L’étrangère qui arrêta Jésus sur sa lancée

Vingtième dimanche du temps ordinaire, Année A – 20 août 2017 

Isaïe 56,1.6-7
Romains 11,13-15.29-32
Matthieu 15,21-28

Le point tournant que constitue dans l’Évangile le récit de la rencontre de Jésus avec la Syro-phénicienne (Matthieu 15, 21-28) marque une rupture avec la pratique habituelle de Jésus, qui ne s’adressait qu’aux Israélites, et annonce la grande mission aux Gentils. La rencontre provocante entre Jésus et cette femme se situe à l’extérieur de la terre d’Israël, dans la région de Tyr et de Sidon (près de Beyrouth dans le Liban moderne).

Une femme qui s’impose

Examinons bien le récit. Cette étrangère s’approche d’un Juif, lui rend hommage et lui demande une faveur à laquelle elle n’a pas droit. Elle fait irruption dans l’espace de Jésus et le supplie : « Aie pitié de moi, Seigneur, fils de David ! Ma fille est tourmentée par un démon. » Elle s’impose à l’attention de Jésus et l’oblige à se soucier de sa demande d’aide pour sa fille.

Jésus refuse de céder aux pressions de ses disciples qui lui demandent de les débarrasser de cette intruse. Il refuse de suivre leur logique. Il réoriente plutôt la discussion pour faire reconnaître à la femme les raisons qui le font hésiter à intervenir. Ses propos sont assez durs : « Je suis un étranger ici; je ne dois pas m’ingérer. » Ça ne lui ressemble pas, ou la met-il à l’épreuve ? Dans le pire des cas, se montre-t-il abusivement rude, insensible et intransigeant ?

« Venez à mon secours », supplie la femme. La réponse de Jésus semble excessivement dure : « Il n’est pas bien de prendre le pain des enfants pour le donner aux petits chiens. » Les « chiens », terme qu’on employait pour les étrangers qui envahissent l’espace sacré des autres. C’est une insulte, une métaphore qui voit dans l’autre non plus un être humain mais un animal qui mange des déchets de table. Nous avons tout lieu d’être troublés et même scandalisés par la rudesse invraisemblable de Jésus à l’égard de cette femme dans le besoin.

La rencontre de deux nécessiteux

Jésus et la femme sont tous deux à l’extérieur de leur pays natal. Tous deux recherchent quelque chose, tous deux sont dans le besoin, tous deux sont étrangers à la région et l’un à l’autre. Ils sont différents par la race, la nationalité, le genre, la religion et probablement aussi au plan politique, économique et spirituel. N’est-il pas vrai que nos réactions à ce récit portent le plus souvent sur Jésus : ce qu’il fait et ce qu’il dit (ou ce qu’il ne fait pas, ne dit pas) et pourquoi. Il est déconcertant que Jésus ne lui réponde pas comme il se doit. Les disciples voient un problème dans l’irruption intempestive de la femme; ils ne veulent pas se laisser entraîner dans quelque chose qui ne les concerne pas, ni eux ni Jésus.

Rêver d’une vie ordinaire

Arrêtons-nous un instant aux réactions et aux objectifs de la femme et de Jésus. La Syro-phénicienne est désespérée : sa fille est tourmentée par un démon, une maladie qui isole, qui effraie les gens et qui leur fait croire qu’elles ont péché. Craint-elle que la maladie de sa fille se rattache à quelque chose qu’elle aurait fait ou omis de faire ? Craint-elle une divinité païenne qui agit sur le mode de la vengeance ? Cette femme et sa fille malade ont besoin de mener une vie ordinaire – sans être tourmentées. Combien sa fille et elle ont-elles souffert des paroles agressives et des regards méprisants de leurs voisins et amis ? Jusqu’à quel point la maladie de la jeune fille les a-t-elle exclues de leur société ?

Une compréhension plus profonde de la mission de Jésus

Jésus semble impatient et ennuyé d’avoir été interrompu. Se peut-il que le Messie ait des préjugés, un penchant nationaliste, des problèmes à l’endroit de ceux et celles qui ne sont pas Juifs ? Jésus était-il affecté par le fait d’être né dans une localité donnée, à une époque précise, avec une histoire et des antécédents culturels définis ? Il peut avoir conscience de sa mission – de ce qu’il est – mais pas par rapport à cette femme. En tant qu’être humain comme nous, il se débat avec le sentiment de ce qu’il est : un prophète envoyé aux brebis perdues de la maison d’Israël, qui prend douloureusement conscience que son peuple ne veut pas de lui, qu’on ne l’écoute pas, qu’on commence même à le rejeter et à s’opposer à son message. Son identité de prophète, de prédicateur, de maître et de Messie est clairement en jeu.

Le choc de deux mondes

Ces deux étrangers ont beaucoup en commun : et Jésus et la femme dépendent des autres. Ils ont mal tous les deux; ils cherchent tous les deux du secours, un peu de lumière et le moyen de survivre dans leurs mondes respectifs. Ils cherchent tous les deux à se faire accepter, ils sont en quête d’espoir, d’un avenir et d’un peu de compassion. La femme vibre d’amour maternel pour son enfant et Jésus, le prophète, est porté par l’amour de Dieu pour tous les enfants de Dieu. Cette rencontre unique dans l’Évangile provoque un choc entre le monde de la femme angoissée dont la fille se meurt et le monde de Jésus, le prophète juif rejeté. Porteuse de profondes leçons, cette histoire porte la promesse d’une nouvelle identité non seulement pour Jésus mais aussi pour la communauté de Matthieu et pour l’Église de tous les âges, qui accueille son récit comme Bonne Nouvelle.

Abattre les barrières

La Syro-phénicienne appelle Jésus Seigneur, le qualifie de maître et déclare humblement que, comme les chiens de la maison, elle sera heureuse de manger les miettes de sa mission et de son pouvoir. Elle acceptera de lui ce que son propre peuple refusera. Et Jésus est renversé de voir sa foi (v. 28). Cette femme stoppe Jésus dans son élan divin et l’oblige à repenser toute sa mission. Ensemble, ils abattent la barrière qui existait entre eux. L’héroïne courageuse de l’épisode d’aujourd’hui ne pouvait accepter l’idée que le salut n’était pas pour tout le monde. Elle est autorisée à participer au salut messianique offert à tous ceux et celles qui croient au Seigneur et gardent ses commandements, peu importe leur origine ou leur condition sociale. Elle proclame qu’on ne saurait limiter l’amour de Dieu.

La mission et le message universels de Jésus

En Jésus s’accomplissent les paroles prophétiques d’Isaïe dans la première lecture (Isaïe 56, 1. 6-7):

Les étrangers qui se sont attachés au service du Seigneur pour l’amour de son nom et sont devenus ses serviteurs, tous ceux qui observent le sabbat sans le profaner et s’attachent fermement à mon Alliance, je les conduirai à ma montagne sainte. Je les rendrai heureux dans ma maison de prière, je ferai bon accueil, sur mon autel, à leurs holocaustes et à leurs sacrifices, car ma maison s’appellera « Maison de prière pour tous les peuples ».

Immédiatement après cet épisode évangélique, Jésus passe de l’autre côté du lac. Sa mission s’adresse dorénavant au monde entier – à tous les peuples de la terre et à tous les enfants de Dieu qui sont perdus. À cause de la persistance de la Syro-phénicienne, Jésus apprend l’universalisme, l’amour et le service, et il fait franchir à sa mission les frontières de son peuple, de sa religion, de sa nation. Toute rencontre, toute interprétation de la Parole change notre façon de voir Dieu, d’entrer en rapport avec lui et avec les autres. Qui sait ce qui pourrait nous arriver si nous nous ouvrions à Dieu et si nous laissions sa Parole agir en nous ? Nous pourrions rencontrer des étrangers, des « autres » susceptibles d’interrompre notre vie, de nous stopper dans notre élan, de nous forcer à nous poser des questions plus profondes. Nous pourrions en arriver, comme Jésus, à faire l’éloge d’une foi plus grande encore chez les étrangers et les « gens de l’extérieur ».

Paul et son ministère

Dans la deuxième lecture, tirée de la lettre de saint Paul aux Romains (11, 13-15. 29-32) l’incroyance des Juifs pave la voie à la prédication de l’Évangile aux Gentils et au fait qu’ils puissent l’accepter plus facilement à l’extérieur de la culture juive. Par sa mission aux Gentils, Paul espère aussi exciter la jalousie de ses compatriotes juifs. Il s’empresse donc de diffuser l’Évangile à travers tout le monde méditerranéen. Selon le dessein de Dieu, l’incroyance d’Israël sert à procurer aux Gentils la lumière de la foi. Entre-temps, Israël reste cher à Dieu, il est toujours l’objet d’une prédilection particulière dont le mystère sera révélé un jour. Israël, avec les Gentils qui ont été livrés à toutes sortes de vices (Romains 1), a été enfermé … dans la désobéissance. La conclusion de Romains 11,32 reprend l’idée de Romains 5,20 : « là où le péché a abondé, la grâce a surabondé ».

Être chrétien, c’est être missionnaire

Dans les Lineamenta (document préparatoire) pour le Synode des évêques sur la Nouvelle Évangélisation, un passage fait clairement écho au récit provocant de l’Évangile d’aujourd’hui. À la section 10. « Première évangélisation, sollicitude pastorale, nouvelle évangélisation », nous lisons :

Le devoir missionnaire par lequel se termine l’Évangile (cf. Mc 16, 15 et suiv.; Mt 28, 19 et suiv.; Lc 24, 48 et suiv.) est bien loin d’être terminé ; il est entré dans une nouvelle étape. Le Pape Jean-Paul II déjà rappelait que « les frontières de la charge pastorale des fidèles, de la nouvelle évangélisation et de l’activité missionnaire spécifique ne sont pas nettement définissables et on ne saurait créer entre elles des barrières ou une compartimentation rigide. […] Les Églises de vieille tradition chrétienne, par exemple, aux prises avec la lourde tâche de la nouvelle évangélisation, comprennent mieux qu’elles ne peuvent être missionnaires à l’égard des non-chrétiens d’autres pays ou d’autres continents si elles ne se préoccupent pas sérieusement des non-chrétiens de leurs pays: l’esprit missionnaire ad intra est un signe très sûr et un stimulant pour l’esprit missionnaire ad extra, et réciproquement ». L’identité chrétienne et l’Église sont missionnaires, ou alors elles n’existent pas. Celui qui aime sa foi se souciera aussi d’en témoigner, de l’apporter à autrui et de permettre à d’autres d’y participer. Le manque de zèle missionnaire est un manque de zèle pour la foi. Au contraire, celle-ci devient plus forte lorsqu’elle se transmet. Le texte du Pape semble vouloir traduire le concept de nouvelle évangélisation en une question critique et assez directe: sommes-nous intéressés à transmettre la foi et à lui gagner de nombreux non-chrétiens ? La mission nous tient-elle vraiment à cœur ?

Questions pour la réflexion, cette semaine

1) Comment l’Église remplit-elle le rôle missionnaire qui lui revient, de participer à la vie quotidienne des gens, « au cœur des foyers des ses fils et de ses filles » ?

2) Comment la Nouvelle Évangélisation a-t-elle pu revitaliser et ranimer la première évangélisation ou les programmes pastoraux en place ? En quoi a-t-elle contribué à surmonter la fatigue et l’usure du quotidien dans nos Églises locales ?

Marie, demeure de l’Humanité et de la Divinité

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Réflexion biblique pour la Solennité de l’Assomption de la Très Sainte Vierge Marie

Chaque année c’est le 15 août qui est la Solennité de l’Assomption de la Très Sainte Vierge Marie. Je voudrais partager quelques réflexions sur la signification historique et pastorale de cette fête importante et de sa pertinence dans notre vie. L’Assomption de Marie, Mère du Seigneur, dans les cieux est un signe de consolation pour notre foi. En contemplant, enlevée au ciel, entourée d’anges en jubilation, la vie humaine s’ouvre à la dimension de la joie éternelle. Notre propre mort n’est pas la fin mais plutôt le passage à la vie éternelle.

Lien à l’Immaculée Conception

Pour les chrétiens catholiques, la croyance en l’Assomption de Marie émane de notre croyance et de notre compréhension de l’Immaculée Conception de Marie. Nous croyons que Marie a été épargnée du péché originel par la grâce de Dieu, elle ne vivra sûrement pas les conséquences du péché et de la mort comme nous les connaissons. Nous croyons que c’est grâce à l’obéissance et à la fidélité de la Vierge Marie, qu’à la fin de sa vie terrestre, elle fut élevée assumée corps et âme dans la gloire céleste.

