Le maître d’œuvre et sa communauté de pierres vivantes

Cinquième dimanche de Pâques, Année A – 14 mai 2017

Actes 6,1-7
1 Pierre 2,4-9
Jean 14,1-12

Le mystère de notre union spirituelle au Christ est au cœur de la liturgie du Cinquième Dimanche de Pâques, cette année. Dans la première lecture, tirée des Actes des Apôtres (6, 1-7), nous voyons que la première communauté apostolique a eu tôt fait de distinguer entre diverses charges et responsabilités.

Les Hellénistes, aux versets 1-7, ne sont pas nécessairement des Juifs de la diaspora mais plus probablement des Juifs palestiniens qui ne parlaient que le grec. Les Hébraïsants sont des Juifs qui parlaient hébreu ou araméen et peut-être aussi le grec. Les deux groupes font partie de la communauté chrétienne juive de Jérusalem. Le conflit entre eux entraîne une restructuration qui a pour but de mieux répondre aux besoins de la communauté.

Le service de la Parole

La fonction essentielle des Douze (v. 2-4) est le « service de la Parole », ce qui comprend l’élaboration du kérygme par la formulation des enseignements de Jésus. Au verset 2, nous lisons : « il n’est pas normal que nous délaissions la parole de Dieu pour le service des repas ». Certains commentateurs de l’Écriture pensent qu’il ne s’agit pas ici de servir à table mais plutôt de tenir les livres où l’on inscrivait les distributions de nourriture aux membres nécessiteux de la communauté. À l’invitation des Apôtres, les disciples choisissent sept hommes : « Étienne, homme rempli de foi et d’Esprit Saint, Philippe, Procore, Nicanor, Timon, Parménas et Nicolas. On les présenta aux Apôtres et ceux-ci, après avoir prié, leur imposèrent les mains. » (v. 5-6).

Tout cet épisode a pour but de présenter Étienne comme une figure éminente de la communauté avant que son long discours et son martyre ne soient racontés en Actes 7. Une fois qu’Étienne et les autres ont été choisis, on ne les présente jamais dans l’exercice de la tâche qui leur a été confiée (v. 2-3). Deux d’entre eux, Étienne et Philippe, apparaissent plutôt comme des prédicateurs du message chrétien. Étienne est le plus représentatif du groupe des sept. Notre tradition voit dans cette équipe l’origine du futur ministère des « diacres », mais il faut se rappeler que cette distinction ministérielle ne se trouve pas dans les Actes des Apôtres.

N’oublions pas qu’en plus du service caritatif, Étienne exerçait une fonction d’évangélisation chez les siens – dits « Hellénistes ». Luc insiste sur le fait qu’Étienne, « plein de la grâce et de la puissance de Dieu » (v. 8), présente au nom de Jésus une nouvelle interprétation de Moïse et de la Loi même de Dieu. Étienne relit l’Ancien testament à la lumière de la proclamation de la mort et de la résurrection du Christ.

Une des grandes leçons que nous pouvons tirer du témoignage d’Étienne, c’est que les œuvres caritatives ne doivent jamais être coupées de la proclamation audacieuse, explicite et courageuse de la foi. Il ne fait aucun doute qu’Étienne fut bien l’un des sept à qui on avait confié les œuvres de charité. Mais il n’était pas possible de séparer la foi de la charité. C’est ainsi que, dans la charité, il proclama le Christ crucifié et qu’il le fit jusqu’au martyre. La charité et la proclamation de la foi vont de pair.

Le Christ pierre angulaire

La deuxième lecture d’aujourd’hui est tirée de la Première Épître de Pierre (2, 4-9) et nous présente l’image frappante du Christ pierre angulaire, fondation de l’édifice spirituel qu’est la communauté chrétienne (v. 5). Pour les non-croyants, le Christ est un obstacle, une pierre d’achoppement qui va les faire tomber (v. 8). Le Christ qui est « la pierre vivante » du « Temple spirituel » va nous transformer en « pierres vivantes » (v. 5). Chaque fois que nous nous rassemblons en Église, en tant que communauté croyante, en tant que « pierres vivantes » de l’édifice de Dieu, nous sommes appelés à être le vrai « temple spirituel » dont le Seigneur est la « pierre angulaire » et où sont offertes « les offrandes spirituelles que Dieu pourra accepter » (v. 6).

