L’univers se joue sur un verre d’eau donné aux petits

Solennité du Christ Roi de l’Univers – dimanche 26 novembre 2017

Ézéchiel 34,11-12.15-17
1 Corinthiens 15,20-26.28
Matthieu 25,31-46

Pendant mes études de doctorat à l’Institut biblique pontifical de Rome à la fin des années 1980, j’ai eu plusieurs fois le privilège d’enseigner l’Écriture sainte aux Missionnaires de la charité, à leur maison de formation dans la banlieue romaine. Assez souvent, alors que je travaillais avec les sœurs, Mère Teresa est venue visiter la communauté de formation. Je n’oublierai jamais la silhouette courbée de cette petite femme d’origine albanaise assise sur le plancher de la chapelle tandis que j’animais pour les sœurs une réflexion biblique. J’étais intimidé d’exposer l’Écriture sainte devant quelqu’un que déjà à l’époque plusieurs tenaient pour une sainte : quelqu’un qui, sans connaître les langues anciennes ou les techniques de l’exégèse, avait de la Parole de Dieu une compréhension bien supérieure à celle que je pourrais jamais avoir. Un soir que j’avais terminé mon exposé et que je ramassais mes papiers pour rentrer au Collège canadien, la Mère vint me parler. À la fin de notre échange, je lui demandai : « Comment arrivez-vous à vivre tout cela jour après jour ? Comment faites-vous avec les foules de gens qui essaient de vous voir dès que vous êtes en public ? » Elle leva la main et l’ouvrit devant mes yeux en écartant les doigts. « Cinq mots, dit-elle, cinq mots : You did it to me, c’est à moi que vous l’avez fait. »

« C’est à moi que vous l’avez fait. »

En ce dernier dimanche de l’année liturgique, connu aussi sous le nom de Solennité du Christ Roi, on nous présente le grand tableau du jugement dernier (Matthieu 25, 31-46), qui ne se trouve que dans l’Évangile de Matthieu. Le jugement dernier accompagnera la parousie (la seconde venue du Christ) et il fait l’objet du dernier enseignement de Jésus avant qu’il ne monte à Jérusalem affronter sa crucifixion et sa mort. Le refrain lancinant de l’Évangile d’aujourd’hui tient précisément dans ces quelques mots : « C’est à moi que vous l’avez fait. »

L’essentiel de l’Évangile d’aujourd’hui ne consiste pas à savoir qui sont les brebis et les boucs. Les brebis à la droite du Fils de l’Homme représentent les personnes qui ont reconnu et accepté le messager et son message. Les boucs à sa gauche n’ont pas su reconnaître ou accepter le messager ou le message.

Le Christ, Seigneur de l’histoire et roi de l’univers, va séparer les brebis des boucs à la fin des temps selon qu’ils auront accepté ou non la Parole de Dieu en accueillant les ambassadeurs envoyés proclamer cette Parole. Cette acceptation ou ce rejet sont en dernière analyse l’acceptation ou le rejet de Dieu qui a envoyé Jésus. Rejeter Jésus, le Fils, c’est rejeter Dieu, le Père. Rejeter le disciple envoyé par Jésus, c’est rejeter Jésus lui-même.

L’inclusion dans le Royaume

Le Fils qui « siège sur son trône de gloire en présence de toutes les nations rassemblées devant lui » (v. 31-32) est celui-là même qui, au sommet de sa puissance cosmique, révèle que l’univers entier se joue sur un verre d’eau donné en son nom aux plus petits. Jésus nous dit que tous les gestes de miséricorde, de pardon, de bonté que nous posons s’adressent en fait à lui. Il s’identifie pleinement aux personnes dans le besoin, marginalisées et dépendantes; à celles qui ont faim, qui ont soif, qui sont étrangères, nues, malades ou en prison. Tout le monde est inclus dans le Royaume de l’humble Jésus. Son règne bouleverse complètement les idées que nous nous faisons d’un royaume terrestre. Le règne et la royauté de Jésus sont le service ultime, le service qui va jusqu’au don de sa vie pour les autres.

Les justes seront renversés de découvrir qu’en s’occupant des besoins de ceux et celles qui souffrent, ils servaient le Seigneur lui-même (25, 37-38). Les maudits (25,41) seront aussi étonnés de comprendre qu’en négligeant ceux et celles qui souffrent ils négligeaient le Seigneur, qui les traitera de la même façon.

Quand Dieu sera tout en tous

Dans la deuxième lecture d’aujourd’hui, tirée de la première épître aux Corinthiens, (1 Co 15, 20-26.28), Paul décrit les relations du Christ avec ses ennemis et avec son Père. La vision de Paul embrasse le cosmos alors qu’il tente de décrire le but de l’histoire universelle. Le texte est théologique et christologique car Dieu est l’agent ultime et l’aboutissement de l’histoire. En fin de compte, nous sommes toutes et tous sauvés par ce Dieu qui est entré dans l’histoire humaine en la personne de Jésus de Nazareth. Le jour où sera établi le règne de Dieu, il n’y aura plus la moindre résistance à son pouvoir salvifique. Dieu sera tout en tous. Voilà ce que veut exprimer l’idée de « soumission » (v. 28): Dieu sera pleinement Dieu et accomplira ses gestes de salut pour nous.

