Le pardon a des conséquences en cette vie et dans l’autre

Vingt-quatrième dimanche du temps ordinaire, Année A – 17 septembre 2017

Ben Sirac 27,30-28,7
Romains 14,7-9
Matthieu 18,21-35

L’Évangile d’aujourd’hui (Matthieu 18, 21-35) traite de la nécessité du repentir et du pardon répété pour ceux et celles qui se disent disciples du Christ. Ce texte de l’Évangile peut se diviser en deux grandes parties : la question de Pierre à Jésus : « Seigneur, quand mon frère commettra des fautes contre moi, combien de fois dois-je lui pardonner ? Jusqu’à sept fois ? » (v. 21-22). Jésus répond à Pierre que le pardon ne connaît pas de limites (v. 22). Puis Jésus raconte la parabole du débiteur impitoyable pour faire passer le message (v. 23-34).

Il y a des ressemblances entre la parabole de Matthieu et l’histoire que raconte Luc 17,4, mais la parabole et sa conclusion ne se trouvent que dans le récit de Matthieu. En regardant de plus près la parabole de Matthieu sur le roi et son serviteur, nous découvrons qu’elle ne décrit pas nécessairement l’insistance de Jésus sur le pardon répété, qui était l’objet de la question de Pierre et de la réponse de Jésus. Le premier serviteur était devenu vulnérable; il était faible et sans ressources devant le roi, dont il ne pouvait qu’implorer la pitié. Il reprend du pouvoir en exigeant de son compagnon qu’il le rembourse et en le faisant jeter en prison pour défaut de paiement. Il ne renonce pas au pouvoir qu’il a sur d’autres. Et pourtant, le geste de ses compagnons qui le dénoncent ressemble fort à l’attitude du premier serviteur; eux non plus ne savent pas pardonner et ils exigent de le voir puni. En fin de compte, le pardon du Père, qui est déjà accordé, sera retiré au jugement dernier à ceux qui n’auront pas su imiter sa miséricorde et pardonner à leur tour (v. 35). Jésus avertit que son Père céleste traitera ceux qui ne savent pas pardonner de la même façon que le roi traite le serviteur impitoyable.

Des questions qui persistent

Qu’est-ce que ça veut dire, « pardonner » ? Avant tout, le pardon suppose qu’il y a quelque chose à pardonner. Que ce soit quelque chose d’important ou non, le besoin de pardon signifie que quelqu’un a fait quelque chose de mal. Le mot grec qui est employé pour désigner le « pardon » dans la parabole d’aujourd’hui veut dire « chasser, renvoyer » ou « mettre à part ». Le pardon « renvoie » ce qui a séparé les gens. La colère ou les sentiments de vengeance sont « renvoyés ». En pardonnant, on n’est plus sous le contrôle du geste peccamineux, de l’ancien péché qu’on a subi. Nous savons que Jésus exige de ses disciples un pardon sans limites. Mais le pardon et la miséricorde ne sont pas toujours simples.

Le pardon ne veut pas dire que les gens vont se réconcilier sur-le-champ. Mais il amorce du moins le processus de guérison et aide à écarter les sentiments de vengeance. Le fait d’ignorer l’enseignement de Jésus sur le pardon entraîne de sérieuses conséquences en cette vie et dans l’autre. Croyons-nous vraiment que notre destinée et notre salut éternel sont compromis ou entravés par notre incapacité de pardonner alors que nous sommes sur cette terre ? Comment rendre justice et montrer de la miséricorde ? Assurément, ce ne sont pas là pas pour nous des questions faciles et elles font lever en nous des nœuds d’émotions qu’on retrouve d’ailleurs dans la parabole d’aujourd’hui.

Aussi faut-il prêter une grande attention aux paroles du Ben Sirac dans la première lecture (27, 30-28:7): «  Rancune et colère, voilà des choses abominables où le pécheur s’obstine. L’homme qui se venge éprouvera la vengeance du Seigneur; celui-ci tiendra un compte rigoureux de ses péchés. Pardonne à ton prochain le tort qu’il t’a fait; alors, à ta prière, tes péchés seront remis. »

Les leçons d’une crime contre l’humanité

Ce temps de l’année nous donne l’occasion de réfléchir en profondeur sur la façon dont nous réagissons, comme communauté chrétienne, au mal dans le monde : à la façon dont nous pardonnons et faisons preuve de miséricorde. Le 11 septembre 2001, le monde s’est arrêté, et la terreur et l’horreur nous ont plongés comme jamais dans les profondeurs des mystères du mal, de la souffrance humaine et de la mort. Nombreux sont ceux qui se sont alors demandé où était Dieu au milieu de pareille destruction, dans la dévastation du 11 septembre. Mais, avec la grâce de Dieu, nous avons aussi été témoins de la grandeur du sacrifice humain et nous avons vu nos frères et sœurs manifester un amour héroïque.

