« Laissez-les pousser ensemble jusqu’à la moisson… »

Seizième dimanche du temps ordinaire, Année A – 23 juillet 2017

Sagesse 12,13.16-19
Romains 8,26-27
Matthieu 13,24-43

Encore une fois, dans l’Évangile de cette semaine, des images d’arbres, d’arbustes et de plantes potagères en croissance nous offrent de profondes intuitions sur la lenteur et la discrétion de l’action du Royaume de Dieu parmi nous et en nous. L’Évangile d’aujourd’hui est propre à Matthieu (13, 24-33). Au cœur de la parabole du bon grain et de l’ivraie, il y a tout le prix qu’on attache au blé. Le propriétaire du champ refuse d’en perdre même un tout petit peu pour se débarrasser des mauvaises herbes.

L’ivraie qui apparaît au verset 25 est un herbacé toxique qui, à ses premières étapes de croissance, ressemble au blé. Une tige d’ivraie peut pousser juste à côté d’une tige de blé et rêver du même sort alors qu’en fait elle est vouée à la destruction. L’ivraie est dangereuse pour le blé parce que ses racines tentent d’affamer la céréale en la coupant de ses nutriments. Le refus du propriétaire d’autoriser ses esclaves à séparer le bon grain de l’ivraie alors que les deux plantes sont encore en croissance est en fait un avertissement destiné aux disciples : ils ne doivent pas essayer de prévenir le jugement final de Dieu en excluant définitivement les pécheurs du Royaume. Celui-ci, dans son état actuel, comprend des bons et des méchants, les fils du Royaume et les fils du Mauvais. Seul le jugement de Dieu éliminera les pécheurs. Jusque-là, il s’agit d’être patient et de prêcher le repentir. Nous avons beaucoup à apprendre de la patience de Dieu que nous voyons laisser les bons et les méchants grandir ensemble.

Comme il est important de nous rappeler cela quand nous manquons de patience face au rôle de Dieu dans l’histoire humaine. Souvent nous nous demandons : « Mais quand Dieu nous donnera-t-il raison comme il nous l’a promis ? » Combien de temps encore, Seigneur, avant que tu nous montres ta force et ta puissance et que tu disperses nos ennemis ? Combien de temps encore avant que tu nous montres ton visage ? Mais plus nous nous enlisons dans ces ornières, plus nous devenons obsédés par la persistance du mal et plus nous oublions le bien qui émerge et grandit lentement. Dieu aime davantage le bien qu’il ne déteste le mal.

La moisson dont parle le verset 30 est une métaphore fréquente dans la Bible pour évoquer le jugement de Dieu (Jérémie 51, 33; Joël 4, 13; Osée 6, 11). Tout comme le semeur qui répand la semence même là où il y a peu de chances qu’elle pousse, Jésus garde ouvertes les lignes de communication avec les personnes qui ont fermé leur cœur, leurs oreilles et leurs yeux à sa parole.

La grande réussite du Royaume

Les paraboles de la graine de moutarde (Marc 4, 30-32; Luc 13, 18-21) et du levain dans la pâte illustrent la même idée : le contraste étonnant entre les humbles débuts du Royaume et son expansion merveilleuse. Jésus exagère et la petitesse du grain de sénevé et la taille de l’arbuste. La semence dans la main de Jésus est toute petite, toute simple et nullement impressionnante. Mais Jésus affirme que le Royaume de Dieu lui ressemble. La parabole de Jésus était certainement destinée à encourager l’Église primitive au moment où sa croissance paraissait lente ou freinée par la persécution. De ces petites semences naîtra le grand succès du Royaume de Dieu et de la Parole de Dieu. À l’heure des humbles débuts, la patience est de mise. Jésus rassure la foule : la croissance viendra; le propriétaire du champ ne reparaît qu’au moment de la moisson. La croissance du Royaume de Dieu est le fruit de la puissance de Dieu, pas de la nôtre. Comme la minuscule graine de moutarde, le Royaume de Dieu commence très petitement.

