« Oui, Dieu aime ce Québec, notre Québec »

CNS/L’Osservatore Romano

Nous poursuivons aujourd’hui notre lecture du rapport des évêques du Québec remis au pape François lors de leur dernière visite ad limina à Rome. De ce rapport composé de trois chapitres, nous avions recensé le premier en manifestant le caractère sociologique, culturel et politique de l’analyse des évêques sur le Québec. Dans la deuxième partie, l’épiscopat québécois propose un portrait idéologique et même psychologique de la société québécoise.

De profondes contradictions

Il est toujours intéressant de s’interroger sur les idéaux d’une population en la comparant à la réalité vécue. On se rend compte que ces grands principes sont parfois très éloignés du réel. En ce sens, on assiste souvent au spectacle d’idéaux diamétralement opposés à la réalité. Comme si on se projetait une image de soi-même pour se réconforter d’une réalité trop décevante, pensant qu’affirmer un principe haut et fort pallie à une médiocre mise en pratique. Ainsi, par exemple, on déjà vue des sociétés très codifiées et hiérarchisées proclamer un égalitarisme acharné. Tout cela dans le but de nier la réalité. Comme dans toute société, le Québec ne fait pas exception.

Un Québec pas si heureux que ça…

D’abord, les évêques constatent que notre société est centrée sur le bonheur et sur la joie de vivre. Citant un article du magazine l’Actualité, ils rendent compte du fait que « si, dans ce rapport mondial (World Happiness Report), le Canada figure au cinquième rang des pays dont les citoyens se disent heureux, le Québec pris isolément figurerait au deuxième rang […] Plus qu’ailleurs au monde, les Québécois et Québécoises se disent donc heureux » (p.2.2). Comment se fait-il que du même coup, le Québec soit un des champions du suicide ? Comment une société si heureuse peut-elle accepter que « 1100 Québécois s’enlèvent la vie chaque année, et que la situation stagne malgré les campagnes de prévention »[4] ce qui représente, en moyenne, trois suicides par jour » (p.2.1) ? Il est évident que l’idéal ne correspond pas tout à fait à la vie réelle des Québécois.  Peut-être « confondent-ils le bonheur et « le confort d’un divan » »[7] se demandent les évêque en reprenant l’expression du pape François ?

Un Québec pas si solidaire que ça…

Une autre contradiction entre l’image véhiculée et la réalité vécue se trouve dans la distance entre l’affirmation d’une conscience solidaire et la réalité d’un « individualisme exacerbé » (p.7). En effet, « Ce serait certes une généralisation excessive que d’affirmer que les Québécois sont toujours généreux, solidaires et dévoués. » (p.2.3), alors que « le mal et la corruption sont à l’œuvre ici aussi » (p.2.4) nous dit l’AECQ. Cela est maintenant une évidence pour la grande majorité des citoyens qui, comme en France, ressentent « un sentiment de déception vis-à-vis de l’État providence qui n’arrive pas à satisfaire les attentes » (no 4)[10]. Comment un Québec si solidaire en paroles peut-il être si corrompu en pratique se demande-t-on parfois en regardant l’actualité?

Une mission empreinte de miséricorde

Devant un tel constat, on peut se demander avec les évêques : comment l’annonce de l’Évangile est-elle possible ? À vue simplement humaine, il est peu probable qu’une population si ancrée dans le déni de réalité puisse accepter la vérité. Au contraire, nous avons toutes les raisons du monde de tomber dans le cynisme et de croire que rien ne peut être fait. « Quelle bonne nouvelle, quelle « grande joie » peut-on envisager à annoncer à un peuple qui, malgré les tragédies et malheurs des uns et des autres, croit qu’il vit là où on est plus heureux que n’importe où ailleurs dans le monde ? » (p.2.6) se demandent les évêques. En d’autres termes, comment peut-on s’attendre à ce que les Québécois accueillent la libération du Christ sans la conscience éclairée de l’état réel de leur situation ?

Force est de constater que la réponse à cette question n’est pas facile à donner. Toutefois, un constat nous frappe d’emblée : la persistance des évêques. Cette force de volonté qui les pousse à rester fidèles à leur mission, malgré tout, sans se décourager. Témoins de la Miséricorde inépuisable de Dieu, une conviction transparaît ; celle qui, fut prononcés par Mgr Pierre-André Fournier : « Oui, Dieu aime ce Québec, notre Québec, avec ses talents et ses projets, ses musiques et ses danses, son exubérance, parfois, et ses silences, aussi » (p.3.3).

Dans les prochaines semaines, nous poursuivrons notre réflexion sur ce rapport important de l’Assemblée des évêques catholiques du Québec au pape François tel que remis lors de la dernière visite ad limina.

Les évêques présentent le Québec au pape François

Au mois de mai dernier, 28 évêques du Québec se sont rendus à Rome pour leur pèlerinage ad limina apostolorum. Réunissant l’ensemble de l’épiscopat québécois, cette visite leur a permis de prier, de réfléchir et de discuter sur l’état de l’Église au Québec. Les trois rencontres avec le Saint-Père furent certainement parmi les moments forts alors que les évêques ont pu échanger sur leur expérience de pasteur en cette terre francophone d’Amérique du Nord. Plusieurs évêques ont pu s’exprimer sur leur impression de ces échanges avec le pape François. Ainsi, vous pouvez revoir le dernier épisode d’Église en sortie dans lequel Mgr Christian Lépine s’exprime sur cette expérience unique. En plus de chacun des rapports individuels des évêques sur l’état de leur diocèse respectif, l’AECQ a remis un rapport collectif présentant leur vision de l’Église dans le contexte de la société québécoise.

Divisé en trois chapitres, ce rapport d’une trentaine de pages, précédé d’une allocution de Mgr Paul Lortie, président de l’Assemblée des évêques catholiques du Québec présente non seulement les nouvelles ouvertures envers l’Église mais également les défis propres à la transmission de l’Évangile du Christ en ce coin de pays.

Un Québec diversifié

L’Église catholique est universelle depuis sa fondation. Rien de plus naturel pour elle que de garder une perspective globale. Sachant qu’elle se trouve dans tous les pays de la terre, l’Église regarde d’un très bon œil la transformation de la dynamique sociale du Québec. Soucieuse de faire le pont entre les fidèles « canadiens français » et les nouveaux arrivants catholiques ou non, ce rapport manifeste bien la lucidité de l’épiscopat du Québec de jouer un rôle de plus en plus important sur la scène publique. Consciente de son expertise en humanité, elle voit combien ce « point tournant » (p1.12) du Québec est un grand défi pour la société québécoise dont elle fait partie.

Un Québec sécularisé

C’est un secret pour personne, l’Église au Québec fut pendant de nombreux siècles l’institution la plus importante. Celle dont on ne pouvait absolument pas faire abstraction pour comprendre l’existence de ce peuple francophone dans l’océan anglophone qu’est l’Amérique du Nord. Or, ce n’est plus le cas aujourd’hui; Réduite qu’elle est au titre d’acteur marginal dans des domaines qui étaient, encore récemment, principalement de sa compétence comme l’éducation et les soins de santé.

