Ambassadeurs du Christ et ministres de la Justice de Dieu

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Réflexion biblique du père Thomas Rosica c.s.b. pour le Mercredi des Cendres C (10 février 2016)

Lorsqu’arrive le Mercredi des Cendres, notre foi devient visible aux yeux de tous. Sans être offensif tout en étant difficile à manquer, le signe de notre foi se manifeste au bureau, à l’école, dans les autobus et les métros, à l’épicerie ou à la station-service. Ce petit symbole de la croix de cendres sur le front exprime une vérité importante: la foi ne se vit pas seulement à l’église, mais elle se vit parmi nous, en public, chaque jour.

Les textes de l’Écriture pour la liturgie du Mercredi des Cendres nous rappellent non seulement le péché et la mort, ils sont un appel fort à vaincre le péché, à se convertir au Christ et à l’Évangile et à se préparer à la vie nouvelle de Pâques. Je tiens à vous présenter quelques réflexions sur ce que cela signifie d’être réconcilié avec Dieu, d’être des « ambassadeurs du Christ » [2 Cor 5, 20-21], et le sens authentique de la piété et de la dévotion, indiqué dans le texte de l’Évangile de Matthieu pour la liturgie d’aujourd’hui [6, 1-6. 16-18]. Je conclurai par quelques pensées sur la réflexion du pape Benoît XVI pour le Carême 2010, qui porte sur la justice de Dieu.

Soyez réconciliés avec Dieu!

Aujourd’hui, c’est ce que la liturgie nous dit, est le moment favorable « pour notre réconciliation avec Dieu. » La réconciliation est un don gratuit de Dieu. La réconciliation doit impliquer tout le monde: les individus, les familles, les nations et les peuples. Dans le passage de 2 Corinthiens 5, 20-21, Paul a encouragé la communauté divisée de Corinthe à reconnaître que Dieu « nous a réconciliés avec Lui par le Christ, et il nous a donné pour ministère de travailler à cette réconciliation» [5, 18]. Paul parle de « la nouvelle création dans le Christ » [cf. II Cor 5, 17] et continue de nous dire: « c’est bien Dieu qui, dans le Christ, réconciliait le monde avec lui ; il effaçait pour tous les hommes le compte de leurs péchés, et il mettait dans notre bouche la parole de la réconciliation. Nous sommes donc les ambassadeurs du Christ, et par nous c’est Dieu lui-même qui, en fait, vous adresse un appel. Au nom du Christ, nous vous le demandons, laissez-vous réconcilier avec Dieu. » [2 Cor 5, 19-20].Lorsque nous parlons du monde réconcilié avec Dieu, nous ne parlons pas seulement des individus mais aussi de chaque communauté: familles, clans, tribus, nations et États. Dans sa providence, Dieu a fait alliance après alliance avec la famille humaine: l’alliance avec nos premiers parents au jardin d’Eden, l’alliance avec Noé après le déluge et l’alliance avec Abraham. Dans le Livre de Josué, nous en apprenons davantage sur l’alliance faite avec Israël, lorsque Moïse conduit les Israélites hors de l’esclavage dans le pays d’Égypte. Et Dieu a maintenant réalisé l’alliance finale et définitive avec toute l’humanité en Jésus-Christ, qui a réconcilié les individus, hommes et femmes, ainsi que des nations entières, avec Dieu par sa Passion, sa Mort et sa Résurrection.

Dans le sacrement de l’Eucharistie, nous célébrons le mystère de notre rédemption et de la pleine réconciliation avec Dieu. C’est à travers sa passion, sa mort et sa résurrection que Jésus a sauvé le monde. Avant de recevoir le Corps et le Sang du Seigneur, nous montrons que nous sommes en paix les uns avec les autres. L’Eucharistie est célébrée par une communauté réconciliée. Une fois la célébration terminée, nous sommes envoyés pour propager ce message de paix et de réconciliation avec les autres.

Ambassadeurs du Christ

Puisque ce message de réconciliation nous a été confié, nous sommes « des ambassadeurs du Christ » [5, 20]. La mission qui nous a été donnée en est une de haut rang. C’est une mission qui nous ennoblit. Parce que nous avons été appelés à être des ambassadeurs, nous devons être vrais et fidèles à celui que nous représentons. Un ambassadeur est connu par ses lettres de créances. Les ambassadeurs doivent donner des preuves crédibles qu’ils ont été envoyés. À titre d’ambassadeurs du Christ, nous aussi nous devons donner la preuve de notre mission. Et la plus grande preuve c’est notre propre fidélité à vivre de manière chrétienne.Si nous sommes réconciliés avec Dieu, avec nous-mêmes et avec les autres, et si nous œuvrons à la réconciliation du Christ dans la société, alors nous pourrons affirmer avec conviction que nous sommes les ambassadeurs du Prince de la Paix. De même que Dieu a pris l’initiative d’envoyer son fils réconcilier le monde, il s’attend à ce que nous prenions l’initiative de restaurer l’harmonie dans un monde et une Église souvent divisées.

