Vérité et pieds nus du Jeudi saint

Jeudi saint – 29 mars 2018

Dans les deux traditions juive et chrétienne, manger et fêter sont beaucoup plus qu’une simple façon d’alimenter le corps, de goûter certains mets ou de célébrer un événement. Manger et festoyer sont devenus pour les deux traditions des rencontres avec des réalités transcendantes, une union avec le divin. Dans le Nouveau Testament, le propre ministère de Jésus se passe très souvent à table durant les repas. Certains disent que nous sommes toujours en train de manger avec Jésus dans les Évangiles!

Jésus assiste à de nombreux repas tout au long des 4 Évangiles: avec Lévis et ses collègues de bureau, avec Simon le Pharisien, avec Lazare et ses sœurs à Béthanie, avec Zachée et la foule à Jéricho, avec des parias et des centurions, avec des foules sur les collines de Galilée et chez ses disciples.

C’est finalement durant le dernier repas que Jésus nous laisse son cadeau le plus précieux: l’Eucharistie. La lecture des Écritures le Jeudi saint nous enracine profondément dans notre passé juif; célébrer la Pâque avec le peuple juif, recevant de saint Paul ce qui lui a été transmis, c’est-à-dire le banquet eucharistique tout en regardant Jésus carrément en face quand il s’agenouille devant nous pour nous laver les pieds en humble service. Au lieu de nous présenter l’un des récits de l’évangile synoptique de l’institution de l’Eucharistie, l’Église nous offre l’attitude dérangeante du Maître agenouillé devant ses amis, lavant leurs pieds en geste d’humilité et de service.

Imaginez la scène ! Comme Jésus noue une serviette autour de sa taille, prend un pichet d’eau, s’abaisse et commence à laver les pieds des disciples, il enseigne à ses amis que la libération et la nouvelle vie s’atteignent non en présidant au-dessus des multitudes de trônes royaux, ni par la quantité de sacrifices sanglants offerts sur les autels du temps, mais en marchant avec le marginal et le pauvre et en les servant comme celui qui lave les pieds au cours du voyage.

Durant cette nuit sainte de l’« institution », lorsque Jésus but la coupe de son sang et s’abaissa pour laver les pieds, il instaura une nouvelle et dynamique alliance commune entre ses disciples et nous.  C’est comme si l’histoire entière du salut se terminait cette nuit, juste quand cela commence; avec les pieds nus et la voix de Dieu nous parlant à travers sa propre chair et sang: « Ce que j’ai fait pour vous, vous devez le faire aussi. » Le lavement des pieds est l’intégrale de la dernière Cène. C’est la manière de Jean de dire à ceux qui suivent Jésus tout au long des âges: « Vous devez vous souvenir de son sacrifice dans la messe, mais vous devez aussi vous souvenir de sa demande d’aller servir le monde. »

Au la dernière Cène, Jésus nous enseigne que la vraie autorité dans l’Église vient de l’acte de servir, de donner notre vie pour nos amis. Sa vie est une fête pour le pauvre et les pécheurs. Cela doit être la même chose pour ceux qui reçoivent le corps du Seigneur et son sang. Nous devenons ce que nous recevons dans ce repas et nous imitons Jésus dans ses actes de libération, ses mots de guérison et ses gestes d’humble service. De l’Eucharistie doit jaillir un certain style de vie communautaire, une authentique empathie pour nos voisins et pour les étrangers.

En définitive, la célébration de l’Eucharistie nous projette toujours vers l’avant, comme nous le professons dans l’anamnèse après la consécration durant la messe: « Quand nous mangeons ce pain et buvons à cette coupe, nous proclamons ta mort, Seigneur Jésus, jusqu’à ton retour dans la gloire. »

Le pouvoir transformateur d’un repas

Chaque année au moment du Jeudi saint, j’essaie de prendre le temps de regarder l’un de mes films préférés, Le Festin de Babette. C’est une histoire d’ouverture des cœurs dans une petite communauté puritaine sur la côte norvégienne grâce à la générosité d’une cuisinière française.

Le film dirigé par Gabriel Axel, a reçu le prix en 1986 pour le meilleur film étranger et sa fidèle adaptation de la nouvelle de 1958 d’Isaac Dinesen Babettes gæstebud. Il a été nommé « icône cinématographique de l’Eucharistie » parce qu’il explore l’amour et la générosité dans le contexte d’un repas ainsi que la capacité du repas à transformer les vies.

Voici l’intrigue. Au 19e siècle au Danemark, deux sœurs vivent dans un village isolé avec leur père, pasteur honorable d’une petite église protestante qui est pratiquement une secte tournée sur elle-même. Bien qu’elles aient, chacune leur tour, eu la possibilité de quitter le village, les sœurs ont choisi de rester avec leur père, de le servir ainsi que l’église.  Après quelques années, une jeune réfugiée, Babette, frappe à leur porte, les supplie de la prendre et s’engage à travailler pour elles comme servante, maîtresse de maison, cuisinière. Babette arrive avec une lettre d’un chanteur français qui avait passé du temps dans cette région, était tombé amoureux d’une des sœurs puis était parti, déçu. La lettre recommande Babette à ces « bonnes personnes » et mentionne qu’elle peut cuisiner. Durant une douzaine d’années, Babette cuisine très simplement des repas auxquels les sœurs sont accoutumées.

Au bout des 12 ans de service dans cette famille, Babette gagne à la loterie française, un prix de 10 000 francs. Au même moment, les sœurs planifient de célébrer les 100 ans de leur père, le fondateur de leur petite secte chrétienne. Elles s’attendent à ce que Babette les quitte avec son argent, au contraire à leur grande surprise, elle leur offre de cuisiner un repas pour cet anniversaire. Bien que les deux sœurs soient secrètement inquiètes au sujet de ce que Babette, une catholique et une étrangère, pourrait bien faire, elles l’autorisent à aller de l’avant. Babette utilise juste la petite ouverture, une modeste célébration, pour cuisiner une tempête et les dégâts du naufrage dans la vie des sœurs et avec leur communauté par une outrageuse générosité.

Dieu est toujours prêt, cherchant la plus petite ouverture, dans un sens, priant pour que nous le remerciions avec joie d’accepter son offrande! La vie du Christ commence avec le plus petit mouvement de notre part, juste l’allusion d’une ouverture et Dieu fait un pas et nous submerge par sa réponse. Quand nous acceptons, Dieu prend en main la cuisine, nous inondant de grâce sur grâce. Les plus grands mets français ne sont rien comparés aux cadeaux que Dieu nous a accordés, spécialement dans le don ultime de Lui-même dans l’Eucharistie.

À la fin, le festin de Babette produit des effets étonnants. Les membres de la communauté se sont réconciliés les uns avec les autres. Les invités au Festin de Babette ont rencontré le divin et reçu en plénitude à travers l’acte physique de manger. «Le festin de Babette » est un chef d’œuvre qui peut nous aider à explorer la divine générosité divine à travers l’image d’un repas, sa qualité transformante, ses gestes de service humble et aimant et ses fruits de réconciliation et de pardon qui prennent place autour de la table. Pas étonnant que ce film me rappelle un autre repas qui prit place dans une chambre haute à Jérusalem des siècles auparavant.

La Passion de Jésus est notre raison d’espérer

Dimanche des Rameaux – 25 mars 2018

La Passion, la souffrance, la mort et la résurrection du Seigneur sont ces thèmes qui nous unissent en tant que peuple chrétien en Église durant la Semaine sainte. Cette année au dimanche des Rameaux, nous écoutons attentivement le récit des dernières heures sur terre de Jésus dans la Passion chez Marc.

Ce récit nous frappe par ses contrastes. Lorsque nous entendons à nouveau cette histoire émouvante, la Passion de Jésus pénètre l’engourdissement de nos vies. Cette semaine en particulier, nous avons une occasion privilégiée d’apprendre à partir de ce qui est arrivé à Jésus et de découvrir non seulement l’identité de ceux qui l’ont jugé, condamné et tué voilà bien longtemps, mais aussi de ce qui a tué Jésus. Le cercle vicieux de violence, brutalité, haine et jalousie continuent de Le crucifier aujourd’hui dans ses frères et sœurs de la famille humaine.

Zoom sur le récit de la passion dans Marc

Le compte rendu de Marc (Marc 11,1-10) de l’entrée de Jésus à Jérusalem est la version la plus réservée de cet événement dans le Nouveau Testament. Pour certaines raisons, l’évangéliste donne un rôle plus important à l’âne dans ce récit. C’était la coutume pour les pèlerins d’entrer à Jérusalem à pied. Seuls les rois et les gouverneurs traversaient la ville, le plus souvent sur de grands chars et chevaux, avec des processions ostentatoires, pour bien marquer leur présence. Jésus, roi d’une différente sorte, choisit de rentrer dans la ville, non sur un majestueux étalon, mais sur le dos d’une jeune bête de somme.

