Souffrance et mort d’un berger

Vendredi saint – 14 avril 2017

Isaïe 52,13-53,12
Hébreux 4,14-16 ; 5,7-9
Jean 18,1-19,42

Pour notre réflexion du Vendredi saint, cette année, j’ai choisi de partager avec vous quelques considérations sur ce que nous a enseigné Saint Jean-Paul II à la fin de sa vie. Je ne peux célébrer le Vendredi saint sans me rappeler la figure de Jean-Paul II et, en particulier, son dernier Vendredi saint sur terre, en 2005. Les réflexions qui suivent sont tirées d’une communication que j’ai donnée au Musée des Chevaliers de Colomb à New Haven, dans le Connecticut, pour l’inauguration d’une exposition spéciale intitulée « Bienheureux » et consacrée à la vie de ce grand homme.

Sur la souffrance humaine

Quoique rarement cité, un des plus beaux textes qu’ait écrits Jean-Paul II est sa Lettre apostolique de 1984 Salvifici Doloris, « sur le sens chrétien de la souffrance humaine ». À la suite de l’apôtre Paul et de toute la tradition catholique, l’ancien pape a soutenu toute sa vie que c’est précisément par la souffrance que le Christ a montré sa solidarité avec l’humanité et que c’est par elle que nous pouvons grandir en solidarité avec le Christ qui est notre vie.

Dans Salvifici Doloris, la souffrance est la conséquence du péché, et le Christ assume cette conséquence au lieu de la répudier. En embrassant la souffrance, il la partage totalement, il prend sur lui et en lui la conséquence du péché. Il le fait par amour pour nous, non seulement parce qu’il veut nous racheter mais parce qu’il veut être-avec nous, partager notre lot, vivre ce que nous vivons. C’est cet amour partagé, cette souffrance partagée dans l’amour, qui vient compléter et parfaire la relation rompue par le péché et nous racheter du même coup.

Le pape Jean-Paul II nous a enseigné que le sens de la souffrance est fondamentalement transformé par l’Incarnation. Abstraction faite de l’Incarnation, la souffrance est la conséquence du péché. Elle offre des occasions de découverte de soi-même ou de croissance personnelle et peut susciter des gestes pratiques d’amour d’autrui, mais tout cela est secondaire. Du fait de l’Incarnation, par contre, nous devenons porteurs du Corps du Christ. Notre souffrance devient sa souffrance, et l’expression de l’amour rédempteur.

Parce qu’il était le chef d’un milliard de catholiques; parce que, premier pontife de l’ère des satellites et d’Internet, il rejoignait des milliards d’autres personnes; et parce qu’il était Jean-Paul II, à la tête de l’Église depuis plus de 26 ans – pour toutes ces raisons, l’expérience publique de sa souffrance devait acquérir un pouvoir énorme. Et il le savait certainement. En 1981, alors qu’il se remettait d’un attentat, place Saint-Pierre, qui avait failli lui coûter la vie, Jean-Paul II avait déclaré que la souffrance, en tant que telle, est l’un des messages les plus puissants du christianisme.

Pendant les dernières années de son pontificat, Jean-Paul II a rapatrié la souffrance à l’intérieur de l’existence humaine normale. Tout le monde a pu voir qu’il puisait une vraie force intérieure dans sa spiritualité – spiritualité qui permet de surmonter la peur, même la peur de la mort. Quelle incroyable leçon pour notre monde ! Son combat contre les séquelles physiques du vieillissement était aussi une leçon précieuse pour une société qui a du mal à accepter de vieillir et qui ne trouve dans la souffrance aucun gage de rédemption.