Une communauté de pierres vivantes

Je me rappelle ma première visite sur le site de Capharnaüm, sur la rive nord-occidentale de la Mer de Galilée, en 1988. J’avais la chance d’être guidé ce jour-là par un de mes maîtres et de mes grands amis, feu le Père Carroll Stuhlmueller, prêtre passionniste qui enseignait à la Catholic Theological Union de Chicago. Le Père Stuhlmueller nous donna d’abord un cours formidable sur les discours du « pain de vie » dans les ruines de la synagogue du troisième siècle, au centre de la ville. Puis il nous conduisit à travers les rues étroites de ce qui était la base principale de Jésus en Galilée en nous faisant remarquer comment les maisons de la ville étaient construites en petites pierres noirâtres. Il semble qu’on n’utilisait pas de mortier pour faire tenir ces pierres. Il expliqua à notre petit groupe que ces pierres étaient appelées « pierres vivantes ». On les frottait les unes sur les autres jusqu’à ce qu’elles s’emboîtent parfaitement. C’est une image que je n’ai jamais oubliée. J’ai toujours trouvé qu’il y a là une illustration tout à fait parlante de ce qu’est l’Église aujourd’hui : une communauté de pierres vivantes où les frictions trop fréquentes servent à tenir ensemble tout l’édifice. Ce n’est que lorsque nous nous frottons les uns aux autres ou que nous sommes contraints de le faire, que nous apprenons ce qu’est la vraie charité, la vraie communauté. Alors seulement nous sommes en mesure de grandir, de changer et de nous emboîter les uns dans les autres pour former une structure solide, résistante et durable à long terme.

Le grand projet de construction de Jésus

Dans la deuxième lecture, Pierre exhorte : « Soyez les pierres vivantes qui servent à construire le Temple spirituel, et vous serez le sacerdoce saint ». Très bien, nous nous offrons nous-mêmes à Dieu comme pierres vivantes, mais qu’est-ce au juste que cet édifice spirituel qu’on est en train de construire ? Voici qui nous amène à l’Évangile d’aujourd’hui (Jean 14,1-12). L’Évangile de Jean nous présente l’autre demeure : en fait, il s’agit d’un grand édifice où on ne manque pas de places. N’est-il pas naturel de supposer que « la maison de mon Père » désigne le ciel, et que les nombreuses places qui s’y trouvent sont celles qui nous attendent quand nous passerons de cette vie dans l’autre ? C’est là une belle interprétation de ce passage, tout à fait valable, et nous devrions la laisser pénétrer notre cœur, en particulier aux heures solitaires et douloureuses qui suivent la perte d’un être cher. Mais il ne faut pas restreindre l’application de ce texte aux seuls moments de deuil.

Jésus ne s’inquiète pas seulement de l’autre vie mais aussi de l’ici et maintenant. Quand Jésus, à la dernière Cène, parle à ses disciples de « nombreuses demeures », il leur parle aussi du moment présent. Les disciples et l’Église primitive avaient besoin de s’entendre dire qu’ils seraient en mesure de remplir leur mission et de s’acquitter de leur ministère même après que Jésus fut remonté auprès du Père. Jésus leur dit : « que votre cœur ne se trouble pas… dans la maison de mon Père il y a plusieurs demeures. » Pas une seule, plusieurs ! Le Seigneur nous précède, il est allé nous préparer plusieurs places, même pour ceux et celles qui sont « en dehors » de la communauté de l’Église. À son heure, Jésus est allé préparer de la place pour tout le monde, en particulier pour ceux et celles à qui personne d’autre ne fait de place. Le grand projet de Jésus, c’est d’édifier une demeure avec quantité de pièces en fonction de la diversité du peuple de Dieu. Et ce vaste bâtiment compte plusieurs demeures faites de pierres vivantes.

L’annonce de son départ

À diverses reprises pendant le temps pascal, Jésus nous annonce son départ : son ascension et son retour au Père. Rappelons ces différentes occasions. D’abord à la dernière Cène : « Jésus, sachant que son heure était venue de passer de ce monde vers le Père… sachant que le Père lui avait tout remis entre les mains et qu’il était venu de Dieu et qu’il s’en allait vers Dieu… » (Jean 13,1-3). Jésus pensait à sa mort prochaine mais il voyait aussi plus loin et ces paroles font allusion à son départ imminent, à son retour au Père par l’ascension au ciel : « Mais maintenant je m’en vais vers celui qui m’a envoyé » (Jean 16,5); « je vais vers le Père et vous ne me verrez plus » (Jean 16,10). Sur le coup, les disciples ne pouvaient comprendre pleinement ce que Jésus avait en tête, d’autant plus d’ailleurs qu’il leur parlait de façon mystérieuse : « je m’en vais et je reviendrai vers vous »; puis il ajouta: « si vous m’aimiez, vous vous réjouiriez de ce que je vais vers le Père, parce que le Père est plus grand que moi » (Jean 14,28). Après sa résurrection, les disciples verraient dans ces paroles la prophétie de son ascension.