Aperçu historique de la Fête

Au cours de plusieurs siècles de l’époque paléochrétienne, l’Église ne fait pas mention de l’Assomption corporelle de Marie. Irénée, Jérôme, Augustin, Ambroise et les autres patriarches de l’Église n’en mentionnent rien non plus. En 377 apr. J.-C. Épiphane, Père de l’Église, déclarait que personne ne connait la fin de la vie de Marie. [Read more…]

Dépression du prophète, douleur de l’apôtre, crainte du disciple

Dix-neuvième dimanche du temps ordinaire, Année A – 13 août 2017

1 Rois 19,9a.11-13a
Romains 9,1-5
Matthieu 14,22-33

Le chapitre 19 du premier livre des Rois nous situe au lendemain de la brillante victoire d’Élie sur Jézabel et les prêtres de Baal au sommet du mont Carmel. Au moment où Élie devrait triompher, il reçoit un message qui lui dévoile les projets meurtriers de Jézabel, et il prend peur (v. 3). Le super-prophète, le serviteur de Dieu exemplaire entre en crise – tous ses efforts, croit-il, ont été vains. Au chapitre 18, Élie accumulait les succès; au chapitre 19, il sombre dans le désespoir. Au sommet de la victoire au chapitre 18, il est au plus profond de la vallée de la défaite au chapitre 19. Exalté au chapitre 18, il est complètement dégonflé au chapitre 19.

Les sommets

Dans la première lecture (1 Rois 19, 9a.11-13a), Élie doit apprendre qu’on ne rencontre pas Dieu dans le bruit et la fureur des coups d’éclat spectaculaires. Dieu ne se laissera pas convoquer par l’activisme bouillant du prophète, qui se tient maintenant, taciturne et déprimé, au sommet de la montagne du Seigneur. Même si différents phénomènes, tels le vent, la tempête, les séismes, le feu (Exode 19,18-19) peuvent effectivement annoncer la présence divine, ils ne sont pas la présence elle-même qui, tel le murmure d’une brise légère, est imperceptible et révèle seule en profondeur le vrai visage et la présence de Dieu. L’expression hébraïque pour « le murmure d’une brise légère » dit littéralement « la voix de faibles chuchotements, le son d’un doux silence ». La redoutable Jézabel a beau tonner, elle ne contrôle pas les événements. Même si Dieu reste silencieux, il n’est pas absent. Le Dieu d’Élie et notre Dieu est le Dieu des signes et des prodiges mais il est aussi le Dieu des murmures et de la douceur. Ce n’est que lorsque la raison et le cœur d’Élie se sont finalement dépouillés de toute ambition et de toute vanité que Dieu peut finalement se faire entendre.

Élie lutte contre la dépression

Le mont Horeb est désormais associé à la source et à l’essentiel de la foi israélite. Élie arrive à la montagne sacrée; il passe la nuit dans une caverne et dans l’obscurité. La caverne et la noirceur évoquent « la nuit obscure de l’âme ». L’histoire d’Élie dans la caverne du mont Horeb est l’exemple classique d’une attaque d’épuisement et de dépression. Ce genre de crise finit par frapper tout le monde, même les élus de Dieu, ses prophètes et ses leaders étincelants, ses apôtres et ses disciples !

La dépression d’Élie n’était pas la conséquence d’une seule et unique circonstance. À la racine d’une dépression, il y a presque toujours une forme de peur. Le prophète flamboyant de la cause d’Israël est terrifié par les menaces de la terrible reine Jézabel et il prend la fuite. Combien de fois nous est-il arrivé, comme à Élie, d’appréhender l’échec, de fuir la solitude, de ne pouvoir réaliser un travail qu’on nous avait confié, de nous retrouver à bout de persévérance, de patience et d’espoir ?

Le deuxième facteur de la dépression d’Élie, c’est l’échec. Son estime de soi a pris un coup. Élie se situe dans une longue lignée de prophètes qui se sont attaqués au peu de foi et à l’apostasie d’Israël, et il n’a pas mieux réussi que ses devanciers. Combien de fois avons-nous eu l’impression que nos efforts avaient été vains ? Que nous n’étions pas arrivés à changer les choses, exactement comme ceux et celles qui nous ont précédés ? Combien de fois en sommes-nous venus à croire que nous avions envenimé la situation au lieu de résoudre le problème ? Combien de fois avons-nous tout simplement échoué : ça n’a pas marché. La relation a viré à l’aigre. Le mariage est rompu. La dépendance m’a fait perdre tous ceux et tout ce que j’avais.

Le troisième facteur, c’est la fatigue, l’épuisement physique et psychologique. Élie était physiquement à bout de forces et affectivement vidé. C’est le grand danger des expériences exaltantes, des « sommets ». C’est le risque que courent ceux et celles qui se perdent dans leur travail ou leur mission, aveuglés par leur propre zèle : ils deviennent des croisés et des sauveurs voués à l’épuisement plutôt que d’humbles disciples et de simples ministres, pauvres serviteurs qui ne font que leur devoir. Élie ne prenait pas le temps de se reposer et de se détendre, de s’arrêter pour voir ce que Dieu accomplissait autour de lui.

Le quatrième facteur, pourrait-on-dire, n’est que futilité. Élie se sent seul, à bout et il n’attend plus rien de l’avenir. Il souffre de paranoïa, soupçonne tout le monde de comploter contre lui. Il broie du noir, n’entrevoit aucune issue à cette impasse existentielle. Combien d’entre nous sont effrayés, esseulés, épuisés, à bout de ressources et d’espoir ? Combien d’entre nous ont cédé au désespoir, au cynisme, à la mesquinerie et à l’étroitesse du cœur ? Combien d’entre nous ont perdu la foi en un Dieu capable de réveiller les entrailles stériles et de vider les tombeaux ?

La thérapie d’Élie

Pour qu’Élie retrouve ses forces et revienne à la vie, il lui fallait partir. Il avait besoin d’une cure de rajeunissement physique, affectif et spirituel. Trop occupé à subvenir aux besoins des nations, il avait négligé les besoins et les soucis d’Élie le Tishbite. Élie ventilait ses frustrations, assis dans la caverne au sommet de la montagne. Tandis qu’il s’apitoyait sur son propre sort, Dieu lui demanda de but en blanc : « Qu’est-ce que tu fais là, Élie ? » Dieu savait très bien ce qu’Élie était en train de faire. En fait, c’est Dieu qui l’avait aidé à se rendre là ! Patiemment et sans passer de jugement, Dieu écouta Élie déverser sa colère et son amertume et s’apitoyer sur lui-même.

Remarquez ce que Dieu ne dit pas à ce pitoyable prophète : « Élie, mes prophètes ne parlent pas comme ça ! » Dieu ne le fait pas se sentir coupable d’éprouver ce qu’il ressent. Au contraire, Dieu l’accepte et l’écoute.

Ce qui est arrivé à Élie nous arrive à nous aussi, en particulier quand nous accordons plus d’attention aux événements négatifs qu’à tout ce qui se fait de bien autour de nous. Cela nous arrive quand nous sommes trop exigeants pour nous-mêmes, que nous nous prenons beaucoup trop au sérieux en ne prenant pas Dieu assez au sérieux ! Dieu intervient dans la santé d’Élie et lui rappelle que son point de vue sur la vie, son interprétation des événements et sa conception de Dieu sont tout croches.

Élie avait besoin de savoir que Dieu était là et qu’il y en avait d’autres que lui qui n’avaient pas plié devant Baal. Élie se croyait seul à être resté fidèle au Seigneur. Dieu ne laisse Élie séjourner que peu de temps dans la sombre caverne de l’apitoiement sur soi. Il y avait un nouveau roi d’Israël et un nouveau prophète à consacrer. Le temps des plaintes et des récriminations était passé; Élie devait se remettre au travail. Quelle leçon tirer de cet épisode au sommet de la montagne ? Peut-être que la meilleure façon de cesser de nous apitoyer sur nous-mêmes, c’est de commencer à éprouver de la compassion pour les autres.

Douleur et angoisse

La deuxième lecture d’aujourd’hui (Romains 9,1-5) nous présente Paul, qui est prêt à se sacrifier pour sauver son peuple, le peuple juif, et à un point qui défie l’imagination. Il est disposé à être maudit, séparé du Christ, si cela peut sauver les siens. Il est prêt à échanger son salut pour la damnation de ses frères si cela peut les le sauver. Paul éprouve pour son peuple les sentiments les plus profonds d’amour et de sollicitude. Et il se pose la question incontournable : comment le projet divin peut-il être enrayé par l’incroyance d’Israël ?

Paul parle en termes très forts de la tristesse et de la douleur que lui cause l’incroyance de son peuple. Le scepticisme d’Israël et son rejet de Jésus comme sauveur étonnaient et déconcertaient les chrétiens. Cela leur posait un grave problème puisque Dieu avait justement préparé Israël à accueillir l’avènement du Messie. Paul est prêt à encourir la malédiction pour que le peuple élu en vienne à connaître le Christ (9,3; Lv 27,28-29). Son amour pour son peuple découle de ce que Dieu continue de le choisir et des bienfaits spirituels que Dieu répand sur lui et à travers lui sur toute l’humanité (9,4-5). L’idée de Paul est on ne peut plus claire : le Seigneur, qui est au-dessus de tout, a voulu se servir d’Israël, à qui ont été concédés tous les privilèges, afin de pouvoir rejoindre le monde entier par l’entremise du Messie.

La lecture de Romains 9 soulève pour nous de graves questions. Vous rappelez-vous la dernière fois que vous avez plaidé avec une brebis perdue pour qu’elle accepte le Christ ? En quoi le risque d’être rejeté affecte-t-il la conviction avec laquelle vous présentez l’Évangile ? Quand vous partagez l’Évangile, êtes-vous vraiment convaincu qu’il a le pouvoir de sauver ceux et celles qui sont perdus ? De son pouvoir de changer les habitudes des pécheurs ? Du besoin qu’en a la société actuelle ? Quels sacrifices êtes-vous disposés à faire pour voir les membres perdus de votre famille, vos amis ou les membres de votre communauté croyante revenir au Christ ou, peut-être, aller à lui pour la première fois ?

« Confiance ! c’est moi; n’ayez pas peur ! »

Dans l’Évangile d’aujourd’hui (Matthieu 14, 22-23) qui se passe sur le lac, les disciples luttent contre une mer en furie et sont sauvés par Jésus. La puissance de Jésus s’exprime par le fait qu’il marche sur les eaux tumultueuses (Matthieu 14,25; Psaume 77,20; Job 9,8). Jésus met Pierre au défi de marcher, lui aussi, sur les eaux ! À cause de la crainte de Pierre, et de son peu de foi, il commence à enfoncer. Quand Jésus tend la main pour rescaper Pierre, il rappelle à ses disciples et à l’Église de toutes les générations sa sollicitude constante pour nous. Il nous enseigne qu’aucune tempête ne renversera la barque dans laquelle nous naviguons, et que les eaux des ténèbres ne nous engloutirons jamais.

À certaines heures de l’histoire de l’Église contemporaine, tout semble annoncer le naufrage, la peur, la noyade et la mort. Mais soyons honnêtes et prenons conscience que l’Église poursuit sa route, qu’elle continue de sauver des âmes et de voguer vers son port d’attache. Dans ce royaume béni, par delà les mers de cette vie, tout ce qui menace l’Église de Dieu en ce monde aura disparu à tout jamais. À ces heures-là, il faut écouter le Seigneur, comme Pierre, et jeter de nouveau les filets au large – car c’est notre foi qui est mise à l’épreuve – non pour savoir si nous la professons ou non mais pour vérifier si nous sommes prêts à la mettre en œuvre.

Il apaise les tempêtes de la vie

Ne l’oublions jamais, nous sommes embarqués avec Jésus. Il est à bord avec nous, dans la nuit et dans les tempêtes. Le Seigneur n’abandonne pas ceux qui recherchent sa miséricorde et son pardon. Il marche sur les eaux. Il apaise la tempête. Il guide le navire à bon port et rapporte la grosse prise, la grande fête, à laquelle nous sommes toutes et tous invités – la fête quotidienne de son corps et de son sang, notre nourriture d’éternité. Il y a de quoi fêter !

