La dimension communautaire du pardon et de la réconciliation

Vingt-troisième dimanche du temps ordinaire, Année A – 10 septembre 2017

Ézéchiel 33,7-9
Romains 13,8-10
Matthieu 18,15-20

L’Évangile d’aujourd’hui (Matthieu 18, 15-20) nous oblige à considérer les éléments qui sont essentiels à la démarche du pardon entre membres de la communauté ecclésiale. Le texte de Matthieu souligne la correction fraternelle des membres qui commettent le péché, l’importance de la prière des disciples (v. 19-20) et le besoin constant de pardon, qui doit s’étendre aux membres repentants de la communauté chrétienne (v. 21-35).

À Césarée de Philippe, nous avons appris que Pierre est le rocher, la fondation sur laquelle le Seigneur bâtit l’édifice de l’Église. Pierre se voit confier les clés du Royaume des cieux, qu’il pourra ouvrir ou fermer aux gens selon qu’il le jugera bon. Pierre pourra lier ou délier, c’est-à-dire qu’il pourra instituer ou interdire ce qu’il jugera nécessaire à la vie de l’Église. Pierre reçoit les clés. Au verset 18 de l’Évangile d’aujourd’hui, nous voyons une répétition presque exacte de l’expression du verset 16,19 et plus d’un estime que cette formule accorde ici à tous les disciples ce qui avait d’abord été remis à Pierre seul.

La dureté des propos au sujet des païens et des publicains (collecteurs d’impôt) dans l’Évangile d’aujourd’hui reflète probablement une certaine période de l’histoire de la communauté de Matthieu, alors qu’elle était sans doute composée de chrétiens juifs. De même que les juifs observants fuyaient la compagnie des païens et des collecteurs d’impôt, la congrégation des disciples du Christ doit se séparer de ceux de ses membres qui seraient des pécheurs arrogants et refuseraient de se repentir même une fois convaincus de péché par toute l’église. De tels individus doivent être rejetés de la fraternité de la communauté.

L’enseignement de l’Église sur la pénitence et la réconciliation

Le Catéchisme de l’Église catholique enseigne que le péché est avant tout une offense à Dieu, une rupture de la communion avec lui. Par ailleurs, il porte atteinte à la communion avec l’Église. C’est pourquoi la conversion comprend à la fois le pardon de Dieu et la réconciliation avec l’Église, qui trouvent leur expression et leur accomplissement liturgique dans le sacrement de la Pénitence et de la Réconciliation. « Dieu seul pardonne les péchés (cf. Mc 2, 7). Parce que Jésus est le Fils de Dieu, il dit de lui-même : ‘Le Fils de l’homme a le pouvoir de remettre les péchés sur la terre’ (Mc 2, 10) et il exerce ce pouvoir divin. » (n° 1441).

Lier et délier

Le Catéchisme de l’Église catholique continue en expliquant ce que signifie l’expression « lier et délier » dans l’Évangile d’aujourd’hui (n° 1444-1446).

Cette dimension ecclésiale de leur tâche s’exprime notamment dans la parole solennelle du Christ à Simon Pierre : « Je te donnerai les clefs du Royaume des cieux ; tout ce que tu lieras sur la terre sera lié aux cieux, et tout ce que tu délieras sur la terre sera délié aux cieux.’ Cette même charge de lier et de délier qui a été donnée à Pierre a été aussi donnée au collège des apôtres unis à leur chef. »

Les mots lier et délier signifient : celui que vous exclurez de votre communion, celui-là sera exclu de la communion avec Dieu ; celui que vous recevez de nouveau dans votre communion, Dieu l’accueillera aussi dans la sienne. La réconciliation avec l’Église est inséparable de la réconciliation avec Dieu.

Le Christ a institué le sacrement de Pénitence pour tous les membres pécheurs de son Église, avant tout pour ceux qui, après le baptême, sont tombés dans le péché grave et qui ont ainsi perdu la grâce baptismale et blessé la communion ecclésiale.

Plus que pardonner et oublier

Le pardon ne signifie jamais fermer les yeux sur ce que quelqu’un nous a fait. Les émotions que nous ressentons quand on nous a fait du tort sont authentiques, réelles, troublantes; il faut en prendre acte honnêtement et douloureusement, et composer avec elles. Elles peuvent ouvrir la voie à une cicatrisation de la blessure et nous faire évoluer vers la guérison et le pardon. En cultivant des sentiments de ressentiment, de rancune, de colère, de haine et de rage, on risque d’empêcher l’amorce du processus de guérison. Pardonner, ce n’est pas laisser entendre que ce que les autres nous ont fait était acceptable. Pardonner vraiment, c’est refuser de laisser la blessure nous empêcher de grandir et d’aller de l’avant. Si je refuse d’avancer, en me complaisant dans ma blessure et ma colère, je me laisse paralyser par le mal qui s’est produit.

L’esprit rancunier qui se nourrit de ressentiment endurcit le cœur et le ferme à l’amour. Je suis terriblement diminué quand je n’arrive pas à pardonner aux autres. Pour être sincère en matière de pardon, je dois permettre à Dieu d’éliminer ma dureté de cœur et ma mesquinerie. Le pardon n’est pas l’oubli. C’est bien plutôt une décision consciente, une résolution que je prends dans ma tête, au niveau cérébral, en priant pour qu’elle descende dans mon cœur. Considérons pour aujourd’hui des exemples douloureux de pardon à l’œuvre ? Pardonner à la personne qui a assassiné mon enfant innocent ne veut pas dire que je doive demander sa sortie de prison. Pardonner au mari qui a eu régulièrement un comportement violent ne m’oblige pas à choisir de le rependre après qu’il y a eu violence et infidélité. Le fait de parler raisonnablement à l’épouse qui a quitté son mari et ses enfants pour suivre un autre partenaire n’efface pas la souffrance terrible imposée à toute la famille. Pardonner au prêtre qui a agressé des enfants ne revient pas à demander sa réintégration dans le ministère actif à proximité de mineurs. Parler honnêtement au jeune homme qui a abandonné son amie quand elle a découvert qu’elle était enceinte et qu’elle a refusé l’avortement comme solution de facilité, c’est le début du pardon et de la guérison pour toutes les personnes en cause. Nous avons besoin de lucidité quand il s’agit de juger avec sagesse et avec compassion les situations grandement ambiguës dans lesquelles nous nous retrouvons souvent.

L’expression « pardonner et oublier » qu’on entend souvent n’a rien de biblique ni de particulièrement chrétien. Jésus nous propose une autre façon de pardonner sans oublier la blessure passée. Quand je pardonne au nom de Jésus Christ, avec sa force et sa présence, je peux en aider d’autres qui ont été profondément blessés et amorcer le processus de guérison. De même qu’il n’y a rien qu’un être humain ne puisse faire à un autre, il n’y a rien qu’un être humain ne peut pardonner à un autre, avec l’aide et la grâce de Jésus.

Le pardon des Amish

À la lumière de l’Évangile d’aujourd’hui sur la nécessité du pardon, je voudrais rappeler un incident tragique, survenu il y a quelques années aux États-Unis, et qui a amené le monde entier à réfléchir sur le sens du pardon. Je sais en tout cas à quel point cette histoire m’a secoué dans ma propre conception du pardon.

La fusillade à l’école de West Nickel Mines, petite école primaire d’une seule salle de classe au cœur de la collectivité amish de Nickel Mines, dans le canton de Bart du comté de Lancaster, en Pennsylvanie, eut lieu le 2 octobre 2006. Un tireur solitaire, Charles Roberts IV, prit d’assaut l’école et relâcha 15 jeunes garçons et quatre adultes avant de ligoter 10 petites filles et d’ouvrir le feu sur elles. Après quoi Roberts s’est enlevé la vie.

Le jour de la tuerie, le grand-père d’une des cinq fillettes assassinées recommanda aux membres plus jeunes de sa famille de ne pas haïr le tueur : « Il ne faut pas en vouloir à cet homme ». Un autre père amish fit observer : « Il avait une mère et une épouse et une âme, et il se tient maintenant en présence d’un Dieu juste. »

Une voisine amish s’en fut consoler la famille Roberts quelques heures après la fusillade et leur apporter le pardon. Des membres de la communauté amish sont allés visiter et réconforter la veuve, les parents et les beaux-parents de l’assassin. Une trentaine de membres de la communauté amish ont assisté aux funérailles de Roberts, et Marie Roberts, la veuve du tireur, fut l’une des rares personnes de l’extérieur invitées aux funérailles de l’une des victimes.

Marie Roberts écrivit une lettre ouverte à ses voisins amish; elle les remerciait de leur pardon, de leur magnanimité et de leur miséricorde. « L’amour que vous avez témoigné à notre famille, dit-elle, a contribué à favoriser la guérison dont nous avons si grand besoin. Les dons que vous nous avez faits ont touché notre cœur d’une façon que les mots ne sauraient décrire. Votre compassion a dépassé notre famille, elle dépasse notre collectivité et elle est en train de changer notre monde; nous vous en remercions sincèrement. »

Vers une réconciliation et une espérance authentique

Bien des gens ont critiqué le pardon immédiat et absolu qui a caractérisé la réaction des Amish; on a dit que le pardon n’a pas lieu d’être si l’autre partie n’a pas exprimé de remords et qu’une telle attitude risque de nier l’existence du mal. Ceux qui ont étudié la vie des Amish font valoir que le fait de « laisser tomber la rancune » est une valeur profondément enracinée dans la culture amish. Ils expliquent que la volonté des Amish de renoncer à se venger ne fait pas disparaître la tragédie et n’efface pas le mal mais représente un premier pas vers une vraie réconciliation et vers un avenir porteur d’un espoir réaliste.

L’accent placé sur le pardon et sur la réconciliation dans la réaction de la communauté amish a été largement débattu dans la presse internationale. Le pardon est profondément inscrit dans la trame de la foi amish. Le courage d’un tel geste de pardon a ébranlé le monde au moins autant que la brutalité du meurtre. J’ai souvent pensé que la puissance transformatrice du pardon est peut-être le seul aspect positif, le seul facteur de rédemption, à avoir émergé de l’horrible massacre de Nickel Mines en 2006.

Le pardon des Amish soulève pour nous plusieurs questions épineuses. C’est peut-être une chose de pardonner à un tueur dément; mais qu’en est-il de ceux qui ne sont pas fous, qui assassinent froidement ou qui menacent de le faire à des fins politiques ou par vengeance personnelle ? Quel est le rapport entre le pardon et la justice ? Si tout le monde était aussi prompt à pardonner, les relations humaines s’en trouveraient-elles transformées ou est-ce que nous risquerions de sombrer dans l’anarchie ?

Sentinelles du matin

La première lecture d’aujourd’hui, tirée du livre du prophète Ézéchiel (33, 7-9) utilise l’expression « guetteur pour la maison d’Israël » (v. 2). Le mot « guetteur » ou « sentinelle » désigne quelqu’un qui va annoncer le salut (chapitres 33-48), et le même mot (3, 17-21) renvoyait déjà au ministère d’Ézéchiel, chargé d’annoncer le jugement (chapitres 3-24). L’emploi du mot « guetteur » ou sentinelle évoque certainement pour moi le pape Jean-Paul II, qui l’avait utilisé lors de la Journée mondiale de la Jeunesse 2000 à Rome, et de nouveau en préparation de la Journée mondiale de la Jeunesse 2002 au Canada.

Dans le message où il annonçait la tenue de la Journée mondiale de la Jeunesse 2002, Saint Jean-Paul II écrivait :

Vous êtes la lumière du monde… Pour beaucoup de ceux qui, dès le début, écoutèrent Jésus, comme pour nous aussi, le symbole de la lumière évoque le désir de la vérité et la soif de parvenir à la plénitude de la connaissance, inscrits au plus profond de tout être humain. Quand la lumière diminue ou disparaît totalement, on ne parvient plus à distinguer la réalité autour de soi. Au plus fort de la nuit, on peut se sentir apeuré et insécurisé, et l’on attend alors avec impatience l’arrivée de la lumière de l’aurore. Chers jeunes, il vous appartient d’être les sentinelles du matin (cf. Is 21, 11-12) qui annoncent l’arrivée du soleil qui est le Christ ressuscité.

Dans la deuxième lecture d’aujourd’hui, tirée de la lettre de saint Paul au Romains (13, 8-10), l’Apôtre Paul considère les obligations de la charité. Quand l’amour inspire la prise de décision de ceux et celles qui portent le nom de chrétiens et de chrétiennes, l’intérêt de la loi est préservé (v. 9). L’amour va au devant de l’objectif de la législation publique, qui est de protéger l’intérêt bien compris de tous les citoyens.

À l’occasion des Journées mondiales de la Jeunesse, les jeunes reçoivent le mandat de devenir sentinelles du matin, de porter la lumière du Christ et d’annoncer l’espérance et le salut à un monde trop souvent plongé dans les ténèbres et dans le désespoir. Il n’y a pas de meilleure école de réconciliation, de pardon et de paix que les Journées mondiales de la Jeunesse, qui présentent concrètement aux jeunes les éléments fondamentaux de la vie chrétienne et le sens qu’il y a à devenir de vrais citoyens du Royaume de Dieu.

Jésus ne cesse jamais d’être la porte des brebis …

Quatrième dimanche de Pâques, Année A – 7 mai 2017 

Actes 2,14a.36-41
1 Pierre 2,20b-25
Jean 10,1-10

De toutes les images de Jésus à travers les âges, y en a-t-il une qui exprime davantage sa tendresse et sa compassion que celle du Bon Pasteur ? Bien avant l’époque de Jésus, l’image du berger servait à décrire la tendresse et la providence de Dieu à notre endroit. Le berger et l’hôte sont deux images qui renvoient au désert, là où le protecteur des moutons est aussi celui qui protège le voyageur en lui offrant l’hospitalité et la sûreté contre ses ennemis. Dans la Bible et dans le Moyen Orient ancien, le nom de « berger » était fréquemment employé comme titre politique afin de souligner l’obligation pour le roi de veiller sur ses sujets. Ce titre parlait de sollicitude et de dévouement au service d’autrui.

