Affirmation, identité et objectif de la mission de Jésus

Vingt-quatrième dimanche du Temps ordinaire, Année B – 16 septembre 2018

Le récit de l’évangile de ce dimanche (Marc 8, 27-35) porte sur l’affirmation, l’identité et l’objectif de la mission de Jésus. Marc fait de cet épisode le cœur de son évangile. On le trouve immédiatement après le récit de la guérison de l’aveugle de Bethsaïde.

Cette restauration de la vue prépare la scène à la profession de foi de Pierre et au moment glorieux de la Transfiguration. La nature véritable de Jésus est graduellement révélée aux disciples. Leur cécité est guérie mais ils ne saisissent toujours pas pleinement le sens de ce qu’ils voient. À partir de ce moment, tous les éléments de l’évangile de Marc portent vers la crucifixion.

S’il y avait un «point tournant» dans la description du ministère public de Jésus que fait Marc, c’est bien l’évangile de ce dimanche. Au cours de mes études postuniversitaires en Israël dans les années 90, j’ai eu le privilège de travailler avec l’équipe archéologique qui effectuait les excavations à Césarée-de-Philippe, aujourd’hui appelé «Banias», qui réfère à «Paneas» ou au dieu grec Pan. Luxure et violence étaient monnaie courante dans ce lieu où était adoré ce dieu.

Au temps de Jésus, ce temple était reconnu comme le lieu d’un culte pour la fertilité très populaire. Nous sommes au nord d’Israël, à la frontière de la Syrie, au pied du majestueux mont Hébron. Jésus et ses disciples arrivent dans la région de Césarée-de-Philippe au cours d’un long périple qui les menait loin de chez eux.

Césarée-de-Philippe avait été construite par Philippe, une autre génération de la famille hérodienne. Il s’agissait d’une ville garnison pour l’armée romaine. Au cœur de ce lieu de culte païen au dieu grec, Jésus questionne ses disciples au sujet de son identité. Jésus demande ce que les autres disent de lui. Comment percevaient-ils son œuvre? Qui est-il selon eux? Probablement surpris par cette question, les disciples ratissent leurs souvenirs pour une conversation passée, une opinion ou une rumeur qui circulaient dans l’une des villes aux alentours du lac. Jésus lui-même est bien au courant de ce qu’on dit de lui et connaît trop bien les attitudes blessantes de ses propres concitoyens de Nazareth.

En réponse à la question de Jésus, les disciples dressent une série de qualificatifs que les gens lui accolent. Ces noms révèlent les diverses attentes des gens à son endroit. Certains le voyaient comme Élie qui œuvrait pour une véritable confrontation avec les pouvoirs en place. D’autres le reconnaissaient plutôt à l’image de Jérémie, non moins véhément mais insistant surtout sur le cheminement intérieur, la dimension privée de la vie.

Jésus pousse la question plus loin: « Et vous, que dites-vous? » Pierre lui répond, « tu es le Messie » du Dieu unique. Jésus reconnaît cette identification mais interdit que l’on fasse connaître son rôle messianique afin d’éviter les confusions avec des idées contemporaines ambigües rattachées à ce titre. Jésus affirme ensuite, d’une manière énigmatique, que le Fils de l’Homme doit souffrir, être rejeté, mourir et ressusciter trois jours après.

Le concept de messie dans le judaïsme

À l’époque, le judaïsme avait plusieurs conceptions du messianisme. L’idée du Messie qui a reçu l’onction comme roi idéal descendant de David en est le portrait le plus récent, mais au cours de la période Maccabéenne (163-63 avant J.-C.) des testaments grecs des Douze Patriarches démontrent la croyance en un Messie de la tribu de Lévi, à laquelle appartenait la famille maccabéenne. Les Manuscrits de la Mer morte renferment diverses idées : un Messie prêtre et un Messie (laïc) d’Israël; un prophète comme Moïse (Dt 18, 18-19) qui est également l’étoile de Jacob (Nb 23, 15-17) ; mais aussi le Messie davidique. Melchizedek est aussi un libérateur, sans toutefois être qualifié de Messie.

Proclamer que Jésus est le Messie était donc une affirmation lourde de sens et dangereuse. C’était tout ce que les ennemis de Jésus cherchaient à utiliser contre lui, et il y en avait déjà plusieurs qui étaient prêts à s’enregistrer sous la bannière de prétendant royal. Le destin de Jésus ne correspondait pas à ce rôle… Il n’allait pas, ni n’aurait pu, être ce genre de Messie politique ou militariste.

