Sur la route du diocèse de Rimouski

À première vue, l’Église du Québec souffre d’une grande pauvreté. Parallèlement, la société québécoise vit difficilement les conséquences de la désertification spirituelle et du vacuum religieux. Toutefois, si on y regarde de plus près, on perçoit une panoplie de raisons d’espérer. Comme l’ont affirmé les évêques du Québec au pape François (Rapport ad limina 2017, AECQ) : « C’est sur le terrain, auprès des gens que nous voyons émerger cette nouvelle Église, fragile mais combien enracinée dans la foi, l’espérance et l’amour ».

Au cours de cette émission, Francis Denis nous invite Sur la route du diocèse de Rimouski, à la rencontre des différents visages de cette Église qui, de par sa pauvreté même, fait resplendir sur le monde le « visage miséricordieux du Père » (Misericordiae Vultus, no 17). Production originale de S+L, Sur la route des diocèses est diffusée les derniers vendredis du mois à 19h30 et en rediffusion les lundis suivants à 20h30.

Une semaine sous le signe de la conversion pastorale

 

Comme à chaque année, les évêques du Canada se sont réunis pour une semaine de réflexion, de prière et de discussion sur les sujets de l’heure de l’Église catholique au Canada. Parmi les nombreux dossiers traités durant la semaine, quelques-uns ont particulièrement retenu mon attention.

Visite du Cardinal Marc Ouellet

Chaque année, la CECC invite une sommité d’un domaine donné pour parler d’un sujet qui préoccupe les évêques. Succédant au cardinal Willem Jacobus Eijk qui, on se le rappelle, avait parlé l’année dernière de la réalité de l’euthanasie aux Pays-Bas, c’était au tour du Préfet de la Congrégation des évêques de s’adresser à l’entièreté de l’épiscopat canadien sur le thème de l’exhortation apostolique post-synodale Amoris laetitia.

Dans son allocution présentée en deux parties, le Cardinal Ouellet a pu offrir les éléments fondamentaux permettant une juste interprétation du document du pape François tout en déployant le riche patrimoine théologique et anthropologique qui s’y trouve.

Commission pour la doctrine

Parmi les nombreuses commissions de la CECC, la commission pour la doctrine joue certainement un rôle fondamental. En effet, après chaque rencontre annuelle, les évêques soumettent une série de sujets qui demandent certaines clarifications concernant la vie et la doctrine de l’Église. Mgr Lépine, jusqu’alors président de la commission a pu présenter à l’assemblée les fruits de leur travail. En ce sens, venait tout juste d’être publié un nouveau document intitulé « Découvrir l’unité de la vie et de l’amour : Réflexion sur les fondements d’une théologie de l’amour humain » dans lequel les évêques proposent plusieurs points centraux de la Révélation chrétienne sur des sujets brûlant d’actualité comme l’amour, la liberté et « le rôle de la différence sexuelle et son lien avec la fécondité humaine » (no 5).

Traite d’êtres humains

La présentation de la Commission Justice et paix a particulièrement retenu l’attention puisque traitant d’un sujet troublant : le trafic d’êtres humains. Mgr Raymond Poisson, évêque de Joliette et président de la Commission, a notamment souligné son implication dans le groupe « Santa Marta ». Fondée par le pape François, cette initiative regroupe des intervenants des corps policiers et ecclésiaux dans le but de lutter contre la traite humaine.

Trop souvent ignorée du grand public, cette tragédie connaît une croissance fulgurante partout dans le monde, y compris au Canada. Défini généralement comme « l’exploitation de l’être humain par l’être humain », le trafic humain peut prendre plusieurs formes telles que l’exploitation sexuelle, le vol d’organes, le travail forcé et non payé, l’immigration illégale, etc.

Pour faire face à cette menace grandissante au Canada, les corps policiers doivent souvent collaborer avec des acteurs du milieux afin de venir au secours de personnes en situation irrégulière qui, dans la plupart des cas, hésitent à demander de l’aide aux forces de l’ordre de peur d’être déportées. Ainsi, la collaboration de tous les acteurs permet une lutte plus efficace contre ce fléau. La CECC s’est engagé à poursuivre son implication au sein du groupe Santa Marta.

Consécration

Le moment fort de la semaine fut certainement la Consécration du Canada au Cœur Immaculé de la Vierge Marie en la Basilique-Cathédrale Notre-Dame d’Ottawa où tous les évêques s’étaient réunis pour une célébration eucharistique haute en émotions. Dans son homélie commémorant à la fois le 150e de la Confédération canadienne, le 50e de Développement et Paix ainsi que la fête liturgique des saints Martyrs canadiens, le Cardinal primat du Canada Gérald Cyprien Lacroix a exhorté les fidèles présents sur place ou à la télévision à retrouver l’ardeur des saints fondateurs de notre pays : « C’est l’heure d’évangéliser pour que la joie de l’Évangile rayonne partout dans ce grand pays ! C’est ce que nous avons de meilleur à offrir au peuple canadien que nous aimons tant et dans lequel nous sommes engagés à vivre et servir » a-t-il affirmé.

Nouvel exécutif

L’assemblée plénière a également procédé à l’élection de l’exécutif de la CECC. Mgr Lionel Gendron, évêque de Saint-Jean-Longueuil a été élu président de la Conférence en même temps qu’un nouveau vice-président en la personne de Mgr Richard Gagnon, archevêque de Winnipeg.

Que ce soit par l’approfondissement d’Amoris laetitia, l’écoute des compte-rendus des différentes commissions, les décisions, les élections ou les moments de prière intense, cette semaine bien remplie fut certainement l’occasion pour les évêques du Canada de faire le plein d’énergie nécessaire à leur mission cruciale pour le Peuple de Dieu envoyé en cette terre canadienne. Prions pour que le Seigneur leur donne la force de porter du fruit en abondance.

Pape en Colombie: Discours lors de la rencontre avec les évêques

CTV


Vous trouverez ci-dessous le texte complet de l’allocution du pape François aux évêques de Colombie:

La paix soit avec vous !

C’est ainsi que le Ressuscité a salué son petit troupeau après avoir vaincu la mort ; permettez-moi de vous saluer de la même manière au début de mon voyage.

Je remercie pour vos paroles de bienvenue. Je suis heureux parce que mes premiers pas en ce pays me conduisent à vous rencontrer vous, les évêques de la Colombie, pour embrasser en vous toute l’Église colombienne et pour serrer votre peuple contre mon cœur de Successeur de Pierre. Je vous suis très reconnaissant pour votre ministère épiscopal, que je vous prie de continuer à exercer avec une générosité renouvelée. J’adresse une salutation spéciale aux évêques émérites, en les encourageant à continuer de soutenir, par la prière et par la présence discrète, l’Épouse du Christ pour laquelle il se sont généreusement donnés.

Je viens annoncer le Christ et parcourir en son nom un itinéraire de paix et de réconciliation. Le Christ est notre paix ! Il nous a réconciliés avec Dieu et entre nous !

Je suis convaincu que la Colombie a quelque chose d’original qui attire fortement l’attention : elle n’a jamais été un objectif complètement réalisé, ni une destination totalement atteinte, ni un trésor totalement possédé. Sa richesse humaine, ses ressources naturelles luxuriantes, sa culture, sa synthèse chrétienne lumineuse, le patrimoine de sa foi et la mémoire de ses évangélisateurs, la joie gratuite et inconditionnelle de son peuple, le sourire sans prix de sa jeunesse, sa fidélité originale à l’Évangile du Christ et à son Église et, surtout, son courage indomptable à résister à la mort, non seulement annoncée mais bien des fois semée, tout cela se dérobe, disons se cache, à ceux qui se présentent comme des étrangers avides de s’en accaparer, et en revanche, s’offre généreusement à celui qui touche son cœur par la douceur du pèlerin. C’est ainsi qu’est la Colombie !

C’est pourquoi, comme pèlerin, je m’adresse à son Église. Je suis votre frère, désireux de partager le Christ ressuscité pour qui aucun mur n’est éternel, aucune peur n’est indestructible, aucune blessure n’est incurable.

Je ne suis pas le premier Pape à vous parler chez vous. Deux de mes plus grands prédécesseurs ont été des hôtes ici : le bienheureux Paul VI, qui est venu juste après avoir conclu le Concile Vatican II, pour encourager la réalisation collégiale du mystère de l’Église en Amérique Latine ; et saint Jean-Paul II lors de sa mémorable visite apostolique de 1986. Les paroles de ces deux Papes sont une ressource permanente ; les indications qu’ils ont esquissées et la merveilleuse synthèse qu’ils ont offerte sur notre ministère épiscopal constituent un patrimoine à sauvegarder. Je voudrais que ce que je vais vous dire soit reçu dans la continuité de ce qu’ils ont enseigné.

Gardiens et sacrement du premier pas

«Faire le premier pas» est le thème de ma visite et pour vous aussi, c’est mon premier message. Vous savez bien que Dieu est le Seigneur du premier pas. Il nous devance toujours. Toute l’Écriture Sainte parle de Dieu comme exilé hors de soi par amour. Il en a été ainsi lorsqu’il n’y avait que ténèbres, chaos et, en sortant de lui-même, il a fait en sorte que tout vienne à l’être (cf. Gn 1.2, 4) ; il en a été ainsi lorsqu’il se promenait dans le jardin des origines, se rendant compte de la nudité de sa créature (cf. Gn 3, 8-9) ; il en a été ainsi lorsque, pèlerin, il a logé sous la tente d’Abraham, en lui faisant la promesse d’une fécondité inespérée (cf. Gn 18, 1-10) ; il a en été ainsi lorsqu’il s’est présenté à Moïse en le séduisant, alors qu’il n’avait plus d’autre horizon que de paître les brebis de son beau-père (cf. Ex 3, 1-2) ; il en a été ainsi lorsqu’il n’a pas détourné le regard de sa Jérusalem bien-aimée, même quand elle se prostituait sur le trottoir de l’infidélité (cf. Ez 16, 15) ; il en a été ainsi lorsqu’il a émigré avec sa gloire vers son peuple exilé, en esclavage (cf. Ez 10, 18-19).

