La bonté de Corneille et l’amitié de Jésus et Benoît

Réflexion biblique pour le 6e dimanche de Pâques

En ce 6e dimanche de Pâques, je souhaite offrir quelques réflexions sur la première lecture des Actes d’Apôtres (10, 25-26; 34-35; 44-48) et puis des pensées sur l’amitié à partir de l’évangile de Jean (15,9-17) et l’enseignement du pape Benoît XVI.

La profonde bonté de Corneille et de sa maisonnée

Le christianisme exige que le croyant ne saisisse pas seulement pas simplement les principaux dogmes de la foi avec sa tête mais qu’il agisse aussi en fonction de ceux-ci, dans sa vie quotidienne. L’extraordinaire histoire de la conversion de Corneille, dans la première lecture illustre bien ce message. Il s’agit du plus long récit individuel des Actes des Apôtres. Le thème de ce récit est la compulsion divine : Pierre est le moins préparé à accepter Corneille dans la communauté chrétienne et il refuse même deux fois de l’admettre. Pierre doit se convertir avant qu’il puisse convertir Corneille. Il réalisa que les dons de Dieu sont pour ceux qui suivent la Parole de Dieu. Sa question : «Quelqu’un peut-il empêcher de baptiser par l’eau ces gens qui tout comme nous, ont reçu l’Esprit Saint?» (10,47) en écho à la question de l’Éthiopien et la réponse de Philippe dans l’histoire plus récente. «Qu’est-ce  qui empêche que je reçoive le baptême? (8,36)»

Les actions de Pierre avec Corneille ont eu des implications plus lointaines. D’abord frappé par la sincérité exceptionnelle, l’hospitalité et la profonde bonté de Corneille et de sa maisonnée, Pierre s’exclama spontanément: «Mais, à moi, Dieu vient de me faire comprendre qu’il ne fallait déclarer immonde ou impur aucun homme… Dieu n’est pas partial.»

Cette affirmation a brisé les coutumes des siècles et même théologiques qu’Israël, seul peuple choisi par Dieu, séparé des autres nations comme sa part personnelle (cf. Dt 7,6-8 ; Ex 19, 5-6). Pierre dut baptiser la maisonnée de Corneille et il fut critiqué pour son approche «œcuménique» mais il répondit à ceux qui le critiquèrent : « Qui suis-je pour empêcher Dieu d’agir (11, 17) ? A ces mots ils se sont tus et commencèrent à glorifier Dieu (11,18).»

Paul, aussi, a trouvé la même manifestation spontanée de la foi au milieu des gentils et a ainsi délaré: «Maintenant, nous nous tournons vers les Gentils.» La controverse sur la loi allait persister pour un long moment si bien que Paul dédia à ce sujet son travail théologique le plus complet: la lettre aux Romains.

Je vous appelle amis…

Dans ce texte de l’évangile de St Jean (15,15) nous entendons les paroles puissantes: «Je ne vous appelle plus serviteurs … je vous appelle amis.» Nous ne sommes plus des serviteurs inutiles mais des amis! Le Seigneur nous appelle amis, il nous fait ses amis; il nous donne son amitié.

Jésus définit l’amitié de deux façons. Il n’y a pas de secrets entre amis. Le Christ nous transmet ce qu’il entend du Père; il nous donne sa pleine confiance et aussi la connaissance. Il nous révèle son visage, son cœur. Il montre sa tendresse pour nous, son amour passionné qui mène à la folie de la Croix.

Si nous avions à nommer un des plus fréquents et importants thèmes de l’enseignement de Benoît  XVI et de sa prédication depuis les quatre dernières années, ce serait certainement son invitation à être un ami de Jésus. Ce thème était clairement annoncé durant la messe « pour l’élection du Pontife Romain » dans la basilique St Pierre, avant le conclave. «Adulte et mature, c’est une foi profondément enracinée dans l’amitié avec Christ. Cette amitié nous ouvre a tout ce qui est bon et nous donne la mesure pour discerner entre ce qui est vrai et ce qui est faux, entre la dissimulation et la vérité.»

Je me souviens combien j’avais été ému en entendant l’homélie du Saint-Père au début de son ministère pétrin d’évêque de Rome le 24 avril 2005. A trois reprises durant cette homélie mémorable, le pape Benoît  XVI a parlé de l’importance de l’«amitié» avec Jésus:

L’Église dans son ensemble, et les Pasteurs en son sein, doivent, comme le Christ, se mettre en route, pour conduire les hommes hors du désert, vers le lieu de la vie, vers l’amitié avec le Fils de Dieu, vers Celui qui nous donne la vie, la vie en plénitude. » A plusieurs reprises il a évoqué l’image de l’amitié : « Il n’y a rien de plus beau que de le connaître et de communiquer aux autres l’amitié avec lui.

