Quand les leaders chrétiens ne sont pas à la hauteur de l’idéal de Jésus

Trente-et-unième dimanche du Temps ordinaire, Année A – 5 novembre 2017

Malachie 1,14b-2,1.2b.8-10
1 Thessaloniciens 2,7b-9.13
Matthieu 23,1-12

L’évangile d’aujourd’hui (Matthieu 23, 1-12) est tiré d’un chapitre hautement polémique du premier évangile. Encore une fois, nous y trouvons un écho du conflit amer qui oppose le judaïsme pharisaïque à la communauté ecclésiale de Matthieu. Dans notre épisode, Jésus dénonce carrément les scribes et les Pharisiens; or ce passage contient du matériel qui ne se retrouve que chez Matthieu.

Dans la première section du chapitre 23, l’accent est placé sur les maîtres religieux et sur leurs responsabilités à l’égard des gens ordinaires. Jésus critique ses adversaires religieux (dont plusieurs étaient pharisiens). L’allusion aux Pharisiens « qui enseignent dans la chaire de Moïse » (v. 2) n’est peut-être qu’une allusion à l’autorité de l’enseignement mosaïque mais il est aussi possible qu’elle évoque le siège sur lequel le maître s’asseyait pour enseigner. Les recherches ont établi qu’à une période postérieure à celle de l’évangile d’aujourd’hui, il y avait dans les synagogues un siège désigné à cet effet.

Au fil du temps, les paroles de Jésus citées dans l’évangile de Matthieu furent interprétées comme visant avant tout les maîtres pharisiens qui, après la guerre désastreuse contre Rome (66-73 de notre ère), cherchèrent à reconstruire l’identité ethnique juive en élargissant et en consolidant leur influence dans les synagogues de Palestine et dans la diaspora.

Le cœur du conflit

Mais qu’y a-t-il au cœur de ce conflit ? Les missionnaires judéo-chrétiens qui proclamaient un Messie crucifié et ressuscité n’avaient pas d’adversaires et de concurrents plus déterminés que ces enseignants pharisiens; ils ont donc appliqué les propos de Jésus à la nouvelle situation qui était la leur. Mais il y a encore un autre niveau d’interprétation possible : ces paroles peuvent s’appliquer aux maîtres chrétiens qu’on avertit de ne pas se comporter comme ceux que condamne Jésus.

Ce qui préoccupe vraiment Matthieu, c’est le problème des responsables chrétiens qui ne sont pas à la hauteur de l’idéal exigé par Jésus. Il ne faut pas comprendre les versets 6-12 comme une parenthèse dans un chapitre axé sur la condamnation des Pharisiens mais plutôt comme la clé de ce chapitre : le passage qui exprime l’objectif principal du message de Jésus. Il faut lire Matthieu 23 avec des lunettes théologiques au lieu d’y voir une exhortation moralisante ou la condamnation d’une situation passée.

La critique des maîtres pharisiens

Les Pharisiens ont assumé des responsabilités particulières en prenant la direction d’Israël à l’aube de l’ère messianique mais ils n’ont pas su s’acquitter de cette tâche. Examinons attentivement quatre critiques que formule l’évangile d’aujourd’hui au sujet des Pharisiens. La première leur reproche de ne pas mettre en pratique ce qu’ils prêchent (v. 3). C’est là une accusation qui peut s’appliquer aux leaders de toutes les religions. Ils se doivent de mettre en pratique clairement et de manière convaincante la teneur de leur enseignement.

Les personnes à qui on a confié la Bonne Nouvelle de Jésus Christ doivent enseigner tous les commandements que Jésus leur a donnés (28,19) et incarner son enseignement dans leur propre vie. Nous ne sommes pas à l’abri de cette critique car nul d’entre nous n’est tout à fait en mesure d’appliquer parfaitement l’idéal auquel nous aspirons et que nous nous efforçons de proclamer dans notre vécu.

La deuxième leçon, au verset 4, est plus difficile à comprendre, compte tenu surtout de ce que vient de dire le verset 3 : « pratiquez donc et observez tout ce qu’ils peuvent vous dire ». Je pense que Matthieu renvoie ici au fait que les Pharisiens mettaient l’accent sur la cohérence dans l’observance. Il ne suffisait pas d’observer le sabbat en général; il fallait aussi préciser quelles étaient les activités des jours ouvrables qui constituaient un travail et devaient donc être interdites le jour du sabbat.

Même si Jésus observait le sabbat, il insistait sur le fait que son ministère auprès des malades avait préséance sur les prescriptions des légalistes à propos du sabbat. Il proposait à ses disciples et à ses auditeurs un joug plus facile à porter et un fardeau plus léger (11, 28-30). Matthieu adressait peut-être cette critique aux maîtres chrétiens qui exhortaient les disciples de Jésus à observer le sabbat et les autres lois rituelles selon toute la rigueur de l’interprétation pharisienne.

L’hypocrisie

La troisième critique, au verset 5, n’a guère besoin d’interprétation. Elle parle d’elle-même. L’hypocrisie d’une piété qui recherche les louanges des autres plutôt que la gloire de Dieu avait déjà été dénoncée sans ambages dans le Sermon sur la montagne (6, 1-6.16-18). Les phylactères élargis et les franges allongées avaient pour but de faire remarquer ces signes extérieurs de piété.

Les titres honorifiques

Suit une critique sévère des titres honorifiques (v.7-11). Ce n’est qu’après 70 de notre ère que s’est répandu l’usage d’employer le terme « rabbis » pour désigner les membres de la tradition pharisienne qui avaient reçu une formation d’enseignants et qu’on avait mis à part pour exercer cette fonction particulière de leadership au sein de la communauté. Ce rôle est évidemment indispensable mais il ne doit pas servir de prétexte à une gloriole qui compromet l’unité de la communauté. L’interdiction de ces titres aux disciples laisse entendre que cet usage existait dans l’église de Matthieu. Jésus ne fait pas qu’interdire les titres, il condamne aussi l’esprit de supériorité et l’orgueil que révèle le fait de les accepter. Il n’y a qu’une personne qu’il faille reconnaître et honorer de ce titre; les autres sont tous des frères et sœurs qu’unissent des liens d’affection et de respect mutuel.

Le titre de « père »

Le verset 9 de l’évangile d’aujourd’hui utilise la voix active du verbe : « Ne donnez à personne sur terre le nom de père ». Il n’est pas question ici de la fonction du père biologique mais de l’autorité religieuse. On donnait à certains leaders rabbiniques le titre de « ab », « père ». Il n’y a rien de mal à appeler des membres du clergé « Révérend », « Père », « Excellence », « Éminence », etc. Ces titres, loin de couper les fidèles des personnes qui exercent l’autorité ou le leadership, sont là pour cultiver des rapports profonds et authentiques à l’intérieur de la communauté de l’Église. Quant à ceux qui reçoivent des titres honorifiques comme ceux-là, leur responsabilité de travailler avec diligence à devenir d’humbles serviteurs et à abattre les barrières qui existent entre nous ne peut que s’en trouver accrue !

Le plus grand sera le serviteur

La quatrième critique a trait à la véritable grandeur dans la communauté des disciples qui font église. Aux versets 11-12, Matthieu souligne les qualités de la personne la plus éminente dans la communauté, celle qui s’est faite le serviteur de tous et de toutes. Cet idéal de l’église comme communauté d’égaux allait être repris par saint Paul dans ses déplacements entre les communautés chrétiennes de l’Église primitive. Dans les lettres pastorales qu’il écrira à diverses communautés, Paul de Tarse fera référence aux fonctions de leadership sans mettre en évidence les personnes appelées à les exercer. Paul supplie ses auditeurs de renoncer aux ambitions égoïstes et de traiter les autres comme leurs supérieurs (Ph 2,3; Rm 12, 3.16).

Partager l’Évangile et faire don de soi-même

En réfléchissant à la deuxième lecture d’aujourd’hui, tirée de la première épître aux Thessaloniciens (2, 7b-9. 13), je ne puis m’empêcher d’évoquer avec affection et gratitude la figure de Saint Jean XXIII. Les paroles touchantes de Paul décrivent la vie et le ministère d’Angelo Roncalli qui allait devenir Jean XXIII: « Avec vous nous avons été pleins de douceur, comme une mère qui entoure de soins ses nourrissons. Ayant pour vous une telle affection, nous voudrions vous donner non seulement l’Évangile de Dieu mais tout ce que nous sommes, car vous nous êtes devenus très chers. »

À la lumière de la lettre de Paul aux Thessaloniciens et de l’évangile d’aujourd’hui, qui traite du leadership religieux authentique, je vous invite à relire un extrait du discours de Saint Jean XXIII lors de l’ouverture du Deuxième Concile du Vatican; cette allocution fut prononcée à la basilique Saint-Pierre de Rome, le 11 octobre 1962.

Un magistère surtout pastoral

Il arrive souvent que dans l’exercice quotidien de Notre ministère apostolique Nos oreilles soient offensées en apprenant ce que disent certains qui, bien qu’enflammés de zèle religieux, manquent de justesse de jugement et de pondération dans leur façon de voir les choses. Dans la situation actuelle de la société, ils ne voient que ruines et calamités; ils ont coutume de dire que notre époque a profondément empiré par rapport aux siècles passés; ils se conduisent comme si l’histoire, qui est maîtresse de vie, n’avait rien à leur apprendre et comme si du temps des Conciles d’autrefois tout était parfait en ce qui concerne la doctrine chrétienne, les mœurs et la juste liberté de l’Eglise.

Il Nous semble nécessaire de dire Notre complet désaccord avec ces prophètes de malheur, qui annoncent toujours des catastrophes, comme si le monde était près de sa fin. […]

Ces choses étant dites, il est possible de voir avec suffisamment de clarté la tâche qui attend le Concile sur le plan doctrinal. Le XXIe Concile œcuménique – qui bénéficiera de l’aide efficace et très appréciable d’experts en matière de science sacrée, de pastorale et de questions administratives – veut transmettre dans son intégrité, sans l’affaiblir ni l’altérer, la doctrine catholique qui, malgré les difficultés et les oppositions, est devenue comme le patrimoine commun de l’humanité. Certes, ce patrimoine ne plaît pas à tous, mais il est offert à tous les hommes de bonne volonté comme un riche trésor qui est à leur disposition.

Cependant, ce précieux trésor nous ne devons pas seulement le garder comme si nous n’étions préoccupés que du passé, mais nous devons nous mettre joyeusement, sans crainte, au travail qu’exige notre époque, en poursuivant la route sur laquelle l’Église marche depuis près de vingt siècles. Nous n’avons pas non plus comme premier but de discuter de certains chapitres fondamentaux de la doctrine de l’Église, et donc de répéter plus abondamment ce que les Pères et les théologiens anciens et modernes ont déjà dit. Cette doctrine, Nous le pensons, vous ne l’ignorez pas et elle est gravée dans vos esprits. […]

Autre est le dépôt lui-même de la foi, c’est-à-dire les vérités contenues dans notre vénérable doctrine, et autre est la forme sous laquelle ces vérités sont énoncées, en leur conservant toutefois le même sens et la même portée. Il faudra attacher beaucoup d’importance à cette forme et travailler patiemment, s’il le faut, à son élaboration; et on devra recourir à une façon de présenter qui correspond mieux à un enseignement de caractère surtout pastoral.

(Image : Jésus et les pharisiens par James Tissot)

Nous sommes marqués et envoyés dans le monde

Vingt-neuvième dimanche du Temps ordinaire, Année A – 22 octobre 2017

Isaïe 45,1.4-6a
1 Thessaloniciens 1,1-5b
Matthieu 22,15-21

Dans l’évangile d’aujourd’hui (Matthieu 22, 15-21), les pharisiens essaient une fois encore de prendre Jésus en défaut en le faisant parler. Ils ont bien compris que Jésus les a dépeints comme des gens qui ont refusé une invitation au banquet du cœur (dans la parabole des invités au festin, dimanche dernier : Mt 22, 1-14). Ils réagissent en tramant une nouvelle attaque contre Jésus. Ils amorcent leur questionnement par des propos flatteurs, dans l’espoir de le prendre au dépourvu. Un pharisien vante l’honnêteté de Jésus : il enseigne le vrai chemin de Dieu et ne se laisse pas influencer par le statut de ses interlocuteurs ou par leurs opinions.

En posant à Jésus la question « Est-il permis, oui ou non, de payer l’impôt à l’empereur ? », ses adversaires reconnaissent que Jésus a les qualifications voulues pour expliquer la Torah. De con côté, Jésus a sûrement conscience du piège que recèle cette question et il voit clairement le défi qu’il lui faut relever. Les pharisiens entendent le contraindre soit à adopter une position contraire à l’opinion de la majorité de la population soit à s’opposer aux autorités romaines.

L’importance de l’impôt

L’impôt dont il s’agit dans l’évangile d’aujourd’hui est une capitation, une taxe prélevée pour chaque individu, homme, femme ou esclave, de douze à soixante-cinq ans. La taxe s’élève à un denier, le salaire d’une journée de travail. Cet impôt honni, institué en 6 de notre ère quand la Judée est devenue province romaine, attise la flamme de l’opposition nationaliste à l’occupant. C’est de cette animosité qu’est né le mouvement zélote qui fomentera le désastre de la Guerre juive (66 à 70). Les pharisiens résistent à la capitation tandis que les hérodiens appuient les Romains et prônent le paiement de cet impôt.

Si Jésus conseille de verser le tribut à César, il se discrédite comme prophète. Mais s’il déconseille de payer l’impôt, on pourra éventuellement le dénoncer aux Romains comme un révolutionnaire dangereux. Jésus perce le jeu de ses interlocuteurs et demande qu’on lui présente la pièce de monnaie qui sert à payer l’impôt. Les pharisiens présentent à Jésus une pièce romaine (v. 19). Le simple fait qu’ils lui présentent une pièce d’argent indique qu’ils s’en servent et qu’ils acceptent les avantages financiers de l’occupation romaine en Palestine.

Jésus s’informe de l’effigie et de la légende sur la pièce. La plupart des Juifs jugeaient cette pièce d’argent blasphématoire parce qu’elle représentait une figure humaine et qu’elle enfreignait l’interdiction des images gravées. Le texte, « Tibère César, fils auguste du Divin Auguste, grand prêtre », revendiquait un titre qui contestait la souveraineté exclusive de Dieu sur le peuple d’Israël. Ce n’est donc pas sans raison que les Juifs méprisaient cette pièce romaine.

