Lorsque prescriptions rime avec distractions

Vingt-deuxième dimanche du Temps ordinaire, Année B – 2 septembre 2018

Combien de fois avons-nous entendu, ou peut-être même dit nous-mêmes : « Cette personne est un Pharisien » ou « Quel pharisaïsme! » L’évangile d’aujourd’hui (Marc 7, 1-8.14-15.21-23) est l’occasion de comprendre le rôle des Pharisiens dans le judaïsme, ainsi que la raison pour laquelle Jésus et d’autres se situaient si fortement contre leur comportement. Qui étaient les Pharisiens du temps de Jésus et qui sont les Pharisiens d’aujourd’hui ?

Essayons de simplifier ce sujet complexe pour éclairer l’évangile du jour. Les Pharisiens cherchaient à faire en sorte que la Loi s’incarne en chaque juif, qu’elle devienne en chacun une parole vivante, grâce à l’interprétation des commandements et leur adaptation aux diverses réalités de la vie. La doctrine des Pharisiens ne s’oppose pas à la doctrine chrétienne. À l’époque où vivait Jésus, les Pharisiens formaient le « parti conservateur » au sein du judaïsme. Leur adhésion à la Torah et au Talmud étaient des plus strictes et en faisaient des gens d’une apparence morale irréprochable. Ils étaient les leaders de la majorité des juifs et ceux qui les suivaient admiraient leur zèle et leur dévouement religieux. Les Sadducéens formaient le parti d’opposition, soit le « parti libéral » au sein du judaïsme. Ces derniers étaient populaires parmi la minorité formant la classe riche de l’époque.

Les Pharisiens sont mentionnés dans un récit de Matthieu (3, 7-10), alors que Jean le Baptiste les condamne, tout comme les Sadducéens : « Voyant des pharisiens et des sadducéens venir en grand nombre à ce baptême, il leur dit : ‘Engeance de vipères ! Qui vous a appris à fuir la colère qui vient ?’ »

Jésus aussi réserva ses mots les plus acerbes pour les Pharisiens. En Matthieu 16, 6, Jésus met en garde ses disciples : « Attention ! Méfiez-vous du levain des Pharisiens et des Sadducéens. » De quoi devaient se méfier les disciples ? Était-ce de l’immoralité des Pharisiens et des Sadducéens ?

L’adhésion à la Loi

Au temps de Jésus, les Pharisiens encourageaient l’intériorité d’une authentique adhésion à la Loi, et recommandaient la pratique d’une spiritualité quotidienne ordinaire. Il y avait un petit nombre de Pharisiens qui ne se préoccupaient que des prescriptions de la Loi susceptibles d’être visibles par d’autres – ils ne s’attardaient donc qu’à respecter les manifestations extérieures de la Loi juive. Or, ces Pharisiens auraient été critiqués par les premiers, tout comme le prophète Isaïe avait critiqué l’hypocrisie, dans le passé. Ainsi, Jésus réprimandait occasionnellement les comportements aberrants de ces Pharisiens minoritaires, qui le confrontaient, par ailleurs, sur ses réinterprétations de la Loi. Mais, soulignons-le, Jésus ne condamnait pas le pharisaïsme en tant que tel, ni l’ensemble des Pharisiens.

Les Pharisiens étaient des hommes « convaincus d’être justes et qui méprisaient tous les autres » (Luc 18, 9). Ils croyaient que leurs œuvres – c’est-à-dire leur accomplissement des commandements de Dieu et leur obéissance à ses interdictions – faisaient en sorte de leur obtenir et de leur maintenir la faveur de Dieu. Les Pharisiens, dans leur autosatisfaction, méprisaient tous ceux qui ne rencontraient pas le même niveau de respect de la Loi qu’eux démontraient. Ils refusaient de manger avec les collecteurs d’impôts et les autres pécheurs, car ils se distanciaient d’eux, de par l’auto-proclamation de leur supériorité. Ils passaient leur temps à marmonner à propos des personnes qui mangeaient et buvaient avec Jésus. Jésus leur dit donc : « Ce ne sont pas les gens en bonne santé qui ont besoin du médecin, mais les malades. Je suis venu appeler non pas les justes mais les pécheurs, pour qu’ils se convertissent. » (Luc 5, 31-31)

Pas une leçon de bienséance !

Dans le passage de l’évangile lu aujourd’hui (Mc 7, 1-8.14-15.21-23), les Pharisiens et les scribes se déplacent de Jérusalem pour mener leur enquête sur Jésus. Jésus abolit la pratique de pureté rituelle de même que la distinction entre la nourriture pure et impure. Les chiens de garde de la tradition religieuse citent Jésus pour son laxisme à l’égard de la Loi! Certains de ses disciples mangeaient en effet sans s’être lavé les mains (Mc 7, 2). Les Pharisiens et les scribes s’emparent de cette infraction à la loi et mettent Jésus au défi : « Pourquoi tes disciples ne suivent-ils pas la tradition des anciens ? Ils prennent leurs repas sans s’être lavé les mains. » (v. 5)

Jésus ne répond pas sous forme d’une leçon de bienséance ou d’une consigne d’hygiène personnelle. Il qualifie plutôt les Pharisiens et les scribes ainsi : « Vous, hypocrites » (v. 6). Citant Isaïe, Jésus révèle la disposition de cœur de ces légalistes. Ils s’attachent aux préceptes humains et placent leur confiance dans les traditions de leurs ancêtres, aux dépens du commandement de Dieu (v. 8).