En 1994, quand l’âge et les infirmités commencèrent à lui imposer des handicaps, il annonça à ses collaborateurs qu’il avait entendu le message de Dieu et qu’il allait modifier sa façon de gouverner l’Église. « Il me faut la gouverner par la souffrance, dit-il. Le pape doit souffrir pour que chaque famille et le monde entier voient bien qu’il y a, pourrais-je dire, un évangile supérieur : l’évangile de la souffrance, grâce auquel on doit préparer l’avenir. »

Lettre de consolation à ses pairs

En 1999, en préparation pour le Grand Jubilé, le pape Jean-Paul II fait paraître sa « Lettre aux personnes âgées ». Après des lettres aux jeunes en 1985, aux familles en 1994, aux enfants en 1994, aux femmes en 1995 et aux artistes en 1999, sans parler des lettres qu’il a écrites aux prêtres chaque année, le Jeudi saint, depuis le début de son pontificat, c’est un message profondément émouvant et encourageant qu’apporte sa Lettre aux personnes âgées. Le pape ne craint pas de faire voir les limites et la fragilité que les années lui ont imposées. Il ne fait rien pour les cacher. En parlant aux jeunes, il dit spontanément : « je suis un vieux prêtre ». Jean-Paul II continue de remplir sa mission de successeur de Pierre, en regardant vers l’avenir avec le seul enthousiasme juvénile que l’âge n’arrive pas à miner, celui de l’Esprit, qui reste intact chez lui. La lettre a un ton très personnel, presque confidentiel, et n’a rien d’une dissertation sur le grand âge. C’est plutôt un dialogue très intime entre membres d’une même génération.

« L’écoulement du temps, écrit le pape, fait s’évanouir les contours des événements et en adoucit les côtés douloureux. » De plus, continue-t-il, les souffrances quotidiennes peuvent être atténuées avec la grâce du Seigneur. En outre, « nous sommes confortés par la pensée que, parce que nous avons une âme spirituelle, nous survivons à la mort elle-même. »

« Gardiens d’une mémoire collective », c’est le titre d’une des sections de la lettre du pape. Soulignant que « dans le passé, on nourrissait un grand respect pour les personnes âgées », le pape remarque que la vieillesse est respectée et valorisée dans de nombreuses cultures alors que « chez d’autres, elle l’est beaucoup moins à cause d’une mentalité qui prône l’utilité immédiate et la productivité de l’homme ». Il écrit :

Avec une insistance croissante, on va jusqu’à proposer l’euthanasie pour résoudre les situations difficiles. Malheureusement, ces derniers temps, le concept d’euthanasie a perdu peu à peu, pour beaucoup de gens, la connotation d’horreur qu’elle suscite naturellement lorsqu’on est sensible au respect de la vie.

A ce propos, il faut rappeler que la loi morale permet de renoncer à ce qu’on appelle l’acharnement thérapeutique et qu’elle réclame seulement les soins qui entrent dans les exigences normales de l’assistance médicale, laquelle est surtout destinée, dans les maladies incurables, à alléger la douleur. Mais tout autre est l’euthanasie, entendue comme provocation directe de la mort ! Malgré les intentions et les circonstances, elle demeure un acte intrinsèquement mauvais, une violation de la loi divine, une offense à la dignité de la personne humaine.

« L’homme a été fait pour la vie, » a-t-il continue, « tandis que la mort – comme nous l’explique la Sainte Écriture dès ses premières pages (cf. Gn 2-3) – n’était pas prévue dans le projet initial de Dieu, mais elle est survenue à la suite du péché. » « Quoique d’un point de vue biologique la mort soit compréhensible par la raison, il n’est pas possible de la vivre de manière « naturelle. » Nous nous posons la question : qu’y a-t-il derrière le mur d’ombre de la mort ? ». La réponse vient de la foi. « La foi éclaire ainsi le mystère de la mort et elle donne de la sérénité à la vieillesse, qui n’est plus considérée ni vécue comme l’attente passive d’un événement destructeur, mais comme la promesse de parvenir à la pleine maturité. »

La dernière section de la Lettre aux personnes âgées s’intitule « Un présage de vie » :

Je me sens poussé par un désir spontané, écrit le pape, à vous faire part en toute sincérité des sentiments qui m’animent en cette dernière étape de ma vie, après plus de vingt ans de ministère sur le Siège de Pierre […] Malgré les limitations qui surviennent avec l’âge, je conserve le goût de la vie. J’en rends grâce au Seigneur. Il est beau de pouvoir se dépenser jusqu’à la fin pour la cause du Royaume de Dieu ! J’éprouve une grande paix quand je pense au moment où le Seigneur m’appellera: de la vie à la vie ! […] « Ordonne-moi de venir à toi, » c’est là le désir le plus profond du cœur humain, même en celui qui n’en a pas conscience.

