Ce que le Christ nous a donné se multiplie en le donnant

Trente-troisième du Temps ordinaire, Année A – 19 novembre 2017

Proverbes 31,10-13.19-20.30-31
1 Thessaloniciens 5,1-6
Matthieu 25,14-30

L’évangile d’aujourd’hui nous présente la dernière des trois paraboles qui forment le discours eschatologique de Jésus dans l’Évangile de Matthieu. Chacune de ces trois paraboles relate une forme de responsabilité exigée des chrétiens qui se préparent à leur rencontre glorieuse avec le Christ. Le texte bien connu qui met en scène un maître, ses serviteurs et leurs talents (25, 14-30) traite de ce que nous faisons des ressources ou des talents innés qui nous ont été donnés, ces choses auxquelles nous sommes le plus attachés et que nous avons tendance à conserver jalousement. Le message central de la parabole d’aujourd’hui porte sur l’esprit de responsabilité avec lequel accueillir le Royaume de Dieu : responsabilité envers Dieu et envers l’humanité.

Pourquoi Jésus enseignait en paraboles

Il faut se rappeler que les paraboles que proposait Jésus se fondaient sur le mode de vie des gens de son époque. En racontant une parabole, Jésus n’entendait pas bénir ou condamner directement le comportement des protagonistes du récit. Non, il partait de la façon dont ses contemporains menaient leurs affaires et leur vie quotidienne pour faire comprendre et illustrer l’état d’esprit et le comportement qui s’imposent à l’heure de l’avènement du royaume de Dieu.

La parabole d’aujourd’hui soulève pour nous plusieurs questions. Le récit paraît endosser un mode de vie fortement capitaliste quant à l’utilisation de la richesse personnelle et il semble contredire l’enseignement de Jésus sur l’usage de l’argent ailleurs dans les Évangiles. Un deuxième problème a trait à méthode d’évaluation qu’applique le maître à son retour. Sa conduite à l’égard de ses serviteurs évoque de manière allégorique le jugement dernier.

Est-ce que Jésus, avec cette parabole, entendait illustrer différentes aptitudes humaines face au don divin du royaume ? Les deux premiers serviteurs comprennent le don qui est fait gratuitement par un Dieu infiniment généreux et ils s’efforcent d’imiter dans leur vie quotidienne le comportement de la Source de tous les dons. Ou alors, Dieu correspond-il en fait à l’idée du maître que se fait le malheureux troisième serviteur : un homme dur qui moissonne là où il n’a pas semé et qui ramasse là où il n’a pas répandu le grain (v. 24) ?

La pauvreté de l’esclave trop prudent

J’ai toujours été intrigué par la réaction du troisième serviteur, que je tiens pour le serviteur le plus « prudent » ou le plus « précautionneux ». On a l’impression d’un homme franc et honnête. Ce n’était pas le plus intelligent des trois puisque c’est lui qui a rapporté le moins d’argent mais, s’il n’avait pas été honnête, le maître ne lui aurait certainement pas confié une part de ses biens. Les deux premiers serviteurs étaient des manœuvriers futés; ils savaient tirer leur épingle du jeu et ils ont doublé leurs placements. Le troisième serviteur vivait dans la peur de la cupidité d’un maître attaché à son argent et qui n’avait guère de patience pour la stupidité et les erreurs des personnes à son emploi. Décidé à ne prendre aucun risque, il enterre sa part. La tradition rabbinique enseignait qu’enfouir son argent était la meilleure façon d’en prévenir le vol ou la perte. Je connais bien des gens qui se comportent comme ce troisième serviteur.

Le problème du troisième serviteur, c’est qu’il refuse de prendre des risques ; il ne s’aventurera pas dans l’inconnu. Dominé par l’angoisse et la peur, il projette sur son maître sa propre culpabilité. En fin de compte, il perd tout ce qu’il possédait. S’il avait fait preuve d’un peu plus d’innocence, il aurait peut-être eu droit à plus de compréhension de la part de son maître.

La morale de l’histoire pour nous

Ceux et celles qui se font de Dieu et du rapport de Dieu à l’humanité une image appauvrie, étriquée, négative ou mesquine finiront par traiter leurs frères et sœurs humains de façon étriquée, négative ou mesquine. Ils seront incapables de voir le royaume de Dieu se déployer sous leurs yeux et de leur vivant. N’est-ce pas là la pauvreté et l’aveuglement du troisième serviteur ? Paralysé par la peur, il n’arrive pas à tendre la main aux personnes dans le besoin autour de lui. La peur paralyse chacune et chacun de nous; elle nous empêche de tendre la main aux personnes dans le besoin autour de nous.

La Bonne Nouvelle de Jésus Christ, c’est qu’il faut abandonner la peur et faire preuve d’ingéniosité, de responsabilité et de créativité pour accomplir la volonté de Dieu, afin d’éviter de nous retrouver dans la situation du troisième serviteur : « dehors, les fainéants et les bons à rien ! » La condition pour être disciple du Christ, c’est de perdre sa vie pour la trouver. Si nous mettons notre vie en jeu pour un Christ que nous ne voyons pas, nous risquons peut-être encore plus en nous engageant au sein d’une Église que nous voyons. Si notre foi a l’air de quelque chose qu’il faut protéger, elle n’est probablement pas authentique – et elle n’arrivera sûrement pas à grandir et à mûrir en se contentant essentiellement de « ne prendre aucun risque ».

La scène grandiose de l’évangile de dimanche prochain, celle du jugement dernier, nous présentera le contraire de l’attitude du troisième serviteur. Elle nous enseignera à découvrir la vérité la plus profonde sur ce que nous sommes en dépassant nos peurs et nos limites pour donner à manger à ceux qui ont faim, donner à boire à ceux qui ont soif, accueillir les étrangers, vêtir ceux qui sont nus, visiter les malades et les détenus.

