaissait son nom au paradis) mais l’a toutefois ignoré. Le traitement de Lazare de son vivant a révélé la vraie relation du richard avec Dieu. Comme le richard s’intéressait uniquement à lui-même et n’était pas en bons termes avec Dieu, après sa mort, il s’était réveillé en enfer, tourmenté et frustré. Le riche n’était pas avec le père Abraham au paradis comme il avait espéré l’être.

Lazare, par ailleurs, a vécu toute sa vie dans la pauvreté, et pourtant il était en très bons termes avec Dieu car il n’avait jamais renoncé à sa foi en Dieu. Il est vêtu de chiffons, affamé, luttant pour survivre, son corps parsemé de plaies ouvertes – donc souillé, trop faible pour repousser les chines. Il est clairement dans la marge. Au moment de sa mort, les anges ont emmenés Lazare directement au Paradis pour demeurer avec Abraham et Dieu.

Désormais, demeurant avec Abraham – dans les cieux – Lazare est comblé de joie, allongé au grand banquet divin avec Abraham. Il est « in » ! Il n’existait pas de chasme entre Dives et Lazare pendant leur vie terrestre. En fait, Lazare mendiait au seuil même du portail de Dives. Le richard aurait pu sortir de sa demeure et aider Lazare à n’importe quel moment qu’il désirait. Toutefois, dans la vie éternelle un grand chasme sépare le Paradis de l’Enfer. Jésus utilise la notion d’espace pour accentuer l’écart infranchissable et permanent. « Envoyez Lazare pour m’aider ! » Plaidoie Dives ! Ce richard croit qu’il est toujours en mesure de commander et de contrôler la situation ! Certains chasmes sont infranchissables. Il y a un point de non-retour.

Le riche n’a pas observé les lois et les prophètes qui enseignaient comment s’occuper du prochain (Michée 6,8). Il n’a pas aimé son prochain. Les prophètes prêchaient aussi que le Messie naîtra à Bethlehem, se liera d’amitié avec les parias, etc. (Michée 5,2f ; 4,6 ; Isaïe 61,1-2) Le riche a aussi renié cette vérité. Il était trop important pour se lier d’amitié avec les exclus.

Une parabole sur les relations personnelles

Luc 16 ne parle pas uniquement d’argent et de richesse. Lorsque nous comprenons le chapitre à fond, l’élément clé dans les deux paraboles réside dans les relations personnelles. L’engagement est mieux que l’aumône. Pourvoir aux besoin des démunis et aux personnes spirituellement ruinées nous aide à développer notre potentiel afin d’enrichir les autres pendant que nous nous enrichissons en ce faisant. Nous devons avoir comme point focal le bien être des pauvres et des opprimés. C’est en donnant que l’on reçoit. Et Dieu aime les joyeux donateurs ! Sur quoi comptons-nous ? Pensons-nous qu’être riche signifie que nous sommes en bons termes avec Dieu ? Nous soucions-nous suffisamment de l’éternité ?

Jean Paul II et Benoît XVI à propos de la solidarité humaine

En méditant sur les lectures d’aujourd’hui, les enseignements de deux papes me viennent immédiatement à l’esprit. Durant sa visite pastorale historique au Canada en 1984, le pape Jean-Paul II avait prononcé une homélie à Edmonton, Alberta le 17 septembre. Dans une voix haute et claire qui a résonné à travers l’aéroport où la messe était célébrée, il a dit :

La personne humaine vit en communauté, en société. Et avec la communauté il partage la faim, la soif, la maladie, la malnutrition, la misère et toutes les déficiences qui en résultent. Dans sa propre personne l’être humain est sensé partager les besoins des autres. C’est ainsi que le Christ, le Juge, parle de « moindre des frères », et qu’il parle simultanément de chacun et de tous.

Oui. Il parle de toute la dimension universelle d’injustice et de mal. Il parle de la notion du contraste nord-sud à laquelle nous sommes accoutumés. Ainsi, non seulement est-ouest, mais aussi nord-sud : le nord de plus en plus enrichi, et le sud de plus en plus appauvri.

