Le Seigneur n’abandonnera jamais sa vigne

Vingt-septième dimanche du Temps ordinaire, Année A – 8 octobre 2017

Isaïe 5,1-7
Philippiens 4,6-9
Matthieu 21,33-43

Nous revoici, cette semaine encore, dans la vigne : plongés dans une autre des paraboles complexes de Matthieu. Ces paraboles, Jésus les raconte pour répondre à la question : à quoi ressemble le royaume de Dieu ? Elles sont de courts récits qui allient des détails réalistes de la vie des petits villages palestiniens du premier siècle à des éléments complètement étrangers à ce qui se passe dans la vie quotidienne.

On donne souvent à la parabole de l’évangile d’aujourd’hui le titre de « parabole des vignerons homicides ». Comme celle des deux fils, la semaine dernière, et celle du festin nuptial (v. 33-46), la semaine prochaine, l’histoire d’aujourd’hui porte clairement sur le jugement et forme le cœur de la réaction de Jésus aux chefs religieux qui contestent son autorité (v. 23-27).

Dans l’Ancien Testament, le vignoble ou « la vigne » sert souvent de métaphore pour le peuple de Dieu. La vigne apparaît fréquemment dans les paraboles de Jésus : elle prépare l’implantation du Royaume de Dieu et le déploiement du drame du salut. Le travail dans le vignoble est éreintant; la patience est essentielle et le salaire imprévisible, comme nous l’avons vu dans une parabole antérieure (Matthieu 20). La vigne peut aussi être un endroit dangereux. Des conflits peuvent surgir entre les ouvriers (Marc 9,33), et la violence peut y éclater : nous le voyons dans le récit d’aujourd’hui (Matthieu 21, 33-43).

Une histoire de violence et de misère

La combinaison d’un symbole de paix et d’abondance à un récit de violence et de misère confère une grande force à la parabole d’aujourd’hui. Un regard plus attentif nous aide à comprendre la dure réalité que vivaient les gens au temps de Jésus.

Le domaine du propriétaire aura compté de 50 à 70 personnes, pour la plupart esclaves ou serviteurs. Les serviteurs qui avaient la confiance du maître auront eu des responsabilités importantes. Les serviteurs du propriétaire n’hésitent pas à traiter avec arrogance les gens qui relèvent de lui (v. 38). Au début de l’automne, quand la récolte est prête, le propriétaire envoie différents serviteurs percevoir le loyer. Il n’y va pas lui-même. Les propriétaires terriens se protégeaient, au contraire, eux, leur famille et leurs biens considérables, en habitant à l’abri de tours fortifiées.

Les contemporains de Jésus ne connaissaient que trop bien la violence que décrit ce récit. Quand le propriétaire envoie son fils percevoir le produit de la vigne, les vignerons se disent : « Voici l’héritier. Allons-y : tuons-le, nous aurons l’héritage ! » Ce qui reste très étrange, toutefois, c’est que les vignerons maltraitent à plusieurs reprises et vont jusqu’à tuer les gens qu’on leur envoie, sans subir les représailles du propriétaire. Quand nous interprétons les paraboles, l’éclairage qu’elles jettent sur le royaume de Dieu nous vient souvent des détails insolites qui ne correspondent pas à la façon dont les choses se passent dans la vie, alors comme aujourd’hui.

La vigne, c’est Israël, et Dieu en est le propriétaire

La parabole d’aujourd’hui n’est pas simplement une allégorie mettant en scène des serviteurs exaltés et cupides. Les auditeurs de Jésus ont bien saisi le message qui sous-tend le récit. Un peu plus tôt, ils lui ont demandé de quelle autorité il se réclame. Jésus a donc une bonne raison pour raconter cette histoire ; ses auditeurs le savent et c’est ce qui explique leur colère. En fait, ils ont reconnu plusieurs thèmes familiers sous la surface narrative.

L’image de la vigne nous invite à examiner la première lecture, tirée d’Isaïe 5, où la vigne symbolise Israël. Puisque la vigne a été plantée par Dieu, elle représente le don de Dieu, sa grâce et son amour. Mais la vigne exige aussi le travail du vigneron, qui lui permettra de produire le raisin et de donner le vin. Elle symbolise donc aussi la réponse de l’être humain : l’effort personnel et le fruit des bonnes actions.

Si la vigne renvoie à Israël, les vignerons représentent ses chefs religieux qui, tout en protestant de leur loyauté envers la loi d’Israël (la Torah), refusent de rendre à Dieu ce qui lui est dû en reconnaissant et en acceptant la puissance de sa présence dans la vie et la mission de Jean le Baptiste et de Jésus de Nazareth.

Après que différents « prophètes » eurent été envoyés aux « vignerons » – et exécutés –, les auditeurs de la parabole entendent Jésus leur rappeler comment les chefs religieux ont souvent ignoré les avertissements que leur avaient donnés les prophètes. Ces chefs religieux sont critiqués parce qu’ils ignorent les messagers de leur propre Dieu. Voilà qui explique leur réaction en Marc 12, 12 : « Ils cherchaient à arrêter Jésus, mais ils eurent peur de la foule. (Ils avaient bien compris que c’était pour eux qu’il avait dit cette parabole.) Ils le laissèrent donc et s’en allèrent. »

Matthieu a transformé cette parabole allégorique en une présentation somptueuse de l’histoire du salut. La vigne, c’est Israël et Dieu en est le propriétaire. Les serviteurs envoyés percevoir le produit sont les prophètes envoyés à Israël. Le fils dont les vignerons se saisissent et qu’ils exécutent, c’est Jésus, qui mourra à l’extérieur des murs de la ville de Jérusalem.

