« Sacrement de la piété, signe de l’unité, lien de la charité »

Solennité du Corps et du Sang du Christ

Deutéronome 8,2-3.14b-16a
1 Corinthiens 10,16-17
Jean 6,51-58

Les trois lectures d’aujourd’hui, en cette Solennité du Corps et du Sang du Christ, présentent trois façons admirables de parler du don de l’Eucharistie. Permettez-moi de formuler d’abord quelques réflexions sur chacune de ces lectures avant d’examiner en conclusion la façon dont nous pouvons et devons vivre le mystère eucharistique dans notre quotidien.

Le texte de l’Ancien Testament, tiré du Deutéronome (8 ,2-3.14b-16a), nous fait voir Moïse qui s’adresse au peuple d’Israël alors qu’ils approchent de la Terre promise après quarante ans d’errance. Moïse, le grand architecte d’Israël, fait appel à la mémoire du peuple, il le presse de se rappeler comment le Seigneur a pris soin de lui pendant ce long pèlerinage. « Souviens-toi. » « Souviens-toi du Seigneur ton Dieu. » Moïse n’invite pas les gens à un exercice de nostalgie ou de mémoire abstraite. Il leur demande de se rappeler les gestes concrets du Seigneur en leur faveur. Il leur rappelle exactement ce que Dieu a fait pour eux et comment il leur a permis de survivre au désert en leur donnant la manne.

La référence à la manne fait le lien avec l’Évangile d’aujourd’hui dans lequel les auditeurs de Jésus sont d’abord hérissés à l’idée de manger sa chair. Dans le texte de l’Évangile, Jésus parle quatre fois de manger sa chair (Jean 6, 51-58). Jésus est nul autre que le Seigneur qui fait son entrée dans notre vie d’êtres humains, chair et sang comme nous. Les auditeurs de Jésus ne sont pas seulement rebutés par le fait de manger sa chair et de boire son sang : ils ont du mal à accepter qu’en Jésus Dieu est entré pour de bon dans le monde.

Un seul pain, un seul corps

La deuxième lecture est tirée de la première lettre de saint Paul à la communauté divisée de Corinthe (10, 16-17).  Même si les chrétiens de Corinthe peuvent avoir de très belles célébrations, ils ne forment pas le corps du Christ. Les riches ne partagent pas avec les pauvres et on ne se porte pas au secours des plus vulnérables. C’est désavouer le sens le plus profond de l’Eucharistie que de la célébrer sans se soucier de la charité et de la communion. Paul est très sévère à l’endroit des Corinthiens parce que « quand vous vous réunissez tous ensemble, ce n’est plus le repas du Seigneur que vous prenez » (11,20) à cause des divisions, des injustices et des égoïsmes. Paul exhorte ses correspondants à devenir la nourriture qu’ils consomment : le corps du Christ.

Dans son commentaire sur l’Évangile de Jean, saint Augustin a une formule – « sacrement de la piété, signe de l’unité, lien de la charité » (In Johannis Evangelium 26,13) — qui résume parfaitement le discours de saint Paul aux Corinthiens : « Puisqu’il y a un seul pain, la multitude que nous sommes est un seul corps, car nous avons tous part à un seul pain » (1Co 10,17).

En partageant cette nourriture et cette boisson, nous sommes unis plus étroitement les uns aux autres car nous formons le corps du Christ. L’interpellation que lançait Paul aux chrétiens de l’ancienne Corinthe reste valable pour nous aujourd’hui. Il faut constamment revenir aux paroles de Paul. Notre foi communautaire est-elle un signe manifeste de ce que nous sommes le corps et le sang du Christ? Quels sont les signes qui arriveraient à en convaincre ceux qui nous regardent?

Les réponses johanniques

Les trois Évangiles synoptiques situent le geste eucharistique de Jésus à la dernière Cène avant sa mort et renvoient spécifiquement à l’effusion de son sang qui s’accomplira sur la Croix. Saint Paul voit dans l’Eucharistie une commémoration et un rappel de la mort du Seigneur jusqu’à ce qu’il vienne. Combien de fois faut-il commémorer et rendre présente la mort du Seigneur? Si la Pâque juive commémore la geste libératrice du Dieu d’Israël, les chrétiens ne devraient-ils pas en faire autant?

Jean répond à ces questions et à plusieurs autres au chapitre 6 – le grand discours eucharistique du Quatrième Évangile. L’enseignement de l’évangéliste sur l’Eucharistie prend la forme d’un commentaire sur la multiplication des pains et se rattache étroitement à l’action de Jésus dans son ministère.  Après la multiplication miraculeuse des pains et des poissons un peu plus tôt dans le chapitre, Jean indique que les gens pour qui le pain avait été multiplié n’y ont pas trouvé de sens particulièrement profond : c’était pour eux une bonne façon d’avoir du pain… Même si Jean est convaincu qu’il s’est produit une multiplication de pain matériel, il tient à montrer clairement que le Fils de l’Homme descendu du ciel ne vient pas seulement calmer une faim physique. Les gens qui ont bénéficié de la multiplication des pains auront encore faim; Jésus est venu apporter un pain céleste et qui en mangera n’aura plus jamais faim.

Ce qu’ont de plus étonnant les remarques de Jésus dans le discours eucharistique, c’est qu’il ne prétend pas être un nouveau Moïse ou un autre messager dans la lignée des grands prophètes d’Israël. Jésus affirme être le Dieu même de Moïse, le JE-SUIS qui était et qui est toujours le compagnon de route et la nourriture de son peuple. Un Juif croyant comprend qu’il ne s’agit pas seulement ici de pain terrestre mais de la parole de Dieu qui est nourriture et vie. « On ne vit pas seulement de pain mais de toute parole qui sort de la bouche du Seigneur » (Dt 8,3).