Trois conclusions sur la royauté du Fils de Dieu

À la fin de l’année liturgique, et à la lumière du tableau majestueux du jugement dernier, considérons deux textes du pape Benoît XVI. Le premier est tiré de sa lettre apostolique Porta Fidei, du 11 octobre 2011, pour la promulgation de l’Année de la foi.

La foi sans la charité ne porte pas de fruit et la charité sans la foi serait un sentiment à la merci constante du doute. Foi et charité se réclament réciproquement, si bien que l’une permet à l’autre de réaliser son chemin. En effet de nombreux chrétiens consacrent leur vie avec amour à celui qui est seul, marginal ou exclus comme à celui qui est le premier vers qui aller et le plus important à soutenir, parce que justement en lui se reflète le visage même du Christ. Grâce à la foi nous pouvons reconnaître en tous ceux qui demandent notre amour, le visage du Seigneur ressuscité. « Dans la mesure où vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25, 40) : ces paroles du Seigneur sont un avertissement à ne pas oublier et une invitation permanente à redonner cet amour par lequel il prend soin de nous. C’est la foi qui permet de reconnaître le Christ et c’est son amour lui-même qui pousse à le secourir chaque fois qu’il se fait notre prochain sur le chemin de la vie. Soutenus par la foi, regardons avec espérance notre engagement dans le monde, en attente « d’un ciel nouveau et d’une terre nouvelle où résidera la justice » (2 Pi 3, 13; cf. Ap 21, 1).

Le Royaume du Christ ne se construit pas de force

Considérons maintenant la réflexion du Benoît XVI sur la royauté du Christ, texte qu’il a prononcé le 26 octobre 2011 lors d’une célébration de la Parole, la veille de la Journée de réflexion, de dialogue et de prière pour la paix et la justice dans le monde, journée tenue à Assise et placée sous le thème « Pèlerins de la vérité, pèlerins de la paix ».

Dans son homélie pendant la célébration de la Parole, le pape Benoît a cité un passage de Zacharie 9, dans lequel Dieu promet le salut par un roi :

Mais celui qui est annoncé n’est pas un roi qui se présente avec la puissance humaine, la force des armes; ce n’est pas un roi qui domine par le pouvoir politique et militaire ; c’est un roi doux, qui règne par l’humilité et la clémence face à Dieu et aux hommes, un roi différent par rapport aux grands souverains du monde.

L’annonce qu’avait faite le prophète Zacharie […] revient à l’esprit des disciples de Jésus de façon particulière après les événements de la passion, de la mort et de la résurrection, du Mystère pascal, lorsqu’ils revinrent avec les yeux de la foi à l’entrée glorieuse du Maître dans la Ville Sainte. Il monte un âne, qu’il a emprunté (cf. Mt 21, 2-7) […] il n’est pas à cheval, comme les grands. Il n’entre pas dans Jérusalem accompagné d’une puissante armée de chars et de cavaliers. Il est un roi pauvre, le roi de ceux qui sont les pauvres de Dieu […] de ceux qui ont le cœur libre de la soif de pouvoir et de richesse matérielle, de la volonté et de la recherche de domination sur l’autre. Jésus est le roi de ceux qui ont cette liberté intérieure qui rend capables de surmonter l’avidité, l’égoïsme qui règne dans le monde, et qui savent que Dieu seul est leur richesse […] Il est un roi de paix, grâce à la puissance de Dieu, qui est la puissance du bien, la puissance de l’amour. C’est un roi qui fera disparaître les chars et les chevaux de bataille, qui brisera les arcs de guerre; un roi qui réalise la paix sur la Croix, en réunissant la terre et le ciel et en jetant un pont fraternel entre tous les hommes. La Croix est le nouvel arc de paix, signe et instrument de réconciliation […] signe que l’amour est plus fort que toute violence et que toute oppression, plus fort que la mort: le mal se vainc par le bien, par l’amour.

Mais comment pouvons-nous construire ce royaume de paix dont le Christ est roi […] Comme Jésus, les messagers de paix de son royaume doivent se mettre en marche […] Ils doivent partir, mais pas avec la puissance de la guerre ou la force du pouvoir […] Ce n’est pas avec le pouvoir, avec la force, avec la violence que le royaume de paix du Christ s’étend, mais avec le don de soi, avec l’amour porté à l’extrême, même à l’égard de ses ennemis. Jésus ne vainc pas le monde avec la force des armes, mais avec la force de la Croix, qui est la véritable garantie de la victoire.

Viva Cristo Rey !