En étant conduit à travers la ville sur le dos d’un âne, Jésus vient comme un roi dont la règle n’est pas d’être servi, mais de servir. Son royaume n’est pas construit sur le pouvoir, mais sur la compassion et le service généreux. L’âne que Jésus monte nous renvoie aux paroles du prophète ancien Zacharie, qui annonce la scène 500 ans avant: « Fille de Sion, réjouis-toi, éclate en cris de joie, vois ton roi qui vient vers toi, triomphant et victorieux, humble et monté sur un âne… »

Dans le récit de la Passion de Marc, nous sommes témoins de l’angoisse de Jésus, totalement abandonné par ses amis et disciples. Jésus est résigné à son sort. Il ne répond pas à Judas quand il le trahit, ou à Pilate durant son interrogatoire. Dans Marc, Pilate ne fait pas d’effort pour le sauver, alors que ce procureur romain le fait dans les 3 autres évangiles.

Tout au long de son Évangile, Marc présente l’échec total des disciples à pourvoir tout support à Jésus ou même à comprendre ce qui arrive. L’énigmatique jeune disciple qui fuit nu dans la nuit quand Jésus est arrêté est un symbole puissant dans l’évangile de Marc sur ceux qui le suivaient, qui ont laissé famille et amis derrière eux pour suivre Jésus. Maintenant que le torchon brule, ils laissent tout derrière eux, mais pour fuir loin de Lui.

Quand nous nous remémorons les événements de cette première Semaine sainte, de la chambre haute à Gethsémani, du jugement rendu par Pilate au Golgotha, de la croix au tombeau vide, Jésus change complètement notre monde et son système de valeurs. Il nous apprend que la vraie autorité est trouvée dans le service dévoué et la générosité aux autres : la grandeur est centrée dans l’humilité, le juste et aimant sera exalté par Dieu à l’heure de Dieu

Point de vue sur la passion de Marc à travers les lunettes de la fidélité

Au milieu des récits de Marc de trahison et de violence, l’évangéliste insère une dramatique histoire d’une exquise fidélité. Quand Jésus visite Simon le lépreux à Béthanie sur les pentes du Mont des Oliviers, une femme anonyme brise puis ouvre une jarre en albâtre d’un parfum couteux et enduit la tête de Jésus d’une bonne, royale et biblique manière (14, 3-9). Comme le parfum de l’huile remplit la pièce, ceux qui sont avec Jésus sont choqués du geste extravagant de cette femme. Mais Jésus prend sa défense. Elle a accompli un acte de vraie fidélité et d’amour. Il leur dit, «elle a parfumé d’avance mon corps pour mon ensevelissement » (14, 8). A cause de cela, Jésus fait cette promesse, on fera mémoire d’elle partout où l’Evangile sera prêché (14, 9). Cette femme est la seule dans tout le Nouveau Testament à recevoir tous ces honneurs.

Tandis que ses disciples masculins manifestent clairement un palmarès d’échec, de trahison et d’abandon, cette femme anonyme incarne l’audace, le courage, l’amour et la fidélité. Quel exemple! Bien qu’elle ne puisse pas comprendre pleinement le sens de son acte symbolique et prophétique de l’onction, ni l’opportunité de son action, elle ne désire simplement qu’être avec lui et lui exprimer son attention et son amour prodigue.

Est-ce que ce n’est pas cela que chacun de nous est appelé à faire durant la Semaine sainte en particulier? N’est-ce pas aimer Jésus et être attentif à lui tout au long des mouvements tragiques finaux de la symphonie de sa vie terrestre, et au milieu de tous de ces déboires, échecs et trahisons de nos propres vies?  Nos vies doivent être comme la jarre de parfum dispendieux de cette femme, qui est versé si copieusement sur le Seigneur dans les derniers moments de sa vie sur terre.

Qui, sinon le Sauveur condamné?

À la fin du Chemin de croix au Colisée de Rome, le Vendredi saint de l’année jubilaire 2000, le pape Jean-Paul II a parlé avec des paroles émouvantes et puissantes:

« Qui, sinon le sauveur condamné peut pleinement comprendre la souffrance de ceux qui sont injustement condamnés?

Qui, s’il n’est pas le roi méprisé et humilié, peut rencontrer les attentes des hommes et femmes laissés pour compte qui vivent sans espoir ou dignité ?

Qui, sauf le fils de Dieu crucifié peut connaître la douleur et la solitude de tant de vies bouleversées et sans futur? »

Quel sauveur nous avons! Il comprend vraiment notre condition humaine.

Il marche avec nous et partage nos peines, solitudes et souffrance. Comment répondons-nous à tant d’amour mystérieux  et de solidarité authentique? Le dimanche de la Passion nous invite à avoir ce que Paul appelle « l’attitude de Jésus-Christ » (Philippiens 2, 6-11) dans sa Passion et sa mort. « Se vider » nous-mêmes, de nos propres intérêts, des peurs et besoins pour l’amour des autres. Puissions nous rejoindre ceux qui sont blessés pour les guérir et réconforter ceux qui désespèrent autour de nous en dépit de nos propres désaveux et trahisons.

Pendant les liturgies touchantes de la Semaine sainte, il nous sera donné la grâce spéciale de soutenir avec joie et espoir le mépris et le rejet, l’humiliation et la souffrance. De cette façon, la Passion de Jésus devient une raison d’espérer et un moment de grâce pour nous tous quand nous cherchons le règne de Dieu dans nos propres vies, même si cette recherche peut être solitaire et douloureuse.  La Semaine sainte nous donne la consolation et la conviction que nous ne sommes pas seuls.

Réflexion sur saint Joseph en son jour de Fête

Aujourd’hui j’aimerais vous offrir quelques réflexions en ce jour de fête de saint Joseph. Il est souvent dans l’ombre de la gloire du Christ et de la pureté de Marie. Mais, lui aussi, attend que Dieu lui parle pour lui répondre avec obéissance. Luc et Matthieu notent tous deux que Joseph descend de David, le plus grand roi d’Israël. L’Écriture nous donne une information essentielle sur Joseph: il était « un homme droit. »

Joseph était un homme compatissant et attentionné. Lorsqu’il découvre que Marie est enceinte tout juste après leurs fiançailles, il savait que l’enfant n’était pas le sien mais il n’était pas encore conscient qu’il était le Fils de Dieu. Il projetait de rompre avec Marie, selon la loi de l’époque, mais il était soucieux pour sa sécurité. Joseph était aussi un homme de foi, obéissant à ce que Dieu lui demandait sans en connaître la finalité. Quand l’ange lui apparut en songe pour lui dire la vérité au sujet de l’enfant que Marie portait, Joseph, sans attendre et sans question ou souci des commérages, prit Marie pour femme. Lorsque l’ange revint encore pour l’avertir du danger, il quitta immédiatement ce qu’il avait, sa famille et ses amis, et il s’enfuit dans un pays étranger avec sa femme et son bébé. Il attendit en Egypte jusqu’à ce que l’ange lui dise qu’il pouvait rentrer.

On nous a dit que Joseph était un charpentier-menuisier, un homme qui travaillait pour soutenir sa famille. Joseph n’était pas un homme riche, car lorsqu’il monta au temple avec Jésus pour la circoncision et la purification de Marie, il offrit en sacrifice deux tourterelles ou une paire de pigeons, animaux autorisés seulement à ceux qui ne pouvaient payer un agneau.

Joseph nous révèle dans son humanité le rôle unique des pères de proclamer la vérité de Dieu par la parole et le devoir. Sa situation paradoxale de « père nourricier de Jésus » met l’emphase sur la paternité, qui est plus que le simple fait de génération biologique. Un homme est un père lorsqu’il s’investit lui-même dans la formation spirituelle et morale de ses enfants. Joseph est tout particulièrement conscient, comme tout père devrait l’être, qu’il servait en tant que représentant de Dieu le Père. Joseph a protégé et a pourvu au bien-être de Jésus et de Marie.

Joseph a donné un nom à Jésus, lui a appris comment prier, comment travailler et comment être un homme. Bien qu’aucun texte ni aucune parole ne lui soient attribués, nous pouvons être sûrs que Joseph a prononcé deux des mots les plus importants quand il nomma son fils « Jésus » et l’appela « Emmanuel ». Lorsque l’enfant est resté au temple, on nous dit que Joseph (avec Marie), le cherchèrent pendant trois jours, tout angoissés.

