Le joug léger et le sourire d’un Maître bienveillant

Quatorzième dimanche du temps ordinaire, Année A – 9 juillet 2017

Zacharie 9,9-10
Romains 8,9.11-13
Matthieu 11,25-30

Lors d’une session d’été en France pendant mes études de premier cycle, je me rappelle avoir visité l’Abbaye de Saint-Honorat dans les îles de Lérins, dans le Midi. J’y ai été particulièrement frappé par une figure médiévale du Christ en croix dans l’église abbatiale. Le crucifié, pendu à la croix, les yeux fermés et la tête penchée vers la droite, avait un visage souriant. Le vieux moine qui nous faisait visiter ce jour-là nous expliqua que c’était le « Christ souriant ». Plusieurs de mes confrères de différents pays, notamment les fidèles d’autres confessions religieuses, étaient médusés de voir le Christ crucifié afficher un sourire paisible et demandèrent au moine comment la chose pouvait être possible.

Je me suis souvent demandé pourquoi, de nos jours, nous ne représentons pas Jésus en train de sourire ou de rire. Oui, je sais qu’il y a quelques gravures et quelques représentations bien connues d’un Christ souriant, mais elles sont peu nombreuses et assez rares. J’oserais dire que plusieurs de nos portraits du Christ choisissent d’en évoquer des images plutôt sombres, graves et tristes qui nous viennent de la fin du Moyen Âge, époque où la peste et la danse macabre hantaient l’Europe.

S’il est vrai que le Nouveau Testament ne nous parle pas d’un Jésus souriant, riant aux éclats ou en train d’avoir du plaisir en compagnie des personnes de son entourage, les Écritures ne craignent pas de nous dire qu’il a ressenti et exprimé d’autres émotions. Nous savons qu’il a pleuré amèrement à la mort de son ami Lazare. Il n’a pas hésité à manifester sa colère au Temple quand les gens en firent un centre commercial. Il s’est montré irrité des pièges que lui tendaient certains chefs religieux de son temps. Combien de fois aura-t-il été frustré de voir ses disciples incapables de comprendre la situation et le sens de ses paroles, ses paraboles, les annonces qu’il leur fit de sa passion et de son départ imminent ? Il vaut la peine de nous demander comment il se fait que les Écritures ne disent rien d’un Jésus souriant ou de l’humour avec lequel il dut bien réagir à la lenteur de ses disciples ? Il ne pouvait manquer de rire et de sourire quand il était entouré d’enfants qui, de toute évidence, recherchaient sa compagnie !

Quel regard avait Jésus quand il aperçut Zachée juché dans son sycomore à Jéricho ? Je suis sûr que cette rencontre a provoqué beaucoup de sourires, de rires et d’humour. Et quand la foule a quitté cette colline de Galilée où elle avait mangé tout son soûl… comment Jésus n’aurait-il pas laissé échapper un sourire de soulagement ? Quand Jésus parle de la mine défaite que se composent les hypocrites, dans l’Évangile de Matthieu, il nous dit quelque chose de lui-même. Il y a bien des gens dans l’Église d’aujourd’hui qui ont peine à accepter l’image d’un Jésus heureux et souriant. Ils préfèrent un personnage sévère, austère, marqué par la tragédie, qui ne semble pas avoir beaucoup d’espérance à offrir !

La prière d’exultation de Jésus

Toute sa vie, Jésus a vu que les humbles de cœur trouvaient plus facile d’accepter sa doctrine révolutionnaire que ceux qui étaient pleins d’eux-mêmes. Dans l’Évangile d’aujourd’hui, le Jésus de Matthieu formule une prière d’exultation et de louange qui nous fait mieux comprendre qui il est et à qui il souhaite s’identifier (11, 25-30).

On observe un triple mouvement dans ce passage. Dans un premier temps, Jésus s’adresse à son Père et se réjouit de ce que la prédilection du Père pour les pauvres et les petits transparaisse dans son ministère. Dans le deuxième temps, Jésus parle de lui-même et en vient presque à se définir. Jésus est le Fils à qui a été donnée la pleine connaissance du Père. Le cœur de la mission du Fils, c’est de nous révéler le Père. Enfin, dans le troisième temps, Jésus s’adresse directement à toutes les personnes qui cherchent du secours, de la consolation et du repos. Je ne peux m’empêcher de penser qu’à chacun de ces trois énoncés, Jésus souriait, qu’il prenait une profonde respiration et qu’il était comblé de joie en voyant ce qui se produisait dans les rangs de ses disciples. Il souriait de compassion en invitant les malheureux et les petits à trouver la paix.

La priorité de Jésus

Même si ce message particulier offre aux opprimés repos et encouragement, l’Évangile de Matthieu dans son ensemble n’est pas toujours aussi consolant ou facile à accueillir. En 10, 37 nous lisons : « Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi. » Jésus doit passer même avant les liens qui unissent les enfants à leurs parents ! Il faut replacer ces mots dans leur contexte original : celui des deuils que durent vivre les chrétiens du premier siècle quand ils adhéraient au mouvement et qu’ils devaient renoncer à tout ce qui avait été pour eux jusque-là source de réconfort et de force – les parents, les frères et sœurs, les enfants, en fait toutes leurs relations familiales et toutes leurs possessions, si abondantes ou si maigres qu’elles aient été.

L’Évangile d’aujourd’hui répond directement à ceux et celles qui ont tout perdu ou qui ont tout donné : c’est Jésus, le grand consolateur, celui qui ouvre les bras pour accueillir les victimes de la vie, ceux et celles qui se voient ostracisés et rejetés, accablés et écrasés. Cette parole de Matthieu 11, 25-26 est identique à celle qu’on retrouve en Luc 10, 21-22 sauf pour des variantes mineures, et elle introduit une note de joie dans une section qui est plutôt dominée par le thème de l’incroyance. Alors que les sages et les savants, les scribes et les Pharisiens ont rejeté la prédication de Jésus et la signification de ses prodiges, les tout-petits et ceux qui leur ressemblent les ont acceptés.

