Souvenez-vous du cardinal Carlo Maria Martini

Ce 31 août 2013 marque le premier anniversaire de la mort du cardinal Carlo Maria Martini. Ce jésuite italien, archevêque de milan de 1979 à 2002 est décédé il y a un an à l’âge de 85 ans.

 

« Comme il fut bon de t’avoir ici parmi nous… »


Cardinal Carlo Maria Martini, s.j. – 1927-2012

Le 31 août 2012, le cardinal Carlo Maria Martini, s.j., est entré dans la vie éternelle après avoir lutté contre la maladie de Parkinson. Il avait 85 ans. Cet exégète de renommée internationale, professeur, archevêque émérite de Milan, le plus gros diocèse au monde avec plus de 5 millions d’habitants, s’est distingué en tant que figure influente et respectée de l’Église à travers le monde.

Nommé archevêque par le pape Jean-Paul II au siège de saint Ambroise et saint Charles Borromée à 52 ans, Martini était un géant au sein du collège des cardinaux. L’église italienne se tournait vers lui pour connaître la voie à suivre, trouver la sagesse et l’inspiration et ce pendant plus de trois décennies. Il n’était donc pas étonnant que, pendant les trois jours où sa dépouille reposait en chapelle ardente dans le duomo de Milan, plus de deux cent mille personnes sont venues lui rendre un dernier hommage et rendre grâce à Dieu pour leur pasteur bien-aimé.

Les funérailles du cardinal, le 3 septembre, fête de saint Grégoire le Grand, n’étaient rien de moins que des funérailles d’état, diffusées à travers l’Italie et dans plusieurs pays dont le Canada à travers Télévision Sel + Lumière. À travers cette messe émouvante célébrée dans le rite ambroisien qui a rassemblé plus de 20 000 personnes de tous les horizons de la vie en Italie et ailleurs, le cardinal Martini a continué de nous enseigner et de nous instruire même dans la mort.

Carlo Maria Martini est né à Orbassano, près de Turin en Italie, le 15 février 1927. Il est entré dans la Compagnie de Jésus en 1944 et a étudié la philosophie et la théologie dans le nord de l’Italie. Il a été ordonné prêtre à l’âge de 25 ans en juillet 1952.

En 1958, Carlo Maria Martini obtient un doctorat (summa cum laude) de l’Université Grégorienne pour une thèse sur les aspects historiques de la résurrection de Jésus. Après avoir enseigné plusieurs années à Chieri, il reçoit un second doctorat (summa cum laude) de l’Institut biblique pontificale pour une thèse au sujet de certaines questions à propos de l’évangile de Luc à la lumière du Codex Vaticanus et du Papyrus Bodmer XIV. Martini a prononcé ses vœux perpétuels comme jésuite en 1962.

Dès 1962, il était titulaire de la Chaire en critique textuelle à la Biblicum. À partir des années soixante, il était le seul catholique au sein d’un groupe d’élite dirigé par le professeur Kurt Aland de l’Institut pour la recherche textuelle du Nouveau Testament de Munster, en Allemagne. Ils ont réalisé leur première édition du Nouveau Testament en grec en 1966, et il était de cette même équipe à la parution de la quatrième édition en 1993. Chaque version du Nouveau Testament en grec contient le nom de Carlo Maria Martini.

Martini est devenu recteur de la prestigieuse Institut biblique pontificale à Rome (1967-1978). En tant que recteur de la Biblicum, il mit en place un programme permettant à des étudiants catholiques d’aller en Israël pour étudier le Judaïsme, l’archéologie biblique et l’hébreu. Suite à son travail à Jérusalem, le cardinal Martini s’est profondément attaché à cette ville. Pour ma part, j’ai eu le privilège de bénéficié des efforts de Martini dans l’établissement de ce programme à Jérusalem et je dois mon amour de Jérusalem et de la Terre sainte à Carlo Maria Martini.