Rendez à César…

La réponse de Jésus, « Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu », laisse entendre que ni les pharisiens ni les hérodiens ne le font. C’est une accusation grave. Ceux qui sont disposés à se servir des pièces de César doivent lui rendre son dû. La réponse de Jésus lui permet d’éviter de se prononcer sur la légitimité de l’impôt.

Jésus a parfaitement conscience de l’hypocrisie de ses adversaires et il en vient à bout mais sans transiger avec la simple vérité. Jésus transpose le débat à un autre niveau et il le fait sans compromettre son intégrité et son honnêteté. Ceux qui lui ont tendu un piège sur l’impôt et sa relation avec la loi de Dieu devraient plutôt se soucier de rendre à Dieu les bonnes actions qui lui sont dues.

Service de Dieu et service de César

On nous présente deux images : celle de César et celle de Dieu. Au sujet de la première, Jésus pose une simple question : de qui est l’effigie sur la pièce ? La réponse est simple : de César. Rendez donc à César ce qui lui appartient, c’est-à-dire la part de vos biens qui lui appartient. Mais Jésus pose aussi une deuxième question, plus pénétrante: l’image et la bénédiction qui marquent chaque être humain, de qui sont-elles ? Et la réponse est simple : de Dieu. Rendez donc à Dieu ce qui lui appartient, c’est-à-dire tout votre être, intégralement et sans partage.

De qui recevons-nous les bénédictions de l’existence ? À qui devons-nous rendre grâce et donner notre allégeance ? Est-ce à Dieu ? Le service de Dieu et le service de César sont-ils compatibles ? Ou s’agit-il de loyautés contradictoires, porteuses de bénédictions divergentes ? Le Seigneur n’ordonne pas seulement de rendre à Dieu ce qui est à Dieu (c’est-à-dire tout) mais aussi de rendre à César ce qui est à César, c’est-à-dire de vivre complètement les exigences de la justice et de la paix dans l’ordre social, et de travailler pour le bien commun.

Cyrus, instrument de la main de Dieu

Dans la première lecture, tirée d’Isaïe (45, 1.4-6), nous rencontrons Cyrus, roi de Perse. Isaïe nous dit qu’il a été « consacré », terme réservé à l’origine aux seuls rois d’Israël mais qu’on applique ici à Cyrus parce qu’il est l’agent du Seigneur (v. 1). La période d’exil et de servitude d’Israël prit fin quand le roi Cyrus autorisa les Israélites à rentrer dans leur pays et à reconstruire à Jérusalem le temple qui avait été rasé. Cyrus représente le Messie attendu par Israël. Il est l’image du Rédempteur promis, qui libérera le peuple de Dieu de l’esclavage du péché et le conduira vers le royaume de la vraie liberté. Quoiqu’élevé dans le paganisme, il a été consacré par Dieu pour être le libérateur de son peuple. Même s’il ne connaissait pas Dieu, il sut qu’il était appelé par Dieu. Le Seigneur Dieu a tout remis entre les mains de Cyrus pour qu’il accomplisse son dessein. Dieu l’a élevé, Dieu l’a rendu puissant dans le but précis d’arracher les Juifs à l’exil de Babylone.

Rappel de Gaudium et Spes

Dans le contexte de l’évangile d’aujourd’hui, évoquons l’un des plus importants documents de l’Église à traiter de la mission de l’Église et de son engagement dans le monde moderne. Gaudium et Spes, la Constitution pastorale sur l’Église du Deuxième Concile du Vatican, a donné à l’Église une nouvelle stratégie axée, non pas sur l’isolement, le triomphalisme ou l’assimilation, mais sur un dialogue critique (l’écoute et la prise de parole) et sur une collaboration fondée sur des principes avec d’autres institutions sociales et d’autres communautés. La mission de l’Église allait s’exprimer en catégories sociales et prendre au sérieux les réalités de la sécularisation et du pluralisme. Il est bon de rappeler certaines des grandes idées de Gaudium et Spes.

La Constitution pastorale sur l’Église dans le monde de ce temps prônait une attitude d’ouverture à la présence du sacré dans les réalités de l’existence temporelle, qu’on a trop souvent tendance à tenir uniquement pour profanes, privées de toute portée religieuse.

Gaudium et Spes a élaboré un humanisme chrétien, qui allait inspirer l’enseignement social de Paul VI et de Jean-Paul II et certainement aussi la pensée et l’œuvre de Joseph Ratzinger, Benoît XVI, et bien sûr son successeur François. Le document a proposé une conception de la personne humaine qui tenait compte de notre souci contemporain de la liberté, de l’égalité et de la solidarité. Il a contribué à redéfinir la mission de l’Église comme signe et garante de la dignité humaine. La Constitution pastorale donnait ainsi un socle théologique à la mission sociale de l’Église.

Enfin, elle proposait une stratégie qui allait permettre à l’Église d’aller à la rencontre du monde dans une attitude de respect et de révérence pour l’action de l’Esprit à l’œuvre dans les événements, les institutions et les communautés de notre monde. Gaudium et Spes est cependant loin d’avoir terminé son travail. Il nous faut intégrer davantage encore la mission sociale au cœur de la vie catholique. Et bien souligner que l’apostolat social est la responsabilité de toute l’Église, et non l’affaire de quelques-uns ou d’une élite d’experts.

Le bilan ultime de Vatican II

Le bilan ultime de Vatican II, de Gaudium et Spes et de tous nos efforts pastoraux et théologiques tient finalement à un enjeu décisif : si nous croyons vraiment que Jésus Christ est le Seigneur de l’histoire et que notre monde et notre époque lui appartiennent, ne devrions-nous pas jauger nos efforts à l’aune de la pensée et du cœur du Christ ? Ne devrions-nous pas évaluer tout ce que nous sommes et ce que nous faisons en nous demandant jusqu’à quel point nous nous sommes ouvert les yeux et nous avons ouvert les yeux des autres à la beauté éclatante et salvifique du Christ ? Ne devrions-nous pas nous demander si nos efforts ont approfondi notre engagement et notre confiance en la royauté, la présence et la puissance de Jésus Christ dans l’histoire humaine ?

Si l’image de César gravée sur les pièces romaines devait lui être rendue, les cœurs humains portent l’effigie du Créateur, seul Seigneur de toute notre vie. Il a imprimé sur nous sa marque et nous a envoyés en mission dans le monde. Est-ce que nos projets humains font de nous de meilleurs prophètes, de meilleurs serviteurs, de meilleurs agents du royaume de Jésus ? N’ayons jamais honte de travailler ouvertement pour le royaume de Jésus et de parler de lui aux gens. Lui seul nous garantit la joie authentique et l’espérance profonde, véritables « gaudium et spes » pour les hommes et les femmes « de ce temps ». Son royaume n’aura pas de fin.

Demandons cette semaine le courage et la sagesse qu’il faut pour donner des réponses simples et véridiques lorsque nous nous trouvons nous-mêmes dans des situations ambiguës et compromettantes. Nous portons l’empreinte et la bénédiction de l’image de Dieu. N’oublions jamais à qui nous appartenons vraiment et pourquoi nous faisons réellement les choses que nous faisons. Nous ne sommes pas appelés pour nous-mêmes; nous sommes convoqués par le Seigneur et envoyés au monde proclamer son nom et son œuvre de salut. C’est une mission redoutable. Mais c’est aussi un motif de grande joie.

S’habiller pour la fête

Vingt-huitième dimanche du Temps ordinaire, Année A – 15 octobre 2017

Isaïe 25,6-9
Philippiens 4,12-14.19-20
Matthieu 22,1-14

La parabole des invités au festin constitue chez Matthieu (22,1-14) la dernière des trois paraboles (elles débutent en 21, 28) sur le jugement prononcé contre Israël, en particulier contre ses dirigeants. Il y a des liens évidents entre les trois textes. Chacun présente une « figure d’autorité » (dans l’ordre, un père, un propriétaire et un roi). On retrouve dans les trois « des fils » ou « un fils ». La deuxième et la troisième parabole ont en commun de mettre en scène deux groupes de serviteurs et de formuler un jugement sévère contre ceux qui s’opposent au fils.

Dans la parabole d’aujourd’hui, le roi représente Dieu; le fils, Jésus; et le festin de noces, le temps de la célébration à la fois divine et humaine que symbolise le royaume. La très belle image des noces entre le Seigneur (YHWH) et Israël (Osée 2,19-20; Isaïe 54,4-8; 62,5) lui fournit un riche arrière-plan biblique. Le récit d’aujourd’hui reprend deux images qui reviennent fréquemment dans l’Ancien et le Nouveau Testament : celle du banquet et celle des noces.

Matthieu a inscrit plusieurs traits allégoriques dans la parabole d’aujourd’hui; la ville des convives qui refusent l’invitation est rasée par les flammes (v. 7), ce qui correspond à la destruction de Jérusalem par les Romains en 70 de notre ère. Notre récit présente des ressemblances avec la parabole des vignerons homicides, qui le précède immédiatement : l’envoi de deux groupes de serviteurs (v. 3-4), l’assassinat des serviteurs (v. 6), le châtiment des meurtriers (v. 7) et l’admission d’un nouveau groupe à une situation privilégiée dont les autres s’étaient montrés indignes (v. 8-10). La parabole se termine par un passage qu’on ne trouve qu’en Matthieu (v. 11-14) et dont certains estiment qu’il forme une parabole distincte.

La parabole de Matthieu se retrouve sous une forme remarquablement différente en Luc 14, 16-24. L’histoire d’aujourd’hui provient probablement de la source Q, source écrite dont on suppose que se sont inspirés Matthieu et Luc. « Q » (pour « Quelle » en allemand, la source) sert à désigner le matériel « commun » à Matthieu et à Luc mais absent chez Marc. Cet ancien écrit aurait contenu des « logia », c’est-à-dire des « paroles » ou citations de Jésus.

Le festin du Roi

Dans le texte d’aujourd’hui, le roi s’est donné du mal pour préparer un repas de noce pour son fils; on a abattu assez de bœufs et de veaux gras pour nourrir plusieurs centaines de personnes. Il n’était pas rare, à l’époque de Jésus, de lancer des invitations en deux temps : d’abord une invitation générale à une fête à venir puis, le jour même ou peu auparavant, un rappel pour demander aux invités de se présenter puisque tout a été préparé pour la célébration. Or non seulement les invités refusent-ils l’invitation mais certains d’entre eux se saisissent des messagers du roi et leur donnent la mort. En représailles, le roi envoie ses troupes contre ces invités rebelles et il incendie leur ville. Après quoi, il lance une autre invitation : les serviteurs rassembleront tout le monde – les bons et les mauvais – pour les amener à la fête.

La succession des invitations correspond à la révélation par Dieu de la vérité concernant son Royaume et son Fils : d’abord à Israël puis aux nations païennes, les Gentils. Matthieu présente le royaume sous son double aspect : déjà présent, réalité dans laquelle on peut entrer ici et maintenant (v. 1-10), mais aussi encore à venir, bien que ne posséderont que ceux des membres actuels qui sauront se comporter de manière à passer l’examen du jugement final (v. 11-14).

Le vêtement de noce

Le segment qu’ajoute Matthieu au sujet de l’invité qui ne porte pas le vêtement de noce a de quoi mystifier le lecteur. Je me rappelle ma première réaction en découvrant le sort du pauvre type entré sans avoir l’habit nécessaire. Quel est donc ce roi qui ose demander à cet homme : « Mon ami, comment es-tu entré ici sans avoir le vêtement de noce ? » N’était-ce pas justement le roi qui avait ordonné à ses serviteurs d’aller aux croisées des chemins et sur les routes pour rassembler tous ceux qu’ils pourraient trouver ? Comment dès lors le roi peut-il se montrer aussi intransigeant envers quelqu’un qui a été « ramassé » pour assister au banquet royal sans avoir le temps de se procurer les habits propres qui seraient de mise ?

Il est important de se rappeler que cette histoire est une allégorie et que les choses n’y correspondent pas nécessairement à nos façons habituelles de penser et d’agir. Certains commentateurs pensent que le roi aura fourni les vêtements voulus à ses invités. Il n’est donc pas étonnant qu’il soit furieux de trouver un homme mal vêtu. Car cela indique que cet homme a refusé délibérément le don généreux du roi qui lui avait fourni le vêtement convenable.

Le vêtement de justice et de sainteté

La parabole des invités au repas de noce n’est pas seulement une déclaration sur le jugement de Dieu à l’encontre d’Israël mais un avertissement à l’église de Matthieu. Dès le deuxième siècle, Irénée écrivait que le vêtement de noce désignait les œuvres de justice. La robe nuptiale signifiait le repentir et la conversion du cœur et de l’esprit. C’est la condition pour entrer dans le royaume, admission que doit confirmer une vie de bonnes actions.

L’aphorisme « la multitude des hommes est appelée mais les élus sont peu nombreux » ne doit pas être pris pour un pronostic sur le nombre des élus et des damnés. Il veut plutôt stimuler la vigueur et les efforts pour vivre la vie chrétienne. Le repas de noce n’est pas l’église mais l’âge à venir. La parabole de Matthieu nous met sous les yeux le paradoxe de l’invitation gratuite de Dieu à venir au banquet, sans conditions, et l’exigence que Dieu nous fait de « revêtir » un habit qui soit à la hauteur de cet appel. Qui fait partie de la multitude et qui du petit nombre, par rapport au vêtement de noce ? Y a-t-il des gens que Dieu ne choisit pas ? Quelle différence y a-t-il entre le fait d’être choisi et le fait d’être appelé ?

Le vêtement de noce de l’amour

Arrêtons-nous au commentaire émouvant de l’évangile d’aujourd’hui que propose saint Augustin d’Hippone dans son sermon 90 :

Mais en quoi consiste la robe nuptiale dont parle l’Évangile ? Sans aucun doute, c’est un vêtement que les bons sont seuls à posséder, qui les fera rester au festin… Seraient-ce les sacrements ? Le baptême ? Personne, il est vrai, ne peut parvenir jusqu’à Dieu sans le baptême. Mais tous ceux qui reçoivent le baptême ne parviennent pas jusqu’à Dieu…Serait-ce l’autel ou ce que l’on reçoit à l’autel ? Mais vous voyez, là encore, que parmi ceux qui mangent le Pain, beaucoup mangent et boivent leur propre condamnation (1 Co 11,29). Qu’est-ce donc ? L’acte de jeûner ? Les mauvais jeûnent aussi. Le fait de s’assembler dans une église ? Les méchants y viennent comme les autres…

Quelle est donc cette robe nuptiale ? La voici : « La fin du précepte, dit l’apôtre Paul, est la charité venant d’un cœur pur, d’une bonne conscience et d’une foi sincère » (1 Tim 1,5). Voilà la robe nuptiale; non pas une charité quelconque; souvent des gens paraissent s’aimer entre eux… mais il n’y a point en eux cette charité « qui vient d’un cœur pur, d’une bonne conscience et d’une foi sincère ». Et il n’y a de robe nuptiale que celle-là.