Oui, le sud – qui s’appauvrit davantage ; et le nord – qui s’enrichit davantage. Plus riche en ressources d’armes avec lesquelles les superpuissances et blocs peuvent se menacer mutuellement. Et ils se menacent – cet argument existe aussi – pour éviter de se détruire mutuellement.

C’est une dimension séparée/a part entière – et selon de nombreuses opinions c’est la dimension qui est au premier plan – de la menace mortelle, qui plane sur le monde moderne, et qui mérite une attention particulière.

Toutefois, dans la lumière des paroles du Christ, ce pauvre sud jugera le riche nord. Et les gens et nations pauvres – pauvre de maintes manières, non seulement manquant de nourriture, mais aussi dépravés de liberté et d’autres droits humains – jugera ces gens qui leur accaparent ces biens, en amassant pour eux même le monopole impérialiste de la suprématie économique et politique au dépens des autres.

Vingt-six ans après que le pape Jean-Paul II ait prononcé ces puissantes paroles a Edmonton au Canada, le pape Benoît XVI a prononcé ces paroles au gouvernement britannique assemblé dans le hall historique de Westminster à Londres le 17 septembre, 2010.

L’inaptitude des solutions pragmatiques, à court-terme, devant les problèmes sociaux et éthiques complexes a été amplement démontrée par la récente crise financière mondiale. Il existe un large consensus pour reconnaître que le manque d’un solide fondement éthique de l’activité économique a contribué aux graves difficultés qui éprouvent des millions de personnes à travers le monde entier. De même que « toute décision économique a une conséquence de caractère moral », ainsi, dans le domaine politique, la dimension éthique a des conséquences de longue portée qu’aucun gouvernement ne peut se permettre d’ignorer.

Mais pour que cette solidarité s’exprime en actions effectives, il est nécessaire de repenser les moyens qui amélioreront les conditions de vie dans de nombreux domaines, allant de la production alimentaire, à l’eau potable, à la création d’emplois, à l’éducation, au soutien des familles, spécialement les migrants, et aux soins médicaux de base. Là où des vies humaines sont en jeu, le temps est toujours court : toutefois le monde a été témoin des immenses ressources que les gouvernements peuvent mettre à disposition lorsqu’il s’agit de venir au secours d’institutions financières retenues comme « trop importantes pour être vouées à l’échec ». Il ne peut être mis en doute que le développement humain intégral des peuples du monde n’est pas moins important : voilà bien une entreprise qui mérite l’attention du monde, et qui est véritablement « trop importante pour être vouée à l’échec ».

L’humble ouverture à Dieu est difficile

Les riches, les puissants, et les « justes » trouvent le fait de s’ouvrir à Dieu très difficile; ils sont entièrement confiants dans leur propres trésors et titres. Le seul vrai titre est celui qui est basé sur l’amitié avec Dieu selon l’exemple de Jésus de Nazareth. S’exalter soi-même est une forme de autosuffisance, par opposition à la confiance en Dieu. Ceci explique clairement pourquoi être riche, prospère, satisfait implique presque naturellement être arrogant, fier et impie. En tant qu’êtres humains, nous sommes radicalement faibles et essayons constamment de camoufler nos faiblesses en trouvant une garantie dans le pouvoir, les richesses et les statuts. Cette déception sera ultimement masquée par l’action du jugement de Dieu. La seule voie vers le salut c’est de reconnaître ses propres faiblesses devant Dieu et de trouver sa garantie en Dieu seul. Se rabaisser n’est pas seulement synonyme de modestie et de misère, mais d’empressement à accepter la misère comme un acte de service.

(Image : La Parabole de Lazare par Fyodor Bronnikov)

Église en sortie 5 février 2016

Cette semaine à l‘émission Église en Sortie, Francis Denis reçoit l’abbé Claude Paradis, prêtre de l’Archidiocèse de Montréal responsable de « Notre-Dame de la rue » un organisme qui vient en aide aux sans abris du centre-ville de Montréal. Nous vous présentons un reportage sur l’ouverture de la Porte de la Miséricorde à la cathédrale Marie-Reine-du-Monde de Montréal suivi d’un entretien avec Mgr Christian Lépine, Archevêque de Montréal à propos du Jubilé extraordinaire 2016 et des œuvres de miséricorde corporelles et spirituelles.