La vie de Joseph nous rappelle qu’une maison ou une communauté n’est pas construite sur le pouvoir et l’avoir mais sur la bonté; pas sur les richesses mais sur la foi, la fidélité, la pureté et l’amour mutuel.

Les défis actuels de la paternité et de la masculinité ne peuvent être compris si on les sort de la culture dans laquelle nous baignons. Le manque de paternité a un effet profondément alarmant sur les enfants. Combien de jeunes gens aujourd’hui ont été affectés par la crise de la paternité ? Combien ont été privés d’un père ou d’un grand-père? Ce n’est pas pour rien que saint Joseph est patron de l’Église universelle et patron principal du Canada. S’il y a une époque qui ait besoin d’un modèle fort du rôle masculin et du rôle de père c’est bien la nôtre. La fête de Saint-Joseph est un jour tout désigné pour supplier Joseph de nous envoyer de bons pères qui seront de bons chefs de famille.

Puisse saint Joseph faire de nous de bons prêtres, religieux et laïcs qui imiteront l’humble travailleur de Nazareth qui écoutait le Seigneur, conservait précieusement un « cadeau » qui n’était pas le sien, tout en montrant à Jésus comment le Verbe se fait chair et peut vivre parmi nous.

 

Contemplant le visage de Jésus

Cinquième dimanche du Carême, Année B – 18 mars 2018

Le 5ième dimanche de carême (Année B) nous invite à fixer notre regard sur Jésus, le prêtre modèle, souffrant, compatissant et solidaire de l’humanité. Premièrement, considérons l’Évangile de Jean au chapitre 12 : l’apogée du ministère public de Jésus. C’est le dernier acte officiel avant les événements de sa passion, dimanche prochain. Il y a les gentils, les non-Juifs, qui cherchent Jésus pour la première fois. Ils ne viennent pas simplement pour lui jeter un regard, avoir une « audience générale » avec lui, mais plutôt pour le « voir ». Dans l’évangile de Jean, « voir » Jésus c’est l’équivalent de croire en lui. Quelle simple et cependant combien stupéfiante demande : «Monsieur, nous voudrions voir Jésus » Jn 12, 21.

Au travers de la totalité des Écritures, hommes et femmes ont désiré voir Dieu, contempler son apparence, sa beauté et sa gloire. Combien de fois dans les psaumes demandons-nous de voir la face de Dieu ? « Que ton visage illumine ton serviteur » (Ps 119, 135). Non seulement nous supplions de voir le visage de Dieu, mais il nous est demandé de le faire. « Cherchez ma face », dit le Seigneur (Ps 27,8). Nous ne pouvons pas faire semblant, il nous est demandé de chercher la face de Dieu. Puis, commencent les lamentations. « Ne me cache pas ta face » (Ps 102, 2). « Pourquoi caches-tu ton visage, Seigneur ? » (13,2). Nous supplions, nous cherchons mais nous ne pouvons pas trouver le visage de Dieu. Ensuite nous sommes éperdus. Moïse, parlant comme un ami parle à un ami, a demandé à Dieu de voir son visage. Mais Dieu lui a répondu : « Tu ne peux pas voir mon visage; car personne ne pourra voir mon visage et vivre » (Exode 33,20).

Quand nous demandons dans les psaumes à voir le visage de Dieu, nous demandons de voir réellement Dieu comme il est vraiment, de contempler les profondeurs de Dieu. Dans le dernier chapitre du dernier livre des Écritures, il est écrit : « Ils verront sa face » (Apocalypse 22,4). Nous voyons le visage de Dieu révélé dans la personne de Jésus de Nazareth. Désirons-nous voir le visage de Dieu souvent ? Où trouvons-nous sa face aujourd’hui ? Que faisons-nous lorsque finalement nous voyons le visage de Jésus ?

« Voir Jésus » dans le jardin des souffrances

L’auteur de la lettre aux Hébreux est rempli des pensées et de la théologie de Paul et de Jean, mais il contemple aussi l’agonie de Jésus dans le jardin en lien avec les sacrifices offerts au temple et la prêtrise selon les Écritures. L’Ancien Testament n’a jamais imaginé de demander au grand prêtre d’être comme ses frères et sœurs, mais était au contraire soucieux de le séparer des autres. Une attitude de compassion envers les pécheurs semblait être incompatible avec la prêtrise de l’Ancienne Alliance. De plus, aucun texte n’a jamais spécifié que le grand prêtre serait libre de tout péché.

L’épitre aux Hébreux (5, 7-9) nous présente un type différent de prêtrise, celle d’une extraordinaire compassion et solidarité. Durant sa vie terrestre, Jésus a partagé notre chair et sang, pleurant dans ses prières et versant des larmes silencieuses. Il a expérimenté toutes nos difficultés. Il est un homme éprouvé ; il connaît notre condition de l’intérieur et de l’extérieur , c’est seulement par cela qu’il a acquis une profonde capacité à compatir. C’est la seule sorte de prêtrise qui fait une différence, et cela en vaut la peine depuis toujours.

Que cette image de Jésus nous enseigne-t-elle aujourd’hui ? Loin de créer un abysse entre Jésus-Christ et nous-mêmes, nos propres épreuves quotidiennes et faiblesses sont devenus le lieu privilégié de notre rencontre avec lui, et non seulement avec lui, mais avec Dieu lui-même. La conséquence en est que dès aujourd’hui, pas l’un de nous peut se pencher sur une situation douloureuse sans trouver que Christ est, par ce fait, de notre côté. Jésus était « écouté à cause de son autorité ou sa pieuse soumission ». Et nous recevons la consolation que nous aussi pourrons être écouté à cause de notre propre persévérance dans la prière, notre respect devant Dieu et notre pieuse soumission à sa volonté pour nous

Voir Jésus dans la souffrance et la mort du pape Jean-Paul II

Nous lisons aujourd’hui dans ce passage d’évangile que le les Grecs s’adressent en premier à Philippe qui est du village de Bethsaïde au bord de la Mer de Galilée. « Philippe alla le dire à André, puis ensemble ils le dirent à Jésus» (Jn 12,22). Pour voir Jésus, l’un doit être conduit à lui par un apôtre. Le témoignage de ceux qui ont vécu avec lui, à ses cotés, nous le montre et nous ne pouvons rien faire sans ce témoignage.

Nous avons besoin des écrits apostoliques, spécialement des Évangiles, transmis par la tradition, de laquelle nos parents, prêtres, diacres, enseignants, catéchètes, prêcheurs et autres croyants sont les témoins et les porteurs de la Bonne Nouvelle. Combien important et nécessaire est-il de reconnaître ces personnes-clés dans nos vies qui sont des témoins vivants et des liens à la tradition et à la Bonne Nouvelle de Jésus ! L’une de ces personnes pour des millions de gens dans le monde était Karol Wojtyla, l’homme que nous connaissons comme Jean Paul II.

En avril 2005, le monde assistait publiquement à l’agonie et à la passion de ce successeur de Pierre. Alors que nous commémorons le 13e anniversaire de la mort de Jean-Paul II le 2 avril, je ne peux pas m’empêcher de rappeler ces jours si émouvants et voir combien il nous a révélé le visage de Dieu et l’image de Jésus crucifié.

L’une des plus puissantes leçons qu’il nous a enseignées dans le crépuscule de son pontificat fut que chacun doit souffrir, même le Vicaire du Christ. Plutôt que de cacher ses infirmités, comme la plupart des gens font, il a laissé le monde entier voir ce qui lui arrivait. Au dernier moment de sa vie, l’athlète était immobilisé, la voix bourrue si distinctive s’est tue et la main, qui a produit tant d’encycliques, incapable d’écrire. Mais rien ne fit faiblir Jean-Paul II, même la maladie dégradante cachée derrière un masque de Parkinson ou ultimement, son incapacité à parler et se mouvoir. Beaucoup croient que le plus puissant message qu’il prêcha fut quand les mots et les actions lui manquaient.

L’un des moments inoubliables et formateurs de ces derniers jours eut lieu la nuit du Vendredi saint 2005, pendant que le Pape, assis dans sa chapelle privée au Vatican, regardait le chemin de Croix, diffusé à la télévision, depuis le Colisée de Rome. À la station commémorant la mort du Seigneur, une caméra montra le Pape embrassant la croix dans ses mains avec sa joue tout contre le bois. Son acceptation de la souffrance et de la mort n’eurent pas besoin de mots. L’image parlait d’elle-même.