Une expérience magnifique et effrayante au sommet de la montagne

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Fête de la Transfiguration du Seigneur – 6 août 2017

Daniel 7,9-10.13-14
2 Pierre 1,16-19
Matthieu 17,1-9

La signification théologique de la Transfiguration se trouve au centre de notre compréhension de la mission de Jésus de Nazareth. Ce n’était pas seulement Jésus lui-même qui était « transfiguré » sur le Mont Thabor mais aussi Pierre, Jacques et Jean qui étaient transfigurés avec lui. Leurs yeux furent ouverts ; leur vision élargit, ce qui leur permet de voir sans empêchement la lumière presque aveuglante de l’amour de Jésus qui coule de chaque fibre de son être. Chaque jour de la vie de Jésus quelque chose de son éclat remarquable, de sa passion éblouissante et de sa gloire extraordinaire fût révélée aux gens de tous les âges, stades et états de vie. Les bergers et les Rois Mages l’ont vu à Bethléem ; les anciens à Jérusalem l’ont vu au Temple ; les hôtes aux noces de Cana en furent témoin ; la femme adultère l’a vécu ; le garçon possédé par les démons l’a senti ; l’aveugle-né l’a vu ; et le bon larron l’a entendu au Calvaire.

Pour les trois apôtres, c’est une expérience qui dépasse les mots : terrifiant bien sûr, mais tellement merveilleux qu’ils ont voulu construire trois tentes – une pour Jésus, une pour Moïse et une autre pour Élie. Revenant sur l’expérience des années après, Pierre écrivait dans sa deuxième lettre (1,16-19) :

En effet, ce n’est pas en nous mettant à la traîne de fables sophistiquées que nous vous avons fait connaître la venue puissante de notre Seigneur Jésus-Christ, mais pour l’avoir vu de nos yeux dans tout son éclat. Car il reçut de Dieu le Père honneur et gloire, quand la voix venue de la splendeur magnifique de Dieu lui dit : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, celui qu’il m’a plu de choisir. » Et cette voix, nous-mêmes nous l’avons entendue venant du ciel quand nous étions avec lui sur la montagne sainte. De plus, nous avons la parole des prophètes qui est la solidité même, sur laquelle vous avez raison de fixer votre regard comme sur une lampe brillant dans un lieu obscur, jusqu’à ce que luise le jour et que l’étoile du matin se lève dans vos cœurs.

Les trois apôtres qui verraient Jésus à plat ventre dans son agonie à Gethsémani ont reçu cet aperçu de sa vraie identité, afin de les fortifier pour la suite, et aussi afin de les aider à comprendre ce qui sera révélé par sa passion. Aujourd’hui, on pourrait dire que Thabor et Calvaire sont profondément liés. Le Mont Thabor est un avant-goût du Calvaire et nous donne une vision plus profonde de la réalité de la crucifixion de Jésus.

Les détails de la Transfiguration chez Matthieu

Regardons les accents de Matthieu dans le récit majestueux de l’Évangile d’aujourd’hui. Le récit de Matthieu (17,1-9) confirme que Jésus est le Fils de Dieu (17,5) et indique l’accomplissement de la prédiction que Jésus viendra dans la gloire de son Père à la fin du temps (16,27). Il y a ceux qui expliquent la Transfiguration en tant qu’apparition du Christ Ressuscité projetée dans le ministère de Jésus, mais ce n’est pas probable puisque le récit manque de plusieurs éléments habituels lors des apparitions après la résurrection. Le récit de Matthieu sur le Mont Thabor renvoie aux motifs de l’Ancien Testament et aussi à la littérature juive non-canonique de l’apocalypse qui exprime la présence du céleste et du divin, comme la lumière éblouissante, les vêtements blancs, et le nuage ombrageant. On identifie la haute montagne avec le Mont Thabor ou le Mont Hermon, mais il est probable que l’auteur Matthieu ou sa source marcane (Matthieu 9,2) n’a pas eu l’intention de spécifier un lieu précis. Sa signification est théologique plutôt que géographique, possiblement en référence à la révélation à Moïse sur le Mont Sinaï (Exode 24,12-18) et à Élie au même endroit (1 Rois 19,8-18 ; Horeb = Sinaï).

Le visage de Jésus

Matthieu décrit le visage de Jésus qui brilla comme le soleil, ce qui évoque Daniel 10,6. Les vêtements de Jésus – « blancs comme la lumière » –, rappellent Daniel 7,9 où le vêtement de Dieu est « blanc comme la neige ». (Les vêtements blancs des autres êtres célestes sont aussi mentionnés dans l’Apocalypse 4,4 ; 7,9 ; 19,14.) Dans Matthieu 17,4, il y a trois tentes – les cabines où les Israélites ont habité lors de la Fête des Tentes (cf. Jean 7,2). Les tentes ont rappelé l’hébergement de leurs ancêtres dans les cabines lors de leur chemin de l’Égypte à la Terre Promise (Lévitique 23,39-42). Quand Matthieu parle du nuage qui ombrage les apôtres sur la montagne (17,5), cela rappelle la nuée qui a couvert la tente de rassemblement dans l’Ancien Testament, signe de la présence du Seigneur au milieu de son peuple (Exode 40,34-35). La nuée ombrageait également le Temple à Jérusalem au temps de sa dédicace (1 Rois 8,10).

La voix du ciel

La voix de Dieu entendu au sommet de la montagne répète la proclamation baptismale du Père au sujet de Jésus (3,17), avec l’ajout du commandement « Écoutez-le ! ». Ce dernier est une référence au Deutéronome 18,15 où les Israélites reçoivent le commandement d’écouter le prophète comme Moïse que Dieu suscitera pour eux. Ce commandement d’écouter Jésus est général, mais dans ce contexte il s’applique en particulier aux prédictions précédentes de la passion et de la résurrection de Jésus (16,21) et aussi de son deuxième avènement (16,27.28). La chose la plus importante à propos de cette déclaration de la voix céleste s’agit du fait qu’ici comme dans l’Ancien Testament en général, on accorde la priorité à la « parole » plutôt qu’à la « vision ». Matthieu seul utilise le mot « vision » (17,9) pour décrire la Transfiguration. Voir Jésus transfiguré au-dessus du Mont Thabor porte a une signification et de la valeur seulement si cela incite les apôtres et les disciples à écouter et à obéir à l’enseignement divin de Jésus.

Témoigner à la gloire et à l’agonie

Pierre, Jacques et Jean sont présents avec Jésus au moment de sa gloire sur le Mont Thabor. Tous les trois seront encore avec Jésus sur le Mont des Oliviers lorsque leur Maître se bat avec son destin. Ceux qui témoignent de sa gloire céleste doivent aussi témoigner à son agonie terrestre. Si les disciples de Jésus veulent partager sa gloire dans l’avenir, ils doivent être prêts à participer à son agonie. L’événement et la mémoire de la Transfiguration serviront comme un réservoir de grâce, de consolation et de paix pour les apôtres et les disciples de Jésus lorsqu’ils témoignent au-dessus du Mont Calvaire du visage brillant plein de sang et de crachat, des vêtements éblouissants déchirés en loques par les soldats qui ont jetés les dés. Le visage de Jésus n’était pas radieux sur la Croix. Peut-être on peut se demander : Pourquoi Dieu a caché toute sa gloire sur le Mont Thabor, où personne ne pourrait la voir ? Pourquoi est-ce que Dieu ne l’a pas gardée pour la Croix ? Cependant la vie chrétienne nous invite à vivre les deux montagnes – Calvaire et Thabor –, afin de voir la gloire de Dieu. Aujourd’hui nous voyons la Transfiguration comme la célébration de la présence du Christ qui prend charge de tout notre être et qui transfigure même ce qui nous dérange sur nous-mêmes. Dieu pénètre ces régions endurcies, incrédules et même inquiétantes en nous, que nous ne savons pas comment gérer nous-mêmes. Dieu pénètre ces régions avec la vie de l’Esprit et agit sur ces régions en rayonnant sur eux son propre visage, sa consolation et sa paix.

Mont Thabor aujourd’hui 

Lors de mes années d’études en Terre Sainte, mes visites fréquentes au Mont Thabor m’ont toujours laissé dans un grand sens d’émerveillement, de mystère, de peur et de révérence auprès de Jésus. Chaque fois que j’ai visité le Mont Thabor et la belle église qui représente les trois tentes pour Jésus, Moïse et Élie, j’étais aussi vivement conscient de la mémoire du Bienheureux Paul VI qui avait une place très particulière pour le mystère de la Transfiguration dans sa propre prière et son pontificat. Il est monté sur le Mont Thabor comme pèlerin en 1964 lors de sa visite historique en Terre Sainte. Le 6 août 1978, en la Fête de la Transfiguration, le pape Paul VI est mort à Castel Gandolfo. Il a fermé ses yeux sur cette « scène temporelle et terrestre, prodigieuse et dramatique » lors de la fête même qui a tant marqué sa vie ainsi que son ministère Petrinien. Lors de ses funérailles sur la Place Saint-Pierre le 12 août 1978, le doyen du Collège des Cardinaux de l’époque, le Cardinal Carlo Confalonieri, a décrit le pape Paul VI avec les paroles suivantes :

La grandeur de son âme s’est manifestée dans sa vive intelligence et dans son cœur plein de la bonté qui s’est ouvert aux besoins spirituels de ses fils et de ses filles… Il est devenu un vrai prince de la paix. Il a établi avec une sollicitude urgente un dialogue continu avec tout le peuple. Il a donné son attention avec toute affection et toute espérance aux faibles et aux gens sans défense, les pauvres et ceux qui ont besoin d’aide. Il a conversé avec tout le monde afin de les fortifier dans la foi…

L’histoire nous enseigne maintenant que la patience et la sagesse du pape Paul VI, surtout dans la suite et lors du concile Vatican II, furent des dons importants au Peuple de Dieu et au monde. Le pape Paul VI n’a pas vu le dialogue simplement en tant qu’un instrument mais comme une méthode. Il était proche des gens, surtout de ceux qui étaient loin ou qui l’opposaient en théorie ou en pratique. Il aimait aussi la Terre Sainte, et désirait que le plus grand nombre de gens ait l’expérience qui était la sienne, d’être pèlerin sur la terre de Jésus en 1964.

Lors de sa messe de béatification au Vatican le 19 octobre 2014, durant le Synode des Évêques sur la Famille, le pape François a parlé de son prédécesseur avec ces paroles émouvantes :

À l’égard de ce grand Pape, de ce courageux chrétien, de cet apôtre infatigable, nous ne pouvons dire aujourd’hui devant Dieu qu’une parole aussi simple que sincère et importante : merci ! Merci à notre cher et bien-aimé Pape Paul VI ! Merci pour ton témoignage humble et prophétique d’amour du Christ et de son Église !

Dans son journal personnel, le grand timonier du Concile, au lendemain de la clôture des Assises conciliaires, a noté : « Peut-être n’est-ce pas tant en raison d’une aptitude quelconque ou afin que je gouverne et que je sauve l’Église de ses difficultés actuelles, que le Seigneur m’a appelé et me garde à ce service, mais pour que je souffre pour l’Église, et qu’il soit clair que c’est Lui, et non un autre, qui la guide et qui la sauve » (P. Macchi, Paul VI à travers son enseignement, de Guibert 2005, p. 105)Dans cette humilité resplendit la grandeur du Bienheureux Paul VI qui, alors que se profilait une société sécularisée et hostile, a su conduire avec une sagesse clairvoyante – et parfois dans la solitude – le gouvernail de la barque de Pierre sans jamais perdre la joie ni la confiance dans le Seigneur.

Le bienheureux Paul VI fermait ses yeux lors de la Transfiguration glorieuse de Jésus ; il vit maintenant dans la lumière de sa résurrection. Le pape Paul VI nous a permis d’expérimenter sur terre la joie et la gloire qui attendent chacun dans le Nouveau Jérusalem. La Transfiguration du Christ est dans le passé. Dieu, dont la lumière atteint la terre lors de cette fête, est présent. Que nos prières en ce jour soit que le monde voit la lumière, la lumière de guérison et de réconciliation. Que nous nous efforcions à être comptés parmi ceux qui écoutent la parole du Christ et qui sont transfigurés par la parole que nous entendons.

