Église en sortie 8 décembre 2017

Cette semaine à Église en sortie, Francis Denis s’entretient avec le philosophe et auteur Charles Taylor sur la modernité, la sécularisation et du rôle de l’Église dans nos sociétés aujourd’hui. Et on vous présente un reportage sur le Salon du livre de Montréal 2017.

Une conférence pour la dignité des enfants dans le monde numérique

Le mardi 3 octobre, avait lieu, à l’université pontificale Grégorienne de Rome, l’ouverture officielle de la conférence sur la « Dignité des enfants dans le monde digital ». Pour l’occasion, dignitaires, politiciens, spécialistes et membres d’ONG et religieux sont réunis afin non seulement de manifester leur soutien à la cause de la protection des enfants mais également pour en apprendre un peu plus sur tous les dangers potentiels qui se trouvent au bout de leurs doigts lorsqu’ils surfent sur le net. Parmi les prises de parole, trois interventions ont particulièrement retenu l’attention.

Une approche multidisciplinaire et tournée vers l’action

S’est d’abord exprimé le père Hans Zollner s.j. Président du Centre pour la protection des mineurs de l’Université Grégorienne. Dans son allocution, l’organisateur principal de la conférence a démontré comment ce problème inédit de l’immense vulnérabilité des jeunes face aux médias sociaux nécessite une approche multidisciplinaire et multisectoriel : « Au-delà des disciplines et malgré la diversité des points de vue, nous sommes réunis par l’un des plus puissants principes qui tient l’humanité ensemble : la dignité des enfants » a-t-il affirmé.

Ainsi, ces deux jours d’écoute, de réflexion et de dialogue permettront aux participants de réaliser l’ampleur du problème et attireront l’attention du monde entier sur cette problématique : « Protéger les enfants est notre engagement ». Le problème est si grand qu’une action internationale et concertée s’avère incontournable. Tous doivent mettre la main à la pâte qu’ils soient gouvernements, industries du sport, de l’informatique, systèmes d’éducation et câblodistributeurs. C’est pourquoi une déclaration commune sera élaborée durant la conférence afin d’orienter et d’aider à la conscientisation aux dangers qui guettent de plus en plus d’enfants.

Un appui de taille

Le Cardinal secrétaire d’État du Vatican Pietro Parolin était également présent à l’ouverture de la conférence. Dans son allocution, il a tout d’abord manifesté l’appui du Saint-Siège à cette initiative : « L’Église doit travailler sur plusieurs fronts […] nous devons répandre et consolider une nouvelle culture de protection des enfants –une réelle protection- qui leur garantisse efficacement qu’ils peuvent grandir en santé et dans un environnement sécuritaire ».

Faisant écho aux mots choisis par le pape François pour décrire l’abus de mineurs, le Cardinal Parolin a terminé son intervention en montrant l’engagement de l’Église contre cette plaie sociale, en affirmant : « dénigrer l’enfant ou abuser d’enfants est pour le chrétien, non seulement un crime, mais aussi un sacrilège, une profanation de ce qui est sacré, à la présence de Dieu en chaque être humain.

Des solutions multisectorielles

L’une des interventions parmi les plus intéressantes fut, selon moi, celle de la baronne Joanna Shields qui a bien su démontrer l’urgence de la situation. Citant de nombreuses recherches, elle a souligné à quel point l’omniprésence des médias sociaux et leurs supports technologiques influencent les comportements, les relations, l’humeur, ayant même des conséquences biologiques sur le développement du cerveau. Elle affirme que « celle qu’on appelle la « iGeneration » dort moins, sort moins, se rencontre moins. Remettant à plus tard des comportements qui, pendant des décennies, marquaient la transition vers l’âge adulte […] des recherches montrent qu’une augmentation de temps passé devant les écrans est directement reliée au malheur ».

Ajoutant à cela le contenu souvent dégradant que l’on trouve sur internet tel que la pornographie, la présence de pédophiles et de prédateurs, le phénomène des bulles culturelles, les fausses nouvelles, il y a de quoi s’inquiéter. D’où, selon elle, l’importance d’une action globale et concertée. En ce sens, plusieurs solutions technologiques, politiques et judiciaires seront étudiées lors de cette semaine à l’Université grégorienne. Parmi ces initiatives, on retrouvera, bien sûr, au centre des conversations, l’organisation « Weprotect » fondée par Joanna Shields à la demande du gouvernement du Royaume-Unis et devenue un leader dans la lutte pour la protection des enfants dans le monde numérique.

Comme vous pouvez le constater, cette semaine dédiée à la protection des enfants dans le monde numérique n’est que le début d’une gigantesque entreprise. Devant l’immensité de la tâche, nous ne devons pas nous décourager mais y trouver une impulsion nouvelle vers l’engagement : « Si nous ne le faisons pas qui le fera ? » affirmait le père Zollner s.j. devant l’audience. Se joignant de tout cœur à cette cause, nous vous présenterons tout au long de la semaine des entrevues et des résumés des discutions de cette conférence internationale qui saura certainement influencer le monde dans la bonne direction.