La vigne (v. 41) qui sera enlevée aux vignerons homicides et donnée en fermage à d’autres vignerons ne désigne plus Israël mais le royaume de Dieu. La parabole ne laisse pas entendre que Dieu va éloigner les dirigeants actuels d’Israël pour les remplacer par des chefs plus fidèles. C’est bien plutôt « le royaume de Dieu » qui « vous » sera enlevé et confié à une nation qui saura lui faire produire son fruit. Le « vous » ainsi interpellé ne comprend pas seulement les opposants désignés dans le texte mais tous ceux qui suivent leurs dirigeants pour rejeter Jean et Jésus. La nation à qui sera confié le royaume, c’est l’Église. La portée de la parabole s’étend même à la résurrection quand Jésus signale à ses auditeurs (v. 42) la prophétie sur « la pierre rejetée des bâtisseurs et devenue la pierre angulaire » (Psaume 118, 22-23) tandis que le commentaire final (v. 43) vient renforcer le sens selon lequel c’est l’Église qui hérite du royaume enlevé aux premiers vignerons.

Éviter l’antisémitisme

Il faut éviter toute lecture antisémite de cette parabole et voir d’abord en elle une invective prophétique adressée par Jésus à ses compatriotes juifs. L’attention devrait porter moins sur ce que dit ce texte des leaders juifs que sur ce qu’il signifie pour les chrétiens. Les « autres » à qui la vigne est « donnée en fermage » (v. 41) auront, eux aussi, des comptes à rendre au propriétaire. Eux aussi sont investis de la lourde responsabilité de faire produire du fruit au royaume (v. 43).

La vigne ne sera pas détruite

Dans l’homélie qu’il a prononcée à l’ouverture du douzième synode des évêques sur « la Parole de Dieu dans la vie et la mission de l’Église », le 5 octobre 2008, le pape Benoît XVI a parlé admirablement de la parabole d’aujourd’hui.

À la fin, le propriétaire de la vigne fait une dernière tentative : il envoie son propre fils, convaincu que lui, au moins, ils l’écouteront. C’est le contraire qui arrive: les vignerons le tuent justement parce qu’il est le fils, autrement dit l’héritier, convaincus de pouvoir ainsi prendre facilement possession de la vigne. Nous assistons donc à un saut de qualité par rapport à l’accusation de violation de la justice sociale, telle qu’elle émerge du cantique d’Isaïe. Nous voyons clairement ici comment le mépris pour l’ordre donné par le maître se transforme en mépris envers lui: ce n’est pas la simple désobéissance à un précepte divin, c’est le véritable rejet de Dieu: le mystère de la Croix apparaît.

Mais les paroles de Jésus contiennent une promesse: la vigne ne sera pas détruite. Alors qu’il abandonne à leur destin les vignerons infidèles, le maître ne se détache pas de sa vigne et la confie à d’autres serviteurs fidèles. Ceci indique que, si dans certaines régions la foi s’affaiblit jusqu’à s’éteindre, il y aura toujours d’autres peuples prêts à l’accueillir. C’est justement pour cela que Jésus, alors qu’il cite le Psaume 117 [118]: « La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la tête de l’angle » (v.22), assure que sa mort ne sera pas la défaite de Dieu. Une fois tué, Il ne restera pas dans la tombe, au contraire, et celle qui semblait justement être une défaite totale, marquera le début d’une nouvelle victoire. A sa passion douloureuse et à sa mort sur la croix succédera la gloire de sa résurrection. La vigne continuera alors à produire du raisin et sera louée par le maître « à d’autres vignerons, qui lui en livreront les fruits en leur temps » (Mt 21, 41).

La vigne est la maison d’Israël

La parabole des vignerons homicides nous rappelle une fois encore que nous ne pouvons contrôler le rayonnement continu de la miséricorde de Dieu vers les autres. Elle nous force à examiner notre vie, nos attitudes et nos comportements en nous demandant si nous accueillons, ou si nous rejetons, le message de salut de Jésus. Au lieu de mettre l’accent sur ce que dit le récit des leaders juifs, il faut nous demander ce qu’il nous dit de nous-mêmes, chrétiennes et chrétiens. Quelle est ma conception du royaume de Dieu ? En quoi est-ce que je produis une récolte pour le royaume de Dieu dans ma vie personnelle et dans notre vie communautaire ? Que dit la parabole de mes relations troubles avec ma famille, mes amis et mes collègues ? Que m’apprend le récit sur mon incapacité à pardonner aux autres et à me pardonner à moi-même ? Oui, les vignerons homicides de l’évangile d’aujourd’hui mettent à l’épreuve la patience divine. Mais moi aussi ! Comment est-ce que je réponds à la miséricorde et à la tendresse infinie de Dieu, qu’il m’offre de nouveau chaque jour ?