Nos moments de transfiguration

Dans le passé, chaque peintre d’icône commençait sa carrière en reproduisant une image de la Transfiguration. On pourrait dire que le destin de chaque chrétien est écrit entre deux montagnes : entre le Mont Thabor et le Calvaire. Le récit merveilleux de la Transfiguration nous offre des moments resplendissants de lumière et aussi des moments de tristesse et de ténèbre. La merveille de l’éternité et la réalité de nos vies quotidiennes révèlent les tensions de nos vies. Cette histoire de Jésus, des prophètes et de ses amis au-dessus du Mont Thabor révèle également la tentation de vouloir rester immobile et la difficulté de persévérer. Combien de fois nous sommes bloqués dans nos histoires. Cette histoire mystérieuse nous donne l’occasion de regarder nos propres expériences au-dessus des montagnes de nos vies. Si tant de personnes ont pu reconnaître la gloire de Jésus dans un regard ou un touché, pourquoi est-ce que cela était tellement difficile pour Pierre, Jacques et Jean ? Peut-être parce qu’ils étaient tellement proches de Jésus ; peut-être car ils étaient avec lui dans le quotidien ; peut-être car ils ont pris sa gloire comme acquise. Et nous ? Reconnaissons-nous cette même gloire divine en nous, visible dans les autres, tellement évidente dans la création, imprégnée dans les expériences les plus ordinaires de la justice, de la vérité, de la guérison, du pardon, de la réconciliation et de la compassion ? Ou prenons-nous aussi tout cela comme acquis ?

Comment est-ce que ces expériences illuminent les ombres et les ténèbres de nos vies ? Comment seraient nos vies sans ces expériences du sommet de la montagne ? Combien de fois est-ce que nous nous tournons vers ces expériences rares mais importantes pour la force, le courage et la clarté ? Quand nous sommes dans les vallées souvent nous ne pouvons pas voir la gloire du Christ. Nous pouvons la voir seulement lorsque nous sommes sur une montagne comme le Mont Thabor, Mont de la Transfiguration. Nous pouvons seulement la voir quand nous montons la montagne ensemble avec les autres. Comment avons-nous partagé ces moments de grâce et de lumière avec les autres ?

La prière du roi, l’espoir du royaume

Dix-septième dimanche du temps ordinaire, Année A – 30 juillet 2017

1 Rois 3,5.7-12
Romains 8,28-30
Matthieu 13,44-52

Salomon recherche la sagesse

It est important de connaître le contexte historique de la première lecture d’aujourd’hui, tirée du Premier Livre des Rois (3,5.7-12). Salomon vient d’être intronisé troisième roi d’Israël. C’est à lui, le fils préféré de Bethsabée, que le pouvoir est échu. On nous le présente non pas sous les traits légendaires du grand roi bon et juste mais plutôt comme un homme déjà compromis dans sa vie publique comme dans ses relations personnelles. Loin d’être l’enfant innocent qui s’agenouille devant Dieu, il serait plutôt le fils dévoyé qui se prosterne devant le Seigneur, conscient de ce qui peut le détourner de la voie de la sagesse et du discernement. La prière de Salomon pour demander la sagesse révèle un jeune homme qui manque encore d’assurance au moment de monter sur le trône.

Le commencement de la sagesse, c’est de reconnaître qu’on a besoin de sagesse. Qu’est-ce que Salomon demande à Dieu ? Il lui demande d’abord « un cœur attentif » (v. 9), la faculté « d’écouter intelligemment », souvent associée à l’attention et à l’obéissance. Le mot peut signifier discerner, prêter l’oreille, écouter, obéir, percevoir ou comprendre. Il demande aussi de savoir « discerner », « distinguer mentalement, comprendre ou agir avec sagesse ». Le Seigneur reprend le mot dans sa réponse au verset 12, et il en ajoute encore un autre : « je te donne (littéralement) un cœur intelligent, habile ou astucieux ». Salomon espère recevoir la sagesse en écoutant attentivement le Seigneur et en lui obéissant.

La sagesse demandée par Salomon concernait la fonction qu’il était appelé à remplir. Sa prière a plu au Seigneur, qui lui a accordé non seulement ce qu’il demandait mais aussi ce qu’il n’avait pas demandé : la richesse, l’honneur et la gloire. Et l’histoire montrera qu’Israël fut « frappé d’étonnement et d’admiration devant la sagesse de Salomon parce qu’on percevait chez lui la sagesse de Dieu ». Dans le Nouveau Testament, quand Jésus enseigne, il évoque la sagesse de Salomon mais pour ajouter « et il y a ici bien plus que Salomon » (Matthieu 12,42). Jésus parle de ce qu’il est lui-même, le Christ, le Fils de Dieu.

Quand nous demandons la sagesse

Ce moment unique dans la vie de l’un des grands rois d’Israël soulève pour nous plus d’une question. Quand nous demandons la sagesse, il nous faut d’abord croire que Dieu nous donnera la sagesse que nous recherchons : il faut lui faire confiance et penser qu’il fera les choses à sa façon, ce qui signifie généralement que nous allons entrer en partenariat avec lui. Dans notre vie, quels sont les domaines où nous avons surtout besoin de sagesse ? Sommes-nous disposés à l’obéissance, sommes-nous prêts à regarder vers Dieu pour que notre sagesse soit bien orientée ? Sommes-nous disposés à entrer en partenariat avec Dieu pour acquérir la sagesse ? Avons-nous assez de foi pour croire que Dieu répondra à nos besoins ?

Façonnés à l’image du Fils

La deuxième lecture, tirée de la lettre de Paul aux Romains (8,28-30) présente la vocation chrétienne du point de vue de Dieu: les chrétiens sont destinés à être l’image de son Fils, l’aîné d’une multitude de frères (v. 29). L’action rédemptrice de Dieu pour les croyants est en cours depuis l’origine du monde. Ceux et celles que Dieu choisit, il les connaissait déjà (v. 29), il les avait élus. Si l’homme et la femme ont été créés à l’image de Dieu (Genèse 1,26-27), c’est par le baptême dans le Christ, l’image de Dieu (2 Co 4,4; Col 1,15) que nous sommes renouvelés à l’image du Créateur (Col 3,10). Ceux qui sont appelés (v. 30) sont prédestinés ou prédéterminés. Ces expressions ne veulent pas dire que Dieu agit de manière arbitraire. Paul les emploie pour faire ressortir le dessein salvifique de Dieu et l’attention qu’il accorde au salut du chrétien.

Comment reconnaîtrons-nous le royaume ?

Jésus a employé différentes images pour parler du royaume des cieux. Dans le Nouveau Testament, il est question d’un berger qui a perdu une brebis, d’une femme qui a perdu une pièce de monnaie, d’un père qui a perdu un fils. Dans ces histoires et dans beaucoup d’autres, Jésus enseigne que le Royaume vient à nous quand nous trouvons ce que nous avons perdu. Jésus a inauguré son ministère en proclamant l’Évangile : « Le royaume des cieux est proche. » Mais ses disciples, de temps à autre, revenaient avec la question : « Quand le royaume va-t-il arriver ? Et comment le reconnaîtrons-nous ? » La réponse de Jésus évoquait habituellement la difficulté de voir le royaume quand on est aveuglé par des images terrestres. Jésus disait que le Royaume était proche, « imminent » et qu’il arriverait à l’improviste. Il révélait le Royaume de deux façons : ses miracles manifestaient la présence d’une puissance plus forte que le mal; ses paraboles contenaient des messages sur ce que le Royaume pourrait et devrait être.

Les paraboles sur le royaume

Le contexte historique des paraboles est très important pour comprendre ces récits merveilleux. La situation politique de la Palestine était instable au temps de Jésus et il n’était pas rare qu’on enfouisse ses économies dans le sol pour les mettre à l’abri (v. 44). Les deux premières des trois paraboles qui concluent le discours de Matthieu (13,44-52) partent de la même idée. La personne qui trouve un trésor enfoui et le marchand qui trouve une perle de grand prix vendent tout ce qu’ils possèdent pour pouvoir acquérir ce qu’ils ont découvert; de même, qui comprend la valeur suprême du royaume abandonne ce qu’il lui faut céder pour l’obtenir. La joie qui accompagne cette démarche est mentionnée explicitement dans la première parabole mais on peut supposer qu’elle éclaire aussi la deuxième. La troisième parabole, celle du filet, ressemble à l’explication de la parabole de l’ivraie, qui met l’accent sur le fait que les méchants seront finalement exclus du royaume.

Comme Matthieu a tendance à identifier les disciples aux Douze (v. 52), on ne peut supposer que ce qui est dit du scribe chrétien s’applique à tous ceux qui acceptent le message de Jésus. Le scribe devenu disciple du Royaume des cieux connaît à la fois l’enseignement de Jésus (le neuf) et la loi et les prophètes (l’ancien), et il présente dans son propre enseignement et le neuf et l’ancien, interprété et accompli par le neuf.

Les conceptions du Royaume

Le Royaume de Dieu n’est pas – comme certains le prétendent aujourd’hui – une réalité générique qui engloberait toutes les expériences et les traditions religieuses ; c’est avant tout un nom et un visage : Jésus de Nazareth, l’image du Dieu invisible. On ne peut pas marginaliser la révélation chrétienne et sa transmission dans l’Église en proposant une perspective non chrétienne où on emploierait abusivement les termes « Royaume » ou « Règne de Dieu » pour remplacer Jésus Christ et son Église ?

Dans les Lineamenta (document préparatoire) du Synode des évêques sur la Nouvelle Évangélisation, qui aurait lieu en octobre 2012, deux passages et leurs allusions au Royaume m’ont frappé, à la lumière de l’Évangile d’aujourd’hui. Au paragraphe #24 sur « La Nouvelle Évangélisation, vision pour l’Église d’aujourd’hui et de demain », nous lisons ceci :

Nous nous sommes confrontés à des scénarios décrivant des changements historiques, qui suscitent souvent en nous la peur et l’appréhension. Dans une telle situation, ce dont nous ressentons le besoin, c’est d’une vision, qui nous permette de regarder le futur avec les yeux de l’espérance, sans larmes de désespoir. En tant qu’Église, nous avons cette vision. C’est le Royaume qui vient, qui nous a été annoncé par Jésus-Christ et décrit dans Ses paraboles. C’est le Royaume qui a déjà vu le jour avec Sa prédication, et surtout avec Sa mort et Sa résurrection pour nous. Toutefois, nous avons souvent l’impression de ne pas pouvoir concrétiser cette vision, à la « faire nôtre », de ne pas réussir à faire d’elle une parole vivante pour nous et pour nos contemporains, de ne pas l’assumer en tant que fondement de nos actions pastorales et de notre vie ecclésiale.

Puis, au #25, « La joie d’évangéliser », nous lisons :

La nouvelle évangélisation, c’est partager avec le monde ses angoisses de salut, et donner raison de notre foi en communiquant le « Logos de l’espérance » (cf. 1 P 3, 15). Les hommes ont besoin de l’espérance pour pouvoir vivre leur présent. Le contenu de cette espérance est « le Dieu qui possède un visage humain et qui nous a aimés jusqu’au bout ». C’est pour cela que l’Église est missionnaire par sa nature. Nous ne pouvons pas garder pour nous les paroles de vie éternelle qui nous sont données lorsque nous rencontrons Jésus-Christ. Elles sont destinées à tous les hommes, à chaque homme. Chaque personne de notre temps – qu’elle le sache ou non – a besoin de cette annonce.

Il se trouve que l’absence de cette conscience engendre le désert et le découragement. L’un des obstacles à la nouvelle évangélisation est justement le manque de joie et d’espérance que de telles situations créent et diffusent parmi les hommes de notre époque. Souvent, ce manque de joie et d’espérance est si fort qu’il attaque le tissu même de nos communautés chrétiennes. Dans ces contextes, la nouvelle évangélisation se propose non pas comme un devoir, un poids supplémentaire à porter, mais comme un remède pouvant redonner joie et vie à des réalités prisonnières de nos peurs.