L’image du berger exprime aussi une grande autorité. Tout le discours sur le Bon Pasteur (Jean 10, 1-21), d’où est tiré le texte de l’Évangile d’aujourd’hui, continue le thème de la critique des Pharisiens, commencé à la fin du chapitre 9. Nourrir le troupeau, cela signifie que le berger doit protéger ses brebis de l’hérésie, être aux aguets pour les défendre contre les maraudeurs. Le bâton du berger est une arme défensive contre les bêtes sauvages alors que sa houlette est un instrument d’appoint qui symbolise les soins donnés et la loyauté.

Les portes dans l’Israël ancien

Avant de sonder le sens et l’importance de la porte des brebis, rappelons que dans l’Israël ancien les portes de Sion symbolisaient l’idée de l’entrée en présence de Dieu. Quand Isaïe parle du jour de la paix universelle, il décrit un temps où « tes portes seront toujours ouvertes, le jour ni la nuit elles ne seront fermées » (Isaïe 60, 11). De même, l’autel des holocaustes était placé, non pas à l’intérieur du tabernacle, mais « devant l’entrée de la Demeure, de la Tente de Réunion » (Exode 40, 6). Le Christ vient accomplir toutes ces attentes : il est la porte à travers laquelle nous avons « accès au Père » (Éphésiens 2, 18). Il est la « voie nouvelle et vivante » (Hébreux 10, 20). Combien de fois nous avons répété les paroles du Psalmiste, en particulier pendant le temps de l’Avent (24, 7-10) :

Portes, levez vos frontons
élevez-vous, portes éternelles :
qu’il entre, le roi de gloire !
Qui est ce roi de gloire ?
C’est le Seigneur, le fort, le vaillant,
le Seigneur, le vaillant des combats.
Portes, levez vos frontons,
levez-les, portes éternelles :
qu’il entre, le roi de gloire !
Qui donc est ce roi de gloire ?
C’est le Seigneur, Dieu de l’univers;
c’est lui, le roi de gloire.

Les portes des brebis dans le Nouveau Testament

Dans l’Évangile d’aujourd’hui (Jean 1, 1-10), Jésus fait référence à deux types de bergerie avant de se présenter lui-même comme la porte des brebis. Dans les deux premiers versets, il décrit la sorte de « bergerie communautaire » qu’entretenait un village et à laquelle les bergers pouvaient ramener leur troupeau à la nuit tombante. L’enceinte était protégée par une porte robuste qu’on ne pouvait ouvrir qu’avec la clé du berger en chef.

Un second type de bergerie apparaît dans les versets qui suivent. Il s’agit d’un enclos pour les nuits où le troupeau demeurait dans les champs (comme la nuit où Jésus est né). Ces bergeries temporaires étaient généralement constituées par un muret de roches, avec une ouverture à une extrémité. Le berger lui-même servait de porte à une bergerie de ce type : pour dormir, il se couchait en travers de l’entrée. Qu’une brebis tente de s’échapper ou qu’un loup essaie d’entrer, ils devaient lui passer sur le corps ! Le berger lui-même était la porte.

La Porte des brebis à Jérusalem

Il est important de se rappeler que Jésus se présente d’abord, non pas comme le Bon Pasteur, mais comme la porte des brebis. Les anciens murs de Jérusalem comportaient une porte, au nord de la ville, par où on faisait entrer les animaux des régions environnantes pour les sacrifices. C’était la Porte des brebis. Une fois à l’intérieur de la ville et dans les parvis du temple, il n’y avait qu’une porte par où passaient les brebis et aucun agneau ne ressortait vivant de l’enceinte du temple. Les bêtes avançaient dans une seule direction et c’est là qu’elles étaient sacrifiées pour les péchés des êtres humains. Pour le public qui, le premier, a entendu l’enseignement de Jésus sur les brebis, cette image accentuait encore le choc que provoquait ses paroles : « Amen, amen, je vous le dis : je suis la porte des brebis… Moi, je suis la porte. Si quelqu’un entre en passant par moi, il sera sauvé; il pourra aller et venir, et il trouvera un pâturage. » (Jean 10, 7.9) À l’intérieur même du quartier du temple envahi par les brebis en route vers la mort, Jésus affirme qu’il y a une issue : « Moi, je suis venu pour que les hommes aient la vie, pour qu’ils l’aient en abondance; je suis le bon pasteur » (Jean 10, 10-11).

Jésus parle des brebis à l’endroit même où elles sont sur le point d’être mises à mort. Contrairement au berger entouré d’agneaux innocents que nous font voir nos images de brebis et de pasteur sur des collines verdoyantes, la protection de ces brebis demande plus qu’une main douce et un œil vigilant. Ces brebis doivent être protégées des puissances de mort. Jésus enseigne que celui qui n’entre pas dans la bergerie pour s’occuper du troupeau en passant par la porte – Jésus lui-même – est un voleur et un bandit. Personne ne vient au Père que par Lui. Jésus lui-même est la porte par laquelle le berger rejoint les brebis; par conséquent, les seuls bergers authentiques sont ceux qu’il aura autorisés. Aux versets 7-8, l’image est celle d’une porte par laquelle le berger a accès aux brebis; aux versets 9-10, l’image devient celle d’une porte par laquelle les brebis peuvent entrer et sortir. Les Pharisiens, parce qu’ils ne passent pas par Jésus, sont des voleurs. Ceux qui passeront par la porte qu’est Jésus auront la vie.

Le Pasteur modèle

Jésus est l’eau vive, le pain de vie et la porte de la vie. Jésus est le bon pasteur, le pasteur modèle, et de trois façons. Premièrement, il est prêt à donner sa vie pour ses brebis. Les Pharisiens sont des hommes à gages; ils tondent le troupeau mais n’ont aucune loyauté envers lui. Le berger fidèle, comme David autrefois, protège son troupeau.

Deuxièmement, il connaît ses brebis. Cette connaissance intime du troupeau, qui suppose l’amour et de longues nuits de veille, est la raison qui le pousse à donner sa vie. Et son amour s’étend au-delà de « ses brebis à lui », les membres de la communauté johannique, pour inclure tous ceux et celles qui croient en lui. Troisièmement, Jésus est la porte des brebis : non pas un piège menant à l’abattoir mais l’entrée dans la sécurité aimante de Dieu – dans la protection du bon pasteur.

Le Christ n’est pas seulement la porte; il est le roi qui entre et le temple auquel conduit la porte ! Autrefois, la « porte du ciel » était le firmament que Dieu entrouvrait pour faire pleuvoir la manne (Psaume 78, 24) mais désormais le Christ est le pain véritable venu du ciel (Nicodème). Jacob a vu « la porte du ciel » (Genèse 28, 17) dans le sanctuaire terrestre de Béthel mais quand le martyr Étienne regarde vers le ciel, il aperçoit « la gloire de Dieu et Jésus » (Actes 7, 55). Le Christ ne fait pas que nous inviter à entrer par Lui dans le Royaume des cieux : il en laisse la clé à ses apôtres en leur promettant que « tout ce que vous aurez lié sur la terre sera lié dans les cieux, et tout ce que vous aurez délié sur la terre sera délié dans les cieux » (Matthieu 16, 19).

Souvenir de la visite d’un saint pasteur à Denver

Je ne peux m’empêcher de rappeler un des enseignements de Saint Jean-Paul II à propos de l’Évangile d’aujourd’hui; c’était lors de la Journée mondiale de la Jeunesse 1993 à Denver, dans le Colorado. Pendant la veillée de prière au Cherry Creek State Park, le 14 août 1993, le Saint Père déclara:

En Jésus Christ, le Père exprime toute la vérité au sujet de la création. Nous croyons que dans la vie, la mort et la résurrection de Jésus le Père révèle tout son amour pour l’humanité. C’est pourquoi le Christ s’appelle lui-même « la porte des brebis » (Jean 10,7) Il est la porte et protège les créatures qui lui ont été confiées. Il les conduit vers de bons pâturages : « Moi, je suis la porte. Si quelqu’un entre en passant par moi, il sera sauvé; il pourra aller et venir, et il trouvera un pâturage » (Jean 10, 9). […]

À l’approche du troisième millénaire, l’Église sait que le Bon Pasteur continue, comme toujours, d’être l’espérance sans faille de l’humanité. Jésus Christ ne cesse jamais d’être « la porte des brebis ». Et en dépit de la longue histoire de péchés commis par l’humanité contre la vie, il ne cesse jamais de répéter avec la même vigueur et le même amour : « Je suis venu pour qu’ils aient la vie, pour qu’ils l’aient en abondance » (Jean 10, 10). […]

Le Christ – le bon Pasteur – est présent parmi nous, au milieu de tous les peuples, de toutes les nations, de toutes les générations et de toutes les races, comme Celui qui « donne sa vie pour ses brebis »… Oui, le Bon Pasteur donne sa vie. Mais seulement pour la reprendre ensuite (Jean 10, 17). Et dans la vie nouvelle de la résurrection, il est devenu – selon les mots de saint Paul – « l’être spirituel porteur de vie » (1 Co 15, 45), capable de donner la vie à tous ceux et celles qui croient en lui.

Vie sacrifiée, vie reprise, vie donnée. En lui, nous avons cette vie qui est la sienne dans l’unité du Père et de l’Esprit Saint. À condition de croire en lui. À condition de faire un avec lui dans l’amour – en nous rappelant que « celui qui aime Dieu doit aussi aimer son frère » (1 Jean 4,21).

Questions pour la réflexion cette semaine

Jésus dit que les brebis reconnaissent la voix de leur berger et qu’elles vont le suivre plutôt qu’un étranger. Est-ce que je suis vraiment à l’écoute de la voix du Bon Pasteur ? Où est-ce que je cherche à l’entendre ? Est-ce que je suis la voie sur laquelle il me guide ?

Jésus dit qu’il est venu pour que nous puissions avoir la vie, et la vie en abondance. Que veut-il dire ? Est-ce que je vis la vie surabondante que Dieu a préparée pour moi ?

Jésus dit qu’il a encore d’autres brebis qui ne sont pas de cette bergerie mais qu’il doit aussi conduire. Plusieurs exégètes pensent que cette expression désigne les Gentils qui n’attendaient pas le Messie mais qui accueilleraient la Bonne Nouvelle dans la joie. Quelles sont aujourd’hui les brebis qui doivent encore entrer dans la bergerie de Dieu ? Que faisons-nous pour les conduire au Christ ?

 

De la blessure de son cœur jaillit la grande vague de la miséricorde

Deuxième dimanche de Pâques, Année A – 23 avril 2017
Dimanche de la Divine Miséricorde

Actes 2,42-47
1 Pierre 1,3-9
Jean 20,19-31

Le nom de « Thomas » désigne encore aujourd’hui celui qui n’accepte de croire que ce qu’il a vu de ses yeux, l’incrédule, le « sceptique ». « Thomas l’incrédule » renvoie évidemment à l’un des Douze, dont le nom figure dans toutes les listes d’apôtres que donnent les évangiles. Thomas est appelé « Didyme », forme grecque d’un terme araméen qui désigne « le jumeau ». Quand Jésus annonça qu’il avait l’intention de retourner en Judée visiter Lazare, Thomas dit aux autres disciples : « Allons-y nous aussi, pour mourir avec lui » (Jean 11,16). C’est encore Thomas qui, pendant le grand discours qui suivit la dernière Cène, souleva une objection : « Seigneur, nous ne savons même pas où tu vas; comment pourrions-nous savoir le chemin ? » (Jean 14,5)

Le Nouveau Testament ne nous en apprend pas beaucoup plus sur l’apôtre Thomas; néanmoins, à cause du passage tiré aujourd’hui de l’évangile de Jean (Jean 20,19-31), sa personnalité nous est plus familière que celle de plusieurs des Douze. Thomas aura reçu l’enseignement de Jésus et il aura sûrement été bouleversé par sa mort. Le soir de Pâques, quand le Seigneur apparut aux disciples, Thomas n’y était pas. Quand on lui dit que Jésus était vivant et qu’il s’était manifesté, Thomas déclara : « Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je ne mets pas mon doigt à l’endroit des clous, si je ne mets pas la main dans son côté, non, je n’y croirai pas » (Jean 20,25). Huit jours plus tard, Thomas fit son acte de foi et se mérita une observation de Jésus : « Parce que tu m’as vu, tu crois; heureux ceux qui croiront sans avoir vu ».

Le vrai Thomas

L’apôtre Thomas est l’un des plus grands amis et l’un des plus honnêtes disciples de Jésus, non pas l’éternel sceptique, l’entêté crâneur qu’en a fait souvent la tradition chrétienne. Ce jeune apôtre s’est retrouvé devant la croix, incapable de trouver un sens à l’horreur de l’événement. Tous ses rêves, tous ses espoirs pendaient à cette croix. C’est au sein de la communauté croyante des apôtres et des disciples que Thomas a redécouvert sa foi. Voilà une chose qu’il ne faut jamais oublier, surtout à une époque où tant de gens prétendent qu’on peut arriver à la foi et à la vie spirituelle sans vivre l’expérience de la communauté ecclésiale. Nous ne croyons pas chacune, chacun pour soi, en individus isolés; non, par le baptême, nous devenons membres de la grande famille de l’Église. C’est précisément la foi professée par la communauté que nous appelons l’Église qui vient renforcer notre foi personnelle. Chaque dimanche à la messe, nous professons ensemble notre foi soit selon la formule du credo de Nicée, soit avec les mots du symbole des Apôtres. Ce faisant, nous sommes préservés du danger de croire en un dieu qui ne serait pas celui que le Christ nous a révélé.

