« Seigneur, donne-nous de ce pain-là, toujours »

Dix-huitième dimanche du Temps ordinaire, Année B – 5 août 2018

Nous pouvons certainement comprendre la frustration de Dieu envers son peuple dans la première lecture tirée de l’Exode (16, 2-4; 12-15). Le Dieu d’Israël vient de délivrer son peuple de l’esclavage et les conduisait vers la terre promise. Pourtant, après avoir traversé la mer Rouge et célébré sa victoire, la première action que l’on rapporte du peuple au Sinaï en est une de mécontentement, d’abord au sujet de l’eau amère de Mara (Ex 15, 22-27) et encore d’autres plaintes et une envie nostalgique pour les marmites de viande et le pain à satiété au pays d’Égypte, où ils pouvaient manger à leur faim ! Dans ce cadre d’ingratitudes et de lamentations, Dieu fit pleuvoir du pain du haut du ciel (manne) et des cailles pour nourriture. Le passage que nous lisons ce dimanche présente le contraste entre le non-croyant (se plaignant que la manne et les cailles ne sont pas une nourriture suffisante) et le croyant (qui voit le pain et les cailles comme un généreux don pour les affamés).

Une autre sorte de nourriture

Dans l’évangile de ce dimanche (Jean 6, 24-35), qui suit la multiplication des pains, Jésus dit à la foule venue le trouver: « Amen, amen, je vous le dis : vous me cherchez, non parce que vous avez vu des signes, mais parce que vous avez mangé du pain et que vous avez été rassasiés. Ne travaillez pas pour la nourriture qui se perd, mais pour la nourriture qui se garde jusque dans la vie éternelle, celle que vous donnera le Fils de l’homme, lui que Dieu, le Père, a marqué de son empreinte.» (Jn 6, 26-27)

Ceux qui l’écoutaient poursuivirent la conversation en lui demandant: « Que faut-il faire pour travailler aux œuvres de Dieu? » Jésus leur répondit: « L’œuvre de Dieu, c’est que vous croyiez en celui qu’il a envoyé.» (Jn 6, 28-29) Il s’agit d’une invitation à avoir foi en Jésus, le Fils de l’Homme, celui qui donne la nourriture qui est impérissable. Sans la foi en Celui que le Père a envoyé, il n’est pas possible de reconnaître et d’accueillir ce don qui ne passera jamais.

La multiplication miraculeuse des pains n’avait pas évoqué la réponse de foi attendue de la part de ceux qui avaient été les témoins visuels de cet événement. Ils voulaient un nouveau signe: « Quel signe vas-tu accomplir pour que nous puissions le voir, et te croire? Quelle œuvre vas-tu faire? Au désert, nos pères ont mangé la manne ; comme dit l’Écriture : Il leur a donné à manger le pain venu du ciel. » (Jn 6, 30-31) Les disciples réunis autour de Jésus s’attendaient à un signe, comme la manne qu’avaient mangées leurs pères au désert. Mais Jésus les exhorte à espérer quelque chose de mieux qu’une simple répétition du miracle de la manne, d’espérer un autre type de nourriture. Jésus leur répondit : « Amen, amen, je vous le dis : ce n’est pas Moïse qui vous a donné le pain venu du ciel ; c’est mon Père qui vous donne le vrai pain venu du ciel. Le pain de Dieu, c’est celui qui descend du ciel et qui donne la vie au monde. » (Jn 6, 32-33)

En plus de la faim physique, il y a en chacun de nous une autre faim, une faim encore plus fondamentale, qui ne se contente pas de nourriture ordinaire. Il s’agit de la faim pour la vie, pour l’éternité, nostalgie pour Dieu. Le signe de la manne était l’annonce de la venue du Christ qui viendrait combler notre faim pour l’éternité en devenant Lui-même le « pain vivant » qui « donne la vie au monde ».

Ce qui est fort surprenant à propos des remarques de Jésus dans ce discours est qu’il ne prétend pas être un autre Moïse, ou un autre messager dans la longue lignée de prophètes. En nous donnant le pain de vie, Jésus n’offre pas une nourriture temporaire, pour nous contenter un moment, il nous donne le pain éternel de sa Parole. Ce pain ne passera pas. Il nourrira et donnera la vie pour toujours. Jésus est ce pain, et en offrant de partager ce pain avec nous, il nous appelle à croire en lui. Jésus nous invite à « venir à lui, » « croire en lui, » « regarder vers lui, » « être attirés par lui, » « l’écouter » et « être enseignés par lui. » Tous ces verbes invite la réponse active de notre foi (cf. Jn 6, 36, 37, 40, 44, 45). Sa parole est nourriture pour notre foi.