L’apôtre Paul dit encore: « Quand je parlerais les langues des hommes et des anges, si je n’ai pas la charité, je suis un airain qui résonne et une cymbale qui retentit… Quand j’aurais le don de prophétie, que je connaîtrais tous les mystères et que je posséderais toute science, quand j’aurais même toute la foi jusqu’à transporter des montagnes, si je n’ai pas la charité, je ne suis rien. » (1 Co 13,1-2)… Si j’ai tout cela, dit l’Apôtre, et que je n’ai pas le Christ, je ne suis rien…Quand je ferais même tout pour l’amour de la gloire, tout cela est vain… Si je n’ai pas la charité, tout cela ne me sert de rien. Voilà la robe nuptiale. Interrogez-vous : si vous la possédez, vous n’avez qu’à rester sans crainte au banquet du Seigneur.[1]

Inviter tout le monde au banquet

Lisez le paragraphe 22 des Lineamenta (document préparatoire) pour le Synode des évêques de 2012 sur la Nouvelle Évangélisation. Il a pour titre « Évangélisateurs et éducateurs, parce que témoins » :

La formation et l’attention avec lesquelles il faudra non seulement soutenir les évangélisateurs déjà actifs, mais aussi faire appel à de nouvelles forces, ne se réduiront pas à une simple préparation technique, même si celle-ci est nécessaire. Il s’agira en premier lieu d’une formation spirituelle, d’une école de la foi à la lumière de l’Évangile de Jésus-Christ, sous la conduite de l’Esprit, pour vivre l’expérience de la paternité de Dieu. Seul peut évangéliser celui qui, à son tour, s’est laissé et se laisse évangéliser, celui qui est capable de se laisser renouveler spirituellement par la rencontre et la communion vécues avec Jésus-Christ. Il peut transmettre la foi, comme en témoigne l’apôtre Paul: « J’ai cru, c’est pourquoi j’ai parlé » (2 Co 4, 13).

La nouvelle évangélisation est donc surtout un devoir et un défi spirituel. C’est une tâche pour les chrétiens qui recherchent la sainteté. Dans ce contexte et avec cette compréhension de la formation, il sera utile de consacrer de l’espace et du temps à une confrontation sur les institutions et les instruments dont disposent les Églises locales pour rendre les baptisés conscients de leur engagement missionnaire et évangélisateur. Face aux scénarios de la nouvelle évangélisation, pour être crédibles les témoins doivent savoir parler les langages de leur temps, annonçant ainsi de l’intérieur les raisons de l’espérance qui les anime (cf. 1 P 3,15). Une telle tâche ne peut pas être imaginée de façon spontanée, elle exige attention, éducation et soin.

Questions pour la réflexion

1) Nos communautés chrétiennes planifient-elles leur pastorale dans le but précis de prêcher la conformité à l’Évangile et la conversion au christianisme ?

2) Quelle priorité les différentes communautés chrétiennes accordent-elles à l’engagement à risquer de nouvelles formes, plus audacieuses, d’évangélisation ? Quelles sont les initiatives qui ont le mieux réussi à ouvrir les communautés chrétiennes au travail missionnaire ?

3) Comment les Églises locales voient-elles la place de la proclamation et la nécessité d’accorder plus d’importance à la genèse de la foi et à la pastorale du baptême ?

4) Comment nos communautés chrétiennes montrent-elles qu’elles ont conscience de l’urgence de recruter, de former et de soutenir des personnes pour qu’elles deviennent évangélisatrices et éducatrices par le témoignage de leur vie ?

[1] D’après la traduction de G. Humeau, Les plus beaux sermons de saint Augustin, Paris, Maison de la Bonne Presse, 1932; vol. 2, p. 127-129.

(Image : CNS photo/Gregory A. Shemitz)

Le Seigneur n’abandonnera jamais sa vigne

Vingt-septième dimanche du Temps ordinaire, Année A – 8 octobre 2017

Isaïe 5,1-7
Philippiens 4,6-9
Matthieu 21,33-43

Nous revoici, cette semaine encore, dans la vigne : plongés dans une autre des paraboles complexes de Matthieu. Ces paraboles, Jésus les raconte pour répondre à la question : à quoi ressemble le royaume de Dieu ? Elles sont de courts récits qui allient des détails réalistes de la vie des petits villages palestiniens du premier siècle à des éléments complètement étrangers à ce qui se passe dans la vie quotidienne.

On donne souvent à la parabole de l’évangile d’aujourd’hui le titre de « parabole des vignerons homicides ». Comme celle des deux fils, la semaine dernière, et celle du festin nuptial (v. 33-46), la semaine prochaine, l’histoire d’aujourd’hui porte clairement sur le jugement et forme le cœur de la réaction de Jésus aux chefs religieux qui contestent son autorité (v. 23-27).

Dans l’Ancien Testament, le vignoble ou « la vigne » sert souvent de métaphore pour le peuple de Dieu. La vigne apparaît fréquemment dans les paraboles de Jésus : elle prépare l’implantation du Royaume de Dieu et le déploiement du drame du salut. Le travail dans le vignoble est éreintant; la patience est essentielle et le salaire imprévisible, comme nous l’avons vu dans une parabole antérieure (Matthieu 20). La vigne peut aussi être un endroit dangereux. Des conflits peuvent surgir entre les ouvriers (Marc 9,33), et la violence peut y éclater : nous le voyons dans le récit d’aujourd’hui (Matthieu 21, 33-43).

Une histoire de violence et de misère

La combinaison d’un symbole de paix et d’abondance à un récit de violence et de misère confère une grande force à la parabole d’aujourd’hui. Un regard plus attentif nous aide à comprendre la dure réalité que vivaient les gens au temps de Jésus.

Le domaine du propriétaire aura compté de 50 à 70 personnes, pour la plupart esclaves ou serviteurs. Les serviteurs qui avaient la confiance du maître auront eu des responsabilités importantes. Les serviteurs du propriétaire n’hésitent pas à traiter avec arrogance les gens qui relèvent de lui (v. 38). Au début de l’automne, quand la récolte est prête, le propriétaire envoie différents serviteurs percevoir le loyer. Il n’y va pas lui-même. Les propriétaires terriens se protégeaient, au contraire, eux, leur famille et leurs biens considérables, en habitant à l’abri de tours fortifiées.

Les contemporains de Jésus ne connaissaient que trop bien la violence que décrit ce récit. Quand le propriétaire envoie son fils percevoir le produit de la vigne, les vignerons se disent : « Voici l’héritier. Allons-y : tuons-le, nous aurons l’héritage ! » Ce qui reste très étrange, toutefois, c’est que les vignerons maltraitent à plusieurs reprises et vont jusqu’à tuer les gens qu’on leur envoie, sans subir les représailles du propriétaire. Quand nous interprétons les paraboles, l’éclairage qu’elles jettent sur le royaume de Dieu nous vient souvent des détails insolites qui ne correspondent pas à la façon dont les choses se passent dans la vie, alors comme aujourd’hui.

La vigne, c’est Israël, et Dieu en est le propriétaire

La parabole d’aujourd’hui n’est pas simplement une allégorie mettant en scène des serviteurs exaltés et cupides. Les auditeurs de Jésus ont bien saisi le message qui sous-tend le récit. Un peu plus tôt, ils lui ont demandé de quelle autorité il se réclame. Jésus a donc une bonne raison pour raconter cette histoire ; ses auditeurs le savent et c’est ce qui explique leur colère. En fait, ils ont reconnu plusieurs thèmes familiers sous la surface narrative.

L’image de la vigne nous invite à examiner la première lecture, tirée d’Isaïe 5, où la vigne symbolise Israël. Puisque la vigne a été plantée par Dieu, elle représente le don de Dieu, sa grâce et son amour. Mais la vigne exige aussi le travail du vigneron, qui lui permettra de produire le raisin et de donner le vin. Elle symbolise donc aussi la réponse de l’être humain : l’effort personnel et le fruit des bonnes actions.

Si la vigne renvoie à Israël, les vignerons représentent ses chefs religieux qui, tout en protestant de leur loyauté envers la loi d’Israël (la Torah), refusent de rendre à Dieu ce qui lui est dû en reconnaissant et en acceptant la puissance de sa présence dans la vie et la mission de Jean le Baptiste et de Jésus de Nazareth.

Après que différents « prophètes » eurent été envoyés aux « vignerons » – et exécutés –, les auditeurs de la parabole entendent Jésus leur rappeler comment les chefs religieux ont souvent ignoré les avertissements que leur avaient donnés les prophètes. Ces chefs religieux sont critiqués parce qu’ils ignorent les messagers de leur propre Dieu. Voilà qui explique leur réaction en Marc 12, 12 : « Ils cherchaient à arrêter Jésus, mais ils eurent peur de la foule. (Ils avaient bien compris que c’était pour eux qu’il avait dit cette parabole.) Ils le laissèrent donc et s’en allèrent. »

Matthieu a transformé cette parabole allégorique en une présentation somptueuse de l’histoire du salut. La vigne, c’est Israël et Dieu en est le propriétaire. Les serviteurs envoyés percevoir le produit sont les prophètes envoyés à Israël. Le fils dont les vignerons se saisissent et qu’ils exécutent, c’est Jésus, qui mourra à l’extérieur des murs de la ville de Jérusalem.

La vigne (v. 41) qui sera enlevée aux vignerons homicides et donnée en fermage à d’autres vignerons ne désigne plus Israël mais le royaume de Dieu. La parabole ne laisse pas entendre que Dieu va éloigner les dirigeants actuels d’Israël pour les remplacer par des chefs plus fidèles. C’est bien plutôt « le royaume de Dieu » qui « vous » sera enlevé et confié à une nation qui saura lui faire produire son fruit. Le « vous » ainsi interpellé ne comprend pas seulement les opposants désignés dans le texte mais tous ceux qui suivent leurs dirigeants pour rejeter Jean et Jésus. La nation à qui sera confié le royaume, c’est l’Église. La portée de la parabole s’étend même à la résurrection quand Jésus signale à ses auditeurs (v. 42) la prophétie sur « la pierre rejetée des bâtisseurs et devenue la pierre angulaire » (Psaume 118, 22-23) tandis que le commentaire final (v. 43) vient renforcer le sens selon lequel c’est l’Église qui hérite du royaume enlevé aux premiers vignerons.

Éviter l’antisémitisme

Il faut éviter toute lecture antisémite de cette parabole et voir d’abord en elle une invective prophétique adressée par Jésus à ses compatriotes juifs. L’attention devrait porter moins sur ce que dit ce texte des leaders juifs que sur ce qu’il signifie pour les chrétiens. Les « autres » à qui la vigne est « donnée en fermage » (v. 41) auront, eux aussi, des comptes à rendre au propriétaire. Eux aussi sont investis de la lourde responsabilité de faire produire du fruit au royaume (v. 43).

La vigne ne sera pas détruite

Dans l’homélie qu’il a prononcée à l’ouverture du douzième synode des évêques sur « la Parole de Dieu dans la vie et la mission de l’Église », le 5 octobre 2008, le pape Benoît XVI a parlé admirablement de la parabole d’aujourd’hui.

À la fin, le propriétaire de la vigne fait une dernière tentative : il envoie son propre fils, convaincu que lui, au moins, ils l’écouteront. C’est le contraire qui arrive: les vignerons le tuent justement parce qu’il est le fils, autrement dit l’héritier, convaincus de pouvoir ainsi prendre facilement possession de la vigne. Nous assistons donc à un saut de qualité par rapport à l’accusation de violation de la justice sociale, telle qu’elle émerge du cantique d’Isaïe. Nous voyons clairement ici comment le mépris pour l’ordre donné par le maître se transforme en mépris envers lui: ce n’est pas la simple désobéissance à un précepte divin, c’est le véritable rejet de Dieu: le mystère de la Croix apparaît.

Mais les paroles de Jésus contiennent une promesse: la vigne ne sera pas détruite. Alors qu’il abandonne à leur destin les vignerons infidèles, le maître ne se détache pas de sa vigne et la confie à d’autres serviteurs fidèles. Ceci indique que, si dans certaines régions la foi s’affaiblit jusqu’à s’éteindre, il y aura toujours d’autres peuples prêts à l’accueillir. C’est justement pour cela que Jésus, alors qu’il cite le Psaume 117 [118]: « La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la tête de l’angle » (v.22), assure que sa mort ne sera pas la défaite de Dieu. Une fois tué, Il ne restera pas dans la tombe, au contraire, et celle qui semblait justement être une défaite totale, marquera le début d’une nouvelle victoire. A sa passion douloureuse et à sa mort sur la croix succédera la gloire de sa résurrection. La vigne continuera alors à produire du raisin et sera louée par le maître « à d’autres vignerons, qui lui en livreront les fruits en leur temps » (Mt 21, 41).

La vigne est la maison d’Israël

La parabole des vignerons homicides nous rappelle une fois encore que nous ne pouvons contrôler le rayonnement continu de la miséricorde de Dieu vers les autres. Elle nous force à examiner notre vie, nos attitudes et nos comportements en nous demandant si nous accueillons, ou si nous rejetons, le message de salut de Jésus. Au lieu de mettre l’accent sur ce que dit le récit des leaders juifs, il faut nous demander ce qu’il nous dit de nous-mêmes, chrétiennes et chrétiens. Quelle est ma conception du royaume de Dieu ? En quoi est-ce que je produis une récolte pour le royaume de Dieu dans ma vie personnelle et dans notre vie communautaire ? Que dit la parabole de mes relations troubles avec ma famille, mes amis et mes collègues ? Que m’apprend le récit sur mon incapacité à pardonner aux autres et à me pardonner à moi-même ? Oui, les vignerons homicides de l’évangile d’aujourd’hui mettent à l’épreuve la patience divine. Mais moi aussi ! Comment est-ce que je réponds à la miséricorde et à la tendresse infinie de Dieu, qu’il m’offre de nouveau chaque jour ?

Sommes-nous des ouvriers fidèles et généreux dans la vigne du Seigneur ?