La foi n’est pas un acte isolé

N’oublions pas le numéro 166 du Catéchisme de l’Église catholique :

La foi est un acte personnel : la réponse libre de l’homme à l’initiative de Dieu qui se révèle. Mais la foi n’est pas un acte isolé. Nul ne peut croire seul, comme nul ne peut vivre seul. Nul ne s’est donné la foi à lui-même comme nul ne s’est donné la vie à lui-même. Le croyant a reçu la foi d’autrui, il doit la transmettre à autrui. Notre amour pour Jésus et pour les hommes nous pousse à parler à autrui de notre foi. Chaque croyant est ainsi comme un maillon dans la grande chaîne des croyants. Je ne peux croire sans être porté par la foi des autres, et par ma foi, je contribue à porter la foi des autres.

Le dimanche de la divine miséricorde

Le dimanche de la divine miséricorde célèbre l’amour miséricordieux de Dieu, qui resplendit dans le Triduum pascal et dans tout le mystère de Pâques. Cette fête reprend une ancienne tradition liturgique, dont on trouve un écho dans un enseignement attribué à saint Augustin au sujet de l’Octave de Pâques; Augustin parlait de la semaine de Pâques comme des « jours de la miséricorde et du pardon » et du jour même de l’Octave comme du « condensé des jours de la miséricorde ».

L’intérêt du pape Jean-Paul II pour la miséricorde divine remonte à sa jeunesse à Cracovie, dans la Pologne occupée de la Deuxième Guerre mondiale, quand Karol Wojtyla fut témoin de tant de souffrance et de cruauté. Il y a vu les rafles : des centaines, des milliers de personnes ramassées pour être enfermées dans les camps de concentration et asservies aux travaux forcés. Dans sa ville natale de Wadowice, il comptait plusieurs amis juifs qui disparurent dans la Shoah. C’est pendant ces années de terreur que Karol Wojtyla décida d’entrer au séminaire clandestin du cardinal Sapieha, à Cracovie. Oui, il a vécu le besoin de la miséricorde de Dieu et le besoin qu’a l’humanité de pratiquer la miséricorde mutuelle. Au séminaire, il fit la connaissance d’un autre séminariste, Andrzej Deskur (il deviendra un jour cardinal) qui lui exposa le message de la divine miséricorde tel qu’il avait été révélé à une religieuse mystique polonaise, S. Maria Faustyna Kowalska, morte en 1938 à l’âge de 33 ans.

Le pape de la divine miséricorde

Dès le début de son pontificat, en 1980, le pape Jean-Paul II consacra toute une encyclique au thème de la miséricorde divine (Dives in Misericordia – Dieu riche en miséricorde) pour bien montrer que le cœur de la mission de Jésus Christ a été de révéler l’amour miséricordieux du Père. En 1993, quand le pape Jean-Paul II béatifia Sœur Faustyna Kowalska, il déclara dans son homélie : « Sa mission se poursuit et donne un fruit étonnant. Il est vraiment merveilleux de voir comment sa dévotion à Jésus miséricordieux se répand dans le monde contemporain et gagne de plus en plus de cœurs ! »

Quatre ans plus tard, en 1997, le Saint Père se rendit sur la tombe de la Bienheureuse Faustyna à Lagiewniki, en Pologne; son message ne manquait pas de force : « Il n’y a rien dont l’homme ait un plus grand besoin que de la divine miséricorde… De là jaillit le message de miséricorde que le Christ lui-même a choisi de transmettre à notre génération par l’entremise de la Bienheureuse Faustyna. »

En 2000, l’année du Jubilé, le pape Jean-Paul II canonisa S. Faustyna; elle devenait ainsi la première sainte du nouveau millénaire; du même coup, le pape instituait dans l’Église universelle le Dimanche de la divine miséricorde, célébré désormais le deuxième dimanche de Pâques. À l’homélie, il affirma : « Jésus montre ses mains et son côté. C’est-à-dire qu’il montre les blessures de la Passion, en particulier la blessure du cœur, source d’où jaillit la grande vague de miséricorde qui se déverse sur l’humanité. »

Un an plus tard, dans son homélie pour le Dimanche de la divine miséricorde 2001, le pape présentait le message de la miséricorde confié à sainte Faustyna comme « la réponse adéquate et incisive que Dieu a voulu offrir aux hommes de notre temps, marqué par d’immenses tragédies… La Miséricorde divine ! Voilà le don pascal que l’Église reçoit du Christ ressuscité et qu’il offre à l’humanité, à l’aube du troisième millénaire. »

De retour à Lagiewniki, en Pologne, en 2002, lors de la dédicace du nouveau Sanctuaire de la Divine Miséricorde, le Saint Père consacra le monde entier à la miséricorde divine : « Je le fais avec le désir que le message de l’amour miséricordieux de Dieu, proclamé ici à travers sainte Faustyna, atteigne tous les habitants de la terre et remplisse leur cœur d’espérance. »

Dans l’allocution qu’il prononça au Regina Cœli du dimanche 23 avril, le pape Benoît XVI déclara : « Le mystère de l’amour miséricordieux de Dieu est placé au centre du Pontificat de mon vénéré prédécesseur. » Et la Providence a voulu que cette année, le jour même du Dimanche de la divine miséricorde, le pape Benoît XVI proclame bienheureux son prédécesseur le pape Jean-Paul II, grand apôtre et ambassadeur de la miséricorde divine.

La miséricorde est notre sceau

Il faut nous poser la question : qu’y a-t-il de nouveau dans ce message sur la miséricorde divine ? Pourquoi le pape Jean-Paul II a-t-il tant insisté sur cet aspect de l’amour de Dieu à notre époque ? Cette dévotion ne reprend-elle pas le culte du Sacré Cœur de Jésus ? La miséricorde est une vertu chrétienne importante, très différente de la justice et de la rétribution. Tout en reconnaissant la douleur de la blessure et les raisons qui justifient le châtiment, la miséricorde adopte une approche différente pour remédier à la situation. La miséricorde s’efforce de changer radicalement la condition et l’âme de l’agresseur pour qu’il résiste au mal : c’est souvent en lui révélant l’amour et sa propre beauté qu’elle y arrive. Si une punition est appliquée, elle doit l’être pour le salut, et non par souci de vengeance ou de rétribution. C’est là une question très embrouillée aujourd’hui et un message des plus complexes… mais il n’y a pas d’autre façon d’aller de l’avant et de devenir levain dans la pâte du monde d’aujourd’hui, d’être vraiment sel et lumière au sein d’une culture qui a perdu la saveur de l’Évangile et la lumière du Christ.

Là où dominent la haine et la soif de vengeance, là où la guerre n’apporte que mort et souffrance aux innocents, là où la violence détruit un nombre incalculable de vies innocentes, il faut la grâce de la miséricorde pour replacer le cœur et l’esprit humain et pour susciter la guérison et la paix. Partout où font défaut le respect de la vie et de la dignité humaine, l’amour miséricordieux de Dieu est indispensable car c’est à sa lumière que nous percevons la valeur inexprimable de chaque être humain. La miséricorde est nécessaire pour mettre un terme à toutes les injustices dans le monde. Le message de la miséricorde, c’est que Dieu nous aime, qu’il nous aime toutes et tous, si grands que soient nos péchés. La miséricorde de Dieu est plus grande que nos péchés si bien que nous pouvons faire appel à Lui avec confiance, recevoir sa miséricorde et la laisser couler en nous et à travers nous jusqu’aux autres. Au fond, la miséricorde comprend la faiblesse, elle est la capacité de pardonner.

L’apôtre de la divine miséricorde

Dans son ministère sacerdotal et épiscopal, et en particulier pendant tout son pontificat, le pape Jean-Paul II a prêché la miséricorde de Dieu, il a écrit sur elle et, surtout, il l’a vécue. Il a pardonné à l’homme qui avait été choisi pour l’assassiner, place Saint-Pierre. Le pape qui avait été témoin du scandale des divisions entre chrétiens et des atrocités commises contre le peuple juif fit tout ce qu’il put pour guérir les blessures causées par les conflits du passé entre les catholiques et les autres églises chrétiennes et, en particulier, avec le peuple juif.

Aujourd’hui, en ce jour où l’Église proclame bienheureux ce grand apôtre de la miséricorde et de la paix, c’est avec beaucoup d’affection et une profonde gratitude que je me rappelle les paroles émouvantes qu’il prononça à la fin de la messe de la Journée mondiale de la Jeunesse 2002, au parc Downsview de Toronto. Ces paroles nous rappellent l’importance et la nécessité de la miséricorde dans l’Église d’aujourd’hui :

Aux heures difficiles de la vie de l’Église, la poursuite de la sainteté devient d’autant plus urgente. Et la sainteté n’est pas affaire d’âge ; la sainteté est affaire de vie dans l’Esprit Saint… Ne laissez pas mourir l’espérance ! Misez votre vie sur elle… Car nous ne sommes pas la somme de nos faiblesses et de nos échecs; nous sommes la somme de l’amour du Père pour nous et de la capacité que nous avons de devenir l’image de son Fils.

Prions aujourd’hui dans la joie et la gratitude :

Seigneur, toi qui es riche en miséricorde
et qui as voulu que Saint Jean-Paul II
préside comme pape à ton Église universelle,
accorde-nous, nous t’en prions, qu’instruits par son enseignement,
nous puissions ouvrir nos cœurs à la grâce salvifique du Christ,
seul rédempteur de l’humanité,
qui vit et règne avec toi dans l’unité du Saint-Esprit,
Dieu pour les siècles des siècles.

Souffrance et mort d’un berger

Vendredi saint – 14 avril 2017

Isaïe 52,13-53,12
Hébreux 4,14-16 ; 5,7-9
Jean 18,1-19,42

Pour notre réflexion du Vendredi saint, cette année, j’ai choisi de partager avec vous quelques considérations sur ce que nous a enseigné Saint Jean-Paul II à la fin de sa vie. Je ne peux célébrer le Vendredi saint sans me rappeler la figure de Jean-Paul II et, en particulier, son dernier Vendredi saint sur terre, en 2005. Les réflexions qui suivent sont tirées d’une communication que j’ai donnée au Musée des Chevaliers de Colomb à New Haven, dans le Connecticut, pour l’inauguration d’une exposition spéciale intitulée « Bienheureux » et consacrée à la vie de ce grand homme.

Sur la souffrance humaine

Quoique rarement cité, un des plus beaux textes qu’ait écrits Jean-Paul II est sa Lettre apostolique de 1984 Salvifici Doloris, « sur le sens chrétien de la souffrance humaine ». À la suite de l’apôtre Paul et de toute la tradition catholique, l’ancien pape a soutenu toute sa vie que c’est précisément par la souffrance que le Christ a montré sa solidarité avec l’humanité et que c’est par elle que nous pouvons grandir en solidarité avec le Christ qui est notre vie.

Dans Salvifici Doloris, la souffrance est la conséquence du péché, et le Christ assume cette conséquence au lieu de la répudier. En embrassant la souffrance, il la partage totalement, il prend sur lui et en lui la conséquence du péché. Il le fait par amour pour nous, non seulement parce qu’il veut nous racheter mais parce qu’il veut être-avec nous, partager notre lot, vivre ce que nous vivons. C’est cet amour partagé, cette souffrance partagée dans l’amour, qui vient compléter et parfaire la relation rompue par le péché et nous racheter du même coup.

Le pape Jean-Paul II nous a enseigné que le sens de la souffrance est fondamentalement transformé par l’Incarnation. Abstraction faite de l’Incarnation, la souffrance est la conséquence du péché. Elle offre des occasions de découverte de soi-même ou de croissance personnelle et peut susciter des gestes pratiques d’amour d’autrui, mais tout cela est secondaire. Du fait de l’Incarnation, par contre, nous devenons porteurs du Corps du Christ. Notre souffrance devient sa souffrance, et l’expression de l’amour rédempteur.

Parce qu’il était le chef d’un milliard de catholiques; parce que, premier pontife de l’ère des satellites et d’Internet, il rejoignait des milliards d’autres personnes; et parce qu’il était Jean-Paul II, à la tête de l’Église depuis plus de 26 ans – pour toutes ces raisons, l’expérience publique de sa souffrance devait acquérir un pouvoir énorme. Et il le savait certainement. En 1981, alors qu’il se remettait d’un attentat, place Saint-Pierre, qui avait failli lui coûter la vie, Jean-Paul II avait déclaré que la souffrance, en tant que telle, est l’un des messages les plus puissants du christianisme.

Pendant les dernières années de son pontificat, Jean-Paul II a rapatrié la souffrance à l’intérieur de l’existence humaine normale. Tout le monde a pu voir qu’il puisait une vraie force intérieure dans sa spiritualité – spiritualité qui permet de surmonter la peur, même la peur de la mort. Quelle incroyable leçon pour notre monde ! Son combat contre les séquelles physiques du vieillissement était aussi une leçon précieuse pour une société qui a du mal à accepter de vieillir et qui ne trouve dans la souffrance aucun gage de rédemption.