C’est pourquoi nous devons affronter la nouvelle évangélisation avec enthousiasme. Apprenons la joie douce et réconfortante d’évangéliser, aussi lorsque l’annonce semble ne semer que des larmes (cf. Ps 126, 6). « Que ce soit pour nous – comme pour Jean-Baptiste, pour Pierre et Paul, pour les autres Apôtres, pour une multitude d’admirables évangélisateurs tout au long de l’histoire de l’Église – un élan intérieur que personne ni rien ne saurait éteindre. Que ce soit la grande joie de nos vies données. Et que le monde de notre temps qui cherche, tantôt dans l’angoisse, tantôt dans l’espérance, puisse recevoir la Bonne Nouvelle, non d’évangélisateurs tristes et découragés, impatients ou anxieux, mais de ministres de l’Évangile dont la vie rayonne de ferveur, qui ont les premiers reçus en eux la joie du Christ, et qui acceptent de jouer leur vie pour que le Royaume soit annoncé et l’Église implantée au cœur du monde. »

« Laissez-les pousser ensemble jusqu’à la moisson… »

Seizième dimanche du temps ordinaire, Année A – 23 juillet 2017

Sagesse 12,13.16-19
Romains 8,26-27
Matthieu 13,24-43

Encore une fois, dans l’Évangile de cette semaine, des images d’arbres, d’arbustes et de plantes potagères en croissance nous offrent de profondes intuitions sur la lenteur et la discrétion de l’action du Royaume de Dieu parmi nous et en nous. L’Évangile d’aujourd’hui est propre à Matthieu (13, 24-33). Au cœur de la parabole du bon grain et de l’ivraie, il y a tout le prix qu’on attache au blé. Le propriétaire du champ refuse d’en perdre même un tout petit peu pour se débarrasser des mauvaises herbes.

L’ivraie qui apparaît au verset 25 est un herbacé toxique qui, à ses premières étapes de croissance, ressemble au blé. Une tige d’ivraie peut pousser juste à côté d’une tige de blé et rêver du même sort alors qu’en fait elle est vouée à la destruction. L’ivraie est dangereuse pour le blé parce que ses racines tentent d’affamer la céréale en la coupant de ses nutriments. Le refus du propriétaire d’autoriser ses esclaves à séparer le bon grain de l’ivraie alors que les deux plantes sont encore en croissance est en fait un avertissement destiné aux disciples : ils ne doivent pas essayer de prévenir le jugement final de Dieu en excluant définitivement les pécheurs du Royaume. Celui-ci, dans son état actuel, comprend des bons et des méchants, les fils du Royaume et les fils du Mauvais. Seul le jugement de Dieu éliminera les pécheurs. Jusque-là, il s’agit d’être patient et de prêcher le repentir. Nous avons beaucoup à apprendre de la patience de Dieu que nous voyons laisser les bons et les méchants grandir ensemble.

Comme il est important de nous rappeler cela quand nous manquons de patience face au rôle de Dieu dans l’histoire humaine. Souvent nous nous demandons : « Mais quand Dieu nous donnera-t-il raison comme il nous l’a promis ? » Combien de temps encore, Seigneur, avant que tu nous montres ta force et ta puissance et que tu disperses nos ennemis ? Combien de temps encore avant que tu nous montres ton visage ? Mais plus nous nous enlisons dans ces ornières, plus nous devenons obsédés par la persistance du mal et plus nous oublions le bien qui émerge et grandit lentement. Dieu aime davantage le bien qu’il ne déteste le mal.

La moisson dont parle le verset 30 est une métaphore fréquente dans la Bible pour évoquer le jugement de Dieu (Jérémie 51, 33; Joël 4, 13; Osée 6, 11). Tout comme le semeur qui répand la semence même là où il y a peu de chances qu’elle pousse, Jésus garde ouvertes les lignes de communication avec les personnes qui ont fermé leur cœur, leurs oreilles et leurs yeux à sa parole.

La grande réussite du Royaume

Les paraboles de la graine de moutarde (Marc 4, 30-32; Luc 13, 18-21) et du levain dans la pâte illustrent la même idée : le contraste étonnant entre les humbles débuts du Royaume et son expansion merveilleuse. Jésus exagère et la petitesse du grain de sénevé et la taille de l’arbuste. La semence dans la main de Jésus est toute petite, toute simple et nullement impressionnante. Mais Jésus affirme que le Royaume de Dieu lui ressemble. La parabole de Jésus était certainement destinée à encourager l’Église primitive au moment où sa croissance paraissait lente ou freinée par la persécution. De ces petites semences naîtra le grand succès du Royaume de Dieu et de la Parole de Dieu. À l’heure des humbles débuts, la patience est de mise. Jésus rassure la foule : la croissance viendra; le propriétaire du champ ne reparaît qu’au moment de la moisson. La croissance du Royaume de Dieu est le fruit de la puissance de Dieu, pas de la nôtre. Comme la minuscule graine de moutarde, le Royaume de Dieu commence très petitement.

Endurer avec patience, attendre avec persévérance

Dans le passage d’aujourd’hui de la lettre de saint Paul aux chrétiens de Rome, l’Apôtre des nations nous rappelle que la gloire que les croyants sont destinés à partager avec le Christ dépasse de beaucoup les souffrances de la vie présente. Paul estime que le destin de l’univers créé est lié à l’avenir qui appartient aux croyants. De même que la création a eu part au châtiment de la corruption provoquée par le péché, elle participera aux bienfaits de la rédemption et de la gloire à venir, qui forment la libération ultime du peuple de Dieu. Ce n’est qu’après avoir enduré avec patience et attendu avec persévérance que nous verrons s’accomplir la pleine moisson de la présence de l’Esprit.

Reconnaître le Royaume

Jésus inaugure son ministère en proclamant : « Le Royaume de Dieu est proche ». Mais ses disciples, de temps à autre, lui reposent la question : « Quand le Royaume va-t-il advenir ? Comment allons-nous le reconnaître ? » La réponse habituelle de Jésus consiste à signaler qu’il est difficile de voir le Royaume quand on est aveuglé par des images terrestres. Jésus disait que le Royaume était proche, « imminent » et qu’il arriverait à l’improviste. Il révélait le Royaume de deux façons : ses miracles manifestaient la présence d’une puissance plus forte que le mal; ses paraboles contenaient des messages sur ce que le Royaume pourrait et devrait être. Pour nombre de gens, le Royaume est un endroit où il n’y aura ni mal ni péché ni tensions ni angoisse ni crainte. Ne rêvons-nous pas tous profondément d’une moisson sans ivraie, d’un monde sans guerre, d’une personnalité exempte des mauvaises herbes de l’anxiété ou de la jalousie, de la peur, de l’apathie, du cynisme et du désespoir ? Loin d’être un endroit apparemment irréel, la vie quotidienne peut devenir un champ de bataille… le lieu d’un combat acharné pour survivre au milieu de l’ivraie et de la paille qui tentent de nous étouffer et de nous arracher notre vie. En Jésus, Dieu a brisé le pouvoir et la domination du mal.

Je me représente souvent Jésus faisant glisser entre ses doigts de petites graines noires de moutarde pendant qu’il parlait aux foules et au petit groupe de ses disciples en Galilée. Un jour, il aura pris conscience de son geste au moment où il parlait du Royaume de Dieu et il a indiqué à ses auditeurs l’arbre qui naîtrait de ces toutes petites graines. La semence dans la main de Jésus est toute petite, toute simple et nullement impressionnante. Mais, dit-il, ainsi en va-t-il du Royaume de Dieu. Il a bien plus de chances de commencer simplement que d’éclater de manière spectaculaire et dramatique.

Le Royaume de Dieu est advenu et il est entré sur la scène humaine en la personne de Jésus de Nazareth. Il faut un long processus pour que le Royaume arrive à son plein achèvement. Nous aspirons à une société qui soit libre des mauvaises herbes de l’injustice, de la peur du nucléaire, des guerres de toutes sortes et du gaspillage de nos ressources. Mais nous savons aussi que ces aspirations ne seront jamais pleinement satisfaites ici-bas. La distance qui sépare nos aspirations de la pleine réalisation de ce royaume nous le fait désirer encore davantage. L’espérance que traduisent nos aspirations est essentielle à la vie humaine car sans elle nous serions des esclaves sans espoir, en proie à la désespérance.

L’opposition et l’indifférence au monde

La Parole de Dieu ne prend pas racine sans difficulté car il faut compter avec la présence et l’action d’un « ennemi » qui « a semé de l’ivraie au milieu du blé ». Dans une homélie prononcée lors de l’audience générale du 25 septembre 1991, Saint Jean-Paul II a traité précisément de cette question.

Cette parabole explique la coexistence et le mélange fréquent entre le bien et le mal dans le monde, dans notre vie et jusque dans l’histoire de l’Église. Jésus nous enseigne à voir ces choses avec le réalisme de la foi chrétienne et à aborder chaque problème avec des principes clairs mais aussi avec prudence et patience. Cela suppose une vision transcendante de l’histoire, qui nous apprend que tout appartient à Dieu et que le résultat final est toujours l’œuvre de sa Providence. Cependant la destinée ultime du bien et du mal, dans sa dimension eschatologique, n’est pas cachée. Elle est symbolisée par le stockage du blé dans le grenier et par le feu où sera jetée l’ivraie.

Il y a de l’ivraie dans l’Église

Lors de la Journée mondiale de la Jeunesse 2005 à Cologne, en Allemagne, le pape Benoît s’est écrié devant la foule où se mêlaient jeunes chrétiens et curieux :

Ici à Cologne nous découvrons la joie d’appartenir à une famille aussi vaste que le monde, qui comprend le ciel et la terre, le passé, le présent, l’avenir. On peut critiquer l’Église, ajouta-t-il, parce qu’elle contient du bon grain et de l’ivraie mais, en réalité, il est consolant de prendre conscience qu’il y a de l’ivraie dans l’Église. Cela nous montre que, malgré tous nos défauts, nous pouvons encore espérer faire partie des disciples de Jésus, qui est venu appeler les pécheurs.

Cinq ans plus tard, le 9 octobre 2010, le pape Benoît est revenu sur cette parabole lors d’une audience générale hebdomadaire où il traitait de la spiritualité de saint Jean Leonardi. Leonardi (1541-1609) et saint Philippe Néri (1515-1595) étaient deux humbles prêtres voués à la réforme du clergé à la fin du seizième et au début du dix-septième siècle. Néri a fondé « l’Oratoire », une communauté de prêtres, et Leonardi a fondé un ordre religieux et un séminaire dans le seul but de réformer le clergé. Les deux hommes exerçaient le ministère à Rome à une époque où il y avait souvent des épidémies de peste et d’influenza. Alors que Néri a survécu à ces épidémies, Leonardi est mort d’influenza en 1609.

Dans son allocution, Benoît XVI a rappelé que l’ivraie et le bon grain vivent tout près l’un de l’autre:

Il existe un autre aspect de la spiritualité de saint Jean Leonardi qu’il me plaît de souligner. En diverses circonstances, il réaffirma que la rencontre vivante avec le Christ se réalise dans son Église, sainte mais fragile, enracinée dans l’histoire et dans son devenir parfois obscur, où le blé et l’ivraie croissent ensemble (cf. Mt 13, 30), mais toutefois toujours Sacrement de salut. Ayant clairement conscience du fait que l’Église est le champ de Dieu (cf. Mt 13, 24), il ne se scandalisa pas de ses faiblesses humaines. Pour faire obstacle à l’ivraie, il choisit d’être le bon grain: c’est-à-dire qu’il décida d’aimer le Christ dans l’Église et de contribuer à la rendre toujours davantage un signe transparent de sa personne. Avec un grand réalisme, il vit l’Église, sa fragilité humaine, mais également sa manière d’être « champ de Dieu », instrument de Dieu pour le salut de l’humanité.

Pas seulement. Par amour du Christ, il travailla avec zèle pour purifier l’Église, pour la rendre plus belle et sainte. Il comprit que toute réforme doit être faite dans l’Église et jamais contre l’Église. En cela, saint Jean Leonardi a vraiment été extraordinaire et son exemple reste toujours actuel. Chaque réforme concerne assurément les structures, mais elle doit tout d’abord toucher le cœur des croyants. Seuls les saints, les hommes et les femmes qui se laissent guider par l’Esprit divin, prêts à accomplir des choix radicaux et courageux à la lumière de l’Évangile, renouvellent l’Église et contribuent, de manière déterminante, à construire un monde meilleur.

La Parole de Dieu n’est jamais dite en vain

Quinzième dimanche du temps ordinaire, Année A – 16 juillet 2017

Isaïe 55,10-11
Romains 8,18-23
Matthieu 13,1-23

Au verset 10 de la première lecture d’aujourd’hui, tirée du chapitre 55 du prophète Isaïe, nous lisons : « La pluie et la neige qui descendent des cieux n’y retournent pas sans avoir abreuvé la terre, sans l’avoir fécondée et l’avoir fait germer, pour donner la semence au semeur et le pain à celui qui mange. » En effet, la pluie peut sembler perdue quand elle tombe dans le désert mais elle répond à un dessein de Dieu. Ainsi la parole de l’Évangile tombée dans un cœur endurci; elle suscite parfois un changement de vie. Et si ce n’est pas le cas, elle laisse l’auditeur sans excuse.