La question que Thomas pose à Jésus, « Seigneur, nous ne savons même pas où tu vas, comment pourrions-nous savoir le chemin ? » exprime l’inquiétude de tout être humain qui prend conscience de la responsabilité que constitue la vie que Dieu nous donne si généreusement, qui regarde en face la nécessité de donner une orientation et un sens à ce qu’il fait. Quand Jésus se présente comme « la voie », le terme désigne aussi le christianisme (Actes 9,2; 19,9.23; 22,4; 24,14.22). Dans l’Église primitive, on connaissait les chrétiens sous le nom de disciples de la Voie.

Le défi de la transmission de la foi aujourd’hui

À la lumière de la richesse des textes d’aujourd’hui, j’aimerais attirer l’attention sur un autre passage du Document préparatoire au prochain Synode des évêques sur « la nouvelle évangélisation pour la transmission de la foi chrétienne », qu’on appelle les Lineamenta. Le Synode se tiendra au Vatican, en octobre 2012. Ce passage porte sur « les fruits de la transmission de la foi » (#17) :

Le but de tout le processus de transmission de la foi est l’édification de l’Église en tant que communauté des témoins de l’Évangile. Le Pape Paul VI affirme: « Communauté de croyants, communauté de l’espérance vécue et communiquée, communauté d’amour fraternel, elle a besoin d’écouter sans cesse ce qu’elle doit croire, ses raisons d’espérer, le commandement nouveau de l’amour. Peuple de Dieu immergé dans le monde, et souvent tenté par les idoles, elle a toujours besoin d’entendre proclamer les grandes œuvres de Dieu qui l’ont convertie au Seigneur, d’être à nouveau convoquée par lui et réunie. Cela veut dire, en un mot, qu’elle a toujours besoin d’être évangélisée, si elle veut garder fraîcheur, élan et force pour annoncer l’Évangile. »

Les fruits que ce processus ininterrompu d’évangélisation engendre dans l’Église comme signe de la force vivifiante de l’Évangile prennent forme dans la confrontation avec les défis de notre temps. Il est nécessaire d’engendrer des familles qui soient un signe véritable et réel d’amour et de partage, capables d’espérance parce qu’ouvertes à la vie ; il faut la force de construire des communautés douées d’un véritable esprit œcuménique et capables d’un dialogue avec les autres religions; on ressent l’urgence du courage de soutenir des initiatives de justice sociale et de solidarité, mettant le pauvre au centre de l’intérêt de l’Église; il faut souhaiter que donner sa propre vie dans un projet de vocation ou de consécration soit source de joie. Une Église qui transmet sa foi, une Église de la « nouvelle évangélisation » est capable dans tous ces domaines de montrer l’Esprit qui la guide, et qui transfigure l’histoire : l’histoire de l’Église, celle des chrétiens, des hommes et de leurs cultures.

Questions pour la réflexion cette semaine

En songeant que la charité et la proclamation de la foi vont de pair, en quoi nos tâches et nos activités caritatives et nos programmes de justice sociale nous donnent-ils l’occasion de proclamer Jésus Christ et son message à ceux et celles que nous secourons ?

En quoi nos communautés chrétiennes sont-elles des « pierres vivantes », des lieux dans l’Église qui offrent aux gens une expérience spirituelle ? Dans quelle mesure nos programmes d’éducation de la foi favorisent-ils non seulement une adhésion à la vérité chrétienne mais aussi la création d’une expérience de rencontre personnelle, de communion, de « vie » du mystère du Christ ?

Les groupes d’écoute et de discussion autour de la Parole de Dieu sont-ils devenus des outils normaux pour la vie chrétienne de notre communauté ? Comment nos communautés expriment-elles la place centrale de l’Eucharistie (célébrée et adorée) et comment, sur cette base, structurent-elles leur vie et leur activité ?

Quels sont les principaux fruits que la transmission de la foi a produits dans nos Églises ? Jusqu’à quel point les communautés chrétiennes sont-elles disposées à reconnaître ces fruits, à les soutenir et à les alimenter ? Quels sont les fruits qui manquent généralement ?

