S’habiller pour la fête

Vingt-huitième dimanche du Temps ordinaire, Année A – 15 octobre 2017

Isaïe 25,6-9
Philippiens 4,12-14.19-20
Matthieu 22,1-14

La parabole des invités au festin constitue chez Matthieu (22,1-14) la dernière des trois paraboles (elles débutent en 21, 28) sur le jugement prononcé contre Israël, en particulier contre ses dirigeants. Il y a des liens évidents entre les trois textes. Chacun présente une « figure d’autorité » (dans l’ordre, un père, un propriétaire et un roi). On retrouve dans les trois « des fils » ou « un fils ». La deuxième et la troisième parabole ont en commun de mettre en scène deux groupes de serviteurs et de formuler un jugement sévère contre ceux qui s’opposent au fils.

Dans la parabole d’aujourd’hui, le roi représente Dieu; le fils, Jésus; et le festin de noces, le temps de la célébration à la fois divine et humaine que symbolise le royaume. La très belle image des noces entre le Seigneur (YHWH) et Israël (Osée 2,19-20; Isaïe 54,4-8; 62,5) lui fournit un riche arrière-plan biblique. Le récit d’aujourd’hui reprend deux images qui reviennent fréquemment dans l’Ancien et le Nouveau Testament : celle du banquet et celle des noces.

Matthieu a inscrit plusieurs traits allégoriques dans la parabole d’aujourd’hui; la ville des convives qui refusent l’invitation est rasée par les flammes (v. 7), ce qui correspond à la destruction de Jérusalem par les Romains en 70 de notre ère. Notre récit présente des ressemblances avec la parabole des vignerons homicides, qui le précède immédiatement : l’envoi de deux groupes de serviteurs (v. 3-4), l’assassinat des serviteurs (v. 6), le châtiment des meurtriers (v. 7) et l’admission d’un nouveau groupe à une situation privilégiée dont les autres s’étaient montrés indignes (v. 8-10). La parabole se termine par un passage qu’on ne trouve qu’en Matthieu (v. 11-14) et dont certains estiment qu’il forme une parabole distincte.

La parabole de Matthieu se retrouve sous une forme remarquablement différente en Luc 14, 16-24. L’histoire d’aujourd’hui provient probablement de la source Q, source écrite dont on suppose que se sont inspirés Matthieu et Luc. « Q » (pour « Quelle » en allemand, la source) sert à désigner le matériel « commun » à Matthieu et à Luc mais absent chez Marc. Cet ancien écrit aurait contenu des « logia », c’est-à-dire des « paroles » ou citations de Jésus.

Le festin du Roi

Dans le texte d’aujourd’hui, le roi s’est donné du mal pour préparer un repas de noce pour son fils; on a abattu assez de bœufs et de veaux gras pour nourrir plusieurs centaines de personnes. Il n’était pas rare, à l’époque de Jésus, de lancer des invitations en deux temps : d’abord une invitation générale à une fête à venir puis, le jour même ou peu auparavant, un rappel pour demander aux invités de se présenter puisque tout a été préparé pour la célébration. Or non seulement les invités refusent-ils l’invitation mais certains d’entre eux se saisissent des messagers du roi et leur donnent la mort. En représailles, le roi envoie ses troupes contre ces invités rebelles et il incendie leur ville. Après quoi, il lance une autre invitation : les serviteurs rassembleront tout le monde – les bons et les mauvais – pour les amener à la fête.

La succession des invitations correspond à la révélation par Dieu de la vérité concernant son Royaume et son Fils : d’abord à Israël puis aux nations païennes, les Gentils. Matthieu présente le royaume sous son double aspect : déjà présent, réalité dans laquelle on peut entrer ici et maintenant (v. 1-10), mais aussi encore à venir, bien que ne posséderont que ceux des membres actuels qui sauront se comporter de manière à passer l’examen du jugement final (v. 11-14).