Accepter le joug du Seigneur

Accepter de porter le joug du Christ, c’est pouvoir compter sur un maître doux et humble; le fardeau donné et accepté dans l’amour mutuel semblera léger. L’Évangile d’aujourd’hui est l’un des passages les plus connus et les plus populaires des Écritures chrétiennes. Qui peut rester insensible à la consolation qu’offre Jésus quand il dit [v. 28-30] :

Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau,
et moi, je vous procurerai le repos.
Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples,
car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos.
Oui, mon joug est facile à porter, et mon fardeau, léger.

Le mot joug est pris au sens figuré pour décrire les choses qui contrôlent la vie des gens. Les paysans étaient toujours sous le joug. En général, leur vie de fermiers était régie par la volonté et les caprices des propriétaires terriens. Leur existence était contrôlée par les chefs religieux qui percevaient la dîme et qui en accumulaient la recette au Temple au lieu de la redistribuer aux nécessiteux. Les Pharisiens imposaient le joug de leurs 613 commandements aux fidèles et à quiconque leur demandait comment être agréables à Dieu. Pour tous les Israélites, le fait de réciter et de mettre en pratique le passage de Deutéronome 6,4ss – « Écoute, Israël, le Seigneur notre Dieu est l’Unique. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur… » – c’était « porter le fardeau du règne de Dieu ».

Dans l’Évangile d’aujourd’hui, Jésus invite ses auditeurs à « apprendre de moi; je suis votre modèle ». Son invitation fait écho à celle du livre de la sagesse de Ben Sirac [51, 23,26]: « Approchez-vous de moi, vous qui n’êtes pas instruits, mettez-vous à l’école… Mettez votre cou sous le joug, que vos âmes reçoivent l’instruction. » Au lieu du joug de la loi, compliquée par les commentaires et l’interprétation des scribes, Jésus invite les accablés à prendre le joug de l’obéissance à sa parole, sous lequel ils trouveront le repos (cf. Jérémie 6, 16).

Jésus donne l’exemple d’un mode de vie, d’un joug, qui est très différent de celui que proposent les autres leaders religieux de son temps. Il promet un joug facile à porter et un fardeau léger. Pas étonnant que nombre de pauvres aient trouvé sa parole extrêmement séduisante ! L’élitisme spirituel repousse bien plus de gens qu’il n’en attire. Les meilleurs guides sont ceux qui pratiquent ce qu’ils prêchent. Jésus vivait ce qu’il enseignait et il nous donne un exemple formidable et interpellant, à accueillir et à imiter chaque jour. Et je ne peux m’empêcher de me représenter Jésus prononçant des paroles de consolation avec un doux sourire.

Pourquoi Jésus continue de séduire aujourd’hui

Jésus attirait alors et il continue d’attirer à lui aujourd’hui des millions et des millions de personnes. Le Messie est venu parmi nous non pas comme un guerrier et un conquérant mais dans l’humilité et la paix. Ce n’est pas comme les derniers rois de Juda, qui paradaient à cheval ou sur leurs chariots (Jérémie 17,25; 22,4) mais comme les princes d’autrefois (Genèse 49,11; Juges 5,10; 10,4), que le Messie fait son entrée, monté sur un âne. Les Évangélistes voient l’accomplissement littéral de cette prophétie de la première lecture, tirée du livre de Zacharie, dans l’entrée triomphale du Sauveur à Jérusalem (Matthieu 21,4-5; Jean 12,14-15).

Jésus de Nazareth attirait les gens des villes et des campagnes, les pauvres et les riches, les pêcheurs et les collecteurs d’impôts, les femmes comme Marie-Madeleine et ses compagnes qui l’ont toujours appuyé et tant d’autres personnes. Il avait le don de séduire les cœurs simples et les âmes raffinées. Je suis sûr qu’il le faisait par la puissance de sa parole mais aussi par la douceur de son sourire, par son sens de l’humour, par sa bonté et à force d’amour. Ses origines divines, malgré la gravité d’une mission qui le conduisait à la Croix et à la Résurrection, faisaient de lui un être humain extraordinaire, capable de créer des liens avec les autres. Comment n’aurait-il pas souri en prononçant les mots que nous rapporte l’Évangile d’aujourd’hui : « Venez à moi. Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples. Car mon joug est facile à porter, et mon fardeau, léger. » Ce ne sont pas là des remontrances qui appellent un regard sévère et une grosse voix ! Ce sont des paroles qui coulent de la bouche d’un amant et d’un ami.

Le défi constant de la vie chrétienne

Après avoir mis en garde les Romains contre la mauvaise route à suivre pour atteindre l’objectif de la sainteté présenté en Romains 6,22, Paul indique à ses correspondants le chemin qu’ils doivent prendre. Les chrétiens vivent encore dans la chair mais celle-ci est étrangère à leur être nouveau, qui est la vie dans l’esprit, en d’autres mots, le moi nouveau placé sous l’emprise de l’Esprit Saint (Romains 8, 9.11-13). Sous la direction de l’Esprit Saint, les chrétiens sont en mesure d’accomplir la volonté divine qui s’était autrefois exprimée dans la loi (Romains 8,4). Le même Esprit qui donne aux chrétiens la vie de la sainteté ressuscitera aussi leur corps au dernier jour (v. 11). La vie chrétienne est donc l’expérience d’un défi constant, qui consiste à faire mourir les œuvres mauvaises du corps grâce à la vie de l’esprit (v. 13).

Laisser un commentaire

*