Pape au Kenya: Discours à la paroisse St. Joseph de Kangemi à Nairobi

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Ce dimanche 27 novembre 2015, le pape François a visité le quartier pauvre de Kangemi à Nairobi. Vous trouverez ci-dessous le texte officiel de son discours:

Merci de me recevoir dans votre quartier. Merci à Mgr l’Archevêque Kivuva et au Père Pascal pour leurs paroles. En vérité, je me sens comme chez moi, en partageant ce moment avec des frères et des sœurs qui, je n’ai pas honte de le dire, ont une place de choix dans ma vie et dans mes options. Je suis ici pour vous assurer que vos joies et vos espérances, vos angoisses et vos tristesses, ne me sont pas indifférentes. Je connais les difficultés que vous traversez quotidiennement ! Comment ne pas dénoncer les injustices que vous subissez ?

Mais avant tout, je voudrais m’arrêter sur une réalité que les discours d’exclusion n’arrivent pas à reconnaître ou qu’ils semblent ignorer. Je veux parler de la sagesse des quartiers populaires. Une sagesse qui jaillit de la « résistance obstinée de ce qui est authentique » (Laudato Si’, n. 112) des valeurs évangéliques que la société opulente, endormie par la consommation effrénée, semble avoir oubliées. Vous êtes capables de tisser des « liens d’appartenance et de cohabitation, qui transforment l’entassement en expérience communautaire où les murs du moi sont rompus et les barrières de l’égoïsme dépas­sées » (Ibid., n. 149).

La culture des quartiers populaires imprégnée de cette sagesse particulière « a des caractéristiques très positives, qui sont un apport au monde où il nous revient de vivre, elle s’exprime par des valeurs telles que la solidarité ; donner sa vie pour l’autre ; préférer la naissance à la mort ; donner une sépulture chrétienne aux morts. Offrir une place au malade dans sa propre maison, partager le pain avec l’affamé : ‘‘là où 10 mangent, 12 mangent’’ ; la patience et le courage face aux grandes adversités, etc. » (Équipe de Prêtres d’Argentine, Réflexions sur l’urbanisation et la culture de bidonville, 2010). Valeurs qui se fondent sur la vérité que chaque être humain est plus important que le dieu argent. Merci de nous rappeler qu’il y a un autre type de culture possible.

Je voudrais revendiquer en premier lieu ces valeurs que vous pratiquez, des valeurs qui ne sont pas cotées en Bourse, des valeurs qui ne sont pas objet de spéculation, ni n’ont pas de prix sur le marché. Je vous félicite, je vous accompagne et je veux que vous sachiez que le Seigneur ne vous oublie jamais. Le chemin de Jésus commence dans les périphéries, il part des pauvres et avec les pauvres, et va vers tous.

Reconnaître ces manifestations de vie honnête qui grandissent chaque jour au milieu de vous n’implique, en aucune manière, d’ignorer l’atroce injustice de la marginalisation urbaine. Celle-ci, ce sont les blessures provoquées par les minorités qui concentrent le pouvoir, la richesse et gaspillent de façon égoïste tandis que des majorités toujours croissantes sont obligées de se réfugier dans des périphéries abandonnées, contaminées, marginalisées.

Cela s’aggrave lorsque nous voyons l’injuste distribution de la terre (peut-être pas dans ce quartier, mais sûrement dans d’autres) qui conduit dans beaucoup de cas des familles entières à payer des loyers exorbitants pour des logements qui se trouvent dans des conditions inadéquates. Je connais aussi le grave problème de l’accaparement de terres par des ‘‘promoteurs privés’’ sans visage qui vont jusqu’à vouloir s’approprier la cour des écoles de vos enfants. Cela se passe parce qu’on oublie que « Dieu a donné la terre à tout le genre humain pour qu’elle fasse vivre tous ses membres, sans exclure ni privilégier personne » (Centesimus annus n. 31).