Aux pratiques de piété visibles, étroites et légalistes en matière de purification (Marc 7, 2-5), de culte (7, 6-7) et d’observation des commandements, Jésus oppose ceci : la véritable intention morale de la loi divine (7, 8-13). Cependant, Jésus fait plus que contraster la Loi et son interprétation pharisaïque. En effet, Marc 7, 14-15 met de côté la Loi elle-même, en ce qui concerne la pureté ou l’impureté de la nourriture. Le point de vue de Jésus est bien reçu – et la plupart des Pharisiens auraient été en accord -, soit que l’attitude intérieure est plus importante que l’extériorité de la Loi.

La notion pharisaïque du péché

Jésus rejette la notion de péché telle que conçue par les Pharisiens et les scribes. Selon Jésus, le péché est l’égarement de l’esprit humain et non pas une incapacité de distinguer entre certains types d’aliments. L’attitude de Jésus face au péché est cohérente avec sa vision du sabbat. Sans compassion, la lettre de la Loi est déshumanisante.

Nous pouvons constater que Jésus veut que son message soit connu des Pharisiens et des scribes (v. 1-8), de la foule (« Écoutez-moi tous, et comprenez bien », v. 14-15) et de ses disciples (v. 21-23). C’est une bonne nouvelle pour tous que Dieu ne désire pas le légalisme. Au lieu de cela, grâce à ce que Dieu a fait en Jésus Christ, le Père offre une nouvelle vie. Une vie dans laquelle l’on n’a pas à se soucier d’obéir aux règles et de se garder propre. Nous avons été purifiés; nous sommes libres désormais d’utiliser nos mains pour servir les autres, quitte à les salir, ce faisant. Dieu nous libère de la Loi. Il offre sa grâce. Voilà la même bonne nouvelle que nous pouvons partager en servant les légalistes, les foules et même les disciples de Jésus que nous côtoyons.

Pharisiens contemporains

Qui sont les Pharisiens modernes et leurs disciples? Les Pharisiens modernes sont aveuglés, tout comme le sont leurs disciples. Ce sont des personnes très religieuses, très morales, très zélées. Elles s’efforcent de garder la loi de Dieu et sont zélées dans leurs devoirs religieux. Elles fréquentent assidûment l’église tous les dimanches. Elles travaillent fort et sont des citoyens en apparence exemplaires. Elles se gardent de tout mal moral et prêchent en ce sens.

En plus de leur zèle moral et religieux, les Pharisiens modernes et leurs disciples ne croient pas que le salut repose sur le travail unique du Christ. Ils croient plutôt que le salut est ultimement le fruit des efforts humains qui s’ajoutent au travail déjà accompli par le Christ.

En contraste avec les Pharisiens modernes et leurs disciples, les vrais chrétiens sont ceux qui ne tirent leur fierté que du Christ crucifié et personne d’autre. Cela signifie qu’ils croient que le travail du Christ a assuré le salut de tous ceux qu’il représentait. Seul cette œuvre du Christ fait la différence entre le salut et la condamnation. Les vrais chrétiens savent que leurs propres efforts ne leurs vaudront aucune part de mérite devant Dieu. Ils mettent leur espoir en Christ seulement, sachant que son travail, par la grâce de Dieu, assure le salut.

Jésus a démontré ceux pour qui il était venu appeler à la conversion : seuls les pécheurs ayant besoin d’être guéris, ceux qui ne se croient pas justifiés de par eux-mêmes, ceux qui ne se présument pas investis d’un privilège divin, ceux qui ne méritent pas de faire alliance avec Dieu.

Le remède de la miséricorde

Lorsque j’entends Jésus parler du légalisme, dans l’évangile d’aujourd’hui, je ne peux m’empêcher de me souvenir, avec reconnaissance et émotion, du pape Jean XXIII. Dans son discours d’ouverture historique, le 11 octobre 1962, au commencement du concile Vatican II – épisode crucial de l’Église s’il en est un -, Jean XXIII a exprimé très clairement qu’il n’avait pas convoqué Vatican II afin de redresser des erreurs ou de clarifier des éléments de doctrine. L’Église, aujourd’hui, a-t-il insisté, doit « recourir au remède de la miséricorde, plutôt que de brandir les armes de la sévérité. »

Le « bon pape Jean », tel qu’il était surnommé, rejetait le point de vue de ceux qui « annoncent toujours des catastrophes ». Il en parlait comme de « prophètes de malheur » qui se comportaient « comme si l’histoire, qui est maîtresse de vie, n’avait rien à leur apprendre. » La Providence divine, a-t-il affirmé, conduisait le monde vers un nouvel ordre social et des relations nouvelles. Et tout, même les différences humaines, contribuent au plus grand bien de l’Église, disait-il.

« Papa Roncalli » était un être humain, plus préoccupé par sa fidélité que par son image, plus soucieux de ceux qui l’entouraient que de ses propres désirs. Avec une chaleur et une vision contagieuses, il a souligné la pertinence de l’Église dans une société en changement constant et a mis en lumière les vérités profondes de l’Église dans le monde moderne. Il savait que sans compassion, la lettre de la loi était déshumanisante.

« Papa Giovanni » a été béatifié par son successeur, le pape Jean-Paul II, en 2000. Il fut canonisé par le pape François en 2014. Puisse-t-il changer le cœur des Pharisiens et Sadducéens modernes qui sont bien vivants et présents dans l’Église et le monde d’aujourd’hui !