Ne craignons pas les sépulcres de cette Terre

Sixième dimanche du Temps ordinaire, Année B – 11 février 2018

La première lecture, tirée du livre du Lévitique 13, 1-2.44-46 pour le sixième dimanche du temps ordinaire (Année B) esquisse les dures lois pour les personnes atteintes d’une maladie de la peau habituellement désignée, avec justesse ou non, comme une forme de lèpre. À travers l’histoire, peu de maladies ont été aussi craintes que cette horrible affliction connue sous le nom de lèpre. Elle était si grave et si répandue à l’époque des peuples de l’Antiquité que Dieu donna à Moïse moult instructions détaillées pour y faire face, comme le démontrent les chapitres 13 et 14 du livre du Lévitique. La croyance voulant que seul Dieu pouvait guérir la lèpre est une clé de lecture pour comprendre le miracle présenté aujourd’hui, miracle qui prouve l’identité de Jésus.

Dans la Bible, la lèpre apparaît sous deux formes principales. Les deux commencent par la décoloration d’une plaque de peau. La maladie devient systémique et implique les organes internes de même que la peau. La déformation des mains et des pieds se produit lorsque les tissus entre les os se détériorent et disparaissent.

À l’époque de Jésus, les lépreux étaient forcés de vivre à l’extérieur de la communauté, séparés de la famille et des amis; ils sont donc privés de toute forme d’interaction humaine. Nous lisons dans le Lévitique 13, 45-46 que les lépreux devaient porter des vêtements déchirés, laisser leurs cheveux en désordre et vivre à l’extérieur du camp. Ces sans-abris devaient crier « Impur! Impur! » lorsque une personne qui n’était pas atteinte de la lèpre s’approchait d’eux. Les lépreux souffraient autant de la maladie que de l’ostracisme de la société. Au final, ces deux réalités détruisaient la vie de leurs victimes. On pourrait effectivement se demander lequel des deux maux est le pire : l’ostracisme social vécu ou les lésions épidermiques dévastatrices.

Le passage dans Marc 1, 40 nous informe que le lépreux surgit abruptement devant Jésus : «  il tombe à genoux et le supplie ». La nouvelle des pouvoirs miraculeux de Jésus s’était répandue, même jusqu’aux lépreux vilipendés et proscrits. « Si tu le veux, tu peux me purifier », dit-il à Jésus. Juste en s’approchant de Jésus, le lépreux avait déjà violé le code lévitique. En disant, « Si tu le veux, tu peux me purifier », le lépreux non seulement indiquait sa foi absolue dans l’habilité de Jésus à le purifier de sa maladie, mais en plus il mettait Jésus au défi d’agir. Dans le monde méditerranéen ancien, toucher un lépreux était un geste radical. En touchant le proscrit vilipendé, Jésus défiait ouvertement la loi lévitique. Seul un prêtre pouvait déclarer qu’une personne était guérie de cette maladie de la peau. Comme le requérait la loi ancienne, Jésus a envoyé l’homme à un prêtre pour vérification. Même si Jésus lui avait demandé de ne parler à personne de ce grand miracle, l’homme partit l’annoncer à tout le monde.

Ma rencontre avec des lépreux

Je n’avais jamais rencontré de lépreux jusqu’à ce que j’entreprenne mes études de cycle supérieur en Écritures saintes en Terre sainte. En 1992, j’ai été invité par les Sœurs du Sacré-Cœur à quitter Jérusalem pour les accompagner en Égypte où j’enseignerais et je prêcherais les Écritures pendant quelques semaines – d’abord au Caire, puis en descendant (ou en remontant!) le Nil jusqu’en Haute-Égypte. Nous avons visité plusieurs villages chrétiens très pauvres où les Sœurs et d’autres religieuses travaillaient parmi les plus pauvres d’entre les pauvres. Ce voyage demeure gravé dans ma mémoire à cause des religieuses remarquables que j’ai rencontrées en chemin et à cause de l’horrible situation de souffrance humaine dont nous avons été témoins.

Lorsque nous sommes arrivés dans l’un des villages égyptiens le long du Nil, l’une des Sœurs m’a conduit loin de la partie centrale de la ville vers un lieu où des lépreux et des personnes lourdement handicapées étaient gardées enchaînées dans des endroits souterrains, cachés de la civilisation. C’était comme entrer dans le tombeau de morts-vivants. Leur sort était pire que celui d’animaux. La puanteur était insupportable, la misère choquante, la souffrance incroyable.

Je suis descendu dans quelques taudis, j’ai béni quelques personnes avec mes maigres connaissances en arabe et j’ai dit des prières pour chaque personne. La Sœur qui m’accompagnait m’a dit : « Touchez-les tout simplement. Vous n’avez aucune idée de ce que le toucher signifie étant donné qu’ils sont gardés comme des animaux et des monstres. »

J’ai posé mes mains sur plusieurs de ces femmes et hommes et j’ai touché leurs visages et leurs corps défigurés. Ces femmes et ces hommes et plusieurs enfants hurlèrent au début, puis se mirent à pleurer ouvertement. Les larmes coulaient sur mon visage. Ils cherchaient à m’étreindre et à m’embrasser. Puis nous avons tous partagé des bouteilles de Coca-Cola! Ces journées inoubliables, au plus profond de l’Égypte, m’ont appris ce que devaient être la condition sociale et physique des lépreux au temps de Jésus. Il n’y avait pas tellement de différences entre alors et maintenant.