Peut-on appliquer cette vision chrétienne, cette belle mission de réconciliation, à nos propres situations? Peut-on la mettre en pratique dans notre famille, entre amis et membres de la communauté et essayer encore et encore lorsque nous échouons? Il est triste de porter des rancunes pour de longues périodes de temps, quand les gens refusent de se parler, quand la joie de participer à des rencontres ou des fêtes est niée, peut-être pour un délit qui a eu lieu il y a longtemps et dont les circonstances sont pratiquement oubliées!

L’abnégation de soi de Jésus en trois temps

L’évangile de Matthieu [6, 1-6. 16-18] met en garde contre l’idée de faire du bien pour être vu et donne trois exemples pour vivre de manière juste: la prière, le jeûne et l’aumône. Dans chaque cas, la conduite des hypocrites [6, 2] est en contraste avec le comportement exigé de la part des disciples. Les paroles à propos de récompense que l’on trouve ici et d’ailleurs [Matthieu 5, 12. 46; 10, 41-42] montrent qu’il s’agit d’un véritable élément d’exhortation morale chrétienne.

Examinons de près ce que l’Évangile nous demande dans ce triple processus d’abnégation de soi: nous devons prier: « Va dans ta chambre, ferme la porte, et prie ton Père dans le secret. » Nous devons jeûner: «Nul ne doit voir que vous jeûnez, sinon votre Père. » Nous devons faire l’aumône: « que ton aumône reste dans le secret ; ton Père voit ce que tu fais dans le secret: il te le revaudra. » Il  n’y a rien d’ambigu sur ce qui est exigé de nous durant ce temps. La prière, le jeûne et l’aumône sont les piliers de l’itinéraire du Carême pour les chrétiens. Il s’agit de la piété, du dévouement et de la sincérité que le Seigneur nous demande en ce Carême.

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Le Carême 2016 et le Jubilé extraordinaire de la Miséricorde

Pour mettre tout cela en pratique dans le cadre de cette année dédiée à la Miséricorde, je vous propose de lire les extraits suivant provenant du Message du pape François pour le Carême 2016 intitulé « C’est la miséricorde que je veux, et non les sacrifices » (Mt 9,13). :

Les œuvres de miséricorde

La miséricorde de Dieu transforme le cœur de l’homme et lui fait expérimenter un amour fidèle qui le rend capable d’être, à son tour, miséricordieux. C’est à chaque fois un miracle que la miséricorde divine puisse se répandre dans la vie de chacun de nous, en nous incitant à l’amour du prochain et en suscitant ce que la tradition de l’Église nomme les œuvres de miséricorde corporelles et spirituelles. Elles nous rappellent que notre foi se traduit par des actes concrets et quotidiens, destinés à aider notre prochain corporellement et spirituellement, et sur lesquels nous serons jugés : le nourrir, le visiter, le réconforter, l’éduquer. C’est pourquoi j’ai souhaité que « le peuple chrétien réfléchisse durant le Jubilé sur les œuvres de miséricorde corporelles et spirituelles. Ce sera une façon de réveiller notre conscience souvent endormie face au drame de la pauvreté, et de pénétrer toujours davantage le cœur de l’Évangile, où les pauvres sont les destinataires privilégiés de la miséricorde divine » (Ibid., n. 15). Dans la personne du pauvre, en effet, la chair du Christ « devient de nouveau visible en tant que corps torturé, blessé, flagellé, affamé, égaré… pour être reconnu par nous, touché et assisté avec soin » (Ibid.). Inouï et scandaleux mystère qui prolonge dans l’Histoire la souffrance de l’Agneau innocent, buisson ardent brûlant d’un amour gratuit, et devant lequel nous ne pouvons, à la suite de Moïse, qu’ôter nos sandales (cf. Ex 3,5) ; et ceci plus encore quand ce pauvre est notre frère ou notre sœur en Christ qui souffre à cause de sa foi.