Et, à la plénitude des temps, il a voulu révéler le vrai nom du premier pas, de son premier pas. Il s’appelle Jésus et il est un pas irréversible. Il provient de la liberté d’un amour qui précède tout. Car le Fils, lui-même, est l’expression vivante de cet amour. Ceux qui le reconnaissent et l’accueillent reçoivent en héritage le don d’être introduits dans la liberté de pouvoir toujours accomplir en lui le premier pas ; ils n’ont pas peur de se perdre s’ils sortent d’eux-mêmes, car ils ont la garantie de son amour provenant du premier pas de Dieu, une boussole qui leur évite de se perdre.

Préservez donc, avec une crainte et une émotion saintes, ce premier pas de Dieu vers vous et, par votre ministère, vers les personnes qui vous ont été confiées, conscients d’être sacrement vivant de cette liberté divine qui n’a pas peur de sortir d’elle-même par amour, qui n’a pas peur de s’appauvrir tandis qu’elle se donne, qui n’a besoin d’autre force que l’amour.

Dieu nous précède, nous sommes des sarments et non la vigne. Par conséquent, ne taisez pas la voix de celui qui vous a appelés et ne pensez pas que ce soit la somme de vos pauvres vertus ou les compliments des puissants du moment qui assurent le résultat de la mission que Dieu vous a confiée. Au contraire, mendiez dans la prière quand vous ne pouvez pas donner ou vous donner, pour que vous ayez quelque chose à offrir à ceux qui s’approchent constamment de vos cœurs de pasteurs. La prière dans la vie de l’évêque est la sève vitale qui coule dans la vigne, sans laquelle le sarment se flétrit en devenant stérile. Par conséquent, luttez avec Dieu, et plus encore dans la nuit de son absence, jusqu’à ce qu’il vous bénisse (cf. Gn 32, 25-27). Les blessures de cette bataille quotidienne et prioritaire dans la prière seront source de guérison pour vous ; vous serez blessés par Dieu afin d’être capables de guérir.

Rendre visible votre identité de sacrement du premier pas.

De fait, rendre tangible l’identité de sacrement du premier pas de Dieu exigera un exode intérieur continu. « Il n’y a pas de plus grande invitation à l’amour que de devancer ce même amour » (Saint Augustin, De catechizandis rudibus, liber I, 4.7, 26 : PL 40), donc, aucun domaine de la mission épiscopale ne peut faire abstraction de cette liberté de faire le premier pas. La condition pour pouvoir exercer le ministère apostolique est la disponibilité à s’approcher de Jésus en laissant derrière « ce que nous avons été pour être ce que nous n’étions pas » (Saint Augustin, in Psal., 121, 12 : PL 36).

Je vous recommande de veiller non seulement individuellement mais aussi collégialement, dociles à l’Esprit Saint, sur ce point de départ permanent. Sans ce noyau, les traits du Maître languissent sur le visage des disciples, la mission s’embourbe et la conversion pastorale diminue, qui n’est autre que de préserver cette urgence d’annoncer l’Évangile de la joie aujourd’hui, demain et après-demain (cf. Lc 13, 33), diligence qui a dévoré le cœur de Jésus en le laissant sans nid ni abri, uniquement penché sur l’accomplissement jusqu’à la fin de la volonté du Père (cf. Lc 9, 58.62). Quel autre avenir pouvons-nous poursuivre ? A quelle autre dignité pouvons-nous aspirer ?

Ne vous mesurez pas avec le mètre de ceux qui voudraient que vous ne soyez qu’une caste de fonctionnaires repliés sur la dictature du présent. Ayez, au contraire, le regard toujours fixé sur l’éternité de celui qui vous a élus, prêts à accueillir le jugement décisif de ses lèvres.

Dans la complexité du visage de cette Église colombienne, il est très important de préserver la singularité de ses forces diverses et légitimes, les sensibilités pastorales, les particularités régionales, les mémoires historiques, les richesses des expériences ecclésiales spécifiques. Pentecôte consciente que tous entendent dans leur propre langue. C’est pourquoi, recherchez avec persévérance la communion entre vous. Ne vous lassez pas de la construire à travers le dialogue franc et fraternel, en condamnant comme la peste les agendas cachés. Empressez-vous de faire le premier pas, l’un vers l’autre. Devancez-vous dans la disponibilité à comprendre les raisons de l’autre. Laissez-vous enrichir par ce que l’autre peut vous offrir et construisez une Église qui offre à ce pays un témoignage éloquent de combien on peut progresser quand on est disposé à ne pas dépendre de quelques-uns. Le rôle des Provinces ecclésiastiques par rapport au message de l’Évangile lui-même est fondamental, car diverses et harmonieuses sont les voix qui le proclament. Pour cela, ne vous contentez pas d’un médiocre engagement minimal qui laisse les résignés dans la tranquille quiétude de leur propre impuissance, en même temps qu’il dompte ces espérances qui exigeraient le courage de se concentrer davantage sur la force de Dieu que sur sa propre fragilité.

Ayez une sensibilité spéciale envers les racines afro-colombiennes de votre peuple, qui ont contribué si généreusement à modeler le visage de ce pays.

Toucher la chair du corps du Christ

Je vous invite à ne pas avoir peur de toucher la chair blessée de votre propre histoire et de l’histoire de votre peuple. Faites-le avec humilité, sans la vaine prétention de protagonisme, et d’un cœur sans partage, libre de toute compromission et de toute servilité. Seul Dieu est Seigneur et nous ne devons soumettre notre âme de pasteur à aucune autre cause.

La Colombie a besoin de votre regard, propre à des évêques, pour la soutenir dans le courage du premier pas vers la paix définitive, la réconciliation, vers le renoncement à la violence comme méthode, vers la suppression des inégalités qui sont la racine de nombreuses souffrances, la renonciation au chemin facile mais sans issue de la corruption, la patiente et persévérante consolidation de la ‘‘res publica’’ qui demande l’éradication de la misère et de l’inégalité.

Il s’agit d’une tâche ardue mais à laquelle on ne peut renoncer, les chemins sont raides et les solutions ne sont pas évidentes. De la hauteur de Dieu, qui est la croix de son fils, vous obtiendrez la force ; avec la petite lumière humble des yeux du Ressuscité, vous parcourrez le chemin ; en écoutant la voix de l’Époux qui susurre dans le cœur, vous recevrez les critères pour discerner à nouveau, dans chaque incertitude, la direction juste.

L’un de vos illustres hommes de lettre a écrit, en parlant de l’un de vos personnages mythiques : « Il n’imaginait pas qu’il était plus facile de commencer une guerre que de la terminer » (Gabriel García Márquez, Cent ans de solitude, chapitres 9). Nous savons tous que la paix exige des hommes un courage moral différent. La guerre suit ce qu’il y a de plus bas dans notre cœur, la paix nous incite à être plus grands que nous-mêmes. Poursuivant, l’écrivain ajoutait : « Il ne comprenait pas qu’il ait fallu beaucoup de mots pour expliquer ce qu’on sentait durant la guerre, si un seul suffisait : la peur » (Ibid. ch. 15). Il n’est pas nécessaire que je vous parle de cette peur, racine empoisonnée, fruit amer et héritage néfaste de chaque conflit. Je voudrais vous encourager à continuer à croire qu’on peut procéder d’une autre manière, en rappelant que vous n’avez pas reçu un esprit d’esclaves pour retomber dans la crainte ; l’Esprit lui-même témoigne que vous êtes des fils destinés à la liberté de la gloire qui vous est réservée (cf. Rm 8, 15-16).

Vous voyez de vos propres yeux et vous connaissez comme peu de personnes la déformation du visage de ce pays ; vous êtes les gardiens des pièces fondamentales qui l’unifient, malgré ses lacérations. C’est précisément pour cela que la Colombie a besoin de vous pour se reconnaître dans son vrai visage, chargé d’espérance en dépit de ses imperfections, pour se pardonner réciproquement malgré les blessures pas tout à fait cicatrisées, pour croire qu’on peut faire un autre chemin même lorsque l’inertie pousse à répéter les mêmes erreurs, pour avoir le courage de surmonter ce qui peut la rendre misérable malgré ses trésors.

Je vous encourage, en effet, à ne pas vous lasser de faire de vos Églises un ventre de lumière, capable de produire, même en souffrant de faim, les nouvelles ressources dont cette terre a besoin. Abritez-vous dans l’humilité de votre peuple pour vous rendre compte de ses ressources humaines secrètes et de sa foi ; écoutez combien son humanité dépouillée aspire à la dignité que seul le Ressuscité peut donner. N’ayez pas peur de sortir de vos certitudes apparentes à la recherche de la vraie gloire de Dieu, qu’est l’homme vivant.

La parole de réconciliation

Beaucoup peuvent contribuer au défi de cette Nation, mais votre mission est singulière. Vous n’êtes ni techniciens ni politiciens, vous êtes des pasteurs. Le Christ est la parole de réconciliation écrite dans vos cœurs et vous avez la force de pouvoir la prononcer, non seulement en chaire, à travers les documents ecclésiaux ou à travers les articles de journaux, mais bien plus dans le cœur des personnes, dans le secret sacré de leurs consciences, dans la chaleur remplie d’espérance qui les attire à l’écoute de la voix du ciel qui proclame « paix aux hommes que Dieu aime » (Lc 2, 14). Vous devez la prononcer avec la fragile, humble, mais invincible ressource de la miséricorde de Dieu, la seule capable de vaincre l’arrogance cynique des cœurs autoréférentiels.

L’Église n’est intéressée par rien d’autre que la liberté de prononcer cette Parole. Les alliances avec une partie ou une autre ne servent pas, mais la liberté de s’adresser aux cœurs de tous. Précisément vous avez là l’autonomie pour inquiéter, vous avez là la possibilité de soutenir un changement de direction.