Ceux qui ont entendu Jésus lui demande d’accomplir ce qu’il venait de proclamer par le signe de la manne, peut-être sans être conscients de la portée de leur demande: «Seigneur, donne-nous de ce pain-là, toujours.» (Jn 6, 34) Quelle demande éloquente ! Quelle réponse incroyable et généreuse ! «Moi, je suis le pain de la vie. Celui qui vient à moi n’aura plus jamais faim ; celui qui croit en moi n’aura plus jamais soif.» (Jn 6, 35)

Nos propres complaintes et idéologies

Il dut être difficile pour ceux qui écoutaient Jésus de passer du signe tangible au mystère indiqué par ce signe, du pain quotidien au pain qui « donne la vie éternelle»! Il n’est pas facile non plus pour nous, gens du 21e siècle, de faire ce passage de signe à mystère dans nos propres vies.

Nos plaintes et murmures au sujet de l’eucharistie et de l’Église deviennent parfois des discours enfiévrés, qui diffèrent peu des plaintes et murmures d’Israël au désert. Les tensions excessives qui montent sur la politique au sein de l’église, les enjeux face au genre et au sexe, les pratiques liturgiques, le langage utilisé : ces questions influencent toutes l’eucharistie aujourd’hui, et peuvent nous mener à sentir que Dieu est absent.

Nos célébrations eucharistiques n’ont pas lieu à Massa ou à Meriba, lieux de murmures ou de querelles dans le désert. Nous sommes souvent pris dans des débats interminables entre dévotion et liturgie ou dans une dispute entre la charité et la justice : lorsque la dévotion est considérée comme ennemi de la liturgie et la charité comme traîtresse de la justice, ou lorsque la liturgie est réduite à la dévotion personnelle et la justice comme ne faisant pas partie constitutive de l’Évangile.

La redécouverte de l’adoration du Saint-Sacrement

Un exemple concret illustre bien ce dernier point à propos de la liturgie et de la dévotion. Plusieurs gens de ma génération ont répondu négativement à la redécouverte de l’adoration eucharistique par la plus jeune génération.

Le pape Benoît XVI a mis à l’avant-scène l’adoration eucharistique dans la vie des catholiques. Plusieurs parmi nous ne parviennent pas à voir que nos cultes publics sont intimement liés à l’adoration, à un point tel qu’ils peuvent considérés en être une forme. La piété et la dévotion peuvent être les tremplins vers une foi mature. Chaque fois que nous nous rassemblons pour célébrer l’eucharistie en tant que communauté chrétienne, nous professons, avec toute l’Église, notre foi au Christ dans l’eucharistie, au Christ pain vivant et pain de vie.

En 2008, lors du 49e Congrès eucharistique international à Québec, l’évêque philippin Louis Antonio Tagle, actuellement archevêque de Manille, donna une catéchèse remarquable qu’il conclut par une explication très profonde et très belle sur le sens de l’authentique adoration de l’eucharistie. Mgr Tagle déclarait :

Dans l’eucharistie, l’Église se joint à Jésus pour adorer le Dieu de la vie. Mais la pratique de l’adoration eucharistique fait ressortir certains traits de notre culte. Nous croyons que la présence du Christ dans l’eucharistie se poursuit au-delà de la liturgie. L’adoration comporte la présence, le repos, la contemplation. Dans l’adoration, nous sommes présents à Jésus dont le sacrifice est toujours présent à nous. Le fait de demeurer en lui nous assimile dans l’oblation qu’il fait de lui-même. En contemplant Jésus, nous recevons le mystère et nous sommes transformés par le mystère que nous adorons. L’adoration eucharistique est semblable au fait de se tenir au pied de la croix de Jésus, c’est comme être témoin du sacrifice qu’il fait de sa vie et c’est comme être renouvelé par lui. (…) Le sacrifice ou le culte spirituel de Jésus sur la croix est son acte suprême d’adoration.

Demandons-nous au cours de la semaine qui vient: « Que signifie la présence eucharistique de Jésus pour nous ? Est-ce que notre participation au repas du Seigneur, de manière hebdomadaire ou quotidienne, nous transforme en un peuple reconnaissant, affectueux et juste ? Considérons ce que Jésus exige de nous qui prenons part au festin eucharistique. De quelles manières l’eucharistie est-elle le symbole de ce que nous vivons et nos vies symbolisent-elles l’eucharistie ? Comment exprimons-nous notre reconnaissance ? L’eucharistie est-elle l’exercice spirituel qui donne une direction à nos vies ?

Que nos célébrations eucharistiques continuent de transformer nos communautés chrétiennes et la société autour de nous en une civilisation de l’amour ! Quelles nourrissent notre faim et notre soif de justice. Que notre désir pour l’eucharistie nous rende encore plus patients et bons les uns envers les autres. Prions afin que nous devenions ce que nous recevons.

(Les lectures de ce dimanche sont Exode 16, 2-4. 12-15 ; Éphésiens 4, 17.20-24 et Jean 6, 24-35)