Quels sont les obstacles, les épreuves et les scandales qui entravent cette proclamation ? Comment les communautés ont-elles appris à vivre ces moments difficiles en y puisant des occasions de ressourcement spirituel et missionnaire ?

La transmission de la foi est toujours un événement communautaire, ecclésial

Troisième dimanche de Pâques, Année A – 30 avril 2017

Actes 2,14.22b-33
1 Pierre 1,17-21
Luc 24,13-35

La première lecture d’aujourd’hui, tirée des Actes des Apôtres (2,14.22-33), nous présente le premier de six discours (suivront Actes 3,12-26; 4,8-12; 5,29-32; 10,34-43; 13,16-41) qui traitent de la résurrection de Jésus et de son sens messianique. Cinq de ces discours sont attribués à Pierre et le dernier à Paul. On peut donner à ces discours des Actes le nom de « kérygme », terme grec qui désigne la proclamation (1 Corinthiens 15,11). L’allocution de Pierre comporte une introduction et deux parties : dans la première (v. 16-21), il explique que les temps messianiques annoncés par Joël sont maintenant advenus; dans la seconde (v. 22-36), il proclame que Jésus de Nazareth, que les juifs ont crucifié, est le Messie promis par Dieu, celui qu’attendaient les justes de l’Ancien Testament; c’est Lui qui est venu réaliser le dessein salvifique de Dieu pour l’humanité.

Pour montrer que Jésus de Nazareth est bien le Messie annoncé par les prophètes, Pierre rappelle à ses auditeurs les miracles du Seigneur (v.22) ainsi que sa mort (v.23), sa résurrection (v.24-32) et son ascension glorieuse (v.33-35). Le discours de Pierre se termine par un bref résumé (v.36). Pierre proclame ainsi le message qui peut transformer la vie de quiconque l’entend. Ce message n’a pas changé et n’a rien perdu aujourd’hui de sa puissance. C’est un message qui continue d’apporter l’espoir aux désespérés, la vie à qui est mort dans le péché et le pardon à ceux et celles qui ploient sous le fardeau de leurs fautes.

Un récit catéchétique et liturgique

Le récit d’Emmaüs, que nous présente l’Évangile d’aujourd’hui, est au cœur du chapitre que Luc consacre à la résurrection. Dans cette histoire des deux disciples sur la route (v.13-35), Luc met l’accent sur l’interprétation de l’Écriture par Jésus ressuscité et sur la reconnaissance du Seigneur au moment de la fraction du pain. Les références aux citations de l’Écriture et l’explication qui en est donnée (24,25-27), la proclamation kérygmatique (v.34) et le geste liturgique (v.30) suggèrent que l’épisode est avant tout catéchétique et liturgique plutôt qu’apologétique.

Quand nous rencontrons les disciples sur la route d’Emmaüs, c’est le soir et la lueur du premier jour de Pâques commence à s’estomper. La résurrection n’est encore qu’une rumeur, un conte. Mais sous le dialogue on devine un profond désir et une faim bienheureuse. Intimement mêlé à leur scepticisme perce un espoir, leur besoin que Dieu soit vivant, vibrant et présent dans leur monde de mort. Mais le bagage de leur doute paralyse la ferveur de leur foi et ils n’arrivent pas à reconnaître Jésus. Sans avoir conscience de ce qu’ils disent vraiment, les deux disciples professent plusieurs des éléments centraux du credo de la foi chrétienne mais ils n’arrivent pas à comprendre la nécessité de la souffrance du Messie, qu’avaient annoncée les Écritures.

L’étranger sur la route d’Emmaüs prend le scepticisme et la curiosité des disciples et les intègre à la trame de l’Écriture. Jésus ses interlocuteurs au défi de réinterpréter les événements des jours précédents à la lumière des Écritures. Mais Cléophas et son ami « ne comprennent pas et sont lents à croire tout ce qu’ont dit les prophètes » (v.25). Le Messie devait souffrir et mourir pour entrer dans sa gloire. Luc est le seul auteur du Nouveau Testament à parler explicitement d’un Messie souffrant (Luc 24,26.46; Actes 3,18; 17,3; 26,23). L’idée d’un Messie souffrant ne se trouve ni dans l’Ancien Testament ni dans aucun texte juif antérieur à la période du Nouveau Testament, quoiqu’on y trouve une allusion en Marc 8,31-33.