En 1994, quand l’âge et les infirmités commencèrent à lui imposer des handicaps, il annonça à ses collaborateurs qu’il avait entendu le message de Dieu et qu’il allait modifier sa façon de gouverner l’Église. « Il me faut la gouverner par la souffrance, dit-il. Le pape doit souffrir pour que chaque famille et le monde entier voient bien qu’il y a, pourrais-je dire, un évangile supérieur : l’évangile de la souffrance, grâce auquel on doit préparer l’avenir. »

Lettre de consolation à ses pairs

En 1999, en préparation pour le Grand Jubilé, le pape Jean-Paul II fait paraître sa « Lettre aux personnes âgées ». Après des lettres aux jeunes en 1985, aux familles en 1994, aux enfants en 1994, aux femmes en 1995 et aux artistes en 1999, sans parler des lettres qu’il a écrites aux prêtres chaque année, le Jeudi saint, depuis le début de son pontificat, c’est un message profondément émouvant et encourageant qu’apporte sa Lettre aux personnes âgées. Le pape ne craint pas de faire voir les limites et la fragilité que les années lui ont imposées. Il ne fait rien pour les cacher. En parlant aux jeunes, il dit spontanément : « je suis un vieux prêtre ». Jean-Paul II continue de remplir sa mission de successeur de Pierre, en regardant vers l’avenir avec le seul enthousiasme juvénile que l’âge n’arrive pas à miner, celui de l’Esprit, qui reste intact chez lui. La lettre a un ton très personnel, presque confidentiel, et n’a rien d’une dissertation sur le grand âge. C’est plutôt un dialogue très intime entre membres d’une même génération.

« L’écoulement du temps, écrit le pape, fait s’évanouir les contours des événements et en adoucit les côtés douloureux. » De plus, continue-t-il, les souffrances quotidiennes peuvent être atténuées avec la grâce du Seigneur. En outre, « nous sommes confortés par la pensée que, parce que nous avons une âme spirituelle, nous survivons à la mort elle-même. »

« Gardiens d’une mémoire collective », c’est le titre d’une des sections de la lettre du pape. Soulignant que « dans le passé, on nourrissait un grand respect pour les personnes âgées », le pape remarque que la vieillesse est respectée et valorisée dans de nombreuses cultures alors que « chez d’autres, elle l’est beaucoup moins à cause d’une mentalité qui prône l’utilité immédiate et la productivité de l’homme ». Il écrit :

Avec une insistance croissante, on va jusqu’à proposer l’euthanasie pour résoudre les situations difficiles. Malheureusement, ces derniers temps, le concept d’euthanasie a perdu peu à peu, pour beaucoup de gens, la connotation d’horreur qu’elle suscite naturellement lorsqu’on est sensible au respect de la vie.

A ce propos, il faut rappeler que la loi morale permet de renoncer à ce qu’on appelle l’acharnement thérapeutique et qu’elle réclame seulement les soins qui entrent dans les exigences normales de l’assistance médicale, laquelle est surtout destinée, dans les maladies incurables, à alléger la douleur. Mais tout autre est l’euthanasie, entendue comme provocation directe de la mort ! Malgré les intentions et les circonstances, elle demeure un acte intrinsèquement mauvais, une violation de la loi divine, une offense à la dignité de la personne humaine.

« L’homme a été fait pour la vie, » a-t-il continue, « tandis que la mort – comme nous l’explique la Sainte Écriture dès ses premières pages (cf. Gn 2-3) – n’était pas prévue dans le projet initial de Dieu, mais elle est survenue à la suite du péché. » « Quoique d’un point de vue biologique la mort soit compréhensible par la raison, il n’est pas possible de la vivre de manière « naturelle. » Nous nous posons la question : qu’y a-t-il derrière le mur d’ombre de la mort ? ». La réponse vient de la foi. « La foi éclaire ainsi le mystère de la mort et elle donne de la sérénité à la vieillesse, qui n’est plus considérée ni vécue comme l’attente passive d’un événement destructeur, mais comme la promesse de parvenir à la pleine maturité. »

La dernière section de la Lettre aux personnes âgées s’intitule « Un présage de vie » :

Je me sens poussé par un désir spontané, écrit le pape, à vous faire part en toute sincérité des sentiments qui m’animent en cette dernière étape de ma vie, après plus de vingt ans de ministère sur le Siège de Pierre […] Malgré les limitations qui surviennent avec l’âge, je conserve le goût de la vie. J’en rends grâce au Seigneur. Il est beau de pouvoir se dépenser jusqu’à la fin pour la cause du Royaume de Dieu ! J’éprouve une grande paix quand je pense au moment où le Seigneur m’appellera: de la vie à la vie ! […] « Ordonne-moi de venir à toi, » c’est là le désir le plus profond du cœur humain, même en celui qui n’en a pas conscience.

Quelle façon de laisser sa marque ! Jean-Paul II n’a pas seulement écrit cette lettre-témoignage mais il l’a mise en œuvre dans sa propre vie. Nous en avons été témoins.

La souffrance publique

Si pénible qu’ait pu devenir pour lui sa propre vie, le pape Jean-Paul II nous a enseigné que la vie est sacrée. Plutôt que de cacher ses infirmités, comme le font la plupart des personnalités choyées du public, le pape Jean-Paul II a laissé le monde entier voir ce qui lui arrivait. Au dernier acte de sa vie, l’athlète était immobilisé; la voix vibrante et vigoureuse était réduite au silence et la main qui avait rédigé de volumineuses encycliques ne pouvait plus écrire. La dernière homélie de Jean-Paul II s’inspirait des derniers mots du Galiléen son Maître à Simon Pierre : « En vérité, je te le dis : quand tu étais jeune, tu mettais ta ceinture toi-même pour aller là où tu voulais; quand tu seras vieux, tu étendras les mains, et c’est un autre qui te mettra ta ceinture pour t’emmener là où tu ne voudrais pas aller… Puis [Jésus] lui dit : Suis-moi. » (Jean 21, 18-19)

Nombre de catholiques et de non-chrétiens ont vu dans la souffrance du pape une épreuve analogue à l’agonie de Jésus lui-même; et de fait, ni Jean-Paul II ni son entourage n’ont désavoué ce genre de comparaisons. Quand on lui avait demandé, quelques années auparavant, s’il pourrait envisager de démissionner, Jean-Paul II aurait répondu par une question : « Le Christ est-il descendu de la croix ? » Ses proches collaborateurs disent que le débat sur la question de savoir s’il était en mesure d’administrer l’Église, comme s’il était le p.-d.-g. d’une grande société commerciale, passe à côté de la question. Le pape n’occupe pas un emploi, il remplit une mission divine, et la souffrance est au cœur de cette mission.

La soirée du dernier Vendredi saint

Un des souvenirs les plus forts que je conserve de la dernière semaine de vie de Jean-Paul II, c’est le Chemin de croix au Colisée, le soir du Vendredi saint 2005, auquel il a participé en suivant la cérémonie à la télévision dans sa chapelle privée. La caméra de télé installée dans sa chapelle était placée derrière lui pour qu’il puisse se concentrer sur la célébration à laquelle il avait toujours participé en personne. Pour la télédiffusion en anglais, Monseigneur John Foley assurait de Rome le commentaire et donnait lecture des méditations interpellantes préparées par un certain cardinal Joseph Ratzinger.

À un certain moment, vers la fin du Chemin de croix, quelqu’un a placé un assez grand crucifix sur les genoux du Saint Père; celui-ci regardait amoureusement la figure de Jésus. Quand furent prononcés les mots « Jésus meurt sur la croix », le pape Jean-Paul se saisit du crucifix, le pressa sur son cœur et l’embrassa. Je n’oublierai jamais la scène. Une homélie d’une telle puissance sans un seul mot ! Comme Jésus, le pape Jean-Paul II embrassait la croix; en fait, il embrassait Jésus Christ crucifié dans la nuit du Vendredi saint.

La mort d’un patriarche

Plusieurs heures avant sa mort, les dernières paroles audibles prononcées par le pape Jean-Paul furent : « Laissez-moi aller à la maison du Père ». Dans un climat de prière, pendant qu’une messe était célébrée au pied de son lit et qu’une foule de fidèles chantait sur la place Saint-Pierre, il mourut à 21h37, le 2 avril. Par sa passion, sa souffrance et sa mort publiques, ce saint prêtre, successeur des apôtres et Serviteur de Dieu, nous a fait voir le visage souffrant de Jésus d’une façon absolument remarquable.

Le pape de la sainteté

Karol Wojtyla fut lui-même un témoin extraordinaire qui, par son dévouement, ses efforts héroïques, ses longues souffrances et sa mort, a transmis la force du message de l’Évangile aux hommes et aux femmes d’aujourd’hui. Dans une large mesure, le succès de son message vient de ce qu’il a été entouré par une incroyable nuée de témoins qui l’ont appuyé et l’ont soutenu pendant toute sa vie. Pour Jean-Paul II, l’appel à la sainteté n’exclut personne; ce n’est pas un privilège réservé à une élite spirituelle.

Lumen Gentium, la constitution dogmatique sur l’Église du Deuxième Concile du Vatican, souligne que la sainteté des chrétiens découle de celle de l’Église et la manifeste. La sainteté, dit le texte, « sous toutes sortes de formes, s’exprime en chacun de ceux qui tendent à la charité parfaite, dans leur ligne propre de vie, en édifiant les autres ». (LG, n° 39) Dans cette diversité de formes, « il n’y a qu’une seule sainteté cultivée par tous ceux que conduit l’Esprit de Dieu et qui, obéissant à la voix du Père et adorant Dieu le Père en esprit et en vérité, marchent à la suite du Christ pauvre, humble et chargé de sa croix, pour mériter de devenir participants de sa gloire ». (LG, n° 41)

Quand la foule s’est mise à scander « Santo Subito » à la fin des funérailles du pape, le 8 avril 2005, qu’est-ce qu’elle voulait vraiment dire ? Elle criait qu’elle avait vu en Karol Wojtyla quelqu’un qui vivait avec Dieu et qui vivait avec nous. C’était un pécheur qui avait fait l’expérience de la miséricorde et du pardon de Dieu. Il aura été le maître prophétique qui prêche la parole à temps et à contretemps. Il nous regardait, nous touchait, nous guérissait et nous rendait l’espoir. Il nous apprenait à ne pas avoir peur. Il nous montrait à vivre, à aimer, à pardonner et à mourir. Il nous a enseigné à embrasser la croix aux heures les plus douloureuses de l’existence, en sachant que la croix n’est pas le dernier mot de Dieu.

Le fait de proclamer quelqu’un bienheureux ne lui confère pas un certificat de perfection. Cela ne veut pas dire que la personne ait été exempte de défauts, d’aveuglements, de surdité ou de péché. Ce n’est pas non plus un exercice d’évaluation du pontificat ou du Vatican. La béatification et la canonisation signifient qu’une personne a vécu sa vie avec Dieu, en se fiant complètement à la miséricorde infinie de Dieu, en s’appuyant sur la force et la puissance de Dieu, en croyant en l’impossible, en aimant ses ennemis et ceux qui l’ont persécutée, en pardonnant au milieu du mal et de la violence, en espérant contre toute espérance et en ayant une influence positive sur le monde. Cette personne a fait comprendre à ceux et celles qui l’entouraient que sa vie était inspirée par une force ou un esprit qui ne sont pas de ce monde mais du monde à venir. Une personne de cette trempe nous fait entrevoir la grandeur et la sainteté à laquelle nous sommes tous et toutes appelés, et nous montre le visage de Dieu sur la route de notre pèlerinage ici-bas.

Dans la vie de Karol Wojtyla, le petit garçon de Wadowice qui allait devenir prêtre, archevêque de Cracovie puis évêque de Rome et héros de dimensions historiques, la sainteté était contagieuse. Nous avons tous été touchés et transformés par elle. Le pape Jean-Paul II n’était pas seulement le « Saint Père » mais « un Père qui était et qui est saint ». Lors de la messe de ses funérailles, le 8 avril 2005, le cardinal Joseph Ratzinger expliqua au monde entier que le Saint Père nous regardait et nous bénissait « depuis la fenêtre de la Maison du Père ».

Apprenons de « Papa Wojtyla » à passer les seuils, à ouvrir les portes, à jeter des ponts, à embrasser la croix de la souffrance et à proclamer l’Évangile de vie au monde de notre temps. Oui, apprenons à vivre, à souffrir et à mourir avec le Seigneur. Demandons au Seigneur une petite part du témoignage fidèle de Pierre et de la proclamation audacieuse de Paul, si manifestes chez Karol Wojtyla, Saint Jean-Paul II. Qu’il intercède pour nous et pour tous ceux et celles qui souffrent dans leur corps et leur esprit, et puisse son exemple nous donner le désir de nous entraider à porter nos croix, à grandir dans la foi et à devenir des saints.

(CNS Photo)

Vidéo-promotionnelle: Rencontre Mondiale des Familles 2018 à Dublin, Irlande

Tous les trois ans, l’Eglise convoque la plus grande rencontre internationale des familles. En 2018, elle se tiendra à Dublin, en Irlande. Suivez Sel et Lumière pour les plus récentes nouvelles sur cet événement incontournable de la vie de l’Église aujourd’hui.

La famille, lieu de diffusion de l’amour de Dieu: la lettre du Pape pour Dublin 2018″, un article de Radio Vatican:

(RV) La Lettre du Pape pour la Rencontre mondiale des familles, qui se tiendra à Dublin, en Irlande du 21 au 26 août 2018, a été présentée ce jeudi matin en Salle de presse du Saint-Siège.

Dans la lignée des Synodes sur le famille, de son exhortation apostolique Amoris Laetitia et de la Rencontre mondiale des familles de 2015 à Philadelphie, le Pape réaffirme son attachement à une vie familiale ancrée dans une dynamique de pardon et d’amour.

«L’Évangile continue-t-il d’être une joie pour le monde ? Est-ce que la famille continue d’être une Bonne Nouvelle pour le monde d’aujourd’hui ?». À ces deux questions qui ouvrent cette lettre adressée au cardinal Kevin Farrell, préfet du Dicastère pour les Laïcs, la Famille et la Vie, le Pape invite chacun à répondre par un « »oui » fermement basé sur le plan de Dieu».