Le cœur humain, bien des fois dupé, conçoit le projet insensé de faire de la vie une conquête continue d’espaces pour déposer ce qu’il accumule. Précisément ici, il faut que résonne la question : à quoi sert-il de gagner le monde si un vide demeure dans l’âme ? (cf. Mt 16, 26).

À travers vos lèvres de pasteurs légitimes du Christ, tels que vous êtes, la Colombie a le droit d’être interpellée par la vérité de Dieu, qui répète sans cesse : « Où est ton frère ? » (Gn 4, 9). C’est une interrogation, qui ne peut être tue, même quand celui qui l’écoute ne peut que baisser le regard, confus, et balbutier sa propre honte de l’avoir vendu, peut-être au prix d’une dose de stupéfiant ou d’une idée équivoque de raison d’État, peut-être à cause de la fausse conscience que la fin justifie les moyens.

Je vous prie d’avoir le regard toujours fixé sur l’homme concret. Ne servez pas un concept de l’homme, mais la personne humaine aimée par Dieu, faite de chair, d’os, d’histoire, de foi, d’espérance, de sentiments, de déceptions, de frustrations, de souffrances, de blessures ; et vous verrez que ce caractère concret de l’homme démasque les statistiques froides, les calculs manipulés, les stratégies aveugles, les informations falsifiées, en vous rappelant qu’« en réalité, le mystère de l’homme ne s’éclaire vraiment que dans le mystère du Verbe incarné » (Gaudium et spes, n. 22).

Une Église en mission

J’ai conscience du généreux travail pastoral que vous réalisez déjà; permettez-moi cependant de vous faire part de certaines inquiétudes que je porte dans mon cœur de pasteur, désireux de vous exhorter à être toujours davantage une Église en mission. Mes prédécesseurs ont déjà insisté sur plusieurs de ces défis : la famille et la vie, les jeunes, les prêtres, les vocations, les laïcs, la formation. Ces dernières décennies, malgré l’énorme travail, les réponses pour rendre efficace la maternité de l’Église dans l’enfantement, dans la sustentation et l’accompagnement de ses fils, sont peut-être devenues encore plus difficiles.

Je pense aux familles colombiennes, à la défense de la vie depuis le sein maternel jusqu’à sa fin naturelle, au fléau de la violence et de l’alcoolisme touchant souvent les foyers, à la fragilité du lien matrimonial et à l’absence des parents avec ses conséquences tragiques d’insécurité et qui font des orphelins. Je pense aux nombreux jeunes menacés par le vide de l’âme et entraînés dans la fuite de la drogue, dans le style d’une vie facile, dans la tentation de la subversion. Je pense aux nombreux et généreux prêtres et au défi de les soutenir dans leur option fidèle et quotidienne pour le Christ et pour l’Église, tandis que certains autres continuent de répandre la neutralité confortable de ceux qui ne choisissent rien pour rester dans la solitude avec eux-mêmes. Je pense aux fidèles laïcs répandus dans toutes les Églises particulières, résistant dans l’effort pour se laisser rassembler par Dieu qui est communion, même quand beaucoup proclament le nouveau dogme de l’égoïsme et de la mort de toute solidarité. Je pense à l’immense effort de tous afin d’approfondir la foi et d’en faire une lumière vive pour les cœurs et une lampe pour le premier pas.

Je ne vous apporte pas de recettes ni n’entends vous laisser une liste de tâches. Cependant, je voudrais vous prier de garder la sérénité en réalisant dans la communion votre lourde mission de pasteurs de la Colombie. Vous savez bien que, dans la nuit, le malin continue de semer l’ivraie, mais ayez la patience du Maître du champ, en faisant confiance à la bonne qualité de ses grains. Apprenez de sa longanimité et de sa magnanimité. Ses temps sont longs parce que son regard d’amour est incommensurable. Quand l’amour est ténu, le cœur devient impatient, troublé par l’anxiété de faire des choses, dévoré par la peur d’avoir échoué. Croyez surtout en l’humilité de la semence de Dieu. Faites confiance à la puissance cachée de son levain. Dirigez vos cœurs vers la belle fascination qui attire et fait vendre tout afin de posséder ce trésor divin.

De fait, quoi d’autre pouvez-vous offrir de plus fort à la famille colombienne que la force humble de l’Évangile de l’amour généreux qui unit l’homme et la femme, faisant d’eux une image de l’union du Christ avec son Église, des canaux et des gardiens de la vie ? Les familles ont besoin de savoir que dans le Christ elles peuvent devenir un arbre luxuriant capable d’offrir de l’ombre, de porter du fruit en toute saison de l’année, d’abriter la vie dans ses branches. Ils sont si nombreux aujourd’hui ceux qui rendent hommage aux arbres sans ombre, stériles, aux branches privées de nids. Pour vous, que le point de départ soit le témoignage joyeux que la fidélité se trouve ailleurs.

Que pouvez-vous offrir à vos jeunes ? Ils aiment se sentir aimés, ils se méfient de ceux qui les sous-estiment, ils demandent une cohérence limpide et espèrent être impliqués. Recevez-les, par conséquent, avec le cœur du Christ et ouvrez-leur des espaces dans la vie de vos Églises. Ne prenez part à aucune négociation qui brade leurs espérances. N’ayez pas peur de hausser sereinement la voix pour rappeler à tous qu’une société qui se laisse séduire par le mirage du narcotrafic s’introduit elle-même dans cette métastase morale qui mercantilise l’enfer et sème partout la corruption et, en même temps, engraisse les paradis fiscaux.

Que pouvez-vous offrir à vos prêtres ? Le premier don est celui de votre paternité qui assure que la main qui les a générés et oints ne s’est pas retirée de leurs vies. Nous vivons à l’ère de l’informatique et il ne nous est pas difficile d’atteindre nos prêtres en temps réel par quelque messagerie. Mais le cœur d’un père, d’un évêque, ne peut se contenter de la communication précaire, impersonnelle et externe avec son clergé. L’inquiétude concernant le lieu où vivent ses prêtres ne peut s’éloigner du cœur de l’évêque. Vivent-ils vraiment selon Jésus ? Ou bien se sont-ils inventé d’autres sécurités telles que la stabilité économique, l’ambiguïté morale, la double vie ou l’illusion myope de la carrière ? Les prêtres ont besoin, avec une nécessité et une urgence vitales, de la proximité physique et affective de leur évêque. Ils demandent à sentir qu’ils ont un père.

La fatigue du travail quotidien pèse fréquemment sur les épaules des prêtres. Ils sont en première ligne, continuellement encerclés par des personnes qui, abattues, cherchent en eux le visage du Pasteur. Les gens s’approchent et frappent à la porte de leurs cœurs. Ils doivent donner à manger à la multitude et la nourriture de Dieu n’est jamais une propriété dont on peut simplement disposer. Au contraire, elle ne provient que de l’indigence mise en contact avec la bonté divine.

Congédier la multitude et manger le peu que l’on peut indûment s’approprier est une tentation permanente (cf. Lc 9, 13).

Veillez par conséquent sur les racines spirituelles de vos prêtres. Conduisez-les sans cesse à cette Césarée de Philippe où, à la source du Jourdain de chacun, ils peuvent entendre de nouveau la question de Jésus : Qui suis-je pour toi ? La cause de la détérioration progressive qui, souvent, conduit à la mort du disciple se trouve toujours dans un cœur qui ne peut plus répondre : « Tu es le Christ, le Fils de Dieu » (Cf. Mt 16, 13-16). De là, s’affaiblit le courage de l’irréversibilité du don de soi, et dérive également une désorientation intérieure, la fatigue d’un cœur qui ne sait plus accompagner le Seigneur sur son chemin vers Jérusalem.

Prenez particulièrement soin de l’itinéraire de formation de vos prêtres, depuis la naissance de l’appel de Dieu dans leurs cœurs. La nouvelle Ratio Fundamentalis Institutionis Sacerdotalis, récemment publiée, est une précieuse ressource, encore à mettre en pratique, pour que l’Église colombienne soit à la hauteur du don de Dieu qui n’a jamais cessé d’appeler beaucoup de ses fils au sacerdoce.

Ne négligez pas, s’il vous plaît, la vie des hommes consacrés et des femmes consacrées. Ils constituent la gifle kérygmatique à toute la mondanité et sont appelés à brûler toute vague de valeurs mondaines dans le feu des béatitudes vécues sans glose et dans l’abaissement total de soi dans le service. Ne les considérez pas comme des ‘‘ressources utiles’’ pour les œuvres apostoliques ; sachez plutôt voir en eux le cri de l’amour consacré de l’Épouse : « Viens, Seigneur Jésus » (Ap 22, 20).

Réservez la même préoccupation concernant la formation de vos laïcs, dont dépend non seulement la solidité des communautés de foi, mais aussi une grande partie de la présence de l’Église dans le domaine de la culture, de la politique, de l’économie. Former dans l’Église signifie se mettre en contact avec la foi vivante de la Communauté vivante, s’insérer dans un patrimoine d’expériences et de réponses que suscite l’Esprit Saint, car c’est lui qui enseigne toutes choses (cf. Jn 14, 26).

Je voudrais exprimer une pensée sur les défis de l’Église en Amazonie, région dont, avec raison, vous êtes fiers, car elle est une partie essentielle de la merveilleuse biodiversité de ce pays. L’Amazonie est pour nous tous une preuve décisive pour vérifier si notre société, presque toujours réduite au matérialisme et au pragmatisme, est en mesure de sauvegarder ce qu’elle a reçu gratuitement, non pas pour le dévaliser, mais pour le rendre fécond. Je pense, surtout, à la sagesse cachée des peuples indigènes de l’Amazonie et je me demande si nous sommes encore capables d’apprendre d’eux la sacralité de la vie, le respect de la nature, la conscience du fait qu’à elle seule la raison instrumentale n’est pas suffisante pour combler le vide de l’homme et répondre à ses inquiétudes les plus chargées d’interrogations.