Enfin, c’est dans l’intimité de la fraction du pain que leurs yeux s’ouvrent et qu’ils reconnaissent le Ressuscité à leur côté. À Emmaüs, le Christ ressuscité pose les mêmes gestes qu’à la multiplication des pains (9,16) et à la dernière Cène. Au moment de décrire ce moment de la reconnaissance, l’évangéliste a sûrement à l’esprit les nombreux repas de Jésus, et en particulier le dernier (cf. Luc 5,29; 7,36; 14,1.12.15.16; 22,14). Après avoir fait de la sorte l’expérience du Christ ressuscité, les disciples d’Emmaüs croient.

Comprendre la résurrection suppose donc une double démarche : il faut connaître le message des Écritures et, par la fraction et le partage du pain avec la communauté des croyants, faire l’expérience de Celui dont elles parlent, Jésus le Seigneur.

Le motif du voyage

Le motif du voyage dans le récit d’Emmaüs n’est pas simplement fonction de la distance entre Jérusalem et Emmaüs; en fait, il évoque aussi le cheminement douloureux et graduel des paroles qui doivent passer de la tête au cœur, la démarche d’une naissance à la foi, d’un retour à une relation adéquate avec cet étranger qui est nul autre que Jésus le Seigneur. Le Seigneur nous écoute et il est toujours là. La pédagogie du Seigneur à l’égard de ses disciples nous le montre toujours à l’écoute, en particulier aux heures difficiles, quand on a chuté, quand on est en proie au doute, à la déception et à la frustration. Ses paroles touchent le cœur des disciples, qui devient « brûlant »; elles les arrachent aux ténèbres de la tristesse et du désespoir, elles nourrissent en eux le désir de demeurer avec lui : Reste avec nous, Seigneur.

Les disciples atterrés ne commencent à évoluer qu’une fois éclairés par le Christ ressuscité, qui leur explique à l’aide des Saintes Écritures comment Dieu agit dans une monde résistant et au milieu de personnes réticentes et pécheresses comme nous. Cette victoire, en fait, est pleine d’ironie car les forces du rejet et les expériences de souffrance et de péché deviennent autant d’instruments au service de la réalisation du dessein de Dieu sur le monde !

Les mots qui transmettent la vie

Permettez-moi de vous présenter un texte particulièrement frappant sur « le devoir d’évangéliser »; il est tiré du document préparatoire du Synode des évêques « la nouvelle évangélisation pour la transmission de la foi chrétienne », qui aurait lieu en 2012. Ce texte offre une perspective unique sur le récit d’Emmaüs (n° 2).

La parole des disciples d’Emmaüs (cf. Luc 24, 13-35) est emblématique de la possibilité qu’échoue l’annonce du Christ, parce qu’incapable de transmettre la vie. Les deux disciples annoncent un mort (cf. Luc 24, 21-24), racontent leur frustration et leur espérance perdue. Ils parlent de la possibilité, pour l’Église de tout temps, d’une annonce qui ne donne pas la vie mais retient dans la mort le Christ annoncé, les annonceurs et les destinataires de l’annonce.

La question sur la transmission de la foi – qui n’est ni individualiste ni solitaire, mais un événement communautaire et ecclésial – ne doit pas orienter les réponses dans le sens de la recherche de stratégies efficaces de communication, ni se centrer de façon analytique, sur les destinataires – les jeunes, par exemple – ; elle doit se décliner comme une question concernant le sujet chargé de cette opération spirituelle. Elle doit devenir une question de l’Église sur elle-même. Ce qui permet de poser le problème de façon non extrinsèque mais correcte, puisqu’elle met en cause toute l’Église dans son essence et dans sa vie. De cette manière, il peut être possible aussi de comprendre le fait que le problème de l’infécondité de l’évangélisation aujourd’hui, de la catéchèse des temps modernes, est un problème ecclésiologique, qui concerne la capacité ou l’incapacité de l’Église de se configurer en une communauté réelle, en une authentique fraternité, en un corps, et non en une machine ou une entreprise.

Questions pour la réflexion cette semaine

1) Comme Église, comme ministres, comme leaders laïcs, avons-nous déjà eu le sentiment que nos paroles sont incapables de transmettre la vie aux autres ? Avons-nous annoncé un mort au lieu du Seigneur vivant ? En quoi nos paroles et le message de l’Église ont-ils retenu dans la mort le Christ annoncé et les destinataires du message ?