L’élément de surprise dans la parabole d’aujourd’hui

Dès le début de la parabole d’aujourd’hui, on nous dit que le maître donne à chaque serviteur une certaine somme en pur don. Le maître fait preuve de générosité. Le troisième serviteur a étiqueté son maître et n’arrive pas à imaginer qu’il puisse se montrer aussi généreux. Le serviteur semble fonder son action sur une sorte de justice stricte ou littérale pour justifier sa propre mesquinerie. En fin de compte, il perd tout.

En appliquant cette idée à Dieu et à Jésus, une leçon se dégage pour nous. Si nous savons vraiment comprendre et apprécier la grandeur du don que Dieu nous fait en son Fils Jésus, nous faisons une expérience toute spéciale de liberté et de gratitude qui nous dispose à prendre des risques. Faire la volonté de Dieu devient une aventure, une entreprise qui comporte des risques mais qui se fonde sur la générosité gratuite de Dieu, sur sa justice, sa miséricorde et sa confiance illimitée en l’être humain. La parabole d’aujourd’hui met l’accent sur l’action et sur l’initiative; elle ouvre ainsi la voie aux grandes œuvres de miséricorde et de justice qu’évoquera la scène du jugement dernier de l’Évangile de Matthieu.

Un trésor fait pour être dépensé, investi et partagé

Dans son allocution à l’angélus du dimanche 16 novembre 2008, le pape Benoît XVI a fait référence à la parabole d’aujourd’hui et il en a tiré un enseignement précieux pour nous.

Le « talent » était une ancienne monnaie romaine, de grande valeur, et c’est justement à cause de la popularité de cette parabole que celle-ci est devenue synonyme de talents personnels, que chacun est appelé à faire fructifier. En réalité, le texte parle d’un « homme, qui partait en voyage » et qui « appela ses serviteurs et leur confia ses biens » (Mt 25, 14). L’homme de la parabole représente le Christ lui-même, les serviteurs sont les disciples et les talents sont les dons que Jésus leur confie. Par conséquent, ces talents ne représentent pas seulement les qualités naturelles mais aussi les richesses que le Seigneur Jésus nous a laissées en héritage, afin que nous les fassions fructifier: sa Parole, déposée dans le saint Évangile; le Baptême, qui nous renouvelle dans l’Esprit Saint; la prière – le « Notre Père » – que nous élevons à Dieu en tant que fils unis dans le Fils; son pardon, qu’il a commandé de porter à tous; le sacrement de son Corps immolé et de son Sang versé. En un mot: le Royaume de Dieu, qu’Il est Lui-même, présent et vivant au milieu de nous.

C’est le trésor que Jésus a confié à ses amis, au terme de sa brève existence terrestre. La parabole de ce jour insiste sur l’attitude intérieure avec laquelle il faut accueillir et valoriser ce don. L’attitude qu’il ne faut pas avoir est celle de la peur: le serviteur qui a peur de son patron et craint son retour cache la pièce de monnaie sous terre et celle-ci ne produit aucun fruit. Cela arrive par exemple à celui qui a reçu le Baptême, la Communion, la Confirmation, mais ensevelit ensuite ces dons sous une couche de préjugés, sous une fausse image de Dieu qui paralyse la foi et les œuvres. Ceci fait qu’il trahit les attentes du Seigneur. Mais la parabole souligne davantage les bons fruits portés par les disciples qui, heureux du don reçu, ne l’ont pas tenu caché jalousement et par peur, mais l’ont fait fructifier en le partageant. Oui, ce que le Christ nous a donné se multiplie en le donnant !

C’est un trésor fait pour être dépensé, investi, partagé avec tous, comme nous l’enseigne ce grand administrateur des talents de Jésus qu’est l’apôtre Paul. L’enseignement évangélique que nous offre aujourd’hui la liturgie a également eu une influence au niveau historique et social en encourageant parmi les populations chrétiennes une mentalité active et entreprenante.

S’habiller pour la fête

Vingt-huitième dimanche du Temps ordinaire, Année A – 15 octobre 2017

Isaïe 25,6-9
Philippiens 4,12-14.19-20
Matthieu 22,1-14

La parabole des invités au festin constitue chez Matthieu (22,1-14) la dernière des trois paraboles (elles débutent en 21, 28) sur le jugement prononcé contre Israël, en particulier contre ses dirigeants. Il y a des liens évidents entre les trois textes. Chacun présente une « figure d’autorité » (dans l’ordre, un père, un propriétaire et un roi). On retrouve dans les trois « des fils » ou « un fils ». La deuxième et la troisième parabole ont en commun de mettre en scène deux groupes de serviteurs et de formuler un jugement sévère contre ceux qui s’opposent au fils.

Dans la parabole d’aujourd’hui, le roi représente Dieu; le fils, Jésus; et le festin de noces, le temps de la célébration à la fois divine et humaine que symbolise le royaume. La très belle image des noces entre le Seigneur (YHWH) et Israël (Osée 2,19-20; Isaïe 54,4-8; 62,5) lui fournit un riche arrière-plan biblique. Le récit d’aujourd’hui reprend deux images qui reviennent fréquemment dans l’Ancien et le Nouveau Testament : celle du banquet et celle des noces.

Matthieu a inscrit plusieurs traits allégoriques dans la parabole d’aujourd’hui; la ville des convives qui refusent l’invitation est rasée par les flammes (v. 7), ce qui correspond à la destruction de Jérusalem par les Romains en 70 de notre ère. Notre récit présente des ressemblances avec la parabole des vignerons homicides, qui le précède immédiatement : l’envoi de deux groupes de serviteurs (v. 3-4), l’assassinat des serviteurs (v. 6), le châtiment des meurtriers (v. 7) et l’admission d’un nouveau groupe à une situation privilégiée dont les autres s’étaient montrés indignes (v. 8-10). La parabole se termine par un passage qu’on ne trouve qu’en Matthieu (v. 11-14) et dont certains estiment qu’il forme une parabole distincte.

