Symphonie en trois mouvements : La résurrection dans l’évangile de Luc

Troisième dimanche de Pâques, Année B – 15 avril 2018

Je considère souvent que le chapitre 24 de l’évangile de Luc est une symphonie de la résurrection en quatre puissants mouvements : a) le premier mouvement est le récit des femmes au tombeau, qui finit avec la visite de Pierre au tombeau pour vérifier leurs dires (vv.1-12) ; b) le deuxième raconte la grande histoire des deux disciples sur la route d’Emmaüs, culminant avec l’annonce de l’apparition du Seigneur à Pierre (vv.13-35) ; c) le troisième mouvement est l’apparition du Seigneur à ses disciples au repas, se terminant avec l’envoie en mission (vv.36-49). Ces mouvements sont suivis par l’ascension de Jésus au ciel (vv.50-52).

Le plus connu de ces récits est l’épisode d’Emmaüs qui commence au verset 13. Il est différent des autres apparitions parce que le Seigneur disparaît au moment de la reconnaissance. Le récit d’Emmaüs (24,13-35) sert de pont entre le tombeau vide (24,1-12) et l’apparition de Jésus à ses disciples. (24, 36 et suiv.) immédiatement suivi du repas avec les disciples d’Emmaüs, leur reconnaissance de Jésus et leur retour en hâte à Jérusalem.

Cléophas et son compagnon s’éloignent de la ville où les événements décisifs sont arrivés vers un petit village sans importance. Ils n’ont pas cru au message de la résurrection, à cause du scandale de la croix. Bouleversés et découragés, ils sont incapables de noter un signe de libération dans cette mort, dans le tombeau vide, ou dans le message des apparitions de Jésus aux autres. A leurs yeux, soit la mission de Jésus a totalement échoué, soit ils sont eux-mêmes déçus dans leurs attentes au sujet de Jésus. Alors qu’ils marchaient avec Jésus en direction d’Emmaüs, ils ont senti leurs cœurs s’enflammer progressivement,  expérimentant ainsi le pouvoir de la résurrection dans leur cœur. La solution au problème de ces deux disciples n’était pas dans une réponse parfaitement logique.

Emmaüs au Synode

Le récit auquel le Synode sur la Parole de Dieu, en octobre 2008,  s’est le plus fréquemment référé, fut incontestablement celui des disciples sur le chemin d’Emmaüs (Luc 24,13-35). Citée par les cardinaux, évêques, experts et invités spéciaux, dans les nombreuses présentations venant de tous les coins de la terre, l’histoire d’Emmaüs nous prouve une fois encore qu’elle est un grand modèle ou paradigme pour la catéchèse, l’enseignement, l’étude de la Bible et par dessus tout pour la vie chrétienne.

Le motif du cheminement de l’histoire d’Emmaüs (et l’on peut dire du Synode entier sur la Parole de Dieu) n’est pas une histoire de distance entre Jérusalem et Emmaüs, mais bien du cheminement douloureux et progressif des paroles qui doivent descendre de la tête au cœur; de la venue de la foi, et une relecture d’une relation avec l’étranger qui est nul autre que le Seigneur Jésus.

Manger et boire avec Jésus

L’évangile du troisième dimanche de Pâques (Année B) est la suite du récit d’Emmaüs, comment Dieu conduit les personnes à une expérience communautaire et de camaraderie, à table. Il y a plusieurs aspects dans ce récit : l’apparition de Jésus au milieu des disciples surpris et effrayés (36-43), les paroles au sujet de l’accomplissement des Ecritures et l’envoi des disciples (44-48). Plusieurs éléments, présents dans l’histoire d’Emmaüs sont plus qu’explicites. Les récits de Luc représentent aussi le Seigneur Ressuscité comme Celui qui reçoit l’hospitalité et la nourriture de ses disciples. C’est seulement après que les disciples ont invité l’Etranger à rester avec eux qu’ils peuvent le reconnaître. Ils ne sont pas capables de le reconnaitre pleinement sur la route, mais ils le reconnaissent à la fraction du pain.

Manger à table est un acte qui révèle la profondeur humaine. La scène touchante où Jésus prend le pain et le poisson et le mange avec ses disciples nous renvoie à la maison, au fait que les fantômes ne mangent pas et rassure les disciples que le Ressuscité est présent au milieu d’eux. Aucune affirmation théologique ou dogmatique ne leur prouvera cela. Mais c’est plutôt la frappante humanité de Jésus à  table qui  les convainquera finalement qu’il est vivant.

Malgré le témoignage des femmes et des deux voyageurs, les disciples ne pourront croire tant que Jésus ne leur sera pas apparu. Seul Jésus put valider l’expérience de leur propre compréhension. Jésus leur a d’abord prouvé que leur expérience n’est pas un canular. Comme l’apparition de Thomas dans l’évangile de Jean, Jésus montre ses blessures et met au défi  ses disciples de le toucher. L’expérience du Seigneur Ressuscité était tactile. Jésus a de la chair, il n’est pas comme un fantôme. Au contraire de Jean 20, Jésus montre à ses disciples ses mains et ses pieds (pas ses mains et son côté). Luc sous-entend que Jésus a bien eu les pieds cloués.

