Le départ de Jésus nous donne le pouvoir de réaliser le rêve de l’Évangile

Ascension du Seigneur – dimanche 13 mai 2018

Les paroles de l’ange aux «hommes de Galilée» dans la première lecture des Actes des Apôtres en la fête de l’Ascension du Seigneur (1,1-11) nous frappent de plein fouet et laissent peu de place au malentendu. «Pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel ?  Jésus, qui a été enlevé du milieu de vous, reviendra de la même manière que vous l’avez vu s’en aller vers le ciel». Les disciples de Jésus reçoivent un dernier enseignement. « Ne restez pas à regarder fixement le futur. Ne vous souciez pas trop de l’heure de son retour.» Nous ne devons pas rester à contempler le ciel et ruminer le passé, au sujet duquel nous ne pouvons rien faire, sauf l’enterrer profondément dans les mains et le cœur de Dieu! Le Seigneur sera glorifié et il s’ensuit que ses disciples partageront aussi sa gloire.

Lorsque Jésus disparut, il ne s’est pas simplement dissout dans l’air. Le jour de son Ascension, certains ont pu conclure qu’il s’est enlevé de lui-même dans une nouvelle forme d’exclusion divine. C’est exactement le cas inverse. En Dieu, Jésus est «ici» d’une nouvelle et spécifique manière.  C’est seulement dans la séparation physique de la scène historique que peut s’accomplir son union spirituelle avec tout le monde, en tout temps. Jésus a quitté le monde, à un moment donné, pour être disponible à tous,  pour toujours.  Il dut dissoudre les liens établis avec ses amis, pour être disponible à  tous. En Jésus, le futur a déjà commencé!

L’Ascension selon Marc

Il existe des similitudes dans les récits de l’Ascension de Jésus dans les évangiles synoptiques – Marc, Matthieu et Luc. Dans chaque cas, Jésus donne à ses disciples la tâche de proclamer le message de l’Évangile au monde entier. Chez Marc et Matthieu, les disciples sont envoyés par Jésus pour baptiser et prêcher. Cependant chez Luc, l’engagement de baptiser n’y est pas mentionné.  A la place, Jésus commande aux disciples de retourner à Jérusalem pour attendre l’accomplissement de sa promesse d’envoyer l’Esprit Saint. Seuls les évangiles de Marc et de Luc rapportent l’Ascension de Jésus au ciel. L’Évangile de Matthieu se conclut avec la promesse de Jésus de rester avec ses disciples pour toujours.

Cette année, le texte d’évangile de l’Ascension (Marc 16, 15-20) est tiré de la conclusion de l’Évangile de Marc. Ce dernier chapitre de Marc contient plusieurs irrégularités évidentes pour de nombreux lecteurs. Le matin de Pâques de l’année B nous entendons proclamer l’histoire de la découverte du tombeau vide par les femmes, et la frayeur qui accompagne ces premiers témoins de la résurrection. Le verset 8 arrive comme conclusion abrupte alors que les femmes, saisies de frayeur, ne disent rien à personne. Cela peut très bien être la fin originale de l’Évangile de Marc, mais il est aussi possible que la fin plus complète ait été perdue.

Quelques manuscrits de l’évangile de Marc incluent ce que des exégètes ont appelé la « finale courte ». Cette fin indique que les femmes ont partagé leur récit aux compagnons de Pierre. Un nombre signifiant d’exégètes croit que cette fin n’est pas de Marc. Ils pensent que cette fin a été ajoutée par les copistes qui cherchaient à résoudre la fin abrupte de ce verset 8.

D’autres manuscrits écrits plus tôt inclurent une “finale plus longue” que les exégètes croient aussi avoir été écrite par quelqu’un d’autre. Cependant des citations de cette «finale plus longue» ont été trouvées dans les écrits des Pères de l’Église, et cette fin fut acceptée au sein l’Évangile canonique de Marc lors du Concile de Trente. Notre évangile pour la célébration de cette année de la fête de l’Ascension est tiré de cette « finale plus longue».

Même si cette fin de l’évangile de Marc a été écrite par quelqu’un d’autre que l’évangéliste, on découvre plusieurs éléments qui sont typiques de l’évangile de Marc, entre autres dans la mission que Jésus confie à ses disciples. On comprend que ceux qui croient en Jésus auront le pouvoir de faire ce que Jésus lui-même a fait.