En ce sens, on note dans le rapport un certain ressentiment devant la déconfessionnalisation du système d’éducation perçue comme « rapide et radicale » (1.6) et dans laquelle l’Église n’a pas vraiment eu droit au chapitre : « les interventions des évêques dans ce domaine n’ont pas eu de poids devant un tel rouleau compresseur, autre signe éloquent de la transformation totale des rapports des Québécois avec l’Église » (1.6).

Comment transmettre la foi aux nouvelles générations sans accès aux écoles, en dehors des institutions de transmission du savoir tel sera le défi propre aux évêques du Québec pour les décennies à venir, étant pratiquement les seuls en Occident à ne plus disposer de cet instrument essentiel.

Une souffrance identitaire

Les évêques n’ont cependant pas limité leur analyse qu’à l’aspect institutionnel de la sécularisation, manifestant quelques-unes des raisons philosophiques (1.8) sous-jacentes à un certain athéisme pratiqué par beaucoup de Québécois.

Or ce refus de nombreux de nos concitoyens à puiser aux sources spirituelles du Québec ne peut qu’avoir dans leur accès à leur propre culture et, donc, des conséquences psychologiques et sociales. Citant l’Observatoire Justice et Paix, les évêques du Québec ont donc présenté au Pape ce problème culturel lié au rejet du religieux :

« Pour un peuple qui a vécu dans un rapport étroit entre la foi et la culture pendant près de quatre siècles, une telle mutation n’a-t-elle pas des conséquences préoccupantes pour son avenir ? »

Devant ce constat, j’oserais ajouter la question suivante : Cette incertitude identitaire des Québécois ayant rejeté leur religion traditionnelle est-elle un obstacle à la création d’une société saine et à l’accueil des nouveaux arrivants qui ne semblent pas partager cette méfiance envers ces systèmes de croyances que l’on nomme religions ?

Ainsi, les évêques du Québec se posent une question primordiale :

Tout en étant pasteurs pour le petit nombre — ce « petit troupeau » qui demeure attaché à l’Église d’une façon ou d’une autre — comment être à la fois apôtres et missionnaires dans ce Québec devenu sécularisé, diversifié, pluriel et pluraliste, qui a pour une bonne part rompu ses liens avec la tradition et l’héritage catholiques, qui cherche et choisit ses repères ailleurs que dans l’Évangile et pour qui la parole de l’Église est discréditée tant par les terribles scandales de nature sexuelle que par des enseignements qui lui paraissent dépassés, déconnectés et rétrogrades ? (i) 

Dans les prochaines semaines, nous explorerons plus en profondeur ce rapport des évêques du Québec au pape François en examinant les différentes pistes de solutions qui s’offrent à l’Église au Québec pour répondre à l’invitation du pape François d’être une « Église en sortie » (i).

Intentions de prière du Pape François pour le mois de Juillet 2017

Vous trouverez ci-dessus la vidéo des intentions de prière du pape François pour le mois de juillet 2017 : Les personnes éloignées de la foi chrétienne »:

N’oublions jamais que notre joie est en Jésus Christ, que son amour est fidèle et inépuisable. Car, lorsqu’un chrétien est triste, cela veut dire qu’il s’est éloigné de Jésus. En ces moments-là, il ne faut pas le laisser seul. Nous devons lui offrir l’espérance chrétienne ; par la parole certes, mais plus encore par notre témoignage, par notre liberté, par notre joie.

Prions pour nos frères et sœurs qui se sont éloignés de la foi, afin qu’ils redécouvrent, par notre prière et notre témoignage évangélique, la beauté de la vie chrétienne. N’oublions jamais que notre joie est en Jésus Christ, que son amour est fidèle et inépuisable. Car, lorsqu’un chrétien est triste, cela veut dire qu’il s’est éloigné de Jésus. En ces moments-là, il ne faut pas le laisser seul. Nous devons lui offrir l’espérance chrétienne ; par la parole certes, mais plus encore par notre témoignage, par notre liberté, par notre joie. Prions pour nos frères et sœurs qui se sont éloignés de la foi, afin qu’ils redécouvrent, par notre prière et notre témoignage évangélique, la beauté de la vie chrétienne.

Homélie du pape François lors du Consistoire pour la création de 5 nouveaux cardinaux

Aujourd’hui à 16 heures en la basilique Saint-Pierre de Rome, le pape François a tenu un Consistoire ordinaire public en vue de la création de cinq nouveaux cardinaux. La partie essentielle de cette cérémonie comprend l’imposition de la barrette, la présentation de l’anneau ainsi que l’assignement d’un titre de diaconie qui signifie service. La célébration a débuté par  des prières, entre autres d’action de grâce, et la lecture d’un passage de l’Évangile selon saint Marc (10, 32-45).

Par la suite, le Saint-Père a lu la formule de création des cardinaux et prononcé solennellement le nom des nouveaux cardinaux, proclamant ainsi leur ordre officiel. Le rite s’est poursuivi avec la profession de foi des nouveaux cardinaux devant le Peuple de Dieu ainsi que le serment de fidélité et d’obéissance au pape François et à ses successeurs.

Finalement, les nouveaux cardinaux, selon l’ordre de leur création, se mettent à genoux devant le Saint-Père qui leur impose le zucchetto et la barrette cardinalice et leur remet l’anneau de cardinal. Le Pape assigne à chaque cardinal une église de Rome en signe de participation à la charge pastorale du Pape dans son diocèse de Rome. Cette partie de la célébration se termine par l’échange de la paix entre le Pape et les nouveaux cardinaux.

Vous trouverez ci-dessous le texte de l’homélie du pape François telle que prononcée lors de ce consistoire :

«Jésus marchait devant eux». C’est l’image qui nous vient de l’Évangile que nous avons entendu (Mc 10, 32-45), et qui constitue aussi l’arrière-fond de l’acte que nous accomplissons: un Consistoire pour la création de nouveaux Cardinaux.

Jésus marche résolument vers Jérusalem. Il sait bien ce qui l’attend et il en a parlé plusieurs fois à ses disciples. Mais entre le cœur de Jésus et le cœur des disciples, il y a une distance, que seul l’Esprit Saint pourra combler. Jésus le sait; c’est pourquoi, il est patient avec eux, il leur parle avec franchise, et surtout il les précède, il marche devant eux.

Le long du chemin, les disciples eux-mêmes sont distraits par des intérêts non cohérents avec la “direction” de Jésus, avec sa volonté qui ne fait qu’un avec la volonté du Père. Par exemple – nous l’avons entendu – les deux frères Jacques et Jean pensent qu’il serait beau de s’asseoir à la droite et la gauche du roi d’Israël (cf. v. 37). Ils ne regardent pas la réalité! Ils croient voir et ne voient pas, savoir et ne savent pas, comprendre mieux que les autres et ne comprennent pas…

La réalité au contraire est tout autre, c’est celle que Jésus garde présente à l’esprit et qui guide ses pas. La réalité, c’est la croix, c’est le péché du monde qu’il est venu prendre sur lui et déraciner de la terre des hommes et des femmes. La réalité, ce sont les innocents qui souffrent et meurent à cause des guerres et du terrorisme; ce sont les esclavages qui ne cessent pas de nier la dignité, même à l’époque des droits humains; la réalité, ce sont les camps de réfugiés qui parfois ressemblent plus à un enfer qu’à un purgatoire; la réalité, c’est le rejet systématique de tout ce qui ne sert plus, y compris les personnes.

