Nous sommes marqués et envoyés dans le monde

Vingt-neuvième dimanche du Temps ordinaire, Année A – 22 octobre 2017

Isaïe 45,1.4-6a
1 Thessaloniciens 1,1-5b
Matthieu 22,15-21

Dans l’évangile d’aujourd’hui (Matthieu 22, 15-21), les pharisiens essaient une fois encore de prendre Jésus en défaut en le faisant parler. Ils ont bien compris que Jésus les a dépeints comme des gens qui ont refusé une invitation au banquet du cœur (dans la parabole des invités au festin, dimanche dernier : Mt 22, 1-14). Ils réagissent en tramant une nouvelle attaque contre Jésus. Ils amorcent leur questionnement par des propos flatteurs, dans l’espoir de le prendre au dépourvu. Un pharisien vante l’honnêteté de Jésus : il enseigne le vrai chemin de Dieu et ne se laisse pas influencer par le statut de ses interlocuteurs ou par leurs opinions.

En posant à Jésus la question « Est-il permis, oui ou non, de payer l’impôt à l’empereur ? », ses adversaires reconnaissent que Jésus a les qualifications voulues pour expliquer la Torah. De con côté, Jésus a sûrement conscience du piège que recèle cette question et il voit clairement le défi qu’il lui faut relever. Les pharisiens entendent le contraindre soit à adopter une position contraire à l’opinion de la majorité de la population soit à s’opposer aux autorités romaines.

L’importance de l’impôt

L’impôt dont il s’agit dans l’évangile d’aujourd’hui est une capitation, une taxe prélevée pour chaque individu, homme, femme ou esclave, de douze à soixante-cinq ans. La taxe s’élève à un denier, le salaire d’une journée de travail. Cet impôt honni, institué en 6 de notre ère quand la Judée est devenue province romaine, attise la flamme de l’opposition nationaliste à l’occupant. C’est de cette animosité qu’est né le mouvement zélote qui fomentera le désastre de la Guerre juive (66 à 70). Les pharisiens résistent à la capitation tandis que les hérodiens appuient les Romains et prônent le paiement de cet impôt.

Si Jésus conseille de verser le tribut à César, il se discrédite comme prophète. Mais s’il déconseille de payer l’impôt, on pourra éventuellement le dénoncer aux Romains comme un révolutionnaire dangereux. Jésus perce le jeu de ses interlocuteurs et demande qu’on lui présente la pièce de monnaie qui sert à payer l’impôt. Les pharisiens présentent à Jésus une pièce romaine (v. 19). Le simple fait qu’ils lui présentent une pièce d’argent indique qu’ils s’en servent et qu’ils acceptent les avantages financiers de l’occupation romaine en Palestine.

Jésus s’informe de l’effigie et de la légende sur la pièce. La plupart des Juifs jugeaient cette pièce d’argent blasphématoire parce qu’elle représentait une figure humaine et qu’elle enfreignait l’interdiction des images gravées. Le texte, « Tibère César, fils auguste du Divin Auguste, grand prêtre », revendiquait un titre qui contestait la souveraineté exclusive de Dieu sur le peuple d’Israël. Ce n’est donc pas sans raison que les Juifs méprisaient cette pièce romaine.

Rendez à César…

La réponse de Jésus, « Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu », laisse entendre que ni les pharisiens ni les hérodiens ne le font. C’est une accusation grave. Ceux qui sont disposés à se servir des pièces de César doivent lui rendre son dû. La réponse de Jésus lui permet d’éviter de se prononcer sur la légitimité de l’impôt.

Jésus a parfaitement conscience de l’hypocrisie de ses adversaires et il en vient à bout mais sans transiger avec la simple vérité. Jésus transpose le débat à un autre niveau et il le fait sans compromettre son intégrité et son honnêteté. Ceux qui lui ont tendu un piège sur l’impôt et sa relation avec la loi de Dieu devraient plutôt se soucier de rendre à Dieu les bonnes actions qui lui sont dues.

Service de Dieu et service de César

On nous présente deux images : celle de César et celle de Dieu. Au sujet de la première, Jésus pose une simple question : de qui est l’effigie sur la pièce ? La réponse est simple : de César. Rendez donc à César ce qui lui appartient, c’est-à-dire la part de vos biens qui lui appartient. Mais Jésus pose aussi une deuxième question, plus pénétrante: l’image et la bénédiction qui marquent chaque être humain, de qui sont-elles ? Et la réponse est simple : de Dieu. Rendez donc à Dieu ce qui lui appartient, c’est-à-dire tout votre être, intégralement et sans partage.

De qui recevons-nous les bénédictions de l’existence ? À qui devons-nous rendre grâce et donner notre allégeance ? Est-ce à Dieu ? Le service de Dieu et le service de César sont-ils compatibles ? Ou s’agit-il de loyautés contradictoires, porteuses de bénédictions divergentes ? Le Seigneur n’ordonne pas seulement de rendre à Dieu ce qui est à Dieu (c’est-à-dire tout) mais aussi de rendre à César ce qui est à César, c’est-à-dire de vivre complètement les exigences de la justice et de la paix dans l’ordre social, et de travailler pour le bien commun.