L’amour de Dieu s’exprime à travers «l’union entre l’homme et la femme, dans l’ouverture et le service de la vie dans toutes ses phases», et Son engagement pour «une humanité qui est souvent blessé, maltraitée et dominée par un manque d’amour». Alors ce n’est qu’en partant de l’amour que «la famille manifeste, diffuse et régénère l’amour de Dieu dans le monde».

Le Pape rappelle une nouvelle fois l’importance du pardon et de la patience, face à la fragilité et à la faiblesse de chacun des membres de la famille. Dans ce sens, le Pape rappelle que «beaucoup de familles chrétiennes sont un lieu de miséricorde», que les parents, les frères et sœurs sont «des témoins de la miséricorde», et il espère que le rassemblement de Dublin en donnera des signes concrets, deux ans après le Jubilé.

Le Pape conclut sa lettre en remerciant la nation irlandaise et l’archidiocèse de Dublin pour leur «généreux accueil», et place l’organisation de cette rencontre sous la protection de la Sainte Famille de Nazareth.

(CV)

(Tratto dall’archivio della Radio Vaticana)

Si vous pensez que la vie ne rime à rien, courage !

Huitième dimanche du Temps ordinaire, Année A – 26 février 2017

Isaïe 49, 14-15
1 Corinthiens 4,1-5
Matthieu 6,24-34

Dans la lecture d’aujourd’hui, tirée de l’Évangile de Matthieu (6,25-34), Jésus ne nie pas la réalité des besoins humains (v. 32) mais il interdit d’en faire l’objet d’une préoccupation angoissée et, en fait, de s’y asservir. On ne peut vraiment connaître le Seigneur, le Père céleste révélé par Jésus, et s’inquiéter de cette façon. Les disciples se doivent de pourvoir à leurs besoins et à ceux des personnes dont ils sont responsables, mais les soucis de cette nature doivent passer après le respect de la règle de Dieu et de la « justice » (v. 33) qu’elle prescrit.

Le verset 25 de l’Évangile d’aujourd’hui renvoie à deux grandes sources de préoccupation pour l’être humain : la subsistance (la nourriture et la boisson) nécessaire à la vie, et le vêtement. Ces deux domaines sont abordés — la nourriture (v. 26-27), le vêtement (v. 28-30) – dans un développement qui se fonde sur une logique typique du Nouveau Testament. Si Dieu prend un tel soin des oiseaux du ciel en voyant à ce qu’ils aient à manger, et s’il veille à ce que les lys des champs soient si élégamment vêtus, comment notre Père céleste ne se mettra-t-il pas en peine d’éviter que ses disciples se trouvent démunis, car ils sont bien plus précieux à ses yeux que les oiseaux du ciel et les fleurs des champs ? En prenant cette comparaison, Jésus n’est pas en train d’énoncer un principe de morale : il parle à notre imagination.

Vivre comme les oiseaux …

Le grand écrivain et apologiste chrétien C.S. Lewis était un homme d’une grande piété mais il a avoué que, sa vie durant, il n’a cessé de s’inquiéter. En pensant à l’Évangile d’aujourd’hui (Matthieu 6,25-34), Lewis écrivait souvent à ses amis que : « si Dieu avait voulu que nous vivions comme les oiseaux du ciel, il aurait bien fait de nous doter d’une constitution qui ressemble un peu plus à la leur ! »

Jésus ne semble pas avoir été quelqu’un qui s’inquiétait beaucoup; il menait sa vie en se fondant sur le principe de la confiance à son Père céleste et il tentait d’apprendre à ses disciples à en faire autant. Le refrain qui traverse l’Évangile d’aujourd’hui contient les mots « ne vous faites pas tant de souci » (v. 25, 27, 28, 31 et deux fois au v. 34). On pourrait traduire de façon plus précise : « ne vous agitez pas » ou « ne vous laissez pas angoisser par… ». Les disciples peuvent avoir des soucis légitimes au sujet des biens matériels mais si ces soucis se chargent d’insécurité et engendrent de nouvelles formes d’asservissement à la richesse, ils poussent inévitablement les gens à servir deux maîtres différents. Nous sommes appelés à servir Dieu et Dieu seul, au sens le plus profond du terme, afin de goûter la liberté authentique.

La Providence de Dieu pour nous

Les trois textes de l’Écriture de la liturgie d’aujourd’hui nous invitent à réfléchir au soin providentiel que Dieu prend de nous. Quand nous parlons de la « divine Providence », nous faisons référence au nom de Dieu, et notamment à Dieu en tant que Père et Créateur, qui donne un sens à toute la dynamique de l’existence humaine. On parle souvent de la Providence comme d’un plan pour l’univers où tout est ordonné en fonction des lys et des moineaux. Même si mot de « Providence » n’est appliqué à Dieu que trois fois dans l’Écriture (Eccl. 5,5; Sagesse 14,3; Judith 9,5), et une fois à la Sagesse (Sg 6,17), l’enseignement sur la Providence se retrouve constamment dans l’Ancien comme dans le Nouveau Testament. La volonté de Dieu régit toutes choses. Dieu aime tout le monde, il désire le salut de chacune et de chacun, et la Providence paternelle de Dieu s’étend à toutes les nations.

Dieu ne souhaite pas la mort du pécheur mais son repentir; car Dieu est d’abord et avant tout un Dieu miséricordieux, un Dieu d’une grande compassion. Dieu nous récompense selon nos œuvres, nos pensées et nos projets. Dieu seul peut tirer le bien du mal.

Vous valez plus que les oiseaux

Jésus parle du souci et de la Providence de Dieu pour ses enfants; il enseigne que nous ne devons pas nous angoisser pour l’avenir (« qui d’entre vous, à force de souci, peut prolonger tant soit peu son existence ? »). Jésus invite ses disciples d’alors et de maintenant à « regarder les oiseaux du ciel: ils ne font ni semailles ni moisson, ils ne font pas de réserves dans des greniers, et votre Père céleste les nourrit. Ne valez-vous pas beaucoup plus qu’eux ? ») Ce qui est vrai de la nourriture vaut aussi des vêtements et des autres nécessités de la vie (« Observez comment poussent les lis des champs : ils ne travaillent pas, ils ne filent pas. Or je vous dis que Salomon lui-même, dans toute sa gloire, n’était pas habillé comme l’un d’eux. »)

Ceux qui voient la réalité traversée par la Providence de Dieu grandissent peu à peu en sagesse. Leur sérénité, fruit du temps et de la grâce, devient évidente pour ceux qui les observent ou qui les croisent. La beauté terrible de la terre, avec ses accalmies et ses tempêtes, ses douces brises et ses ouragans, sa vie nouvelle et ses morts, semble habiter la personne qui vit en croyant et en ayant confiance en la Providence de Dieu.

De quoi faut-il avoir peur ?

Dans tous l’Ancien Testament, les êtres humains sont les principaux sujets de la peur. Les raisons d’avoir peur ne manquent pas : la guerre, la mort, l’asservissement, la perte d’une épouse, d’une enfant, un cataclysme ou même un endroit particulier. La confiance en Dieu libère de la peur. La peur surgit aussi quand on est en présence de personnes qui ont une relation spéciale à Dieu, comme Moïse (Ex 34,30), Josué (Jos 4,14) ou Samuel (1S 12,18).

Combien de fois, dans les Évangiles, n’entendons-nous pas Jésus dire aux gens : « N’ayez pas peur ! » Jaïre n’a pas à craindre (Mc 5,36); les disciples sont rassurés (Mc 6,50); les trois apôtres au sommet du mont Tabor peuvent lever les yeux (Mt 17,7); la peur des femmes cède la place à la proclamation et à la foi en la résurrection (Mt 28,10); les personnes qui reçoivent la visite d’anges dans les évangiles de l’enfance se font dire de ne pas craindre (Lc 1,13.30; 2,10); et, dans une vision, Pierre et Paul se font tous les deux recommander par le Seigneur de ne pas avoir peur, dans un contexte relié à la vie du disciple et au service de la parole (Lc 5,10 et Ac 18,9).

De quoi vaut-il la peine d’avoir peur ? De quoi faut-il avoir peur ? Jésus met en garde ses disciples contre tout ce qui s’attaque à l’âme. À quoi cela s’applique-t-il aujourd’hui ? Aux personnes ou aux situations qui peuvent déshydrater l’esprit, l’écraser et le vider de sa sève, qui tuent les espoirs et les rêves, qui détruisent la foi et la joie. Souvent, les personnes qui déshydratent ainsi l’esprit et qui tuent l’espoir et la joie ne sont pas de « mauvaises » gens ! En fait, ce sont souvent des gens très bien, et même, oui, des gens « d’église », des personnes « religieuses » ! Nous nous attaquons souvent à l’âme des autres par notre cynisme, par notre mesquinerie, par notre étroitesse d’esprit et de cœur; par notre manque de foi, d’espérance et de joie. Combien de fois avons-nous renié Jésus par notre réticence à parler de lui et à témoigner de lui, par crainte d’en exclure d’autres ?

Il est consolant, de temps à autre, de savoir que nos épreuves et nos tribulations, nos douleurs et nos angoisses ne sont pas vaines. La prochaine fois que nous serons assaillis par la peur, que nous aurons l’impression que notre vie ne rime à rien, reprenons courage et songeons que nous pouvons faire confiance au Père qui prend soin de nous.

Dans les mains d’une Providence miséricordieuse

À ce propos, je me permets de vous rappeler aujourd’hui les paroles émouvantes qu’a prononcées le pape Jean-Paul II à New York, devant l’Assemblée générale des Nations Unies, le 5 octobre 1995.

Ce qu’il dit de « l’humanité rayonnante du Christ » et de la destinée du monde « dans les mains d’une Providence miséricordieuse » continue de me toucher et de m’inspirer encore aujourd’hui.

  1. C’est pourquoi l’espérance chrétienne à l’égard du monde et de son avenir concerne toute personne humaine: il n’est rien d’authentiquement humain qui ne trouve un écho dans le cœur des chrétiens. La foi au Christ ne nous pousse pas à l’intolérance; au contraire, elle nous oblige à entretenir avec les autres hommes un dialogue respectueux. L’amour pour le Christ ne nous empêche pas de nous intéresser aux autres; il nous invite plutôt à nous préoccuper des autres, sans exclure personne et en privilégiant les plus faibles et ceux qui souffrent. C’est pourquoi, alors que nous nous approchons du bimillénaire de la naissance du Christ, l’Église ne demande rien d’autre que de pouvoir proposer avec respect ce message du salut et promouvoir la solidarité de toute la famille humaine dans un esprit de charité et de service.

    Mesdames, Messieurs, je suis devant vous, comme mon prédécesseur le Pape Paul VI voici juste trente ans, non comme quelqu’un qui a une puissance temporelle – ce sont ses propres termes -, ni comme un chef religieux qui demande des privilèges particuliers pour sa communauté. Je suis ici devant vous en témoin, témoin de la dignité de l’homme, témoin de l’espérance, témoin de la conviction que le destin de toutes les nations se trouve dans les mains d’une Providence miséricordieuse.

  1. Nous devons vaincre notre peur de l’avenir. Mais nous ne pourrons la vaincre entièrement qu’ensemble. La « réponse » à cette peur, ce n’est pas la coercition ni la répression, ni un « modèle » social unique imposé au monde entier. La réponse à la peur qui obscurcit l’existence humaine au terme du vingtième siècle, c’est l’effort commun pour édifier la civilisation de l’amour, fondée sur les valeurs universelles de la paix, de la solidarité, de la justice et de la liberté. Et l’ « âme » de la civilisation de l’amour, c’est la culture de la liberté: la liberté des individus et des nations, vécue dans un esprit oblatif de solidarité et de responsabilité.

    Nous ne devons pas avoir peur de l’avenir. Nous ne devons pas avoir peur de l’homme. Ce n’est pas par hasard que nous nous trouvons ici. Toute personne a été créée à « l’image et à la ressemblance » de Celui qui est à l’origine de tout ce qui existe. Nous sommes capables de sagesse et de vertu. Avec ces dons et avec l’aide de la grâce de Dieu, nous pouvons construire dans le siècle qui est sur le point d’arriver et pour le prochain millénaire une civilisation digne de la personne humaine, une vraie culture de la liberté. Nous pouvons et nous devons le faire ! Et, en le faisant, nous pourrons nous rendre compte que les larmes de ce siècle ont préparé la voie d’un nouveau printemps de l’esprit humain.

La Parole de Dieu et la sauvegarde de la création

En poursuivant notre réflexion sur Verbum Domini, examinons le paragraphe n° 108 de l’Exhortation post-synodale sur « La Parole de Dieu dans la vie et la mission de l’Église ».

L’engagement dans le monde, que requiert la Parole divine, nous pousse à regarder avec des yeux nouveaux le cosmos tout entier, créé par Dieu et qui porte déjà en lui les traces du Verbe, par lequel tout a été fait (cf. Jn 1, 2). En effet, nous avons aussi, comme Chrétiens et messagers de l’Évangile une responsabilité vis-à-vis de la création. Si, d’un côté, la Révélation nous fait connaître le dessein de Dieu sur le cosmos, de l’autre, elle nous amène aussi à dénoncer les attitudes erronées de l’homme, quand il ne reconnaît pas toutes les choses comme l’empreinte du Créateur, mais comme une simple matière à manipuler sans scrupules. De cette manière, l’homme manque de l’humilité essentielle qui lui permet de reconnaître la création comme un don de Dieu qu’il doit accueillir et utiliser selon son dessein. Au contraire, l’arrogance de l’homme qui vit ‘comme si Dieu n’existait pas’, le porte à exploiter et à défigurer la nature, en ne reconnaissant pas en elle une œuvre de la Parole créatrice. À partir de cette vision théologique, je désire répéter les affirmations des Pères synodaux, qui ont rappelé « qu’accueillir la Parole de Dieu témoignée dans l’Écriture Sainte et dans la Tradition vivante de l’Église, engendre une nouvelle manière de voir les choses, en promouvant une authentique écologie, qui plonge sa racine la plus profonde dans l’obéissance de la foi […], en développant une sensibilité théologique renouvelée à la bonté de toutes les choses créées dans le Christ ». L’homme a besoin d’être à nouveau éduqué à l’émerveillement et à reconnaître la beauté authentique qui se manifeste dans les choses créées.