Quelle façon de laisser sa marque ! Jean-Paul II n’a pas seulement écrit cette lettre-témoignage mais il l’a mise en œuvre dans sa propre vie. Nous en avons été témoins.

La souffrance publique

Si pénible qu’ait pu devenir pour lui sa propre vie, le pape Jean-Paul II nous a enseigné que la vie est sacrée. Plutôt que de cacher ses infirmités, comme le font la plupart des personnalités choyées du public, le pape Jean-Paul II a laissé le monde entier voir ce qui lui arrivait. Au dernier acte de sa vie, l’athlète était immobilisé; la voix vibrante et vigoureuse était réduite au silence et la main qui avait rédigé de volumineuses encycliques ne pouvait plus écrire. La dernière homélie de Jean-Paul II s’inspirait des derniers mots du Galiléen son Maître à Simon Pierre : « En vérité, je te le dis : quand tu étais jeune, tu mettais ta ceinture toi-même pour aller là où tu voulais; quand tu seras vieux, tu étendras les mains, et c’est un autre qui te mettra ta ceinture pour t’emmener là où tu ne voudrais pas aller… Puis [Jésus] lui dit : Suis-moi. » (Jean 21, 18-19)

Nombre de catholiques et de non-chrétiens ont vu dans la souffrance du pape une épreuve analogue à l’agonie de Jésus lui-même; et de fait, ni Jean-Paul II ni son entourage n’ont désavoué ce genre de comparaisons. Quand on lui avait demandé, quelques années auparavant, s’il pourrait envisager de démissionner, Jean-Paul II aurait répondu par une question : « Le Christ est-il descendu de la croix ? » Ses proches collaborateurs disent que le débat sur la question de savoir s’il était en mesure d’administrer l’Église, comme s’il était le p.-d.-g. d’une grande société commerciale, passe à côté de la question. Le pape n’occupe pas un emploi, il remplit une mission divine, et la souffrance est au cœur de cette mission.

La soirée du dernier Vendredi saint

Un des souvenirs les plus forts que je conserve de la dernière semaine de vie de Jean-Paul II, c’est le Chemin de croix au Colisée, le soir du Vendredi saint 2005, auquel il a participé en suivant la cérémonie à la télévision dans sa chapelle privée. La caméra de télé installée dans sa chapelle était placée derrière lui pour qu’il puisse se concentrer sur la célébration à laquelle il avait toujours participé en personne. Pour la télédiffusion en anglais, Monseigneur John Foley assurait de Rome le commentaire et donnait lecture des méditations interpellantes préparées par un certain cardinal Joseph Ratzinger.

À un certain moment, vers la fin du Chemin de croix, quelqu’un a placé un assez grand crucifix sur les genoux du Saint Père; celui-ci regardait amoureusement la figure de Jésus. Quand furent prononcés les mots « Jésus meurt sur la croix », le pape Jean-Paul se saisit du crucifix, le pressa sur son cœur et l’embrassa. Je n’oublierai jamais la scène. Une homélie d’une telle puissance sans un seul mot ! Comme Jésus, le pape Jean-Paul II embrassait la croix; en fait, il embrassait Jésus Christ crucifié dans la nuit du Vendredi saint.

La mort d’un patriarche

Plusieurs heures avant sa mort, les dernières paroles audibles prononcées par le pape Jean-Paul furent : « Laissez-moi aller à la maison du Père ». Dans un climat de prière, pendant qu’une messe était célébrée au pied de son lit et qu’une foule de fidèles chantait sur la place Saint-Pierre, il mourut à 21h37, le 2 avril. Par sa passion, sa souffrance et sa mort publiques, ce saint prêtre, successeur des apôtres et Serviteur de Dieu, nous a fait voir le visage souffrant de Jésus d’une façon absolument remarquable.

Le pape de la sainteté

Karol Wojtyla fut lui-même un témoin extraordinaire qui, par son dévouement, ses efforts héroïques, ses longues souffrances et sa mort, a transmis la force du message de l’Évangile aux hommes et aux femmes d’aujourd’hui. Dans une large mesure, le succès de son message vient de ce qu’il a été entouré par une incroyable nuée de témoins qui l’ont appuyé et l’ont soutenu pendant toute sa vie. Pour Jean-Paul II, l’appel à la sainteté n’exclut personne; ce n’est pas un privilège réservé à une élite spirituelle.