Les attaques terroristes à Washington, D.C., en Pennsylvanie et à New York ne furent pas seulement des attaques contre les États-Unis. Pour citer Saint Jean-Paul II, « ce furent des crimes contre l’humanité ». Les victimes de ces tragédies venaient de dizaines de pays différents, et les retombées économiques et politiques de ces attentats ont touché le monde entier. Même si les responsables de ces attaques ont pu être motivés par leur opposition à des politiques américaines précises, notamment au Moyen-Orient, leur programme fondamental a paru s’inspirer d’un profond antagonisme à l’encontre de la culture et des institutions occidentales. Or il faut rejeter toute association simpliste entre l’islam et le terrorisme. Le 11 septembre pose un défi à l’Église autant qu’à l’État : nous devons en arriver à une meilleure compréhension de l’islam et établir avec lui des rapports plus profonds.

« L’ennemi » dans une guerre contre le terrorisme est très difficile à cerner; prenons bien soin de faire du premier venu un ennemi potentiel. Il faut éviter de faire en sorte que la guerre au terrorisme devienne la guerre contre l’autre. Une société édifiée sur la peur et la méfiance de l’autre ne sera jamais une société pacifique. Ce n’est que lorsque seront rétablies la légalité, la règle de droit et la coexistence pacifique que nous pourrons goûter la victoire.

Religion et terrorisme

En dépit du message de Jésus et de l’enseignement limpide de l’Église, il se peut que bien des gens soient encore captifs de la colère et de l’indignation face à la violence criminelle, en particulier au sujet des événements du 11 septembre 2001. Une réaction instinctive nous pousse à crier vengeance mais l’exemple de Jésus dans les Évangiles nous invite tous et toutes à développer une attitude différente, une attitude nouvelle face à la violence. L’Église est appelée à abattre les barrières qui divisent les populations, à jeter des ponts de confiance et à promouvoir le pardon et la réconciliation entre des peuples qui sont devenus étrangers les uns aux autres. Comme disciples de Jésus, nous devons être des prophètes de justice et de paix, et nous préoccuper passionnément de la souffrance de l’humanité de notre temps.

Saint Jean-Paul II et le 11 septembre

Lors du premier anniversaire des événements tragiques qui ont coûté tant de vies humaines aux États-Unis, Saint Jean-Paul II a dit ceci à l’audience générale du 11 septembre 2002, place Saint-Pierre :

A un an du 11 septembre 2001, nous répétons qu’aucune situation d’injustice, aucun sentiment de frustration, aucune philosophie ou religion ne peuvent justifier une telle aberration. Chaque personne humaine a droit au respect de sa vie et de sa dignité, qui sont des biens inviolables. Dieu le dit, le droit international le ratifie, la conscience humaine le proclame, la coexistence civile l’exige.

La Croix à « Ground Zero »

Nous étions ici au Canada au milieu des préparations pour la Journée mondiale de la Jeunesse 2002 quand les événements tragiques du 11 septembre et la Guerre du Golfe qui a suivi ont éclaté sur la scène internationale. Je n’oublierai jamais la douleur, l’angoisse et l’incertitude que le 11 septembre a jetées sur la Journée mondiale de la Jeunesse 2002 au Canada. Au milieu d’un pèlerinage soigneusement planifié à travers 72 diocèses canadiens, la croix fit un détour, en février 2002, pour suivre un itinéraire qui ne fait pas partie normalement de la phase préparatoire à la Journée mondiale de la Jeunesse dans le pays hôte. Avec la permission et la bénédiction du pape Jean-Paul II, nous avons porté la Croix de la Journée mondiale de la Jeunesse à Ground Zero, à New York. Notre délégation comprenait des jeunes délégués de plusieurs diocèses du Canada ainsi que des représentants de différents corps de policiers, d’ambulanciers et de pompiers. Nous avons porté la Croix jusqu’à Ground Zero afin de prier pour les victimes de la grande tragédie survenue au World Trade Center et ailleurs aux États-Unis. Cette visite aura été un profond signe d’espérance pour la population américaine et pour le monde entier, qui peinaient à comprendre la violence, la terreur et les forces mortifères que l’humanité a rencontrées le 11 septembre 2001. Notre geste était un défi car en un lieu qui hurlait la destruction, la terreur et la mort nous avons dressé la Croix de bois – instrument de mort transfiguré et devenu pour les chrétiennes et les chrétiens le grand symbole qui donne la vie.