(Image : Peinture par Richard Johnson)

« Soyez saints, car moi, le Seigneur votre Dieu, je suis saint. »

Septième dimanche du Temps ordinaire, Année A – 19 février 2017

Lévitique 19,1-2.17-18
1 Corinthiens 3,16-23
Matthieu 5,38-48

Les trois lectures d’aujourd’hui nous lancent trois appels : à être saints comme le Seigneur notre Dieu est saint; à ne pas nous laisser abuser par la sagesse de ce monde; à aimer nos ennemis et à prier pour ceux qui nous persécutent. Commençons notre réflexion, cette semaine, en considérant le passage du Lévitique (19, 1-2.17-18.) Dieu est le Saint et le Créateur de la vie humaine, et l’être humain est à la foi béni et lié par la parfaite sainteté de Dieu. C’est pourquoi toute vie humaine est sainte, sacrée et inviolable. D’après Lévitique 19,2, la sainteté de Dieu constitue un impératif incontournable du comportement moral: « Vous devrez être saints parce que moi, le Seigneur votre Dieu, je le suis ! » Cet énoncé lourd de conséquences décrit admirablement la vocation de chaque homme et de chaque femme comme aussi toute la mission de l’Église à travers l’histoire : c’est l’appel à la sainteté.

Soyez saints…

La sainteté est une vérité qui imprègne toute l’ancienne alliance: Dieu est saint et appelle tout le monde à la sainteté. La loi mosaïque disait: « Soyez saints, car moi, le Seigneur votre Dieu, je suis saint. » La sainteté réside en Dieu et ce n’est que de Dieu qu’elle peut se communiquer au sommet de la création de Dieu : l’être humain. Nous sommes faits à l’image et à la ressemblance de Dieu, et la sainteté de Dieu, son « altérité absolue » a laissé son empreinte en chacune et chacun de nous. Les êtres humains deviennent les véhicules et les instruments de la sainteté de Dieu pour le monde. Cette sainteté est le feu de la Parole de Dieu, qui doit vivre dans nos cœurs et les embraser. C’est ce feu, ce dynamisme, qui va consumer le mal en nous et autour de nous, et faire éclater la sainteté en guérissant et en transformant la société et la culture qui nous entourent. Il n’y a que la sainteté pour éradiquer le mal ; la dureté n’y arrive pas. La sainteté inscrit dans la société une semence de guérison et de transformation.

La sainteté est un mode de vie qui comporte engagement et activité. Loin de se cantonner dans la passivité, la sainteté consiste à choisir constamment d’approfondir sa relation à Dieu et à laisser ensuite cette relation privilégiée inspirer notre action dans le monde. La sainteté exige un changement radical de mentalité et d’attitude. En acceptant l’appel à la sainteté, nous faisons de Dieu l’objectif ultime de chaque aspect de notre vie. L’orientation fondamentale vers Dieu enveloppe et sous-tend notre rapport aux autres êtres humains. Soutenus par une vie de vertu et confirmés par les dons de l’Esprit Saint, nous sommes de plus en plus attirés par Dieu et par le moment où nous Le verrons face à face dans l’au-delà et où nous goûterons l’union parfaite avec Lui. Ici et maintenant, nous accédons à la sainteté en travaillant de notre mieux, en élevant patiemment nos enfants et en cultivant des relations constructives à la maison, à l’école et au travail. Si nous intégrons tout cela à notre réponse à l’amour de Dieu, nous sommes engagés sur la route de la sainteté.

La révolution de la sainteté

Les mots du Lévitique dans la première lecture d’aujourd’hui [19,2] prennent vie chez les saints et les bienheureux de notre tradition catholique. Cette multitude d’hommes et de femmes à travers l’histoire sont les vrais « révolutionnaires de la sainteté », comme l’a si bien dit le pape Benoît à la Journée mondiale de la Jeunesse 2005, à Cologne en Allemagne :

C’est le grand cortège des saints – connus ou inconnus –, par lesquels le Seigneur, tout au long de l’histoire, a ouvert devant nous l’Évangile et en a fait défiler les pages; c’est la même chose qu’il est en train de faire maintenant. Dans leur vie, comme dans un grand livre illustré, se dévoile la richesse de l’Evangile. Ils sont le sillon lumineux de Dieu, que Lui-même, au long de l’histoire, a tracé et trace encore… Les saints, avons-nous dit, sont les vrais réformateurs. Je voudrais maintenant l’exprimer de manière plus radicale encore: c’est seulement des saints, c’est seulement de Dieu que vient la véritable révolution, le changement décisif du monde.

La planification pastorale

Dans sa Lettre apostolique Novo Millennio Ineunte publiée lors de la clôture du Grand Jubilé de l’an 2000, le pape Jean-Paul II invitait l’Église à « placer la programmation pastorale sous le signe de la sainteté », à exprimer (n° 31) :

… La conviction que, si le Baptême fait vraiment entrer dans la sainteté de Dieu au moyen de l’insertion dans le Christ et de l’inhabitation de son Esprit, ce serait un contresens que de se contenter d’une vie médiocre, vécue sous le signe d’une éthique minimaliste et d’une religiosité superficielle… Il est temps de proposer de nouveau à tous, avec conviction, ce « haut degré » de la vie chrétienne ordinaire: toute la vie de la communauté ecclésiale et des familles chrétiennes doit mener dans cette direction.

L’Église est « le foyer de la sainteté » et la sainteté est notre image la plus vraie, notre carte de visite la plus authentique et le meilleur cadeau que nous fassions au monde. C’est elle qui décrit le mieux ce que nous sommes et ce que nous nous efforçons de devenir.

La vraie sagesse

Dans la deuxième lecture d’aujourd’hui (1 Corinthiens 3,16-23), saint Paul, qui continue de réprimander les Corinthiens pour leurs divisions (v.1-4), rappelle à la communauté que les églises du Christ doivent demeurer pures et humbles (v.16-17). Se faire une haute opinion de sa propre sagesse, c’est se flatter; et se flatter, c’est se condamner à se leurrer. Ils se font illusion, ceux qui se flattent d’être des temples de l’Esprit Saint sans se soucier de leur sainteté personnelle ou de la paix et de la pureté de l’église.

Si les Corinthiens étaient vraiment sages (v.18-20), ils auraient un point de vue tout à fait différent et ils percevraient les véritables relations entre tout ce qui existe dans le monde et toutes les personnes avec qui ils sont en rapport dans l’église. Paul attribue à toutes les personnes incluses dans l’univers théologique une position sur une échelle: Dieu, le Christ, les membres de l’église, les responsables de l’église. Lue de haut en bas, l’échelle exprime la propriété; lue de bas en haut, elle traduit l’obligation de servir. Ce tableau doit être complété par des énoncés analogues en 1 Co 8,6 et 1 Co 15,20-28. Les chrétiennes et les chrétiens sont saints par profession, et ils se doivent d’être purs et sans tache, dans leur cœur comme dans leur conversation.

« Tu aimeras ton prochain… »

Si nous réfléchissons au texte de l’Évangile d’aujourd’hui (Matthieu 25,38-48), Jésus ne nous enseigne pas à rester passifs en face d’un danger physique. Jésus enseigne que la violence peut engendrer la violence. Et si la non-résistance peut faire honte à notre adversaire et l’inciter à faire la paix, c’est la solution la meilleure.

« Vous avez appris qu’il a été dit : œil pour œil, dent pour dent. Eh bien moi, je vous dis de ne pas riposter au méchant… » (Mt 5,38-39). En recourant à une métaphore, Jésus nous enseigne d’offrir l’autre joue, de donner non seulement notre tunique mais notre manteau, de ne pas répliquer violemment aux vexations d’autrui, et surtout, dit-il, « donne à qui te demande, ne te détourne pas de celui qui veut t’emprunter » (5,42). C’est le rejet radical de la loi tu talion dans la vie personnelle des disciples de Jésus, nonobstant le droit qu’a la société de protéger ses membres contre les méchants et de punir ceux qui ont porté atteinte aux droits des citoyens et à ceux de l’État.

Jésus enseigne la dernière étape dans la quête de la perfection, celle qui représente le foyer dynamique de toutes les autres: « Vous avez appris qu’il a été dit: Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi. Eh bien moi, je vous dis: aimez vos ennemis, et priez pour ceux qui vous persécutent, afin d’être vraiment les fils de votre Père qui est dans les cieux; car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et sur les injustes… » (5,43-45). En contraste avec l’interprétation habituelle de l’ancienne loi, qui identifiait le prochain à l’Israélite, et même à l’Israélite pieux, Jésus formule l’interprétation authentique du commandement de Dieu. Il y ajoute une dimension religieuse en faisant référence à la clémence et à la miséricorde du Père céleste qui traite bien tout le monde et qui est donc le modèle et l’exemple suprême de l’amour universel.

Jésus conclut : « Vous donc, soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait » (5,48). Il demande à ses disciples la perfection de l’amour. L’amour est la synthèse de la loi nouvelle qu’il apporte. Cet amour va nous permettre de surmonter dans nos rapports à autrui l’opposition classique ami-ennemi. Né dans le cœur humain, il aura tendance à se transformer en diverses formes correspondantes de solidarité sociale, politique et même institutionnalisée.

Le fruit de la non-violence, c’est l’amour

Il y a des tas de gens mesquins qui n’ont jamais enfreint la loi, mais peuvent-ils vraiment servir de modèles aux chrétiens ? Vous courrez toujours le risque de vous faire exploiter si vous vous montrez généreux. Si nous nous ouvrons à l’amour, nous pouvons fort bien nous faire blesser. Si nous partageons nos biens matériels, il se peut qu’on nous manipule. En aucun cas, nous n’avons l’obligation de nous laisser blesser ou manipuler; mais ça arrive à l’occasion. La seule façon de s’en prémunir absolument, c’est de se montrer méfiant, radin, cynique et égoïste. Mais rien de tout ça ne va avec l’amour, évidemment. Le fruit de la non-violence, c’est l’amour. Cet amour s’épanouit partout où des personnes se rencontrent, et, chaque fois, il révèle son origine divine. Cet amour renverse tous les obstacles. Il rapproche les étrangers et franchit les distances. Il comble les vides, guérit les malades et ressuscite les morts.

Brisons, en nous-mêmes et dans notre collectivité, les modèles qui mènent à la violence, à la destruction et au non-amour. Si la violence nous paraît une option raisonnable, inventons-nous une autre logique. Si la violence est une machine qui dispose mécaniquement des gens que nous n’aimons pas, prions pour avoir le courage de saboter cette machine. Et si la violence est une chaîne dont nous sommes un maillon, soyons le premier maillon à céder.

Les passages « obscurs » de la Bible

En poursuivant notre réflexion sur Verbum Domini à la lumière du riche enseignement de l’Évangile d’aujourd’hui, arrêtons-nous au paragraphe n° 42 de l’Exhortation post-synodale consacrée à « La Parole de Dieu dans la vie et la mission de l’Église » :

Dans le contexte de la relation entre l’Ancien et le Nouveau Testament, le Synode a aussi abordé le thème des pages de la Bible qui se révèlent obscures et difficiles en raison de la violence et de l’immoralité qu’elles contiennent parfois. À ce sujet, il faut avant tout tenir compte du fait que la Révélation biblique est profondément enracinée dans l’histoire. Le dessein de Dieu s’y manifeste progressivement et se réalise lentement à travers des étapes successives, malgré la résistance des hommes. Dieu choisit un peuple et l’éduque avec patience. La Révélation s’adapte au niveau culturel et moral d’époques lointaines et rapporte par conséquent des faits et des usages, par exemple des manœuvres frauduleuses, des interventions violentes, l’extermination de populations, sans en dénoncer explicitement l’immoralité. Cela s’explique par le contexte historique, mais peut surprendre le lecteur moderne, surtout lorsqu’on oublie les nombreux comportements « obscurs » que les hommes ont toujours eus au long des siècles, et cela jusqu’à nos jours. Dans l’Ancien Testament, la prédication des prophètes s’élève vigoureusement contre tout type d’injustice et de violence, collective ou individuelle, et elle est de cette façon l’instrument d’éducation donné par Dieu à son Peuple pour le préparer à l’Évangile. Il serait donc erroné de ne pas considérer ces passages de l’Écriture qui nous apparaissent problématiques. Il faut plutôt être conscient que la lecture de ces pages requiert l’acquisition d’une compétence spécifique, à travers une formation qui lit les textes dans leur contexte historico-littéraire et dans la perspective chrétienne qui a pour ultime clé herméneutique « l’Évangile et le Commandement nouveau de Jésus-Christ accompli dans le Mystère pascal ». J’exhorte donc les chercheurs et les Pasteurs à aider tous les fidèles à s’approcher aussi de ces pages à travers une lecture qui fasse découvrir leur signification à la lumière du Mystère du Christ.