Le vêtement de noce

Le segment qu’ajoute Matthieu au sujet de l’invité qui ne porte pas le vêtement de noce a de quoi mystifier le lecteur. Je me rappelle ma première réaction en découvrant le sort du pauvre type entré sans avoir l’habit nécessaire. Quel est donc ce roi qui ose demander à cet homme : « Mon ami, comment es-tu entré ici sans avoir le vêtement de noce ? » N’était-ce pas justement le roi qui avait ordonné à ses serviteurs d’aller aux croisées des chemins et sur les routes pour rassembler tous ceux qu’ils pourraient trouver ? Comment dès lors le roi peut-il se montrer aussi intransigeant envers quelqu’un qui a été « ramassé » pour assister au banquet royal sans avoir le temps de se procurer les habits propres qui seraient de mise ?

Il est important de se rappeler que cette histoire est une allégorie et que les choses n’y correspondent pas nécessairement à nos façons habituelles de penser et d’agir. Certains commentateurs pensent que le roi aura fourni les vêtements voulus à ses invités. Il n’est donc pas étonnant qu’il soit furieux de trouver un homme mal vêtu. Car cela indique que cet homme a refusé délibérément le don généreux du roi qui lui avait fourni le vêtement convenable.

Le vêtement de justice et de sainteté

La parabole des invités au repas de noce n’est pas seulement une déclaration sur le jugement de Dieu à l’encontre d’Israël mais un avertissement à l’église de Matthieu. Dès le deuxième siècle, Irénée écrivait que le vêtement de noce désignait les œuvres de justice. La robe nuptiale signifiait le repentir et la conversion du cœur et de l’esprit. C’est la condition pour entrer dans le royaume, admission que doit confirmer une vie de bonnes actions.

L’aphorisme « la multitude des hommes est appelée mais les élus sont peu nombreux » ne doit pas être pris pour un pronostic sur le nombre des élus et des damnés. Il veut plutôt stimuler la vigueur et les efforts pour vivre la vie chrétienne. Le repas de noce n’est pas l’église mais l’âge à venir. La parabole de Matthieu nous met sous les yeux le paradoxe de l’invitation gratuite de Dieu à venir au banquet, sans conditions, et l’exigence que Dieu nous fait de « revêtir » un habit qui soit à la hauteur de cet appel. Qui fait partie de la multitude et qui du petit nombre, par rapport au vêtement de noce ? Y a-t-il des gens que Dieu ne choisit pas ? Quelle différence y a-t-il entre le fait d’être choisi et le fait d’être appelé ?

Le vêtement de noce de l’amour

Arrêtons-nous au commentaire émouvant de l’évangile d’aujourd’hui que propose saint Augustin d’Hippone dans son sermon 90 :

Mais en quoi consiste la robe nuptiale dont parle l’Évangile ? Sans aucun doute, c’est un vêtement que les bons sont seuls à posséder, qui les fera rester au festin… Seraient-ce les sacrements ? Le baptême ? Personne, il est vrai, ne peut parvenir jusqu’à Dieu sans le baptême. Mais tous ceux qui reçoivent le baptême ne parviennent pas jusqu’à Dieu…Serait-ce l’autel ou ce que l’on reçoit à l’autel ? Mais vous voyez, là encore, que parmi ceux qui mangent le Pain, beaucoup mangent et boivent leur propre condamnation (1 Co 11,29). Qu’est-ce donc ? L’acte de jeûner ? Les mauvais jeûnent aussi. Le fait de s’assembler dans une église ? Les méchants y viennent comme les autres…

Quelle est donc cette robe nuptiale ? La voici : « La fin du précepte, dit l’apôtre Paul, est la charité venant d’un cœur pur, d’une bonne conscience et d’une foi sincère » (1 Tim 1,5). Voilà la robe nuptiale; non pas une charité quelconque; souvent des gens paraissent s’aimer entre eux… mais il n’y a point en eux cette charité « qui vient d’un cœur pur, d’une bonne conscience et d’une foi sincère ». Et il n’y a de robe nuptiale que celle-là.