Endurer avec patience, attendre avec persévérance

Dans le passage d’aujourd’hui de la lettre de saint Paul aux chrétiens de Rome, l’Apôtre des nations nous rappelle que la gloire que les croyants sont destinés à partager avec le Christ dépasse de beaucoup les souffrances de la vie présente. Paul estime que le destin de l’univers créé est lié à l’avenir qui appartient aux croyants. De même que la création a eu part au châtiment de la corruption provoquée par le péché, elle participera aux bienfaits de la rédemption et de la gloire à venir, qui forment la libération ultime du peuple de Dieu. Ce n’est qu’après avoir enduré avec patience et attendu avec persévérance que nous verrons s’accomplir la pleine moisson de la présence de l’Esprit.

Reconnaître le Royaume

Jésus inaugure son ministère en proclamant : « Le Royaume de Dieu est proche ». Mais ses disciples, de temps à autre, lui reposent la question : « Quand le Royaume va-t-il advenir ? Comment allons-nous le reconnaître ? » La réponse habituelle de Jésus consiste à signaler qu’il est difficile de voir le Royaume quand on est aveuglé par des images terrestres. Jésus disait que le Royaume était proche, « imminent » et qu’il arriverait à l’improviste. Il révélait le Royaume de deux façons : ses miracles manifestaient la présence d’une puissance plus forte que le mal; ses paraboles contenaient des messages sur ce que le Royaume pourrait et devrait être. Pour nombre de gens, le Royaume est un endroit où il n’y aura ni mal ni péché ni tensions ni angoisse ni crainte. Ne rêvons-nous pas tous profondément d’une moisson sans ivraie, d’un monde sans guerre, d’une personnalité exempte des mauvaises herbes de l’anxiété ou de la jalousie, de la peur, de l’apathie, du cynisme et du désespoir ? Loin d’être un endroit apparemment irréel, la vie quotidienne peut devenir un champ de bataille… le lieu d’un combat acharné pour survivre au milieu de l’ivraie et de la paille qui tentent de nous étouffer et de nous arracher notre vie. En Jésus, Dieu a brisé le pouvoir et la domination du mal.

Je me représente souvent Jésus faisant glisser entre ses doigts de petites graines noires de moutarde pendant qu’il parlait aux foules et au petit groupe de ses disciples en Galilée. Un jour, il aura pris conscience de son geste au moment où il parlait du Royaume de Dieu et il a indiqué à ses auditeurs l’arbre qui naîtrait de ces toutes petites graines. La semence dans la main de Jésus est toute petite, toute simple et nullement impressionnante. Mais, dit-il, ainsi en va-t-il du Royaume de Dieu. Il a bien plus de chances de commencer simplement que d’éclater de manière spectaculaire et dramatique.

Le Royaume de Dieu est advenu et il est entré sur la scène humaine en la personne de Jésus de Nazareth. Il faut un long processus pour que le Royaume arrive à son plein achèvement. Nous aspirons à une société qui soit libre des mauvaises herbes de l’injustice, de la peur du nucléaire, des guerres de toutes sortes et du gaspillage de nos ressources. Mais nous savons aussi que ces aspirations ne seront jamais pleinement satisfaites ici-bas. La distance qui sépare nos aspirations de la pleine réalisation de ce royaume nous le fait désirer encore davantage. L’espérance que traduisent nos aspirations est essentielle à la vie humaine car sans elle nous serions des esclaves sans espoir, en proie à la désespérance.

L’opposition et l’indifférence au monde

La Parole de Dieu ne prend pas racine sans difficulté car il faut compter avec la présence et l’action d’un « ennemi » qui « a semé de l’ivraie au milieu du blé ». Dans une homélie prononcée lors de l’audience générale du 25 septembre 1991, Saint Jean-Paul II a traité précisément de cette question.