Vingt-sixième dimanche du temps ordinaire, Année A – 1 octobre 2017

Ézéchiel 18,25-28
Philippiens 2,1-11
Matthieu 21,28-32

Tout de suite avant le récit de l’évangile d’aujourd’hui, Jésus est retourné au Temple (v. 23a) et il a revendiqué cet espace sacré pour son ministère de guérison (v. 14), pour enseigner et pour interpeller ses adversaires. Les grands prêtres et les anciens du peuple continuent de le harceler : « Par quelle autorité fais-tu cela, et qui t’a donné cette autorité ? » (v. 23b). C’est Dieu lui-même qui est la source de l’autorité de Jésus mais celui-ci ne saurait le dire sans se faire accuser de blasphème. Au lieu de répondre directement à ses adversaires, Jésus leur oppose une question de son crû au sujet du baptême de Jean. Ceux qui sont rassemblés autour de Jésus refusent de voir Dieu à l’œuvre dans le baptême de Jean. Du même coup, ils rejettent Jésus. Cette réticence à croire en Dieu et en Jésus se manifeste dans la réaction des adversaires de Jésus face à Jean le Baptiste.

Le texte d’aujourd’hui commence par la parabole bien connue du père qui demande à ses deux fils d’aller travailler dans son vignoble (Matthieu 21,28-32). Pour un auditeur juif familier des récits des Écritures hébraïques, il y a déjà là un indice important : il va y avoir des problèmes. Il suffit de penser que les récits bibliques qui mettent en scène des frères sont presque toujours des histoires de conflit, d’hostilité, d’incompréhension, de concurrence et de tensions. Pensons à Ésaü et Jacob, Isaac et Ismaël, Joseph et ses frères. Jésus est un conteur de talent; il sait préparer son public à l’enseignement qu’il lui réserve. Je me demande à quoi songeaient les auditeurs de Jésus en l’entendant commencer son histoire : « Que pensez-vous de ceci ? Un homme avait deux fils… »

Après leur avoir donné ses directives, le père attend de ses fils une réponse. Mais il ne se contentera pas de mots; il veut un engagement authentique. Le premier fils commence par dire non mais il se repent, vit une conversion et va travailler. Le second fils acquiesce en paroles à la demande de son père mais ne tient pas sa promesse.

Aveugles à l’œuvre de Dieu

Les deux fils représentent, d’un côté, les chefs religieux et, de l’autre, les parias religieux qui ont répondu à l’appel au repentir lancé par Jean. Par la réponse qu’ils donnent à la question de Jésus (Mt 21,31), les chefs religieux se condamnent. En tant que leaders religieux, ils prétendent obéir fidèlement à Dieu mais ils ne voient pas que l’obéissance authentique exigerait qu’ils réagissent dans la foi à la nouveauté que Dieu est en train d’accomplir. En fin de compte, ce sont les pécheurs en Israël, représentés par les collecteurs d’impôt et les prostituées, eux qui avaient pris à la légère les exigences de leur religion, qui finiront par occuper dans le royaume la place des premiers tandis que les adversaires de Jésus en seront exclus. Ceux et celles qu’on tiendrait normalement pour étrangers au salut parce qu’ils rejettent le cadre extérieur de la religion pourraient bien être les plus conscients du besoin de la grâce de Dieu, se repentir et servir le Maître de la façon la plus significative. Voilà une attitude étrange et déconcertante de la part de Dieu, que nous retrouvons aussi dans le texte de l’Ancien Testament pour ce dimanche : les voies du Seigneur et celles de son peuple sont diamétralement opposées (Ézéchiel 18,25-28).

Un aperçu du royaume

La parabole d’aujourd’hui nous donne un aperçu de la nature radicale du Royaume de Dieu. Même si la parabole peut porter un jugement sur certains chefs religieux juifs, Matthieu entendait l’appliquer à un public beaucoup plus étendu, et même à nous. Dans cette parabole, chacune et chacun de nous peut reconnaître sa propre expérience. Nous aussi, nous pouvons devenir aveugles à ce que Dieu accomplit dans le monde qui nous entoure. La parabole pourrait-elle parler de ces personnes qui se montrent d’abord profondément religieuses et observantes mais qui, en réalité, ne sondent jamais assez la profondeur de la miséricorde de Dieu pour connaître vraiment le cœur et l’esprit du Seigneur ? La parabole est une leçon pour ceux et celles qui se prétendent chrétiens mais qui ne pratiquent ni le culte ni la vie chrétienne, en regard de ceux et celles qui viennent au Christ plus tard sans jamais se tenir pour justes.

Bien des gens aujourd’hui prétendent connaître le Christ mais ne mènent pas une vie chrétienne. Peu importe ce que vous dites ou ce que vous affichez extérieurement si cela ne correspond pas à ce que vous avez dans le cœur. Les belles paroles sur le Christ, promesses pour la forme et pieuseries convenues, sont vides en regard de l’acceptation intérieure du message qui appelle les gens au repentir et à l’action. Ce que Dieu regarde, c’est le résultat final dans la vie personnelle. Dieu est infiniment patient avec nous et peut certainement tolérer notre « non » initial pour peu que nous finissions par lui donner un « oui » final et définitif.

Pas d’évangélisation ou de ressourcement sans enthousiasme

il arrive facilement que notre « travail d’Église » ne serve finalement qu’à préserver l’institution sans susciter de véritable enthousiasme pour ce qu’accomplit la grâce de Dieu et sans stimuler vraiment, par conséquent, l’évangélisation et le ressourcement. Nous disons que nous allons travailler à la vigne du Seigneur mais, au lieu de vendanger le raisin, nous passons notre temps à nous plaindre, à geindre, à ironiser, à nous désespérer de ramasser les pierres le long du chemin au lieu de nous réjouir de la croissance abondante qui se produit autour de nous.

L’esprit et les yeux de Jésus Christ

La deuxième lecture d’aujourd’hui, tirée de la lettre de saint Paul aux Philippiens [2,1-11] contient l’un des plus beaux hymnes christologiques du Nouveau Testament. Composé de vers courts et rythmés, le texte se divise en deux parties : dans les versets 6 à 8, le Christ est le sujet de tous les verbes tandis que, dans les versets 9 à 11, c’est Dieu qui est le sujet. Ce qui correspond au mouvement du message qui passe de l’humiliation du Christ à son exaltation.

Même si Paul est en prison et ne peut plus visiter sa chère communauté de Philippes, les fidèles ne sont pas privés de son intercession et de son assistance. Depuis sa cellule, Paul les supplie de faire que sa joie soit complète en ayant « les mêmes dispositions », le même esprit, « le même amour ». Au lieu de nous laisser prendre au jeu de l’ambition et des choses fugaces de ce monde, de la société, de tous nos modes de vie fragmentés et peccamineux, nous sommes invités à entrer dans la « mobilité descendante » de Jésus Christ, qui se dépouille de lui-même pour trouver la plénitude et la vie.

Jésus et la Loi dans le Catéchisme de l’Église catholique

  1. L’accomplissement parfait de la Loi ne pouvait être l’œuvre que du divin Législateur né sujet de la Loi en la personne du Fils. En Jésus, la Loi n’apparaît plus gravée sur des tables de pierre mais « au fond du cœur » du Serviteur qui, parce qu’il « apporte fidèlement le droit » est devenu « l’alliance du peuple ». Jésus accomplit la Loi jusqu’à prendre sur Lui « la malédiction de la Loi » encourue par ceux qui ne « pratiquent pas tous les préceptes de la Loi » car « la mort du Christ a eu lieu pour racheter les transgressions de la Première alliance ».
  2. Jésus est apparu aux yeux des Juifs et de leurs chefs spirituels comme un « rabbi ». Il a souvent argumenté dans le cadre de l’interprétation rabbinique de la Loi. Mais en même temps, Jésus ne pouvait que heurter les docteurs de la Loi car il ne se contentait pas de proposer son interprétation parmi les leurs, « il enseignait comme quelqu’un qui a autorité et non pas comme les scribes ». En lui, c’est la même Parole de Dieu qui avait retenti au Sinaï pour donner à Moïse la Loi écrite qui se fait entendre de nouveau sur la Montagne des Béatitudes. Elle n’abolit pas la Loi mais l’accomplit en fournissant de manière divine son interprétation ultime : « Vous avez appris qu’il a été dit aux ancêtres […] moi je vous dis ». Avec cette même autorité divine, il désavoue certaines « traditions humaines » des Pharisiens qui « annulent la Parole de Dieu ».

Comment évangélisez-vous ?

  1. Le monde qui nous entoure a soif de la vraie bonne nouvelle, portée par les ouvrier de la vigne du Seigneur – de joyeux évangélisateurs qui loin de se montrer moroses, découragés, impatients ou angoissés, sont des ministres de l’Évangile, dont la vie rayonne de ferveur, qui ont reçu les premiers la joie du Christ et qui sont disposés à risquer leur vie pour que soit proclamé le Royaume et que l’Église soit établie au milieu du monde. Abordons-nous la nouvelle évangélisation dans l’enthousiasme ?
  2. Qu’est-ce qui nous empêche de devenir de vraies communautés, des fraternités authentiques et un corps vivant, plutôt qu’une entreprise ou une mécanique ?
  3. Comment certains événements survenus dans le monde et dans l’Église nous ont-ils aidés à raffiner et à repenser notre proclamation de l’Évangile ? Qu’est-ce que l’Esprit dit à notre Église à travers ces événements ? Quelles sont les nouvelles formes d’évangélisation que l’Esprit nous enseigne et demande de nous ?
  4. Sommes-nous dans la vigne du Seigneur des ouvriers fidèles, généreux, enthousiastes et porteurs d’espérance ?

« Vas-tu regarder d’un œil mauvais parce que moi, je suis bon ? »

Vingt-cinquième dimanche du temps ordinaire, Année A – 24 septembre 2017

Isaïe 55,6-9
Philippiens 1,20c-24.27a
Matthieu 20,1-16a

Quand Jésus enseigne en paraboles, il exprime de profondes vérités au moyen de récits et d’images toutes simples qui parlent à l’intelligence et au cœur. Dans l’Ancien Testament, l’emploi des paraboles correspond à une pédagogie très ancienne, ancrée dans la culture universelle et visant à donner un enseignement éthique qui s’applique à la vie de tous les jours à l’aide d’histoires symboliques qui mettent en scène des personnages et des situations concrètes. La plupart du temps, les premiers auditeurs de ces récits tiraient leurs propres conclusions. Parfois, les évangélistes ont ajouté une explication à l’histoire racontée par Jésus. Souvent, le caractère allusif de la parabole rend la sagesse de Jésus inaccessible aux auditeurs ou aux lecteurs mal disposés qui s’arrêtent à la lettre du texte.

Dans l’évangile d’aujourd’hui, la parabole des ouvriers envoyés à la vigne (Matthieu 20, 1-16a) sert à corriger les notions équivoques de droits acquis et de mérites. L’histoire reflète le contexte socio-économique de la Palestine au temps de Jésus. La parabole nous choque car elle heurte notre sens de la justice. Pour bien saisir la portée et l’impact du récit, il est essentiel de comprendre l’enchaînement des événements dans la parabole. Le maître du domaine engage des ouvriers pour sa vigne vers 6 heures du matin en convenant d’un salaire d’une pièce d’argent, ce qui est bien payé pour une journée de travail. On nous laisse deviner la générosité du maître qui engage des ouvriers à diverses heures de la journée. Se pourrait-il qu’au lieu d’avoir besoin de main-d’œuvre pour la vendange, le maître du domaine soit pris de compassion pour les ouvriers sans travail et pour leur famille ? La question reste ouverte.

Les travailleurs qui ont été engagés les premiers en appellent au bon sens, à l’équité, à la logique et à la raison. Ils ne se plaignent pas nécessairement de ce que les derniers engagés reçoivent un salaire mais ils estiment que si le maître du domaine se montre aussi généreux envers les derniers, il pourrait au moins leur accorder une prime, un bonus, à eux qui ont « enduré le poids du jour et de la chaleur ». Certains interprètes ont tenté d’atténuer ce manque d’équité en expliquant que la qualité du travail accompli par les derniers pendant la dernière heure équivalait peut-être à la journée de travail des premiers. D’autres commentateurs font valoir qu’un contrat est un contrat et que les ouvriers engagés à la première heure n’ont aucune raison de contester le salaire qui leur est versé puisque c’est bien la somme convenue. Le fait est que, d’un point de vue purement humain et en stricte logique, ils ont de quoi se plaindre. Cependant, cette parabole n’est pas une leçon d’éthique sociale ou de relations industrielles ; elle porte sur la radicalité de la générosité et de la compassion de Dieu et sur l’avènement du Royaume.

La pointe de la parabole (correspondant à la leçon formulée aux versets 19,30 et 20,16) s’exprime en Mt 20, 8-9, quand on voit non seulement que ceux qui ont été engagés sont payés dans l’ordre contraire à leur arrivée au travail mais encore qu’ils reçoivent tous exactement le même salaire pour leurs efforts ! La parabole atteint son point culminant au verset 15, avec la question du maître : « N’ai-je pas le droit de faire ce que je veux de mon bien ? Vas-tu regarder avec un œil mauvais parce que moi, je suis bon ? » Le maître de la vigne se réserve le droit de payer ses employés non pas sur la base de leurs mérites mais en fonction de sa propre compassion.

La générosité condamnée comme injuste

Dans la parabole d’aujourd’hui, pourquoi une telle générosité devrait-elle être condamnée comme injuste ? L’idée s’enracine et puise son sens le plus profond dans l’Ancien Testament qui conçoit que le Dieu créateur est bon et généreux envers tous ceux qui se tournent vers lui. C’est bien le Dieu en qui Jésus croit et vit mais, en la personne de Jésus, la compassion divine, la miséricorde divine, la bonté divine surpassent la justice divine. C’est pourquoi tous ceux et celles qui marchent à la suite de Jésus, ses disciples et ses amis, doivent imiter cette compassion extraordinaire, cette folle générosité, et ne jamais la remettre en question, la nier ou la critiquer.