Charte de vie chrétienne et recette de sainteté extrême

Quatrième dimanche du Temps ordinaire, Année A – 29 janvier 2017

Sophonie 2,3 ; 3,12-13
1 Corinthiens 1,26-31
Matthieu 5,1-12a

L’Église poursuit son pèlerinage à travers l’histoire et nous avons besoin d’une perspective, d’une vision pour nous soutenir et nourrir notre espérance au milieu de nos obscurités, de nos ambiguïtés et de nos péchés, de nos joies, de nos espoirs et de nos victoires. La perspective biblique se trouve dans la grande Charte chrétienne que nous présente l’Évangile d’aujourd’hui. Cet Évangile qu’on appelle souvent le Sermon sur la montagne (Mt 5, 1-12a) est le premier d’une série de cinq discours (5,1 – 7,29) qui forment un élément central de la structure de l’évangile de Matthieu. Le parallèle chez Luc est le « Sermon dans la plaine » (Lc 6,20-49), mais certaines paroles du Sermon sur la montagne de Matthieu ont leur parallèle ailleurs dans l’évangile de Luc.

La composition soignée des thèmes du sermon n’est probablement pas due uniquement au travail rédactionnel de Matthieu; celui-ci semble avoir eu à sa disposition, entre autres sources, un schéma de discours de Jésus. La forme de cette source aurait pu être la suivante : quatre béatitudes (Mt 5,3-4; 6,11-12), une section sur la justice nouvelle avec des exemples (5,17. 20-24. 27-28. 33-48), une section sur les bonnes œuvres (6, 1-6. 16-18) et trois mises en garde (7,1-2. 15-21. 24-27). Contrairement au sermon de Luc, celui de Matthieu ne s’adresse pas seulement aux disciples mais à la foule.

La formule « Heureux ceux qui… » employée dans l’Évangile d’aujourd’hui apparaît souvent dans l’Ancien Testament, dans la littérature sapientielle et dans les psaumes. Quoique modifiées par Matthieu, la première, la deuxième, la quatrième et la neuvième béatitudes ont un parallèle chez Luc (Mt 5,3//Lc 6,20; Mt 5,4//Luc 6,21; Mt 5,6//Lc 6,21a; Mt 5,11-12//Lc 5,22-23). Les autres ont été ajoutées par l’évangéliste, qui les a probablement rédigées.

Le sens des béatitudes

Les béatitudes sont la grande charte de la vie chrétienne. Elles révèlent la justice ultime de Dieu et évoquent l’attitude prophétique de Jésus qui tend la main à ceux qui vivent en marge de la société. Bien des gens – les malades, les paralytiques, les pauvres et les affamés – se sont pressés autour de Jésus sur le versant de cette colline de Galilée. Dans ce cadre biblique saisissant qui domine la mer, Jésus met en œuvre la justice biblique en proclamant les béatitudes. La justice authentique est une affaire d’engagement personnel envers les malades, les handicapés, les pauvres et les affamés. Les foules qui écoutaient Jésus furent frappées de stupeur parce qu’il parlait avec autorité, avec la force de qui connaît la vérité et la propose librement aux autres. C’était un maître sans égal.

Le texte de l’Évangile d’aujourd’hui est évidemment l’un des passages qu’on aime bien utiliser pour diverses célébrations liturgiques, mais combien d’auditeurs comprennent vraiment la radicalité de ce qui est promulgué ici, combien se rendent compte que les béatitudes ne sont pas simplement une belle introduction au Sermon sur la montagne mais constituent en fait le fondement de tout l’enseignement de Jésus ? Nous avons souvent du mal à comprendre et à expliquer le sens des béatitudes sauf pour voir en elles un message de solidarité, de compassion et de bénédiction. La langue araméenne, celle que parlait Jésus, peut nous aider à saisir plus profondément l’enseignement de Jésus. Le mot « heureux » traduit le terme « makarioi » dans le Nouveau Testament grec. Si nous remontons au lexique araméen, nous découvrons le mot « ashraï », du verbe « yashar ». Ashraï n’a pas de connotation passive. Il a plutôt le sens « prendre le bon chemin pour arriver au bon endroit; faire demi-tour, se repentir; devenir droit ou juste ».

En essayant de retrouver les mots araméens que Jésus aurait prononcés, nous pourrions traduire les béatitudes comme suit : « Debout, en avant, faites quelque chose, bougez-vous, vous qui avez faim et soif de justice; vous qui désirez la paix… » Cette formulation reflète mieux les paroles et l’enseignement de Jésus. Ce que nous l’entendons nous dire, c’est : Debout, arrêtez de vous plaindre, faites quelque chose pour les sans-abri, pour les pauvres, pour ceux et celles qui sont découragés et déprimés autour de vous. « Debout, en avant, faites quelque chose, grouillez-vous », dit Jésus à ses disciples et à nous aussi. C’est de cette façon que les béatitudes révèlent la justice ultime de Dieu et sa solidarité avec la condition humaine.

Il s’agit pour nous de prendre les béatitudes comme un miroir dans lequel examiner notre vie et notre conscience. « Est-ce que je suis pauvre en esprit ? Est-ce que je suis humble et miséricordieux ? Est-ce que j’ai le cœur pur ? Est-ce que j’apporte la paix ? Suis-je « bienheureux », « heureux » ? Jésus ne nous donne pas seulement ce qu’il a mais aussi ce qu’il est. Il est saint et il nous rend saints.

Un devis de sainteté

Les béatitudes sont aussi une recette de sainteté extrême. La sainteté est un mode de vie qui suppose engagement et action. Ce n’est pas une attitude de passivité mais plutôt un choix continuel pour approfondir notre relation avec Dieu et laisser ensuite cette relation guider toutes nos actions dans le monde.

Hommes et femmes des béatitudes

Les béatitudes ont été vécues, mises en pratique dans la vie de Jean-Paul II. Lui-même aura été un témoin extraordinaire qui, par son dévouement, ses efforts héroïques, ses longues souffrances et sa mort, a transmis aux hommes et aux femmes de notre temps la force du message de l’Évangile. Une large part du succès du message du pape vient de ce qu’il était entouré d’une nuée de témoins qui l’ont épaulé et l’ont soutenu pendant sa vie. En près de 27 ans de pontificat, il a donné à l’Église 1338 bienheureuses et bienheureux et 482 saintes et saints.

Le 2 avril 2005, il rendit l’âme sous les yeux du public et le monde entier s’arrêta pendant plusieurs jours. Le 8 avril 2005, le cardinal Josef Ratzinger annonça au monde que le Saint Père nous regardait et nous bénissait « depuis la fenêtre de la maison du Père ». Le dimanche 27 avril 2014, neuf ans à peine après son retour à la maison du Père, l’Église a confirmé officiellement ce que nous sommes nombreux à savoir depuis longtemps, soit qu’il n’est pas seulement « Santo subito » (à canoniser tout de suite !) mais « Santo sempre » (saint à jamais). Apprenons de « Papa Wojtyla » à franchir des seuils, à jeter des ponts et à proclamer l’Évangile aux gens de notre temps. Devenons des hommes et des femmes des béatitudes et demandons la grâce de recevoir un peu de la fidélité du témoignage de Pierre et de l’audace de la proclamation de Paul, qui ressortaient avec une telle vivacité chez Karol Wojtyla, le pape Jean-Paul II.

À la rencontre de la Parole de Dieu dans l’Écriture

Nous poursuivons aujourd’hui notre réflexion sur l’Exhortation apostolique Verbum Domini, que le pape Benoît a publiée à la suite du synode des évêques sur la Parole de Dieu dans la vie et la mission de l’Église. Nous en sommes au paragraphe 72 :

S’il est vrai que la liturgie est le lieu privilégié pour la proclamation, l’écoute et la célébration de la Parole de Dieu, il est tout aussi vrai que cette rencontre doit être préparée dans le cœur des fidèles et surtout être approfondie et assimilée par eux. En effet, la vie chrétienne est caractérisée essentiellement par la rencontre avec Jésus-Christ qui nous appelle à le suivre. C’est pourquoi le Synode des Évêques a réaffirmé plusieurs fois l’importance de la pastorale dans les communautés chrétiennes comme cadre dans lequel parcourir un itinéraire personnel et communautaire par rapport à la Parole de Dieu, de sorte que celle-ci soit vraiment au fondement de la vie spirituelle. Avec les Pères du Synode, j’exprime le vif désir que fleurisse « une nouvelle saison de plus grand amour pour la Sainte Écriture, de la part de tous les membres du Peuple de Dieu, afin que la lecture orante et fidèle dans le temps leur permette d’approfondir leur relation avec la personne même de Jésus ».

Dans l’histoire de l’Église, les recommandations des saints sur la nécessité de connaître l’Écriture pour grandir dans l’amour du Christ ne manquent pas. C’est un fait particulièrement évident chez les Pères de l’Église. Saint Jérôme, grand « amoureux » de la Parole de Dieu se demandait: « Comment pourrait-on vivre sans la science des Écritures, à travers lesquelles on apprend à connaître le Christ lui-même, qui est la vie des croyants ? ». Il était bien conscient que la Bible est l’instrument « par lequel Dieu parle chaque jour aux croyants ». Il conseille ainsi Leta, une matrone romaine, pour l’éducation de sa fille: « Assure-toi qu’elle étudie chaque jour un passage de l’Écriture… À la prière fais suivre la lecture, et à la lecture, la prière… Plutôt que les bijoux et les vêtements de soie, qu’elle aime les Livres divins ». Ce que saint Jérôme écrivait au prêtre Neposianus vaut aussi pour nous: « Lis fréquemment les divines Écritures; et même, que le Livre Saint ne soit jamais enlevé de tes mains. Apprends-y ce que tu dois enseigner ». À l’exemple du grand saint qui consacra sa vie à l’étude de la Bible et qui donna à l’Église sa traduction latine, la Vulgate, et de tous les saints qui ont placé au centre de leur vie spirituelle la rencontre avec le Christ, renouvelons notre engagement à approfondir la Parole que Dieu a donnée à l’Église. De cette façon nous pourrons tendre à ce « haut degré de la vie chrétienne ordinaire », souhaité par le Pape Jean-Paul II au commencement du troisième millénaire chrétien, qui se nourrit constamment de l’écoute de la Parole de Dieu.

Message du pape François pour la 25e Journée mondiale des malades

CNS photo/Max Rossi, Reuters

Émerveillement pour tout ce que Dieu accomplit :
« Le Puissant fit pour moi de grandes choses … » (Lc 1,49)

Chers frères et sœurs,
Le 11 février prochain sera célébrée, dans toute l’Église et de façon particulière à Lourdes,

la XXVème Journée mondiale du malade, sur le thème : Émerveillement pour tout ce que Dieu accomplit : « Le Puissant fit pour moi de grandes choses … » (Lc 1,49). Instituée par mon prédécesseur saint Jean-Paul II en 1992, et célébrée pour la première fois justement à Lourdes le 11 février 1993, cette Journée constitue une occasion d’attention spéciale à la condition des malades et, plus généralement, de ceux qui souffrent ; et en même temps elle invite qui se prodigue en leur faveur, à commencer par les proches, les personnels de santé et les volontaires, à rendre grâce pour la vocation reçue du Seigneur d’accompagner les frères malades. En outre, cette occasion renouvelle dans l’Église la vigueur spirituelle pour développer toujours mieux cette part fondamentale de sa mission qui comprend le service envers les derniers, les infirmes, les souffrants, les exclus et les marginaux (cf. Jean-Paul II Motu proprio Dolentium hominum, 11 février 1985, n. 1). Les moments de prière, les Liturgies eucharistiques et l’Onction des malades, le partage avec les malades et les approfondissements bioéthiques et théologico-pastoraux qui auront lieu à Lourdes en ces jours offriront certainement une nouvelle et importante contribution à ce service.

Me plaçant dès à présent spirituellement près de la Grotte de Massabielle, devant l’effigie de la Vierge Immaculée, en qui le Tout-Puissant a fait de grandes choses pour la rédemption de l’humanité, je désire exprimer ma proximité à vous tous, frères et sœurs qui vivez l’expérience de la souffrance, et à vos familles ; comme aussi mon appréciation à tous ceux qui, dans leurs différents rôles et dans toutes les structures sanitaires répandues dans le monde, agissent avec compétence, responsabilité et dévouement pour votre soulagement, votre traitement et votre bien-être quotidien. Je désire vous encourager tous, malades, personnes qui souffrent, médecins, infirmières, proches, volontaires, à contempler en Marie, Salut des malades, la garante de la tendresse de Dieu pour chaque être humain et le modèle de l’abandon à sa volonté ; et à trouver toujours dans la foi, nourrie par la Parole et par les Sacrements, la force d’aimer Dieu et les frères aussi dans l’expérience de la maladie.

Comme sainte Bernadette, nous sommes sous le regard de Marie. L’humble jeune fille de Lourdes raconte que la Vierge, qu’elle a appelée “la Belle Dame”, la regardait comme on regarde une personne. Ces simples paroles décrivent la plénitude d’une relation. Bernadette, pauvre, analphabète et malade, se sent regardée par Marie comme une personne. La Belle Dame lui parle avec grand respect, sans prendre un air supérieur. Cela nous rappelle que chaque malade est et reste toujours un être humain, et doit être traité comme tel. Les infirmes, comme les porteurs de handicaps même très lourds, ont leur inaliénable dignité et leur mission dans la vie, et ne deviennent jamais de simples objets, même si parfois ils peuvent sembler seulement passifs, mais en réalité, ce n’est jamais ainsi.

Bernadette, après être allée à la Grotte, grâce à la prière transforme sa fragilité en soutien pour les autres, grâce à l’amour devient capable d’enrichir son prochain, et surtout, elle offre sa vie pour le salut de l’humanité. Le fait que la Belle Dame lui demande de prier pour les pécheurs nous rappelle que les infirmes, les personnes qui souffrent, ne portent pas seulement en eux le désir de guérir mais aussi celui de vivre chrétiennement leur vie, en arrivant à la donner comme d’authentiques disciples missionnaires du Christ. Marie donne à Bernadette la vocation de servir les malades et l’appelle à être Sœur de la Charité, une mission qu’elle exprime dans une mesure si haute qu’elle devient un modèle auquel chaque agent de santé peut se référer. Demandons donc à l’Immaculée Conception la grâce de savoir nous mettre toujours en relation avec le malade comme avec une personne qui, certainement, a besoin d’aide, parfois aussi pour les choses les plus élémentaires, mais qui porte en elle un don personnel à partager avec les autres.