Quelques heures avant sa mort, les derniers mots audibles du pape Jean-Paul II furent : « Laissez-moi aller à la maison du Père ». Dans l’intimité de la prière, alors que la messe était célébrée au pied de son lit et que les foules pleines de ferveur chantaient plus bas sur la place St-Pierre, il est mort à 21 h 37 le 2 avril. À travers sa passion publique, souffrance et mort, ce saint prêtre, successeur des Apôtres, et Serviteur de Dieu, nous a montré le visage de Jésus d’une manière remarquable.

Dans la vidéo ci-dessous, je vous offre une réflexion de Carême sur la résurrection de Lazare par Jésus de l’Evangile pour les scrutins des catéchumènes ainsi que le cinquième dimanche du Carême, Année A…

Nicodème à la recherche de l’« âme de la théologie »

Quatrième dimanche du Carême, Année B – 11 mars 2018

L’évangile du 4e dimanche de Carême (Année B) a pour caractéristique une conversation nocturne entre deux éminents professeurs de religion: d’une part un renommé « Maître en Israël » du nom de Nicodème et de l’autre, Jésus, que ce Nicodème appelle « Maître qui vient de la part de Dieu. »  Nicodème vint voir Jésus durant la nuit. Son rôle prééminent et sa position dans l’instance nationale appelée le Sanhédrin firent de lui le gardien de la grande tradition. Pour beaucoup, il était l’expert sur le sujet de Dieu !

Il est important de situer dans le contexte ce passage d’évangile de ce dimanche. La conversation entre Jésus et Nicodème est l’un des dialogues les plus significatifs du Nouveau Testament et cette visite secrète à Jésus la nuit suggère l’opacité de son incroyance. Cette visite et cette conversation sont enveloppées d’ambiguïté et le penchant de saint Jean pour les contrastes forts comme l’obscurité et la lumière peuvent être observés dans ce récit hautement symbolique.

Jésus parle à Nicodème du besoin d’expérimenter la présence de Dieu et de s’offrir à lui. Connaître Dieu, c’est beaucoup plus que de rassembler de l’information et des données théologiques à son sujet. En parlant de renaître d’en haut, Jésus ne signifie pas que nous devons rentrer dans le ventre de notre mère une deuxième fois, mais Jésus fait référence à une renaissance que seul l’Esprit de Dieu rend possible.

Le Fils de l’Homme, élevé pour nous guérir

Dans le texte de l’évangile du jour, Jésus dit à Nicodème et à tous ceux qui entendront ce récit dans les générations futures, que le Fils de l’Homme doit être élevé  pour que les gens puissent le contempler et trouver paix et guérison. Durant le séjour d’Israël dans le désert, les personnes furent affligées par un fléau : des serpents. Moïse a élevé un serpent sur un bâton et tous ceux qui le contemplaient recouvraient la santé. Tous deux, le serpent de bronze et Jésus crucifié, symbolisent le péché humain. Quand Jésus est « élevé »,  ce n’est pas seulement sa souffrance sur la croix qui est partagée. Le mot grec utilisé pour « élevé »  à une double signification : une élévation physique du sol comme la crucifixion ou une élévation spirituelle qui est une exultation.

Quelle leçon Nicodème nous enseigne-t-il aujourd’hui? Il nous alerte sur ce qui arrive quand on adhère à un système et que l’on essaie de « maîtriser  » la théologie, les Écritures, la tradition, les règles et les règlements. Il nous enseigne que les cours de religion et de théologie ne sont pas des substituts pour la foi et la croyance. Pour Nicodème, Dieu est plus que de l’information et des données. Dieu est  avant tout, un ami, un amant, un Seigneur et Sauveur, qui patiemment nous attend le jour, et même la nuit. Plutôt que d’approcher les Écritures comme quelque chose à maîtriser,  nous devons permettre à la Parole de Dieu de diriger nos vies.

Nous ne savons rien de plus au sujet de Nicodème, excepté que des mois après,  il est capable de différer l’inévitable affrontement entre Jésus et le Sanhédrin. Plus tard, Nicodème assiste Joseph d’Arimathie en récupérant le corps brisé de Jésus mort.

Nicodème et le Synode récent sur la Parole de Dieu

Je ne peux m’empêcher de lire l’histoire de Nicodème à la lumière du Synode des évêques au Vatican sur la Parole de Dieu dans la vie et la mission de l’Eglise en octobre 2008. J’ai eu le privilège de servir au Vatican en tant qu’attaché de presse pour les médias de langue anglaise couvrant ce Synode des évêques à Rome. L’expérience fut comparable à une retraite très dense à travers les Écritures et les documents du Concile Vatican II.

Au Synode, le Saint-Père et les évêques du monde ont parlé de l’impasse actuelle des études de l’Écriture, causée souvent par l’atomisation et la dissection des Écritures et un manque d’intégration des études bibliques avec la foi, la liturgie et la vie spirituelle. Si les textes bibliques sont lus et enseignés seulement pour leur exactitude ou inexactitude historique et philologique, nous manquons l’occasion de lire la Bible comme un livre de foi, possession privilégiée d’une communauté vivante et priante. Nous courons le risque d’interprétations sélectives et relativistes de la Parole de Dieu.

Durant dix-huit années d’enseignement à l’école de théologie de l’université St-Michael de Toronto, de nombreux étudiants m’ont confié que leurs cours d’Écritures étaient « sans âme », séparés de la réalité de l’Église et non reliés à sa vie liturgique. Leurs commentaires simples, mais significatifs, ont mis l’accent sur l’un des thèmes importants évoqués durant le Synode des évêques sur la Parole de Dieu.

Le 14 octobre 2008, le pape Benoît XVI a partagé de profondes réflexions sur ce sujet. Dans un discours bref et clair à toute l’assemblée du Vatican, le Pape a abordé l’un des thèmes les plus importants qui émergeaient durant ce synode. Quand l’exégèse biblique catholique est coupée de la communauté de foi vivante dans l’Église, l’exégèse est réduite à de l’historiographie et rien de plus. L’herméneutique de la foi disparait. Nous réduisons chaque chose aux origines humaines et pouvons tout expliquer simplement. Nous refusons ultimement Celui duquel les Écritures parlent, Celui dont la présence se trouve au travers des mots.

Se référant à « Dei Verbum,  » la constitution dogmatique sur la révélation divine, le Pape a réaffirmé sans équivoque l’importance de la méthode historico-critique qui trouve ses racines en Jean 1, 14, le Verbe s’est fait chair. Rien qui puisse nous aider à comprendre le texte biblique ne saurait être exclu en autant que l’intention des différentes approches et leurs limites soient clairement observées.

Durant tout le temps où le Pape a parlé, la figure de Nicodème du Nouveau Testament était dans mon esprit, ainsi que d’autres nombreuses personnalités, guidées par Jésus au-delà des théories, systèmes et structures dans la rencontre avec le Dieu vivant qui est la Parole parmi nous. Nicodème avait certainement une somme de savoir sans fin, et il a développé un grand système de religion dans lequel Dieu est catégorisé et analysé. Jésus ne lui dit pas que cela est mal ou même indésirable. Il lui dit simplement que ce n’est pas assez.

Depuis mes années d’études à l’Institut pontifical biblique de Rome,  j’ai porté cette petite prière de saint Bonaventure dans ma poche. Les mots viennent de son « Itinerarium Mentis in Deum » (Itinéraire de l’âme vers Dieu) invitant les chrétiens à reconnaître leur insuffisance à « la lecture sans repentir, la connaissance sans dévotion, la recherche sans étincelle d’émerveillement, la prudence sans capacité de sentir la joie, l’action séparée de la religion, l’apprentissage  coupé de l’amour, l’intelligence sans humilité, l’étude non soutenue par la grâce divine, la pensée sans la sagesse inspirée par Dieu. »

Ces paroles servent de mesure et de guide pour chacun de nous, quand nous étudions la théologie et la Parole de Dieu et permettons à la Parole de diriger nos vies. Que notre savoir, apprentissage, science et intelligence nous mènent humblement, jour et nuit, à la rencontre de Jésus-Christ, le but ultime de notre itinéraire.

Voici une réflexion pour ce quatrième dimanche de Carême par notre journaliste français Charles Le Bourgeois…

Dans la vidéo ci-dessous je vous offre une réflexion de Carême sur la rencontre entre Jésus et l’aveugle-né de l’Evangile pour les scrutins des catéchumènes ainsi que le quatrième dimanche du Carême, Année A…

Soyons remplis par une joie brûlante pour la maison du Seigneur

Troisième dimanche du Carême, Année B – 4 mars 2018

Dans les textes de ce troisième dimanche de carême, je voudrais mettre l’accent sur deux images puissantes présentes dans ces textes: celle de Jésus purifiant le Temple de Jérusalem et du message de saint Paul au sujet de la croix de Jésus-Christ.