La parabole de Matthieu se retrouve sous une forme remarquablement différente en Luc 14, 16-24. L’histoire d’aujourd’hui provient probablement de la source Q, source écrite dont on suppose que se sont inspirés Matthieu et Luc. « Q » (pour « Quelle » en allemand, la source) sert à désigner le matériel « commun » à Matthieu et à Luc mais absent chez Marc. Cet ancien écrit aurait contenu des « logia », c’est-à-dire des « paroles » ou citations de Jésus.

Le festin du Roi

Dans le texte d’aujourd’hui, le roi s’est donné du mal pour préparer un repas de noce pour son fils; on a abattu assez de bœufs et de veaux gras pour nourrir plusieurs centaines de personnes. Il n’était pas rare, à l’époque de Jésus, de lancer des invitations en deux temps : d’abord une invitation générale à une fête à venir puis, le jour même ou peu auparavant, un rappel pour demander aux invités de se présenter puisque tout a été préparé pour la célébration. Or non seulement les invités refusent-ils l’invitation mais certains d’entre eux se saisissent des messagers du roi et leur donnent la mort. En représailles, le roi envoie ses troupes contre ces invités rebelles et il incendie leur ville. Après quoi, il lance une autre invitation : les serviteurs rassembleront tout le monde – les bons et les mauvais – pour les amener à la fête.

La succession des invitations correspond à la révélation par Dieu de la vérité concernant son Royaume et son Fils : d’abord à Israël puis aux nations païennes, les Gentils. Matthieu présente le royaume sous son double aspect : déjà présent, réalité dans laquelle on peut entrer ici et maintenant (v. 1-10), mais aussi encore à venir, bien que ne posséderont que ceux des membres actuels qui sauront se comporter de manière à passer l’examen du jugement final (v. 11-14).

Le vêtement de noce

Le segment qu’ajoute Matthieu au sujet de l’invité qui ne porte pas le vêtement de noce a de quoi mystifier le lecteur. Je me rappelle ma première réaction en découvrant le sort du pauvre type entré sans avoir l’habit nécessaire. Quel est donc ce roi qui ose demander à cet homme : « Mon ami, comment es-tu entré ici sans avoir le vêtement de noce ? » N’était-ce pas justement le roi qui avait ordonné à ses serviteurs d’aller aux croisées des chemins et sur les routes pour rassembler tous ceux qu’ils pourraient trouver ? Comment dès lors le roi peut-il se montrer aussi intransigeant envers quelqu’un qui a été « ramassé » pour assister au banquet royal sans avoir le temps de se procurer les habits propres qui seraient de mise ?

Il est important de se rappeler que cette histoire est une allégorie et que les choses n’y correspondent pas nécessairement à nos façons habituelles de penser et d’agir. Certains commentateurs pensent que le roi aura fourni les vêtements voulus à ses invités. Il n’est donc pas étonnant qu’il soit furieux de trouver un homme mal vêtu. Car cela indique que cet homme a refusé délibérément le don généreux du roi qui lui avait fourni le vêtement convenable.

Le vêtement de justice et de sainteté

La parabole des invités au repas de noce n’est pas seulement une déclaration sur le jugement de Dieu à l’encontre d’Israël mais un avertissement à l’église de Matthieu. Dès le deuxième siècle, Irénée écrivait que le vêtement de noce désignait les œuvres de justice. La robe nuptiale signifiait le repentir et la conversion du cœur et de l’esprit. C’est la condition pour entrer dans le royaume, admission que doit confirmer une vie de bonnes actions.

L’aphorisme « la multitude des hommes est appelée mais les élus sont peu nombreux » ne doit pas être pris pour un pronostic sur le nombre des élus et des damnés. Il veut plutôt stimuler la vigueur et les efforts pour vivre la vie chrétienne. Le repas de noce n’est pas l’église mais l’âge à venir. La parabole de Matthieu nous met sous les yeux le paradoxe de l’invitation gratuite de Dieu à venir au banquet, sans conditions, et l’exigence que Dieu nous fait de « revêtir » un habit qui soit à la hauteur de cet appel. Qui fait partie de la multitude et qui du petit nombre, par rapport au vêtement de noce ? Y a-t-il des gens que Dieu ne choisit pas ? Quelle différence y a-t-il entre le fait d’être choisi et le fait d’être appelé ?

Le vêtement de noce de l’amour

Arrêtons-nous au commentaire émouvant de l’évangile d’aujourd’hui que propose saint Augustin d’Hippone dans son sermon 90 :

Mais en quoi consiste la robe nuptiale dont parle l’Évangile ? Sans aucun doute, c’est un vêtement que les bons sont seuls à posséder, qui les fera rester au festin… Seraient-ce les sacrements ? Le baptême ? Personne, il est vrai, ne peut parvenir jusqu’à Dieu sans le baptême. Mais tous ceux qui reçoivent le baptême ne parviennent pas jusqu’à Dieu…Serait-ce l’autel ou ce que l’on reçoit à l’autel ? Mais vous voyez, là encore, que parmi ceux qui mangent le Pain, beaucoup mangent et boivent leur propre condamnation (1 Co 11,29). Qu’est-ce donc ? L’acte de jeûner ? Les mauvais jeûnent aussi. Le fait de s’assembler dans une église ? Les méchants y viennent comme les autres…

Quelle est donc cette robe nuptiale ? La voici : « La fin du précepte, dit l’apôtre Paul, est la charité venant d’un cœur pur, d’une bonne conscience et d’une foi sincère » (1 Tim 1,5). Voilà la robe nuptiale; non pas une charité quelconque; souvent des gens paraissent s’aimer entre eux… mais il n’y a point en eux cette charité « qui vient d’un cœur pur, d’une bonne conscience et d’une foi sincère ». Et il n’y a de robe nuptiale que celle-là.