C’est cela que Jésus voit, tandis qu’il marche vers Jérusalem. Durant sa vie publique, il a manifesté la tendresse du Père, guérissant tous ceux qui étaient sous l’emprise du malin (cf. Ac 10, 38). Maintenant il sait qu’est venu le moment d’aller au bout, d’arracher la racine du mal, et pour cela, il va résolument vers la croix.

Nous aussi, frères et sœurs, nous sommes en chemin avec Jésus sur cette route. En particulier, je m’adresse à vous, très chers nouveaux Cardinaux. Jésus « marche devant vous » et il vous demande de le suivre résolument sur son chemin. Il vous appelle à regarder la réalité, à ne pas vous laisser distraire par d’autres intérêts, par d’autres perspectives. Il ne vous a pas appelés à devenir “des princes” de l’Église, à “être assis à sa droite ou à sa gauche”. Il vous appelle à servir comme lui et avec lui. A servir le Père et les frères. Il vous appelle à affronter, avec la même attitude que lui, le péché du monde et ses conséquences dans l’humanité d’aujourd’hui. En le suivant, Lui, vous marchez vous aussi devant le peuple saint de Dieu, gardant le regard fixé sur la croix et sur la résurrection du Seigneur.

Et alors, par l’intercession de la Vierge Mère, invoquons avec foi l’Esprit Saint, pour qu’il comble toute distance entre nos cœurs et le cœur du Christ, et que toute notre vie devienne un service à Dieu et à nos frères.

[01026-FR.01] [Texte original: Italien]

Église en sortie 23 juin 2017

Cette semaine à Église en sortie, nous recevons M. Denis Lapointe, Député d’État des Chevaliers de Colomb du Québec qui nous parle de la mission et de l’implication de cet ordre comptant quelque 80 000 membres dans la province. On vous présente un reportage sur le 118e Congrès annuel des Chevaliers de Colomb du Québec. Puis en troisième partie, Francis Denis s’entretient avec Mgr Christian Lépine, archevêque de Montréal, sur la plus récente visite ad limita des évêques du Québec.

Message du Saint-Père pour la Journée Mondiale des Pauvres

Vous trouverez ci-dessou le Message du pape François pour la Journee Mondiale des Pauvres 33ème Dimanche du Temps Ordinaire 19 novembre 2017:

N’aimons pas en paroles, mais par des actes

1. « Petits enfants, n’aimons pas en paroles ni par des discours, par des actes et en vérité » (1 Jn 3, 18). Ces paroles de l’apôtre Jean expriment un impératif dont aucun chrétien ne peut faire abstraction. La gravité avec laquelle le ‘‘disciple bien-aimé’’ transmet, jusqu’à nos jours, le commandement de Jésus s’accentue encore davantage par l’opposition qu’elle révèle entre les paroles vides qui sont souvent sur nos lèvres et les actes concrets auxquels nous sommes au contraire appelés à nous mesurer. L’amour n’admet pas d’alibi : celui qui entend aimer comme Jésus a aimé doit faire sien son exemple ; surtout quand on est appelé à aimer les pauvres. La façon d’aimer du Fils de Dieu, par ailleurs, est bien connue, et Jean le rappelle clairement. Elle se fonde sur deux pierres angulaires : Dieu a aimé le premier (cf. 1 Jn 4, 10.19) ; et il a aimé en se donnant tout entier, y compris sa propre vie (cf. 1 Jn 3, 16).

Un tel amour ne peut rester sans réponse. Même donné de manière unilatérale, c’est-à-dire sans rien demander en échange, il enflamme cependant tellement le cœur que n’importe qui se sent porté à y répondre malgré ses propres limites et péchés. Et cela est possible si la grâce de Dieu, sa charité miséricordieuse sont accueillies, autant que possible, dans notre cœur, de façon à stimuler notre volonté ainsi que nos affections à l’amour envers Dieu lui-même et envers le prochain. De cette façon, la miséricorde qui jaillit, pour ainsi dire, du cœur de la Trinité peut arriver à mettre en mouvement notre vie et créer de la compassion et des œuvres de miséricorde en faveur des frères et des sœurs qui sont dans le besoin.

2. « Un pauvre crie ; le Seigneur l’entend » (Ps 33, 7). Depuis toujours, l’Église a compris l’importance de ce cri. Nous avons un grand témoignage dès les premières pages des Actes des Apôtres, où Pierre demande de choisir sept hommes « remplis d’Esprit Saint et de sagesse » (6, 3), afin qu’ils assument le service de l’assistance aux pauvres. C’est certainement l’un des premiers signes par lesquels la communauté chrétienne s’est présentée sur la scène du monde : le service des plus pauvres. Tout cela lui était possible parce qu’elle avait compris que la vie des disciples de Jésus devait s’exprimer dans une fraternité et une solidarité telles qu’elles doivent correspondre à l’enseignement principal du Maître qui avait proclamé heureux et héritiers du Royaume des cieux les pauvres (cf. Mt 5, 3).

« Ils vendaient leurs biens et leurs possessions, et ils en partageaient le produit entre tous en fonction des besoins de chacun » (Ac 2, 45). Cette expression montre clairement la vive préoccupation des premiers chrétiens. L’évangéliste Luc, l’auteur sacré qui, plus que tout autre, a réservé une large place à la miséricorde, ne fait pas de rhétorique lorsqu’il décrit la pratique de partage de la première communauté. Au contraire, en la recommandant, il entend s’adresser aux croyants de toute génération, et donc à nous aussi, pour nous soutenir dans le témoignage et susciter notre action en faveur de ceux qui sont le plus dans le besoin. Le même enseignement est donné avec autant de conviction par l’apôtre Jacques, qui, dans sa Lettre, utilise des expressions fortes et incisives : « Écoutez, donc, mes frères bien-aimés ! Dieu, lui, n’a-t-il pas choisi ceux qui sont pauvres aux yeux du monde pour en faire des riches dans la foi, et des héritiers du Royaume promis par lui à ceux qui l’auront aimé ? Mais vous, vous avez privé le pauvre de sa dignité. Or n’est-ce pas les riches qui vous oppriment, et vous traînent devant les tribunaux ? […] Mes frères, si quelqu’un prétend avoir la foi, sans la mettre en œuvre, à quoi cela sert-il ? Sa foi peut-elle le sauver ? Supposons qu’un frère ou une sœur n’ait pas de quoi s’habiller, ni de quoi manger tous les jours ; si l’un de vous leur dit : ‘‘Allez en paix ! Mettez-vous au chaud, et mangez à votre faim !’’ sans leur donner le nécessaire pour vivre, à quoi cela sert-il ? Ainsi donc, la foi, si elle n’est pas mise en œuvre, est bel et bien morte » (2, 5-6.14-17).