C’est pourquoi je vous invite à ne pas abandonner à elle-même l’Église en Amazonie. La consolidation d’un visage amazonien par l’Église qui pérégrine ici est pour vous tous un défi, qui dépend de l’appui missionnaire grandissant et conscient de tous les diocèses colombiens et de leur clergé tout entier. J’ai entendu que dans certaines langues locales amazoniennes, pour se référer au mot ‘‘ami’’, on utilise l’expression ‘‘mon autre bras’’. Soyez par conséquent l’autre bras de l’Amazonie. La Colombie ne peut l’amputer sans être mutilée dans son visage et dans son âme.

Chers frères,
Je vous invite à présent à vous adresser spirituellement à Notre Dame du Rosaire de

Chiquinquira, dont vous avez eu la délicatesse d’apporter l’image, depuis son Sanctuaire, dans la magnifique Cathédrale de cette ville pour que moi aussi je puisse la contempler.

Comme vous le savez bien, la Colombie ne peut se donner à elle-même le vrai Renouveau auquel elle aspire, mais il est accordé d’en haut. Supplions donc le Seigneur par la Vierge.

Tout comme à Chiquinquira Dieu a restauré la splendeur du visage de sa Mère, qu’il continue d’illuminer par sa lumière céleste le visage de tout ce pays et bénisse l’Église de la Colombie par sa compagnie bienveillante.

[01228-FR.01] [Texte original: Espagnol]

Les évêques présentent le Québec au pape François

Au mois de mai dernier, 28 évêques du Québec se sont rendus à Rome pour leur pèlerinage ad limina apostolorum. Réunissant l’ensemble de l’épiscopat québécois, cette visite leur a permis de prier, de réfléchir et de discuter sur l’état de l’Église au Québec. Les trois rencontres avec le Saint-Père furent certainement parmi les moments forts alors que les évêques ont pu échanger sur leur expérience de pasteur en cette terre francophone d’Amérique du Nord. Plusieurs évêques ont pu s’exprimer sur leur impression de ces échanges avec le pape François. Ainsi, vous pouvez revoir le dernier épisode d’Église en sortie dans lequel Mgr Christian Lépine s’exprime sur cette expérience unique. En plus de chacun des rapports individuels des évêques sur l’état de leur diocèse respectif, l’AECQ a remis un rapport collectif présentant leur vision de l’Église dans le contexte de la société québécoise.

Divisé en trois chapitres, ce rapport d’une trentaine de pages, précédé d’une allocution de Mgr Paul Lortie, président de l’Assemblée des évêques catholiques du Québec présente non seulement les nouvelles ouvertures envers l’Église mais également les défis propres à la transmission de l’Évangile du Christ en ce coin de pays.

Un Québec diversifié

L’Église catholique est universelle depuis sa fondation. Rien de plus naturel pour elle que de garder une perspective globale. Sachant qu’elle se trouve dans tous les pays de la terre, l’Église regarde d’un très bon œil la transformation de la dynamique sociale du Québec. Soucieuse de faire le pont entre les fidèles « canadiens français » et les nouveaux arrivants catholiques ou non, ce rapport manifeste bien la lucidité de l’épiscopat du Québec de jouer un rôle de plus en plus important sur la scène publique. Consciente de son expertise en humanité, elle voit combien ce « point tournant » (p1.12) du Québec est un grand défi pour la société québécoise dont elle fait partie.

Un Québec sécularisé

C’est un secret pour personne, l’Église au Québec fut pendant de nombreux siècles l’institution la plus importante. Celle dont on ne pouvait absolument pas faire abstraction pour comprendre l’existence de ce peuple francophone dans l’océan anglophone qu’est l’Amérique du Nord. Or, ce n’est plus le cas aujourd’hui; Réduite qu’elle est au titre d’acteur marginal dans des domaines qui étaient, encore récemment, principalement de sa compétence comme l’éducation et les soins de santé.

En ce sens, on note dans le rapport un certain ressentiment devant la déconfessionnalisation du système d’éducation perçue comme « rapide et radicale » (1.6) et dans laquelle l’Église n’a pas vraiment eu droit au chapitre : « les interventions des évêques dans ce domaine n’ont pas eu de poids devant un tel rouleau compresseur, autre signe éloquent de la transformation totale des rapports des Québécois avec l’Église » (1.6).

Comment transmettre la foi aux nouvelles générations sans accès aux écoles, en dehors des institutions de transmission du savoir tel sera le défi propre aux évêques du Québec pour les décennies à venir, étant pratiquement les seuls en Occident à ne plus disposer de cet instrument essentiel.

Une souffrance identitaire

Les évêques n’ont cependant pas limité leur analyse qu’à l’aspect institutionnel de la sécularisation, manifestant quelques-unes des raisons philosophiques (1.8) sous-jacentes à un certain athéisme pratiqué par beaucoup de Québécois.

Or ce refus de nombreux de nos concitoyens à puiser aux sources spirituelles du Québec ne peut qu’avoir dans leur accès à leur propre culture et, donc, des conséquences psychologiques et sociales. Citant l’Observatoire Justice et Paix, les évêques du Québec ont donc présenté au Pape ce problème culturel lié au rejet du religieux :

« Pour un peuple qui a vécu dans un rapport étroit entre la foi et la culture pendant près de quatre siècles, une telle mutation n’a-t-elle pas des conséquences préoccupantes pour son avenir ? »

Devant ce constat, j’oserais ajouter la question suivante : Cette incertitude identitaire des Québécois ayant rejeté leur religion traditionnelle est-elle un obstacle à la création d’une société saine et à l’accueil des nouveaux arrivants qui ne semblent pas partager cette méfiance envers ces systèmes de croyances que l’on nomme religions ?

Ainsi, les évêques du Québec se posent une question primordiale :

Tout en étant pasteurs pour le petit nombre — ce « petit troupeau » qui demeure attaché à l’Église d’une façon ou d’une autre — comment être à la fois apôtres et missionnaires dans ce Québec devenu sécularisé, diversifié, pluriel et pluraliste, qui a pour une bonne part rompu ses liens avec la tradition et l’héritage catholiques, qui cherche et choisit ses repères ailleurs que dans l’Évangile et pour qui la parole de l’Église est discréditée tant par les terribles scandales de nature sexuelle que par des enseignements qui lui paraissent dépassés, déconnectés et rétrogrades ? (i) 

Dans les prochaines semaines, nous explorerons plus en profondeur ce rapport des évêques du Québec au pape François en examinant les différentes pistes de solutions qui s’offrent à l’Église au Québec pour répondre à l’invitation du pape François d’être une « Église en sortie » (i).

Agnus Dei ou l’évangélisation par la beauté

Ce mercredi matin, 22 mars 2017,  avait lieu le lancement montréalais du plus récent album de Mario Pelchat intitulé « Agnus Dei ». Enregistré avec la collaboration de trois séminaristes, quatre prêtres et un évêque de l’archidiocèse de Québec, ce disque original nous fait revisiter une tradition musicale aussi riche qu’enracinée dans la culture québécoise. Je ne suis ni un spécialiste, ni un habitué de la critique culturelle et musicale. Je prends toutefois l’initiative de recommander ce que je perçois comme un excellent album. Il est, selon moi, un instrument pouvant nous faire voyager dans l’une des dimensions les plus accessibles de notre histoire catholique. Outre le plaisir inhérent à l’expérience musicale, l’écoute d’Agnus Dei de Mario Pelchat m’a procuré un sentiment de fierté. En effet, j’y ai perçu la conviction, à la fois, de l’immensité de notre héritage ecclésial ainsi que de la nécessité de l’implication des catholiques dans toutes les sphères de la société. Ce que nous appelons avec saint Paul « l’urgence missionnaire »(2 Cor 5:14).

Évangéliser par la beauté

La nouvelle évangélisation est évidemment la mission à laquelle nous sommes tous conviés. Or, bien que cette mission  n’ait pas d’abord pour but de préserver des « pierres » ( Mc 13,2) mais bien de présenter d’une manière renouvelée l’Alliance gratuite à laquelle Dieu nous convie en Jésus-Christ, nos églises, elles sont encore les lieux privilégiés de cette annonce. Pourquoi ? Pour la même raison qui a poussé et soutenu les « bâtisseurs de cathédrale » de chez nous, c’est-à-dire l’amour d’un Dieu Bon et Beau !

Bien que nos constructeurs d’aujourd’hui feront davantage dans la rénovation plutôt que dans la fondation, il n’en demeure pas moins que nous sommes invités à nous mettre à l’écoute de ceux qui nous regardent aujourd’hui du ciel. En effet, la meilleure garantie de nos aïeuls sur leurs églises fut de mettre tous leur cœur dans leurs constructions en y mettant ce qu’ils avaient de plus beau et de plus riche. Dostoïevski (L’idiot) disait : « La beauté sauvera le monde ». J’ajouterai à cela : « C’est la beauté qui sauvera nos églises ». Quel génie ils ont eu ! De fait, qui oserait détruire des œuvres d’art aussi inestimables ? Encore faudra-t-il être en mesure de reconnaître le beau. En sommes-nous encore capables ?  Je me le demande parfois lorsque je vois des églises être détruites…

Ainsi, comme l’enseigne le Concile Vatican II :

Dans la formation musicale des missionnaires, on veillera avec soin à ce que, dans la mesure du possible, ils soient capables de promouvoir la musique traditionnelle de ces peuples, tant à l’école que dans les actions sacrées. (No119)

Nul n’est moins au courant de l’importance du patrimoine religieux que les catholiques du Québec. Toutefois, personne n’est heureux de voir la destruction d’une église comme trop souvent nous en sommes témoins. L’évangélisation demande donc la préservation puisque la beauté des églises du Québec sera encore le lieu de cette rencontre d’un Amour qui bouleverse. Ainsi, puisque ce patrimoine demande l’implication de toute la société, cet album est une contribution non négligeable à cette éducation au beau dont nous avons grandement besoin.