Les deux actions purificatrices de compréhension de la croix de Jésus et Paul peuvent nous être d’une grande aide alors que nous grandissons dans notre connaissance et amour de Jésus-Christ en cette saison de carême.

Le récit de Jean de la purification du temple de Jésus est très différent des autres récits évangéliques (de cette histoire dramatique). Dans les évangiles synoptiques, cette scène prend place à la fin de la procession du dimanche des Rameaux dans la ville sainte. Avec des gens l’acclamant triomphalement, Jésus entra dans la zone du temple, non pas pour rendre hommage, mais pour mettre au défi le temple et ses chefs. Il jeta par terre la monnaie des changeurs, renversa leurs comptoirs et les tables de ceux qui vendaient des oiseaux et animaux pour le sacrifice. Quel enseignement! Jésus cita les Écritures: « L’Écriture ne dit-elle pas : Ma maison s’appellera maison de prière pour toutes les nations ? Or vous, vous en avez fait une caverne de bandits. » [Marc 11, 17, Isaïe 56, 6-7, Jérémie 7, 11].

Dans le quatrième évangile, la purification du temple prend place au début du ministère de Jésus et non au commencement des événements entourant les derniers jours de sa vie. Les mots et actions surprenantes de Jésus au temple, qu’elles soient du récit synoptique ou du récit de Jean, ont pris un nouveau sens pour les générations futures de chrétiens. « Enlevez cela d’ici. Ne faites pas de la maison de mon Père une maison de trafic. » Le temple n’est pas un centre commercial ou un centre d’achat mais bien une place sainte du Père. Comme les prophètes avant lui, Jésus essaya de réveiller les cœurs de son peuple. Les disciples de Jésus se rappellèrent qu’il leur a dit au Temple les mots du psaume 68, 10: « L’amour de ta maison m’a perdu. » J’ai souvent compris la signification de ce verset comme: « Je suis rempli d’un amour brûlant pour cette maison. » Quand le magnifique Temple de Jérusalem avait été détruit par les Romains, juifs et chrétiens pleurèrent ensemble cette perte, et les disciples de Jésus se rappelèrent de cet incident dans le temple. Maintenant, ils peuvent y voir un nouveau sens; c’était un signe que le vieux temple était terminé, mais qu’un nouveau temple allait être construit. Ce nouveau temple ne serait pas de pierre, de bois et d’or. Il serait un temple vivant de personnes saintes [1 épître de Pierre 2, 4-6; Éphésiens 2, 19-22].

Jésus extrême

Un aspect intriguant de l’Évangile du jour est le portrait d’un Jésus fâché au temple avec la scène de purification qui exprime deux extrêmes dans notre propre image du Seigneur. Certaines personnes espèrent un autrement passif Jésus en révolutionnaire whip-cracking le fouet à la main.

D’autres voudraient exciser toute qualité humaine de Jésus et peindre un très docile, au caractère fade, qui souriait, gardait silence et choisissait de ne jamais brasser la cage. Les erreurs de ces vieux extrêmes, cependant, ne justifient pas un nouvel extrémisme.

Jésus n’était pas exclusivement, même pas principalement concerné avec des réformes sociales. Plutôt, il était rempli d’une dévotion profonde et d’un amour brûlant pour son Père et les choses de son Père. Il voulait former de nouvelles personnes, créées à l’image de Dieu, (qui sont) soutenues par son amour et partager cet amour aux autres. Les disciples et apôtres de Jésus le reconnaissent comme une figure passionnée – une figure qui était engagée vers la vie, prête à la perdre pour la vérité et la fidélité.

Nous laissons-nous tenter par ces deux extrêmes dans notre compréhension et notre relation avec Jésus? Sommes-nous passionnés à propos de quelque chose dans nos vies aujourd’hui? Sommes-nous remplis d’un amour profond et brûlant pour les choses de Dieu et de son Fils, Jésus?

Le message de la croix

En écrivant aux gens de Corinthe, Paul notait plusieurs désordres et scandales qui étaient présents. Une communion et unité véritable étaient menacées par des groupes et des divisions internes qui compromettaient sérieusement l’unité du Corps du Christ. Plutôt que d’en appeler avec des mots de sagesse théologiques ou philosophiques complexes pour résoudre des difficultés, Paul annonce le Christ à cette communauté: le Christ crucifié. La force de Paul n’est pas trouvée ne réside pas dans une langue persuasive, mais plutôt, paradoxalement, dans la faiblesse de quelqu’un qui a confiance seulement dans la « puissance du Seigneur » (1 Corinthiens 2, 1-4).

Dans la première lettre de saint Paul aux Corinthiens [1 Cor 18, 22-25], nous entendons parler « le langage de la croix est folie pour ceux qui vont vers leur perte, mais pour ceux qui vont vers leur salut, pour nous, il est puissance de Dieu. » Pour saint Paul, la croix représente le centre de cette théologie: dire croix signifie salvation comme une grâce donnée à toute créature.

Le message simple de la croix de Paul est scandale et folie. Il déclare le tout fermement avec ces mots: « Le message de la croix est folie pour ceux qui périssent, mais pour nous qui sommes sauvés, c’est la parole de Dieu. C’était la volonté de Dieu à travers la folie de la proclamation pour sauver ceux qui ont la foi. Alors que les Juifs réclament les signes du Messie, et que le monde grec recherche une sagesse, nous, nous proclamons un Messie crucifié, scandale pour les Juifs, folie pour les peuples païens. »

Le « scandale » et la « folie » de la croix sont précisément dans le fait qu’il semblait n’y avoir qu’échec, tristesse et défaite, et c’est précisément là qu’est toute la puissance de l’amour sans limite de Dieu. La croix est l’expression de l’amour et l’amour est la puissance véritable qui nous est révélée dans cette apparente faiblesse.Saint Paul l’a expérimentée même dans sa propre chair, et il nous en donne témoignage dans plusieurs passages de son aventure spirituelle, qui est devenue un point de départ important pour chaque disciple de Jésus: « Il m’a dit, « Ma grâce te suffit, ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse » (2 Corinthiens 12, 9); et même « Dieu a choisi ce qui est d’origine modeste, méprisé dans le monde, ce qui n’est rien, voilà ce que Dieu a choisi pour détruire ce qui est quelque chose » (I Corinthiens 1, 28).

L’apôtre des gentils s’identifie à un tel degré avec le Christ qu’il a aussi, même au milieu de tant d’épreuves, vécu dans la foi du Fils de Dieu qui l’aima et qui se donna à lui pour ses péchés et ceux de tous les hommes (Galates 1, 4; 2, 20).

Aujourd’hui, alors que nous contemplons l’amour brûlant de Jésus pour les choses de son Père, et le mystère salvifique de sa croix, prions ces mots:

Ô Dieu, que ta folie est sage et ta faiblesse est forte,
par le travail de ta grâce dans la discipline du Carême
purifie le temple de ton Église et le sanctuaire de nos cœurs.
Que nous soyons remplis d’un amour brûlant pour ta maison,
et que l’obéissance à tes commandements
nous absorbe et nous entoure sur ce chemin du Carême.
Nous demandons cela à travers Jésus-Christ, l’homme de la Croix, puissance et sagesse,
le Seigneur qui vit et règne avec toi dans l’unité du Saint-Esprit,
Dieu, toujours et à jamais. Amen.

Voici une réflexion pour ce troisième dimanche de Carême par notre journaliste français Charles Le Bourgeois…

Je vous offre une réflexion de Carême sur la rencontre entre Jésus et la femme samaritaine de l’Evangile pour les scrutins des catéchumènes ainsi que le troisième dimanche du Carême, Année A…

Moriah, Thabor et Calvaire : Quand l’obscurité peut être éblouissante

Deuxième dimanche du Carême, Année B – 25 février 2018

Moriah. Sinaï. Nébo. Carmel. Horeb. Gilboa. Garizim. Mont des Béatitudes. Thabor. Hermon. Sion. Mont des Oliviers. Golgotha. Même si nous n’avons jamais visité les terres de la bible, nous sommes tous familiers avec ces montagnes bibliques et les grands événements de l’histoire du salut qui ont eu lieu là-bas. Les montagnes sont souvent utilisées dans la bible pour mettre en scène des rencontres importantes entre Dieu et son peuple.