Lisant l’histoire de Jésus parmi les bannis, rappelons-nous avec reconnaissance les vies de trois personnes remarquables dans notre tradition catholique qui ont travaillé avec les lépreux et ont osé toucher, embrasser ceux qui étaient affligés de cette maladie débilitante.

Premièrement, saint Joseph de Veuster (connu sous le nom de père Damien de Molokaï), né en Belgique en 1840, est entré dans la Congrégation des Sacrés-Cœurs de Jésus et de Marie à l’âge de 20 ans et a été envoyé en mission dans les îles Hawaï. Après neuf années de travail sacerdotal, il obtient la permission en 1873 d’œuvrer parmi les lépreux abandonnés sur Molokaï. Avec le saint père Damien, prions pour que nous ne craignions pas les sépulcres de cette terre. Il est descendu dans la colonie de lépreux de Molokaï – considérée alors comme « le cimetière et l’enfer des vivants » – et, dès son premier sermon, a embrassé toutes ces personnes infortunées, leur disant simplement : « Nous autres lépreux ». À la première personne malade qui lui a dit : « Prenez garde, père, vous pourriez contracter la maladie », il a répondu : «  Je m’appartiens; si la maladie m’enlève mon corps, Dieu m’en donnera un autre. »

Devenu lui-même lépreux en 1885, il meurt en avril 1889, victime de sa charité envers autrui. En 1994, le père Damien a été béatifié par le pape Jean-Paul II et canonisé par Benoît XVI le 11 octobre 2009.

Deuxièmement, la Sainte sœur Marianne Cope (1838-1918), la « Mère des lépreux » de Molokaï. Dans les années 1880, sœur Marianne, à titre de supérieure de sa congrégation des Sœurs de saint François à Syracuse, répond à un appel à l’aide pour soigner les lépreux sur l’île de Molokaï. Elle travaille avec le père Damien et avec les proscrits de la société, puisqu’ils ont été abandonnés sur les rives de l’île, condamnés à ne jamais revoir leurs familles.

À la fin du 19e siècle et au début du 20e siècle, environ 10 p. cent des Hansenites (nom donné aux personnes diagnostiquées avec la maladie de Hansen, également connue sous le nom de « lèpre ») sur Molokaï et la péninsule de Kalaupapa étaient bouddhistes. Plusieurs pratiquaient la religion autochtone indigène des îles polynésiennes. Quelques uns étaient protestants et d’autres étaient catholiques. Sœur Marianne les aimait tous et faisait preuve de compassion altruiste envers tous ceux qui souffraient de la maladie de Hansen. Les insulaires de toutes les religions honorent et vénèrent encore père Damien et mère Marianne qui ont apporté la guérison du corps et de l’âme.

Finalement, rappelons-nous avec reconnaissance la Sainte Teresa de Calcutta (1910-1997) qui n’a jamais craint de regarder ni de toucher la face de Jésus dans le pénible déguisement des plus pauvres d’entre les pauvres. Mère Teresa a écrit :

« La plénitude de notre cœur devient visible par nos actions : par la façon dont je me comporte avec ce lépreux, par la façon dont je me comporte avec cette personne mourante, par la façon dont je me comporte avec cet itinérant. Parfois, il est plus difficile de travailler avec des indigents qu’avec les mourants dans nos hospices, car ces dernières sont en paix, ils attendent d’aller à Dieu sous peu. On peut s’approcher d’un malade, d’un lépreux et être convaincu qu’on est en train de toucher au corps du Christ. Mais lorsque il s’agit d’une personne ivre qui hurle, c’est plus difficile de penser que on est face-à-face avec Jésus caché en elle. Combien pures et aimantes nos mains doivent-elles être pour pouvoir démontrer de la compassion pour ces êtres! »

« Pour parvenir à voir Jésus dans la personne la plus dépouillée spirituellement, il faut un cœur pur. Plus l’image de Dieu est défigurée en une personne, plus grandes doivent être notre foi et notre vénération pour chercher le visage de Jésus et pour exercer notre ministère d’amour pour Lui… »

La plupart des gens ne rencontreront jamais de lépreux, ni ne comprendront ce que signifie être totalement ostracisé par la société. Mais il y a d’autres formes de lèpre de nos jours qui détruisent les êtres humains, tuent leur espérance et leur esprit et les isolent de la société. Qui sont les lépreux modernes de nos vies, ceux qui souffrent de maladies physiques qui stigmatisent et isolent, qui font fuir les autres et coupent les malades de la terre des vivants? Quelles sont les conditions sociales d’aujourd’hui qui forcent les gens à devenir des morts-vivants, les reléguant à des cimetières et à des cachots souterrains, à une profonde indignité, pauvreté, désespoir, isolement, violence, tristesse, dépression, itinérance, dépendance et maladie mentale?

Ne craignons pas les sépulcres de cette terre. Entrons dans ces taudis et apportons une parole de consolation et un geste de guérison envers autrui. Comme le dit Teresa de Calcutta : « agissons avec le sentiment d’une profonde gratitude et avec piété. Notre amour et notre joie à servir doivent être proportionnels au degré de répugnance que nous inspire notre tâche. »

[Les lectures pour ce dimanche sont : Lévitique 13, 1-2.44-46 ; I Corinthiens 10, 31 à 11,1 et Marc 1, 40-45.]