La résurrection de Jésus, empreinte historique pointant vers l’au-delà

Dimanche de Pâques – 16 avril 2017

Actes 10,34a.37-43
Colossiens 3,1-4 ou 1 Corinthiens 5,6b-8
Jean 20,1-9

Quand on lit dans les quatre évangiles les chapitres sur la résurrection, les différences sautent aux yeux. Aucun des évangélistes ne décrit la résurrection elle-même. C’est là un événement qui s’accomplit dans le mystère de Dieu, entre Jésus et le Père. De par sa nature même, l’événement de la résurrection se situe en dehors de l’expérience humaine. Quelles leçons pouvons-nous tirer de chacun des témoignages des évangiles, et en particulier de celui de Matthieu que nous entendons proclamer aujourd’hui ?

Le récit de Marc

Dans le récit évangélique le plus ancien, celui de Marc (chapitre 16), la dernière scène est étonnante… car voici comment l’histoire se termine (v. 8) : « [Les femmes] sortirent et s’enfuirent du tombeau, parce qu’elles étaient toutes tremblantes et hors d’elles-mêmes. Elles ne dirent rien à personne, car elles avaient peur. » Le plus frappant dans la conclusion de Marc, c’est que nous ne rencontrons jamais le Seigneur ressuscité. Au lieu de cela, nous avons un tableau terrifiant, presque sinistre. De grand matin, les femmes arrivent au tombeau pour accomplir une tâche pratiquement impossible. Ces femmes sont les seules à avoir suivi Jésus jusqu’au pied de la croix et jusqu’au tombeau. Elles trouvent le tombeau ouvert et vide, et sont saluées par un personnage céleste qui leur confie un message : « Allez dire à ses disciples et à Pierre : il vous précède en Galilée. Là vous le verrez, comme il vous l’a dit. » (v. 7). Chez Marc, le récit de la résurrection veut troubler le lecteur chrétien, secouer le confort qui lui fait oublier que l’appel à suivre Jésus est un appel à la croix. Les lecteurs du récit de Marc sont invités à relire leur vie à l’ombre de la croix.

Le récit de Matthieu

Matthieu raconte la résurrection en quatre tableaux; l’expérience des femmes au tombeau (28, 1-7); leur brève rencontre avec le Seigneur ressuscité (v. 8-10); la tentative que font les dirigeants juifs pour étouffer l’affaire (v. 11-15); l’apparition aux disciples en Galilée (v. 16-20). La scène finale qui se termine par l’envoi en mission (v. 19-20) forme un tout et le programme qu’elle propose sert de conclusion à l’ensemble de l’évangile. Les femmes qui apparaissent dans le chapitre que Matthieu consacre à la résurrection n’assistent pas à la résurrection elle-même. Elles vivent le tremblement de terre, l’apparition de l’ange et le tombeau vide, autant de signes ou de traces de l’activité divine qui a provoqué ces bouleversements.
Dans le dernier tableau de son évangile, Matthieu met littéralement Jésus en scène sur la montagne où il avait fait dire à ses disciples de se rendre (28, 16-20). La fin de l’évangile de Matthieu nous renvoie au premier grand sermon de Jésus sur la montagne de Galilée (5,1-7,21). Le Jésus doux et humble de Matthieu est à la fois maître et modèle de douceur et d’humilité. En révisant l’évangile de Marc, Matthieu retouche délibérément la façon de présenter Jésus et la vie chrétienne. Au sombre tableau de l’invitation à la croix et à la figure de Jésus mort il ajoute un Jésus vivant et présent, dont les paroles, nourries de la réflexion sur les Écritures d’Israël, ouvrent un chemin de consolation, une « voie » que peuvent apprendre les disciples disposés à se mettre à son école. Matthieu lance un appel à apprendre du doux et humble Jésus.

Le récit de Luc

Le chapitre pascal de l’évangile de Luc (ch. 24), telle une belle symphonie, nous présente une pratique pastorale d’inspiration biblique et un modèle de vie chrétienne distinctif : dans le premier mouvement (v. 1-12), Dieu, et Dieu seul, vient résoudre une situation sans issue. Dans le deuxième mouvement, l’admirable récit de la rencontre entre Jésus et les disciples sur le chemin d’Emmaüs (v. 13-35), Dieu, dans la personne de Jésus, accompagne les personnes dans leur cheminement et les aide à surmonter le désespoir. Les récits du troisième mouvement (v. 36-53) guident les fidèles vers une expérience communautaire.