Une autre semaine tragique sous le soleil de Satan

CNS photo/JJ Guillen, EPA

Cette semaine, l’actualité a eu tôt fait de nous rappeler l’aspect tragique de l’histoire. De Charlottesville à Barcelone, les médias continuent de manifester la difficile entente entre les hommes, la vigilance et l’effort constants dont doivent faire preuve nos sociétés pour éviter les débordements et maintenir l’État de droit. Nous qui, depuis la deuxième guerre mondiale, pensions être à l’abri du déferlement de violence et de négation des droits humains, nous sommes plongés dans ce que le pape François a, à plusieurs reprises, qualifié de « troisième guerre mondiale par morceaux ».

Devant ces actes horribles de racisme et de haine civilisationnelle, ni le système médiatique qui semble parfois aggraver sinon profiter des tensions actuelles, ni les gouvernements ne semblent être en mesure de rassembler autour d’une nouvelle « Common decency », et d’un seul cœur rester fidèle à la Déclaration des droits de l’homme. En peu de mots, nous sommes témoins d’un monde pris dans l’engrenage du soupçon et où le recours à la violence semble trouver de plus en plus de légitimité chez trop de gens.

Qu’est-ce qui ne tourne pas rond dans notre monde ? Cette question, tous se la posent. En premier lieu, les odieux acteurs. Qu’ils soient racistes ou islamistes, ces terroristes s’entendent sur un point : « l’enfer c’est les autres ». Que ce soit la haine contre les différences ethniques, religieuses ou civilisationnelles, tous s’entendent pour enlever à d’autres hommes et femmes leur dignité humaine, légitimant ainsi de les priver de leurs droits fondamentaux, jusqu’au meurtre. Bien que cette exclusion fondamentale de l’humanité soit poussée aux extrêmes par certains groupes, notre société n’est-elle pas également contaminée par ce poison ? Ne sommes-nous pas nous-mêmes souvent enclins à faire porter le blâme du mal sur d’autres personnes humaines ?

En porte-à-faux contre ces fausses réponses au problème du mal la foi catholique nous apprend que, bien que le péché ait une puissance sur l’homme, il n’en ait pas la source principale. Commentant la dernière demande du Notre Père, le Catéchisme de l’Église catholique enseigne que « le Mal n’est pas une abstraction, mais il désigne une personne, Satan, le Mauvais, l’ange qui s’oppose à Dieu. Le  » diable  » (dia-bolos) est celui qui  » se jette en travers  » du Dessein de Dieu et de son  » œuvre de salut  » accomplie dans le Christ » (no 2851).

Contre un tel ennemi, la seule réponse possible est la prière puisque seul Dieu peut vaincre le Malin et son emprise sur l’humanité. Citoyens, lobbys, journaux, politiciens, Chefs d’État, conventions, juges, tous sont en eux-mêmes impuissants contre celui qui tente par tous les moyens de dresser les hommes les uns contre les autres. On m’aura bien compris, cette vérité n’enlève en rien à la responsabilité des hommes qui succombent à la tentation. Et on doit évidemment condamné, comme l’Église l’a toujours fait, toutes les idéologies infernales et mortifères tels que le nazisme et l’islamisme. Mais l’existence du mal en ce monde ne trouvera de solution que dans la Toute-puissance de la Grâce de Dieu. En ce sens, est donc primordial de renouer avec les paroles de l’apôtre Paul qui, dans l’épitre au Éphésiens (Ep 6, 10-20), nous enseigne que :

Enfin, puisez votre énergie dans le Seigneur et dans la vigueur de sa force.
Revêtez l’équipement de combat donné par Dieu, afin de pouvoir tenir contre les manœuvres du diable.
Car nous ne luttons pas contre des êtres de sang et de chair, mais contre les Dominateurs de ce monde de ténèbres, les Principautés, les Souverainetés, les esprits du mal qui sont dans les régions célestes.
Pour cela, prenez l’équipement de combat donné par Dieu ; ainsi, vous pourrez résister quand viendra le jour du malheur, et tout mettre en œuvre pour tenir bon.
Oui, tenez bon, ayant autour des reins le ceinturon de la vérité, portant la cuirasse de la justice,
les pieds chaussés de l’ardeur à annoncer l’Évangile de la paix,
et ne quittant jamais le bouclier de la foi, qui vous permettra d’éteindre toutes les flèches enflammées du Mauvais.
Prenez le casque du salut et le glaive de l’Esprit, c’est-à-dire la parole de Dieu.
En toute circonstance, que l’Esprit vous donne de prier et de supplier : restez éveillés, soyez assidus à la supplication pour tous les fidèles.