Évangélisation exige préservation

Loin de se contenter de cela, Mario Pelchat a voulu témoigner concrètement de l’importance de la préservation de notre patrimoine qui incombe principalement aux laïcs. En effet, une grande partie des profits de cet album ira au transfert de l’Orgue Casavant de l’église Saint-François d’Assise de Limoilou vers la cathédrale de Baie-Comeau. En cela, il répond encore aux intuitions de Vatican II :

« On estimera hautement, dans l’Église latine, l’orgue à tuyaux comme l’instrument traditionnel dont le son peut ajouter un éclat admirable aux cérémonies de l’Église et élever puissamment les âmes vers Dieu et le ciel. » (no120)

L’orgue et les mélodies qui parsèment nos célébrations liturgiques demeurent encore pour nous et nos enfants l’instrument par excellence. Un moyen culturellement approprié et qui nous rend capable de sentir physiquement le Mystère auquel nous assistons et dont nous n’épuiserons jamais la richesse.

La nouvelle évangélisation par la beauté passe donc par l’implication de tous à la préservation de notre patrimoine. Suivons l’exemple de Mario Pelchat et des prêtres qui, de par leur témoignage, nous invite à suivre cette inspiration qui nous habite tous.

Ordination épiscopale des évêques auxiliaires de l’archidiocèse de Québec

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Ordination épiscopale de deux nouveaux évêques auxiliaires, Louis Corriveau ptre et Marc Pelchat ptre, jeudi 8 décembre 2016 en la solennité de l’Immaculée Conception de la Vierge Marie. La célébration aura lieu en la Basilique Sainte-Anne-de-Beaupré à 19 h 30. Une production webtélé ECDQ.tv.

En direct Jeudi 8 décembre 2016 : 19h35- 22h00


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Mgr Louis Corriveau est un prêtre de l’archidiocèse de Québec, curé des paroisses de Saint-Raymond, Saint-Bernardin-de-Sienne à Rivière-à-Pierre, Saint-Léonard et Sainte Christine.

Il a été ordonné prêtre le 16 juin 1990. Au cours de son ministère sacerdotal, il a été vicaire à Saint-Georges et Saint-Jean-de-la-Lande (1990-1996), dans la région de la Beauce; animateur pour les vocations (1994-1995); membre de la communauté de formateurs du Grand Séminaire (1996-1997).

Au début de 2011, il a été nommé curé des paroisses de Saint-Léonard, Sainte-Christine et Saint-Raymond de Portneuf. Le 7 Septembre 2011, il a été nommé curé de Saint-Bernardin-de-Sienne, à Rivière-à-Pierre. Depuis 2009, il est le directeur spirituel des équipes Notre-Dame pour le Canada.

marc-pelchat-photo-officielle-credit-daniel-abelMgr Marc Pelchat est prêtre de l’archidiocèse de Québec, ancien professeur et doyen de la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Université Laval et vicaire général et modérateur de la curie (à partir de 2015). Il est né le 3 mai 1950 à St-Samuel du Lac-Drolet (Québec).

Ordonné prêtre le 19 juin 1976 et après avoir obtenu son doctorat à Rome, il a commencé à enseigner à la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Université Laval comme chargé de cours (1986-1987), professeur adjoint (1987- 1992), professeur agrégé (1992-1997), professeur titulaire de la Chaire de théologie

« Monseigneur-de-Laval » (1997-2013). Il a été doyen de la Faculté durant trois termes (1997-2004; 2004-2007; 2008-2012). Depuis 2013, il est professeur associé, à la retraite. De 1987 à 1996, il faisait partie du groupe de formateurs du Grand Séminaire de Québec.

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Mémoire de l’AECQ lors des consultations publiques sur le projet de loi 62

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Vous trouverez ci-dessous le document complet de la Contribution de l’Assemblée des évêques à la consultation publique organisée par la Commission des Institutions sur le projet de loi 62 Loi favorisant le respect de la neutralité religieuse de l’État et visant notamment à encadrer les demandes d’accommodements religieux dans certains organismes:

Introduction

Nous remercions la Commission des Institutions de nous avoir invités dans le cadre de cette consultation. Nous sommes heureux et honorés de pouvoir apporter notre contribution à la réflexion sur un sujet qui est de grande importance pour le Québec.

Notre délégation est composée de trois membres du comité exécutif de notre Assemblée:

Monsieur le cardinal Gérald Cyprien Lacroix, archevêque de Québec;

Monseigneur Christian Lépine, archevêque de Montréal;

et Monseigneur Paul Lortie, évêque de Mont-Laurier, président de l’Assemblée.

Un mot, d’abord, pour présenter l’Assemblée des évêques catholiques du Québec.

D’après un document d’archives, les évêques du Québec se réunissent en Assemblée depuis 1849. Il y a donc 167 ans.

Aujourd’hui, nous nous réunissons en assemblée plénière deux fois par année, quatre jours en mars et quatre jours en septembre. Entre ces plénières, un comité exécutif de sept évê- ques, élus par l’Assemblée, assure le suivi, avec le concours du secrétariat général. Celui-ci a été créé il y a cinquante ans cette année, en septembre 1966, et est incorporé sous le nom de Secrétariat des évêques catholiques du Québec; cinq personnes y travaillent à temps plein, dont le secrétaire général.

Les membres de l’Assemblée sont les évêques catholiques exerçant leur ministère au Québec, c’est-à-dire non seulement les dix-neuf évêques diocésains de rite latin, mais aussi leurs auxiliaires et les évêques de rites orientaux — maronites, grecs-melkites, syro-catholi- que — ayant leur siège au Québec. Il y a actuellement vingt-huit évêques qui sont membres. On en trouvera la liste en annexe au présent mémoire.

L’Assemblée est ce que son nom indique: une assemblée. Ce n’est pas une instance supplé- mentaire de la hiérarchie de l’Église, ni une autorité qui serait au-dessus des évêques. C’est un lieu d’entraide, de concertation, de fraternité. Le président n’est pas « le président des évêques », mais président d’assemblée. Lorsqu’il intervient, avec l’Exécutif, sur la place pu- blique, il tâche d’exprimer ce qui fait consensus au sein de l’Assemblée.

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Notre intervention portera principalement sur trois sujets, sur lesquels nous ferons des re- commandations qui pourraient, à notre avis, bonifier le projet de loi:

• La signification et la raison d’être de la neutralité religieuse de l’État. • La liberté de conscience et de religion.

• La valeur du pluralisme québécois actuel.

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Discours du pape François aux évêques du Mexique

Ce samedi 13 février, suite à sa rencontre avec le président, les autorités civiles et le corps diplomatique, le pape François s’est rendu à la cathédrale de Mexico pour rencontrer les évêques. Vous trouverez ci-dessous le discours qu’il leur a adressé:

Discours aux évêques

Cathédrale de Mexico, Mexique

Samedi 13 février 2016

Je suis heureux de pouvoir vous rencontrer le lendemain de mon arrivée dans ce pays bien-aimé, que, suivant les traces de mes Prédécesseurs, moi aussi, je viens visiter.

Je ne pouvais pas ne pas venir ! Le Successeur de Pierre, appelé du lointain sud latino-américain, pouvait-il se priver de l’opportunité de poser son regard sur la ‘‘Vierge Morenita’’ ?

Je vous remercie pour m’avoir accueilli dans cette Cathédrale, ‘‘petite maison’’ agrandie mais toujours ‘‘sacrée’’, qu’a demandée la Vierge de Guadalupe, et pour l’aimable mot de bienvenue que vous m’avez adressé.

Sachant qu’ici se trouve le cœur secret de chaque mexicain, j’entre sur la pointe des pieds comme il convient d’entrer dans la maison ainsi que dans l’âme de ce peuple, et je vous suis profondément reconnaissant de m’ouvrir la porte. Je sais qu’en contemplant les yeux de la Vierge, j’atteins le regard de votre peuple qui, en elle, a appris à se manifester. Je sais qu’aucune autre voix ne peut exprimer avec autant de profondeur le cœur mexicain comme la Vierge peut m’en parler ; elle protège ses plus hautes aspirations et ses espérances les plus cachées, elle recueille ses joies et ses larmes ; elle comprend ses nombreuses langues et leur répond avec la tendresse de Mère, parce que ce sont ses propres enfants.

Je suis heureux de vous rencontrer, ici dans les environs du ‘‘Mont du Tepeyac’’, comme à l’aube de l’évangélisation de ce Continent et, s’il vous plaît, je vous demande de me permettre d’exprimer tout ce que j’ai à vous dire en partant de la Guadalupan. Comme je voudrais que ce soit elle-même qui vous exprime, jusqu’au plus profond de vos âmes de Pasteurs et, par vous, à chacune de vos Eglises particulières présentes dans ce vaste Mexique, tout ce qui s’écoule intensément du cœur du Pape.

Comme le fit saint Juan Diego et comme le firent les générations successives des enfants de la Guadalupana, le Pape également, depuis longtemps cultivait le désir de la regarder. Mieux, je voulais, moi-même, être sous son regard maternel. J’ai beaucoup réfléchi sur le mystère de ce regard et je vous prie d’accueillir ce qui jaillit de mon cœur de Pasteur en ce moment.

Un regard de tendresse !

Avant tout, la ‘‘Vierge Morenita’’ nous enseigne que l’unique force capable de conquérir le cœur des hommes est la tendresse de Dieu. Ce qui enchante et attire, ce qui fait fléchir et vainc, ce qui  ouvre et déchaîne, ce n’est pas la force des instruments ou la dureté de la loi, mais la faiblesse toute-puissante de l’amour divin, qui est la force irrésistible de sa douceur et la promesse irréversible de sa miséricorde.

Un remuant et important homme de lettres, (Octavio Paz), a dit qu’à Guadalupe, on ne demande plus l’abondance des récoltes ou la fertilité de la terre, mais qu’on y cherche un sein à travers lequel les hommes, toujours orphelins et déshérités, sont à la recherche d’un abri, d’un foyer.

Des siècles après l’évènement fondateur de ce pays et de l’évangélisation du Continent, le besoin de sein qui fait languir le cœur du peuple qui vous a été confié s’est-il estompé, est-il oublié ?