Le récit de Jean

Jean nous parle des apparitions du Seigneur ressuscité à Jérusalem et en Galilée. Les récits de résurrection du quatrième évangile sont une série de rencontres entre Jésus et ses disciples, qui présentent différentes réactions dans la foi. Qu’il s’agisse de Simon Pierre et du Disciple bien-aimé, de Marie-Madeleine, des disciples ou de Thomas, le scénario nous rappelle chaque fois qu’il y a différents degrés de disponibilité dans la foi et qu’il existe différents facteurs qui amènent les gens à croire.

La nature de la résurrection de Jésus

Le pape Benoît XVI aborde « la nature de la résurrection de Jésus et sa signification historique » dans Jésus de Nazareth – Tome 2, De l’entrée à Jérusalem jusqu’à la résurrection).[1] Je me permets de rapporter ici plusieurs idées que développe le pape Benoît dans ce grand livre.
Jésus n’est pas simplement revenu à la vie biologique normale comme l’aurait fait quelqu’un qui, selon les lois de la biologie, devrait mourir de nouveau. […]
Jésus n’est pas un fantôme (un ‘esprit’). Autrement dit, il n’appartient pas au monde des morts; il est en mesure, d’une certaine façon, de se manifester dans le monde des vivants. […]
Les rencontres avec le Seigneur ressuscité ne sont pas du même ordre que les expériences mystiques dans lesquelles l’esprit humain est temporairement arraché à lui-même et perçoit le monde du divin et de l’éternel, mais pour revenir ensuite à l’horizon normal de son existence. L’expérience mystique est une suspension temporaire des limites spatiales et cognitives de l’âme.
Le pape continue :

[La résurrection] est un événement historique mais qui fait éclater les dimensions de l’histoire et la transcende. Peut-être pouvons-nous recourir ici à une analogie, inadéquate à bien des égards, mais qui peut tout de même ouvrir une piste qui aide à comprendre : comme nous l’avons déjà suggéré dans la première partie du présent chapitre, nous pourrions regarder la résurrection comme quelque chose d’apparenté à un « saut évolutif », dans lequel apparaît une nouvelle dimension de la vie, une nouvelle dimension de l’existence humaine. […]
La résurrection déborde de l’histoire et la transcende mais elle n’en survient pas moins dans l’histoire et, jusqu’à un certain point, continue d’en faire partie. Nous pourrions peut-être formuler la chose comme suit : la résurrection de Jésus nous renvoie au-delà de l’histoire mais elle a laissé une empreinte dans l’histoire. Elle peut donc être attestée par des témoins comme un événement d’une nature tout à fait nouvelle.

Sonder la résurrection aujourd’hui

Dans notre univers de haute technologie, la réalité de la résurrection devient de plus en plus difficile à approfondir. Nombreux sont ceux qui passent leur vie à essayer d’en nier la réalité au lieu d’en sonder le mystère. Et ils tentent de le faire tout seuls, coupés de la communauté croyante des chrétiens, enfermés dans la prison de leur moi et de leurs idées, bloqués devant leur écran d’ordinateur en s’efforçant de pénétrer ce qui s’est produit au matin de Pâques. Certaines personnes diront carrément que toute cette histoire est simplement dépassée. Mais la résurrection n’est pas une affaire cérébrale, une question de théorie et d’idées; c’est une affaire de cœur, une réalité qu’on ne peut vivre et apprendre qu’au sein d’une communauté, en contexte cultuel et liturgique. Pour pouvoir vivre et saisir la résurrection, il faut l’environnement d’une musique sublime, la fumée et l’encens, le pain et le vin, les salutations chuchotées et les cris de joie, des couleurs éclatantes et, surtout, les corps en trois dimensions de vraies personnes, y compris ces gens qui ne sont pas des pratiquants « réguliers » mais qui viennent participer chaque année à la proclamation pascale.

Il ne s’agit pas de s’asseoir à l’ordinateur et de taper les mots « Jésus est ressuscité ». La proclamation doit être mise en œuvre, traduite en actes. Si la résurrection avait dû être un événement vérifiable objectivement selon les canons de l’histoire, Dieu ne l’aurait pas accomplie de nuit et sans témoins. La résurrection fut un événement transigé entre Dieu le Père et Dieu le Fils par la puissance de Dieu le Saint-Esprit. Aucun des évangiles ne nous décrit ce qui est arrivé. Nous ne savons pas à quoi le Christ ressemblait quand il n’a plus été mort, s’il a bondi hors du tombeau dans la gloire du soleil levant ou si, comme Lazare, il s’est lentement dégagé du suaire en admirant du coin de l’œil l’aube du matin de Pâques dans un jardin de Jérusalem.