L’apôtre Paul dit encore: « Quand je parlerais les langues des hommes et des anges, si je n’ai pas la charité, je suis un airain qui résonne et une cymbale qui retentit… Quand j’aurais le don de prophétie, que je connaîtrais tous les mystères et que je posséderais toute science, quand j’aurais même toute la foi jusqu’à transporter des montagnes, si je n’ai pas la charité, je ne suis rien. » (1 Co 13,1-2)… Si j’ai tout cela, dit l’Apôtre, et que je n’ai pas le Christ, je ne suis rien…Quand je ferais même tout pour l’amour de la gloire, tout cela est vain… Si je n’ai pas la charité, tout cela ne me sert de rien. Voilà la robe nuptiale. Interrogez-vous : si vous la possédez, vous n’avez qu’à rester sans crainte au banquet du Seigneur.[1]

Inviter tout le monde au banquet

Lisez le paragraphe 22 des Lineamenta (document préparatoire) pour le Synode des évêques de 2012 sur la Nouvelle Évangélisation. Il a pour titre « Évangélisateurs et éducateurs, parce que témoins » :

La formation et l’attention avec lesquelles il faudra non seulement soutenir les évangélisateurs déjà actifs, mais aussi faire appel à de nouvelles forces, ne se réduiront pas à une simple préparation technique, même si celle-ci est nécessaire. Il s’agira en premier lieu d’une formation spirituelle, d’une école de la foi à la lumière de l’Évangile de Jésus-Christ, sous la conduite de l’Esprit, pour vivre l’expérience de la paternité de Dieu. Seul peut évangéliser celui qui, à son tour, s’est laissé et se laisse évangéliser, celui qui est capable de se laisser renouveler spirituellement par la rencontre et la communion vécues avec Jésus-Christ. Il peut transmettre la foi, comme en témoigne l’apôtre Paul: « J’ai cru, c’est pourquoi j’ai parlé » (2 Co 4, 13).

La nouvelle évangélisation est donc surtout un devoir et un défi spirituel. C’est une tâche pour les chrétiens qui recherchent la sainteté. Dans ce contexte et avec cette compréhension de la formation, il sera utile de consacrer de l’espace et du temps à une confrontation sur les institutions et les instruments dont disposent les Églises locales pour rendre les baptisés conscients de leur engagement missionnaire et évangélisateur. Face aux scénarios de la nouvelle évangélisation, pour être crédibles les témoins doivent savoir parler les langages de leur temps, annonçant ainsi de l’intérieur les raisons de l’espérance qui les anime (cf. 1 P 3,15). Une telle tâche ne peut pas être imaginée de façon spontanée, elle exige attention, éducation et soin.

Questions pour la réflexion

1) Nos communautés chrétiennes planifient-elles leur pastorale dans le but précis de prêcher la conformité à l’Évangile et la conversion au christianisme ?

2) Quelle priorité les différentes communautés chrétiennes accordent-elles à l’engagement à risquer de nouvelles formes, plus audacieuses, d’évangélisation ? Quelles sont les initiatives qui ont le mieux réussi à ouvrir les communautés chrétiennes au travail missionnaire ?

3) Comment les Églises locales voient-elles la place de la proclamation et la nécessité d’accorder plus d’importance à la genèse de la foi et à la pastorale du baptême ?

4) Comment nos communautés chrétiennes montrent-elles qu’elles ont conscience de l’urgence de recruter, de former et de soutenir des personnes pour qu’elles deviennent évangélisatrices et éducatrices par le témoignage de leur vie ?

[1] D’après la traduction de G. Humeau, Les plus beaux sermons de saint Augustin, Paris, Maison de la Bonne Presse, 1932; vol. 2, p. 127-129.

(Image : CNS photo/Gregory A. Shemitz)

Un amour qui donne un chez soi aux deux fils

Prodigal Son cropped

Vingt-quatrième dimanche du temps ordinaire, Année C – 11 septembre 2016

Exode 32,7-11.13-14
1 Timothée 1,12-17
Luc 15,1-32

Le chapitre 15 de l’évangile selon Luc est souvent décrit comme la « collection d’objets perdus et retrouvés » du Nouveau Testament. Le chapitre s’ouvre sur la parabole de la brebis perdue (Lc 15, v. 1 à 7), se poursuit avec la parabole de la pièce d’argent perdue (Lc 15, v. 8 à 10) et atteint un crescendo avec le chef d’œuvre de la parabole du fils prodigue – celui qui « était perdu et est retrouvé » – (Lc 15, v. 11 à 32) qui est au cœur de l’évangile de ce dimanche.

Le mot « prodigue » porte deux significations. En tant qu’adjectif, il désigne une personne excessive, extravagante, immodérée et gaspilleuse – tout l’opposé de « frugal ». En tant que nom commun (« prodigalité »), il réfère au style de vie des débauchés, des dépensiers, des dissipateurs et des vauriens. est aisé de comprendre pourquoi cette histoire bien connue a été appelée « la parabole du fils prodigue ». L’enfant a certainement dilapidé l’argent de son père et a dépensé en pure perte son héritage. Cette histoire va cependant bien au-delà des frasques d’un jeune homme rebelle.

Nous jouons chacun des rôles de l’histoire

À différents moments de nos vies, la plupart d’entre nous avons joué chacun des rôles dans cette histoire : celui du parent gâteux, aimant, indulgent jusqu’à l’excès; celui du fils cadet dont la culpabilité et l’orgueil a abaissé, humilié, causant un besoin criant de miséricorde; celui du fils aîné, responsable et irréprochable, qui est vexé de la générosité et de la clémence avec lesquelles les faiblesses et les péchés des autres sont accueillis.