3. Il y a eu, cependant, des moments où les chrétiens n’ont pas écouté jusqu’au bout cet appel, en se laissant contaminer par la mentalité mondaine. Mais l’Esprit Saint n’a pas manqué de leur rappeler de maintenir le regard fixé sur l’essentiel. Il a fait surgir, en effet, des hommes et des femmes qui, de diverses manières, ont offert leur vie au service des pauvres. Que de pages d’histoire, en ces deux mille ans, ont été écrites par des chrétiens qui en toute simplicité et humilité, et par la généreuse imagination de la charité, ont servi leurs frères plus pauvres !

Parmi ceux-ci, se détache l’exemple de François d’Assise, qui a été suivi par de nombreux hommes et femmes saints au cours des siècles. Il ne s’est pas contenté d’embrasser et de faire l’aumône aux lépreux, mais il a décidé d’aller à Gubbio pour rester avec eux. Lui-même a vu dans cette rencontre le tournant de sa conversion : « Comme j’étais dans les péchés, il me semblait extrêmement amer de voir des lépreux. Et le Seigneur lui-même me conduisit parmi eux et je fis miséricorde avec eux. Et en m’en allant de chez eux, ce qui me semblait amer fut changé pour moi en douceur de l’esprit et du corps » (Test. 1-3 : SF 308). Ce témoignage manifeste la force transformante de la charité et le style de vie des chrétiens.

Ne pensons pas aux pauvres uniquement comme destinataires d’une bonne action de volontariat à faire une fois la semaine, ou encore moins de gestes improvisés de bonne volonté pour apaiser notre conscience. Ces expériences, même valables et utiles pour sensibiliser aux besoins de nombreux frères et aux injustices qui en sont souvent la cause, devraient introduire à une rencontre authentique avec les pauvres et donner lieu à un partage qui devient style de vie. En effet, la prière, le chemin du disciple et la conversion trouvent, dans la charité qui se fait partage, le test de leur authenticité évangélique. Et de cette façon de vivre dérivent joie et sérénité d’esprit, car on touche de la main la chair du Christ. Si nous voulons rencontrer réellement le Christ, il est nécessaire que nous touchions son corps dans le corps des pauvres couvert de plaies, comme réponse à la communion sacramentelle reçue dans l’Eucharistie. Le Corps du Christ, rompu dans la liturgie sacrée, se laisse retrouver, par la charité partagée, dans les visages et dans les personnes des frères et des sœurs les plus faibles. Toujours actuelles, résonnent les paroles du saint évêques Chrysostome : « Si vous voulez honorer le corps du Christ, ne le méprisez pas lorsqu’il est nu ; n’honorez pas le Christ eucharistique avec des ornements de soie, tandis qu’à l’extérieur du temple vous négligez cet autre Christ qui souffre du froid et de la nudité » (Hom. In Matthaeum, 50, 3 : PG, 58).

Nous sommes appelés, par conséquent, à tendre la main aux pauvres, à les rencontrer, à les regarder dans les yeux, à les embrasser, pour leur faire sentir la chaleur de l’amour qui rompt le cercle de la solitude. Leur main tendue vers nous est aussi une invitation à sortir de nos certitudes et de notre confort, et à reconnaître la valeur que constitue en soi la pauvreté.

4. N’oublions pas que pour les disciples du Christ, la pauvreté est avant tout une vocation à suivre Jésus pauvre. C’est un chemin derrière lui et avec lui, un chemin qui conduit à la béatitude du Royaume des cieux (cf. Mt 5, 3 ; Lc 6, 20). Pauvreté signifie un cœur humble qui sait accueillir sa propre condition de créature limitée et pécheresse pour surmonter la tentation de toute-puissance, qui fait croire qu’on est immortel. La pauvreté est une attitude du cœur qui empêche de penser à l’argent, à la carrière, au luxe comme objectif de vie et condition pour le bonheur. C’est la pauvreté, plutôt, qui crée les conditions pour assumer librement les responsabilités personnelles et sociales, malgré les limites de chacun, comptant sur la proximité de Dieu et soutenu par sa grâce. La pauvreté, ainsi entendue, est la mesure qui permet de juger de l’utilisation correcte des biens matériels, et également de vivre de manière non égoïste et possessive les liens et affections (cf. Catéchisme de l’Église catholique, nn. 25-45).

Faisons nôtre, par conséquent, l’exemple de saint François, témoin de l’authentique pauvreté. Précisément parce qu’il avait les yeux fixés sur le Christ, il a su le reconnaître et le servir dans les pauvres. Si, par conséquent, nous voulons offrir une contribution efficace pour le changement de l’histoire, en promouvant un vrai développement, il est nécessaire d’écouter le cri des pauvres et de nous engager à les faire sortir de leur condition de marginalisation. En même temps, je rappelle aux pauvres qui vivent dans nos villes et dans nos communautés de ne pas perdre le sens de la pauvreté évangélique qu’ils portent imprimé dans leur vie.

5. Nous savons la grande difficulté qui émerge dans le monde contemporain de pouvoir identifier clairement la pauvreté. Cependant, elle nous interpelle chaque jour par ses mille visages marqués par la douleur, par la marginalisation, par l’abus, par la violence, par les tortures et par l’emprisonnement, par la guerre, par la privation de la liberté et de la dignité, par l’ignorance et par l’analphabétisme, par l’urgence sanitaire et par le manque de travail, par les traites et par les esclavages, par l’exil et par la misère, par la migration forcée. La pauvreté a le visage de femmes, d’hommes et d’enfants exploités pour de vils intérêts, piétinés par des logiques perverses du pouvoir et de l’argent. Quelle liste impitoyable et jamais complète se trouve-t-on obligé d’établir face à la pauvreté fruit de l’injustice sociale, de la misère morale, de l’avidité d’une minorité et de l’indifférence généralisée !

De nos jours, malheureusement, tandis qu’émerge toujours davantage la richesse insolente qui s’accumule dans les mains de quelques privilégiés et souvent est accompagnée de l’inégalité et de l’exploitation offensant la dignité humaine, l’expansion de la pauvreté à de grands secteurs de la société dans le monde entier fait scandale. Face à cette situation, on ne peut demeurer inerte et encore moins résigné. À la pauvreté qui inhibe l’esprit d’initiative de nombreux jeunes, en les empêchant de trouver un travail ; à la pauvreté qui anesthésie le sens de responsabilité conduisant à préférer la procuration et la recherche de favoritismes ; à la pauvreté qui empoisonne les puits de la participation et restreint les espaces du professionnalisme en humiliant ainsi le mérite de celui qui travaille et produit ; à tout cela, il faut répondre par une nouvelle vision de la vie et de la société.

