Maître, nous voulons voir !

Trentième dimanche du Temps ordinaire, Année B – 28 octobre 2018

Dans l’Évangile de Marc, les récits de guérison de l’aveugle à Bethsaïde (8,22-26) et de Bartimée en route vers Jéricho (10,46-52) étaient incontestablement des récits très connus dans l’Église primitive. Ces miracles m’ont toujours fasciné, car j’ai grandi avec un père qui était optométriste. Combien de fois avons-nous discuté de déficiences de la vue, du stigmatisme, des cataractes et de la vision parfaite? Mon père était membre d’un organisme de charité qui venait en aide aux aveugles et je me souviens très bien de ce bénévolat, avec mon père et ses collègues également médecins, lors de fêtes de Noël organisées pour les aveugles.

En route vers Jéricho

L’auteur de l’Évangile selon St-Marc nous fait part de la rencontre de Jésus et de Bartimée, un mendiant aveugle (Mc 10,46-52) dans l’Évangile du 30e dimanche du temps ordinaire (Année B). Jésus avait effectué un long périple éprouvant à travers la vallée du désert à partir du Nord, en Galilée.  Il était alors en route pour Jérusalem, une montée peineuse d’une oasis du désert jusqu’aux collines de la Judée.

Comme Jésus arrivait à Jéricho, Bartimée perçut l’agitation de la foule, sentant qu’une occasion unique était à portée de main. Il devait assurément la saisir. Du bord de la route, il se mit à crier, « Jésus, fils de David, aie pitié de moi ! » Certains dans l’entourage de Jésus avaient honte de ce mendiant sale et insolent qui dérangeait le maître. Tant et si bien qu’ils tentèrent de le faire taire.

Pourquoi avaient-ils honte? Pourtant, Bartimée tentait simplement de prendre part à la culture environnante et de cette façon, faire valoir qu’il avait également le droit de voir Jésus. Si les gens de la foule avaient entendu les rumeurs à propos des pouvoirs de guérison de Jésus, n’auraient-ils pas exprimé un peu plus de compassion envers ce pauvre mendiant, et ne l’auraient-ils pas présenté à Jésus ?

Ni Bartimée ni Jésus ne seraient rejetés. Dès qu’il a entendu les cris du mendiant, Jésus écarta les réticences des disciples et appela l’aveugle.  Bartimée jeta son manteau et courut vers cette voix chaleureuse qui répondit immédiatement : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? »

« Rabouni, que je voie. » Et Bartimée se mit à voir non seulement avec ses yeux, mais surtout, avec son coeur. Bien que Bartimée fût aveugle à bien des égards, il voyait clairement qui était Jésus.  L’objectif de la foi qui nous rend disciples est de « voir clairement qui est Jésus » En fin de compte, Bartimée se mit à voir et suivit Jésus sur la route. Étant donné que le verset suivant de l’Évangile de Marc raconte l’arrivée à Jérusalem, nous pouvons déduire avec certitude que Bartimée a suivi Jésus sur le chemin vers la croix.

La métaphore de l’aveugle

La compassion envers les parias a été une caractéristique importante du ministère de Jésus et dans l’Évangile, les récits de guérison ne consistent jamais en une simple transformation d’incapacités physiques. Dans les récits de ceux qui étaient « aveugles, mais se mettent à voir », il faut noter que le lien entre la vision et la foi est tellement fort que les miracles accomplis par Jésus se rapportent plus à la croissance spirituelle qu’à la disparition de la cécité.

Les disciples de Jésus ont des problèmes de vision.  Combien de fois fait-on usage de la métaphore d’aveuglement afin de décrire notre incapacité à saisir le sens des souffrances endurées ? Cet aveuglement est parfois décrit comme étant une incapacité de voir les arbres dans la forêt, mais ne serait-ce pas qu’une analyse simplifiée. L’aveuglement familial est encore plus inquiétant, car il suppose qu’il n’y aucune leçon à apprendre. L’aveuglement est souvent enraciné dans l’arrogance. Chaque jour, nous devons ajuster notre vue.

De nos jours, quels aspects de l’Église, de la société et de notre culture auraient sérieusement besoin de guérison, de restauration et de reformation ? Quels sont nos angles morts ? Quels sont les problèmes de myopie et d’hypermétropie les plus graves ? Combien de fois préférons-nous le monologue au dialogue tout en refusant de croire que nous pourrions apprendre de ceux qui sont d’avis contraire ou qui s’opposent à nous ? Autrement dit, nous refusons parfois de prendre part à la culture environnante en optant pour un mode de vie étroit, agressif et colérique? Et puis, combien de fois affirmons-nous qu’il n’existe aucune autre façon d’aborder le problème que la nôtre ?

Combien de fois nous comportons-nous comme ceux qui ont tenté d’empêcher Bartimée de voir et de rencontrer le Seigneur ? Face aux critiques des moqueurs et des cyniques parmi nous, osons-nous accompagner nos amis, nos collègues et nos êtres chers vers la présence même du Seigneur ? Pourquoi ne pas le faire lorsque nous connaissons le résultat d’une existence sans la présence du Christ ?

Prières pour la guérison, le rétablissement et la vision

Permettez-moi d’établir le lien entre l’Évangile d’aujourd’hui et une initiative très importante dans notre société, c’est-à-dire les activités pro-vie. Ils ont besoin de purification, de restauration, d’un renouvellement spirituel et d’une vision rectifiée. Je réalise de plus en plus lors d’entretiens avec des gens bien intentionnés qui se disent pro-vie que le renouvellement de la mission initiale, la recentralisation du dynamisme et des efforts sont essentiels dans le but d’inclure le plus possible de personnes aux efforts de préservation et de maintien de la dignité humaine. Si nous affirmons être pro-vie, nous devons inclure toute la culture environnante, au lieu de tout simplement la condamner.