Les lectures de l’Ancien testament et de l’évangile d’aujourd’hui ont lieu sur deux montagnes importantes: les Monts Moriah et Thabor. Les deux lectures nous laissent entrevoir Dieu et son Fils Jésus, notre Sauveur. Considérons d’abord l’histoire du sacrifice d’Isaac par son père Abraham tel que raconté dans Genèse 22, 1-19. En hébreu, on appelle ce récit l’Akedah, déformation du mot araméen qui signifie promis/obligatoire. Il provoque le scandale dans les esprits modernes : quelle sorte de Dieu peut demander à un père de tuer son propre fils?

Combien de voix païennes troublaient Abraham à ce moment? Que ferait un père de notre époque s’il était appelé à sacrifier son unique fils à Dieu? Il passerait pour un fou même s’il ne faisait que considérer la chose – il serait ainsi un infidèle aux yeux de Dieu. Quel récit poignant! « Prends ton fils, ton fils unique, celui que tu aimes, Isaac, va au pays de Moriah, et là tu l’offriras en sacrifice… alors Abraham se leva de bon matin». Parce qu’Abraham a écouté le messager du Seigneur, son fils unique fut épargné. » Ainsi, le sacrifice d’Isaac n’est pas un symbole de mort mais un symbole de vie puisqu’on interdit à Abraham de sacrifier son fils.

Ce qui s’est passé sur le Mont Moriah trouve écho dans ce qui s’est produit au sommet du Thabor et du Calvaire dans le Nouveau Testament. Les trois montagnes sont des lieux significatifs dans la bible. À leur sommet, Dieu ne nous abandonne jamais dans notre désespoir et notre terreur les plus profonds. Dieu est avec nous dans le calme et dans la tempête, le jour comme la nuit. Ces monts nous enseignent que c’est uniquement lorsque nous sommes prêts à lâcher prise sur ce que nous aimons et chérissons le plus en cette vie que nous pouvons espérer recevoir au-delà que ce que nous pouvons rêver. C’est seulement à cet instant que nous ferons l’expérience de la résurrection, de la guérison et de la vie nouvelle.

Jésus eut besoin de la lumière de l’expérience du sommet de la montagne dans sa propre vie. Alors qu’il annonçait sa passion à venir, il eut besoin du Mont Thabor pour lui donner la force de descendre dans la vallée du Jourdain et monter vers Jérusalem. Depuis ce temps, le scénario est le même pour tous les disciples. Ceux qui suivent Jésus doivent gravir la montagne pour entrevoir le mystère de la présence de Dieu dans le monde et dans nos vies. Néanmoins, le récit de la Transfiguration de Jésus d’après Marc nous rappelle qu’il ne suffit pas de contempler le mystère. Les disciples sont sommés d’écouter Jésus, le Bien-aimé de Dieu, et d’ensuite retourner à leur routine quotidienne en bas, dans la vallée.

Le récit évangélique de la Transfiguration nous permet de porter un regard sur nos propres expériences au sommet de la montagne. Comment ces expériences ont-elles jetées un peu de lumière sur nos ténèbres? Que seraient nos vies sans ces expériences au sommet? Combien de fois nous tournons-nous vers ces moments significatifs pour trouver force, courage et perspective? Comment cette expérience au sommet de la montagne nous permet-elle d’écouter avec plus d’attention la voix de Dieu qui nous appelle à la fidélité et à l’authenticité de notre manière de croire? Il nous est souvent difficile de voir la gloire du Christ lorsque nous sommes en bas, dans la vallée.

Tant de voix nous bombardent que nous avons de la difficulté à écouter la voix de Dieu. Nous pouvons seulement écouter Jésus et le contempler dans sa gloire lorsque nous avons gravi une montagne comme le Thabor, le Mont de la Transfiguration. Nous parviendrons à voir Jésus et commencerons à le comprendre lorsque nous irons avec d’autres au sommet de la montagne. Seul, nous ne pourrons voir le Christ transfiguré.

Les voies du désert…

Premier dimanche du Carême, Année B – 18 février 2018

Est-ce qu’il y a vraiment quelqu’un qui attend le carême avec impatience? Qu’est-ce qui nous attire dans le carême? Quels aspects de cette démarche nous mettent à l’épreuve? Pour nous aider, les textes de l’Écriture de ce temps liturgique ont été soigneusement choisis pour rejouer l’histoire du salut sous nos yeux.

Nous commençons avec Jésus dans le désert… l’Évangile du premier dimanche de carême. Le désert, le soleil et les affres de la faim et de la soif conjurent le démon sur Lui. Marc présente Jésus aux prises avec le pouvoir de Satan, seul et silencieux dans le désert. La tentation de Jésus au désert mentionnée dans Marc ne parle pas des trois tentations ni du fait que Jésus aurait jeûné. Pour Marc, la tentation de Jésus s’inscrit dans la lutte entre le bien et le mal, entre Dieu et Satan.

L’expérience de Jésus au désert soulève pour nous d’importantes questions. Quelles sont certaines expériences de «désert» dans ma vie? Quel désert suis-je en train de traverser en ce moment? Comment vivre à travers mes propres déserts? Quand et comment puis-je trouver des moments de réflexion et de contemplation au cœur d’une vie qui va trop vite? Ai-je été courageux et persistant dans ma lutte contre les démons? Comment ai-je résisté à transformer mes déserts en zones de vie et de joie?

Dans Matthieu et Luc, le prince du mal tente de détourner Jésus de la Foi et de l’intégrité au cœur de sa mission messianique. Mais si Israël a échoué dans le désert, Jésus n’échoua pas. Son lien avec son Père était trop fort pour que les démons puissent le briser.

Dans la première tentation au désert, Jésus résiste au mal, non pas en niant la dépendance de l’homme à l’égard de la nourriture, mais plutôt en mettant la vie humaine et sa finalité en perspective. Ceux qui suivent Jésus ne peuvent pas devenir dépendant des choses de ce monde. Quand nous sommes plus dépendants des choses matérielles que de Dieu, nous cédons à la tentation et au péché.

La deuxième tentation porte sur l’adoration du diable plutôt que de Dieu. Jésus rappelle une fois encore que Dieu est plus fort que le mal. Ceci est important à entendre pour nous, surtout lorsque nos tentations semblent nous dominer, quand tout autour de nous semble indiquer l’échec, l’ombre, l’obscurité et le mal. En fin de compte, c’est Dieu qui est en charge de notre destinée.

Dans la troisième tentation, le diable demande une révélation ou une manifestation de l’amour de Dieu pour Jésus. Jésus lui répond en disant qu’il n’avait à prouver à personne que Dieu l’aimait.

La tentation est tout ce qui nous rend petit, laid et méchant. La tentation utilise les stratégies les plus rusées que le mal puisse imaginer. Plus le diable nous contrôle, moins nous voulons reconnaître qu’il se bat pour dominer chaque millimètre de cette Terre. Jésus ne l’a pas laissé s’en tirer comme ça. Au tout début de sa campagne pour ce monde et pour chacun de nous, Jésus s’est ouvertement confronté à l’ennemi. Il a commencé sa lutte en utilisant le pouvoir de l’Écriture pendant une nuit de doute, de confusion et de tentation. Nous ne devons jamais oublier l’exemple de Jésus, ainsi nous ne serons jamais séduits pas les tromperies du diable.

De Jésus nous apprenons que Dieu est présent et qu’il nous soutient au milieu de l’épreuve, de la tentation et même du péché. Nous nous rendons compte que nous devons avoir un espace spirituel dans nos vies où nous pouvons nous dépouiller de ce qui est faux et qui s’accroche à nous et ainsi respirer de la vie nouvelle et repartir de nouveau. Nous en venons à croire que Dieu peut prendre notre espérance asséchée pour la rendre florissante. Tels sont les enseignements du désert. C’est pourquoi nous avons besoin, même dans les activités de la vie quotidienne, de moments de prière, de silence et d’écoute de la voix de Dieu.

Nous rencontrons Dieu au milieu des déserts de notre péché, de l’égoïsme, de la jalousie, de l’efficacité, de l’isolement, du cynisme et du désespoir. Et en plein milieu du désert nous entendons ce que Dieu fera si nous lui ouvrons nos cœurs et si nous le suivons pour rendre notre propre désert fleurissant. Les voies du désert étaient profondément ancrées dans le cœur de Jésus, et cela doit être de même pour tous ceux et celles qui le suivent.

