Une expérience magnifique et effrayante au sommet de la montagne

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Fête de la Transfiguration du Seigneur – 6 août 2017

Daniel 7,9-10.13-14
2 Pierre 1,16-19
Matthieu 17,1-9

La signification théologique de la Transfiguration se trouve au centre de notre compréhension de la mission de Jésus de Nazareth. Ce n’était pas seulement Jésus lui-même qui était « transfiguré » sur le Mont Thabor mais aussi Pierre, Jacques et Jean qui étaient transfigurés avec lui. Leurs yeux furent ouverts ; leur vision élargit, ce qui leur permet de voir sans empêchement la lumière presque aveuglante de l’amour de Jésus qui coule de chaque fibre de son être. Chaque jour de la vie de Jésus quelque chose de son éclat remarquable, de sa passion éblouissante et de sa gloire extraordinaire fût révélée aux gens de tous les âges, stades et états de vie. Les bergers et les Rois Mages l’ont vu à Bethléem ; les anciens à Jérusalem l’ont vu au Temple ; les hôtes aux noces de Cana en furent témoin ; la femme adultère l’a vécu ; le garçon possédé par les démons l’a senti ; l’aveugle-né l’a vu ; et le bon larron l’a entendu au Calvaire.

Pour les trois apôtres, c’est une expérience qui dépasse les mots : terrifiant bien sûr, mais tellement merveilleux qu’ils ont voulu construire trois tentes – une pour Jésus, une pour Moïse et une autre pour Élie. Revenant sur l’expérience des années après, Pierre écrivait dans sa deuxième lettre (1,16-19) :

En effet, ce n’est pas en nous mettant à la traîne de fables sophistiquées que nous vous avons fait connaître la venue puissante de notre Seigneur Jésus-Christ, mais pour l’avoir vu de nos yeux dans tout son éclat. Car il reçut de Dieu le Père honneur et gloire, quand la voix venue de la splendeur magnifique de Dieu lui dit : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, celui qu’il m’a plu de choisir. » Et cette voix, nous-mêmes nous l’avons entendue venant du ciel quand nous étions avec lui sur la montagne sainte. De plus, nous avons la parole des prophètes qui est la solidité même, sur laquelle vous avez raison de fixer votre regard comme sur une lampe brillant dans un lieu obscur, jusqu’à ce que luise le jour et que l’étoile du matin se lève dans vos cœurs.

Les trois apôtres qui verraient Jésus à plat ventre dans son agonie à Gethsémani ont reçu cet aperçu de sa vraie identité, afin de les fortifier pour la suite, et aussi afin de les aider à comprendre ce qui sera révélé par sa passion. Aujourd’hui, on pourrait dire que Thabor et Calvaire sont profondément liés. Le Mont Thabor est un avant-goût du Calvaire et nous donne une vision plus profonde de la réalité de la crucifixion de Jésus.

Les détails de la Transfiguration chez Matthieu

Regardons les accents de Matthieu dans le récit majestueux de l’Évangile d’aujourd’hui. Le récit de Matthieu (17,1-9) confirme que Jésus est le Fils de Dieu (17,5) et indique l’accomplissement de la prédiction que Jésus viendra dans la gloire de son Père à la fin du temps (16,27). Il y a ceux qui expliquent la Transfiguration en tant qu’apparition du Christ Ressuscité projetée dans le ministère de Jésus, mais ce n’est pas probable puisque le récit manque de plusieurs éléments habituels lors des apparitions après la résurrection. Le récit de Matthieu sur le Mont Thabor renvoie aux motifs de l’Ancien Testament et aussi à la littérature juive non-canonique de l’apocalypse qui exprime la présence du céleste et du divin, comme la lumière éblouissante, les vêtements blancs, et le nuage ombrageant. On identifie la haute montagne avec le Mont Thabor ou le Mont Hermon, mais il est probable que l’auteur Matthieu ou sa source marcane (Matthieu 9,2) n’a pas eu l’intention de spécifier un lieu précis. Sa signification est théologique plutôt que géographique, possiblement en référence à la révélation à Moïse sur le Mont Sinaï (Exode 24,12-18) et à Élie au même endroit (1 Rois 19,8-18 ; Horeb = Sinaï).

Le visage de Jésus

Matthieu décrit le visage de Jésus qui brilla comme le soleil, ce qui évoque Daniel 10,6. Les vêtements de Jésus – « blancs comme la lumière » –, rappellent Daniel 7,9 où le vêtement de Dieu est « blanc comme la neige ». (Les vêtements blancs des autres êtres célestes sont aussi mentionnés dans l’Apocalypse 4,4 ; 7,9 ; 19,14.) Dans Matthieu 17,4, il y a trois tentes – les cabines où les Israélites ont habité lors de la Fête des Tentes (cf. Jean 7,2). Les tentes ont rappelé l’hébergement de leurs ancêtres dans les cabines lors de leur chemin de l’Égypte à la Terre Promise (Lévitique 23,39-42). Quand Matthieu parle du nuage qui ombrage les apôtres sur la montagne (17,5), cela rappelle la nuée qui a couvert la tente de rassemblement dans l’Ancien Testament, signe de la présence du Seigneur au milieu de son peuple (Exode 40,34-35). La nuée ombrageait également le Temple à Jérusalem au temps de sa dédicace (1 Rois 8,10).