Non seulement Isaïe compare-t-il la Parole de Dieu à la pluie mais il la compare aussi à la neige – un autre météore qu’on n’apprécie pas assez pour ce qu’il fait vraiment. La neige n’a pas seulement pour but de recouvrir les pentes de ski, d’offrir des pistes aux motoneiges ou de permettre aux enfants de confectionner des bonshommes de neige. Son but premier, comme pour la pluie, consiste à fournir la terre en eau et en humidité pour que les plantes et les arbres puissent vivre et grandir.

Chaque fois que tombent la neige ou la pluie, elles fournissent un élément essentiel : l’humidité qui fait germer et se développer les semences plantées dans le sol. La neige et la pluie s’acquittent toujours de leur mission. Au verset 11, nous voyons que la Parole de Dieu, comme la pluie et la neige venues du ciel, remplit toujours la mission que Dieu lui a confiée : « ainsi ma parole, qui sort de ma bouche, ne me reviendra pas sans résultat, sans avoir fait ce que je veux, sans avoir accompli sa mission. » Quelle foi, quelle patience et quelle persévérance il faut pour accepter cette vérité !

Attendre et endurer dans la patience et la constance

Dans la deuxième lecture d’aujourd’hui, tirée de la lettre de Paul aux Romains (8, 18-23), l’Apôtre considère la création dont la destinée est désormais liée à l’avenir réservé aux croyants. De même que la création subit sa part du châtiment que constitue la corruption provoquée par le péché, elle participera aussi aux bienfaits de la rédemption et à la gloire à venir, qui constituent la libération ultime du peuple de Dieu (v. 19-22). Après un temps d’attente dans la patience et la constance, la pleine moisson de la présence de l’Esprit s’accomplira. Sur terre, les croyants goûtent déjà les prémices, les premiers fruits de l’Esprit : c’est le gage de la délivrance totale de leur corps, libéré de l’influence l’ancien moi rebelle (v. 23).

Le sens du mot « parabole »

Le mot « parabole » est employé dans la Septante grecque pour traduire l’hébreu « mashal », terme qui désigne une large palette de formes littéraires dont les axiomes, les proverbes, les analogies et les allégories. Dans le Nouveau Testament, la « parabole » désigne avant tout un récit qui propose une comparaison éclairante entre des vérités chrétiennes et des événements de la vie quotidienne. Parfois, l’événement raconté comporte un élément étrange, en rupture avec l’expérience courante (ainsi, en Matthieu 13,3, l’énorme quantité de pâte dans la parabole du levain); le trait a pour but de piquer la curiosité de l’auditeur. Discours au figuré, la parabole demande réflexion. La comprendre, c’est un don de Dieu : il est accordé aux disciples mais pas aux foules. Dans la pensée sémitique, l’intelligence des disciples et la stupidité de la foule sont l’une et l’autre attribuées à Dieu. La part de responsabilité humaine pour la stupidité n’est pas traitée, même si Matthieu en fait état en 13,13.

La structure de la parabole du semeur chez Matthieu

Regardons de plus près la structure du Discours parabolique de Matthieu (13, 1-52) qui occupe le centre de son Évangile. Les paraboles que propose Matthieu lui servent à commenter le rejet de Jésus par les Pharisiens dans les deux chapitres précédents. Le discours parabolique est le troisième grand discours de Jésus dans le récit matthéen et il forme la deuxième partie du troisième livre de l’Évangile. Matthieu suit le plan de Marc (4, 1-35), dont il ne reprend que deux des paraboles. Les deux autres sont probablement tirées de la source Q et du recueil de récits propre à Matthieu. En plus des sept paraboles, le discours donne la raison pour laquelle Jésus recourt à ce mode de langage (v. 10-15), déclare bienheureux ceux qui comprennent cet enseignement (v. 16-17), explique le sens de la parabole du semeur (v. 18-23) et de celle de l’ivraie (v. 36-43) et se termine par une conclusion adressée aux disciples (v. 51-52).

Une générosité extravagante

Les auditeurs galiléens de Jésus étaient proches de la terre et l’image de la semence (Matthieu 13, 1-23) évoquait pour eux une réalité familière. La parabole d’aujourd’hui avait de quoi les surprendre : elle met en scène un semeur apparemment négligent. Il semble jeter la semence à la légère et de manière désinvolte même là où elle n’a virtuellement aucune chance de pousser. Les premiers grains, répandus au bord du chemin, seront aussitôt dévorés. Les deuxièmes, tombés sur un sol pierreux, lèveront rapidement mais mourront presque tout de suite. Les troisièmes, lancés dans les ronces, seront étouffés par une force supérieure. Enfin, les quatrièmes tombent dans la bonne terre et produiront du fruit dans des proportions étonnantes, inouïes, invraisemblables. Quand la saison est bonne, une récolte normale donne du sept pour un, mais jamais trente, soixante-dix voire cent pour un ! Le rendement final est renversant. En fin de compte, la parabole met en scène un semeur qui est beaucoup moins étourdi et gaspilleur que d’une prodigalité extravagante.

L’explication de la parabole (v. 18-23) met l’accent sur les divers types de sol qui reçoivent la semence, c’est-à-dire sur les dispositions de l’auditeur qui entend la prédication de Jésus (voir les parallèles en Marc 4, 14-20 et en Luc 8, 11-15). Les deuxième et troisième types notamment sont expliqués d’une façon qui semble donner raison à plusieurs exégètes qui estiment que l’explication remonte moins à Jésus qu’à la réflexion de la première communauté chrétienne sur l’apostasie : celle-ci résulterait des persécutions ou des soucis du monde. Mais d’autres commentateurs croient que l’explication peut remonter à Jésus pour l’essentiel même si elle aura été développée plus tard à la lumière de l’expérience de la communauté. Les quatre types de personnes mises en cause sont (1) celles qui ne peuvent ni comprendre ni accepter la parole du royaume (Matthieu 13,19); (2) celles qui croient pour un temps mais tombent à cause de la persécution (v. 20-21); (3) celles qui croient mais chez qui la parole est étouffée par les soucis du monde et les séductions de la richesse (v. 22); et (4) celles qui accueillent la parole et produisent du fruit en abondance (v. 23).

On ne trouve pas dans l’Évangile d’autre exemple de parabole que Jésus prenne la peine d’expliquer comme celle-ci. On a trop souvent utilisé ce texte pour montrer ce qui arrive à la semence – emportée par le diable, incapable de prendre racine, étouffée par les richesses et les plaisirs. Nous sommes-nous jamais arrêtés à contempler la prodigalité et la générosité de Dieu – qui sème à tout vent ? Dans l’explication qu’il donne, Jésus détourne l’attention de la semence (la parole), qui était au cœur de la parabole, pour s’arrêter à la personne qui entend la parole (le sol). Ce faisant, il met en lumière la générosité extravagante de Dieu avec la parole.

La Parole de Dieu s’accomplira

Quel que soit le dessein de Dieu en nous donnant l’Évangile, il s’accomplira. La parole de Dieu n’est jamais prononcée en vain et ne manque jamais de réaliser sa mission. Même s’il peut sembler que l’Évangile tombe sur un sol aride ou pierreux; sur de vastes plaines sans cultures ou dans le désert « où il n’y a pas d’humain » et où il nous paraît futile de semer, nous savons que ce n’est pas le cas. Les paroles de l’Évangile tombent souvent dans des cœurs humains endurcis et desséchés.

Le message de Jésus s’adresse aux orgueilleux, aux insensés, aux avares et aux sceptiques, il semble avoir été prononcé en vain et revenir à Dieu sans avoir rien donné. Mais il n’en est rien. Il est investi d’un projet, projet qui va s’accomplir. Il est porteur de la plénitude de sa miséricorde. Il enlève aux gens toute excuse et se justifie lui-même. Ou alors, quand il semble avoir été proposé en vain… il finit par réussir et les pécheurs sont finalement amenés à renoncer à leurs péchés pour revenir à Dieu.

L’Évangile est souvent rejeté et méprisé. Il tombe dans l’oreille de certaines personnes comme la pluie sur les rochers; il y a, pour ainsi dire, de vastes champs où l’évangile est prêché mais qui semblent aussi dénudés et stériles que le désert; et on semble prêcher l’évangile à des collectivités entières sans obtenir d’autre résultat que la pluie qui tombe sur les grand déserts arides. En dépit de certains échecs dus à l’opposition et à l’indifférence, le message de Jésus sur l’avènement du royaume finira par remporter un énorme succès. Même si l’Évangile ne donne pas tout de suite tous les bons résultats que nous pouvons en attendre, il finira par réussir bien au-delà de nos vœux et de nos aspirations, et le monde entier sera comblé de la connaissance et de l’amour de Dieu.

Laisser la Parole prendre racine dans notre vie

Cette semaine, laissons la Parole prendre racine dans notre vie. En la laissant pénétrer sous la surface, nous commencerons à nous retrouver et à mettre au jour ces régions de nous-mêmes qui semblent perdues ou brisées, abandonnées ou oubliées, « éteintes » ou « débranchées » du courant transformateur de Dieu. Nous pourrions faire nôtre cette prière de saint Albert le Grand :

Fais que j’abandonne mon ancienne vie afin que la semence de ta Parole ne soit pas dévorée par les oiseaux de la pensée frivole, ou étouffée par les rondes des soucis. Donne-moi un cœur tendre, débordant d’humilité et de joie, pour que je sois une bonne terre et que je donne du fruit patiemment.

Le joug léger et le sourire d’un Maître bienveillant

Quatorzième dimanche du temps ordinaire, Année A – 9 juillet 2017

Zacharie 9,9-10
Romains 8,9.11-13
Matthieu 11,25-30

Lors d’une session d’été en France pendant mes études de premier cycle, je me rappelle avoir visité l’Abbaye de Saint-Honorat dans les îles de Lérins, dans le Midi. J’y ai été particulièrement frappé par une figure médiévale du Christ en croix dans l’église abbatiale. Le crucifié, pendu à la croix, les yeux fermés et la tête penchée vers la droite, avait un visage souriant. Le vieux moine qui nous faisait visiter ce jour-là nous expliqua que c’était le « Christ souriant ». Plusieurs de mes confrères de différents pays, notamment les fidèles d’autres confessions religieuses, étaient médusés de voir le Christ crucifié afficher un sourire paisible et demandèrent au moine comment la chose pouvait être possible.

Je me suis souvent demandé pourquoi, de nos jours, nous ne représentons pas Jésus en train de sourire ou de rire. Oui, je sais qu’il y a quelques gravures et quelques représentations bien connues d’un Christ souriant, mais elles sont peu nombreuses et assez rares. J’oserais dire que plusieurs de nos portraits du Christ choisissent d’en évoquer des images plutôt sombres, graves et tristes qui nous viennent de la fin du Moyen Âge, époque où la peste et la danse macabre hantaient l’Europe.

S’il est vrai que le Nouveau Testament ne nous parle pas d’un Jésus souriant, riant aux éclats ou en train d’avoir du plaisir en compagnie des personnes de son entourage, les Écritures ne craignent pas de nous dire qu’il a ressenti et exprimé d’autres émotions. Nous savons qu’il a pleuré amèrement à la mort de son ami Lazare. Il n’a pas hésité à manifester sa colère au Temple quand les gens en firent un centre commercial. Il s’est montré irrité des pièges que lui tendaient certains chefs religieux de son temps. Combien de fois aura-t-il été frustré de voir ses disciples incapables de comprendre la situation et le sens de ses paroles, ses paraboles, les annonces qu’il leur fit de sa passion et de son départ imminent ? Il vaut la peine de nous demander comment il se fait que les Écritures ne disent rien d’un Jésus souriant ou de l’humour avec lequel il dut bien réagir à la lenteur de ses disciples ? Il ne pouvait manquer de rire et de sourire quand il était entouré d’enfants qui, de toute évidence, recherchaient sa compagnie !

Quel regard avait Jésus quand il aperçut Zachée juché dans son sycomore à Jéricho ? Je suis sûr que cette rencontre a provoqué beaucoup de sourires, de rires et d’humour. Et quand la foule a quitté cette colline de Galilée où elle avait mangé tout son soûl… comment Jésus n’aurait-il pas laissé échapper un sourire de soulagement ? Quand Jésus parle de la mine défaite que se composent les hypocrites, dans l’Évangile de Matthieu, il nous dit quelque chose de lui-même. Il y a bien des gens dans l’Église d’aujourd’hui qui ont peine à accepter l’image d’un Jésus heureux et souriant. Ils préfèrent un personnage sévère, austère, marqué par la tragédie, qui ne semble pas avoir beaucoup d’espérance à offrir !