On nous dit que le plus jeune fils a « gaspillé sa fortune ». De toute évidence, le fils est allé vers une nation païenne (les « Gentils ») ») » puisque aucun fermier juif se respectant ne ferait l’élevage du porc, un animal non casher. Le fils a apparemment voyagé très loin, en s’imaginant qu’il trouverait dans un autre pays le bonheur et l’excitation qu’il n’avait pas trouvés dans sa propre contrée – et le résultat est exactement à l’opposé : il est réduit en esclavage auprès d’étrangers, contraint de prendre soin d’animaux impurs, et il est si mal nourri qu’il se meurt de faim peu à peu.

Repentant, vraiment ?

Bien que l’on présente le fils prodigue comme un modèle de repentance chrétienne, le fait est que ses motivations pour retourner à la maison sont moins que nobles. Il est désespérément affamé et prend finalement conscience de l’extrême dégradation dans laquelle il vit – une dégradation qui le place même en dessous des domestiques dans la maison de son père.

Le jeune homme souffre non pas à cause d’un sens du péché qui pourrait le mener vers la repentance, mais en raison de son indigence. Il réalise combien il a été insensé et il « reprend ses esprits ». C’est un prélude au repentir, même si ce n’est pas un véritable repentir. Le fait qu’il prépare et répète son discours à l’avance suggère un certain manque de sincérité; il ne demeure intéressé qu’à sa seule personne et à ses besoins.

La réaction disproportionnée du père

Dans l’histoire, le père n’a de toute évidence jamais abandonné espoir pour son fils et a continué à scruter l’horizon pour des signes de son éventuel retour, espérant faire famille à nouveau. La réaction du père au retour du fils est un débordement d’amour, de compassion et de tendresse : il « courut se jeter à son cou et le couvrit de baisers » (Lc 15, v. 20) et il demande que les symboles de sa liberté et de son statut au sein de la famille – la meilleure tunique, les sandales, la bague – lui soient restitués, comme si rien ne s’était passé !

La réaction du père ne se situe pas au niveau de la logique humaine; elle est totalement hors de proportion pour ce que le fils méritait. Le fils cadet a perdu son droit de recevoir quoi que ce soit de son père et le père aurait eu tous les droits de renvoyer son fils en raison de ses gestes profondément insultants et de la honte qu’il a causée à sa famille.

Voir comme Dieu voit

Le généreux père des deux fils fait bon accueil au plus jeune qui a dilapidé son héritage, mais il ne répudie pas l’aîné qui, tout en protestant contre la prodigalité du père, lui demeure fidèle. « Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi » (Lc 15, v. 31). Le rétablissement du frère qui « était mort et est revenu à la vie » (v. 32) n’invalide pas la fidélité du fils aîné.

Dans cette parabole, Jésus déjoue nos attentes et nos catégories et nous enjoint à voir nos relations d’un point de vue radicalement nouveau et différent – « voir comme Dieu voit ». Nous devons abandonner l’image – bien trop répandue chez les adhérents à une foi religieuse – d’un Dieu qui soit comme un comptable céleste, prêt à bondir à la moindre faute. N’oublions jamais ces paroles de saint Jean Chrysostome : « Tout ce que Dieu recherche en nous, c’est la moindre ouverture et Il pardonne une multitude de péchés. »

La réaction du fils aîné

Le fils aîné réagit avec indignation : il a été obéissant et responsable, demeurant à la maison pour gérer la ferme et prendre soin de leur père après le départ précipité de son jeune frère en quête d’aventure. Cependant, les paroles du frère aîné révèlent rapidement que, bien qu’il ait fait tout cela, il ne l’a apparemment pas fait par amour ni pas générosité. Il perçoit plutôt que cela lui a été imposé, qu’il a trimé dur pendant des années pour son père sans recevoir les marques de reconnaissance qui auraient convenu. L’amertume, la froideur et la rancune avec lesquelles le fils aîné s’adresse à son père démontre une grossièreté tout aussi insultante que les actions précédentes de son frère cadet. Il ne se concentre pas sur ce qu’il a reçu, mais sur ce dont il estime avoir été privé. Il souffre de ce terrible mal du « j’y ai droit ! » qui a atteint des proportions gigantesques de nos jours !

Le frère aîné est précis dans sa condamnation du comportement de son jeune frère : il rappelle à son père comment le fils cadet a « dépensé ton bien avec des filles ». Comment le fils aîné peut-il savoir cela ? Il imagine peut-être le pire à propos de son frère et le décrit avec les termes les plus durs possibles. Comme il est aisé d’imaginer le pire à propos d’une personne contre qui nous sommes en colère, de spéculer à propos de ses défauts et de ses manquements et de les amplifier jusqu’à des proportions incroyables !

Des interrogations persistantes…

Le fils aîné finit-il par faire la paix avec son frère et l’accueillir ? Parvient-il à trouver en son cœur la force de pardonner et ainsi partager la joie du père ? Ou se découvre-t-il plus aliéné que son jeune frère l’avait été ? Nous sommes laissés sans réponses, espérant une conclusion que Jésus ne fournira jamais. Et pourtant, peut-être est-ce là la clé de lecture : chaque personne doit écrire sa propre conclusion, choisir de se comporter ou non avec le même genre d’amour, de miséricorde et de compassion que, de toute évidence, l’histoire de Jésus exige.

Nous savons ce que Jésus nous demande; l’enjeu, bien sûr, c’est d’être prêt à accepter cette invitation et la mettre en pratique dans nos vies et dans nos relations. Si nous nous rangeons du côté du jeune frère, c’est uniquement parce que nous connaissons d’avance l’issue de la parabole. Au fond de nous, nous grommelons contre cet amour qui donne un foyer aux deux fils.

Dans son exhortation apostolique de 1984, Reconciliatio et Pænitentia, le pape Jean-Paul II a commenté cette magnifique histoire :

La parabole du fils prodigue est avant tout l’histoire ineffable du grand amour d’un Père – Dieu – qui offre à Son fils, revenu à Lui, le don de la pleine réconciliation. […] Elle rappelle donc la nécessité d’une profonde transformation des cœurs pour redécouvrir la miséricorde du Père et pour vaincre l’incompréhension et l’hostilité entre frères.