La voix du ciel

La voix de Dieu entendu au sommet de la montagne répète la proclamation baptismale du Père au sujet de Jésus (3,17), avec l’ajout du commandement « Écoutez-le ! ». Ce dernier est une référence au Deutéronome 18,15 où les Israélites reçoivent le commandement d’écouter le prophète comme Moïse que Dieu suscitera pour eux. Ce commandement d’écouter Jésus est général, mais dans ce contexte il s’applique en particulier aux prédictions précédentes de la passion et de la résurrection de Jésus (16,21) et aussi de son deuxième avènement (16,27.28). La chose la plus importante à propos de cette déclaration de la voix céleste s’agit du fait qu’ici comme dans l’Ancien Testament en général, on accorde la priorité à la « parole » plutôt qu’à la « vision ». Matthieu seul utilise le mot « vision » (17,9) pour décrire la Transfiguration. Voir Jésus transfiguré au-dessus du Mont Thabor porte a une signification et de la valeur seulement si cela incite les apôtres et les disciples à écouter et à obéir à l’enseignement divin de Jésus.

Témoigner à la gloire et à l’agonie

Pierre, Jacques et Jean sont présents avec Jésus au moment de sa gloire sur le Mont Thabor. Tous les trois seront encore avec Jésus sur le Mont des Oliviers lorsque leur Maître se bat avec son destin. Ceux qui témoignent de sa gloire céleste doivent aussi témoigner à son agonie terrestre. Si les disciples de Jésus veulent partager sa gloire dans l’avenir, ils doivent être prêts à participer à son agonie. L’événement et la mémoire de la Transfiguration serviront comme un réservoir de grâce, de consolation et de paix pour les apôtres et les disciples de Jésus lorsqu’ils témoignent au-dessus du Mont Calvaire du visage brillant plein de sang et de crachat, des vêtements éblouissants déchirés en loques par les soldats qui ont jetés les dés. Le visage de Jésus n’était pas radieux sur la Croix. Peut-être on peut se demander : Pourquoi Dieu a caché toute sa gloire sur le Mont Thabor, où personne ne pourrait la voir ? Pourquoi est-ce que Dieu ne l’a pas gardée pour la Croix ? Cependant la vie chrétienne nous invite à vivre les deux montagnes – Calvaire et Thabor –, afin de voir la gloire de Dieu. Aujourd’hui nous voyons la Transfiguration comme la célébration de la présence du Christ qui prend charge de tout notre être et qui transfigure même ce qui nous dérange sur nous-mêmes. Dieu pénètre ces régions endurcies, incrédules et même inquiétantes en nous, que nous ne savons pas comment gérer nous-mêmes. Dieu pénètre ces régions avec la vie de l’Esprit et agit sur ces régions en rayonnant sur eux son propre visage, sa consolation et sa paix.

Mont Thabor aujourd’hui 

Lors de mes années d’études en Terre Sainte, mes visites fréquentes au Mont Thabor m’ont toujours laissé dans un grand sens d’émerveillement, de mystère, de peur et de révérence auprès de Jésus. Chaque fois que j’ai visité le Mont Thabor et la belle église qui représente les trois tentes pour Jésus, Moïse et Élie, j’étais aussi vivement conscient de la mémoire du Bienheureux Paul VI qui avait une place très particulière pour le mystère de la Transfiguration dans sa propre prière et son pontificat. Il est monté sur le Mont Thabor comme pèlerin en 1964 lors de sa visite historique en Terre Sainte. Le 6 août 1978, en la Fête de la Transfiguration, le pape Paul VI est mort à Castel Gandolfo. Il a fermé ses yeux sur cette « scène temporelle et terrestre, prodigieuse et dramatique » lors de la fête même qui a tant marqué sa vie ainsi que son ministère Petrinien. Lors de ses funérailles sur la Place Saint-Pierre le 12 août 1978, le doyen du Collège des Cardinaux de l’époque, le Cardinal Carlo Confalonieri, a décrit le pape Paul VI avec les paroles suivantes :

La grandeur de son âme s’est manifestée dans sa vive intelligence et dans son cœur plein de la bonté qui s’est ouvert aux besoins spirituels de ses fils et de ses filles… Il est devenu un vrai prince de la paix. Il a établi avec une sollicitude urgente un dialogue continu avec tout le peuple. Il a donné son attention avec toute affection et toute espérance aux faibles et aux gens sans défense, les pauvres et ceux qui ont besoin d’aide. Il a conversé avec tout le monde afin de les fortifier dans la foi…

L’histoire nous enseigne maintenant que la patience et la sagesse du pape Paul VI, surtout dans la suite et lors du concile Vatican II, furent des dons importants au Peuple de Dieu et au monde. Le pape Paul VI n’a pas vu le dialogue simplement en tant qu’un instrument mais comme une méthode. Il était proche des gens, surtout de ceux qui étaient loin ou qui l’opposaient en théorie ou en pratique. Il aimait aussi la Terre Sainte, et désirait que le plus grand nombre de gens ait l’expérience qui était la sienne, d’être pèlerin sur la terre de Jésus en 1964.