La prière d’exultation de Jésus

Toute sa vie, Jésus a vu que les humbles de cœur trouvaient plus facile d’accepter sa doctrine révolutionnaire que ceux qui étaient pleins d’eux-mêmes. Dans l’Évangile d’aujourd’hui, le Jésus de Matthieu formule une prière d’exultation et de louange qui nous fait mieux comprendre qui il est et à qui il souhaite s’identifier (11, 25-30).

On observe un triple mouvement dans ce passage. Dans un premier temps, Jésus s’adresse à son Père et se réjouit de ce que la prédilection du Père pour les pauvres et les petits transparaisse dans son ministère. Dans le deuxième temps, Jésus parle de lui-même et en vient presque à se définir. Jésus est le Fils à qui a été donnée la pleine connaissance du Père. Le cœur de la mission du Fils, c’est de nous révéler le Père. Enfin, dans le troisième temps, Jésus s’adresse directement à toutes les personnes qui cherchent du secours, de la consolation et du repos. Je ne peux m’empêcher de penser qu’à chacun de ces trois énoncés, Jésus souriait, qu’il prenait une profonde respiration et qu’il était comblé de joie en voyant ce qui se produisait dans les rangs de ses disciples. Il souriait de compassion en invitant les malheureux et les petits à trouver la paix.

La priorité de Jésus

Même si ce message particulier offre aux opprimés repos et encouragement, l’Évangile de Matthieu dans son ensemble n’est pas toujours aussi consolant ou facile à accueillir. En 10, 37 nous lisons : « Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi. » Jésus doit passer même avant les liens qui unissent les enfants à leurs parents ! Il faut replacer ces mots dans leur contexte original : celui des deuils que durent vivre les chrétiens du premier siècle quand ils adhéraient au mouvement et qu’ils devaient renoncer à tout ce qui avait été pour eux jusque-là source de réconfort et de force – les parents, les frères et sœurs, les enfants, en fait toutes leurs relations familiales et toutes leurs possessions, si abondantes ou si maigres qu’elles aient été.

L’Évangile d’aujourd’hui répond directement à ceux et celles qui ont tout perdu ou qui ont tout donné : c’est Jésus, le grand consolateur, celui qui ouvre les bras pour accueillir les victimes de la vie, ceux et celles qui se voient ostracisés et rejetés, accablés et écrasés. Cette parole de Matthieu 11, 25-26 est identique à celle qu’on retrouve en Luc 10, 21-22 sauf pour des variantes mineures, et elle introduit une note de joie dans une section qui est plutôt dominée par le thème de l’incroyance. Alors que les sages et les savants, les scribes et les Pharisiens ont rejeté la prédication de Jésus et la signification de ses prodiges, les tout-petits et ceux qui leur ressemblent les ont acceptés.

Accepter le joug du Seigneur

Accepter de porter le joug du Christ, c’est pouvoir compter sur un maître doux et humble; le fardeau donné et accepté dans l’amour mutuel semblera léger. L’Évangile d’aujourd’hui est l’un des passages les plus connus et les plus populaires des Écritures chrétiennes. Qui peut rester insensible à la consolation qu’offre Jésus quand il dit [v. 28-30] :

Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau,
et moi, je vous procurerai le repos.
Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples,
car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos.
Oui, mon joug est facile à porter, et mon fardeau, léger.

Le mot joug est pris au sens figuré pour décrire les choses qui contrôlent la vie des gens. Les paysans étaient toujours sous le joug. En général, leur vie de fermiers était régie par la volonté et les caprices des propriétaires terriens. Leur existence était contrôlée par les chefs religieux qui percevaient la dîme et qui en accumulaient la recette au Temple au lieu de la redistribuer aux nécessiteux. Les Pharisiens imposaient le joug de leurs 613 commandements aux fidèles et à quiconque leur demandait comment être agréables à Dieu. Pour tous les Israélites, le fait de réciter et de mettre en pratique le passage de Deutéronome 6,4ss – « Écoute, Israël, le Seigneur notre Dieu est l’Unique. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur… » – c’était « porter le fardeau du règne de Dieu ».

Dans l’Évangile d’aujourd’hui, Jésus invite ses auditeurs à « apprendre de moi; je suis votre modèle ». Son invitation fait écho à celle du livre de la sagesse de Ben Sirac [51, 23,26]: « Approchez-vous de moi, vous qui n’êtes pas instruits, mettez-vous à l’école… Mettez votre cou sous le joug, que vos âmes reçoivent l’instruction. » Au lieu du joug de la loi, compliquée par les commentaires et l’interprétation des scribes, Jésus invite les accablés à prendre le joug de l’obéissance à sa parole, sous lequel ils trouveront le repos (cf. Jérémie 6, 16).

Jésus donne l’exemple d’un mode de vie, d’un joug, qui est très différent de celui que proposent les autres leaders religieux de son temps. Il promet un joug facile à porter et un fardeau léger. Pas étonnant que nombre de pauvres aient trouvé sa parole extrêmement séduisante ! L’élitisme spirituel repousse bien plus de gens qu’il n’en attire. Les meilleurs guides sont ceux qui pratiquent ce qu’ils prêchent. Jésus vivait ce qu’il enseignait et il nous donne un exemple formidable et interpellant, à accueillir et à imiter chaque jour. Et je ne peux m’empêcher de me représenter Jésus prononçant des paroles de consolation avec un doux sourire.

Pourquoi Jésus continue de séduire aujourd’hui

Jésus attirait alors et il continue d’attirer à lui aujourd’hui des millions et des millions de personnes. Le Messie est venu parmi nous non pas comme un guerrier et un conquérant mais dans l’humilité et la paix. Ce n’est pas comme les derniers rois de Juda, qui paradaient à cheval ou sur leurs chariots (Jérémie 17,25; 22,4) mais comme les princes d’autrefois (Genèse 49,11; Juges 5,10; 10,4), que le Messie fait son entrée, monté sur un âne. Les Évangélistes voient l’accomplissement littéral de cette prophétie de la première lecture, tirée du livre de Zacharie, dans l’entrée triomphale du Sauveur à Jérusalem (Matthieu 21,4-5; Jean 12,14-15).

Jésus de Nazareth attirait les gens des villes et des campagnes, les pauvres et les riches, les pêcheurs et les collecteurs d’impôts, les femmes comme Marie-Madeleine et ses compagnes qui l’ont toujours appuyé et tant d’autres personnes. Il avait le don de séduire les cœurs simples et les âmes raffinées. Je suis sûr qu’il le faisait par la puissance de sa parole mais aussi par la douceur de son sourire, par son sens de l’humour, par sa bonté et à force d’amour. Ses origines divines, malgré la gravité d’une mission qui le conduisait à la Croix et à la Résurrection, faisaient de lui un être humain extraordinaire, capable de créer des liens avec les autres. Comment n’aurait-il pas souri en prononçant les mots que nous rapporte l’Évangile d’aujourd’hui : « Venez à moi. Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples. Car mon joug est facile à porter, et mon fardeau, léger. » Ce ne sont pas là des remontrances qui appellent un regard sévère et une grosse voix ! Ce sont des paroles qui coulent de la bouche d’un amant et d’un ami.

Le défi constant de la vie chrétienne

Après avoir mis en garde les Romains contre la mauvaise route à suivre pour atteindre l’objectif de la sainteté présenté en Romains 6,22, Paul indique à ses correspondants le chemin qu’ils doivent prendre. Les chrétiens vivent encore dans la chair mais celle-ci est étrangère à leur être nouveau, qui est la vie dans l’esprit, en d’autres mots, le moi nouveau placé sous l’emprise de l’Esprit Saint (Romains 8, 9.11-13). Sous la direction de l’Esprit Saint, les chrétiens sont en mesure d’accomplir la volonté divine qui s’était autrefois exprimée dans la loi (Romains 8,4). Le même Esprit qui donne aux chrétiens la vie de la sainteté ressuscitera aussi leur corps au dernier jour (v. 11). La vie chrétienne est donc l’expérience d’un défi constant, qui consiste à faire mourir les œuvres mauvaises du corps grâce à la vie de l’esprit (v. 13).

Prendre sa croix avec générosité

Treizième dimanche du Temps ordinaire, Année A – 2 juillet 2017

2 Rois 4,8-12a.14-16
Romains 6,3-4.8-11
Matthieu 10,37-42

À la lumière de l’histoire imagée de la première lecture du deuxième livre des Rois, voici quelques réflexions sur la vertu de l’hospitalité. Quelles leçons d’hospitalité peut-on tirer de la femme sunamite et de son mari ? Plusieurs récits des livres des Rois parlent de l’hospitalité. Chacun des quatre récits du quatrième chapitre décrit d’une certaine manière la puissance de Dieu, à travers le prophète Élisée, qui fait face à des situations désespérées et les transforme par une parole de vie. L’un de ces récits concerne un couple du village de Sunem (une petite ville séparée par une colline de la ville de Naïm dans le nord d’Israël) qui, fournissant nourriture et logement au prophète Élisée, celui-ci leur promet un fils en retour, alors qu’ils étaient mariés depuis longtemps mais sans enfant. Le récit mentionne donc un couple prenant soin d’un étranger qui les impressionne par son attachement à Dieu, par sa prière et ses soucis pour la communauté. Ils interrompent leurs activités de la vie quotidienne, pour lui fournir la nourriture de leur table et lui aménager un abri pour la nuit. En donnant à Élisée, ils reçoivent beaucoup – la promesse d’une vie nouvelle, malgré leurs années amères de stérilité. Ils recevaient donc au-delà de leur compréhension et du don qu’ils avaient fait au prophète de Dieu !

Le mot grec pour hospitalité est philanthropia, ce qui signifie l’amour des êtres humains, la gentillesse. La vertu d’hospitalité est louée par le Nouveau Testament et compte parmi les œuvres de charité pour lesquelles nous serons jugés (Mt 25,35ff). Jésus en souligne l’importance dans ses paraboles. Il n’avait pas de maison et était donc fréquemment invité tout au long de son chemin. Il était dans l’habitude de Paul, aussi, sur la route, de visiter les Juifs et de rester chez eux, ou de rester chez les païens si les Juifs lui refusaient le gîte.

Avec la croissance rapide et l’expansion de l’Église, une certaine organisation est devenue nécessaire, et on nous dit qu’à Antioche au IV ième siècle, 3 000 veuves, malades et étrangers recevaient de l’aide quotidiennement. Les évêques et les veuves étaient particulièrement sollicités pour offrir l’hospitalité en privé et également officiellement. Les églises et sanctuaires plus grands ont éventuellement servi d’hospices où les soins principalement médicaux en faisaient de véritables hôpitaux.

Jusqu’ici nous avons considéré des aspects plutôt positifs, des éléments et des manifestations de l’hospitalité. Mais l’hospitalité a aussi un ennemi : l’égoïsme et l’orgueil. Lorsque nous sommes tellement préoccupés par nous-mêmes, nos propres problèmes, nos difficultés, ou que nous souhaitons préserver jalousement ce que nous avons en excluant des étrangers de nos vies et de nos richesses, nous ne sommes pas hospitaliers ! La femme sunamite nous donne une leçon importante pour notre époque ! Par la pratique de l’hospitalité, nous faisons de la place pour des invités, peu importe la grandeur ou la petitesse de notre maison ! N’oublions jamais que le Royaume que Jésus a proclamé donne une espérance particulière aux pauvres et aux affamés du monde, à ceux qui n’ont pas de chambre d’hôte dans leur maison car ils n’ont pas même de maison !

La générosité de Dieu

Dans la deuxième lecture de la lettre de Paul aux Romains (6,3-4.8-11), la générosité ou la grâce manifestée par Dieu n’est pas provoquée par le péché mais il est plutôt l’expression de l’amour de Dieu, de cet amour qui promet la vie éternelle à tous ceux qui croient. Par le baptême, les fidèles partagent la mort du Christ et ainsi échappent à l’emprise du péché. Par la résurrection du Christ, la puissance de la vie nouvelle devient une réalité pour eux ici et maintenant tout en gardant à l’esprit que la plénitude de la participation à la résurrection du Christ se trouve dans l’au-delà. Ainsi, la vie qui est consacrée à Dieu fait désormais partie de cet avenir. Quiconque donc s’intéresse sincèrement à cet avenir ne pourrait pas dire : « Péchons afin que la grâce puisse prospérer ».