Cyrus, instrument de la main de Dieu

Dans la première lecture, tirée d’Isaïe (45, 1.4-6), nous rencontrons Cyrus, roi de Perse. Isaïe nous dit qu’il a été « consacré », terme réservé à l’origine aux seuls rois d’Israël mais qu’on applique ici à Cyrus parce qu’il est l’agent du Seigneur (v. 1). La période d’exil et de servitude d’Israël prit fin quand le roi Cyrus autorisa les Israélites à rentrer dans leur pays et à reconstruire à Jérusalem le temple qui avait été rasé. Cyrus représente le Messie attendu par Israël. Il est l’image du Rédempteur promis, qui libérera le peuple de Dieu de l’esclavage du péché et le conduira vers le royaume de la vraie liberté. Quoiqu’élevé dans le paganisme, il a été consacré par Dieu pour être le libérateur de son peuple. Même s’il ne connaissait pas Dieu, il sut qu’il était appelé par Dieu. Le Seigneur Dieu a tout remis entre les mains de Cyrus pour qu’il accomplisse son dessein. Dieu l’a élevé, Dieu l’a rendu puissant dans le but précis d’arracher les Juifs à l’exil de Babylone.

Rappel de Gaudium et Spes

Dans le contexte de l’évangile d’aujourd’hui, évoquons l’un des plus importants documents de l’Église à traiter de la mission de l’Église et de son engagement dans le monde moderne. Gaudium et Spes, la Constitution pastorale sur l’Église du Deuxième Concile du Vatican, a donné à l’Église une nouvelle stratégie axée, non pas sur l’isolement, le triomphalisme ou l’assimilation, mais sur un dialogue critique (l’écoute et la prise de parole) et sur une collaboration fondée sur des principes avec d’autres institutions sociales et d’autres communautés. La mission de l’Église allait s’exprimer en catégories sociales et prendre au sérieux les réalités de la sécularisation et du pluralisme. Il est bon de rappeler certaines des grandes idées de Gaudium et Spes.

La Constitution pastorale sur l’Église dans le monde de ce temps prônait une attitude d’ouverture à la présence du sacré dans les réalités de l’existence temporelle, qu’on a trop souvent tendance à tenir uniquement pour profanes, privées de toute portée religieuse.

Gaudium et Spes a élaboré un humanisme chrétien, qui allait inspirer l’enseignement social de Paul VI et de Jean-Paul II et certainement aussi la pensée et l’œuvre de Joseph Ratzinger, Benoît XVI, et bien sûr son successeur François. Le document a proposé une conception de la personne humaine qui tenait compte de notre souci contemporain de la liberté, de l’égalité et de la solidarité. Il a contribué à redéfinir la mission de l’Église comme signe et garante de la dignité humaine. La Constitution pastorale donnait ainsi un socle théologique à la mission sociale de l’Église.

Enfin, elle proposait une stratégie qui allait permettre à l’Église d’aller à la rencontre du monde dans une attitude de respect et de révérence pour l’action de l’Esprit à l’œuvre dans les événements, les institutions et les communautés de notre monde. Gaudium et Spes est cependant loin d’avoir terminé son travail. Il nous faut intégrer davantage encore la mission sociale au cœur de la vie catholique. Et bien souligner que l’apostolat social est la responsabilité de toute l’Église, et non l’affaire de quelques-uns ou d’une élite d’experts.

Le bilan ultime de Vatican II

Le bilan ultime de Vatican II, de Gaudium et Spes et de tous nos efforts pastoraux et théologiques tient finalement à un enjeu décisif : si nous croyons vraiment que Jésus Christ est le Seigneur de l’histoire et que notre monde et notre époque lui appartiennent, ne devrions-nous pas jauger nos efforts à l’aune de la pensée et du cœur du Christ ? Ne devrions-nous pas évaluer tout ce que nous sommes et ce que nous faisons en nous demandant jusqu’à quel point nous nous sommes ouvert les yeux et nous avons ouvert les yeux des autres à la beauté éclatante et salvifique du Christ ? Ne devrions-nous pas nous demander si nos efforts ont approfondi notre engagement et notre confiance en la royauté, la présence et la puissance de Jésus Christ dans l’histoire humaine ?

Si l’image de César gravée sur les pièces romaines devait lui être rendue, les cœurs humains portent l’effigie du Créateur, seul Seigneur de toute notre vie. Il a imprimé sur nous sa marque et nous a envoyés en mission dans le monde. Est-ce que nos projets humains font de nous de meilleurs prophètes, de meilleurs serviteurs, de meilleurs agents du royaume de Jésus ? N’ayons jamais honte de travailler ouvertement pour le royaume de Jésus et de parler de lui aux gens. Lui seul nous garantit la joie authentique et l’espérance profonde, véritables « gaudium et spes » pour les hommes et les femmes « de ce temps ». Son royaume n’aura pas de fin.

Demandons cette semaine le courage et la sagesse qu’il faut pour donner des réponses simples et véridiques lorsque nous nous trouvons nous-mêmes dans des situations ambiguës et compromettantes. Nous portons l’empreinte et la bénédiction de l’image de Dieu. N’oublions jamais à qui nous appartenons vraiment et pourquoi nous faisons réellement les choses que nous faisons. Nous ne sommes pas appelés pour nous-mêmes; nous sommes convoqués par le Seigneur et envoyés au monde proclamer son nom et son œuvre de salut. C’est une mission redoutable. Mais c’est aussi un motif de grande joie.

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