2) Qu’est-ce qui nous empêche de devenir une vraie communauté, une vraie fraternité, un corps vivant, au lieu d’une machine ou d’une entreprise ?

3) Quels sont les événements du passé qui ont influencé, gêné ou bloqué notre proclamation et notre façon d’être Église ? Comment certains événements nous ont-ils aidés à raffiner et à repenser notre proclamation ?

4) Qu’est-ce que l’Esprit dit à notre Église à travers ces événements ? Quelles nouvelles formes d’évangélisation l’Esprit nous enseigne-t-il et exige-t-il de nous ?

Nous sommes de nouveau des pèlerins

Il y a plusieurs années, lors de ma première visite à la communauté œcuménique de Taizé, en France, j’ai entendu cette méditation que proposaient feu le Frère Roger Schutz et sa communauté. Je ne l’ai jamais oubliée.

Nous sommes de nouveau des pèlerins sur le chemin d’Emmaüs…
Nous avons la tête courbée au moment de rencontrer l’Étranger
qui s’approche et vient avec nous.
Comme le soir tombe, nous essayons de distinguer son visage
tandis qu’il nous parle, qu’il parle à notre cœur.
En interprétant le Livre de la vie,
il prend nos espoirs brisés et les embrase :
la route se fait plus légère tandis que,
rassemblant les braises, nous apprenons à attiser la flamme.
Si nous l’invitons ce soir, il viendra s’asseoir
et ensemble nous partagerons le repas.
Et alors, tous ceux qui ne croyaient plus
verront, et viendra l’heure de la Reconnaissance.
Il rompra le pain des larmes à la table des pauvres
et chacun recevra la manne à satiété.
Nous retournerons à Jérusalem pour proclamer hautement
ce qu’il nous a murmuré à l’oreille.
Et assurément nous trouverons là des frères et des sœurs
qui nous accueilleront en disant :
« Nous aussi, nous l’avons rencontré ! »
Car nous le savons, la miséricorde de Dieu
est venue visiter la terre des vivants !

Jésus prépare ses témoins et ses ministres

Jesus seventy cropped

Quatorzième dimanche du temps ordinaire, Année C – 3 juillet 2016

Isaïe 66,10-14
Galates 6,14-18
Luc 10,1-12.17-20

Le thème de la « sérénité » est mentionné à trois reprises dans la lecture d’aujourd’hui, et il existe un lien défini entre le premier passage d’Isaïe [Is 66,10-14c] et le texte de l’évangile de Luc [10,1-12 ; 17-20]. Le récit poétique d’Isaïe célèbre le retour tant attendu du peuple d’Israël de l’exile et imagine leur retour triomphant aux bras roboratifs de Jérusalem, Ville Sainte et Mère de toutes les villes.

Il existe certainement un parallèle ainsi qu’une contradiction dans l’Évangile d’aujourd’hui. Le récit d’Isaïe et l’évangile d’aujourd’hui évoquent, tout les deux, la joie qui caractérise le retour d’Israël à Jérusalem et celui des disciples après une mission accomplie avec succès.

Dans l’évangile de Luc, Jésus, à l’instar d’Israël, voyage également vers Jérusalem, où la ville l’accueillera a lui aussi, avant qu’il ne soit rejeté. C’est dans la ville sacrée de Jérusalem que Jésus inaugure le nouveau royaume de Dieu par sa passion et sa mort.

La mission des soixante-douze

C’est uniquement dans l’évangile de Luc que l’on retrouve deux épisodes dans lesquels Jésus envoie ses disciples en mission : le premier épisode [Luc 10,1-6] repose sur la mission évoquée dans Marc [6,6b-13] et retrace l’envoi des douze ; ici dans Luc [10,1-12] un extrait similaire basé sur le texte de Q tient lieu de récit de l’envoi des soixante-douze dans cet Évangile. L’épisode continue ce thème de Jésus qui préparait des témoins pour son ministère. En plus des douze, ces témoins comportent aussi les soixante-douze qui pourraient représenter la mission chrétienne du temps de Luc. Les instructions données aux douze et au soixante-douze sont similaires et c’est ce qui a été dit aux soixante-douze dans Luc [10,4] qui est adressé aux douze dans [Luc 22,35].

Lorsque Jésus ordonne à ces disciples de ne pas porter de bourse de monnaie [Luc 10,4] et de ne saluer personne en cours du chemin, il insiste sur l’urgence de la mission et de la concentration requise des missionnaires. L’attachement aux possessions matérielles doit être évité, et même les salutations ne doivent pas distraire de l’accomplissement de l’apostolat.