Une présence durable

Les doctrines les plus importantes de la foi catholique restent les mêmes à travers les âges et il faut sans cesse y revenir pour en découvrir la richesse et faire l’expérience de leur portée durable pour notre vie quotidienne. Ces doctrines sont le sens le plus profond du message de l’Écriture et ce sens profond se manifeste précisément lorsque l’Écriture est proclamée dans l’assemblée liturgique et que l’Écriture devient sacrement dans la célébration eucharistique. C’est à cette source que nous puisons l’énergie, la vision et l’espérance pour promouvoir une nouvelle civilisation de l’amour.

À chaque messe, la liturgie de la Parole précède la liturgie eucharistique. Il y a donc deux « communions », une avec la Parole et l’autre avec le Pain. L’une ne se comprend pas sans l’autre. L’Eucharistie n’est pas seulement source de force intérieure, elle offre aussi un certain mode de vie. Une façon de vivre qui se transmet de Jésus au chrétien. La célébration de l’Eucharistie n’a aucun sens si elle n’est pas vécue dans l’amour. Dans l’Eucharistie nous sommes appelés à réaliser le plus possible, sur le plan de notre histoire, ce que nous célébrons de manière sacramentelle : le pain pour tous, le salut et la libération pour tous.

Le Christ eucharistique est réellement présent comme pain pour les pauvres, et non pour les privilégiés. Pour que la réalité eucharistique reste crédible, nous devons nous consacrer à édifier un monde meilleur, plus juste. En recevant l’Eucharistie, nous avons part à celui qui se fait nourriture et boisson pour les autres. Nous aussi, nous devons devenir nourriture et boisson pour ceux qui ont faim. La foi en la résurrection de Jésus peut elle-même n’être qu’une idéologie stérile ou dangereuse si elle ne nous incite pas réellement à partager le pain avec nos frères et sœurs qui ont faim.

La présence réelle

En nous donnant le pain de vie, Jésus ne nous offre pas un aliment provisoire, il nous donne le pain éternel de sa parole. Elle ne passera pas. Elle nourrit et donne la vie pour toujours. Jésus est ce pain et en offrant de nous le partager il nous appelle à la foi en lui. Jésus nous invite à « venir à lui », à « croire en lui », à « le voir », à « nous laisser attirer par lui », à « l’écouter » et à « apprendre de lui ». Tous ces verbes sollicitent la réponse active de notre foi (cf. Jn 6, 36.37.40.44.45). Sa parole est nourriture pour notre foi.

La fête d’aujourd’hui, celle du Corps et du Sang du Christ, n’est pas un arrêt, l’occasion de contempler dans la sidération les espèces eucharistiques par dévotion personnelle et pour communiquer en privé avec le Seigneur. La fête que nous célébrons ensemble n’est pas une invitation à seulement fixer et regarder l’hostie mais à recevoir le corps et le sang du Christ puis, nourris de la vie divine que nous avons reçue, à devenir corps et sang du Christ pour le monde.

Quand nous allons recevoir la communion et que les ministres de l’Eucharistie nous présentent cette nourriture et cette boisson saintes, ils disent : « le corps du Christ; le sang du Christ ». Ils ne font pas que nommer ce qu’ils nous offrent à manger et à boire, ils nous nomment, chacune et chacun de nous, car nous sommes « le corps et le sang du Christ ». Autrement dit, la présence réelle ne se trouve pas qu’à l’église mais en chaque chrétien/ne baptisé/e nourri/e de l’Eucharistie et devenu/e présence réelle du Christ pour le monde.

Obligations eucharistiques

Célébrer l’Eucharistie, c’est s’engager à vivre en disciple qui « se rappelle » Jésus, non seulement dans le rituel de la fraction du pain et du partage de la coupe, mais aussi dans « l’imitation » de Jésus, dans la fraction continue de son propre corps et dans l’effusion continue de son propre sang « en souvenir de Jésus ». C’est pourquoi saint Paul ajoute : « Vous proclamez la mort du Seigneur jusqu’à ce qu’il vienne » (1Co 11,26). Quand nous commémorons, quand nous célébrons le « mémorial », l’objet de la mémoire n’est pas une image ou une réplique de la dernière Cène mais la dernière Cène elle-même.  Après avoir reçu le corps et le sang du Christ aujourd’hui, nous devons nous poser quelques questions. Adorer en esprit et en vérité exige que notre liturgie et notre prière rituelle débouchent sur notre vie de tous les jours. Comment intégrons-nous notre quotidien à la célébration de l’Eucharistie? Quel est l’impact de l’Eucharistie sur notre vie de tous les jours? En quoi notre dévotion à l’Eucharistie et notre dévouement au foyer et au travail nous permettent-ils d’être de vrais disciples, en adoration devant la présence eucharistique de Jésus?

Comment faire pour être comme le Christ et nourrir les affamés, guérir les malades? Comment faire pour être comme le Christ et donner notre vie pour les autres? Quel est le rapport entre l’Eucharistie et la Réconciliation? Qui est exclu de notre amour en ce moment? Qui réclame à grands cris notre présence? Qu’allons-nous dire à ceux et celles qui ne peuvent avoir part au repas du Seigneur?

Selon les mots et les images de saint Augustin, pouvons-nous dire que le fait pour nous de recevoir l’Eucharistie, chaque jour ou chaque semaine, nourrit notre piété, nous pousse à l’unité et resserre les liens de la charité entre nous?