Ce passage d’aujourd’hui offre aussi des parallèles avec Jean 21, 9-14, au sujet du poisson grillé. Dans Jean 21, 9-14, Jésus cuit le poisson. Dans Luc,  les disciples donnèrent à manger à Jésus du poisson cuit. Si Luc (13,35-48) a mélangé ce récit avec celui du chemin d’Emmaüs (Luc 24,13-35), les deux histoires parlent de fraction du pain. Les histoires, les plus remarquables sont celles de la multiplication des pains et des poissons (Marc 6,30-44 ; 8,1-9 ; Mathieu 14,13-21 ;15, 32-39; Luc 9,10-17; Jean 6,1-14).
Un repas de poisson et de pain était très habituel dans les régions de la Mer de Galilée et de Jérusalem. Ces repas faisaient partie de la vie itinérante avec Jésus et les personnes qui le suivaient.

Le cœur réel du récit n’est toutefois pas le repas mais la qualité de l’apparition ou de la vision. Jésus apparut comme un vivant, bien vivant. Le sacré et le divin peuvent se trouver dans le tangible. La sainteté n’est pas seulement une question d’extase spirituelle qui nous fait toucher le transcendant en laissant le monde derrière nous. Dieu rejoint son peuple à travers sa création et non pas malgré elle. Cette saisie est devenue le fondement de la prise de conscience de l’Eglise comme Corps du Christ et a mené au fondement de l’Église comme sacrement. Le croyant rencontre le Christ Ressuscité à travers ses sens. Les disciples ont vu, touché et entendu le Ressuscité. Aujourd’hui nous voyons, entendons, et touchons le Christ à travers les sacrements, à travers le témoignage et le service des autres.

L’Eucharistie est un résumé de la vie de Jésus, un appel à donner notre vie pour les autres. La fraction du pain est aussi un signe très puissant d’unité. Quand nous rompons le pain, cela signifie que l’on partage le Corps du Christ. Paul dit: «Parce qu’il n’y a qu’un seul pain…. Nous sommes tous un seul corps; car tous nous participons à cet unique pain (1 Cor 10,16-17).» Ce n’est pas seulement le partage de la coupe et du pain rompu qui établit une union avec le Christ : une plus grande union est établie à travers le partage de la même miche : l’union entre tous les membres de la communauté célébrante. L’unité exprimée ici n’est pas juste une question de convivialité humaine ; c’est un cadeau donné dans la fraction du pain, un partage du corps du Christ. L’eucharistie fait que les membres du corps célèbre leur unicité, une unicité expérimentée à trois niveaux : dans le Christ, en chaque personne, dans le service du monde.

La rencontre sacramentelle des jeunes avec le Christ

Permettez moi de partager une pensée finale au sujet de manger et boire avec Jésus. Au cours du Synode sur la Parole de Dieu, une des interventions les plus mémorables a été faite par le père Pascual Chávez Villanueva, sdb, président de l’Union des Supérieurs Généraux et recteur de la Société Salésienne de Saint Jean Bosco, dont le charisme est de travailler avec les jeunes. Le père Pascual a proposé l’histoire d’Emmaüs comme modèle  pour rendre la Parole de Dieu plus accessible aux jeunes. Il a porté notre attention sur le fait que les jeunes aujourd’hui partagent très peu de choses avec les deux disciples sur la route, sinon la frustration de leurs rêves, la fatigue de croire et le désenchantement du compagnonnage.

« Les jeunes ont besoin d’une Eglise qui les rejoint là où ils sont. En arrivant à Emmaüs, les disciples n’ont pas reconnu la personne de Jésus. Ce que Jésus fut incapable de faire en les accompagnant, leur parlant, en interprétant la Parole de Dieu, Il l’accomplit d’un geste, l’eucharistie. Une éducation à la foi qui oublie ou reporte la rencontre sacramentelle des jeunes avec le Christ n’est pas une voie sûre et efficace de Le trouver. »

Ces dernières paroles sont restées gravées en moi. Comment enseignons-nous aux jeunes l’importance des sacrements dans nos propres vies? Comment permettons-nous aux jeunes de faire la rencontre du Christ? N’ouvrons- nous pas la porte à cette importance et encourageons-nous ces rencontres en commençant par la table du simple partage, de la camaraderie avec les jeunes ?

Bien souvent, c’est dans les moments ordinaires de partage autour de la table que nous prenons conscience de notre humanité, que nous sommes faits pour aimer et être aimés, en ayant à cœur les tribulations, les espoirs et l’avenir des autres. La table du partage révèle vraiment la profondeur de l’humanité et la grandeur de la compassion. Elle est un tremplin vers une foi mature, à la rencontre vivante avec le Seigneur Ressuscité qui souhaite partager sa vie avec nous chaque jour. Reste avec nous, Seigneur !