Un choix éthique ne fait pas un chrétien

Trentième dimanche du Temps ordinaire, Année A – 29 octobre 2017

Exode 22,20-26
1 Thessaloniciens 1,5c-10
Matthieu 22,34-40

La première lecture d’aujourd’hui tirée de l’Exode (22, 20-26) et le récit de l’évangile de Matthieu sur le grand commandement (22, 34-40) questionnent notre façon d’aimer Dieu et le prochain. Le texte de l’Exode porte sur des dispositions précises de la Loi en faveur des veuves, des orphelins et des pauvres. Le Seigneur rappelle à son peuple qu’il a lui-même eu le statut d’immigré dans un pays étranger. Nous nous devons de faire preuve de justice et de compassion à l’endroit de l’étranger, de la veuve, du pauvre et de l’orphelin. Sinon, c’est le Seigneur lui-même qui punira les transgresseurs et défendra les sans-défense.

Le Seigneur n’est pas tendre pour nos attitudes et nos comportements mesquins, en particulier à l’égard des pauvres, des étrangers, des défavorisés, de ceux et celles qui sont différents de nous. L’authenticité de notre foi, de notre amour de Dieu et de notre relation au Christ se mesure à la façon dont nous traitons les autres. Ces deux textes nous incitent à implorer le repentir et à demander pardon pour les attitudes négatives que nous avons eues envers les autres dans le passé et pour la façon dont les traitons aujourd’hui.

Jésus est mis à l’épreuve

L’évangile du jour (Matthieu 22, 34-40) contient la grande prière du « Shema », la profession de foi hébraïque : « Écoute, Israël, le Seigneur notre Dieu est le seul Seigneur » (Deutéronome 6,4). De même que, dans le culte chrétien, nous proclamons le credo pour professer notre foi, le peuple juif professe sa foi par le Shema lors des services à la synagogue. Le Shema est un abrégé de la vraie religion : « Écoute, Israël, le Seigneur notre Dieu est le seul Seigneur; et tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toutes tes forces. »

Le texte de Matthieu 22, 34-40 a un parallèle chez Marc (12, 28-34), qui relate un échange entre Jésus et un scribe : celui-ci est impressionné par la façon dont Jésus s’est tiré d’affaire dans la controverse qui précède, il félicite Jésus pour la réponse qu’il lui donne et Jésus, à son tour, affirme que son interlocuteur « n’est pas loin du royaume de Dieu ». Matthieu a développé la scène.

Le savoir des Pharisiens, c’était la connaissance de la Loi qu’ils tenaient pour la somme de la sagesse et pour la seule vraie science. Dans la communauté juive, le scribe occupait une position respectée et exerçait un vrai leadership. À première vue, la question que pose le savant à Jésus semble tout à fait légitime.

Les maîtres de la Torah (scribes et rabbis) discutaient depuis toujours de l’importance relative des commandements de l’Ancien Testament. Les scribes étaient les savants et les intellectuels du judaïsme. Les Pharisiens distinguaient 613 commandements dans la Torah (les cinq premiers livres de la Bible). De ces 613 commandements, 248 étaient positifs [« Tu honoreras… »] et 365 négatifs [« Tu ne feras pas… »]. Fondamentale, la question « dans la Loi, quel est le plus grand commandement ? » offre à Jésus, tout en le « mettant à l’épreuve », l’occasion de formuler un enseignement important.

Dans sa réponse, Jésus cite le Deutéronome 6, 4-5 et les versets du Shema, que les Juifs récitent chaque jour. Même si on demande à Jésus de désigner un seul commandement, il en donne deux. Jésus dépasse la question qui lui a été soumise en unissant au plus grand et premier commandement un second précepte, celui de l’amour du prochain (Lévitique 19,18). Ce double commandement est la source d’où découlent toute la loi et les prophètes. Jésus ne rejette pas les autres commandements. Il ajoute même expressément : « Tout ce qu’il y a dans l’Écriture – dans la Loi et les Prophètes – dépend de ces deux commandements. » Ce qui est remarquable, c’est que le « savant » se dit d’accord avec Jésus et lui fait écho sans qu’on distingue dans ses propos la moindre trace d’hostilité ou d’ironie.

L’amour de Dieu et du prochain n’est pas une idée originale de Jésus

Le rapprochement de l’amour de Dieu et de l’amour du prochain comme accomplissement de la Loi n’est pas une idée originale de Jésus. On la retrouve très tôt dans les Écritures hébraïques. Il y a cependant quelque chose d’unique dans la déclaration de Jésus : c’est qu’il déclare semblables ces deux préceptes. Jésus enseigne qu’on ne peut avoir l’un sans l’autre. Notre amour de Dieu motive notre amour du prochain; notre amour du prochain démontre et renforce notre amour de Dieu. L’amour du prochain n’est pas seulement un amour exigé par l’amour de Dieu, une conséquence pratique qui en découlerait; il est aussi en un sens une condition préalable à l’amour de Dieu. Il n’y a pas de véritable amour de Dieu qui ne soit déjà amour du prochain; l’amour de Dieu n’accède à sa pleine identité qu’en s’accomplissant comme amour du prochain.

L’enseignement de Moïse et celui de Jésus

Moïse enseigne dans le Shema (cf. Dt 6,5; Lv 19,34) – et Jésus répète dans l’évangile d’aujourd’hui – que tous les commandements se ramènent à l’amour de Dieu et à la tendresse aimante pour le prochain. Chaque fois que les Juifs récitent le « Shema, Israël » et chaque fois que les chrétiens évoquent le premier et le second commandement, la grâce de Dieu nous rapproche. Chaque fois que nous faisons le signe de la croix, c’est le Shema que nous traçons sur notre corps puisque nous nous touchons la tête, le cœur et les épaules pour les consacrer au service de Dieu.