Cette parabole explique la coexistence et le mélange fréquent entre le bien et le mal dans le monde, dans notre vie et jusque dans l’histoire de l’Église. Jésus nous enseigne à voir ces choses avec le réalisme de la foi chrétienne et à aborder chaque problème avec des principes clairs mais aussi avec prudence et patience. Cela suppose une vision transcendante de l’histoire, qui nous apprend que tout appartient à Dieu et que le résultat final est toujours l’œuvre de sa Providence. Cependant la destinée ultime du bien et du mal, dans sa dimension eschatologique, n’est pas cachée. Elle est symbolisée par le stockage du blé dans le grenier et par le feu où sera jetée l’ivraie.

Il y a de l’ivraie dans l’Église

Lors de la Journée mondiale de la Jeunesse 2005 à Cologne, en Allemagne, le pape Benoît s’est écrié devant la foule où se mêlaient jeunes chrétiens et curieux :

Ici à Cologne nous découvrons la joie d’appartenir à une famille aussi vaste que le monde, qui comprend le ciel et la terre, le passé, le présent, l’avenir. On peut critiquer l’Église, ajouta-t-il, parce qu’elle contient du bon grain et de l’ivraie mais, en réalité, il est consolant de prendre conscience qu’il y a de l’ivraie dans l’Église. Cela nous montre que, malgré tous nos défauts, nous pouvons encore espérer faire partie des disciples de Jésus, qui est venu appeler les pécheurs.

Cinq ans plus tard, le 9 octobre 2010, le pape Benoît est revenu sur cette parabole lors d’une audience générale hebdomadaire où il traitait de la spiritualité de saint Jean Leonardi. Leonardi (1541-1609) et saint Philippe Néri (1515-1595) étaient deux humbles prêtres voués à la réforme du clergé à la fin du seizième et au début du dix-septième siècle. Néri a fondé « l’Oratoire », une communauté de prêtres, et Leonardi a fondé un ordre religieux et un séminaire dans le seul but de réformer le clergé. Les deux hommes exerçaient le ministère à Rome à une époque où il y avait souvent des épidémies de peste et d’influenza. Alors que Néri a survécu à ces épidémies, Leonardi est mort d’influenza en 1609.

Dans son allocution, Benoît XVI a rappelé que l’ivraie et le bon grain vivent tout près l’un de l’autre:

Il existe un autre aspect de la spiritualité de saint Jean Leonardi qu’il me plaît de souligner. En diverses circonstances, il réaffirma que la rencontre vivante avec le Christ se réalise dans son Église, sainte mais fragile, enracinée dans l’histoire et dans son devenir parfois obscur, où le blé et l’ivraie croissent ensemble (cf. Mt 13, 30), mais toutefois toujours Sacrement de salut. Ayant clairement conscience du fait que l’Église est le champ de Dieu (cf. Mt 13, 24), il ne se scandalisa pas de ses faiblesses humaines. Pour faire obstacle à l’ivraie, il choisit d’être le bon grain: c’est-à-dire qu’il décida d’aimer le Christ dans l’Église et de contribuer à la rendre toujours davantage un signe transparent de sa personne. Avec un grand réalisme, il vit l’Église, sa fragilité humaine, mais également sa manière d’être « champ de Dieu », instrument de Dieu pour le salut de l’humanité.

Pas seulement. Par amour du Christ, il travailla avec zèle pour purifier l’Église, pour la rendre plus belle et sainte. Il comprit que toute réforme doit être faite dans l’Église et jamais contre l’Église. En cela, saint Jean Leonardi a vraiment été extraordinaire et son exemple reste toujours actuel. Chaque réforme concerne assurément les structures, mais elle doit tout d’abord toucher le cœur des croyants. Seuls les saints, les hommes et les femmes qui se laissent guider par l’Esprit divin, prêts à accomplir des choix radicaux et courageux à la lumière de l’Évangile, renouvellent l’Église et contribuent, de manière déterminante, à construire un monde meilleur.

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