En juillet 1978, Martini est nommé recteur de l’Université pontificale grégorienne à Rome. Puis, vers la fin de 1979, sa vie a radicalement changé lorsqu’il a été nommé à la tête du diocèse ambrosien, Milan, par le nouveau Pape. Lui l’exégète et érudit de la bible n’avait jamais été curé de paroisse. Lorsqu’il a été nommé archevêque de Milan, le cardinal Martini est devenu le premier jésuite à la tête d’un diocèse italien en 35 ans.

Jean-Paul II a ordonné Martini évêque le 6 janvier 1980 en la Basilique Saint-Pierre. Introduit au Collège des cardinaux en 1983, il fut immédiatement nommé à quatre conseils ou congrégations au lieu d’un ou deux comme c’est normalement le cas pour les nouveaux cardinaux. Pendant vingt-deux ans, Carlo Maria Martini a gouverné, enseigné et sanctifié le peuple de Milan et les peuples du monde. Déjà connu à travers le monde pour son enseignement, ses prédications et ses écrits, Martini a parcouru le globe et parlait français, anglais, allemand, espagnol, portugais et le grec moderne en plus des langues anciennes : le latin, le grec et l’hébreux.

Certaines positions du cardinal Martini au sujet des divorcés remariés, de la reconnaissance des unions entre conjoints de même sexe et des enjeux bioéthiques ont suscité bien des remous au cours des dernières années. Certains croyaient que le questionnement de Martini était trop large, trop ouvert pour la morale catholique. Ces gens n’ont pas saisi ce que le cardinal disait. Ils n’ont pas non plus porté attention à ses autres déclarations claires en défense du mariage et de la vie,  contre l’avortement, en faveur de l’égalité en éducation et ses propositions pour une intégration intelligente et prudente des musulmans dans la société milanaise. Tout ceci était au cœur de son enseignement et de son ministère pastoral.

Ceux qui voudraient lui coller l’étiquette « d’archevêque libéral » ou « d’anti pape »; ou de le présenter à l’opposé de Jean-Paul II ou de Benoît XVI émettent un jugement immature, mal informé et se trompent. Le christianisme de Martini était profondément enraciné dans la Parole de Dieu, les sacrements et l’Église. Il était un serviteur intelligent et loyal de l’Église.

Les dernières leçons

Après son départ à la retraite en 2002, les intérêts du cardinal ont porté sur les études bibliques, le dialogue catholique-juif et prier pour la paix au Moyen-Orient. Ce qui a frappé plusieurs d’entre nous ces dernières années, encore plus que ses fameuses séries de conférences pour les non-croyants et ses « écoles de la Parole » et n’importe lequel de ses nombreux livres – qu’il a d’ailleurs confessé n’avoir jamais écrits  puisqu’il s’agissait presque toujours de transcriptions de ses discours, aura été son attitude face à sa maladie. Même si son corps était criblé par la maladie de Parkinson, le cardinal Martini a continué de publier des livres, de partager des réflexions spirituelles et de répondre aux questions des lecteurs dans une chronique mensuelle qu’il écrivait, jusqu’à il y a quelques mois, dans l’édition dominicale du Corriere della Sera, l’un des plus grands quotidiens d’Italie, Il a vécu ses souffrances en public, créant ainsi un lien avec toutes les personnes souffrant du Parkinson.

Dans son dernier livre intitulé Il Vescovo (L’évêque), publié en mars 2012 par Rosenberg et Sellier, Martini aborde le sujet délicat de l’autorité au sein de l’Église. Le cardinal Martini présente aux lecteurs deux  portraits intrigants qui représentent deux faces opposés de l’autorité : l’une rigide qui est incapable d’écoute et une autre qui s’inspire de la Parole de Dieu et qui tient compte de la personne humaine.