Il a fallu quarante jours

Réflexion biblique pour le Mercredi des cendres – 14 février 2018

L’Église entreprend aujourd’hui sa grande aventure du Carême avec Jésus sur la route vers Jérusalem. Pendant des siècles, le Carême a été un parcours spirituel intense pour ceux qui suivaient Jésus le Christ. Pourquoi le Carême comporte-t-il quarante jours? Il a fallu quarante jours pour que le péché soit noyé dans le déluge avant qu’une nouvelle création puisse hériter de la terre. Il a fallu quarante années pour que meure la génération d’esclaves avant que celle, née dans la liberté, puisse entrer en terre promise. Moïse, Éli et Jésus ont jeûné et prié pendant quarante jours pour se préparer à l’œuvre de leur vie.

Le Carême nous invite à nous détourner de nous-mêmes et de notre péché et à former communauté. Nous exprimons notre repentance par l’abnégation, qui est triple selon l’évangéliste Matthieu. Nous prions : « Retire-toi au fond de ta maison, ferme la porte, et prie ton Père. » Nous jeûnons : « Que ton jeûne ne soit pas connu des hommes, mais seulement de ton Père. » Nous faisons l’aumône : « Que ton aumône reste dans le secret; ton Père voit ce que tu fais dans le secret : il te le revaudra. » À travers l’exercice de prière, de jeûne et d’aumône du Carême, nous faisons le grand ménage du printemps dans nos vies, nous aiguisons nos sens, nous remettons le lendemain à sa place et nous chérissons l’aujourd’hui.

L’une des pratiques du Carême la plus sujette à la mésinterprétation est celle du jeûne. Jeûner est devenu une pratique ambiguë de nos jours. Dans l’Antiquité, on ne connaissait que le jeûne religieux; aujourd’hui, il existe un jeûne politique et social (les grèves de la faim), un jeûne pour des raisons de santé ou d’idéologie (le végétarisme), un jeûne pathologique (l’anorexie), un jeûne esthétique (le culte du corps – croire que la minceur vaut mieux). Par-dessus tout, il y a un jeûne imposé par la nécessité : celui de millions d’êtres humains qui n’ont pas l’indispensable minimum et meurent de faim.

Ces jeûnes en eux-mêmes ne portent aucune considération religieuse et esthétique. Dans le jeûne pour raisons esthétiques, on peut même parfois « mortifier » le vice de gloutonnerie pour mieux s’adonner à un autre vice capital, celui de l’orgueil ou de la vanité. Jeûner est en soi une chose bonne et recommandable; cela traduit quelques attitudes religieuses fondamentales : la révérence devant Dieu, la reconnaissance de ses péchés, la résistance aux désirs de la chair, le souci des pauvres et la solidarité à leur égard… Cependant, comme en toutes choses humaines, le jeûne peut verser dans la « présomption de la chair ». Souvenez-vous les paroles du pharisien au Temple : « Je jeûne deux fois par semaine » (Luc 18, 12).

Le Carême est un temps pour découvrir les justifications derrière les pratiques pieuses, l’ascèse et les dévotions de notre tradition chrétienne catholique. Qu’avons-nous fait de la pratique fondamentale du jeûne du Carême? Si Jésus était ici pour parler à ses disciples d’aujourd’hui, sur quoi mettrait-il l’accent? Nous considérons comme plus important le besoin de « partager le pain avec les affamés et vêtir ceux qui sont nus »; en fait, nous avons honte de qualifier de « jeûne » ce qui serait pour nous le sommet de l’austérité – se contenter de pain et d’eau – et qui est pour des millions de gens un luxe extraordinaire, spécialement si c’est du pain frais et de l’eau pure.

Dans son message pour le Carême en 2009, le pape Benoît XVI a écrit :

« En même temps, le jeûne nous aide à prendre conscience de la situation dans laquelle vivent tant de nos frères. Dans sa Première Lettre, saint Jean met en garde : « Si quelqu’un possède des richesses de ce monde et, voyant son frère dans la nécessité, lui ferme ses entrailles, comment l’amour de Dieu demeurerait-il en lui? » (1 Jean 3,17). Jeûner volontairement nous aide à suivre l’exemple du Bon Samaritain, qui se penche et va au secours du frère qui souffre (cf. Deus caritas est, 15). En choisissant librement de se priver de quelque chose pour aider les autres, nous montrons de manière concrète que le prochain en difficulté ne nous est pas étranger. C’est précisément pour maintenir vivante cette attitude d’accueil et d’attention à l’égard de nos frères que j’encourage les paroisses et toutes les communautés à intensifier pendant le Carême la pratique du jeûne personnel et communautaire, en cultivant aussi l’écoute de la Parole de Dieu, la prière et l’aumône. Ceci a été, dès le début, une caractéristique de la vie des communautés chrétiennes où se faisaient des collectes spéciales (cf. 2 Cor 8-9; Rm 15, 25-27), tandis que les fidèles étaient invités à donner aux pauvres ce qui, grâce au jeûne, avait été mis à part (cf. Didascalie Ap., V, 20,18). Même aujourd’hui, une telle pratique doit être redécouverte et encouragée, surtout pendant le temps liturgique du Carême. »

Jeûner nous aide à ne pas être réduits à l’état de simples « consommateurs »; cela nous aide à acquérir le précieux « fruit de l’Esprit qu’est la maîtrise de soi; cela nous prédispose à la rencontre avec Dieu. Nous devons nous vider de nous-mêmes afin d’être empli de Dieu. Jeûner crée une authentique solidarité avec les millions de personnes affamées à travers le monde. Cependant, nous ne devons pas oublier qu’il y a des formes alternatives de jeûne et d’abstinence de nourriture. Nous pouvons jeûner de fumer et de boire. Cela bénéficie non seulement à l’âme, mais aussi au corps. Il y a le jeûne d’images de violence et de sexualité avec lesquelles la télévision, les films, les magazines et l’Internet nous bombardent quotidiennement et distordent la dignité humaine. Il y a le jeûne de la condamnation et du rejet des autres – une pratique si répandue dans l’Église aujourd’hui.

« C’est maintenant le moment favorable! C’est maintenant le jour du salut! » (2 Corinthiens 6, 2). Nous avons besoin du Carême pour reconnaître que notre identité et notre mission sont enracinées dans la mort et la résurrection de Jésus. La prière, le jeûne et l’aumône sont les piliers de l’aventure du Carême pour les chrétiens.

Le Carême est un temps pour jeûner de certaines choses, mais aussi un temps pour en célébrer d’autres. Jeûnez du mécontentement, de la colère, de l’amertume, du souci de soi, du découragement, de la paresse, de la suspicion, de la culpabilité. Célébrez la reconnaissance, la patience, le pardon, la compassion envers autrui, l’espoir, l’engagement, la vérité et la miséricorde de Dieu. Le Carême est pour cela: pour jeûner et pour célébrer!

Ne craignons pas les sépulcres de cette Terre

Sixième dimanche du Temps ordinaire, Année B – 11 février 2018

La première lecture, tirée du livre du Lévitique 13, 1-2.44-46 pour le sixième dimanche du temps ordinaire (Année B) esquisse les dures lois pour les personnes atteintes d’une maladie de la peau habituellement désignée, avec justesse ou non, comme une forme de lèpre. À travers l’histoire, peu de maladies ont été aussi craintes que cette horrible affliction connue sous le nom de lèpre. Elle était si grave et si répandue à l’époque des peuples de l’Antiquité que Dieu donna à Moïse moult instructions détaillées pour y faire face, comme le démontrent les chapitres 13 et 14 du livre du Lévitique. La croyance voulant que seul Dieu pouvait guérir la lèpre est une clé de lecture pour comprendre le miracle présenté aujourd’hui, miracle qui prouve l’identité de Jésus.

Dans la Bible, la lèpre apparaît sous deux formes principales. Les deux commencent par la décoloration d’une plaque de peau. La maladie devient systémique et implique les organes internes de même que la peau. La déformation des mains et des pieds se produit lorsque les tissus entre les os se détériorent et disparaissent.

À l’époque de Jésus, les lépreux étaient forcés de vivre à l’extérieur de la communauté, séparés de la famille et des amis; ils sont donc privés de toute forme d’interaction humaine. Nous lisons dans le Lévitique 13, 45-46 que les lépreux devaient porter des vêtements déchirés, laisser leurs cheveux en désordre et vivre à l’extérieur du camp. Ces sans-abris devaient crier « Impur! Impur! » lorsque une personne qui n’était pas atteinte de la lèpre s’approchait d’eux. Les lépreux souffraient autant de la maladie que de l’ostracisme de la société. Au final, ces deux réalités détruisaient la vie de leurs victimes. On pourrait effectivement se demander lequel des deux maux est le pire : l’ostracisme social vécu ou les lésions épidermiques dévastatrices.