Le regard de Marie, Consolatrice des affligés, illumine le visage de l’Église dans son engagement quotidien pour les personnes dans le besoin et celles qui souffrent. Les fruits précieux de cette sollicitude de l’Église pour le monde de la souffrance et de la maladie sont un motif de remerciement au Seigneur Jésus, qui s’est fait solidaire avec nous, en obéissance à la volonté du Père et jusqu’à la mort de la croix, afin que l’humanité soit rachetée. La solidarité du Christ, Fils de Dieu né de Marie, est l’expression de la toute-puissance miséricordieuse de Dieu qui se manifeste dans notre vie – surtout quand elle est fragile, blessée, humiliée, marginalisée, souffrante – infusant en elle la force de l’espérance qui nous fait nous relever et nous soutient.

Tant de richesse d’humanité et de foi ne doit pas être perdue, mais plutôt nous aider à nous confronter à nos faiblesses humaines et, en même temps, aux défis présents dans le monde de la santé et de la technologie. À l’occasion de la Journée Mondiale du Malade nous pouvons trouver un nouvel élan pour contribuer à la diffusion d’une culture respectueuse de la vie, de la santé et de l’environnement ; une impulsion nouvelle à lutter pour le respect de l’intégralité et de la dignité des personnes, également à travers une approche juste des questions bioéthiques, de la protection des plus faibles et de la sauvegarde de l’environnement.

À l’occasion de la XXVème Journée mondiale du Malade, je renouvelle ma proximité dans la prière et mon encouragement aux médecins, aux infirmiers, aux volontaires et à toutes les personnes consacrées engagées au service des malades et des indigents ; aux institutions ecclésiales et civiles qui œuvrent dans ce domaine ; et aux familles qui prennent soin avec amour de leurs proches malades. À tous, je souhaite d’être toujours des signes joyeux de la présence et de l’amour de Dieu, en imitant le témoignage lumineux de tant d’amis de Dieu parmi lesquels je rappelle saint Jean de Dieu et saint Camille de Lellis, patrons des hôpitaux et du personnel de santé, et sainte Mère Teresa de Calcutta, missionnaire de la tendresse de Dieu.

Frères et sœurs, tous, malades, personnels de santé et volontaires, élevons ensemble notre prière à Marie, afin que sa maternelle intercession soutienne et accompagne notre foi et nous obtienne du Christ son Fils l’espérance sur le chemin de la guérison et de la santé, le sens de la fraternité et de la responsabilité, l’engagement pour le développement humain intégral et la joie de la gratitude chaque fois qu’elle nous émerveille par sa fidélité et sa miséricorde.

O Marie, notre Mère,
qui, dans le Christ, accueille chacun de nous comme un enfant, soutiens l’attente confiante de notre cœur,
secours-nous dans nos infirmités et nos souffrances,
guide-nous vers le Christ ton fils et notre frère,
et aide-nous à nous confier au Père qui accomplit de grandes choses.

Je vous assure tous de mon souvenir constant dans la prière et je vous adresse de grand cœur la Bénédiction apostolique.

Le 8 décembre 2016, Fête de l’Immaculée Conception. FRANCISCUS

[01996-FR.01] [Texte original: Français]

Dives et Lazare: une histoire de relation personnelle

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Vingt-sixième dimanche du Temps ordinaire, Année C – 25 septembre 2016

Amos 6,1a.4-7
1 Timothée 6,11-16
Luc 16,19-31

Dans la première lecture d’aujourd’hui [Am 6,1a.4-7], le prophète Amos est extrêmement sérieux au sujet des gens complaisants qui se choient au dépens des autres et qui ont perdu l’intérêt aux souffrances de leur prochains. Amos est un grand champion des pauvres. Les riches désœuvrés constituent la cible de sa colère, principalement parce que leur consommation ostensible de friandises s’effectue toujours aux dépens de ceux qui manquent même du strict minimum. Les « agneaux enlevés du troupeau, et les veaux de la stalle » desquels ils se régalent sont supposés être épargnés pour servir de sacrifice au Seigneur ; ainsi, ils ajoutent le sacrilège à leur péché de gloutonnerie. Ils ne lamentent pas l’écroulement de Joseph (c.à.d. de l’intégralité de la nation) ; En effet, ils y contribuent.

La scène entière de la lecture d’aujourd’hui capitalise sur les stéréotypes que l’on reconnait même de nos jours. Toutefois, il n’y a rien d’exagéré concernant la promesse de la rétribution divine – pas pour le simple excès et la complaisance envers soi-même mais la négligence des affamés et des pauvres. Quoique la révolution sociale inhérente au christianisme est prévue pour l’au-delà, elle commence ici : « Dieu abaisse les puissants et exalte les humbles » Cette inversion est déclenchée par Dieu : les humbles seront exaltés ; les exaltés seront abaissés.

Une étude en contrastes

Dans l’évangile de ce dimanche, (Luc 16,19-31) la parabole provocatrice du riche et de Lazare illustre encore une fois la préoccupation de Luc avec l’attitude de Jésus envers les riches et les pauvres. La parabole présente une étude remarquable en contrastes. Le manuscrit grec de Luc qui date de 175– 225 ap. J.-C. inscrit le nom du riche sous une forme abrégée de « Ninive, » mais les récits qui étayent ce manuscrit sont presque inexistants. « Dives » du latin démotique est la traduction latine pour désigner « richard. »

La vie de Dives était consumée dans l’égocentrisme. Il est tiré à quatre épingles, mange bien, vit une vie de débauche chaque jour. Il est « in ». Sa vie est comblée par tout ce qu’une personne peut désirer et pourtant il n’avait pas éprouvé de compassion pour les pauvres ni pour personne excepté lui-même. Ses valeurs étaient fondées sur l’appât de gains terrestres et sur la fortune. Le richard n’éprouvait aucun désir de servir Dieu ni même le besoin de la direction de Dieu. L’unique besoin qu’il ressentait était uniquement celui de satisfaire ses désirs et ses vœux mondains. En réalité. le richard connaissait Lazare (nous le savons car il connaissait son nom au paradis) mais l’a toutefois ignoré. Le traitement de Lazare de son vivant a révélé la vraie relation du richard avec Dieu. Comme le richard s’intéressait uniquement à lui-même et n’était pas en bons termes avec Dieu, après sa mort, il s’était réveillé en enfer, tourmenté et frustré. Le riche n’était pas avec le père Abraham au paradis comme il avait espéré l’être.

Lazare, par ailleurs, a vécu toute sa vie dans la pauvreté, et pourtant il était en très bons termes avec Dieu car il n’avait jamais renoncé à sa foi en Dieu. Il est vêtu de chiffons, affamé, luttant pour survivre, son corps parsemé de plaies ouvertes – donc souillé, trop faible pour repousser les chines. Il est clairement dans la marge. Au moment de sa mort, les anges ont emmenés Lazare directement au Paradis pour demeurer avec Abraham et Dieu.

Désormais, demeurant avec Abraham – dans les cieux – Lazare est comblé de joie, allongé au grand banquet divin avec Abraham. Il est « in » ! Il n’existait pas de chasme entre Dives et Lazare pendant leur vie terrestre. En fait, Lazare mendiait au seuil même du portail de Dives. Le richard aurait pu sortir de sa demeure et aider Lazare à n’importe quel moment qu’il désirait. Toutefois, dans la vie éternelle un grand chasme sépare le Paradis de l’Enfer. Jésus utilise la notion d’espace pour accentuer l’écart infranchissable et permanent. « Envoyez Lazare pour m’aider ! » Plaidoie Dives ! Ce richard croit qu’il est toujours en mesure de commander et de contrôler la situation ! Certains chasmes sont infranchissables. Il y a un point de non-retour.

Le riche n’a pas observé les lois et les prophètes qui enseignaient comment s’occuper du prochain (Michée 6,8). Il n’a pas aimé son prochain. Les prophètes prêchaient aussi que le Messie naîtra à Bethlehem, se liera d’amitié avec les parias, etc. (Michée 5,2f ; 4,6 ; Isaïe 61,1-2) Le riche a aussi renié cette vérité. Il était trop important pour se lier d’amitié avec les exclus.

Une parabole sur les relations personnelles

Luc 16 ne parle pas uniquement d’argent et de richesse. Lorsque nous comprenons le chapitre à fond, l’élément clé dans les deux paraboles réside dans les relations personnelles. L’engagement est mieux que l’aumône. Pourvoir aux besoin des démunis et aux personnes spirituellement ruinées nous aide à développer notre potentiel afin d’enrichir les autres pendant que nous nous enrichissons en ce faisant. Nous devons avoir comme point focal le bien être des pauvres et des opprimés. C’est en donnant que l’on reçoit. Et Dieu aime les joyeux donateurs ! Sur quoi comptons-nous ? Pensons-nous qu’être riche signifie que nous sommes en bons termes avec Dieu ? Nous soucions-nous suffisamment de l’éternité ?

Jean Paul II et Benoît XVI à propos de la solidarité humaine

En méditant sur les lectures d’aujourd’hui, les enseignements de deux papes me viennent immédiatement à l’esprit. Durant sa visite pastorale historique au Canada en 1984, le pape Jean-Paul II avait prononcé une homélie à Edmonton, Alberta le 17 septembre. Dans une voix haute et claire qui a résonné à travers l’aéroport où la messe était célébrée, il a dit :

La personne humaine vit en communauté, en société. Et avec la communauté il partage la faim, la soif, la maladie, la malnutrition, la misère et toutes les déficiences qui en résultent. Dans sa propre personne l’être humain est sensé partager les besoins des autres. C’est ainsi que le Christ, le Juge, parle de « moindre des frères », et qu’il parle simultanément de chacun et de tous.

Oui. Il parle de toute la dimension universelle d’injustice et de mal. Il parle de la notion du contraste nord-sud à laquelle nous sommes accoutumés. Ainsi, non seulement est-ouest, mais aussi nord-sud : le nord de plus en plus enrichi, et le sud de plus en plus appauvri.

Oui, le sud – qui s’appauvrit davantage ; et le nord – qui s’enrichit davantage. Plus riche en ressources d’armes avec lesquelles les superpuissances et blocs peuvent se menacer mutuellement. Et ils se menacent – cet argument existe aussi – pour éviter de se détruire mutuellement.

C’est une dimension séparée/a part entière – et selon de nombreuses opinions c’est la dimension qui est au premier plan – de la menace mortelle, qui plane sur le monde moderne, et qui mérite une attention particulière.

Toutefois, dans la lumière des paroles du Christ, ce pauvre sud jugera le riche nord. Et les gens et nations pauvres – pauvre de maintes manières, non seulement manquant de nourriture, mais aussi dépravés de liberté et d’autres droits humains – jugera ces gens qui leur accaparent ces biens, en amassant pour eux même le monopole impérialiste de la suprématie économique et politique au dépens des autres.

Vingt-six ans après que le pape Jean-Paul II ait prononcé ces puissantes paroles a Edmonton au Canada, le pape Benoît XVI a prononcé ces paroles au gouvernement britannique assemblé dans le hall historique de Westminster à Londres le 17 septembre, 2010.

L’inaptitude des solutions pragmatiques, à court-terme, devant les problèmes sociaux et éthiques complexes a été amplement démontrée par la récente crise financière mondiale. Il existe un large consensus pour reconnaître que le manque d’un solide fondement éthique de l’activité économique a contribué aux graves difficultés qui éprouvent des millions de personnes à travers le monde entier. De même que « toute décision économique a une conséquence de caractère moral », ainsi, dans le domaine politique, la dimension éthique a des conséquences de longue portée qu’aucun gouvernement ne peut se permettre d’ignorer.

Mais pour que cette solidarité s’exprime en actions effectives, il est nécessaire de repenser les moyens qui amélioreront les conditions de vie dans de nombreux domaines, allant de la production alimentaire, à l’eau potable, à la création d’emplois, à l’éducation, au soutien des familles, spécialement les migrants, et aux soins médicaux de base. Là où des vies humaines sont en jeu, le temps est toujours court : toutefois le monde a été témoin des immenses ressources que les gouvernements peuvent mettre à disposition lorsqu’il s’agit de venir au secours d’institutions financières retenues comme « trop importantes pour être vouées à l’échec ». Il ne peut être mis en doute que le développement humain intégral des peuples du monde n’est pas moins important : voilà bien une entreprise qui mérite l’attention du monde, et qui est véritablement « trop importante pour être vouée à l’échec ».

L’humble ouverture à Dieu est difficile

Les riches, les puissants, et les « justes » trouvent le fait de s’ouvrir à Dieu très difficile; ils sont entièrement confiants dans leur propres trésors et titres. Le seul vrai titre est celui qui est basé sur l’amitié avec Dieu selon l’exemple de Jésus de Nazareth. S’exalter soi-même est une forme de autosuffisance, par opposition à la confiance en Dieu. Ceci explique clairement pourquoi être riche, prospère, satisfait implique presque naturellement être arrogant, fier et impie. En tant qu’êtres humains, nous sommes radicalement faibles et essayons constamment de camoufler nos faiblesses en trouvant une garantie dans le pouvoir, les richesses et les statuts. Cette déception sera ultimement masquée par l’action du jugement de Dieu. La seule voie vers le salut c’est de reconnaître ses propres faiblesses devant Dieu et de trouver sa garantie en Dieu seul. Se rabaisser n’est pas seulement synonyme de modestie et de misère, mais d’empressement à accepter la misère comme un acte de service.

(Image : La Parabole de Lazare par Fyodor Bronnikov)