Au cours de son ministère, Jésus a envoyé ses disciples prêcher, guérir et chasser les esprits impurs. Ils sont maintenant de nouveau envoyés à faire ces actions et encore plus.  De sa place au ciel avec son Père, Jésus a aidé ses disciples et il continue de nous aider lorsque nous essayons de vivre comme ceux qui le suivaient.

Seul l’Évangile de Marc note que Jésus siège à la droite de Dieu. En notant cela, Marc enseigne que l’ascension de Jésus démontre la gloire que Jésus a reçue de Dieu après sa mort et sa résurrection.

Le désir des réalités célestes…

Comme le Seigneur ressuscité a mis lui-même sa confiance dans les mains de personnes combien pathétiques, brisées qui étaient avec lui, il fait de même avec nous.  Nos propres brisures et péchés sont si tenaces que nous oublions que cet envoie en mission est possible, même pour les pauvres, les faibles gens ordinaires comme nous! Que de fois nous émerveillons-nous du fait que le Christ puisse vraiment habiter en nous et agir à travers nos corps, esprits et cœurs et oui, même à travers l’Église!

Nous savons que nous allons vers le ciel dans la mesure où nous nous approchons de Jésus. Nous sommes assurés qu’il n’a jamais cessé d’être présent avec nous en tout temps.  La fête mystérieuse de l’Ascension nous rappelle que le Christ accepte notre manque de confiance en nous-mêmes. Il accepte les zones d’ombre et d’obscurité de notre humanité. Il accepte notre capacité de déception, de trahison, de convoitise et de pouvoir. Et nous ayant acceptés, il nous appelle, nous donne l’éternel mission d’être son peuple et nous envoie pour le servir et l’aimer, malgré nous-mêmes et à cause de nous-mêmes. Le cardinal John Henry Newman l’a dit si bien :

Il nous appelle encore et encore, pour nous justifier encore et encore-
encore et encore, et de plus en plus,
pour nous sanctifier et nous glorifier.
Ce serait bien si nous comprenions;
mais nous sommes lents à intégrer cette vérité extraordinaire,
que le Christ, comme cela était,
marche au milieu de nous et nous appelle à le suivre, par sa main, son regard ou sa voix.

Allons et portons au monde un morceau de ciel. C’est la signification de la Résurrection et de l’Ascension de notre Seigneur, pas un morceau d’abandon divin pour la cause humaine, mais de la puissance divine pour le rêve de  l’Évangile! Puisse le Christ mort et ressuscité nous déplacer pour faire habiter sur terre la gloire de Dieu. Puisse notre espoir pour le futur nous inspirer un respect pour le moment présent. Puisse le désir pour les réalités célestes ne nous fasse pas négliger notre travail sur terre.

L’Ascension du Seigneur: la navigation spatiale du cœur

Ascension du Seigneur, Année A – dimanche 28 mai 2017

Actes 1,1-11
Éphésiens 1,17-23
Matthieu 28,16-20

L’Évangile de Matthieu pour la Solennité de l’Ascension du Seigneur (28, 16-20) nous présente la scène majestueuse qui sert de conclusion logique au récit de l’évangéliste. Dans le droit fil du portrait qu’il a tracé de Jésus, Matthieu choisit de terminer son Évangile non pas sur un tableau éblouissant du nouveau pouvoir céleste de Jésus, ni non plus sur le partage du pain ou le contact avec son corps, mais sur une scène d’une profonde simplicité qui met en valeur les paroles de Jésus, le grand maître, le seul maître (23, 8-10). La scène de l’ascension est le but auquel tend l’Évangile et, en même temps, une synthèse provocante de son message fondamental.

Le passage d’aujourd’hui se divise en deux parties : l’apparition du Christ ressuscité aux disciples en Galilée (v.16-18a), tel que promis en 28,7, et les instructions de Jésus qui forment la conclusion de l’Évangile (v. 18b-20). Les disciples se rendent à la montagne comme Jésus le leur avait ordonné, ce qui évoque trois montagnes : la montagne (5, 1-2) où Jésus donne le Sermon sur la montagne (Matthieu 5-7); la haute montagne (17, 1) où il est transfiguré et où l’annonce de sa passion (16, 21) est validée; et le mont des Oliviers (24, 3), lieu de son discours eschatologique (chapitres 24-25).