Lumen Gentium, la constitution dogmatique sur l’Église du Deuxième Concile du Vatican, souligne que la sainteté des chrétiens découle de celle de l’Église et la manifeste. La sainteté, dit le texte, « sous toutes sortes de formes, s’exprime en chacun de ceux qui tendent à la charité parfaite, dans leur ligne propre de vie, en édifiant les autres ». (LG, n° 39) Dans cette diversité de formes, « il n’y a qu’une seule sainteté cultivée par tous ceux que conduit l’Esprit de Dieu et qui, obéissant à la voix du Père et adorant Dieu le Père en esprit et en vérité, marchent à la suite du Christ pauvre, humble et chargé de sa croix, pour mériter de devenir participants de sa gloire ». (LG, n° 41)

Quand la foule s’est mise à scander « Santo Subito » à la fin des funérailles du pape, le 8 avril 2005, qu’est-ce qu’elle voulait vraiment dire ? Elle criait qu’elle avait vu en Karol Wojtyla quelqu’un qui vivait avec Dieu et qui vivait avec nous. C’était un pécheur qui avait fait l’expérience de la miséricorde et du pardon de Dieu. Il aura été le maître prophétique qui prêche la parole à temps et à contretemps. Il nous regardait, nous touchait, nous guérissait et nous rendait l’espoir. Il nous apprenait à ne pas avoir peur. Il nous montrait à vivre, à aimer, à pardonner et à mourir. Il nous a enseigné à embrasser la croix aux heures les plus douloureuses de l’existence, en sachant que la croix n’est pas le dernier mot de Dieu.

Le fait de proclamer quelqu’un bienheureux ne lui confère pas un certificat de perfection. Cela ne veut pas dire que la personne ait été exempte de défauts, d’aveuglements, de surdité ou de péché. Ce n’est pas non plus un exercice d’évaluation du pontificat ou du Vatican. La béatification et la canonisation signifient qu’une personne a vécu sa vie avec Dieu, en se fiant complètement à la miséricorde infinie de Dieu, en s’appuyant sur la force et la puissance de Dieu, en croyant en l’impossible, en aimant ses ennemis et ceux qui l’ont persécutée, en pardonnant au milieu du mal et de la violence, en espérant contre toute espérance et en ayant une influence positive sur le monde. Cette personne a fait comprendre à ceux et celles qui l’entouraient que sa vie était inspirée par une force ou un esprit qui ne sont pas de ce monde mais du monde à venir. Une personne de cette trempe nous fait entrevoir la grandeur et la sainteté à laquelle nous sommes tous et toutes appelés, et nous montre le visage de Dieu sur la route de notre pèlerinage ici-bas.

Dans la vie de Karol Wojtyla, le petit garçon de Wadowice qui allait devenir prêtre, archevêque de Cracovie puis évêque de Rome et héros de dimensions historiques, la sainteté était contagieuse. Nous avons tous été touchés et transformés par elle. Le pape Jean-Paul II n’était pas seulement le « Saint Père » mais « un Père qui était et qui est saint ». Lors de la messe de ses funérailles, le 8 avril 2005, le cardinal Joseph Ratzinger expliqua au monde entier que le Saint Père nous regardait et nous bénissait « depuis la fenêtre de la Maison du Père ».

Apprenons de « Papa Wojtyla » à passer les seuils, à ouvrir les portes, à jeter des ponts, à embrasser la croix de la souffrance et à proclamer l’Évangile de vie au monde de notre temps. Oui, apprenons à vivre, à souffrir et à mourir avec le Seigneur. Demandons au Seigneur une petite part du témoignage fidèle de Pierre et de la proclamation audacieuse de Paul, si manifestes chez Karol Wojtyla, Saint Jean-Paul II. Qu’il intercède pour nous et pour tous ceux et celles qui souffrent dans leur corps et leur esprit, et puisse son exemple nous donner le désir de nous entraider à porter nos croix, à grandir dans la foi et à devenir des saints.

(CNS Photo)