Évangélisation et guérison

Luc relate l’évangélisation et la guérison dans l’envoi des douze par Jésus. Il assigne les disciples et les envoi en mission pour s’engager dans des ministères qui étaient censés restaurer la santé et le bien-être des individus, des familles et des communautés. Jésus avait aussi envoyé les soixante-douze, nos prédécesseurs : « Et en toute ville ou vous entrez et ou l’on vous accueille, mangez ce qu’on vous sert ; guérissez ses malades et dites aux gens : Le Royaume de Dieu est tout proche de vous. »

Dans l’envoi des soixante-douze, Jésus confirme qu’à travers ces disciples, et ceux qui parviennent à croire en lui à travers la parole de ses derniers, sa paix et la nouvelle que « le royaume de Dieu est à portée de main » pourra alors être proclamé au monde. À leur retour joyeux, malgré le rejet, Jésus se réjouit de leur succès à soumettre des esprits maléfiques en son nom : le message est de ne jamais s’arrêter, ne jamais céder. Pourtant, l’appel au repentir qui constitue une partie intégrante de la proclamation du royaume, engendre un jugement sévère pour ceux qui l’entendent et le rejettent. Alors que le royaume de Dieu s’établi graduellement, le mal est vaincu sous toutes ses formes; la domination de Satan sur l’humanité arrive à son terme.

La proclamation du Verbe suscite la guérison

Pour Jésus, la guérison n’est jamais restreinte au corps, mais elle affecte aussi la pensée, le cœur et l’esprit. Il ne s’agit pas uniquement d’améliorer l’état physique des personnes, mais plutôt d’une restauration de la plénitude du cœur et de l’esprit, de la rémission des péchés et d’un monde sauvé. La proclamation de la parole est sensée par elle-même guérir et ne peut être séparée du zèle apostolique du service du voisin. Lorsque nous partageons la nourriture avec une personne étrangère, à l’instar des soixante-douze, nous construisons graduellement des relations avec elle ; ces dernières nous mènerons à ressentir un souci plus profond a l’égard de leur santé et de leur bien-être. Lorsque nous oublions notre intérêt personnel et nous nous concentrons sur les besoins de guérison des autres, nous restaurons la promesse de Dieu avec les personnes auxquelles l’opportunité de recouvrer la santé a été reniée.

La guérison a toujours été une préoccupation significative et une activité continue de l’Église. Le lien entre la réconciliation, la guérison et le salut est récurrent dans les thèmes abordés dans Luc. Jésus appela ses disciples au repentir et à la transformation de leur anciennes habitudes et manières de vivre en un ensemble de relations et d’attitudes radicalement nouveaux. 

Se réjouir dans l’Esprit Saint

Dans son commentaire sur l’Évangile d’aujourd’hui, dans sa prodigieuse Encyclique de 1986 titrée « Dominum et vivficantem » [# 20] sur « l’Esprit de Dieu et de Jésus donné au monde », le pape Jean Paul II écrit :

Ainsi l’évangéliste Luc, qui a déjà présenté Jésus « rempli d’Esprit Saint » et « mené par l’Esprit à travers le désert », nous apprend que, après le retour des soixante-douze disciples de la mission que le Maître leur avait confiée, alors que, tout joyeux, ils décrivaient le fruit de leur travail, à cette heure même, Jésus « tressaillit de joie sous l’action de l’Esprit Saint et dit: « Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout-petits. Oui, Père, car tel a été ton bon plaisir » ». Jésus exulte à cause de la paternité divine; il exulte parce qu’il lui est donné de révéler cette paternité; il exulte, enfin, parce qu’il y a comme un rayonnement particulier de cette paternité divine sur les « petits ». Et l’évangéliste qualifie tout cela de « tressaillement de joie dans l’Esprit Saint.

Continuons notre réflexion sur la Terre Sainte

À la suite du Concile de Nicée qui eut lieu en 325, la Palestine commença à prospérer avec l’Église de Constantin, spécialement dans les trois lieux les plus vénérés : Le Saint Sépulcre, le Calvaire à Jérusalem, le site traditionnel des enseignements du Christ sur le Mont des Oliviers (basilique présumée d’Eleona) et la Grotte de la Nativité a Bethlehem. Quelques travaux étaient supervisés par Helena elle-même.

