Ce n’est jamais assez tant qu’on ne l’a pas donné

Dix-septième dimanche du Temps ordinaire, Année B – 29 juillet 2018

La lecture de l’Ancien Testament de ce dimanche, tirée de 2 Rois 4, 42-44, est un prélude approprié à la multiplication des pains et des poissons d’après Jean (6, 1-21). L’auteur du Livre des Rois nous parle de l’un des serviteurs d’Élisée qui doutait que vingt pains d’orge étaient suffisants pour nourrir cent personnes. Élisée avait confiance en la promesse du Seigneur et demanda à son serviteur d’obéir. Le miracle qui suivit donna raison à la confiance d’Élisée. Le nombre de gens nourris est toutefois modeste par rapport aux 5000 nourris dans l’évangile de Jean !

Le pain est un symbole de la personne et de l’œuvre de Jésus dans le grand enseignement eucharistique de Jean au chapitre 6. Ce thème reviendra dans les lectures des quatre prochaines semaines. L’évangile de ce dimanche est le merveilleux récit de la multiplication des pains et des poissons d’après Jean. Les diverses versions de la multiplication des pains et des poissons, deux dans Marc et Matthieu et un dans Luc et Jean, nous indiquent l’intérêt de l’église primitive pour les rassemblements eucharistiques (voir par ex. Marc 6, 41 ; 8, 6 ; 14, 22). Elles ramènent également au signe du pain dans Exode 16, Deutéronome 8, 3-16 ; les psaumes 78, 24-25 et 105, 40 et le Livre de la Sagesse (16, 20-21). L’événement miraculeux que rapportent les quatre évangélistes laisse entrevoir la vie du Royaume de Dieu comme un banquet présidé par le Messie.

Les points de vue des évangélistes sur ce miracle

Les lecteurs de Marc voient cet incident comme une anticipation de la Dernière Cène (14, 22) et le banquet messianique, deux événement célébrés lors des eucharisties de cette communauté.

L’ajout du nombre de personnes présentes et nourries dans l’évangile de Matthieu est très significatif. Le nombre total a pu osciller entre vingt et trente milles personnes. Le miracle se répète également en 15, 38. Le nombre de gens nourris donne à ce récit un caractère social unique.

Luc établit un lien entre le récit de Jésus qui nourrit la foule et la prédication de ce dernier sur sa passion et ses instructions sur la manière de porter son fardeau quotidien (9, 18-27). Célébrer l’eucharistie en mémoire de Jésus (22, 19), c’est partager non seulement sa mission (9, 1-6), mais aussi son dévouement et sa destinée, symbolisés par la croix. Dans l’évangile de Luc, l’eucharistie nous nourrit et nous renforce pour poursuivre notre route.

Des touches johanniques uniques

Le récit de la multiplication dans Jean est un élément central de l’enseignement de Jésus sur le Pain de Vie (6, 1-15). Le récit de Jésus marchant sur les eaux suit immédiatement cette histoire. Le lac de Tibériade, lieu précisé au début du récit, est aussi le lieu d’apparition du Seigneur ressuscité (21, 1-3).

Comme les autres récits de miracles d’après Jean, l’initiative de ce miracle repose clairement sur Jésus. Philippe ne perçoit pas que la question de Jésus est en fait un appel à sa foi. Il fait simplement référence à la somme qu’il faudrait pour nourrir la foule. Jésus  taquine Philippe en l’invitant à avoir de grands rêves et un meilleur espoir plutôt que de les réduire à la réalité. Aux versets 14-15, la foule réagit correctement et reconnaît Jésus comme le grand Prophète messianique. Ces hommes et femmes ne comprennent toutefois pas ce qu’ils sont vraiment en train de dire. La vraie nature de la royauté de Jésus, qui n’est pas celle de libérateur de la nation, sera révélée seulement lors de son procès (18, 33-37 ; 19, 12-15).

Le rôle du jeune garçon est aussi une touche unique au récit de Jean. Ce que la raison humaine n’osait pas espérer est devenu réalité avec Jésus grâce à la générosité d’un jeune garçon.