Tous ces pauvres – comme aimait le dire le Pape Paul VI – appartiennent à l’Église par « droit évangélique » (Discours d’ouverture de la 2ème session du Concile Œcuménique Vatican II, 29 septembre 1963) et exigent l’option fondamentale pour eux. Bénies, par conséquent, les mains qui s’ouvrent pour accueillir les pauvres et pour les secourir : ce sont des mains qui apportent l’espérance. Bénies, les mains qui surmontent toutes les barrières de culture, de religion et de nationalité en versant l’huile de consolation sur les plaies de l’humanité. Bénies, les mains qui s’ouvrent sans rien demander en échange, sans ‘‘si’’, sans ‘‘mais’’ et sans ‘‘peut-être’’ : ce sont des mains qui font descendre sur les frères la bénédiction de Dieu.

6. Au terme du Jubilé de la Miséricorde, j’ai voulu offrir à l’Église la Journée Mondiale des Pauvres, afin que dans le monde entier les communautés chrétiennes deviennent toujours davantage et mieux signe concret de la charité du Christ pour les derniers et pour ceux qui sont le plus dans le besoin. Aux autres Journées mondiales instituées par mes Prédécesseurs, qui sont désormais une tradition dans la vie de nos communautés, je voudrais que s’ajoute celle-ci, qui apporte à leur ensemble un complément typiquement évangélique, c’est-à-dire la prédilection de Jésus pour les pauvres.

J’invite l’Église tout entière ainsi que les hommes et les femmes de bonne volonté à avoir le regard fixé, en cette journée, sur tous ceux qui tendent les mains en criant au secours et en sollicitant notre solidarité. Ce sont nos frères et sœurs, créés et aimés par l’unique Père céleste. Cette Journée entend stimuler, en premier lieu, les croyants afin qu’ils réagissent à la culture du rebut et du gaspillage, en faisant leur la culture de la rencontre. En même temps, l’invitation est adressée à tous, indépendamment de l’appartenance religieuse, afin qu’ils s’ouvrent au partage avec les pauvres, sous toutes les formes de solidarité, en signe concret de fraternité. Dieu a créé le ciel et la terre pour tous ; ce sont les hommes, malheureusement, qui ont créé les frontières, les murs et les clôtures, en trahissant le don originel destiné à l’humanité sans aucune exclusion.

7. Je souhaite que les communautés chrétiennes, au cours de la semaine qui précède la Journée Mondiale des Pauvres, qui cette année sera le 19 novembre, 33ème dimanche du Temps Ordinaire, œuvrent pour créer de nombreux moments de rencontre et d’amitié, de solidarité et d’aide concrète. Ils pourront, ensuite, inviter les pauvres et les volontaires à participer ensemble à l’Eucharistie de ce dimanche, en sorte que la célébration de la Solennité de Notre Seigneur Jésus Christ Roi de l’univers se révèle encore plus authentique, le dimanche suivant. La royauté du Christ, en effet, émerge dans toute sa signification précisément sur le Golgotha, lorsque l’Innocent cloué sur la croix, pauvre, nu et privé de tout, incarne et révèle la plénitude de l’amour de Dieu. Son abandon complet au Père, tandis qu’il exprime sa pauvreté totale, rend évident la puissance de cet Amour, qui le ressuscite à une vie nouvelle le jour de Pâques.

En ce dimanche, si dans notre quartier vivent des pauvres qui cherchent protection et aide, approchons-nous d’eux : ce sera un moment propice pour rencontrer le Dieu que nous cherchons. Selon l’enseignement des Écritures (cf. Gn 18, 3-5 ; He 13, 2), accueillons-les comme des hôtes privilégiés à notre table ; ils pourront être des maîtres qui nous aident à vivre la foi de manière plus cohérente. Par leur confiance et leur disponibilité à accepter de l’aide, ils nous montrent de manière sobre, et souvent joyeuse, combien il est important de vivre de l’essentiel et de nous abandonner à la providence du Père.

8. À la base des nombreuses initiatives qui peuvent se réaliser lors de cette Journée, qu’il y ait toujours la prière. N’oublions pas que le Notre Père est la prière des pauvres. La demande du pain, en effet, exprime la confiance en Dieu pour les besoins primaires de notre vie. Ce que Jésus nous a enseigné par cette prière exprime et recueille le cri de celui qui souffre de la précarité de l’existence et du manque du nécessaire. Aux disciples qui demandaient à Jésus de leur apprendre à prier, il a répondu par les paroles des pauvres qui s’adressent au Père unique dans lequel tous se reconnaissentcomme frères. Le Notre Père est une prière qui s’exprime au pluriel : le pain demandé est ‘‘notre’’, et cela comporte partage, participation et responsabilité commune. Dans cette prière, nous reconnaissons tous l’exigence de surmonter toute forme d’égoïsme pour accéder à la joie de l’accueil réciproque.

9. Je demande aux confrères évêques, aux prêtres, aux diacres – qui par vocation ont la mission du soutien aux pauvres -, aux personnes consacrées, aux associations, aux mouvements et au vaste monde du volontariat d’œuvrer afin que par cette Journée Mondiale des Pauvres s’instaure une tradition qui soit une contribution concrète à l’évangélisation dans le monde contemporain.
Que cette nouvelle Journée Mondiale, par conséquent, devienne un appel fort à notre conscience de croyants pour que nous soyons plus convaincus que partager avec les pauvres nous permet de comprendre l’Évangile dans sa vérité la plus profonde. Les pauvres ne sont un problème : ils sont une ressource où il faut puiser pour accueillir et vivre l’essence de l’Évangile.
Du Vatican, le 13 juin 2017 Mémoire de saint Antoine de Padoue

FRANÇOIS

[00907-FR.01] [Texte original: Italien]

Homélie du pape François lors de la Messe de la Pentecôte 2017

Vous trouverez ci-dessous le texte de l’homélie du pape François lors de la Messe de la Pentecôte en la Place Saint-Pierre:

Se conclut aujourd’hui le temps de Pâques, cinquante jours qui, de la Résurrection de Jésus à la Pentecôte, sont marqués de manière spéciale par la présence de l’Esprit Saint. C’est lui, en effet, le Don pascal par excellence. C’est l’Esprit créateur, qui réalise toujours des choses nouvelles. Deux nouveautés nous sont montrées dans les Lectures d’aujourd’hui : dans la première, l’Esprit fait des disciples un peuple nouveau ; dans l’Évangile, il crée dans les disciples un cœur nouveau.

Un peuple nouveau. Le jour de Pentecôte, l’Esprit est descendu du ciel, sous forme de « langues qu’on aurait dites de feu, qui se partageaient, et il s’en posa sur chacun […]. Tous furent remplis d’Esprit Saint : ils se mirent à parler en d’autres langues » (Ac 2, 3-4). La Parole de Dieu décrit ainsi l’action de l’Esprit, qui se pose d’abord sur chacun et ensuite met tous en communication. Il fait à chacun un don et réunit tous dans l’unité. En d’autres termes, le même Esprit crée la diversité et l’unité et, ainsi, façonne un peuple nouveau, diversifié et uni : l’Église universelle. D’abord, avec imagination et de manière imprévisible, il crée la diversité ; à chaque époque, en effet, il fait fleurir des charismes nouveaux et variés. Ensuite, le même Esprit réalise l’unité : il relie, réunit, recompose l’harmonie : « Par sa présence et son action, il réunit dans l’unité les esprits qui sont distincts les uns des autres et séparés » (Cyrille d’Alexandrie, Commentaire sur l’évangile de Jean, XI, 11). En sorte qu’il y ait l’unité vraie, celle selon Dieu, qui n’est pas uniformité, mais unité dans la différence.