Dieu est amour

À la lumière des lectures d’aujourd’hui, arrêtons-nous cette semaine à considérer deux textes. Le premier est le paragraphe 42 de la Constitution dogmatique sur l’Église du Deuxième Concile du Vatican, Lumen Gentium.

« Dieu est charité et celui qui demeure dans la charité demeure en Dieu et Dieu en lui » (cf. 1 Jn 4, 16). Sa charité, Dieu l’a répandue dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné (cf. Rm 5, 5). La charité qui nous fait aimer Dieu par-dessus tout et le prochain à cause de lui est par conséquent le don premier et le plus nécessaire. Mais pour que la charité, comme un bon grain, croisse dans l’âme et fructifie, chaque fidèle doit s’ouvrir volontiers à la Parole de Dieu et, avec l’aide de sa grâce, mettre en œuvre sa volonté, participer fréquemment aux sacrements, surtout à l’Eucharistie, et aux actions sacrées, s’appliquer avec persévérance à la prière, à l’abnégation de soi-même, au service actif de ses frères et à l’exercice de toutes les vertus. La charité en effet, étant le lien de la perfection et la plénitude de la loi (cf. Col 3, 14 ; Rm 13, 10), oriente tous les moyens de sanctification, leur donne leur âme et les conduit à leur fin. C’est donc la charité envers Dieu et envers le prochain qui marque le véritable disciple du Christ.

Le deuxième texte est tiré des premiers paragraphes de l’encyclique publiée par le pape Benoît XVI en 2005, Deus Caritas Est (Dieu est amour) et résume admirablement le message des lectures de ce dimanche.

À l’origine du fait d’être chrétien, il n’y a pas une décision éthique ou une grande idée, mais la rencontre avec un événement, avec une Personne, qui donne à la vie un nouvel horizon et par là son orientation décisive. Dans son Évangile, Jean avait exprimé cet événement par ces mots : « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique : ainsi tout homme qui croit en lui […] obtiendra la vie éternelle » (3, 16). En reconnaissant le caractère central de l’amour, la foi chrétienne a accueilli ce qui était le noyau de la foi d’Israël et, en même temps, elle a donné à ce noyau une profondeur et une ampleur nouvelles. En effet, l’Israélite croyant prie chaque jour avec les mots du Livre du Deutéronome, dans lesquels il sait qu’est contenu le centre de son existence : « Écoute, Israël: le Seigneur notre Dieu est l’Unique. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta force » (6, 4-5). Jésus a réuni, en en faisant un unique précepte, le commandement de l’amour de Dieu et le commandement de l’amour du prochain, contenus dans le Livre du Lévitique : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (19, 18 ; cf. Mc 12, 29-31). Comme Dieu nous a aimés le premier (cf. 1 Jn 4, 10), l’amour n’est plus seulement un commandement, mais il est la réponse au don de l’amour par lequel Dieu vient à notre rencontre.

Sainte Teresa de Calcutta

J’ai eu dernièrement de longues discussions avec un groupe de bons catholiques qui se voulaient « prophétiques » par leur façon de porter les questions de justice sociale dans l’Église. Ils mettaient de l’avant de grands modèles de vraie justice sociale selon la tradition catholique, comme Monseigneur Oscar Romero et Dorothy Day, mais se montraient très sévères à l’endroit de Sainte Teresa de Calcutta parce que, disaient-ils, elle ne s’était jamais opposée aux « maux systémiques » de notre temps. À leur avis, Mère Teresa n’aurait jamais incarné la critique prophétique authentique et elle n’aurait été qu’un exemple rassurant pour une Église dominée par des hommes !

Ce qui m’a toujours impressionné chez Mère Teresa et ses sœurs, c’est que ce qu’elles disent de l’amour de Dieu et du prochain ou du « partage de la pauvreté » défie la logique de tant de nos institutions et de nos agences qui défendent des programmes politiques pour les pauvres au lieu de vivre une profonde communion personnelle avec des personnes pauvres. Les agents et les instruments d’une communion de ce type passent pour insignifiants et sont mis de côté.

Ce que recherche l’Église chez les saintes et les saints, ce n’est pas que les bonnes œuvres – il y a pour cela les prix Nobel de la paix et autres récompenses de ce monde; l’Église cherche plutôt une preuve solide que le candidat ou la candidate à la canonisation a été transformé intérieurement et extérieurement par la grâce de Dieu, au point d’incarner un profond amour de Dieu et du prochain.

Voilà plusieurs années, quand j’ai rencontré Mère Teresa de Calcutta pour la première fois après avoir donné un cours à un groupe de ses jeunes sœurs, à leur maison de formation en banlieue de Rome, elle m’a glissé fermement dans la main une de ses fameuses « cartes d’affaires ». Une carte de visite comme je n’en avais jamais vu. On y lisait ceci : « Le fruit du silence est la PRIÈRE. Le fruit de la prière est la FOI. Le fruit de la foi est l’AMOUR. Le fruit de l’amour est le SERVICE. Le fruit du service est la PAIX. Dieu vous bénisse. Mère Teresa. »

Cette carte, je l’ai toujours sur moi. On n’y trouve pas d’adresse, de numéro de téléphone, de courriel ou de télécopieur. Nous n’avons pas besoin de ses coordonnées puisqu’elle est disponible pour chacune et chacun de nous dans la communion des saints. Que Sainte Teresa de Calcutta nous enseigne à aimer Dieu et le prochain dans l’unité et dans l’harmonie.

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