Les onze de Matthieu

Considérons la situation de ce petit groupe d’apôtres et de disciples envoyés sur la montagne en Galilée. Peut-on imaginer bande plus humaine, plus ordinaire, plus dysfonctionnelle, moins prometteuse ? La fragilité humaine pourrait-elle être plus évidente qu’au sein de ce groupe… au milieu de la tricherie, de la lâcheté, du reniement pour ne nommer que quelques-uns des points faibles de ceux qui vont devenir les « colonnes » de notre Église ! Ce n’est qu’au moment où celui qu’on appelle « Rocher » prend conscience de l’ampleur de son reniement que le ministère de la direction et de l’unité de l’Église lui tombe sur les épaules. Deux d’entre eux, Jacques et Jean, ont fait preuve d’une ambition éhontée. Certains ont posé des questions qui trahissaient leur profonde ignorance du message et de la vie de leur maître. Une fragilité et une faiblesse pathétiques… Et pourtant l’Évangile de Matthieu survole tout cela en nous disant que « les onze disciples » s’en allèrent à la montagne où Jésus leur avait dit de se rendre. Ils ne sont plus douze, le chiffre symbolique qui les situait dans la continuité de la longue histoire du judaïsme, mais onze, rappel de la défection tragique de Judas Iscariote, vouée à un échec lamentable. Mais en dépit d’une humanité criante et d’un échec flagrant, les onze se voient confiés le rêve et la mission du Seigneur ressuscité.

Une mission universelle

Au verset 18, Jésus ressuscité revendique les pleins pouvoirs au ciel et sur la terre. Puisque ce pouvoir universel appartient au Seigneur ressuscité, il confère aux onze une mission universelle. Ils devront faire des disciples de toutes les nations. Même si quelques exégètes pensent que « toutes les nations » ne désignent que tous les Gentils, il est probable que l’expression inclut aussi les juifs. Le baptême est le moyen d’entrer dans la communauté du Ressuscité – l’Église. La fin de l’Évangile de Matthieu contient l’expression la plus claire de la foi trinitaire dans le Nouveau Testament. Ces mots étaient sans doute la formule baptismale qu’employait l’église de Matthieu mais ils décrivent avant tout les effets du baptême, l’union de la personne baptisée au Père, au Fils et à l’Esprit Saint.

Au verset 20, Jésus exhorte à « garder tous les commandements que je vous ai donnés », ce qui renvoie certainement à l’enseignement moral qu’on trouve dans l’évangile de Matthieu, et d’abord au Sermon sur la montagne (5-7). Les commandements de Jésus sont la norme de la conduite chrétienne, et non la loi mosaïque comme telle, même si certains commandements mosaïques ont été investis de l’autorité de Jésus.

Les mots « Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde » (v. 20) retentissent comme en écho. Ils nous renvoient au début du récit de Matthieu, quand Jésus reçoit le nom d’« Emmanuel ». Ce nom contient la réponse aux aspirations les plus profondes de l’humanité qui cherche Dieu à travers les âges. Emmanuel est à la fois une prière et une supplication (en notre nom) et une promesse et une déclaration de la part de Dieu. En prononçant ce nom, nous prions et nous supplions : « Dieu, sois avec nous ! » Et quand Dieu le prononce, le Tout-puissant, l’Éternel, l’omniprésent Créateur du monde nous dit : « Je suis avec vous » en Jésus. À la fin de l’Évangile, le nom retentit en écho lorsque Jésus ressuscité assure ses disciples de sa présence constante : « Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde » (v. 20). Dieu a bien tenu sa promesse en Jésus.

C’est l’Eucharistie qui confirme ces mots « je suis avec vous ». Le Christ a dit à ses apôtres : « Allez… et enseignez toutes les nations, baptisez-les au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit ». Du Christ la voie de l’initiation chrétienne conduit directement à l’Eucharistie : « je suis avec vous », « je suis avec chacune et chacun de vous. » « Je fais partie de votre chair et de votre sang. » « Je partage votre propre expérience ».

Toucher le Seigneur ressuscité

Dans son livre, Jésus de Nazareth. De l’entrée à Jérusalem à la Résurrection (Éditions du Rocher, 2011), Benoît XVI traite du mystère de l’Ascension du Seigneur (p. 322-323) :

L’ancienne façon humaine d’être ensemble et de se rencontrer est dépassée. Maintenant on peut toucher Jésus désormais seulement auprès du Père. On peut le toucher seulement en montant. À partir du Père, dans la communion avec le Père, il nous est accessible et proche de manière nouvelle. Cette nouvelle accessibilité présuppose aussi une nouveauté de notre part : par le baptême, notre vie est désormais cachée avec le Christ en Dieu; dans notre véritable existence nous sommes déjà là-haut, auprès de lui, à la droite du Père (cf. Col 3,1s).