Pour réaliser cela, il convient de nous aider à éviter deux tentations récurrentes. La première, c’est celle de chercher la diversité sans l’unité. Cela arrive quand on veut se distinguer, quand on crée des coalitions et des partis, quand on se raidit sur des positions qui excluent, quand on s’enferme dans des particularismes propres, jugeant peut-être qu’on est meilleur ou qu’on a toujours raison. Ce sont les soi-disant ‘‘gardiens de la vérité’’. Alors, on choisit la partie, non le tout, l’appartenance à ceci ou à cela avant l’appartenance à l’Église ; on devient des ‘‘supporters’’ qui prennent parti plutôt que des frères et sœurs dans le même Esprit ; des chrétiens ‘‘de droite ou de gauche’’ avant d’être de Jésus ; des gardiens inflexibles du passé ou des avant-gardistes de l’avenir avant d’être des enfants humbles et reconnaissants de l’Église. Ainsi, il y a la diversité sans l’unité. La tentation opposée est en revanche celle de chercher l’unité sans la diversité. Cependant, ainsi, l’unité devient uniformité, obligation de faire tout ensemble et tout pareil, de penser tous toujours de la même manière. De cette façon, l’unité finit par être homologation et il n’y a plus de liberté. Mais, dit saint Paul, « là où l’Esprit du Seigneur est présent, là est la liberté » (2 Co 3, 17).

Notre prière à l’Esprit Saint, c’est alors de demander la grâce d’accueillir son unité, un regard qui embrasse et aime, au-delà des préférences personnelles, son Église, notre Église ; de prendre en charge l’unité de tous, de mettre fin aux bavardages qui sèment la division et aux envies qui empoisonnent, car être des hommes et des femmes d’Église signifie être des hommes et des femmes de communion ; c’est de demander également un cœur qui sente l’Église notre mère et notre maison : la maison accueillante et ouverte, où on partage la joie multiforme de l’Esprit Saint.

Et venons-en à la seconde nouveauté : un cœur nouveau. Jésus Ressuscité, en apparaissant pour la première fois aux siens, dit : « Recevez l’Esprit Saint. À qui vous remettrez ses péchés, ils seront remis » (Jn 20, 22-23). Jésus ne condamne pas les siens, qui l’avaient abandonné et renié durant la passion, mais il leur donne l’Esprit du pardon. L’Esprit est le premier don du Ressuscité et il est donné avant tout pour pardonner les péchés. Voilà le commencement de l’Église, voilà la colle qui nous maintient ensemble, le ciment qui unit les briques de la maison : le pardon. Car, le pardon est le don à la puissance n, c’est le plus grand amour, celui qui garde uni malgré tout, qui empêche de s’effondrer, qui renforce et consolide. Le pardon libère le cœur et permet de recommencer : le pardon donne l’espérance ; sans pardon l’Église ne s’édifie pas.

L’Esprit du pardon, qui résout tout dans la concorde, nous pousse à refuser d’autres voies : celles hâtives de celui qui juge, celles sans issue de celui qui ferme toutes les portes, celles à sens unique de celui qui critique les autres. L’Esprit nous exhorte, au contraire, à parcourir la voie à double sens du pardon reçu et du pardon donné, de la miséricorde divine qui se fait amour du prochain, de la charité comme « unique critère selon lequel tout doit être fait ou ne pas être fait, changé ou pas changé » (Isaac de l’Étoile, Discours 31). Demandons la grâce de rendre toujours plus beau le visage de notre Mère l’Église en nous renouvelant par le pardon et en nous corrigeant nous-mêmes : ce n’est qu’alors que nous pourrons corriger les autres dans la charité.

Demandons-le à l’Esprit Saint, feu d’amour qui brûle dans l’Église et en nous, même si souvent nous le couvrons de la cendre de nos péchés : ‘‘Esprit de Dieu, Seigneur qui te trouves dans mon cœur et dans le cœur de l’Église, toi qui conduis l’Église, façonne-la dans la diversité, viens ! Pour vivre, nous avons besoin de Toi comme de l’eau : descends encore sur nous et enseigne-nous l’unité, renouvelle nos cœurs et enseigne-nous à aimer comme tu nous aimes, à pardonner comme tu nous pardonnes ! Amen’’.

[00862-FR.02] [Texte original: Italien]

Homélie du pape François lors de la Messe de canonisation des Bx Francesco Marto et Giacinta Marto

CNS/Paul Haring

Vous trouverez ci-dessous le texte de l’homélie du pape François lors de la Messe de canonisation des bienheureux bergers de Fatima Francesco Marto et Giacinta Marto sur la place du Sanctuaire des apparitions à Fatima:

« Apparut dans le ciel une femme ayant le soleil pour manteau » atteste le voyant de Patmos dans l’Apocalypse (12,1), faisant aussi observer qu’elle est sur le point de donner naissance à un fils. Puis, dans l’Evangile, nous avons entendu Jésus dire au disciple : « Voici ta mère » (Jn 19, 26-27). Nous avons une Mère ! Une “Dame très belle“, comme disaient entre eux les voyants de Fatima sur la route de la maison, en ce jour béni du 13 mai, il y a cent ans. Et, le soir, Jacinthe ne réussit pas à se retenir, et elle révèle le secret à sa maman : « Aujourd’hui j’ai vu la Vierge ». Ils avaient vu la Mère du ciel. Le regard d’un grand nombre s’est dirigé dans la direction que suivaient leurs yeux, mais… ils ne l’ont pas vue. La Vierge Mère n’est pas venue ici pour que nous la voyions : pour cela nous aurons toute l’éternité, si nous allons au ciel, bien entendu.

Mais elle, présageant et nous mettant en garde contre le risque de l’enfer où mène la vie – souvent proposée et imposée – sans Dieu et qui profane Dieu dans ses créatures, elle est venue nous rappeler la lumière de Dieu qui demeure en nous et qui nous couvre, car, comme nous l’avons entendu dans la première lecture, « l’enfant fut enlevé jusqu’auprès de Dieu » (Ap 12, 5). Et, selon les paroles de Lucie, les trois privilégiés se trouvaient dans la lumière de Dieu qui rayonnait de la Vierge. Elle les enveloppait dans le manteau de lumière que Dieu lui avait donné. Comme le croient et le sentent de nombreux pèlerins, si non tous, Fatima est surtout ce manteau de lumière qui nous couvre, ici comme partout ailleurs sur la terre quand nous nous réfugions sous la protection de la Vierge Marie pour lui demander, comme l’enseigne le Salve Regina, “montre-nous Jésus”.