La parabole du « fils prodigue » ou du « père prodigue » ou du « frère aîné indigné » peut nous attrister grandement puisqu’elle nous fait nous voir tels que nous sommes réellement et qu’elle révèle nos véritables motivations.

N’oublions pas les paroles d’au revoir du pape Jean-Paul II lors de la messe de clôture des Journées mondiales de la Jeunesse de Toronto en 2002 : « Nous ne sommes pas la somme de nos faiblesses et de nos échecs; au contraire, nous sommes la somme de l’amour du Père pour nous et de notre capacité réelle à devenir l’image de son Fils. »

Le Cardinal Newman et le repentir chrétien

Les réflexions du cardinal John Henry Newman sur l’évangile d’aujourd’hui – la parabole du fils prodigue – sont toujours d’actualité :

Le repentir est un travail qui s’effectue à divers moments et qui se perfectionne graduellement et par le biais de maints revers. Ou plutôt, et ce, sans changement aucun au sens du mot « repentance », c’est un travail jamais terminé, jamais complété – inachevé à la fois dans son imperfection inhérente et à cause des opportunités douces et fraîches qui se présentent pour le mettre en pratique. Nous péchons sans cesse; nous devons sans cesse reprendre notre chagrin et notre dessein d’obéissance, répéter nos confessions et nos prières de pardon. Il n’est nul besoin de faire une relecture des rudiments de notre repentance, si toutefois nous parvenions à les retracer, en les interprétant comme isolés et curieux dans notre parcours religieux; nous ne sommes que commencement; le plus parfait chrétien n’est qu’un débutant à lui-même, un vaurien pénitent qui a dilapidé les cadeaux de Dieu et revient à Lui pour être éprouvé de nouveau, cette fois non comme un fils, mais comme un ouvrier.

Dans cette parabole, alors, il n’est pas nécessaire de comprendre la description du retour du fils prodigue pour signifier qu’il y a un état de désobéissance et un état subséquent de conversion clairement marqués dans la vie des chrétiens en général. Le retour du fils décrit l’état de tout chrétien à tout moment et s’accomplit plus ou moins, selon les circonstances, dans telle ou telle situation; il s’accomplit d’une certaine manière au début de son parcours chrétien et d’une autre façon à la fin.

(Image : Le Fils Prodigue par Rembrandt)

Le terrain c’est le monde: Évangéliser dans le monde séculier

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Vous trouverez ci-dessous le texte intégral le discours complet du père Thomas Rosica c.s.b. lors du Symposium théologique du Congrès Eucharistique International 2016 à Cebu aux Philippines le 22 janvier 2016. © Traduction de Sel et Lumière, Francis Denis :

Éminences,
Excellences,
Chers frères et sœurs dans le Christ,

Merci beaucoup pour ce privilège que vous me faites de pouvoir m’adresser à vous lors de ce Symposium théologique du 51e Congrès Eucharistique International à Cebu aux Philippines. Vous m’avez invité à réfléchir sur le thème de « L’évangélisation dans le monde séculier ». C’est un sujet qui me tient à cœur et qui est au centre de mon ministère des 30 dernières années. Parce que je suis un étudiant, un enseignant et un amoureux des Saintes Écritures, j’aimerais vous présenter ce sujet à travers la perspective du Nouveau Testament. Perspective qui m’a procuré la vision, l’énergie, le dynamisme et l’imagerie nécessaire à mon ministère durant toutes ces années.

Pourquoi l’évangélisation est-elle un défi aujourd’hui ? Pourquoi rencontrons-nous une si grande ignorance et de l’indifférence face au message de Jésus-Christ? Pourquoi Dieu est-Il marginalisé dans tant de nos sociétés et de nos cultures respectives? Nous nous demandons parfois comment se fait-il que nos histoires ou notre ministère ne suscitent pas plus de réactions ? Pourquoi les jeunes sont-ils si peu intéressés par ce que nous sommes et ce que nous faisons ? Ne vous êtes-vous jamais arrêtés à penser que peut-être une partie du problème est que nous ne racontons pas notre histoire de la bonne manière ou encore que nous ne la racontons pas, tout simplement? Voyons-nous nos vies comme la toile de fond de l’histoire du salut et de l’histoire biblique? Comment pouvons-nous redécouvrir le trésor et le dynamisme de la Parole de Dieu? Comment pouvons-nous annoncer la Parole de Dieu avec autorité, aujourd’hui? Si le pouvoir de Sa Parole dans l’Écriture Sainte doit être vécu dans la vie et la mission de l’Église, nous devons être vigilants et nous assurer qu’elle ait une place de choix dans nos vies.

Je crois qu’une grande partie des difficultés dont nous faisons l’expérience dans nos efforts pour évangéliser est due à l’ignorance des Écritures. J’aimerais citer Saint Jérôme, père et docteur de l’Église qui affirmait que « L’ignorance de l’Écriture est l’ignorance du Christ ». Cette ignorance, ou analphabétisme biblique, est directement reliée à nos efforts pour évangéliser la culture autour de nous. Comment pouvons-nous faire en sorte que l’Écriture redevienne, une fois de plus, le cœur de nos efforts pour évangéliser notre monde d’aujourd’hui ? Comment le cœur de gens peut-il être enflammé par le Seigneur Ressuscité qui supplie toute personne d’ouvrir les textes contenant ses paroles afin qu’ils soient plus profondément touchés par elles?

À chaque fois que j’ai parlé d’évangélisation, j’ai senti plusieurs craintes chez beaucoup de catholiques. Des peurs qui peuvent faire obstacle à la transformation missionnaire de l’Église. Premièrement, voulant être « polis » et puis motivés par une fausse conception de l’œcuménisme et du dialogue inter religieux, certaines TR IEC2016 Symposium 4personnes refusent de proposer le Christ sous prétexte qu’ils imposeraient leur religion ou qu’une telle chose les mettrait sur une sorte de piédestal.