 Face à cet amour, fort comme la mort (cf. Ct 8,6), le pauvre le plus misérable est celui qui n’accepte pas de se reconnaître comme tel. Il croit être riche mais, en réalité, il est le plus pauvre des pauvres. Et s’il est tel, c’est parce qu’il est esclave du péché qui le pousse à user de la richesse et du pouvoir non pas pour servir Dieu et les autres, mais pour étouffer en lui l’intime conviction de n’être, lui aussi, rien d’autre qu’un pauvre mendiant. D’autant plus grands sont le pouvoir et les richesses dont il dispose, d’autant plus grand est le risque que cet aveuglement devienne mensonger. Il en vient à ne même plus vouloir voir le pauvre Lazare qui mendie à la porte de sa maison (cf. Lc 16, 20-21), figure du Christ qui, dans les pauvres, mendie notre conversion. Lazare est cette opportunité de nous convertir que Dieu nous offre et que peut-être nous ne voyons pas. Cet aveuglement est accompagné d’un délire orgueilleux de toute-puissance, dans lequel résonne, de manière sinistre, ce démoniaque « vous serez comme des dieux » (Gn 3,5), qui est à la racine de tout péché. Un tel délire peut également devenir un phénomène social et politique, comme l’ont montré les totalitarismes du XXe siècle, et comme le montrent actuellement les idéologies de la pensée unique et celles de la technoscience qui prétendent réduire Dieu à l’insignifiance et les hommes à des masses qu’on peut manipuler. Ceci, de nos jours, peut être également illustré par les structures de péché liées à un modèle erroné de développement fondé sur l’idolâtrie de l’argent qui rend indifférentes au destin des pauvres les personnes et les sociétés les plus riches, qui leur ferment les portes, refusant même de les voir.

Pour tous, le Carême de cette Année jubilaire est donc un temps favorable qui permet finalement de sortir de notre aliénation existentielle grâce à l’écoute de la Parole et aux œuvres de miséricorde. Si à travers les œuvres corporelles nous touchons la chair du Christ dans nos frères et nos sœurs qui ont besoin d’être nourris, vêtus, hébergés, visités, les œuvres spirituelles, quant à elles, – conseiller, enseigner, pardonner, avertir, prier – touchent plus directement notre condition de pécheurs. C’est pourquoi les œuvres corporelles et les œuvres spirituelles ne doivent jamais être séparées. En effet, c’est justement en touchant la chair de Jésus Crucifié dans le plus nécessiteux que le pécheur peut recevoir en don la conscience de ne se savoir lui-même rien d’autre qu’un pauvre mendiant. Grâce à cette voie, « les hommes au cœur superbe », « les puissants » et « les riches », dont parle le Magnificat ont la possibilité de reconnaître qu’ils sont, eux aussi, aimés de façon imméritée par le Christ Crucifié, mort et ressuscité également pour eux. Cet amour constitue la seule réponse à cette soif de bonheur et d’amour infinis que l’homme croit à tort pouvoir combler au moyen des idoles du savoir, du pouvoir et de l’avoir. Mais il existe toujours le danger qu’à cause d’une fermeture toujours plus hermétique à l’égard du Christ, qui dans la personne du pauvre continue à frapper à la porte de leur cœur, les hommes au cœur superbe, les riches et les puissants finissent par se condamner eux-mêmes à sombrer dans cet abîme éternel de solitude qu’est l’enfer. C’est alors que résonnent à nouveau, pour eux comme pour nous tous, les paroles ardentes d’Abraham : « Ils ont Moïse et les Prophètes, qu’ils les écoutent ! » (Lc 16,29). Cette écoute agissante nous préparera le mieux à fêter la victoire définitive sur le péché et sur la mort de l’Epoux qui est désormais ressuscité, et qui désire purifier sa future Épouse dans l’attente de son retour.

Ne laissons pas passer en vain ce temps de Carême favorable à la conversion ! Nous le demandons par l’intercession maternelle de la Vierge Marie, qui, la première, face à la grandeur de la miséricorde divine dont elle a bénéficié gratuitement, a reconnu sa propre petitesse (cf. Lc 1,48) en se reconnaissant comme l’humble Servante du Seigneur (cf. Lc 1,38).

La grâce par la piété, les dévotions et le sacrement de la réconciliation

Le carême est le moment opportun pour examiner notre piété et notre dévotion, et se demander si nos vies sont réellement animées par la justice et la charité évangéliques qui trouvent leur pleine expression dans le banquet eucharistique. Au cours de cette saison, nous sommes invités à établir ou à reconstruire notre piété et notre dévotion: une prière plus attentive, une participation plus fréquente au sacrement de la réconciliation, la prière de l’ancien culte de la Via Crucis (Chemin de Croix). Nous ne pouvons pas choisir un geste de piété ou de dévotion par peur – et malheur à ceux qui le choisissent  par peur et disent le faire pour de nobles motifs religieux!

En célébrant le sacrement de la réconciliation, nous montrons aussi que nous sommes conscients que nous appartenons à l’Église. Il y a une triple dimension à confesser nos péchés. D’abord une confession de notre louange, nous louons Dieu pour toutes les bonnes choses que nous voyons dans notre vie. Deuxièmement, il y a une confession des péchés: nous reconnaissons en toute simplicité et avec tristesse nos faiblesses. Troisièmement, il y a une confession de foi: nous mettons notre confiance en Dieu qui a envoyé son Fils pour vaincre le péché. Notre chanson thème pour le Carême n’est pas «Nous vaincrons», mais plutôt: «Dieu, en Jésus-Christ, vaincra en nous», si nous le laissons agir.