Jésus, pain vivant venu du ciel

La multiplication des pains est une image durable de l’eucharistie. Jésus voulut prendre cet humble don de quelques pains et poissons pour nourrir une multitude, et davantage (il en resta douze paniers !), La logique humaine nous fait dire souvent : « Nous n’avons rien que cinq pains et deux poissons. » Jésus nous demande de prendre ses maigres provisions et, avec la confiance et la générosité des disciples de tous les âges, de les étirer le plus possible. « Ce ne sera jamais assez jusqu’à ce que l’on commence à le donner. »

Pour le croyant, Jésus est bien plus qu’un faiseur de miracle : il est lui-même nourriture céleste. Le croyant n’aura plus jamais faim ni soif. Comme le pain nourrit la vie, Jésus nourrira tous ceux et celles qui viendront à lui avec foi. Reconnaître Jésus comme le pain de vie est l’ultime expression de l’amour de Dieu dans la mort et la glorification du Christ.

Prolonger le miracle dans le temps

Lorsque je relis les récits miraculeux de la multiplication des pains et des poissons, il me vient à l’esprit les mots de Jean-Paul II dans sa lettre apostolique Dies Domini – sur la sanctification du dimanche, en 1998. Ces paroles émouvantes illustrent ce qui est au cœur du miracle des pains et des poissons et nous met au défi de mettre l’eucharistie en acte dans notre vie quotidienne :

Les appels des Apôtres trouvèrent rapidement un écho dès les premiers siècles et ils firent vibrer de vigoureux accents dans la prédication des Pères de l’Église. Saint Ambroise adressait des paroles brûlantes aux riches qui prétendaient remplir leurs obligations religieuses en fréquentant l’église sans partager leurs biens avec les pauvres et même en les opprimant: « Entends-tu, homme riche, ce que dit le Seigneur Dieu? Et tu viens à l’église non pour donner quelque chose au pauvre, mais pour le lui enlever? ». Saint Jean Chrysostome n’était pas moins exigeant: « Veux-tu honorer le corps du Christ? Ne le méprise pas quand il est nu. Ne lui rends pas honneur ici, dans l’église, avec des étoffes de soie, pour le mépriser ensuite dehors, où il souffre du froid et de la nudité. Celui qui a dit: “Ceci est mon corps”, est celui-là même qui a dit: “Vous m’avez vu avoir faim et vous ne m’avez pas donné à manger”, et “ce que vous avez fait au plus petit de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait” […]. A quoi sert-il que la table du Christ soit remplie de coupes d’or, alors que lui-même meurt de faim? Commence par donner à manger à l’affamé, et avec ce qui restera décore aussi la table ».

Ce sont des paroles qui rappellent bien à la communauté chrétienne le devoir de faire de l’Eucharistie le lieu où la fraternité devient une solidarité concrète, et où les derniers deviennent les premiers dans l’estime et dans l’affection de leurs frères, lorsque le Christ lui-même, par le don généreux fait par les riches aux plus pauvres, peut en quelque sorte continuer dans le temps le miracle de la multiplication des pains. [no.71]

Questions pour réflexion

Que signifie pour nous la présence eucharistique de Jésus ? Est-ce que notre participation aux célébrations hebdomadaires et quotidiennes au repas du Seigneur nous transforme en personnes reconnaissantes, remplies d’amour, assoiffées de justice et de paix ? Comment l’eucharistie symbolise-t-elle la vie que nous vivons et nos vies symbolisent-elles l’eucharistie ? Comment exprimons-nous de la gratitude ? Est-ce que l’eucharistie donne un sens à notre vie ?

Ne nous demandons-nous pas souvent où trouver les moyens pour accomplir ce qui semble bon et nécessaire ? Le miracle dont il est question aujourd’hui révèle les ressources de vie extraordinaires en chacun de nous. Il faut croire aux miracles pour garder nos espoirs. Il faut festoyer au Corps et au Sang du Christ pour trouver notre véritable énergie et notre vie.

(Les lectures de ce dimanche sont 2 Rois 4, 42-44 ; Éphésiens 4, 1-6 ; Jean 6, 1-15.)

(Image : Multiplication du pain par William Kurelek)