Lors de sa messe de béatification au Vatican le 19 octobre 2014, durant le Synode des Évêques sur la Famille, le pape François a parlé de son prédécesseur avec ces paroles émouvantes :

À l’égard de ce grand Pape, de ce courageux chrétien, de cet apôtre infatigable, nous ne pouvons dire aujourd’hui devant Dieu qu’une parole aussi simple que sincère et importante : merci ! Merci à notre cher et bien-aimé Pape Paul VI ! Merci pour ton témoignage humble et prophétique d’amour du Christ et de son Église !

Dans son journal personnel, le grand timonier du Concile, au lendemain de la clôture des Assises conciliaires, a noté : « Peut-être n’est-ce pas tant en raison d’une aptitude quelconque ou afin que je gouverne et que je sauve l’Église de ses difficultés actuelles, que le Seigneur m’a appelé et me garde à ce service, mais pour que je souffre pour l’Église, et qu’il soit clair que c’est Lui, et non un autre, qui la guide et qui la sauve » (P. Macchi, Paul VI à travers son enseignement, de Guibert 2005, p. 105)Dans cette humilité resplendit la grandeur du Bienheureux Paul VI qui, alors que se profilait une société sécularisée et hostile, a su conduire avec une sagesse clairvoyante – et parfois dans la solitude – le gouvernail de la barque de Pierre sans jamais perdre la joie ni la confiance dans le Seigneur.

Le bienheureux Paul VI fermait ses yeux lors de la Transfiguration glorieuse de Jésus ; il vit maintenant dans la lumière de sa résurrection. Le pape Paul VI nous a permis d’expérimenter sur terre la joie et la gloire qui attendent chacun dans le Nouveau Jérusalem. La Transfiguration du Christ est dans le passé. Dieu, dont la lumière atteint la terre lors de cette fête, est présent. Que nos prières en ce jour soit que le monde voit la lumière, la lumière de guérison et de réconciliation. Que nous nous efforcions à être comptés parmi ceux qui écoutent la parole du Christ et qui sont transfigurés par la parole que nous entendons.

Nos moments de transfiguration

Dans le passé, chaque peintre d’icône commençait sa carrière en reproduisant une image de la Transfiguration. On pourrait dire que le destin de chaque chrétien est écrit entre deux montagnes : entre le Mont Thabor et le Calvaire. Le récit merveilleux de la Transfiguration nous offre des moments resplendissants de lumière et aussi des moments de tristesse et de ténèbre. La merveille de l’éternité et la réalité de nos vies quotidiennes révèlent les tensions de nos vies. Cette histoire de Jésus, des prophètes et de ses amis au-dessus du Mont Thabor révèle également la tentation de vouloir rester immobile et la difficulté de persévérer. Combien de fois nous sommes bloqués dans nos histoires. Cette histoire mystérieuse nous donne l’occasion de regarder nos propres expériences au-dessus des montagnes de nos vies. Si tant de personnes ont pu reconnaître la gloire de Jésus dans un regard ou un touché, pourquoi est-ce que cela était tellement difficile pour Pierre, Jacques et Jean ? Peut-être parce qu’ils étaient tellement proches de Jésus ; peut-être car ils étaient avec lui dans le quotidien ; peut-être car ils ont pris sa gloire comme acquise. Et nous ? Reconnaissons-nous cette même gloire divine en nous, visible dans les autres, tellement évidente dans la création, imprégnée dans les expériences les plus ordinaires de la justice, de la vérité, de la guérison, du pardon, de la réconciliation et de la compassion ? Ou prenons-nous aussi tout cela comme acquis ?

Comment est-ce que ces expériences illuminent les ombres et les ténèbres de nos vies ? Comment seraient nos vies sans ces expériences du sommet de la montagne ? Combien de fois est-ce que nous nous tournons vers ces expériences rares mais importantes pour la force, le courage et la clarté ? Quand nous sommes dans les vallées souvent nous ne pouvons pas voir la gloire du Christ. Nous pouvons la voir seulement lorsque nous sommes sur une montagne comme le Mont Thabor, Mont de la Transfiguration. Nous pouvons seulement la voir quand nous montons la montagne ensemble avec les autres. Comment avons-nous partagé ces moments de grâce et de lumière avec les autres ?