Nous devons mettre en évidence notre programme pro-vie et nos activités. L’avortement est la pire blessure infligée non seulement aux individus et à leurs familles, source de refuge pour la vie, mais également à  la société et sa culture. D’autant plus que les personnes qui devraient protéger et défendre la société en sont partiellement responsables. Il est important de rappeler la vision pro-vie et les paroles prononcées par le Pape Benoît XVI lors de cérémonie d’ouverture de la Journée mondiale de la jeunesse à Sydney, le 17 juillet 2008 :

C’est ainsi que nous sommes amenés à réfléchir sur la place qu’occupent dans nos sociétés les indigents, les personnes âgées, les immigrés, les sans-voix. Comment se fait-il que la violence domestique tourmente tant de mères et d’enfants ? Comment se fait-il que l’espace humain, le plus beau et le plus sacré qu’est le sein maternel, soit devenu un lieu de violence indicible ?

Une vision et des efforts qui ne ciblent que les atrocités contre l’enfant à naître risquent d’entraîner l’aveuglement. Dans cette optique, il est indispensable de porter attention aux grands défis qui accablent actuellement l’humanité. Plus précisément les questions complexes telles que le suicide assisté ou l’euthanasie qui, de nos jours, ne sont plus des sujets théoriques ou abstraits. La problématique concerne le grand public et fait l’objet de débats non seulement dans les congrès et les parlements, mais également dans les discussions de salon et dans les salles de classe. L’euthanasie est une compassion erronée et malavisée.

L’Église catholique romaine nous offre un enseignement sur les droits, le caractère sacré et la dignité de l’être humain, c’est-à-dire une vision parfaite à viser au quotidien si l’on se prétend pro-vie. L’opposition à l’avortement ne justifie pas l’indifférence envers ceux qui souffrent de pauvreté, de violence et d’injustice. Il faut ainsi s’efforcer de voir la situation dans son ensemble et ainsi d’éviter la vision étroite.

Se dire pro-vie signifie s’opposer à tous ceux qui portent atteinte à la vie tels que tous types de meurtre, de génocide, d’avortement, d’euthanasie ou d’autodestruction délibérée. Nous sommes catégoriquement contre tout affront à la dignité humaine tel que la mutilation, les tourments infligés sur le corps ou l’esprit, les tentations contre la volonté même, et tout ce qui agresse la dignité humaine tel que les conditions de vie inhumaines, l’emprisonnement pour des raisons arbitraires, la déportation, l’esclavage, la prostitution, le trafic de femmes et d’enfants ainsi que les conditions de travail honteuses auxquelles sont soumises des personnes traitées comme des outils de profit personnel plutôt que comme des personnes libres et responsables. Toutes ces choses et d’autres détruisent la vie humaine et empoisonnent la société.

Les valeurs pro-vie nous n’autorisent pas à dire ou à faire n’importe quoi, à se comporter de façon méchante ou encore, à détruire ceux qui ne partagent pas notre point de vue. Il ne faut jamais oublier les principes de politesse, de charité évangélique, d’éthique ou de justice. Nous devons ainsi éviter la malvoyance et la myopie de ceux qui, au départ, ont de bonnes intentions, mais qui sont aveuglés par leur propre zèle et qui sont incapables de mettre tout en perspective.  Le Cardinal Sean O`Malley, opm. cap., archevêque de Boston, a récemment écrit : « Notre capacité de transformer les cœurs et d’aider les autres à saisir l’importance de la dignité de la vie de chacun, des premiers instants de sa conception jusqu’aux derniers moments de sa mort naturelle, est directement liée à notre capacité d’accroître l’amour et l’unité dans l’Église, car les divisions et les disputes ne font qu’entraver la proclamation de la vérité.

La vision pro-vie est l’une des plus profondes expressions de notre baptême, car il s’agit de s’affirmer en tant que fils et filles de la lumière revêtus d’humilité et de charité, pleins de convictions, qui ne font qu’affirmer la vérité tout en la soutenant avec fermeté, conviction et détermination sans jamais perdre la joie ou l’espoir. Les activités pro-vie ne sont pas réservées à un parti politique en particulier. C’est une obligation pour tous que ce soit ceux de droite, de gauche ou les modérés. Si nous sommes pro-vie, nous devons tendre la main vers la société qui nous entoure plutôt que lui faire affront. Nous devons voir les autres comme l’a fait Jésus et nous devons aimer pour la vie, même ceux qui s’opposent à nous.

Comme nous avons pris connaissance des choses qui nous rendent aveugles au Seigneur et nous paralysent à tel point que l’on ne peut pas agir efficacement. Supplions sans cesse le Seigneur de nous guérir! Seigneur, fais que je puisse voir ! Puis lorsque notre vision sera rétablie, levons-nous afin de le suivre en route vers le royaume.

Prière pour la vision
Origène (185-253)

Que le Seigneur touche nos yeux
Comme il l’a fait pour les aveugles.
Pour que nous puissions ainsi rendre visibles
les choses qui sont invisibles.
Qu’il  puisse ouvrir nos yeux pour contempler non pas les réalités actuelles,
mais les bénédictions à venir.
Qu’il puisse ouvrir les yeux de nos cœurs pour fixer l’Esprit en Dieu
Par Jésus-Christ notre Seigneur,
à qui appartiennent la puissance et la gloire jusqu’à l’éternité. Amen.