Et il conclue: «Dans cette amitié seulement s’ouvrent tout grand les portes de la vie. Dans cette amitié seulement se dévoilent réellement les grandes potentialités de la condition humaine. Dans cette amitié seulement nous faisons l’expérience de ce qui est beau et de ce qui libère. »

Huit mois plus tard, lors de l’Angélus du 15 janvier 2006 Benoît  XVI disait:

L’amitié avec le Maître assure à l’âme une paix profonde et la sérénité, même dans les moments sombres et dans les épreuves les plus difficiles. Lorsque la foi connaît des nuits obscures, dans lesquelles on ne « sent » plus et on ne « voit » plus la présence de Dieu, l’amitié de Jésus est l’assurance qu’en réalité rien ne pourra jamais nous séparer de son amour (cf. Rm 8, 39).

A nouveau le dimanche 26 août 2007, le thème de l’amitié était central:

La véritable amitié avec Jésus s’exprime dans la façon de vivre: elle s’exprime à travers la bonté du cœur, l’humilité, la douceur et la miséricorde, l’amour pour la justice et la vérité, l’engagement sincère et honnête pour la paix et la réconciliation. Telle est, pourrions-nous dire, la « carte d’identité » qui nous qualifie comme ses « amis » authentiques; tel est le « passeport » qui nous permettra d’entrer dans la vie éternelle.

Comment comprenons-nous l’extraordinaire don de l’amitié dans nos vies ? L’amitié est une affaire de cœur.

Pendant de nombreuses années, j’ai considéré la vie et les écrits du Cardinal John Henry Newman (1801-1890) comme un brillant modèle d’amitié. Newman parle vraiment de cœur à cœur –« cor ad cor loquitur », phrase qu’il choisit comme devise. Il n’y avait rien de superficiel dans la manière de Newman d’être en relation avec des gens si différents. Il les regardait et les aimait pour ce qu’ils étaient. Depuis que l’on dit que la béatification du bien-aimé Cardinal anglais est imminente, considérons un instant quelques propos pour comprendre l’amitié selon Newman. Le cardinal Newman avait une grande considération de la noblesse des vertus humaines évidentes dans la littérature et l’histoire de la Grèce et de la Rome anciennes. En même temps, les saints qu’il a le plus admirés, St Paul, les Pères de l’Eglise, son Père spirituel Philippe de Néri, et St François de Sales, pourraient être tous décrits comme humainement attirants.

Newman avait une capacité extraordinaire et un don pour l’amitié, qui s’est souvent traduit dans son leadership. Personne ne pouvait le décrire comme extraverti ou frivole. Regardons seulement les nombreux volumes de ses lettres et journaux, ou l’index de noms dans ses travaux autobiographique, pour voir qu’il a partagé, durant sa vie, de profondes amitiés avec des centaines de personnes. Cette influence personnelle s’est propagée très puissamment sur des millions de personnes qui ont lu ses travaux et découvert la signification de l’amitié.

Entretenir l’amitié authentique

Je ne pourrais pas écrire au sujet de l’amitié sans faire une mise en garde aux nombreux hommes et femmes qui la cherchent tous les jours. Le grand succès des sites de réseau d’amitié en ligne comme MySpace et Facebook mérite une attention particulière, une réflexion et un examen minutieux. On a dit que si Facebook était un pays, il serait le 8e du monde!

Nous devons poser les questions suivantes: «Qu’est-ce que cela nous fait?» Ces outils nous aident à réunir les gens et à améliorer les réseaux sociaux. Par exemple, les personnes coincées à la maison, les infirmes, les malades chroniques et les gens âgés peuvent être branchés à d’autres dans la même situation et faire naître de nombreux liens de solidarité.

Mais il y a aussi les questions annexes «Qu’est-ce que cela nous fait?» «Qu’est ce que cela change à notre sens des limites sociales ? À notre sens de l’individualisme?» «À nos amitiés?» L’amitié dans ces espaces virtuels est  bien différente de la «vraie» amitié. L’amitié est une relation qui implique le partage d’intérêts communs, de réciprocité, de confiance et la révélation de détails intimes dans des contextes spécifiques. L’amitié authentique dépend des révélations mutuelles et peut seulement fleurir dans les limites modestes de la vie privée.

Cependant, sur ces sites de réseaux de socialisation, il existe un concept d’amitié publique qui n’est pas l’amitié dont parlent Jésus dans l’évangile, ni le pape Benoît  XVI dans ses merveilleux écrits, ni le cardinal Newman dans ses lettres. La distance et l’abstraction de nos amitiés et de nos relations en ligne peuvent mener à une sorte de désensibilisation systémique si nous ne sommes pas sages, prudents et attentifs à ces nouvelles réalités. Nous exposons quelque chose mais sentons-nous quelque chose ? Ce genre d’amitiés, ou plutôt de connaissances sont très différentes du « cor ad cor loquitur » si ardemment désiré et expérimenté par Jésus avec ses disciples, ou par un Pierre impétueux, un officier romain nommé Corneille, un cardinal britannique appelé John Henry et un pape allemand, Benoît,  qui ont modelé leurs vies sur le Bon Berger et l’Ami plein de confiance pour chaque être humain.