Enfin, évoquons la vie d’un jeune martyr jésuite mexicain, totalement voué au Christ Roi, le Bienheureux Miguel Agustίn Pro, s.j. (1891-1927). Né le 13 janvier 1891 à Guadalupe Zacatecas, au Mexique, Miguel (« Miguelito ») Pro était le fils d’un ingénieur des mines et d’une mère pieuse et charitable. Tout jeune, Miguel éprouva une prédilection pour la classe ouvrière; il la conservera toute sa vie. À l’âge de 20 ans, il entrait au noviciat des Jésuites et se retrouva bientôt en exil à cause de la révolution mexicaine. Il voyagea aux États-Unis, en Espagne, au Nicaragua et en Belgique, où il fut ordonné prêtre en 1925. Le Père Pro souffrait de problèmes gastriques chroniques et comme, après de nombreuses opérations, sa santé ne s’améliorait pas, ses supérieurs jésuites l’autorisèrent à rentrer au Mexique en 1926, en dépit de la terrible persécution religieuse qui y faisait rage.

Les églises étaient fermées et les prêtres vivaient dans la clandestinité. Le Père Pro passera le reste de sa vie à exercer secrètement le ministère auprès des catholiques mexicains. Il soutenait les gens dans leur foi et il était profondément engagé au service des pauvres de la ville de Mexico. On savait qu’il avait appris à utiliser toutes sortes de déguisements qui lui permettaient de travailler tranquillement parmi les pauvres. Miguel s’habillait en mendiant et faisait sa tournée de nuit pour baptiser les nouveaux nés, bénir des mariages et célébrer la messe. Il se présentait à la prison vêtu en policier pour porter le saint viatique aux catholiques condamnés. Quand il allait dans les beaux quartiers recueillir de l’argent pour les pauvres, il portait un complet élégant, une fleur à la boutonnière. Il menait pratiquement l’existence d’un espion dans une série télévisée à succès ! Mais dans tout ce qu’il faisait, le Père Pro continuait d’obéir à ses supérieurs et il était habité par la joie de servir le Christ son Roi.

On porta de fausses accusations contre lui dans le cadre de l’attentat perpétré contre un ancien président du Mexique et sa tête fut mise à prix. Livré à la police, il fut condamné à mort sans qu’il y ait eu de procès légal. Le jour où on le conduisit devant le peloton d’exécution, le Père Pro pardonna à ceux qui allaient le tuer, refusa bravement le bandeau qu’on lui offrait et mourut en s’écriant : Viva Cristo Rey, Vive le Christ Roi !

L’image de Sainte Teresa de Calcutta me montrant ses cinq doigts reste gravée dans mon esprit et me revient en particulier chaque fois que j’entends proclamer l’évangile d’aujourd’hui, celui du jugement dernier. « C’est à moi que vous l’avez fait. » L’image du Bienheureux Miguel Pro, qui eut l’audace de s’agenouiller devant ses bourreaux et de leur pardonner avant de proclamer la vraie royauté du Seigneur non violent est, elle aussi, profondément vivante en moi.

Justifié devant la cour céleste

Si nous écoutons attentivement la première lecture, tirée du prophète Ézéchiel 34, 11-12.15-17, en même temps que le puissant Évangile d’aujourd’hui, comment ne pas voir surgir devant nous l’image de Sainte Teresa de Calcutta et du Bienheureux Miguel Pro ainsi que celle de ces hommes et de ces femmes qui, comme eux, au fil de l’histoire, ont pris soin des brebis égarées, allant à leur secours dans le brouillard et les ténèbres, les menant au pâturage et leur procurant le repos ? « C’est à moi que vous l’avez fait. » Aujourd’hui, nous avons la consolation de savoir que les gestes de miséricorde que nous posons pour les petits de Dieu sont déjà reconnus devant le tribunal céleste parce que Dieu voit tout de là-haut et qu’il est, Lui, l’ultime bénéficiaire des pauvres efforts que nous faisons sincèrement pour prendre soin des nécessiteux, des marginalisés et des dépendants, de ceux et celles qui ont faim, qui ont soif, qui sont étrangers, citoyens nus et emprisonnés du royaume de Dieu.

Notre foi est fermement enracinée en Jésus de Nazareth dont on a dit qu’il était roi au moment de l’exécuter. Ce n’était pas un roi qui recherchait le pouvoir, ni un dictateur qui dominait et écrasait ceux et celles qui croisaient sa route. Dans son royaume, ses pauvres sujets étaient chéris et aimés; c’étaient ses amis, les petits, ses frères et sœurs qui avaient part à sa propre vie. Les royaumes de ce monde passeront. Le royaume de Jésus Christ ne passera pas. Avec Sainte Teresa de Calcutta et le Bienheureux Miguel Pro de Mexico, acclamons notre Roi : Viva Cristo Rey ! Vive le Christ Roi maintenant et à jamais.

(Image : Bienheureux Miguel Pro, s.j.)