Un évêque est un pasteur d’âmes et de personnes. Sa responsabilité est grande parce qu’il est l’héritier de la tradition apostolique; il est le guide spirituel de l’église, le diocèse qui unit les paroisses et les communautés chrétiennes. Si son rôle se limitait à celui d’exercer son autorité et de négliger sa responsabilité pastorale d’enseigner et de témoigner de l’Évangile en tant qu’humble serviteur de l’Église du Seigneur, alors il ne remplirait plus sa mission puisqu’il n’exercerait qu’un rôle d’autorité ecclésiastique qui n’a rien de prophétique en plus de n’avoir aucune dimension évangélique authentique.

Si de tels défauts, l’autoritarisme et la rigidité, deviennent trop grands, ils peuvent sérieusement nuire au ministère de l’évêque. Martini déclare que les évêques autoritaires acceptent le dialogue en aucune circonstance et n’écoutent pas leurs conseillers, mais agissent sur des coups de tête sans tenir compte des avis qu’ils auraient eux-mêmes demandés. Ces évêques brisent les liens qui avaient été créés avec leurs successeurs et ne se sentent plus comme des évêques, mais comme des pères ou des petits rois dans leurs diocèses. Si en plus l’évêque a un mauvais tempérament, alors personne n’est à l’abri de son animosité.

Le cardinal Martini a refusé d’être intubé afin d’être nourri. Il n’avait pas été en mesure d’avaler depuis quinze jours et était maintenu en vie par hydratation parentérale. Il avait réitéré sa position dans son livre intitulé Credere e conoscere (Croire et connaître), publié par Einaudi en mars. Dans ce livre, il fait appel à la raison même au sujet de l’euthanasie : « Les nouvelles technologies qui permettent des chirurgies de plus en plus efficaces sur le corps humain, nécessitent une dose de sagesse afin de prévenir des traitements prolongés alors qu’ils ne profitent plus au patient. »

Se souvenir du cardinal Martini

Le cardinal Martini fut pour moi un mentor, un enseignant, un exégète modèle et un ami. Il a influencé ma vie, mon enseignement et mon ministère pastoral d’une manière significative depuis les trente dernières années. Lorsque plusieurs collègues, étudiants et amis me demandaient ces dernières années comme je gardais ma foi et mon espérance dans le monde de l’exégèse et de l’enseignement de la bible, je leur disais souvent : «  J’ai pris trois Martini par jour. » Je crois que j’ai lu tout ce que le cardinal Martini a écrit ou ce qui est apparu sous son nom. Je l’ai rencontré pour la première fois à Milan en 1981. Il avait déjà lancé les sessions de Lectio Divina avec les jeunes dans le Duomo de Milan. Je fus alors émerveillé et j’ai continué d’être captivé par sa manière de prêcher, d’enseigner et de prier les Écritures.

Lorsque mes supérieurs m’ont assigné à l’étude des Écritures Saintes à Rome, puis à Jérusalem, j’ai commencé à apprécier l’immense contribution du cardinal Martini au monde de la bible. J’étais toujours ravi lorsqu’il venait nous rendre visite à la Biblicum. Il célébrait la messe avec les étudiants et nous donnait en après-midi un cours dans la Aula Magna. Il marchait en simple soutane noire avec une petite croix pectorale. Sans note et avec seulement un Nouveau Testament en grec, il nous montré au cours de la première année comment mené des sessions de Lectio Divina avec des jeunes, et l’année suivante, il nous enseignant l’importance de la critique textuelle, l’un des sujets les plus mortels en exégèse. C’est à partir de là qu’il a fait de cette matière un sujet non seulement intéressant à traiter, mais nécessaire à aborder.