L’apôtre Paul dit encore: « Quand je parlerais les langues des hommes et des anges, si je n’ai pas la charité, je suis un airain qui résonne et une cymbale qui retentit… Quand j’aurais le don de prophétie, que je connaîtrais tous les mystères et que je posséderais toute science, quand j’aurais même toute la foi jusqu’à transporter des montagnes, si je n’ai pas la charité, je ne suis rien. » (1 Co 13,1-2)… Si j’ai tout cela, dit l’Apôtre, et que je n’ai pas le Christ, je ne suis rien…Quand je ferais même tout pour l’amour de la gloire, tout cela est vain… Si je n’ai pas la charité, tout cela ne me sert de rien. Voilà la robe nuptiale. Interrogez-vous : si vous la possédez, vous n’avez qu’à rester sans crainte au banquet du Seigneur.[1]

Inviter tout le monde au banquet

Lisez le paragraphe 22 des Lineamenta (document préparatoire) pour le Synode des évêques de 2012 sur la Nouvelle Évangélisation. Il a pour titre « Évangélisateurs et éducateurs, parce que témoins » :

La formation et l’attention avec lesquelles il faudra non seulement soutenir les évangélisateurs déjà actifs, mais aussi faire appel à de nouvelles forces, ne se réduiront pas à une simple préparation technique, même si celle-ci est nécessaire. Il s’agira en premier lieu d’une formation spirituelle, d’une école de la foi à la lumière de l’Évangile de Jésus-Christ, sous la conduite de l’Esprit, pour vivre l’expérience de la paternité de Dieu. Seul peut évangéliser celui qui, à son tour, s’est laissé et se laisse évangéliser, celui qui est capable de se laisser renouveler spirituellement par la rencontre et la communion vécues avec Jésus-Christ. Il peut transmettre la foi, comme en témoigne l’apôtre Paul: « J’ai cru, c’est pourquoi j’ai parlé » (2 Co 4, 13).

La nouvelle évangélisation est donc surtout un devoir et un défi spirituel. C’est une tâche pour les chrétiens qui recherchent la sainteté. Dans ce contexte et avec cette compréhension de la formation, il sera utile de consacrer de l’espace et du temps à une confrontation sur les institutions et les instruments dont disposent les Églises locales pour rendre les baptisés conscients de leur engagement missionnaire et évangélisateur. Face aux scénarios de la nouvelle évangélisation, pour être crédibles les témoins doivent savoir parler les langages de leur temps, annonçant ainsi de l’intérieur les raisons de l’espérance qui les anime (cf. 1 P 3,15). Une telle tâche ne peut pas être imaginée de façon spontanée, elle exige attention, éducation et soin.

Questions pour la réflexion

1) Nos communautés chrétiennes planifient-elles leur pastorale dans le but précis de prêcher la conformité à l’Évangile et la conversion au christianisme ?

2) Quelle priorité les différentes communautés chrétiennes accordent-elles à l’engagement à risquer de nouvelles formes, plus audacieuses, d’évangélisation ? Quelles sont les initiatives qui ont le mieux réussi à ouvrir les communautés chrétiennes au travail missionnaire ?

3) Comment les Églises locales voient-elles la place de la proclamation et la nécessité d’accorder plus d’importance à la genèse de la foi et à la pastorale du baptême ?

4) Comment nos communautés chrétiennes montrent-elles qu’elles ont conscience de l’urgence de recruter, de former et de soutenir des personnes pour qu’elles deviennent évangélisatrices et éducatrices par le témoignage de leur vie ?

[1] D’après la traduction de G. Humeau, Les plus beaux sermons de saint Augustin, Paris, Maison de la Bonne Presse, 1932; vol. 2, p. 127-129.

(Image : CNS photo/Gregory A. Shemitz)

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