Un message de renonciation

Dans l’Évangile d’aujourd’hui, nous entendons la première mention de la croix dans l’Évangile de Saint Matthieu – et c’est en référence à la croix qui sera portée par les disciples de Jésus. Ceux qui renient Jésus afin de sauver leur vie seront condamnés à la destruction éternelle, mais la perte de la vie pour l’amour de Jésus sera récompensée par la vie éternelle dans le Royaume de Dieu. Jésus prêchait un message de renonciation totale pour le Royaume. Rien et personne ne doit les dissuader de leur dévouement au Christ et à sa mission. Jésus savait parfaitement que tout le monde n’accepterait pas l’Évangile proclamée par ses disciples. Même les membres d’une même famille pourront devenir des adversaires. Ceux qui souhaitaient suivre les pas de Jésus devaient être prêts à mettre l’Évangile comme priorité dans leur propre vie. En contre partie, en choisissant ce chemin difficile, ils pouvaient être sûrs qu’ils partageraient le destin de Jésus : celui de la persécution et de la souffrance. Ceux qui refusent de « prendre leur croix » et de suivre le Christ ne sont pas « dignes » d’être ses disciples (Mt 10,28). Comme les prophètes de l’Ancien Testament, ils doivent être prêts à souffrir à cause de leur proclamation de la Parole de Dieu. Quiconque a offert l’hospitalité aux messagers de Dieu reçoit Jésus lui-même, et Dieu qui l’a envoyé, et il sera récompensé pour sa générosité.

Jésus nous dit que toutes les fois que nous faisons des œuvres de miséricorde, de pardon, d’hospitalité, nous faisons cela pour lui. Il s’identifie complètement à ceux qui sont dans le besoin, avec les marginalisés et les dépendants : ceux qui ont faim, ceux qui ont soif, les étrangers, les personnes nues, les malades et les prisonniers. Le règne de Jésus renverse complètement nos notions terrestres de la royauté. La royauté de Jésus consiste à servir sans compter, jusqu’à perdre sa vie pour autrui.

Lorsque je lis l’Évangile d’aujourd’hui (Mt10, 37-42) tirée de saint Mathieu et que je réfléchis au commandement de Jésus de porter sa croix, je me rappelle les paroles puissantes d’un grand prêtre et théologien jésuite canadien, le Père Bernard Lonergan. Dans une lettre aux jeunes Jésuites traitant de leur rôle comme « Prêtres et apôtres dans le monde moderne », P. Lonergan écrit :

« Si je suis correct dans mon interprétation que les Jésuites du XXe siècle, comme ceux du XVI ième, existent pour faire face aux crises, alors ils doivent accepter les gains de la modernité dans les sciences naturelles, dans la philosophie, dans la théologie, lorsqu’elles proposent également des stratégies pour répondre aux visions sécularistes de la religion et aux distorsions sur la notion de l’homme, de la connaissance humaine, dans sa compréhension de la réalité ou bien dans l’organisation des affaires humaines. Comment de telles stratégies seront-elles trouvées, est, bien sûr, une question énorme, et je dois me contenter d’offrir une proposition tout à fait brève.

« D’abord, une telle stratégie n’est pas une conclusion provenant de prémisses mais un projet créatif qui émerge d’une compréhension complète de la situation ainsi que d’une compréhension des éventuelles réponses possibles. Deuxièmement, ce n’est pas un projet statique, établi une fois pour toute, mais au contraire un projet continu, constamment révisé à la lumière du rétrocontrôle qui vient de son application. Troisièmement, ce n’est pas un seul projet, mais un ensemble des projets, sans cesse rapporté à un centre qui a deux fonctions : (i) de porter l’attention sur les conflits entre les parties séparées et (ii) de bien renseigner toutes les diverses parties de ce qui s’est achevé ailleurs et ce qui fut essayé et reconnu inefficace. Finalement, tous ces projets doivent être dans le Christ Jésus, l’œuvre de ceux qui prennent leur croix quotidiennement, qui vivent par l’Esprit de la Parole, qui se consacrent à l’amour, qui bannissent toute tendance à la haine, à la violence, à la destruction »[1]

Les paroles du P. Lonergan ne s’appliquent pas seulement aux membres de la Compagnie de Jésus, mais à chacun d’entre nous. Que toutes nos actions et nos stratégies soient dans le Christ Jésus, l’œuvre de ceux qui prennent leur croix quotidiennement, et vivent par l’Esprit de la Parole. Que nous aussi, nous nous consacrions à l’amour, et bannissions toute tendance à la haine, à la violence et à la destruction.

[1]  [Traduit de « The Response of the Jesuit, as Priest and Apostle, in the Modern World » par Bernard J. F. Lonergan, s.j. Publié par « American Assistancy Seminar on Jesuit Spirituality, especially for American Jesuits working out their aggiornamento in the spirit of Vatican Council II », vol. II, septembre 1970, no. 3.]

« Tout ce qui est couvert d’un voile sera dévoilé, tout ce qui est caché sera connu »

Réflexion biblique du père Thomas Rosica c.s.b. pour le 12e dimanche du temps ordinaire, Année A (25 juin 2017)

Le tragique portrait de la première lecture d’aujourd’hui, tiré du livre de Jérémie, nous présente une histoire de déception, de désolation et de terreur qui a amené le prophète à la limite du désespoir. Malgré tout ce qui a pu mal se passer pour lui, il n’a jamais perdu sa confiance en Dieu. « La terreur provenant de tous les sens ! » se moquaient les critiques de Jérémie, riant ainsi du caractère sombre de ses prédictions et de ses prophéties. Le risque d’être dénoncé aux autorités planait sur lui constamment. Même ceux qu’il croyait être ses amis l’abandonnèrent : « Peut-être sera-t-il attrapé et, à ce moment-là, nous triompherons et obtiendrons vengeance ». Jésus fut traité pareillement alors que les pharisiens et les scribes essayaient constamment de le prendre en défaut pour violation de la Loi. Ils allèrent jusqu’à mettre des personnes malades sur son chemin le jour du Sabbat pour vérifier s’Il allait les guérir quand même. Ils lui demandèrent s’il était légitime de payer le tribut à César sachant qu’un oui ou un non serait tout aussi incriminant.

Mais la confiance évidente de Jérémie envers son Dieu manifeste que ses détracteurs ne prévaudraient pas. « Mais le Seigneur est avec moi, tel un guerrier redoutable : mes persécuteurs trébucheront, ils ne réussiront pas. Leur défaite les couvrira de honte, d’une confusion éternelle, inoubliable. » (no Jérémie 20, 11). Ultimement, Jérémie sait que la vérité et la justice prévaudront toujours peu importe ce que certaines personnes essaient de faire croire. C’est une vérité que nous devons nous rappeler à nous-mêmes.

N’ayez pas peur

À combien de reprises entendons-nous, dans les Évangiles, Jésus interpeller les gens en leur disant « N’ayez pas peur! ». Le passage de Mathieu 10, 26-32 suit le récit de l’envoi des douze apôtres pour prêcher au monde entier. Ses premières paroles sont frappantes : « Ne craignez donc pas ces gens-là ; rien n’est voilé qui ne sera dévoilé, rien n’est caché qui ne sera connu. » (Mt 10, 26). Jésus continue en les mettant en garde concernant leur mission qui allait inévitablement leur apporter des persécutions et des souffrances. Il existe certaines peurs inappropriées pour les disciples de Jésus, tandis que d’autres sont de mise.

Qu’est-ce que qui justifie la peur ? Jésus met en garde ses disciples contre ceux qui peuvent nuire à l’âme. À quoi cela fait-il référence aujourd’hui ? Jésus parle des personnes ou des situations qui peuvent assécher l’Esprit, l’écrasant en tuant la vie, l’espoir et les rêves, détruisant la foi et la joie. Doivent également être craintes les conséquences à renier Jésus. La plupart du temps, ces personnes ne sont pas de « mauvaises personnes » ! En effet, ce sont souvent de très bonnes personnes, et oui, des « personnes d’Église » ! Peut-être nous-mêmes, avons-nous blessé l’âme des autres par notre manque de foi, d’espérance et de joie. Combien de fois avons-nous renié Jésus par nos propres réticences à parler de Lui ou de Lui rendre témoignage, par peur de déranger les autres.

La peur peut être une partie essentielle de la foi même si la foi exclut l’anxiété. C’est seulement par l’entremise des souffrances que nous arrivons à vivre dans la lumière et dans une paix mature qui dure. Ne laissons personne nous intimider ! Dans l’Évangile d’aujourd’hui, Jésus dit à ses disciples d’être ouverts et honnêtes. À la fin, tout sera mis en lumière, même ces choses qui sont encore cachées. Ainsi, nous avons la certitude que l’on ne gagne jamais rien à cacher des choses.

La signification de la divine providence

Lorsque nous parlons de « divine providence », nous faisons référence à Dieu, plus particulièrement en tant que Père et Créateur. La Providence signifie souvent le dessein de l’Univers dans lequel tout est ordonné et formé, ce qui prend soin des lys et des moineaux. Le problème apparaît lorsque nous faisons l’expérience de l’imprédictible, alors que le désordre domine, ou semble dominer dans l’univers.

Lorsque ces moments surviennent, nous nous posons cette profonde question : Y a-t-il véritablement un Dieu ? Est-ce que ce Dieu se soucie de nous ? Comment un Dieu providence peut-il exister alors qu’il y a tant de mal et de souffrances inutiles ? Les enseignements sur la « providence » sont constamment présents dans l’Ancien et le Nouveau Testament. La Volonté de Dieu gouverne toutes choses. Dieu aime toutes personnes. Il désire le salut de tous et sa paternelle providence s’étend à toutes les nations.

Cela ne signifie pas que les croyants peuvent rester assis comme des paresseux. Au contraire, qu’ils réalisent plutôt que la confiance en Dieu mène à une réponse éclairée aux défis de la vie en ce monde. « Tout cela, les païens le recherchent. Mais votre Père céleste sait que vous en avez besoin. Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroît.» (Mt, 6, 32-33).

À côté des enseignements sur le portement de la croix et l’obéissance à la volonté de son Père, Jésus parle du souci de Dieu pour ses enfants et par conséquent de ne pas être anxieux pour le futur : « Qui d’entre vous, en se faisant du souci, peut ajouter une coudée à la longueur de sa vie ? » (Mt, 6, 27). Jésus, chez Mathieu, se réfère à une disposition de confiance que les enfants de Dieu doivent avoir.

Les personnes que l’on reconnaît comme imprégnées de la providence de Dieu deviennent graduellement reconnues et aimées parce que ce sont des personnes sages. Contrairement aux gens mondains qui sont consumés par l’acquisition de nourriture et de vêtements, les disciples et amis de Dieu recherchent d’abord une relation avec Dieu, connaissant la volonté de Dieu et donnant des preuves de la volonté de Dieu dans leur vie. Si nous commençons à croire que Dieu pourvoira pour nous généreusement, en retour, nous pouvons être détachés et généreux dans le partage de nos ressources avec les autres.

Dans nos relations, nous tendons à cacher qui nous sommes véritablement et ce que nous faisons, par crainte. Grâce à la miséricorde du Christ et au pardon que nous recevons des autres par son entremise, nous pouvons être honnêtes entre nous. Nous savons tous que la connaissance donne du pouvoir. Nous nous méfions des personnes qui en savent beaucoup sur nous puisque nous avons tous vécu des expériences où on a abusé de ce pouvoir. D’un autre côté, une autorité qui désire vraiment notre bien et qui agit en conséquence nous sécurise. Le pouvoir de Dieu en Jésus est une réalité qui, pour notre bien, se modère si humblement et complètement, que nous faisons l’expérience d’une sainte liberté, d’une liberté qui dissipe la peur. En même temps, il s’agit d’un pouvoir de vie, qui embrasse même les personnes apathiques ou méprisantes, et qui a un tendre souci pour eux et qui fait en sorte qu’aucun cheveu de leur tête ne soit perdu.

Le jugement sera fait par Dieu, Celui qui connaît le nombre de cheveux que nous avons sur la tête et qui sait combien il y a de moineaux sur la terre. Et puis Jésus ajoute calmement : « Soyez donc sans crainte : vous valez bien plus qu’une multitude de moineaux » (Mt 10, 31). C’est agréable de savoir que toutes nos tribulations, nos souffrances et nos anxiétés ne sont pas vaines. La prochaine fois que nous aurons le sentiment que notre vie ne vaut pas la peine d’être vécue, prenons courage et ayons confiance dans le soin que Dieu nous porte.