Si nous avançons dans l’essence de notre existence chrétienne, alors nous touchons le Ressuscité : là nous sommes pleinement nous-mêmes. Le fait de toucher le Christ et le fait de monter sont intrinsèquement liés. Et rappelons-nous que, selon Jean, le lieu de « l’élévation » du Christ est sa Croix et que notre « ascension » qui est toujours à nouveau nécessaire, notre montée pour le toucher, doit être un chemin avec le Crucifié. Le Christ auprès du Père n’est pas loin de nous, c’est plutôt nous qui sommes loin de lui; mais le chemin entre lui et nous demeure ouvert. Ce n’est pas un parcours de caractère cosmique et géographique dont il s’agit ici, mais c’est la « navigation spatiale » du cœur qui conduit de la dimension du repliement sur soi à la dimension nouvelle de l’amour divin qui embrasse l’univers.

Le Christ est venu si près de nous

Ce n’est que par sa séparation physique de la scène historique que Jésus peut accomplir, achever son union spirituelle avec le monde entier jusqu’à la fin des temps. Jésus a quitté le monde un jour afin d’être disponible pour tout le monde à travers les âges. Il lui fallait dissoudre les liens qu’il avait noués avec ses amis pour être accessible à tout un chacun. Nous avançons vers les cieux dans la mesure où nous nous approchons de Jésus. Le texte des sermons paroissiaux du Bienheureux John Henry Newman nous inspire en cette grande fête (PPS, vol. 6, no. 10) :

Le départ du Christ vers le Père est à la fois source de tristesse, parce qu’il suppose Son absence, et source de joie, parce qu’il suppose Sa présence. De la doctrine de Sa résurrection et de Son ascension naissent ces paradoxes chrétiens dont parle souvent l’Écriture : dans le deuil nous nous réjouissons; dépossédés, nous possédons toutes choses (2 Corinthiens 6,10).

Voilà d’ailleurs notre condition présente; nous avons perdu le Christ et nous L’avons trouvé; nous ne Le voyons pas mais nous Le discernons. Nous Lui embrassons les pieds mais Il nous dit : « Ne me touche pas ». Comment est-ce possible ? Voici : nous avons perdu Sa perception sensible et consciente; nous ne pouvons Le regarder, L’entendre, converser avec Lui, Le suivre d’un endroit à l’autre; mais nous goûtons Sa vision et Sa possession réelle, spirituelle, immatérielle, intérieure, mentale; possession plus réelle et plus présente que celle qu’avaient les apôtres quand Il était dans la chair, parce qu’elle est spirituelle, parce qu’elle est invisible.

Le Christ, raison de notre joie

Enfin, le pape Benoît XVI nous laisse une image consolante du Seigneur ressuscité qui jamais ne nous quitte. Dans son ouvrage, Jésus de Nazareth. De l’entrée à Jérusalem à la Résurrection (Éditions du Rocher, 2011), le pape émérite écrit (p.321-322) :

Puisque Jésus est auprès du Père, il n’est pas loin, mais il est proche de nous. Maintenant il ne se trouve plus dans un lieu particulier du monde comme avant « l’ascension »; maintenant, dans son pouvoir qui dépasse toute spatialité, il est présent à côté de tous et tous peuvent l’invoquer – à travers toute l’histoire – et en tous lieux.

Après la multiplication des pains, le Seigneur ordonne aux disciples de monter sur la barque et de le précéder sur l’autre rive, vers Bethsaïde, pendant que lui-même renverra la foule. Ensuite il se retire « sur la montagne » pour prier. Les disciples sont donc seuls sur la barque. Il y a un vent contraire, la mer est agitée. Ils sont menacés par la violence des vagues et de la tempête. Le Seigneur semble être loin, en prière sur sa montagne. Mais puisqu’il est auprès du Père, il les voit. Et puisqu’il les voit, il vient à eux en marchant sur la mer, il monte sur la barque avec eux et rend possible la traversée jusqu’à son but.

C’est une image pour le temps de l’Église – qui nous est donc aussi destinée. Le Seigneur est « sur la montagne » du Père. Par conséquent il nous voit. Par conséquent il peut à tout moment monter sur la barque de notre vie. Par conséquent nous pouvons toujours l’invoquer et toujours être sûrs qu’il nous voit et qu’il nous entend. Aujourd’hui aussi la barque de l’Église, avec le vent contraire de l’histoire, navigue à travers l’océan agité du temps. Souvent on a l’impression qu’elle va sombrer. Mais le Seigneur est présent et vient au moment opportun. « Je m’en vais et je viens à vous » – c’est cela la confiance des chrétiens, la raison de notre joie.