Je connais la longue et douloureuse histoire que vous avez traversée, non sans répandre beaucoup de sang, non sans de fortes et déchirantes convulsions, non sans violence et incompréhensions. Avec raison, mon vénéré et saint Prédécesseur, qui, au Mexique, se sentait comme dans sa maison, a voulu rappeler que : «[son] histoire est traversée, comme des fleuves parfois occultes mais toujours abondants, par trois réalités qui se rencontrent à certains moments et qui à d’autres révèlent leur différences complémentaires, sans jamais se confondre entièrement: l’ancienne et riche sensibilité des peuples autochtones qui aimèrent Juan de Zumárraga et Vasco de Quiroga, que beaucoup de ces peuples continuent à appeler pères, le christianisme enraciné dans l’âme des Mexicains et la rationalité moderne, d’origine européenne, qui a tant de fois voulu exalter l’indépendance et la liberté» (Jean-Paul II, Discours lors de la cérémonie de bienvenue au Mexique, le 22 janvier 1999).

Et dans cette histoire, le sein maternel qui a continuellement engendré le Mexique, même si parfois il paraissait un ‘‘filet qui recueillait cent cinquante-trois poissons’’ (Jn 21, 11) ne s’est jamais révélé stérile, et les fractures menaçantes se sont toujours résorbées.

C’est pourquoi je vous invite à repartir de ce besoin de sein qui émane de l’âme de votre peuple. Le sein de la foi chrétienne est capable de réconcilier le passé souvent marqué de solitude, d’isolement et de marginalisation, avec l’avenir continuellement relégué à un lendemain qui s’esquive. Ce n’est que dans ce sein qu’on peut, sans renoncer à sa propre identité, «[découvrir] la profonde vérité de la nouvelle humanité, dans laquelle tous sont appelés à être fils de Dieu » (Id., Homélie à l’occasion de la canonisation de saint Juan Diego).

Inclinez-vous donc, délicatement et avec respect, sur l’âme profonde de votre peuple, descendez en faisant attention et déchiffrez son mystérieux visage. Le présent, fréquemment dissous dans la dispersion et la fête, n’introduit-il pas à Dieu qui est uniquement et pleinement présent ? La familiarité avec la douleur et la mort ne sont-elles pas des formes de courage et des chemins vers l’espérance ? Percevoir que le monde doit être toujours et seulement sauvé n’est-ce pas un antidote contre l’autosuffisance arrogante de ceux qui croient pouvoir se passer de Dieu ?

Bien entendu, en raison de tout cela, un regard capable de refléter la tendresse de Dieu est nécessaire. Soyez, par conséquent, des Evêques au regard limpide, à l’âme transparente, au visage lumineux. N’ayez pas peur de la transparence. L’Eglise n’a pas besoin de l’obscurité pour travailler. Veillez à ce que vos regards ne soient pas obscurcis par les pénombres du brouillard de la mondanité ; ne vous laissez pas corrompre par le matérialisme trivial ni par les illusions séductrices des accords [conclus] en dessous de la table ; ne mettez pas votre confiance dans les ‘‘chars et les chevaux’’ des pharaons actuels, car notre force est la ‘‘colonne de feu’’ qui divise les eaux de la mer en les fendant en deux, sans grand bruit (Ex 14, 24-25).

Le monde dans lequel le Seigneur nous appelle à accomplir notre mission est devenu très complexe. Et cela, bien que l’arrogante idée du ‘‘cogito’’, qui ne niait pas qu’il y ait au moins un roc sur le sable de l’être, soit aujourd’hui dominée par une conception de la vie, jugée par beaucoup, plus que jamais, vacillante, errante et affaiblie parce que sans substrat solide. Les frontières si fortement invoquées et soutenues sont devenues perméables à la nouveauté d’un monde dans lequel la force de certains ne peut plus se maintenir sans la vulnérabilité des autres. L’irréversible caractère hybride de la technologie rend proche ce qui était lointain, mais malheureusement, il éloigne ce qui devrait être proche.

Et précisément c’est dans ce monde que Dieu vous demande d’avoir un regard capable de saisir l’interrogation fusant du cœur de votre peuple, l’unique qui a dans son calendrier une ‘‘fête du cri’’. A ce cri, il faut répondre que Dieu existe et est proche à travers Jésus. Que seul Dieu est la réalité sur laquelle on peut construire, car « Dieu est la réalité fondatrice, non pas un Dieu seulement pensé ou hypothétique, mais bien un Dieu au visage humain » (Benoît XVI, Discours inaugural de la Vème Conférence générale du CELAM, 13 mai 2007).

Dans vos regards, le peuple mexicain a le droit de trouver les traits de ceux qui ‘‘ont vu le Seigneur’’(cf. Jn 20, 25), de ceux qui ont été avec Dieu. C’est l’essentiel. Ne perdez donc pas du temps et des énergies dans les choses secondaires, dans les commérages et les intrigues, dans les vains projets de carrière, dans les plans vides d’hégémonies, dans les clubs stériles d’intérêts ou de coteries. Ne vous laissez pas entraîner par les rumeurs et les médisances. Introduisez vos prêtres dans cette compréhension du ministère sacré. Nous autres, ministres de Dieu, la grâce de ‘‘boire le calice du Seigneur’’, le don de protéger la part de son héritage qui nous est confiée, nous suffit, même si nous sommes des administrateurs inexpérimentés.  Laissons le Père nous assigner la place qui nous a été préparée (Mt 20, 20-28). Pouvons-nous vraiment nous occuper d’affaires autres que celles du Père ? En dehors des ‘‘affaires du Père’’(Lc 2,48-49), nous perdons notre identité et, de manière coupable, nous rendons vaine sa grâce.

Si notre regard ne témoigne pas d’avoir vu Jésus, alors ses paroles dont nous faisons mémoire ne représenteraient que des figures rhétoriques vides. Peut-être exprimeraient-elles la nostalgie de ceux qui ne peuvent pas oublier le Seigneur, mais de toute façon, elles ne seraient que le balbutiement d’orphelins près du tombeau. Des mots en fin de compte incapables d’empêcher que le monde soit abandonné et réduit à sa propre puissance désespérée.

Je pense à la nécessité d’offrir un sein maternel aux jeunes. Que vos regards soient capables de croiser leurs regards, de les aimer et de saisir ce qu’ils cherchent avec ce courage avec lequel beaucoup, comme eux, ont quitté barques et filets sur l’autre rive de la mer (Mc 1, 17-18), ont abandonné des bancs d’extorsions en vue de suivre le Seigneur de la vraie richesse (Mt 9, 9).

Je suis particulièrement préoccupé par beaucoup d’entre eux, qui, séduits par la puissance du monde, exaltent les chimères et se revêtent de leurs macabres symboles pour commercialiser la mort en échange de trésor qu’en fin de compte les mites et la rouille dévorent, et qui incite les voleurs à percer les murs (cf. Mt 6, 20). Je vous demande de ne pas sous-évaluer le défi moral et anticivique que représente le narcotrafic pour la société mexicaine, y compris l’Eglise.

La proportion du phénomène, la complexité de ses causes, l’immensité de son extension comme une métastase qui dévore, la gravité de la violence qui désagrège, tout comme ses connexions néfastes, ne nous permettent pas à nous, Pasteurs de l’Eglise, de nous réfugier derrière des condamnations génériques. Mais tout cela exige un courage prophétique ainsi qu’un projet pastoral sérieux et de qualité, pour contribuer, progressivement, à resserrer ce délicat réseau humain, sans lequel tous, nous serions dès le départ vaincus par cette insidieuse menace. En commençant d’abord par les familles ; en nous approchant et en embrassant la périphérie humaine et existentielle des territoires dévastés de nos villes ; en impliquant les communautés paroissiales, les écoles, les institutions communautaires, les communautés politiques, les structures de sécurité ; c’est seulement ainsi qu’on pourra se libérer totalement des eaux dans lesquelles malheureusement se noient tant de vies, que ce soit celle de celui qui meurt comme victime, que ce soit celle de celui qui devant Dieu aura toujours du sang sur les mains, même s’il a les poches pleines d’argent sale et la conscience anesthésiée.

Un regard capable de tisser

Dans le manteau de l’âme mexicaine, Dieu a tissé, avec le fil des empreintes métisses de son peuple, le visage de sa manifestation dans la ‘‘Morenita’’. Dieu n’a pas besoin de couleurs ternes pour peindre son visage. Les desseins de Dieu ne sont pas conditionnés par les couleurs et par les fils, mais ils sont déterminés par l’irréversibilité de son amour qui veut avec persistance s’imprimer en nous.

Soyez, par conséquent, des Evêques capables d’imiter cette liberté de Dieu en choisissant ce qui est humble pour rendre visible la majesté de son visage et de faire vôtre cette patience divine en tissant, avec le fil fin de l’humanité que vous trouvez, cet homme nouveau que votre pays espère. Ne vous laissez pas guider par le vain désir de changer de peuple comme si l’amour de Dieu n’avait pas assez de force pour le changer.

Redécouvrez, en effet, la constance sage et humble avec laquelle les Pères de la foi de ce pays ont su introduire les générations successives dans la sémantique du mystère divin. D’abord, en apprenant, et ensuite, en enseignant la grammaire nécessaire pour dialoguer avec ce Dieu, caché durant les siècles de leur recherche et fait proche dans la personne de son Fils Jésus, qu’aujourd’hui tant de personnes reconnaissent dans la figure ensanglantée et humiliée, comme symbole de leur propre destin. Imitez sa condescendance et sa capacité de s’abaisser. Nous ne comprendrons jamais assez le fait qu’avec les fils métis de notre peuple Dieu a tissé le visage par lequel il se fait connaître ! Jamais, nous ne serons assez reconnaissants.

Je vous demande un regard d’une délicatesse singulière pour les peuples indigènes et pour leurs fascinantes cultures souvent occultées. Le Mexique a besoin de leurs racines amérindiennes pour ne pas être réduit à une énigme irrésolue. Les indigènes du Mexique attendent encore qu’on reconnaisse effectivement la richesse de leur contribution et la fécondité de leur présence pour assumer cette identité qui fait de vous une Nation unique et non seulement une parmi d’autres.