Deuxièmement, beaucoup de catholiques ont peur du mot même « d’évangélisation » parce qu’ils ont peur d’avoir à répondre à des questions auxquelles ils ne sont pas préparés. Surmonter cet obstacle signifie que nous devons en apprendre davantage sur le Christ, la Bible, les enseignements de l’Église, l’histoire ainsi que notre riche tradition.

Le troisième obstacle est la crise de l’analphabétisme biblique. En effet, évangéliser signifie répandre la Bonne Nouvelle de Jésus Christ telle qu’on la trouve dans le Nouveau Testament. Comment pouvons-nous annoncer cette Bonne Nouvelle si nos interlocuteurs ne connaissent ni notre vocabulaire, ni notre langage ni les images de cette même Bonne Nouvelle?

Ce point a fait l’objet de nombreuses interventions en 2008 au Vatican lors du Synode des évêques sur la Parole de Dieu dans la vie et la mission de l’Église. Ayant servi comme attaché de presse de langue anglaise lors de ce synode, je fus un témoin oculaire de cet événement ecclésial. Personne n’a mieux mis le doigt sur le problème que feu l’archevêque de Chicago le cardinal Francis George (o.m.i.). En effet, dans sa brève présentation, le Cardinal George a affirmé : « Derrière cette perte d’imagerie biblique se trouve une perte du sens et de l’image de Dieu comme Acteur de l’histoire humaine […] Dans l’Écriture, Dieu est à la fois l’Auteur et l’Acteur principal. Dans l’Écriture, nous rencontrons le Dieu vivant, le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, le Père de notre Seigneur Jésus-Christ […] Notre peuple, pour la plupart, ne vit et ne réfléchit plus selon les catégories bibliques de l’Esprit, des anges et des démons, de la recherche de la Volonté de Dieu et de ses intentions dans un monde dirigé, en définitive, par sa Providence. […] L’Écriture est classée dans les genres littéraires de la fantaisie et de la fiction et le monde de la Bible devient un embarras pour plusieurs ».

Je crois aussi que nous manquons de ce sentiment de l’urgence de notre mission ou plutôt que nous faisons trop souvent dans la nostalgie. Je vais expliquer ces points plus tard dans cette présentation.

Considérer Jésus

Je vous invite à considérer Jésus, l’évangélisateur par excellence qui nous offre une méthode qui a fait ses preuves en ce qui a trait à la vie et à la proclamation de la Bonne Nouvelle. Il était un maître et communicateur parfait. Il était le modèle pour tous ceux qui cherchent à communiquer la Bonne Nouvelle et à évangéliser la culture d’aujourd’hui. Jésus donnait d’importantes leçons en utilisant des paraboles. Par les paraboles, Jésus cherchait à révéler la vraie nature d’un Dieu aimant et bienveillant. Ces belles histoires portent le témoignage d’un Dieu qui entend les cris des pauvres et défend les veuves, les orphelins et les migrants. Le Dieu de la Bible souffre avec les gens. Dieu vient parmi nous comme un bébé vulnérable, parmi les sans abris. Il a vécu comme un immigrant et un réfugié en s’associant aux proscrits et il compare le Royaume à l’accueil d’un enfant. Ce Dieu est ensuite exécuté et enseveli dans une tombe. Le sens « caché » des paraboles rend la sagesse de Jésus inaccessible à tous ceux qui voudraient en faire une lecture littérale. Jésus utilisait des paraboles pour répondre aux questions brûlantes des disciples et des apôtres sur la présence de Dieu, sur leur vie avec lui et les défis et crises au travers desquelles ils auraient à passer à cause de son nom.

La parabole du semeur

Plusieurs passages de l’Évangile présentent Jésus proposant des histoires pour illustrer son message. Une de ces histoires est une remarquable étude de contrastes. C’est la parabole du semeur. Pour le peuple de Galilée proche de la terre, l’image du semeur que Jésus proposait leur était très familière. La parabole est surprenante à plusieurs égards. Dans un premier temps, elle présente un semeur peu soucieux de son travail, du moins en apparence. Il disperse les semences sans égard à l’endroit où elles tombent; même dans des endroits où elles n’ont aucune chance de pousser. La deuxième graine tombe sur une terre rocailleuse et, grandissant vite, elle meurt rapidement. La troisième graine tombe parmi les épines et voit sa vie submergée par une force supérieure. Finalement, la dernière semence tombe dans une bonne terre et produit du fruit dans des proportions étonnantes et imprévisibles. La récolte normale d’une bonne année peut apporter jusqu’à sept fois la mise, mais jamais trente ou soixante fois et encore moins cent fois! ReactorsLe potentiel d’une telle semence pour une vie surpasse de loin tout ce qu’on peut imaginer! Le rendement final est bouleversant! À la fin, la parabole dresse le portrait d’un semeur généreux et extravagant plutôt que fou et gaspilleur.

J’aimerais porter votre attention sur la parabole du semeur de l’évangile de Matthieu (Mt 12, 1-23). Dans l’explication de la parabole (Mt 1, 18-23), l’emphase est mise sur les différents types de sol sur lesquels la semence tombe. Par exemple, on parle de la disposition des personnes qui reçoivent l’enseignement de Jésus (cf. parallèle dans Marc 4, 14-20; Luc 8, 11-15). Les quatre types de récipients proposés représentent : 1) ceux qui n’acceptent jamais la parole de Dieu (Mt 13, 19); 2) ceux qui croient pour un temps mais tombent à cause des persécutions (13, 20-21); 3) ceux qui croient mais dont la foi est ébranlée par des préoccupations mondaines et la séduction des richesses (Mt, 13, 22); et 4) ceux qui répondent à la Parole et produisent du fruit en abondance (Mt 13, 23).