Le Dieu et Père de Notre Seigneur Jésus Christ révèle son identité dans la première lecture d’aujourd’hui, tirée du prophète Isaïe : « Car mes pensées ne sont pas vos pensées et mes chemins ne sont pas vos chemins, déclare le Seigneur. Autant le ciel est élevé au-dessus de la terre, autant mes chemins sont élevés au-dessus des vôtres, et mes pensées, au-dessus de vos pensées. » (Isaïe 55, 8-9)

Nous sommes comme les ouvriers de la onzième heure

Peut-être plusieurs d’entre nous partagent-ils le mécontentement des ouvriers du verset 12. Combien de fois avons-nous vu des employeurs fantasques indemniser beaucoup trop généreusement des employés paresseux ou fauteurs de trouble au lieu de reconnaître les travailleurs fidèles, dévoués et constants. Comment Dieu peut-il se montrer aussi injuste, nous demandons-nous. Comment peut-il négliger ses ouvriers les plus fidèles ? Entre les lignes de la parabole transparaît le problème de la négociation avec Dieu. Dès les origines de la religion, on a supposé que les mortels pouvaient marchander avec les dieux pour en obtenir ce qu’ils voulaient.

Combien de fois n’avons-nous pas vécu cela dans notre appartenance à l’Église ou dans notre service ecclésial ? Certains feront valoir en grommelant que leurs longues années d’un service dévoué et incessant leur donne droit sur-le-champ à un meilleur salaire, à un rang plus élevé, à plus de privilèges et de prestige. C’est précisément à des moments comme ceux-là qu’il nous faut reconnaître humblement que nous sommes comme les ouvriers de la onzième heure. Aucun de nous ne mérite les grâces que Dieu a préparées pour nous. Nos récriminations et nos regards envieux alimentent un grave ressentiment dont il est difficile de se libérer. Toutes nos bonnes œuvres ne nous donnent aucun droit sur Dieu. Comment pourrions-nous exiger, même si nous avons fait tout ce que nous avions à faire, d’être honorés et récompensés par Dieu d’une manière spéciale, comme si nous avions un mérite exceptionnel qui nous rendrait indispensables à son service ? La notion de « droits acquis » n’existe pas dans le Royaume de Dieu.

Le seul remède aux sentiments de cette sorte, c’est de contempler le visage miséricordieux de Jésus et d’y reconnaître dans la chair la folle générosité de Dieu. La logique humaine est limitée mais la miséricorde et la grâce de Dieu ne connaissent ni limites ni frontières. Dieu n’agit pas selon nos normes. C’est dire qu’il nous faut voir Dieu et l’accepter dans notre frère et notre sœur, exactement comme Dieu a voulu qu’ils soient. Quand Dieu choisit une personne et qu’il lui accorde des grâces ou des dons particuliers, il n’en rejette pas une autre pour autant et ne la prive pas de sa grâce. Les grâces et les bénédictions du Seigneur sont illimitées et chacune, chacun reçoit sa part. Le choix que Dieu fait d’une ou de plusieurs personnes ne doit pas devenir un motif d’orgueil pour celles qui sont choisies ou de rejet pour les autres. Ce n’est que lorsque les unes et les autres vivent dans l’humilité et la simplicité, en reconnaissant le Dieu d’amour et de miséricorde à l’œuvre dans leur vie, qu’elles commencent à comprendre le sens véritable de l’amour et de la justice et qu’elles peuvent en arriver finalement à la réconciliation dans une profonde compréhension mutuelle.

Pour votre réflexion

Dans le Nouveau Testament, Jésus nous enseigne à dépasser la jalousie et l’envie. C’est bien le sens de la parabole d’aujourd’hui, où des ouvriers sont envoyés dans le vignoble à différentes heures du jour et finissent par recevoir tous le même salaire. Ceux qui sont arrivés à la première heure rouspètent contre le maître du domaine. « Mais il répondit à l’un d’entre eux : ‘Mon ami, je ne te fais aucun tort… Vas-tu regarder avec un œil mauvais parce que moi, je suis bon ?’ » (Mt 20, 13-15).

Considérez les deux articles suivants du Catéchisme de l’Église catholique (#2552-2553) :

Le dixième commandement défend la cupidité déréglée, née de la passion immodérée des richesses et de leur puissance.

L’envie est la tristesse éprouvée devant le bien d’autrui et le désir immodéré de se l’approprier. Elle est un vice capital.

L’envie est un défaut qui empêche de reconnaître la beauté unique de l’autre et qui refuse de l’honorer. Pour approcher Dieu, qui est pure bonté et pure générosité, il faut briser cette attitude de l’intérieur. L’envie aveugle. Elle nous scelle les yeux. L’envie et l’avarice sont des péchés contre le dixième commandement. Que pouvons-nous faire pour échapper à l’aveuglement et à la dureté du cœur ?

Caritas in Veritate

À la lumière de l’évangile d’aujourd’hui sur la rétribution, je vous offre le paragraphe n° 63 de l’encyclique Caritas in Veritate du pape Benoît XVI sur le développement humain intégral dans la charité et la vérité :

  1. En considérant les problèmes du développement, on ne peut omettre de souligner le lien étroit existant entre pauvreté et chômage. Dans de nombreux cas, la pauvreté est le résultat de la violation de la dignité du travail humain, soit parce que les possibilités de travail sont limitées (chômage ou sous-emploi), soit parce qu’on mésestime « les droits qui en proviennent, spécialement le droit au juste salaire, à la sécurité de la personne du travailleur et de sa famille ». C’est pourquoi, le 1er mai 2000, mon Prédécesseur de vénérée mémoire, Jean-Paul II, lançait un appel à l’occasion du Jubilé des Travailleurs pour « une coalition mondiale en faveur du travail digne », en encourageant la stratégie de l’Organisation Internationale du Travail. De cette manière, il donnait une forte réponse morale à cet objectif auquel aspirent les familles dans tous les pays du monde. Que veut dire le mot « digne » lorsqu’il est appliqué au travail ? Il signifie un travail qui, dans chaque société, soit l’expression de la dignité essentielle de tout homme et de toute femme: un travail choisi librement, qui associe efficacement les travailleurs, hommes et femmes, au développement de leur communauté; un travail qui, de cette manière, permette aux travailleurs d’être respectés sans aucune discrimination; un travail qui donne les moyens de pourvoir aux nécessités de la famille et de scolariser les enfants, sans que ceux-ci ne soient eux-mêmes obligés de travailler; un travail qui permette aux travailleurs de s’organiser librement et de faire entendre leur voix; un travail qui laisse un temps suffisant pour retrouver ses propres racines au niveau personnel, familial et spirituel; un travail qui assure aux travailleurs parvenus à l’âge de la retraite des conditions de vie dignes.

Le pardon a des conséquences en cette vie et dans l’autre

Vingt-quatrième dimanche du temps ordinaire, Année A – 17 septembre 2017

Ben Sirac 27,30-28,7
Romains 14,7-9
Matthieu 18,21-35

L’Évangile d’aujourd’hui (Matthieu 18, 21-35) traite de la nécessité du repentir et du pardon répété pour ceux et celles qui se disent disciples du Christ. Ce texte de l’Évangile peut se diviser en deux grandes parties : la question de Pierre à Jésus : « Seigneur, quand mon frère commettra des fautes contre moi, combien de fois dois-je lui pardonner ? Jusqu’à sept fois ? » (v. 21-22). Jésus répond à Pierre que le pardon ne connaît pas de limites (v. 22). Puis Jésus raconte la parabole du débiteur impitoyable pour faire passer le message (v. 23-34).

Il y a des ressemblances entre la parabole de Matthieu et l’histoire que raconte Luc 17,4, mais la parabole et sa conclusion ne se trouvent que dans le récit de Matthieu. En regardant de plus près la parabole de Matthieu sur le roi et son serviteur, nous découvrons qu’elle ne décrit pas nécessairement l’insistance de Jésus sur le pardon répété, qui était l’objet de la question de Pierre et de la réponse de Jésus. Le premier serviteur était devenu vulnérable; il était faible et sans ressources devant le roi, dont il ne pouvait qu’implorer la pitié. Il reprend du pouvoir en exigeant de son compagnon qu’il le rembourse et en le faisant jeter en prison pour défaut de paiement. Il ne renonce pas au pouvoir qu’il a sur d’autres. Et pourtant, le geste de ses compagnons qui le dénoncent ressemble fort à l’attitude du premier serviteur; eux non plus ne savent pas pardonner et ils exigent de le voir puni. En fin de compte, le pardon du Père, qui est déjà accordé, sera retiré au jugement dernier à ceux qui n’auront pas su imiter sa miséricorde et pardonner à leur tour (v. 35). Jésus avertit que son Père céleste traitera ceux qui ne savent pas pardonner de la même façon que le roi traite le serviteur impitoyable.

Des questions qui persistent

Qu’est-ce que ça veut dire, « pardonner » ? Avant tout, le pardon suppose qu’il y a quelque chose à pardonner. Que ce soit quelque chose d’important ou non, le besoin de pardon signifie que quelqu’un a fait quelque chose de mal. Le mot grec qui est employé pour désigner le « pardon » dans la parabole d’aujourd’hui veut dire « chasser, renvoyer » ou « mettre à part ». Le pardon « renvoie » ce qui a séparé les gens. La colère ou les sentiments de vengeance sont « renvoyés ». En pardonnant, on n’est plus sous le contrôle du geste peccamineux, de l’ancien péché qu’on a subi. Nous savons que Jésus exige de ses disciples un pardon sans limites. Mais le pardon et la miséricorde ne sont pas toujours simples.

Le pardon ne veut pas dire que les gens vont se réconcilier sur-le-champ. Mais il amorce du moins le processus de guérison et aide à écarter les sentiments de vengeance. Le fait d’ignorer l’enseignement de Jésus sur le pardon entraîne de sérieuses conséquences en cette vie et dans l’autre. Croyons-nous vraiment que notre destinée et notre salut éternel sont compromis ou entravés par notre incapacité de pardonner alors que nous sommes sur cette terre ? Comment rendre justice et montrer de la miséricorde ? Assurément, ce ne sont pas là pas pour nous des questions faciles et elles font lever en nous des nœuds d’émotions qu’on retrouve d’ailleurs dans la parabole d’aujourd’hui.

Aussi faut-il prêter une grande attention aux paroles du Ben Sirac dans la première lecture (27, 30-28:7): «  Rancune et colère, voilà des choses abominables où le pécheur s’obstine. L’homme qui se venge éprouvera la vengeance du Seigneur; celui-ci tiendra un compte rigoureux de ses péchés. Pardonne à ton prochain le tort qu’il t’a fait; alors, à ta prière, tes péchés seront remis. »

Les leçons d’une crime contre l’humanité

Ce temps de l’année nous donne l’occasion de réfléchir en profondeur sur la façon dont nous réagissons, comme communauté chrétienne, au mal dans le monde : à la façon dont nous pardonnons et faisons preuve de miséricorde. Le 11 septembre 2001, le monde s’est arrêté, et la terreur et l’horreur nous ont plongés comme jamais dans les profondeurs des mystères du mal, de la souffrance humaine et de la mort. Nombreux sont ceux qui se sont alors demandé où était Dieu au milieu de pareille destruction, dans la dévastation du 11 septembre. Mais, avec la grâce de Dieu, nous avons aussi été témoins de la grandeur du sacrifice humain et nous avons vu nos frères et sœurs manifester un amour héroïque.

Les attaques terroristes à Washington, D.C., en Pennsylvanie et à New York ne furent pas seulement des attaques contre les États-Unis. Pour citer Saint Jean-Paul II, « ce furent des crimes contre l’humanité ». Les victimes de ces tragédies venaient de dizaines de pays différents, et les retombées économiques et politiques de ces attentats ont touché le monde entier. Même si les responsables de ces attaques ont pu être motivés par leur opposition à des politiques américaines précises, notamment au Moyen-Orient, leur programme fondamental a paru s’inspirer d’un profond antagonisme à l’encontre de la culture et des institutions occidentales. Or il faut rejeter toute association simpliste entre l’islam et le terrorisme. Le 11 septembre pose un défi à l’Église autant qu’à l’État : nous devons en arriver à une meilleure compréhension de l’islam et établir avec lui des rapports plus profonds.

« L’ennemi » dans une guerre contre le terrorisme est très difficile à cerner; prenons bien soin de faire du premier venu un ennemi potentiel. Il faut éviter de faire en sorte que la guerre au terrorisme devienne la guerre contre l’autre. Une société édifiée sur la peur et la méfiance de l’autre ne sera jamais une société pacifique. Ce n’est que lorsque seront rétablies la légalité, la règle de droit et la coexistence pacifique que nous pourrons goûter la victoire.

Religion et terrorisme

En dépit du message de Jésus et de l’enseignement limpide de l’Église, il se peut que bien des gens soient encore captifs de la colère et de l’indignation face à la violence criminelle, en particulier au sujet des événements du 11 septembre 2001. Une réaction instinctive nous pousse à crier vengeance mais l’exemple de Jésus dans les Évangiles nous invite tous et toutes à développer une attitude différente, une attitude nouvelle face à la violence. L’Église est appelée à abattre les barrières qui divisent les populations, à jeter des ponts de confiance et à promouvoir le pardon et la réconciliation entre des peuples qui sont devenus étrangers les uns aux autres. Comme disciples de Jésus, nous devons être des prophètes de justice et de paix, et nous préoccuper passionnément de la souffrance de l’humanité de notre temps.

Saint Jean-Paul II et le 11 septembre

Lors du premier anniversaire des événements tragiques qui ont coûté tant de vies humaines aux États-Unis, Saint Jean-Paul II a dit ceci à l’audience générale du 11 septembre 2002, place Saint-Pierre :

A un an du 11 septembre 2001, nous répétons qu’aucune situation d’injustice, aucun sentiment de frustration, aucune philosophie ou religion ne peuvent justifier une telle aberration. Chaque personne humaine a droit au respect de sa vie et de sa dignité, qui sont des biens inviolables. Dieu le dit, le droit international le ratifie, la conscience humaine le proclame, la coexistence civile l’exige.