Le passage dans Marc 1, 40 nous informe que le lépreux surgit abruptement devant Jésus : «  il tombe à genoux et le supplie ». La nouvelle des pouvoirs miraculeux de Jésus s’était répandue, même jusqu’aux lépreux vilipendés et proscrits. « Si tu le veux, tu peux me purifier », dit-il à Jésus. Juste en s’approchant de Jésus, le lépreux avait déjà violé le code lévitique. En disant, « Si tu le veux, tu peux me purifier », le lépreux non seulement indiquait sa foi absolue dans l’habilité de Jésus à le purifier de sa maladie, mais en plus il mettait Jésus au défi d’agir. Dans le monde méditerranéen ancien, toucher un lépreux était un geste radical. En touchant le proscrit vilipendé, Jésus défiait ouvertement la loi lévitique. Seul un prêtre pouvait déclarer qu’une personne était guérie de cette maladie de la peau. Comme le requérait la loi ancienne, Jésus a envoyé l’homme à un prêtre pour vérification. Même si Jésus lui avait demandé de ne parler à personne de ce grand miracle, l’homme partit l’annoncer à tout le monde.

Ma rencontre avec des lépreux

Je n’avais jamais rencontré de lépreux jusqu’à ce que j’entreprenne mes études de cycle supérieur en Écritures saintes en Terre sainte. En 1992, j’ai été invité par les Sœurs du Sacré-Cœur à quitter Jérusalem pour les accompagner en Égypte où j’enseignerais et je prêcherais les Écritures pendant quelques semaines – d’abord au Caire, puis en descendant (ou en remontant!) le Nil jusqu’en Haute-Égypte. Nous avons visité plusieurs villages chrétiens très pauvres où les Sœurs et d’autres religieuses travaillaient parmi les plus pauvres d’entre les pauvres. Ce voyage demeure gravé dans ma mémoire à cause des religieuses remarquables que j’ai rencontrées en chemin et à cause de l’horrible situation de souffrance humaine dont nous avons été témoins.

Lorsque nous sommes arrivés dans l’un des villages égyptiens le long du Nil, l’une des Sœurs m’a conduit loin de la partie centrale de la ville vers un lieu où des lépreux et des personnes lourdement handicapées étaient gardées enchaînées dans des endroits souterrains, cachés de la civilisation. C’était comme entrer dans le tombeau de morts-vivants. Leur sort était pire que celui d’animaux. La puanteur était insupportable, la misère choquante, la souffrance incroyable.

Je suis descendu dans quelques taudis, j’ai béni quelques personnes avec mes maigres connaissances en arabe et j’ai dit des prières pour chaque personne. La Sœur qui m’accompagnait m’a dit : « Touchez-les tout simplement. Vous n’avez aucune idée de ce que le toucher signifie étant donné qu’ils sont gardés comme des animaux et des monstres. »

J’ai posé mes mains sur plusieurs de ces femmes et hommes et j’ai touché leurs visages et leurs corps défigurés. Ces femmes et ces hommes et plusieurs enfants hurlèrent au début, puis se mirent à pleurer ouvertement. Les larmes coulaient sur mon visage. Ils cherchaient à m’étreindre et à m’embrasser. Puis nous avons tous partagé des bouteilles de Coca-Cola! Ces journées inoubliables, au plus profond de l’Égypte, m’ont appris ce que devaient être la condition sociale et physique des lépreux au temps de Jésus. Il n’y avait pas tellement de différences entre alors et maintenant.

Lisant l’histoire de Jésus parmi les bannis, rappelons-nous avec reconnaissance les vies de trois personnes remarquables dans notre tradition catholique qui ont travaillé avec les lépreux et ont osé toucher, embrasser ceux qui étaient affligés de cette maladie débilitante.

Premièrement, saint Joseph de Veuster (connu sous le nom de père Damien de Molokaï), né en Belgique en 1840, est entré dans la Congrégation des Sacrés-Cœurs de Jésus et de Marie à l’âge de 20 ans et a été envoyé en mission dans les îles Hawaï. Après neuf années de travail sacerdotal, il obtient la permission en 1873 d’œuvrer parmi les lépreux abandonnés sur Molokaï. Avec le saint père Damien, prions pour que nous ne craignions pas les sépulcres de cette terre. Il est descendu dans la colonie de lépreux de Molokaï – considérée alors comme « le cimetière et l’enfer des vivants » – et, dès son premier sermon, a embrassé toutes ces personnes infortunées, leur disant simplement : « Nous autres lépreux ». À la première personne malade qui lui a dit : « Prenez garde, père, vous pourriez contracter la maladie », il a répondu : «  Je m’appartiens; si la maladie m’enlève mon corps, Dieu m’en donnera un autre. »

Devenu lui-même lépreux en 1885, il meurt en avril 1889, victime de sa charité envers autrui. En 1994, le père Damien a été béatifié par le pape Jean-Paul II et canonisé par Benoît XVI le 11 octobre 2009.

Deuxièmement, la Sainte sœur Marianne Cope (1838-1918), la « Mère des lépreux » de Molokaï. Dans les années 1880, sœur Marianne, à titre de supérieure de sa congrégation des Sœurs de saint François à Syracuse, répond à un appel à l’aide pour soigner les lépreux sur l’île de Molokaï. Elle travaille avec le père Damien et avec les proscrits de la société, puisqu’ils ont été abandonnés sur les rives de l’île, condamnés à ne jamais revoir leurs familles.

À la fin du 19e siècle et au début du 20e siècle, environ 10 p. cent des Hansenites (nom donné aux personnes diagnostiquées avec la maladie de Hansen, également connue sous le nom de « lèpre ») sur Molokaï et la péninsule de Kalaupapa étaient bouddhistes. Plusieurs pratiquaient la religion autochtone indigène des îles polynésiennes. Quelques uns étaient protestants et d’autres étaient catholiques. Sœur Marianne les aimait tous et faisait preuve de compassion altruiste envers tous ceux qui souffraient de la maladie de Hansen. Les insulaires de toutes les religions honorent et vénèrent encore père Damien et mère Marianne qui ont apporté la guérison du corps et de l’âme.

Finalement, rappelons-nous avec reconnaissance la Sainte Teresa de Calcutta (1910-1997) qui n’a jamais craint de regarder ni de toucher la face de Jésus dans le pénible déguisement des plus pauvres d’entre les pauvres. Mère Teresa a écrit :

« La plénitude de notre cœur devient visible par nos actions : par la façon dont je me comporte avec ce lépreux, par la façon dont je me comporte avec cette personne mourante, par la façon dont je me comporte avec cet itinérant. Parfois, il est plus difficile de travailler avec des indigents qu’avec les mourants dans nos hospices, car ces dernières sont en paix, ils attendent d’aller à Dieu sous peu. On peut s’approcher d’un malade, d’un lépreux et être convaincu qu’on est en train de toucher au corps du Christ. Mais lorsque il s’agit d’une personne ivre qui hurle, c’est plus difficile de penser que on est face-à-face avec Jésus caché en elle. Combien pures et aimantes nos mains doivent-elles être pour pouvoir démontrer de la compassion pour ces êtres! »

« Pour parvenir à voir Jésus dans la personne la plus dépouillée spirituellement, il faut un cœur pur. Plus l’image de Dieu est défigurée en une personne, plus grandes doivent être notre foi et notre vénération pour chercher le visage de Jésus et pour exercer notre ministère d’amour pour Lui… »

La plupart des gens ne rencontreront jamais de lépreux, ni ne comprendront ce que signifie être totalement ostracisé par la société. Mais il y a d’autres formes de lèpre de nos jours qui détruisent les êtres humains, tuent leur espérance et leur esprit et les isolent de la société. Qui sont les lépreux modernes de nos vies, ceux qui souffrent de maladies physiques qui stigmatisent et isolent, qui font fuir les autres et coupent les malades de la terre des vivants? Quelles sont les conditions sociales d’aujourd’hui qui forcent les gens à devenir des morts-vivants, les reléguant à des cimetières et à des cachots souterrains, à une profonde indignité, pauvreté, désespoir, isolement, violence, tristesse, dépression, itinérance, dépendance et maladie mentale?

Ne craignons pas les sépulcres de cette terre. Entrons dans ces taudis et apportons une parole de consolation et un geste de guérison envers autrui. Comme le dit Teresa de Calcutta : « agissons avec le sentiment d’une profonde gratitude et avec piété. Notre amour et notre joie à servir doivent être proportionnels au degré de répugnance que nous inspire notre tâche. »

[Les lectures pour ce dimanche sont : Lévitique 13, 1-2.44-46 ; I Corinthiens 10, 31 à 11,1 et Marc 1, 40-45.]