On a souvent évoqué le présumé destin inachevé de cette Nation, le ‘‘labyrinthe de la solitude’’ dans lequel elle serait emprisonnée, la géographie comme destin qui la piège. Pour certains, tout cela serait un obstacle au projet d’un visage unitaire, d’une identité adulte, d’une position singulière dans le concert des nations et d’une mission partagée.

Pour d’autres, l’Eglise au Mexique serait également condamnée à choisir entre subir l’infériorité à laquelle elle a été reléguée dans certaines périodes de son histoire, comme lorsque sa voix a été étouffée et qu’on a cherché à limiter sa présence, ou à s’aventurer dans les fondamentalismes pour réacquérir des certitudes provisoires en oubliant d’enraciner dans son cœur la soif de l’Absolu et le fait qu’elle est appelée dans le Christ à réunir tous et non seulement une partie (cf. Lumen gentium, 1, 1).

Ne vous lassez pas en revanche de rappeler à votre peuple combien sont puissantes les racines anciennes qui ont permis la vivante synthèse chrétienne de communion humaine, culturelle et spirituelle qui a été forgée ici. Souvenez-vous que les ailes de votre peuple se sont déjà déployées plusieurs fois au-dessus de nombreuses vicissitudes. Préservez la mémoire du long chemin parcouru jusqu’à présent et sachez susciter l’espérance de nouveaux objectifs, car demain sera une terre ‘‘riche de fruits’’ même s’il nous confronte à des défis non négligeables (Nm 13, 27-28).

Que vos regards, posés toujours et uniquement sur le Christ, soient capables de contribuer à l’unité de votre peuple ; de favoriser la réconciliation de ses différences et l’intégration de ses diversités ; de promouvoir la solution de ses problèmes endogènes ; de rappeler le haut niveau que le Mexique peut atteindre s’il apprend à s’appartenir avant d’appartenir à d’autres ; d’aider à trouver des solutions partagées et durables à ses misères ; de motiver la Nation tout entière à ne pas se contenter de moins que ce qu’elle espère de la façon mexicaine d’habiter le monde.

Un regard attentif et proche, pas endormi

Je vous prie de ne pas tomber dans la paralysie de donner de vieilles réponses aux questions nouvelles. Votre passé est une source de richesses à creuser qui peut inspirer le présent et illuminer l’avenir. Malheur à vous, si vous vous endormez sur vos lauriers ! Il ne faut pas mépriser l’héritage reçu, sauvegardez-le par un travail constant. Vous êtes assis sur les épaules de géants : évêques, prêtres, religieux, religieuses et les laïcs, fidèles ‘‘jusqu’au bout’’,  qui ont offert la vie pour que l’Eglise puisse accomplir sa propre mission. Du haut de ce podium, vous êtes appelés à lancer un large regard sur le champ du Seigneur pour planifier la semence et attendre la récolte.

Je vous invite à vous fatiguer sans peur dans la mission d’évangéliser et d’approfondir la foi à travers une catéchèse mystagogique qui sache faire trésor de la religiosité populaire de vos gens. Notre temps demande une attention pastorale aux personnes et aux groupes, qui  espèrent pouvoir aller à la rencontre du Christ vivant. Seule une courageuse conversion pastorale de nos communautés peut retrouver, générer et nourrir les disciples actuels de Jésus (Document d’Aparecida, 226, 368, 370).

Par conséquent, nous autres pasteurs, il nous faut surmonter la tentation de la distance et du cléricalisme, de la froideur et de l’indifférence, du triomphalisme et de l’autoréférentialité. Guadalupe nous enseigne que Dieu a un visage familier, que la proximité et la bienveillance peuvent plus que la force.

Comme l’enseigne la belle tradition  de Guadalupe, la ‘‘Morenita’’ protège les regards de ceux qui la contemplent, reflète le visage de ceux qui la rencontrent. Il faut apprendre qu’il y a une chose d’unique dans chacun de ceux qui, à la recherche de Dieu, nous regardent. Il nous revient de ne pas nous rendre imperméables à ces regards, de garder en nous chacun d’eux, de les conserver dans le cœur, de les sauvegarder.  

Seule une Eglise qui sait garder le visage des hommes qui vont frapper à sa porte est capable de leur parler de Dieu. Si nous ne déchiffrons pas leurs souffrances, si nous ne nous rendons pas compte de leurs besoins, nous ne pourrons rien leur offrir. La richesse que nous avons ne coule que lorsque nous rencontrons la petitesse de ceux qui mendient et, précisément, cette rencontre se réalise dans notre cœur de Pasteurs.

Le premier visage que je vous supplie de protéger dans votre cœur est celui de vos prêtres. Ne les laissez pas exposés à la solitude et à l’abandon, en proie à la mondanité qui dévore le cœur. Soyez attentifs et apprenez à lire [dans] leurs regards pour vous réjouir avec eux lorsqu’ils sentent la joie de raconter ce qu’ils « ont fait et enseigné » (Mc 6, 30), et également pour ne pas reculer lorsqu’ils se sentent un peu abattus et ne peuvent que pleurer parce qu’ils « ont renié le Seigneur » (Lc 22, 61-62), et aussi pour les soutenir, en communion avec le Christ, quand l’un ou l’autre, sortira avec Judas « dans la nuit » (Jn 13, 30). Que jamais, dans ces situations, ne manque votre paternité, en tant qu’Evêques, à vos prêtres. Encouragez la communion entre eux ; promouvez leurs dons ; intégrez-les dans les grandes causes, car le cœur de l’apôtre n’a pas été fait pour des choses petites.

Le besoin de familiarité habite dans le cœur de Dieu. Notre Dame de Guadalupe ne demande, en effet, qu’une « petite maison sacrée ». Nos peuples latino-américains comprennent bien le langage diminutif et très volontiers l’utilisent. Peut-être ont-ils besoin de diminutif parce qu’autrement ils se sentiraient perdus. Ils se sont adaptés au fait de se sentir diminués et sont habitués à vivre dans la modestie.

L’Eglise, lorsqu’elle se réunit dans une majestueuse Cathédrale, ne pourra s’empêcher de se comprendre comme un ‘‘petite maison’’ dans laquelle ses enfants peuvent  se sentir à l’aise. On se maintient devant Dieu seulement si on est petit, si on se sent orphelin, si on est mendiant.

‘‘Petite maison’’ familiale et en même temps ‘‘sacrée’’, car la proximité est remplie de la grandeur toute-puissante. Nous sommes les gardiens de ce mystère ! Peut-être avons-nous perdu ce sens de l’humble mesure divine et nous sommes fatigués d’offrir aux nôtres la ‘‘petite maison’’ dans laquelle ils se sentiront en intimité avec Dieu. Il se peut également qu’ayant découvert un peu le sens de sa grandeur, on ait perdu une partie de la crainte révérencielle envers cet amour. L’homme ne peut accéder à l’endroit où Dieu habite, sans y être admis et il n’y entre qu’en ôtant ses sandales (cf. Ex 3, 5) pour confesser sa propre insuffisance.

Ce fait d’avoir oublié d’‘‘ôter les sandales’’ pour entrer, n’est-il vraisemblablement pas à la racine de la perte du sens de la sacralité de la vie humaine, de la personne, des valeurs essentielles, de la sagesse accumulée au long des siècles, du respect de la nature ? Sans récupérer, dans la conscience des hommes et de la société, ces racines profondes, il manquera, même au travail généreux en faveur des droits humains légitimes, la sève vitale qui peut provenir uniquement d’une source que l’humanité ne pourra jamais se donner elle-même.

Un regard d’ensemble et d’unité

Rien qu’en regardant la ‘‘Morenita’’, on saisit entièrement le Mexique. Par conséquent, je vous invite à comprendre que la mission que l’Eglise vous confie demande ce regard qui embrasse la totalité. Et cela ne peut se réaliser de manière isolée, mais seulement en communion.

La Gudalupana  est ceinte d’une cordon qui annonce sa fécondité. C’est la Vierge qui a déjà dans son sein le Fils attendu par les hommes. C’est la Mère qui a déjà conçu l’humanité du nouveau monde naissant. C’est l’Epouse qui préfigure la maternité féconde de l’Eglise du Christ. Vous avez la mission de ceindre l’entière Nation mexicaine de la fécondité de Dieu. Aucune partie de ce cordon ne peut être méprisée.

L’épiscopat mexicain a accompli de remarquables progrès en ces années conciliaires ; ses membres ont augmenté ; la formation continue et qualifiée a été promue ; le climat fraternel n’a pas manqué ; l’esprit de collégialité a crû ; les interventions pastorales ont eu un impact sur vos Eglises et sur la conscience nationale ; les travaux pastoraux  partagés ont été fructueux dans les domaines essentiels de la mission ecclésiale tels que la famille, les vocations, la présence sociale.

Tandis que nous nous réjouissons du parcours de ces années, je vous demande de ne pas vous laisser décourager par les difficultés et de ne ménager aucun effort possible pour promouvoir, entre vous et dans vos diocèse, le zèle missionnaire, surtout en direction des régions qui ont le plus besoin de l’unique corps de l’Eglise mexicaine. Redécouvrir que l’Eglise est mission est fondamental pour son avenir, car seul ‘‘l’enthousiasme, l’émerveillement convaincu’’ des évangélisateurs a la force pour entraîner. Je vous demande, par conséquent, de prendre spécialement soin de la formation et de la préparation des laïcs, en surmontant toute forme de cléricalisme et en les impliquant activement dans la mission de l’Eglise, surtout dans la tâche de rendre présent, par le témoignage de leur propre vie, l’évangile du Christ dans le monde.  

Un témoignage unificateur de la synthèse chrétienne et une vision partagée de l’identité ainsi que du destin de vos gens aideraient beaucoup ce peuple mexicain. Dans ce sens, il serait très important que l’Université Pontificale du Mexique soit toujours davantage au cœur des efforts de l’Eglise pour assurer ce regard d’universalité sans laquelle la raison, réduite à des unités partielles, renonce à sa plus haute aspiration de recherche de la vérité.