La Croix à « Ground Zero »

Nous étions ici au Canada au milieu des préparations pour la Journée mondiale de la Jeunesse 2002 quand les événements tragiques du 11 septembre et la Guerre du Golfe qui a suivi ont éclaté sur la scène internationale. Je n’oublierai jamais la douleur, l’angoisse et l’incertitude que le 11 septembre a jetées sur la Journée mondiale de la Jeunesse 2002 au Canada. Au milieu d’un pèlerinage soigneusement planifié à travers 72 diocèses canadiens, la croix fit un détour, en février 2002, pour suivre un itinéraire qui ne fait pas partie normalement de la phase préparatoire à la Journée mondiale de la Jeunesse dans le pays hôte. Avec la permission et la bénédiction du pape Jean-Paul II, nous avons porté la Croix de la Journée mondiale de la Jeunesse à Ground Zero, à New York. Notre délégation comprenait des jeunes délégués de plusieurs diocèses du Canada ainsi que des représentants de différents corps de policiers, d’ambulanciers et de pompiers. Nous avons porté la Croix jusqu’à Ground Zero afin de prier pour les victimes de la grande tragédie survenue au World Trade Center et ailleurs aux États-Unis. Cette visite aura été un profond signe d’espérance pour la population américaine et pour le monde entier, qui peinaient à comprendre la violence, la terreur et les forces mortifères que l’humanité a rencontrées le 11 septembre 2001. Notre geste était un défi car en un lieu qui hurlait la destruction, la terreur et la mort nous avons dressé la Croix de bois – instrument de mort transfiguré et devenu pour les chrétiennes et les chrétiens le grand symbole qui donne la vie.

Plus tôt ce matin-là, dans une église de Manhattan près des Nations Unies, Monseigneur Renato Martino, alors observateur permanent du Vatican auprès de l’ONU, avait prononcé une homélie émouvante:

L’Écriture sainte, avait-il dit, nous parle du péché et de notre besoin désespéré de conversion. Ce que vous allez voir aujourd’hui en vous rendant à Ground Zero est la conséquence du péché : un cratère de débris et de cendres, de destruction humaine et de douleur ; un vestige du péché qui manifeste le mal à un point tel que les mots ne sauraient arriver à l’exprimer. Cependant, ce n’est jamais assez de parler seulement des effets du terrorisme, de la destruction qu’il entraîne ou de ceux qui le pratiquent… Nous manquons de respect à la mémoire des personnes qui ont péri dans cette tragédie si nous n’en recherchons pas les causes. Cette recherche fait remonter toute une panoplie de facteurs politiques, économiques, sociaux, religieux et culturels. Le dénominateur commun de ces facteurs est la haine, une haine qui transcende les peuples ou les régions du monde. C’est la haine de l’humanité elle-même, une haine qui tue jusqu’à celui qui hait.

Gillian, jeune femme de l’Ouest canadien qui faisait partie de notre équipe nationale, a résumé notre visite à Ground Zero ainsi :

Ce n’est que maintenant que je commence à saisir ce que nous avons vu. Pour moi, Ground Zero est comme un chantier de construction. J’ai compris, au milieu de toute cette destruction, combien il est important que Ground Zero devienne vraiment un fondement sur lequel ériger l’espérance, la paix et le pardon. La Croix de la Journée mondiale de la Jeunesse est la pierre angulaire de ce nouveau chantier.

Seigneur, apporte ta paix à notre monde violent.

Reprenons aujourd’hui la prière qu’a prononcée le pape Benoît XVI, le 20 avril 2008, lors de la visite historique et émouvante qu’il fit à Ground Zero. En récitant ce texte, demandons au Seigneur de faire nous les instruments et les porteurs de son pardon et de sa réconciliation au monde brisé qui nous entoure.

O Dieu d’amour, de compassion, et de guérison,
regarde vers nous, peuple aux différentes fois et traditions,
qui nous rassemblons aujourd’hui en ce lieu,
théâtre d’une violence et d’une douleur indicibles.
Nous te demandons, dans ta bonté,
D’accorder la lumière et la paix éternelles
à tous ceux qui sont morts ici
– les héroïques secours d’urgence:
nos pompiers, les agents de police,
les travailleurs du Samu, et le personnel de l’Autorité portuaire,
ainsi que les innocents, hommes et femmes,
qui ont été victimes de cette tragédie,
simplement parce que leur travail ou leur service
les a conduits ici le 11 septembre 2001.

Nous te demandons, dans ta miséricorde,
D’apporter la guérison à ceux qui,
à cause de leur présence ici ce jour-là,
souffrent de blessures et de maladies.
Guéris aussi la douleur des familles encore en deuil,
et tous ceux qui ont perdu des personnes chères dans cette tragédie.
Donne-leur la force de continuer à vivre avec courage et espérance.

Nous pensons aussi
à ceux qui sont morts, ont été blessés et ont perdu des proches,
le même jour au Pentagone
et à Shanksville, en Pennsylvanie. Nos cœurs sont unis aux leurs,
tandis que nos prières
embrassent leur douleur et leur souffrance.

Dieu de paix, apporte ta paix
à notre monde violent :
paix dans le cœur de tous les hommes et de toutes les femmes,
et paix aux Nations de la terre.
Conduis à tes voies d’amour
ceux dont le cœur et l’esprit
sont consumés par la haine.

Dieu de compréhension,
submergés par l’ampleur de cette tragédie,
nous cherchons ta lumière et tes conseils
alors que nous sommes face à ces événements terribles.
Accorde à ceux dont la vie a été épargnée
de vivre en sorte que les vies perdues
n’aient pas été perdues en vain.
Réconforte-nous, console-nous,
fortifie-nous dans l’espérance,
et donne-nous la sagesse et le courage
de travailler inlassablement pour un monde
où règnent la paix et l’amour véritables,
dans les Nations et dans le cœur de chacun.

La dimension communautaire du pardon et de la réconciliation

Vingt-troisième dimanche du temps ordinaire, Année A – 10 septembre 2017

Ézéchiel 33,7-9
Romains 13,8-10
Matthieu 18,15-20

L’Évangile d’aujourd’hui (Matthieu 18, 15-20) nous oblige à considérer les éléments qui sont essentiels à la démarche du pardon entre membres de la communauté ecclésiale. Le texte de Matthieu souligne la correction fraternelle des membres qui commettent le péché, l’importance de la prière des disciples (v. 19-20) et le besoin constant de pardon, qui doit s’étendre aux membres repentants de la communauté chrétienne (v. 21-35).

À Césarée de Philippe, nous avons appris que Pierre est le rocher, la fondation sur laquelle le Seigneur bâtit l’édifice de l’Église. Pierre se voit confier les clés du Royaume des cieux, qu’il pourra ouvrir ou fermer aux gens selon qu’il le jugera bon. Pierre pourra lier ou délier, c’est-à-dire qu’il pourra instituer ou interdire ce qu’il jugera nécessaire à la vie de l’Église. Pierre reçoit les clés. Au verset 18 de l’Évangile d’aujourd’hui, nous voyons une répétition presque exacte de l’expression du verset 16,19 et plus d’un estime que cette formule accorde ici à tous les disciples ce qui avait d’abord été remis à Pierre seul.

La dureté des propos au sujet des païens et des publicains (collecteurs d’impôt) dans l’Évangile d’aujourd’hui reflète probablement une certaine période de l’histoire de la communauté de Matthieu, alors qu’elle était sans doute composée de chrétiens juifs. De même que les juifs observants fuyaient la compagnie des païens et des collecteurs d’impôt, la congrégation des disciples du Christ doit se séparer de ceux de ses membres qui seraient des pécheurs arrogants et refuseraient de se repentir même une fois convaincus de péché par toute l’église. De tels individus doivent être rejetés de la fraternité de la communauté.

L’enseignement de l’Église sur la pénitence et la réconciliation

Le Catéchisme de l’Église catholique enseigne que le péché est avant tout une offense à Dieu, une rupture de la communion avec lui. Par ailleurs, il porte atteinte à la communion avec l’Église. C’est pourquoi la conversion comprend à la fois le pardon de Dieu et la réconciliation avec l’Église, qui trouvent leur expression et leur accomplissement liturgique dans le sacrement de la Pénitence et de la Réconciliation. « Dieu seul pardonne les péchés (cf. Mc 2, 7). Parce que Jésus est le Fils de Dieu, il dit de lui-même : ‘Le Fils de l’homme a le pouvoir de remettre les péchés sur la terre’ (Mc 2, 10) et il exerce ce pouvoir divin. » (n° 1441).

Lier et délier

Le Catéchisme de l’Église catholique continue en expliquant ce que signifie l’expression « lier et délier » dans l’Évangile d’aujourd’hui (n° 1444-1446).

Cette dimension ecclésiale de leur tâche s’exprime notamment dans la parole solennelle du Christ à Simon Pierre : « Je te donnerai les clefs du Royaume des cieux ; tout ce que tu lieras sur la terre sera lié aux cieux, et tout ce que tu délieras sur la terre sera délié aux cieux.’ Cette même charge de lier et de délier qui a été donnée à Pierre a été aussi donnée au collège des apôtres unis à leur chef. »

Les mots lier et délier signifient : celui que vous exclurez de votre communion, celui-là sera exclu de la communion avec Dieu ; celui que vous recevez de nouveau dans votre communion, Dieu l’accueillera aussi dans la sienne. La réconciliation avec l’Église est inséparable de la réconciliation avec Dieu.

Le Christ a institué le sacrement de Pénitence pour tous les membres pécheurs de son Église, avant tout pour ceux qui, après le baptême, sont tombés dans le péché grave et qui ont ainsi perdu la grâce baptismale et blessé la communion ecclésiale.

Plus que pardonner et oublier

Le pardon ne signifie jamais fermer les yeux sur ce que quelqu’un nous a fait. Les émotions que nous ressentons quand on nous a fait du tort sont authentiques, réelles, troublantes; il faut en prendre acte honnêtement et douloureusement, et composer avec elles. Elles peuvent ouvrir la voie à une cicatrisation de la blessure et nous faire évoluer vers la guérison et le pardon. En cultivant des sentiments de ressentiment, de rancune, de colère, de haine et de rage, on risque d’empêcher l’amorce du processus de guérison. Pardonner, ce n’est pas laisser entendre que ce que les autres nous ont fait était acceptable. Pardonner vraiment, c’est refuser de laisser la blessure nous empêcher de grandir et d’aller de l’avant. Si je refuse d’avancer, en me complaisant dans ma blessure et ma colère, je me laisse paralyser par le mal qui s’est produit.

L’esprit rancunier qui se nourrit de ressentiment endurcit le cœur et le ferme à l’amour. Je suis terriblement diminué quand je n’arrive pas à pardonner aux autres. Pour être sincère en matière de pardon, je dois permettre à Dieu d’éliminer ma dureté de cœur et ma mesquinerie. Le pardon n’est pas l’oubli. C’est bien plutôt une décision consciente, une résolution que je prends dans ma tête, au niveau cérébral, en priant pour qu’elle descende dans mon cœur. Considérons pour aujourd’hui des exemples douloureux de pardon à l’œuvre ? Pardonner à la personne qui a assassiné mon enfant innocent ne veut pas dire que je doive demander sa sortie de prison. Pardonner au mari qui a eu régulièrement un comportement violent ne m’oblige pas à choisir de le rependre après qu’il y a eu violence et infidélité. Le fait de parler raisonnablement à l’épouse qui a quitté son mari et ses enfants pour suivre un autre partenaire n’efface pas la souffrance terrible imposée à toute la famille. Pardonner au prêtre qui a agressé des enfants ne revient pas à demander sa réintégration dans le ministère actif à proximité de mineurs. Parler honnêtement au jeune homme qui a abandonné son amie quand elle a découvert qu’elle était enceinte et qu’elle a refusé l’avortement comme solution de facilité, c’est le début du pardon et de la guérison pour toutes les personnes en cause. Nous avons besoin de lucidité quand il s’agit de juger avec sagesse et avec compassion les situations grandement ambiguës dans lesquelles nous nous retrouvons souvent.

L’expression « pardonner et oublier » qu’on entend souvent n’a rien de biblique ni de particulièrement chrétien. Jésus nous propose une autre façon de pardonner sans oublier la blessure passée. Quand je pardonne au nom de Jésus Christ, avec sa force et sa présence, je peux en aider d’autres qui ont été profondément blessés et amorcer le processus de guérison. De même qu’il n’y a rien qu’un être humain ne puisse faire à un autre, il n’y a rien qu’un être humain ne peut pardonner à un autre, avec l’aide et la grâce de Jésus.

Le pardon des Amish

À la lumière de l’Évangile d’aujourd’hui sur la nécessité du pardon, je voudrais rappeler un incident tragique, survenu il y a quelques années aux États-Unis, et qui a amené le monde entier à réfléchir sur le sens du pardon. Je sais en tout cas à quel point cette histoire m’a secoué dans ma propre conception du pardon.

La fusillade à l’école de West Nickel Mines, petite école primaire d’une seule salle de classe au cœur de la collectivité amish de Nickel Mines, dans le canton de Bart du comté de Lancaster, en Pennsylvanie, eut lieu le 2 octobre 2006. Un tireur solitaire, Charles Roberts IV, prit d’assaut l’école et relâcha 15 jeunes garçons et quatre adultes avant de ligoter 10 petites filles et d’ouvrir le feu sur elles. Après quoi Roberts s’est enlevé la vie.

Le jour de la tuerie, le grand-père d’une des cinq fillettes assassinées recommanda aux membres plus jeunes de sa famille de ne pas haïr le tueur : « Il ne faut pas en vouloir à cet homme ». Un autre père amish fit observer : « Il avait une mère et une épouse et une âme, et il se tient maintenant en présence d’un Dieu juste. »

Une voisine amish s’en fut consoler la famille Roberts quelques heures après la fusillade et leur apporter le pardon. Des membres de la communauté amish sont allés visiter et réconforter la veuve, les parents et les beaux-parents de l’assassin. Une trentaine de membres de la communauté amish ont assisté aux funérailles de Roberts, et Marie Roberts, la veuve du tireur, fut l’une des rares personnes de l’extérieur invitées aux funérailles de l’une des victimes.

Marie Roberts écrivit une lettre ouverte à ses voisins amish; elle les remerciait de leur pardon, de leur magnanimité et de leur miséricorde. « L’amour que vous avez témoigné à notre famille, dit-elle, a contribué à favoriser la guérison dont nous avons si grand besoin. Les dons que vous nous avez faits ont touché notre cœur d’une façon que les mots ne sauraient décrire. Votre compassion a dépassé notre famille, elle dépasse notre collectivité et elle est en train de changer notre monde; nous vous en remercions sincèrement. »

Vers une réconciliation et une espérance authentique

Bien des gens ont critiqué le pardon immédiat et absolu qui a caractérisé la réaction des Amish; on a dit que le pardon n’a pas lieu d’être si l’autre partie n’a pas exprimé de remords et qu’une telle attitude risque de nier l’existence du mal. Ceux qui ont étudié la vie des Amish font valoir que le fait de « laisser tomber la rancune » est une valeur profondément enracinée dans la culture amish. Ils expliquent que la volonté des Amish de renoncer à se venger ne fait pas disparaître la tragédie et n’efface pas le mal mais représente un premier pas vers une vraie réconciliation et vers un avenir porteur d’un espoir réaliste.