Identifier le rôle de Jésus aujourd’hui

Les discussions pour identifier Jésus et son rôle messianique se poursuivent de nos jours. Certains affirment que chaque chrétien de même que l’Église entière devraient être à l’image d’Élie qui confrontait publiquement les institutions, le systèmes et les règles établis. C’est ainsi qu’il voyait son rôle. Lisez le premier livre des Rois (chapitres 17 à 21) pour constater ce que Élie a enduré. Ceux qui sont remplis de violence n’apportent pas souvent la paix et la justice dans des situations qui sont à la fois injustes et mal. D’autres disent, comme Jérémie, que le règne du Christ, par son Église, est le côté privé de la vie. Et il y a ainsi bien des gens dans notre onde aujourd’hui qui souhaiteraient réduire la religion et la foi à la sphère privée.

Jésus sonde au-delà de ces deux approches et demande : «Vous, qui dites-vous que je suis?» Dans la réponse de Pierre, « Tu es le Messie, » lancée avec son impétuosité habituelle, nous découvrons un concept qui implique les deux idées et qui va même plus loin. Le Messie est venue dans le monde, et dans les vies individuelles, d’une manière absolue, réconciliant ainsi la distinction entre la sphère privée et la sphère publique. La qualité de notre réponse à cette question est la meilleure mesure de la qualité de notre manière d’être disciples. Chacun de nous doit passer par Césarée de Philippe et répondre à la question : «Pour vous, qui suis-je?»

Quelques faits au sujet de Jésus

Alors que nous continuons de répondre à la question «Qui est Jésus pour nous?», rappelons certains faits sur l’identité et la mission de Jésus qui ont préparé la mission de l’Église dans le monde aujourd’hui.

1- Jésus est né d’une tribu de Judée – ce n’est pas la tribu sacerdotale de Lévi ou la famille sacerdotale de Zaddock. Jésus n’était pas un politicien.

2- Jésus avait tout de même une acuité politique certaine. Une mission à l’échelle du monde ne peut être entreprise indépendement, sans interaction avec le politique.

3- Jésus s’est installé à Capharanaüm et non à Qumran dans le désert ou dans quelque village ou havre loin de l’action. À Capharnaüm, sur la rive nord-ouest de la rivière de Galilée était un carrefour important. Jésus se sentait bien à Capharnaüm, bien plus qu’à Jérusalem.

4- Jésus s’est attaché aux impurs, aux malades, aux mourants, aux pécheurs et à tous ceux qui vivent en marge de la société. Toute sa vie durant, Jésus met la justice biblique en pratique en proclamant les Béatitudes. La vraie justice est l’affiliation avec le malade, le pauvre, l’affamé, le handicapé. Mais Jésus n’a pas négligé les autres pour autant. Il mangeait avec les riches et les puissants de même qu’avec les pauvres et les abandonnés. Il s’est fait l’ami des pécheurs et des misérables sans jamais condamner leurs comportements, mais les invitant plutôt à adopter un autre style de vie. Jésus nous enseigne qu’en étant avec tout ce monde, il enseigne et guérit aussi. Sa solidarité avec les impurs, les injustes et les pécheurs sauve aussi.

5- Jésus n’a pas prêché le royaume politique de David mais plutôt le Royaume de Dieu. Il avait le don de ratisser large et d’intégrer toutes les dimensions dans sa vision du royaume. Tout au long de sa vie terrestre, il a voulu combler les espoirs d’Israël. La Bonne Nouvelle qu’il prêchait portait d’abord sur l’amour. Contrairement à certaines opinions toujours répandues de nos jours, Jésus n’était pas un révolutionnaire, encore moins un socialiste. Il ne dénonçait pas les injustices, mais les confrontait avec amour. Il est frappait de voir combien de ses paraboles portent sur des situations injustes, non pas pour condamner l’injustice, plutôt pour montrer le zèle, l’ingéniosité et la persévérance de l’injuste comme modèle pour ceux qui vivraient par amour. Encore là, les injustes ne s’y méprennent pas et  reconnaissent en Jésus et ses disciples une remise en question fondamentale de leur style de vie.

Suivre Jésus aujourd’hui

« Si quelqu’un veut marcher derrière moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix, et qu’il me suive. Car celui qui veut sauver sa vie la perdra ; mais celui qui perdra sa vie pour moi et pour l’Évangile la sauvera. » (vv 34-35) Ses paroles de Jésus à la fin de l’évangile de ce dimanche mettent au défi tous les croyants afin qu’ils soient des disciples authentiques, engagés pour lui et en lui, dans le renoncement et l’acceptation de la croix, jusqu’au sacrifice de sa vie. La voie de la croix n’était pas seulement pour Jésus mais pour tous ceux qui affirment le suivre. La victoire et la gloire pointent peut-être à l’horizon, mais seulement pour ceux qui auront embrassé la croix. Quiconque comme Pierre rejette cette demande est avec Satan. La vie centrée sur la vie terrestre, niant le Christ, finit dans la destruction, mais lorsqu’elle est vécue en fidélité au Christ, malgré la mort terrestre, conduit à la plénitude.

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