La mission est vaste et la faire progresser exige de multiples voies. Et avec la plus vive insistance, je vous exhorte à conserver la communion et l’unité entre vous. La communion est la forme vitale de l’Eglise et l’unité de ses pasteurs donne la preuve de sa véracité. Le Mexique ainsi que sa vaste et multiforme Eglise ont besoin d’Evêques serviteurs et gardiens de l’unité fondée sur la Parole du Seigneur, alimentée par son Corps et guidée par son Esprit qui est le souffle vital de l’Eglise.

Les ‘‘principes’’ ne sont pas nécessaires, mais une communauté de témoins du Seigneur l’est. Le Christ est l’unique lumière ; il est la source d’eau vive ; de son souffle émane l’Esprit qui déploie les voiles de la barque ecclésiale. Dans le Christ glorifié, que les gens de ce peuple aiment honorer comme Roi, allumez ensemble la lumière, soyez comblés de sa présence qui ne s’épuise pas ; respirez à pleins poumons l’air de son Esprit. Il vous revient de semer le Christ dans cette terre, de maintenir allumée son humble lumière qui éclaire sans aveugler, d’assurer que la soif du peuple soit étanchée par ses eaux ; d’étendre les voiles pour que le souffle de l’Esprit les déploie et que la barque de l’Eglise au Mexique ne fasse pas naufrage.

Souvenez-vous-en, l’Epouse sait bien que le Pasteur bien-aimé (Ct 1, 7) ne se trouvera que là où le pâturage est vert et où les cours d’eau sont cristallins. L’Epouse ne fait pas confiance aux compagnons de l’Epouse qui, parfois soit par négligence soit par incapacité conduisent le troupeau par des endroits arides et rocheux. Malheur à nous pasteurs, compagnons du Pasteur Suprême, si nous laissons son Epouse errer parce que l’Epoux ne se trouve pas dans la tente que nous avons construite !

Permettez-moi un dernier mot pour exprimer l’appréciation du Pape pour tout ce que vous faites afin d’affronter le défi de notre époque représentée par les migrations. Ce sont des millions d’enfants de l’Eglise qui vivent aujourd’hui dans la diaspora ou en transit, se déplaçant vers le Nord à la recherche de nouvelles opportunités. Beaucoup d’entre eux laissent derrière eux leurs propres racines pour aller à l’aventure, même dans la clandestinité qui implique tout genre de risques, en quête du ‘‘feu vert’’ qu’ils considèrent comme leur espérance. Tant de familles sont divisées ; et l’intégration dans la supposée ‘‘terre promise’’ n’est pas toujours aussi facile qu’on le croit.

Chers frères, que vos cœurs soient capables de les suivre et de les rejoindre au-delà des frontières. Renforcez la communion avec vos frères de l’épiscopat des Etats-Unis d’Amérique pour que la présence maternelle de l’Eglise maintienne vivantes les racines de leur foi, les raisons de leurs espérances et la force de leur charité.  Leurs harpes pendues, que leurs joies ne se taisent pas, qu’ils n’oublient pas Jérusalem et ne deviennent pas des ‘‘exilés hors d’eux-mêmes’’ (Ps 136). Qu’ils témoignent ensemble que l’Eglise est gardienne d’une vision unitaire de l’homme et ne peut accepter qu’il soit réduit à une pure ‘‘ressource’’ humaine.

L’empressement de vos diocèse à passer un peu de baume sur les pieds meurtris de ceux qui traversent vos territoires et à dépenser pour eux l’argent difficilement recueilli ne sera pas vain ; le Samaritain divin, en fin de compte, enrichira celui qui n’est pas passé, indifférent, devant lui lorsqu’il gisait au sol sur le chemin (Lc 10, 25-37).

Chers frères, le pape est sûr que le Mexique et son Eglise arriveront à temps au rendez-vous avec eux-mêmes, avec l’histoire, avec Dieu. Peut-être une pierre en chemin retardera-t-elle la marche, et la fatigue du voyage exigera-t-elle un arrêt, mais ce ne sera jamais suffisant pour faire manquer le but. Car, peut-il arriver tard celui qui a une mère qui l’attend ? Celui qui peut sentir sans cesse résonner dans son propre cœur ‘‘ne suis-je pas ici, moi qui suis ta Mère’’ ?

La corruption au Québec : vers un examen de conscience (2e partie)

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photo courtoisie: dszpiro

Le 19 février 2015, le Conseil Église et société de l’Assemblée des évêques catholiques du Québec publiait un document intitulé : « Dans l’attente du rapport de la Commission Charbonneau, une réflexion sur la corruption ». Comme le titre l’indique, ce document se veut une réflexion portant sur le phénomène de la corruption, sur ses différents effets, causes et solutions. Faisant référence à l’exaspération et à l’indignation de « beaucoup de citoyennes et de citoyens qui peinent à gagner leur vie en respectant leurs devoirs de justice », l’AECQ souhaite offrir un outil qui pourra aider à faire face à ce « cancer qui ronge le corps social de nos pays en particulier, et la communauté internationale en général »

Des pistes de solution

Après avoir clarifié que la posture de l’Église ne consiste pas à se substituer aux actions de l’État mais à encourager les décideurs et acteurs de la société civile à favoriser un climat incitant à l’honnêteté et au respect de la primauté du Bien commun, les évêques du Québec poursuivent, à l’instar des premiers pasteurs chrétiens, et « insistent sur la nécessité de la conversion et de la transformation des consciences […] plus que sur les exigences de changement des structures sociales et politiques » (p.8). [2] Bien sûr, les actions politiques et sociales sur ce qui a été appelé les « causes externes » sont utiles, voir même essentielles. Cependant, elles doivent être accompagnées d’un biais plus en profondeur puisque la « multiplication des lois engendre nécessairement une bureaucratie de plus en plus envahissante » (p.9) ce qui peut entraîner l’effet pervers de légitimer les citoyens à contourner les lois. Par exemple, on remarque que le travail au noir augmente lorsque les taxes augmentent. De plus, il est important de retrouver le lien entre la politique et le monde de l’économie. En ce sens, nous devons refuser la logique qui tend à séparer ces deux sphères : « C’est pourquoi » écrivent les évêques, « il faut avoir présent à l’esprit que séparer l’agir économique, à qui il reviendrait seulement de produire de la richesse, de l’agir politique, à qui il reviendrait de rechercher la justice au moyen de la redistribution, est une cause de graves déséquilibres » [3]. L’agir moral concerne tout le monde et c’est pourquoi l’AECQ mentionne son admiration devant « les personnes qui dans le monde politique ou le milieu des affaires se sont élevées contre des situations de corruption ou qui ont passé leur vie sans se laisser corrompre » (p.12).

L’AECQ y va donc d’un discours original et étranger au discours ambiant. En effet, selon les évêques du Québec, c’est par la vertu, spécialement la vertu de justice et de courage, que cette pratique de la corruption pourra tendre davantage à la diminution qu’à l’augmentation. Pour ce faire, l’État devrait favoriser l’action d’organismes comme l’Église catholique, pour qu’elles puissent réaliser librement leur mission, par exemple dans les écoles ; et ainsi porter et transmettre « des convictions morales et religieuses » (p.9) à la société. En effet, il existe un lien entre le déni de la dimension transcendante de l’homme ou, en d’autres termes, la fermeture aux réalités spirituelles et l’appât du gain qui engendre la corruption.

Je recommande la lecture du document de réflexion du Conseil Église et société de l’Assemblée des évêques catholiques du Québec. Il s’agit d’un excellent instrument pour nourrir la réflexion et trouver des solutions viables au problème de corruption dont le Québec n’est malheureusement pas exempt. Devant l’imminence de la publication du rapport de la Commission Charbonneau, il est de mise de non seulement surmonter la tentation du cynisme mais, surtout, de retrouver la dimension chrétienne de la vie citoyenne.

[2] Compendium, no 328. Le no 329 cite de très beaux textes de Pères de l’Église.

[3] Caritas in veritate, no 36.

Le corruption au Québec : vers un examen de conscience (1ère partie)

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photo courtoisie:  Paulo Barcelos

Le 19 février 2015, le Conseil Église et société de l’Assemblée des évêques catholiques du Québec publiait un document intitulé : « Dans l’attente du rapport de la Commission Charbonneau, une réflexion sur la corruption ». Comme le titre l’indique, ce document se veut une réflexion portant sur le phénomène de la corruption, sur ses différents effets, causes et solutions. Faisant référence à l’exaspération et à l’indignation de « beaucoup de citoyennes et de citoyens qui peinent à gagner leur vie en respectant leurs devoirs de justice », l’AECQ souhaite offrir un outil qui pourra aider à faire face à ce « cancer qui ronge le corps social de nos pays en particulier, et la communauté internationale en général »[2] . Pour ce faire, le document se divise en 3 parties que nous explorerons plus en détails.

Qu’est-ce que la corruption :

La corruption est, selon le document de l’AECQ, une perversion du don (p.1), du caractère gratuit que peuvent prendre certaines de nos actions. En effet, nous pouvons aisément voir que la corruption ne réduit pas seulement les interactions humaines à leur simple utilité, elle détourne la portée des actions humaines pour les réduire à un intérêt particulier. Par exemple, lorsqu’une personne offre un pot de vin pour obtenir un contrat de construction, elle demande à ce que les lois qui sont orientées vers le Bien commun ne s’appliquent pas dans son cas. Ainsi, cette personne s’imagine être une exception par rapport à la population en ignorant sciemment la raison d’être de ces lois. En d’autres termes, la corruption se moque du principe selon lequel nous sommes tous égaux devant la loi (principe fondamental de tout état de droit) et qui nous empêche de vivre comme des animaux c’est-à-dire vivant selon la loi du plus fort. Comment donc vaincre ce fléau ? [Read more…]