L’accent placé sur le pardon et sur la réconciliation dans la réaction de la communauté amish a été largement débattu dans la presse internationale. Le pardon est profondément inscrit dans la trame de la foi amish. Le courage d’un tel geste de pardon a ébranlé le monde au moins autant que la brutalité du meurtre. J’ai souvent pensé que la puissance transformatrice du pardon est peut-être le seul aspect positif, le seul facteur de rédemption, à avoir émergé de l’horrible massacre de Nickel Mines en 2006.

Le pardon des Amish soulève pour nous plusieurs questions épineuses. C’est peut-être une chose de pardonner à un tueur dément; mais qu’en est-il de ceux qui ne sont pas fous, qui assassinent froidement ou qui menacent de le faire à des fins politiques ou par vengeance personnelle ? Quel est le rapport entre le pardon et la justice ? Si tout le monde était aussi prompt à pardonner, les relations humaines s’en trouveraient-elles transformées ou est-ce que nous risquerions de sombrer dans l’anarchie ?

Sentinelles du matin

La première lecture d’aujourd’hui, tirée du livre du prophète Ézéchiel (33, 7-9) utilise l’expression « guetteur pour la maison d’Israël » (v. 2). Le mot « guetteur » ou « sentinelle » désigne quelqu’un qui va annoncer le salut (chapitres 33-48), et le même mot (3, 17-21) renvoyait déjà au ministère d’Ézéchiel, chargé d’annoncer le jugement (chapitres 3-24). L’emploi du mot « guetteur » ou sentinelle évoque certainement pour moi le pape Jean-Paul II, qui l’avait utilisé lors de la Journée mondiale de la Jeunesse 2000 à Rome, et de nouveau en préparation de la Journée mondiale de la Jeunesse 2002 au Canada.

Dans le message où il annonçait la tenue de la Journée mondiale de la Jeunesse 2002, Saint Jean-Paul II écrivait :

Vous êtes la lumière du monde… Pour beaucoup de ceux qui, dès le début, écoutèrent Jésus, comme pour nous aussi, le symbole de la lumière évoque le désir de la vérité et la soif de parvenir à la plénitude de la connaissance, inscrits au plus profond de tout être humain. Quand la lumière diminue ou disparaît totalement, on ne parvient plus à distinguer la réalité autour de soi. Au plus fort de la nuit, on peut se sentir apeuré et insécurisé, et l’on attend alors avec impatience l’arrivée de la lumière de l’aurore. Chers jeunes, il vous appartient d’être les sentinelles du matin (cf. Is 21, 11-12) qui annoncent l’arrivée du soleil qui est le Christ ressuscité.

Dans la deuxième lecture d’aujourd’hui, tirée de la lettre de saint Paul au Romains (13, 8-10), l’Apôtre Paul considère les obligations de la charité. Quand l’amour inspire la prise de décision de ceux et celles qui portent le nom de chrétiens et de chrétiennes, l’intérêt de la loi est préservé (v. 9). L’amour va au devant de l’objectif de la législation publique, qui est de protéger l’intérêt bien compris de tous les citoyens.

À l’occasion des Journées mondiales de la Jeunesse, les jeunes reçoivent le mandat de devenir sentinelles du matin, de porter la lumière du Christ et d’annoncer l’espérance et le salut à un monde trop souvent plongé dans les ténèbres et dans le désespoir. Il n’y a pas de meilleure école de réconciliation, de pardon et de paix que les Journées mondiales de la Jeunesse, qui présentent concrètement aux jeunes les éléments fondamentaux de la vie chrétienne et le sens qu’il y a à devenir de vrais citoyens du Royaume de Dieu.

Suivre Jésus, c’est accepter la souffrance et la croix

Vingt-deuxième dimanche du temps ordinaire, Année A – 3 septembre 2017

Jérémie 20,7-9
Romains 12,1-2
Matthieu 16,21-27

L’Évangile d’aujourd’hui, Matthieu 1, 21-27, nous présente la première annonce de la passion de Jésus. La scène suit le récit rapporté en Marc 8,31-33 et vient corriger une conception de la mission messianique qui ne serait que glorieuse et triomphale. Le récit que donne Matthieu de la première annonce de la passion aborde les souffrances du Fils de l’Homme. Dans le texte grec du Nouveau Testament, la formulation de Matthieu est presque identique au fragment pré-paulinien du kérygme qu’on trouve en 1 Co 15,4 et au texte d’Osée 6,2, dans lequel plusieurs voient la référence vétérotestamentaire à la confession de la résurrection de Jésus le troisième jour.

En ajoutant les mots « à partir de ce moment » (16,21), Matthieu souligne que la révélation faite par Jésus de la souffrance et de la mort qui l’attendent ouvre une nouvelle étape de l’évangile. Tout de suite après la confession de Pierre à Césarée de Philippe, Jésus « commença à montrer à ses disciples qu’il lui fallait partir pour Jérusalem, souffrir beaucoup de la part des anciens, des chefs des prêtres et des scribes, être tué et, le troisième jour, ressusciter » (16,21). On nous dit qu’en réponse à la déclaration de Jésus, Pierre le prit à part et se mit à lui faire des reproches. « Dieu t’en garde, Seigneur ! Cela ne t’arrivera pas. » « Mais lui, se retournant, dit à Pierre : Passe derrière moi, Satan, tu es un obstacle sur ma route, tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes » (v. 22-23).

Le refus de Pierre

Le refus qu’oppose Pierre à la souffrance et à la mort annoncées (v. 22-23) est interprété comme une tentative satanique pour détourner Jésus de la mission que Dieu lui a confiée, et les paroles adressées au disciple rappellent la réponse de Jésus au diable dans le récit des tentations (Mt 4,10: « Retire-toi, Satan ! »). L’objectif satanique est souligné par les mots que Matthieu ajoute à sa source marcienne : « tu es un obstacle sur ma route ». Le vrai disciple doit être prêt à suivre Jésus et même à donner sa vie pour lui; cela lui sera rendu au jugement dernier (v. 24-28)

Qu’est-ce qui se cache derrière le refus de Pierre d’accepter la souffrance et la mort de Jésus ? Pierre exprime le désarroi et la consternation des autres apôtres à qui Jésus vient d’annoncer sa souffrance et sa mort imminentes. « Non, Seigneur, c’est pas possible ! C’est pas juste ! » Pareille réaction reflète l’incapacité de Pierre et la nôtre à comprendre le mystère de Dieu à l’œuvre en Jésus et dans nos vies. Pierre et les autres sont placés devant la dure réalité des desseins de Dieu, qui sont complètement inacceptables du point de vue de la logique humaine. Subir de grandes souffrances de la part des autorités religieuses, être chargé de la croix, être exécuté – est-ce que tout cela fait partie du contrat, du projet Jésus ? N’y a-t-il pas d’incitatifs ou d’avantages sociaux ? Est-ce qu’il ne vaudrait pas mieux biffer du contrat la croix et la souffrance ? Est-ce vraiment nécessaire ? Quand il raconte des choses pareilles, n’est-il pas en proie à une forme quelconque de dépression ?

De « rocher » à « scandale »

La semaine dernière encore, à Césarée de Philippe, Pierre était qualifié de « rocher ». Il se fait maintenant traiter de « scandalon », de pierre d’achoppement ! Jésus rappelle à Pierre qu’il ne comprend rien de la réalité et du mystère du dessein de Dieu sur lui et sur nous !

Jésus dit à ses disciples que s’ils veulent marcher à sa suite, ils doivent se renier, prendre leur croix et le suivre. Qu’est-ce qu’on veut dire quand on parle de « se renier » ? Renier quelqu’un (v. 24), c’est le désavouer et se renier soi-même, c’est cesser de faire de soi-même le centre de son existence. Songez un peu à Pierre qui en viendra un jour à renier son ami et Seigneur : « Je ne le connais pas ! ». Même chose pour nous. Me renier, c’est ne plus me connaître; je ne tiens plus compte de ma propre vie. Je ne suis plus le centre de mon univers. Mais l’action ne s’arrête pas là : toute la force de cette injonction repose en fait sur l’invitation que lance Jésus : « Suis-moi. » Tout ce qui précède et tout ce qui suit, ce ne sont que les conditions indispensables pour aimer Jésus et rester avec lui, et pour continuer de rester avec lui.

Suivre Jésus

L’enseignement que donne Jésus au petit groupe des Douze peut se résumer comme suit : « quiconque a accepté l’appel personnel à me suivre doit m’accepter comme je suis. » Suivre Jésus, c’est accepter la souffrance et la croix ! Le signe du Messie va devenir celui de ses disciples ! Ils doivent se mettre derrière lui et le suivre dans sa montée vers Jérusalem.

Ce qui donne tout son sens à la croix, c’est de la porter derrière Jésus, non pas dans un itinéraire de solitude angoissée, d’errance ou de rébellion désespérée, mais bien plutôt dans un cheminement soutenu et alimenté par la présence du Seigneur. Jésus nous demande d’avoir le courage de choisir une vie semblable à la sienne. Ceux et celles qui veulent suivre Jésus ne peuvent éviter la souffrance. Les voies de Dieu ne sont pas les nôtres – aujourd’hui, nous sommes invités à conformer nos voies à celles de Dieu.

Discerner la volonté de Dieu

Puisque le Christ marque la fin de la loi mosaïque comme premier point de repère pour le peuple de Dieu, l’apôtre Paul explique dans sa lettre aux Romains (12, 1-2) comment peuvent fonctionner les chrétiens, à la lumière du don de la justification par la foi, dans leurs relations entre eux et avec l’État. La loi mosaïque contenait des dispositions détaillées sur les sacrifices et d’autres observances cultuelles. L’évangile, par contre, invite les croyants à présenter leur propre vie en sacrifice vivant (12,1). Au lieu d’être contraints par des maximes légales précises, les chrétiens sont libérés : ils doivent faire preuve de bon jugement quand se présentent les multiples décisions de toutes sortes qu’impose la vie quotidienne. Paul invite les chrétiens à « se transformer en renouvelant leur façon de penser pour savoir reconnaître quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bon, ce qui est capable de lui plaire, ce qui est parfait » (v. 2).

Saisir le mystère du Christ

Dans son homélie à la messe de clôture de la Journée mondiale de la Jeunesse, à l’aéroport militaire des Cuatro Vientos près de Madrid, en Espagne, le dimanche 21 août 2011, le pape Benoît XVI a parlé de notre foi en Jésus Christ.

La foi va au-delà des simples données empiriques ou historiques ; elle est la capacité de saisir le mystère de la personne du Christ dans sa profondeur. Mais, la foi n’est pas le fruit de l’effort de l’homme, de sa raison, mais elle est un don de Dieu : « Heureux es-tu, Simon fils de Yonas : ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais mon Père qui est aux cieux ». Elle a son origine dans l’initiative de Dieu, qui nous dévoile son intimité et nous invite à participer à sa vie divine même. La foi ne fournit pas seulement des informations sur l’identité du Christ, mais elle suppose une relation personnelle avec Lui, l’adhésion de toute la personne, avec son intelligence, sa volonté et ses sentiments, à la manifestation que Dieu fait de lui-même. Ainsi, la demande de Jésus : « Et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? », pousse en fin de compte les disciples à prendre une décision personnelle par rapport à Lui. La foi et la suite (sequela) du Christ sont étroitement liées. Et, comme elle suppose suivre le Maître, la foi doit se consolider et croître, devenir profonde et mûre, à mesure qu’elle s’intensifie et que se fortifie la relation avec Jésus, l’intimité avec Lui. Même Pierre et les autres apôtres ont eu à avancer sur cette voie, jusqu’à ce que leur rencontre avec le Seigneur ressuscité leur ouvre les yeux sur une foi plénière.

Chers jeunes, aujourd’hui, le Christ vous pose également la même demande qu’il a faite aux apôtres : « Et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? » Répondez-lui avec générosité et courage comme il convient à un cœur jeune tel que le vôtre. Dites-lui : Jésus, je sais que tu es le Fils de Dieu, que tu as donné ta vie pour moi. Je veux te suivre avec fidélité et me laisser guider par ta parole. Tu me connais et tu m’aimes. J’ai confiance en toi et je remets ma vie entre tes mains. Je veux que tu sois la force qui me soutienne, la joie qui ne me quitte jamais.

La mission fondamentale de l’Église

Continuons de lire les Lineamenta (document préparatoire) du Synode des évêques sur la Nouvelle Évangélisation. Les deux paragraphes que voici sont tirés de la section 10, intitulée « Première évangélisation, sollicitude pastorale, nouvelle évangélisation » ; ils prolongent naturellement notre réflexion sur l’Évangile d’aujourd’hui.

La nouvelle évangélisation est le nom qui est donné à cette nouvelle attention de l’Église à sa mission fondamentale, à son identité et à sa raison d’être. Aussi est-elle une réalité qui ne touche pas seulement des régions bien définies ; elle est le chemin qui permet d’expliquer et de traduire dans la pratique l’héritage apostolique dans notre temps, et pour notre temps. Avec le programme de la nouvelle évangélisation, l’Église veut introduire son thème le plus originel et spécifique dans le monde contemporain et dans la discussion actuelle: l’annonce du Royaume de Dieu, qui a commencé en Jésus-Christ. Aucune situation ecclésiale ne peut se sentir exclue d’un tel programme: les Églises chrétiennes d’ancienne fondation, avec le problème de l’abandon pratique de la foi chez nombre de personnes; et les Églises nouvelles, aux prises avec des itinéraires d’inculturation qui exigent d’être vérifiés en permanence pour parvenir non seulement à introduire l’Évangile – qui purifie et élève ces cultures – mais surtout à les ouvrir à sa nouveauté. De façon plus générale, toutes les communautés chrétiennes, engagées dans la pratique d’une pastorale qui semble toujours plus difficile à gérer et court le risque de devenir une routine peu capable de communiquer les raisons pour lesquelles elle est née.

Nouvelle évangélisation signifie alors mission ; elle demande d’être capable de repartir, de dépasser les frontières, d’élargir les horizons. La nouvelle évangélisation est le contraire de se suffire à soi-même et du repli sur soi, de la mentalité du statu quo et d’une conception pastorale selon laquelle il suffit de faire comme on a toujours fait. Aujourd’hui, le « business as usual » ne suffit plus. Comme certaines Églises locales se sont engagées à l’affirmer, il est temps que l’Église appelle ses communautés chrétiennes à une conversion pastorale au sens missionnaire de leur action et de leurs structures.