Matthieu incorpore pratiquement toute la version de la parabole de Marc mais y ajoute sa propre perspective. Il y a une phrase qui retient l’attention dans l’explication de la parabole chez Matthieu. Perplexes face à l’histoire de Jésus, les disciples demandent une explication de sa part. Jésus commence son explication en disant : « le champ, c’est le monde ; le bon grain, ce sont les fils du Royaume ; l’ivraie, ce sont les fils du Mauvais. » (Mt 13,38). Dieu travaille dans le monde, pas uniquement dans l’Église. Le monde est un mélange de situations où le bien et le mal se côtoient mais la communauté ne peut s’isoler des mauvaises herbes. Une complète délivrance du mal viendra seulement avec la fin des temps lorsque, selon les mots de la parabole, les justes rayonneront « comme le soleil ». En attendant, la place de la communauté est précisément dans le monde, parmi le blé et les mauvaises herbes.

La communauté de Matthieu avait des problèmes d’identité au milieu des changements cataclysmiques qui s’abattaient alors, à la fois, sur la communauté judéo-chrétienne et sur le judaïsme palestinien à la veille de la révolte juive contre Rome qui a mené à sa destruction en l’an 70 après Jésus-Christ. Dans son Évangile, Matthieu écrit à une communauté judéo-chrétienne prise dans ce tsunami de l’histoire, anxieuse de garder le contact avec son lien identitaire aux racines historiques du judaïsme et tremblant devant un futur qui ne promettait que des changements substantiels voire même dévastateurs.

Dans l’Évangile de Matthieu, Jésus commence son ministère public en insistant sur le fait que sa mission s’oriente vers les brebis perdues de la maison d’Israël. Mais Jésus anticipe ce revirement par un déplacement d’attention d’abord exclusivement porté sur Israël vers une mission incluant Juifs et gentils. On retrouve cela dans le corpus de l’évangile alors que Jésus rencontre des gentils qui, en un sens, s’immiscent de peine et de misère sur l’avant scène de l’Évangile ! Nous avons des avant goûts de cet élargissement de la mission dans le récit enchanteur de Noël où des mages qui lisent les étoiles se mettent à la recherche du Messie. Nous trouvons la même chose dans l’épisode du centurion romain de Capharnaüm qui supplie Jésus de guérir son serviteur et évoque, en une vision, la mission future de Jésus au-delà des frontières d’Israël. Comment pouvons-nous oublier l’épisode de la Cananéenne brisant la résistance de Jésus par ses insistantes demandes pour sa fille malade ou celui du démoniaque de Gadarene dont la situation critique touche Jésus lorsqu’il était sur la côte d’un territoire étranger à la Décapole. Dans cette histoire provocante, la vie rencontre la mort, enchaînée parmi les tombes.

L’Évangile de Matthieu nous rappelle que la terre à laquelle notre Dieu nous destine est le monde entier et pas seulement l’Église. L’Esprit est vivant dans le monde, au milieu du blé et des mauvaises herbes. Le drame biblique ne cesse de nous montrer que ce que nous considérons comme des événements « séculiers » et même les horreurs les plus déchirantes et les plus destructrices font avancer l’histoire et apportent le cadre de la révélation de Dieu. Le terrain c’est le monde. C’est ce que nous apprend l’étrange ensemble de toutes ces personnes qui sont aux périphéries c’est-à-dire à l’extérieur des périmètres de l’Israël biblique et qui font leur entrée dans l’arène de l’Évangile et deviennent une partie centrale de la mission de Jésus.

Comme le faisait remarquer mon collègue et mentor le père Donald Senior c.p. dans son essai : « Réflexion biblique sur le discernement sur qui nous sommes et où nous allons » :

« Israël ne s’est pas formée dans un espace stérilisé étanche à l’air mais a pris forme suite à des interactions avec les Cananéens et autres anciennes cultures moyennes orientales. Ces interactions avec ces cultures ont donné à Israël sa langue, sa culture, la plupart de ses symboles et rituel religieux, son architecture et sa forme de gouvernement. Les intuitions fondamentales et les symboles qui sont devenus le langage de la foi biblique sont nés au cœur de l’expérience historique d’Israël : le traumatisme de l’oppression, les aspirations à établir une structure politique unifiée et nationale, l’émergence d’une ville comme capitale et d’un sanctuaire central, la tragédie de l’échec et l’exil, l’espoir tenace d’une paix ultime et d’une sécurité ».

 Le père Senior poursuit : Ainsi, beaucoup de symboles religieux de Jésus, tirés de la forte tradition judaïque, sont des métaphores de rassemblement et de guérison, de réconciliation et de pardon, de renouveau et despoir inextinguible pendant de grandes souffrances. La brebis perdue doit être retrouvée, le pécheur et l’exclu doivent être amenés à l’intérieur, le brisé et le malade guéri, l’ennemi pardonné, le mort ressuscité et le Règne de Dieu annoncé et proche. Tout cela reflète le drame qui se déroule dans le monde et dans l’histoire où Jésus se trouvait en son temps.

 Le terrain c’est le monde, et le chemin qui s’ouvre devant nous et qui a été préparé par Dieu pour nous ne viendra pas uniquement si nous nous immergeons dans la tradition de l’Église et dans sa sagesse mais également en étant alertes face au monde et à son drame. Là où l’Esprit est également à l’œuvre. De fait, nous devons faire attention à ne pas être trop absorbés par la vie domestique de l’Église. Nous devons constamment nous tourner vers le monde et être à la bonne place face à la responsabilité qui nous incombe. Le terrain c’est le monde, non pas seulement l’objet de notre mission chrétienne dans l’histoire mais aussi comme catalyseur de l’Esprit qui éveille la conscience de l’Église elle-même. [Read more…]