Le cadre qui convient à la résurrection

Comment trouver les mots pour la résurrection ? Comment arriver à exprimer la victoire sur la mort, l’écrasement de l’enfer et la purification qui nous a réunis à la vie de Dieu ? Il n’y a pas de mots – il n’y a que des termes équivoques – des métaphores, des enchaînements d’images, des icônes verbales – qui nous invitent à entrer dans un mystère au-delà des mots.

J’ai vécu quatre ans dans la ville sainte de Jérusalem et j’y ai visité des centaines de fois les restes de l’église qui se dresse à l’emplacement du Calvaire et du Saint Sépulcre. C’est vraiment un lieu sacré pour les chrétiens et je n’y suis jamais allé sans émotion. Ce vieil édifice est vraiment un microcosme de notre propre vie, de notre cœur et de notre Église. Au milieu de cette Basilique du Saint-Sépulcre, vieille, sale et chaotique, se trouve le tombeau de Jésus, sanctuaire consacré au Christ ressuscité. Mais lui, il n’est pas là. Tout autour du tombeau, on peut observer les restes de 2000 ans d’horrible corruption humaine. Ce n’en est pas moins le lieu saint et le sanctuaire le plus important pour les chrétiens. Le Christ est ressuscité des morts !

Au Calvaire, et ailleurs en Terre sainte, la corruption paraît endémique… mais Dieu va triompher parce qu’à 70 pieds du Calvaire il y a un tombeau vide. D’ailleurs, il y a une autre chose étonnante à propos de cette Église et des événements qu’elle commémore : c’est que chacune, chacun de nous porte en soi un sanctuaire au Christ ressuscité. Ce sanctuaire, c’est notre premier amour pour lui et lui seul. Jésus Christ est ressuscité des morts. Vivons-nous vraiment en enfants de lumière, en fils et filles du Vivant ? La résurrection de Jésus est le signe que Dieu va finir par remporter la victoire.

Au milieu du chaos qu’on remarque dans l’église du Saint-Sépulcre, j’ai découvert que si je m’agenouillais assez longtemps dans un recoin de l’édifice, à côté de ces groupes religieux qui ont l’air d’être en guerre les uns contre les autres, le malaise disparaissait. Et il m’est souvent arrivé de goûter une paix étrange et une joie profonde, une vraie consolation, à cause de la résurrection de cet homme qui était le Fils de Dieu et notre Sauveur. La seule façon de discerner, de détecter et de découvrir la présence du Seigneur ressuscité, c’est à genoux, au milieu du chaos de l’Église et du monde.

La victoire de Jésus sur la mort fait partie de la vie pastorale et sacramentelle de l’Église et de sa mission dans le monde. L’Église est la communauté de ceux et celles qui ont la compétence pour reconnaître en Jésus le Seigneur ressuscité. Elle est spécialisée dans le discernement du Ressuscité. Tant que nous demeurons en dialogue avec Jésus, nos ténèbres ne peuvent que céder la place à l’aurore, et nous ne pouvons que devenir « compétents » pour témoigner. À une époque qui accorde tant d’importance à la compétence, nous ferons bien de nous concentrer de temps à autre sur notre compétence pour discerner la résurrection.

Qu’est-ce que la résurrection ? Le pape Benoît l’explique très bien dans son livre Jésus de Nazareth – De l’entrée à Jérusalem jusqu’à la résurrection.

Dieu agit doucement, Dieu édifie graduellement son histoire au sein de la grande histoire de l’humanité; cela fait partie de son mystère. Il se fait homme pour être négligé de ses contemporains et des forces décisives de l’histoire; il souffre et il meurt et, ressuscité, il choisit de ne venir à l’humanité qu’à travers la foi des disciples à qui il se manifeste; il continue de frapper doucement à la porte de notre cœur et doucement il nous ouvre les yeux pour peu que nous choisissions de lui ouvrir la porte. Mais après tout – n’est-ce pas là la seule façon d’agir vraiment divine ? Non pas écraser par la force mais donner la liberté, offrir et provoquer l’amour. Car à bien y penser, n’est-ce pas ce qui paraît tout petit qui est vraiment grand ?

[1] Note du traducteur. Les citations faites ici de Jésus de Nazareth sont donc une traduction libre faite à partir de l’édition américaine (San Francisco, Ignatius Press, 2011).