Questions pour la réflexion cette semaine

1) Quels sont les principaux obstacles à surmonter et les efforts les plus difficiles à faire pour poser la question de Dieu dans le monde d’aujourd’hui ? Le fait de poser cette question donne-t-il des fruits ?

2) Ai-je déjà « fait des reproches » au Seigneur pour un résultat ou pour une situation auxquels je ne m’attendais pas ? Au bout du compte, qu’ai-je appris de cette expérience ? M’a-t-elle fait grandir ?

3) Est-ce que mes attentes face à l’identité de Jésus et à ce qu’il veut de moi m’amènent à me refermer et à résister à tout ce qui déborde de leurs limites ? Comment est-ce que je me fais une idée du Christ et de sa volonté ? Sur quoi se fonde mon idée : sur les vérités transmises par l’Église catholique ou sur autre chose ?

4) M’arrive-t-il de faire des sacrifices pour ma foi, pour ma famille, pour les autres ? Est-ce que je les fais à contrecœur ou dans une attitude de joie ?

N’oublions pas que Pierre détient les clés

Vingt-et-unième dimanche du temps ordinaire, Année A – 27 août 2017

Isaïe 22,19-23
Romains 11,33-36
Matthieu 16,13-20

Pendant mes études de deuxième et troisième cycles en Israël dans les années 1990, j’ai passé un certain temps avec l’équipe archéologique israélienne qui explorait le site de Césarée de Philippe dans le nord du pays. Césarée de Philippe se trouve à une vingtaine de milles au nord de la mer de Galilée dans le territoire qu’a dirigé le tétrarque Philippe, un fils d’Hérode le Grand, de 4 avant J.C. jusqu’à sa mort en 34 de notre ère. Le potentat reconstruisit la ville de Paneas en lui donnant le nom de Césarée, en l’honneur de l’empereur, auquel il ajouta Philippi (« de Philippe », pour la distinguer du port de mer en Samarie qui portait aussi le nom de Césarée.

L’endroit s’appelle aujourd’hui « Banias », déformation du mot « Paneas », qui renvoie au dieu grec Pan. À l’époque de Jésus, il y avait, dans cette localité située à la frontière entre Israël et la Syrie au pied du majestueux mont Hermont, un culte de la fertilité florissant dans un temple païen dédié à Pan. C’est là, en cet endroit de débordements sexuels et de culte païen au dieu grec Pan, que Jésus demande à ses disciples ce qu’ils pensent de son statut messianique. C’est là que Pierre acclame en Jésus le Messie du seul vrai Dieu. Décor étonnant pour ce récit dramatique de l’Évangile, en Matthieu 16, 13-20 !

Le récit de l’Évangile d’aujourd’hui a des parallèles en Marc 8, 27-29 et en Luc 9, 18-20. La relation de Matthieu attribue la confession à une révélation octroyée au seul Pierre (v. 17) ; elle fait de Pierre le rocher sur lequel Jésus construira son église (v. 18) et le disciple dont l’autorité dans l’église sur terre sera confirmée dans les cieux, c’est-à-dire par Dieu (v. 19). En tenant compte de la richesse du contexte mythologique grec associé à ce site impressionnant du nord de l’État d’Israël, arrêtons-nous à différents mots et à quelques expressions de l’Évangile d’aujourd’hui.

« Tu es le Messie »

En réponse à la question de Jésus (v. 13), « Le Fils de l’Homme, qui est-il d’après ce que disent les hommes ? », les disciples présentent une série de titres ou d’étiquettes que la rumeur appliquait à Jésus. Ces noms révèlent les diverses attentes qu’on entretenait à son sujet. Certains voyaient en lui un Élie, engagé avec fougue dans un affrontement avec les puissants. D’autres reconnaissaient plutôt en lui un Jérémie, non moins véhément mais plus attentif au cheminement intérieur, à la dimension personnelle, privée, de l’existence.

Quand Jésus pose à Pierre la question cruciale, « Et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? », Pierre lui répond : « Tu es le Messie, le Fils du Dieu vivant. » Vu le cadre majestueux où se déroule l’Évangile d’aujourd’hui, est-ce que Pierre promulguait la mort de tous les autres dieux, celle de Pan notamment, qu’il pouvait apercevoir autour de lui, en proclamant que Jésus est le Fils du Dieu vivant ? La mort de Pan allait-elle provoquer une crise de pouvoir pour Tibère, et l’empêcher d’hériter du pouvoir d’Auguste ?

Le Fils du Dieu vivant

L’expression « fils de Dieu » doit être entendue dans le contexte de la mythologie grecque, présente à l’endroit où se produit la confession de Pierre. Le dieu grec Pan était associé à une montagne d’Arcadie et à une grotte en Attique. Comme l’Arcadie ne comptait guère de troupeaux de gros bétail, ce dieu pastoral était associé à la chèvre et il était représenté pour moitié sous la forme de cet animal. Pan devint un dieu universel dans la mythologie grecque, particulièrement populaire auprès des bergers, des agriculteurs et des paysans. De façon générale, Pan était amoureux, comme il convient à un dieu qui a d’abord pour mission d’assurer la fécondité des troupeaux ! Il était censé aimer les cavernes, les montagnes et les endroits isolés, et il avait un penchant marqué pour la musique : son instrument était la flûte de Pan ! Pan était un fils de Zeus, il était donc fils de Dieu !

Pierre déclare que « Jésus est le Fils du Dieu vivant ». L’addition de ce titre exalté à la confession marcienne originale (Marc 8, 27-29) élimine toute ambiguïté qui pourrait s’attacher au titre de « Messie ». La déclaration de Pierre ne peut pas ne pas tenir compte du contexte mythologique grec associé à la ville de Césarée de Philippe !

La chair et le sang

Au verset 17, Jésus prend acte de la déclaration de Pierre : « ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé cela, mais mon Père qui est aux cieux ». « La chair et le sang » est une expression sémitique qui désigne les êtres humains et met l’accent sur leur faiblesse. Le fait que Pierre révèle la véritable identité de Jésus montre que ce savoir ne lui vient pas de moyens humains mais d’une révélation de Dieu. Voilà qui ressemble à la description que donne Paul de la façon dont il a lui-même découvert qui était Jésus en Galates 1, 15-16: « lorsqu’il plut à Dieu… de révéler en moi son Fils… »

Tu es le rocher

Au verset 18, Jésus révèle la nouvelle identité de Pierre : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église » (v. 18). Le mot araméen « kepa », qui veut dire rocher et qui est transcrit « Képhas » en grec, est le nom sous lequel Pierre est désigné dans les épîtres de Paul (1 Co 1, 12; 3, 22; 9, 5; 15, 4; Ga 1, 18; 2, 9.11.14) sauf en Ga 2, 7-8 (« Pierre »). Le même nom est traduit Petros (Pierre) en Jean 1, 42. L’énoncé araméen original de Jésus aurait donné littéralement en français : « Tu es le Rocher (Kepa) et sur ce rocher (kepa) je construirai mon église. »

Quand Jésus déclare que Pierre est le rocher sur lequel l’Église sera bâtie, faisait-il allusion aux rochers massifs qu’il apercevait autour de lui dans cette région, et qui hébergeaient des temples à des dieux païens et à un dirigeant profane ? Est-ce que la mort du Grand Pan et celle du Christ n’allaient pas se produire l’une et l’autre alors que Ponce Pilate serait procureur de Judée, en lien l’une avec l’autre ? Les premiers chrétiens voulaient-ils voir un lien entre ces deux événements, comme Eusèbe le signale dans ses écrits ?

L’emploi du mot « église » chez Matthieu

Matthieu est le seul évangéliste à employer le mot « Église » (en grec ekklesia) ici au verset 17. Le mot apparaît deux fois dans le texte de l’Évangile d’aujourd’hui. Quelles sont les possibilités concernant le terme araméen que Jésus lui-même aurait employé ? L’église de Jésus désigne la communauté qu’il va rassembler et qui, tel un édifice, aura Pierre pour assises et fondations. Cette fonction de Pierre consiste à témoigner que Jésus est le Messie, le Fils du Dieu vivant.

Les portes de l’Hadès

La référence aux portes de l’Hadès qui ne l’emporteront pas sur l’Église fait-elle référence de quelque façon à la caverne massive dont on croyait qu’elle donnait accès au « monde d’en bas » et d’où jaillissent les eaux puissantes du Jourdain ? À l’époque de Jésus et des écrivains du Nouveau Testament, la conception de l’Hadès (Shéol) qui prédominait chez les juifs et les chrétiens était celle du séjour des morts plutôt que l’idée d’un lieu de châtiment. Les anciens croyaient que le Jourdain naissait dans une vaste caverne qui se trouve aujourd’hui au centre d’un parc national situé à l’embouchure du Jourdain, à Banias. On croyait aussi que la bouche de cette caverne était l’une des entrées du monde souterrain (Hadès/Shéol). Une fois qu’on y avait pénétré, on ne pouvait plus revenir sur la terre des vivants.

On croyait aussi parfois que ce royaume de l’Hadès ou du Shéol hébergeait – en plus des êtres humains défunts – les agents démoniaques de mort et de destruction. Dans le langage apocalyptique juif, à la fin des temps les puissances du chaos cosmique, contenues depuis la création, vont se déchaîner et provoquer des tribulations inouïes et la destruction de la terre. Ces forces étaient enfermées dans une caverne dans les entrailles de la terre. Certains exégètes ont écrit que l’image des Portes de l’Hadès évoque les maîtres du monde souterrain s’échappant des portes de leur cité, ceinturée d’un mur et étroitement surveillée, pour attaquer le peuple de Dieu sur terre. Cette image devient assurément très concrète quand on la replace dans le cadre géographique de Paneas.

Attention à l’emplacement ! (« Location, location, location »)

Paneas (Banias) et son histoire aussi riche qu’ancienne servent de décor à un nouveau drame : non plus l’adoration d’un dieu païen ou de l’État, mais l’adoration du Fils du Dieu vivant, celui sur lequel est édifiée l’église. Ce n’est sûrement pas par hasard que c’est justement à Césarée de Philippe (Banias) que Jésus est salué par Pierre comme Fils du Dieu vivant. On ne saurait croire que les rochers massifs au pied du mont Hermon n’ont pas influencé le rédacteur de l’Évangile ou celui qui a prononcé ces mots, Jésus lui-même. D’une caverne dont les anciens croyaient qu’elle hébergeait les puissances destructrices de l’univers on affirme tout à coup, non pas qu’elle résistera à ses propres puissances destructrices mais que ces puissances destructrices ne l’emporteront pas sur le pouvoir de l’église. Un ancien dieu dont on disait qu’il possédait les clés du monde souterrain est tout à coup remplacé par un simple mortel, Pierre, dont on affirme qu’il possède les clés du Royaume des cieux.

Les clés du royaume

En effet, dans l’Évangile, nous entendons aussi parler des clés (v. 19) du royaume des cieux. L’image des clés est probablement tirée de la première lecture d’aujourd’hui, en Isaïe 22, 15-25, alors qu’Éliakim, qui succède à Shebna comme maître du palais, reçoit « la clé de la maison de David » qu’il pourra, d’autorité, « ouvrir » et « fermer » (Isaïe 22,22).

En Matthieu 18,18 tous les disciples reçoivent le pouvoir de lier et de délier mais le contexte de ce verset suggère que Pierre est investi d’un pouvoir ou d’une autorité particulière. Le fait que les clés sont celles du royaume des cieux et que l’autorité exercée par Pierre dans l’Église sera confirmée au ciel montre qu’il y a un lien intime – mais pas d’identification – entre l’église et le royaume des cieux. L’Église est le champ de bataille où s’affrontent les forces de l’Hadès et les forces des cieux. Combien de fois, ces dernières années, n’avons-nous pas eu l’impression que les portes de l’Hadès se sont ouvertes pour déchaîner contre l’Église le feu et la fureur de l’enfer ?

Au milieu des tempêtes, cependant, prenons courage et voyons bien que Pierre reçoit les clés qui ouvrent les portes des cieux. Ces portes, elles aussi, vont s’ouvrir et le pouvoir royal de Dieu fera irruption du haut du ciel pour entrer en lice contre les démons. Notre foi nous assure que l’Hadès ne l’emportera pas contre l’église parce que Dieu y sera à l’œuvre avec puissance, qu’il dévoilera son projet pour elle et qu’il lui remettra le pouvoir céleste nécessaire pour réaliser son projet.

Nos passages par Césarée de Philippe

Le combat autour de l’identité de Jésus et de sa mission de Messie se poursuit aujourd’hui. Certains prétendent que les chrétiens et l’Église dans son ensemble devraient s’inspirer d’Élie, affronter publiquement les systèmes, les institutions et les politiques nationales. C’est ainsi qu’Élie voyait son rôle. D’autres disent, comme Jérémie, que le règne du Christ, à travers son Église, c’est la dimension personnelle et privée de l’existence. Et nombreux sont ceux, en effet, qui voudraient réduire la religion et la foi à une affaire strictement personnelle dans le monde d’aujourd’hui.

Jésus dépasse ces deux approches et pousse un peu plus loin : Et vous, qu’est-ce que vous en dites : qui suis-je pour vous ? Dans la réponse de Pierre : « Tu es le Messie », lancée avec son impétuosité habituelle, nous trouvons une notion qui reprend les deux idées précédentes mais en les dépassant. Le Messie est venu dans une société mais aussi dans nos vies individuelles, d’une manière totale, surmontant ainsi la distinction entre le public et le privé. La qualité de notre réponse à cette question est la mesure la plus précise de notre qualité de disciples.

À un moment ou l’autre, tout le monde doit passer par Césarée de Philippe et répondre à la question : « Et toi, qu’est-ce que tu en dis, qui suis-je à tes yeux ? » Où sont dans ma vie les Césarée de Philippe, à quel moment ai-je été mis au défi de dire qui est le Christ pour moi, pour l’Église et pour le monde ?

Comme Pierre, est-ce que j’ai du mal à accepter la façon dont Dieu agit dans le monde, « la puissance vulnérable de l’amour », comme dit le pape Benoît ? Comment l’amour transforme-t-il aujourd’hui des scènes de tragédie et de souffrance ? Comment ai-je vu la puissance de l’amour de Dieu opérer dans les épreuves et les tragédies de ma propre vie ? Dans les orages de la vie, quelle consolation ai-je reçue du fait de mon appartenance à l’Église de Jésus Christ ?