Chers pèlerins, nous avons une Mère. Cramponnés à elle comme des enfants, vivons de l’espérance fondée sur Jésus, car, comme nous l’avons entendu dans la seconde lecture, à cause de Jésus- Christ, et de lui seul, ceux qui reçoivent en abondance le don de la grâce qui les rend justes régneront dans la vie (cf. Rm 5,17). Quand Jésus est monté au ciel, il a apporté auprès du Père céleste l’humanité – notre humanité – qu’il avait assumée dans le sein de la Vierge Mère ; et il ne s’en séparera jamais plus. Fixons notre espérance, comme une ancre, dans cette humanité placée dans le ciel à la droite du Père (cf. Ep 2,6). Que cette espérance soit le levier de la vie de chacun de nous ! Une espérance qui nous soutient toujours, jusqu’au dernier souffle.

Forts de cette espérance, nous sommes réunis ici pour remercier des innombrables bienfaits que le Ciel a accordés au cours de ces cent années, passées sous ce manteau de lumière que la Vierge, à partir de ce Portugal porteur d’espérance, a étendue aux quatre coins de la terre. Nous avons comme exemples devant nos yeux saint François Marto et sainte Jacinthe, que la Vierge Marie a introduits dans la mer immense de la lumière de Dieu et y a conduits pour l’adorer. De là leur venait la force de surmonter les contrariétés et les souffrances. La présence divine devint constante dans leur vie, comme cela se manifeste clairement par la prière insistante pour les pécheurs et par le désir permanent de rester près de “Jésus caché” dans le Tabernacle.

Dans ses Mémoires (III, n. 6), Sœur Lucie donne la parole à Jacinthe qui venait d’avoir une vision : « Ne vois-tu pas beaucoup de routes, beaucoup sentiers et de champs pleins de gens qui souffrent de faim et qui n’ont rien à manger ? Et le Saint-Père dans une église, devant le Cœur Immaculé de Marie en prière ? Et beaucoup de monde en prière avec lui ? ». Merci frères et sœurs, de m’accompagner ! Je ne pouvais pas ne pas venir ici pour vénérer la Vierge Mère et lui confier ses fils et ses filles. Sous son manteau ils ne se perdent pas ; de ses bras viendront l’espérance et la paix dont ils ont besoin, et que je demande pour tous mes frères dans le baptême et en humanité, en particulier pour les malades et les personnes avec handicap, pour les détenus et les chômeurs, pour les pauvres et les personnes abandonnées. Chers frères, prions Dieu dans l’espérance que les hommes nous écoutent ; et adressons- nous aux hommes avec la certitude que Dieu nous porte secours.

En effet, il nous a créés comme une espérance pour les autres, une espérance réelle et réalisable selon l’état de vie de chacun. En “demandant” et “exigeant” de chacun de nous l’accomplissement de son devoir d’état (Lettre de Sœur Lucie, 28 février 1943), le ciel déclenchait une vraie mobilisation générale contre cette indifférence qui nous gèle le cœur et aggrave notre myopie. Nous ne voulons pas être une espérance avortée ! La vie ne peut survivre que grâce à la générosité d’une autre vie. « Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il reste seul ; mais, s’il meurt, il porte beaucoup de fruit » (Jn 12,24), a dit et fait le Seigneur qui nous précède toujours. Quand nous passons par quelque croix, il y est déjà passé en premier. Ainsi nous ne montons pas sur la croix pour trouver Jésus ; mais c’est lui qui s’est humilié et qui est descendu jusqu’à la croix pour nous trouver et, en nous, vaincre les ténèbres du mal et nous reconduire à la lumière.

Sous la protection de Marie, nous sommes, dans le monde, des sentinelles du matin qui savent contempler le vrai visage de Jésus Sauveur, celui qui brille à Pâques, et redécouvrir le visage jeune et beau de l’Eglise, qui resplendit quand elle est missionnaire, accueillante, libre, fidèle, pauvre en moyens et riche d’amour.

Allocution du pape François lors de la Veillée de prière de bénédiction des chandelles à Fatima

Vous trouverez ci-dessous le texte de l’allocution du pape François lors de la Veillée de prière et de bénédiction des chandelles à La Chapelle des apparitions du Sanctuaire de Notre-Dame de Fatima:

Chers pèlerins de Marie et avec Marie!
Merci de m’avoir accueilli parmi vous et de vous être unis à moi en ce pèlerinage vécu dans l’espérance et dans la paix. Dès maintenant, je désire assurer tous ceux qui se trouvent unis à moi, ici ou ailleurs, que je vous porte tous dans mon cœur. Je sens que Jésus vous a confiés à moi (cf. Jn 21, 15-17), et je vous embrasse et vous confie tous à Jésus, “spécialement ceux qui en ont le plus besoin” – comme la Vierge nous a enseigné à prier (Apparition de juillet 1917). Que la Mère, douce et attentive à tous ceux qui sont dans le besoin, leur obtienne la bénédiction du Seigneur! Sur chacun des déshérités et des malheureux à qui a été volé le temps présent, sur chacune des personnes exclues et abandonnées à qui est nié l’avenir, sur chacun des orphelins et des victimes de l’injustice à qui il n’est pas permis d’avoir un passé, que descende la bénédiction de Dieu incarnée en Jésus Christ : « Que le Seigneur te bénisse et te garde ! Que le Seigneur fasse briller sur toi son visage, qu’il te prenne en sa grâce! Que le Seigneur tourne vers toi son visage, qu’il t’apporte la paix!» (Nb 6, 24-26).

Cette bénédiction s’est accomplie pleinement dans la Vierge Marie, puisqu’aucune autre créature n’a vu resplendir sur elle le visage de Dieu comme elle, qui a donné un visage humain au Fils du Père éternel; et nous, maintenant, nous pouvons le contempler successivement dans les moments joyeux, lumineux, douloureux et glorieux de sa vie, que nous revisitons dans la récitation du Rosaire. Avec le Christ et Marie, nous demeurons en Dieu. En effet, «si nous voulons être chrétiens, nous devons être marials, c’est-à-dire que nous devons reconnaître le rapport essentiel, vital, providentiel qui unit Marie à Jésus et qui nous ouvre le chemin qui nous conduit à Lui» (Paul VI, Discours au cours de la visite au sanctuaire de la Vierge de Bonaria, Cagliari, 24 avril 1970). Ainsi, chaque fois que nous récitons le Rosaire, en ce lieu béni ou en n’importe quel autre lieu, l’Évangile reprend sa route dans la vie de chacun, dans la vie des familles, des peuples et du monde. Pèlerins avec Marie… Quelle Marie? Une Maîtresse de vie spirituelle, la première qui a suivi le Christ sur la “voie étroite” de la croix, nous donnant l’exemple, ou au contraire une Dame “inaccessible” et donc inimitable? La “Bienheureuse pour avoir cru” toujours et en toutes circonstances aux paroles divines (cf. Lc 1, 42.45), ou au contraire une “image pieuse” à laquelle on a recours pour recevoir des faveurs à bas coût? La Vierge Marie de l’Évangile, vénérée par l’Église priante, ou au contraire une Marie affublée d’une sensibilité subjective qu’on voit tenir ferme le bras justicier de Dieu prêt à punir : une Marie meilleure que le Christ, vu comme un juge impitoyable; plus miséricordieuse que l’Agneau immolé pour nous?