Pour les pèlerins qui voyageaient en Palestine au 4ème siècle, ces sites constituaient le centre principal de leurs intérêts. Les lieux sacrés devinrent si populaires et désirables qu’une des traditions chrétiennes plaça Jérusalem, et plus spécifiquement la colline du Golgotha, au centre du monde. Ceci est clairement illustré sur nombreuses cartes géographiques de cette époque qui représentaient la Terre Sainte. En 333 un pèlerin chrétien de Bordeaux avait entrepris de voyager à Jérusalem par voie terrestre. En commémoration, ou plutôt pour le bénéfice des futurs pèlerins, il avait compilé – dans son importante œuvre connue sous le nom d’Itinéraire de Bordeaux – un inventaire détaillé des différents stades de son périple et des distances parcourues sur le chemin de l’allée ainsi que celui du retour.

Ici dans cette ville de Jérusalem…

Saint Cyrille, évêque de Jérusalem [349-384 A.D.] jouissait de l’unique privilège de présider à l’église de Jérusalem immédiatement après l’achèvement de l’érection des nouveaux bâtiments durant le règne de Constantin. Cyrille fait l’envi de tout évêque, curé, chapelain, conseil paroissial, conseil de fabrique et ministre pastoral ! Il suffit d’imaginer que l’on entreprend un projet ou tout est nouvellement construit et où l’on n’a besoin d’amasser aucun fonds ni de financier le développement du projet ! Cyrille prêchait des sermons magnifiques à quelques pieds des emplacements actuels de la mort et de la résurrection du Christ. Il avait dit du Calvaire, « les autres entendent seulement, mais nous pouvons simultanément voir et toucher. » Cyril écrit : « Ici, dans cette ville de Jérusalem l’Esprit s’était révélé à l’Église ; ici le Christ a été crucifié ; ici vous avez devant vous beaucoup de vestiges, le site authentique de la Résurrection, et vers l’Est sur le Mont des Oliviers l’emplacement de l’Ascension. »

Dans le Journal d’Egeria (ou Etheria), écrit par une riche dame espagnole lors de son pèlerinage en Terre Sainte entre 381 et 384 (l’itinéraire incluait aussi le Sinaï, l’Égypte, la Vallée du Jourdain et la région de Transjordanie), elle nous dépeint non seulement ses vives impressions causées par l’impact des sites bibliques, maïs aussi une observation vive de la liturgie célébrée dans les lieux saints. Elle décrit les célébrations du dimanche et celles du célébrées ne cours de semaine, en balayant toute l’année liturgique, et ce avec une profusion de détails, tout en se concentrant en particulier sur les prière de la Semaine Sainte à laquelle elle participait à Jérusalem. l’Itinéraire d’Elegia nous apprend davantage sur l’accueil cordial par les Chrétiens locaux qui étaient à ses petits soins en tant que pèlerine, lui montrant les sites bibliques, pratiquant des actions d’adoration appropriés dans les lieux, l’escortant, lui offrant leur hospitalité et leur conseil. Les expériences positives d’Egeria pourraient indiquer des expériences partagées par la plupart des pèlerins à la fin du 4ème siècle, et des pèlerins aujourd’hui qui ont le privilège de rencontrer les citoyens de Terre Sainte. 

Les sédentaires en Terre Sainte

Une autre pratique liée aux pèlerinages était de s’installer en Terre Sainte. Quelques pèlerins avaient simplement décidé de voyager en Terre Sainte pour y demeurer, ou pendant leur séjour s’étaient décidés d’y rester. Tel est le cas de Saint Jérôme et de ses amies. Apres son arrivée en Palestine en 386 il fondât une communauté à Bethlehem. Jérôme s’exclame dans ses écrits : « Ici, il a été enseveli dans un linceul ; ici il a été vu par des bergers, ici il a été pointé par l’étoile ; ici il a été adoré par les mages. » Plus tard Jérôme écrit une lettre à son amie Paula à Rome l’incitant à venir résider en Terre Sainte : « L’intégralité du mystère de notre foi est originaire de ce pays et de cette ville. » Rien d’autre dans notre expérience chrétienne ne pourrait revendiquer cette déclaration. Qu’importent les siècles qui se sont passés, et qu’importe l’étendue de l’expansion du Christianisme, les Chrétiens sont mariés à la Terre qui a donné naissance au Christ et au Christianisme.

(Image: Jésus envoie les soixante-dix, deux par deux par James Tissot)