Dans ce sens, un grave problème est le manque d’accès aux infrastructures et aux services de base. Je me réfère aux toilettes, aux égouts, aux drainages, à la collecte des déchets, à l’éclairage, aux routes mais aussi aux écoles, aux hôpitaux, aux centres de loisir et de sport, aux ateliers d’art. Je veux me référer en particulier à l’eau potable. « L’accès à l’eau potable et sûre est un droit humain primordial, fondamental et uni­versel, parce qu’il détermine la survie des personnes, et par conséquent il est une condition pour l’exercice des autres droits humains. Ce monde a une grave dette sociale envers les pauvres qui n’ont pas accès à l’eau po­table, parce que c’est leur nier le droit à la vie, enraciné dans leur dignité inaliénable » (Laudato Si’, n. 30). Priver une famille d’eau, sous quelque prétexte bureaucratique, est une grande injustice, surtout lorsqu’on se fait du profit avec cette nécessité.

Cette situation d’indifférence et d’hostilité que subissent les quartiers populaires s’aggrave lorsque la violence se généralise et que les organisations criminelles, au service d’intérêts économiques ou politiques, utilisent des enfants et des jeunes comme ‘‘chair à canon’’ pour leurs affaires entachées de sang. Je connais aussi les souffrances des femmes qui luttent héroïquement pour préserver leurs enfants de ces dangers. Je demande à Dieu que les autorités empruntent avec vous la voie de l’inclusion sociale, de l’éducation, du sport, de l’action communautaire et de la protection des familles parce que c’est l’unique garantie d’une paix juste, véritable et durable.

Ces réalités que j’ai énumérées ne sont pas une combinaison fortuite de problèmes isolés. Elles sont même une conséquence de nouvelles formes de colonialisme qui veut encore que les pays africains soient « les pièces d’un mécanisme, les parties d’un engrenage gigantesque » (Ecclesia in Africa, n. 52).

De fait, les pressions ne manquent pas pour que soient adoptées des politiques de marginalisation, comme celle de la réduction de la natalité, qui veulent « légitimer ainsi le modèle de distribution actuel où une minorité se croit le droit de consommer dans une proportion qu’il serait impossible de généraliser » (Laudato Si’, n. 50).

En ce sens, je propose de revenir sur l’idée d’une intégration urbaine respectueuse. Ni éradication, ni paternalisme, ni indifférence, ni pur confinement. Nous avons besoin de villes intégrées et pour tous. Nous avons besoin de dépasser la pure déclaration de droits qui, en pratique, ne sont pas respectés, de réaliser des actions systématiques améliorant l’habitat populaire et de planifier de nouvelles urbanisations de qualité pour héberger les futures générations. La dette sociale, la dette environnementale envers les pauvres des villes se paie en rendant effectif le droit sacré aux trois ‘‘T’’ : terre, toit, et travail. Ce n’est pas de la philanthropie, c’est une obligation pour tous.

Je voudrais appeler tous les chrétiens, en particulier les pasteurs, à renouveler l’impulsion missionnaire, à prendre l’initiative face à tant d’injustices, à s’impliquer dans les problèmes des voisins, à les accompagner dans leurs luttes, à préserver les fruits de leur travail communautaire et à célébrer ensemble chaque victoire, petite ou grande. Je sais qu’ils font beaucoup, mais je leur demande de se souvenir qu’il ne s’agit pas d’une tâche de plus ; c’est peut-être la plus importante, parce que « les pauvres sont les destinataires privilégiés de l’Evangile » (Benoît XVI, Discours à l’occasion de la rencontre avec l’Episcopat brésilien, 11 mai 2007, n. 3).

Chers voisins, chers frères, prions, travaillons et engageons-nous ensemble pour que toute famille ait un toit digne, ait accès à l’eau potable, ait des toilettes, ait de l’énergie sûre pour s’éclairer, cuisiner, puisse améliorer ses logements… afin que tout quartier ait des routes, des places, des écoles, des hôpitaux, des espaces de sport, de loisir et d’art ; afin que les services de base arrivent à chacun d’entre vous ; afin qu’on écoute vos réclamations et votre demande d’opportunités ; afin que tous puissent jouir de la paix et de la sécurité qu’ils méritent conformément à leur dignité humaine infinie. Mungu awabariki (Que Dieu vous bénisse !)

Je vous le demande, s’il vous plaît, n’oubliez pas de prier pour moi !