Nous avons échangé de nombreuses lettres au fil des ans. Je me souviens lui avoir demandé conseil alors que je préparais les Journées mondiales de la jeunesse (JMJ) 2002 à Toronto. Toutefois, deux moments demeurent gravés dans ma mémoire et dans mon cœur. Après l’aventure des JMJ 2002, j’ai demandé la permission de séjourner en Terre sainte pendant un mois pour prier et pour me reposer. Je comptais passer quelques jours à la maison de retraite franciscaine sur le mont Tabor. Arrivé sur place, une gentille religieuse italienne m’a accueilli et me dit : « Vous serez très heureux d’apprendre qu’il n’y presque personne ici ces jours-ci. Nous n’avons qu’un invité. Vous le rencontrerez cet après-midi lors du thé. » Après la prière je me suis rendu au réfectoire pour y trouver le cardinal Martini seul à la table. Je me suis écrié : « Éminence, qu’il est heureux que je nous soyons ici! » Il répondit : « Ne devrions-nous pas dresser trois tentes? » Nous avons bien ri et avons eu une très belle visite.

Un an plus tard, alors que je présentais le documentaire sur la vie de sainte Gianna Beretta Molla à la veille de sa canonisation à Rome, le Cardinal m’a remercié d’avoir raconté la véritable histoire de cette sainte femme laïque de son diocèse. Martini aimait beaucoup sainte Gianna, la décrivant ainsi à l’occasion de sa béatification dix ans plus tôt : « Merveilleuse femme, amoureuse de la vie, épouse, mère, médecin exemplaire, elle a offert sa vie afin de ne pas violer le mystère de la dignité de la vie. »

J’espère et je prie afin que la vie et l’enseignement du cardinal Martini pénètre en profondeur le prochain synode des évêques sur la nouvelle évangélisation à Rome. Martini nous a clairement montré comment évangéliser. Il vécut son ministère épiscopal en tant qu’évêque du Concile Vatican II en étant celui qui est honnête, juste et qui n’avait pas peur. Il reconnaissait toujours la bonté chez autrui. Ce grand homme a été en mesure de communiquer non seulement avec les fidèles mais également avec ceux et celles qui étaient éloignés de la foi, portant à tous le message de l’Évangile. Il nous a appris à ne pas avoir peur du dialogue, à ne pas craindre d’aller vers les autres. Il nous a rappelé que sous les cendres d’une Église parfois fatiguée, découragée et accablée par l’histoire et les traditions, couvent encore des tisons qui attendent l’oxygène nécessaire pour s’enflammer.

Puisse cet enseignant et ce pasteur brillant continuer de nous bénir et de nous enseigner depuis la Jérusalem céleste. Je conclus par cette prière écrite par le cardinal Martini. Elle se trouve dans son livre « Due Pellegrini per la Giustizia » (Centro Ambrosiano: Edizioni Piemme, 1992).  La version française est la mienne.

Prière pour Jérusalem et Rome

Seigneur notre Dieu,
nous te louons et te bénissons pour Jérusalem,
puisque tu nous as donné par cette ville
le symbole de l’histoire de Dieu et de l’histoire humaine;
le signe de ton amour pour nous et de ton pardon pour nos péchés;
le symbole de notre pèlerinage terrestre vers toi,
pèlerinage fait de tant d’épreuves et de conflits.
Nous prions pour Jérusalem et pour tous nos frères et sœurs juifs et arabes.

Nous te rendons grâce, Seigneur,
car tu nous as appelés à servir le Christ
et à porter sa croix aujourd’hui dans l’Église,
cette Église dont le centre est Rome;
parce que tu nous as appelés à être un avec ton Fils,
tu nous montres comment qualifier notre union à lui,
comme l’a fait saint Ignace de Loyola :
« La véritable épouse du Christ notre Seigneur est notre sainte mère l’Église. »

Nous te rendons grâce pour l’Église et pour Rome
qui est l’image de l’unité et du pèlerinage vers cette unité,
et pour les épreuves que nous devons traverser pour parvenir à cette unité.

Rends-nous fidèles à Jérusalem et à Rome,
à ton Fils et à ton Église,
sur le chemin commun de l’humanité vers le cœur de la Trinité,
vers la contemplation de ton visage de Père, de Fils et d’Esprit Saint. Amen.

Père Thomas Rosica, c.s.b.
Directeur général de Télévision Sel + Lumière
Président de l’Université Assumption de Windsor