On commet une grande injustice contre Dieu et contre sa grâce quand on affirme en premier lieu que les pécheurs sont punis par son jugement sans placer avant – comme le manifeste l’Évangile – qu’ils sont pardonnés par sa miséricorde ! Nous devons faire passer la miséricorde avant le jugement et, de toute façon, le jugement de Dieu sera toujours fait à la lumière de sa miséricorde. Évidemment la miséricorde de Dieu ne nie pas la justice, parce que Jésus a pris sur lui les conséquences de notre péché avec le châtiment mérité. Il ne nie pas le péché mais il a payé pour nous sur la Croix. Et ainsi, dans la foi qui nous unit à la Croix du Christ, nous sommes libérés de nos péchés; mettons de côté toute forme de peur et de crainte, parce que cela ne convient pas à celui qui est aimé (cf. 1 Jn 4, 18). «Chaque fois que nous regardons Marie nous voulons croire en la force révolutionnaire de la tendresse et de l’affection. En elle, nous voyons que l’humilité et la tendresse ne sont pas les vertus des faibles, mais des forts, qui n’ont pas besoin de maltraiter les autres pour se sentir importants. […] Cette dynamique de justice et de tendresse, de contemplation et de marche vers les autres, est ce qui fait d’elle un modèle ecclésial pour l’évangélisation» (Evangelii gaudium, n. 288).Que chacun de nous puisse devenir, avec Marie, signe et sacrement de la miséricorde de Dieu qui pardonne toujours, qui pardonne tout.

Pris par la main de la Vierge Mère et sous son regard, nous pouvons chanter avec joie les miséricordes du Seigneur. Nous pouvons dire : Mon âme chante pour toi, Seigneur! La miséricorde que tu as eue envers tous tes saints et envers le peuple fidèle tout entier, est aussi arrivée jusqu’à moi. À cause de l’orgueil de mon cœur, j’ai vécu distrait derrière mes ambitions et mes intérêts, sans réussir cependant à n’occuper aucun trône, ô Seigneur! L’unique possibilité d’exaltation que j’ai est celle-là: que ta Mère me prenne dans ses bras, me couvre de son manteau et me place à côté de ton Cœur. Et qu’il en soit ainsi.

[00696-FR.01] [Texte original: Portugais]

Montréal vaut bien une Messe !

Nous le savons, cette année souligne le 375e anniversaire de la fondation de Montréal. Pour l’occasion, plusieurs célébrations ont été organisées pour honorer le travail de ceux qui ont bâti cette ville consacrée à la Vierge Marie. Pour les catholiques, cette fête prend un caractère particulier du fait de leur communion de foi avec ces fondateurs que sont Paul Chemenay de Maisonneuve et la vénérable Jeanne Mance. Honorer leur mémoire implique donc que nous nous mettions à l’écoute de leur dernière volonté. C’est pour cette raison que sera célébrée, le 17 mai prochain, la Messe de commémoration de la fondation de la basilique Notre-Dame de Montréal où seront présents plusieurs dignitaires dont le très honorable Justin Trudeau, Premier ministre du Canada. Ainsi, à l’exemple des deux fondateurs, nous répondrons à l’appel du Christ à faire « cela en mémoire de moi » (Lc 22,19).

Une œuvre musicale créée spécialement pour l’occasion

En plus du décor artistique et architecturale de la basilique dont la réputation n’est plus à faire, les fidèles présents lors de la célébration pourront être accompagnés dans leurs prières d’une œuvre musicale intitulée « Messe de fondation ». En effet, cette pièce composée spécialement pour l’occasion par l’organiste titulaire des Grandes orgues de la basilique Notre-Dame de Montréal, Pierre Grandmaison, sera jouée pour la première fois lors de cette célébration que l’on pourrait qualifier de « source et sommet » (LG 11) des festivités du 375e.

Interrogé la semaine dernière, dans le cadre de mon émission Église en sortie et dont l’entrevue vous sera présentée sur nos ondes le vendredi 12 mai à 19h30, Pierre Grandmaison nous a confié son souhait que « cette œuvre musicale soit à la hauteur du Mystère qui se vit dans l’Eucharistie, c’est-à-dire le sacrifice non sanglant du Calvaire ».

Un écueil à surmonter  

Cette correspondance au Mystère divin ne serait pas possible sans cet esprit de fidélité à la Révélation des Saintes Écritures et de la Tradition de l’Église. En ce sens, cette « Messe de fondation de Montréal » sera une œuvre chantée en grec et en latin. Selon Pierre Grandmaison, cette innovation est une « ouverture importante » puisqu’elle « manifeste que ce n’est pas parce qu’on apprécie le grec et le latin dans la liturgie que l’on est intégriste ». Et ainsi, elle brise plusieurs préjugés hérités des querelles idéologiques postconciliaires. Comme il le dit lui-même « nous pouvons être très contemporains tout en faisant ce mariage avec les textes eux-mêmes ». Cela fait écho aux paroles du pape François prononcées lors de la Conférence internationale sur la musique sacrée à Rome en mars dernier. En effet, il a soutenu que :

« La rencontre avec la modernité et l’introduction des langues parlées dans la liturgie a sans aucun doute soulevé de nombreux problèmes : de langages, de formes et de genres musicaux. Parfois a prévalu une certaine médiocrité, superficialité et banalité, au détriment de la beauté et de l’intensité des célébrations liturgiques. »

Par contre, nous devons toujours garder en tête l’importance capitale de la participation de l’assemblée priante et communiante au Mystère célébré. C’est là, pourrait-on dire, que se trouve la fin primordiale de la musique sacrée. Ne cachant pas sa préférence pour son instrument, l’organiste qui œuvre à la basilique Notre-Dame depuis 1973, note néanmoins des similitudes plus que symboliques entre l’instrument à vent et le souffle de l’Esprit. Étant un moyen humain pour faciliter et élever l’âme vers Dieu, l’œuvre musicale et les instruments utilisés doivent être adaptés à ces deux réalités humaines et divines. En ce sens, l’œuvre de Grandmaison se veut une réponse à l’appel du pape François pour qui :

« L’Église est appelée à poursuivre […] à sauvegarder et à valoriser le patrimoine riche et multiforme hérité du passé » tout en étant « pleinement « inculturé » dans les langages artistiques et musicaux de l’actualité ».

Rétablir l’unité entre passé et présent

Les célébrations du 375e de la fondation de Montréal, sont une occasion rêvée non seulement d’assumer l’héritage de ceux qui nous ont précédés mais également de continuer leur œuvre d’une civilisation centrée sur l’Amour de Dieu et du prochain. Comment ne pas répondre à cette invitation à se remettre avec confiance dans Ses mains très saintes par la prière liturgique qui se déroulera le 17 mai prochain à la Basilique Notre-Dame de Montréal et où nous pourront nous laisser inspirer par ce Dieu qui continue de se révéler par l’entremise des talents des artistes qui s’y consacrent.