Plus tôt ce matin-là, dans une église de Manhattan près des Nations Unies, Monseigneur Renato Martino, alors observateur permanent du Vatican auprès de l’ONU, avait prononcé une homélie émouvante:

L’Écriture sainte, avait-il dit, nous parle du péché et de notre besoin désespéré de conversion. Ce que vous allez voir aujourd’hui en vous rendant à Ground Zero est la conséquence du péché : un cratère de débris et de cendres, de destruction humaine et de douleur ; un vestige du péché qui manifeste le mal à un point tel que les mots ne sauraient arriver à l’exprimer. Cependant, ce n’est jamais assez de parler seulement des effets du terrorisme, de la destruction qu’il entraîne ou de ceux qui le pratiquent… Nous manquons de respect à la mémoire des personnes qui ont péri dans cette tragédie si nous n’en recherchons pas les causes. Cette recherche fait remonter toute une panoplie de facteurs politiques, économiques, sociaux, religieux et culturels. Le dénominateur commun de ces facteurs est la haine, une haine qui transcende les peuples ou les régions du monde. C’est la haine de l’humanité elle-même, une haine qui tue jusqu’à celui qui hait.

Gillian, jeune femme de l’Ouest canadien qui faisait partie de notre équipe nationale, a résumé notre visite à Ground Zero ainsi :

Ce n’est que maintenant que je commence à saisir ce que nous avons vu. Pour moi, Ground Zero est comme un chantier de construction. J’ai compris, au milieu de toute cette destruction, combien il est important que Ground Zero devienne vraiment un fondement sur lequel ériger l’espérance, la paix et le pardon. La Croix de la Journée mondiale de la Jeunesse est la pierre angulaire de ce nouveau chantier.

Seigneur, apporte ta paix à notre monde violent.

Reprenons aujourd’hui la prière qu’a prononcée le pape Benoît XVI, le 20 avril 2008, lors de la visite historique et émouvante qu’il fit à Ground Zero. En récitant ce texte, demandons au Seigneur de faire nous les instruments et les porteurs de son pardon et de sa réconciliation au monde brisé qui nous entoure.

O Dieu d’amour, de compassion, et de guérison,
regarde vers nous, peuple aux différentes fois et traditions,
qui nous rassemblons aujourd’hui en ce lieu,
théâtre d’une violence et d’une douleur indicibles.
Nous te demandons, dans ta bonté,
D’accorder la lumière et la paix éternelles
à tous ceux qui sont morts ici
– les héroïques secours d’urgence:
nos pompiers, les agents de police,
les travailleurs du Samu, et le personnel de l’Autorité portuaire,
ainsi que les innocents, hommes et femmes,
qui ont été victimes de cette tragédie,
simplement parce que leur travail ou leur service
les a conduits ici le 11 septembre 2001.

Nous te demandons, dans ta miséricorde,
D’apporter la guérison à ceux qui,
à cause de leur présence ici ce jour-là,
souffrent de blessures et de maladies.
Guéris aussi la douleur des familles encore en deuil,
et tous ceux qui ont perdu des personnes chères dans cette tragédie.
Donne-leur la force de continuer à vivre avec courage et espérance.

Nous pensons aussi
à ceux qui sont morts, ont été blessés et ont perdu des proches,
le même jour au Pentagone
et à Shanksville, en Pennsylvanie. Nos cœurs sont unis aux leurs,
tandis que nos prières
embrassent leur douleur et leur souffrance.

Dieu de paix, apporte ta paix
à notre monde violent :
paix dans le cœur de tous les hommes et de toutes les femmes,
et paix aux Nations de la terre.
Conduis à tes voies d’amour
ceux dont le cœur et l’esprit
sont consumés par la haine.

Dieu de compréhension,
submergés par l’ampleur de cette tragédie,
nous cherchons ta lumière et tes conseils
alors que nous sommes face à ces événements terribles.
Accorde à ceux dont la vie a été épargnée
de vivre en sorte que les vies perdues
n’aient pas été perdues en vain.
Réconforte-nous, console-nous,
fortifie-nous dans l’espérance,
et donne-nous la sagesse et le courage
de travailler inlassablement pour un monde
où règnent la paix et l’amour véritables,
dans les Nations et dans le cœur de chacun.

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