L’actualité mondiale des prochaines années risque d’être encore le triste spectacle du déferlement de la violence. Que ce soit par le racisme ou la haine civilisationnelle, l’exclusion de personnes ou le retrait de leur dignité et de leurs droits fondamentaux ne peut jamais être justifiée. Or, personne ne devrait se considérer hors de portée de cette tentation de l’exclusion, de ce Mal qui nous guette « comme un lion rugissant, qui rôdant, cherchant qui dévorer » (1 Pierre, 5,8).

Renouons donc avec cette rencontre avec le Prince de la Paix par un désir renouvelé pour la prière et l’amour du prochain.

Unis pour la protection des enfants

CNS photo/David Maung, EPA

Du 3 au 6 octobre prochain, se tiendra à l’Université pontificale grégorienne de Rome le Congrès mondial sur « La dignité des enfants dans le monde digital ». Organisée par le « Centre pour la protection des enfants » de cette Université des Jésuites qui n’a plus besoin de présentation, cette conférence internationale permettra auxacteurs universitaires, gouvernementaux, ecclésiastiques et représentants de diverses ONG de faire le point sur l’état actuel du respect de la dignité des mineurs sur internet.

Des défis inédits

Ce congrès aura d’abord pour but de dresser un portrait de la situation actuelle. Dans une entrevue accordée à nos collègues de Rome Reports, le père Hans Zollner s.j., organisateur de la conférence, explique comment la place de plus en plus importante d’internet dans notre monde n’est pas sans danger. En effet, bien que les nombreux avantages de ce moyen de communication soient indéniables, plusieurs problématiques nouvelles ou déjà existantes y trouvent un lieu de prolifération qui doit nous inquiéter.

En effet, on trouve d’une part, plusieurs phénomènes nouveaux comme celui des « sexting » ou de la « sextortion » découlant d’un mauvais usage des médias sociaux, spécialement chez les adolescents. D’autre part, par l’immense portée d’internet, des « images et vidéos d’abus sexuels peuvent trouver acheteurs partout sur la planète »[5], d’où la croissance de la criminalité.

Une nécessaire convergence

Devant l’ampleur que prennent de tels phénomènes, il est primordial d’enclencher une réflexion globale sur le sujet. Pour lutter efficacement pour la défense de la dignité des enfant sur le continent digital, une « convergence » doit avoir lieu entre spécialistes et les différents acteurs. D’où l’importance des rencontre internationales telle que celle qui se tiendra à l’Université grégorienne.

C’est pourquoi « compagnies de logiciels, médias sociaux, avocats, enquêteurs, policiers, psychologues, psychiatres, sociologues, ONG, Église, législateur, etc. pourront travailler ensemble et discuter de ce qui peut être mis de l’avant en termes de moyens et mesures afin que les jeunes soient mieux protégés… »[6].

De plus, considérant les statistiques alarmantes des images et différents forums de pédophiles qui se retrouvent sur internet (« quelque 200 000 clics par mois pour une site de nouvelles pour pédophiles »), la situation nécessite une approche holistique.

En ce sens, plusieurs panels seront organisés pour approfondir certaines questions fondamentales sur le sens de la vie privée aujourd’hui, du droit à l’intégrité, sur les différentes atteintes à la réputation et les différentes dépendances liées à l’usage d’internet, etc. Des jeunes seront également présents pour témoigner de leur réalité de jeunes dans le monde virtuel.

Une approche multisectorielle

Selon le père Zollner s.j, l’urgence et l’étendue de la problématique demandent une approche globale mettant à contribution tous les secteurs d’activités dont trois sont particulièrement soulignés. En effet, des éléments de solution doivent venir du monde technologique par le « développement de logiciels qui empêchent les abus sur les jeunes »[8]. Deuxièmement, il est impératif de miser sur l’éducation auprès des enfants, familles et des parents. En ce sens, mettre en place des programmes d’information « pour aider les jeunes ni à vendre leur âme ni leur corps; afin qu’ils ne nuisent ni à eux-mêmes ni aux autres »[9].

De plus, on ne peut faire l’économie d’une approche gouvernementale et législative. Sera donc discutée la possibilité d’instaurer « un système de lois supranational qui n’existe pas à l’heure actuelle »[10] tout en soulignant la nécessité d’approche à court terme telle que l’amélioration de la collaboration entre les gouvernements, instances policières et internationale comme Interpol ou l’ONU afin de protéger les victimes à l’heure actuelle.

Devant l’ampleur des défis qui s’imposent, la conférence émettra donc au nom des participants une « Déclaration sur la Dignité de l’enfant dans le monde digital » qui pourra servir de ligne directrice pour les instances du monde. Ce qui permettra une plus grande conscientisation ainsi qu’une éventuelle uniformisation des règles de protections des enfants. Fait important à noter, cette Déclaration sera remise au pape François à la fin de la Conférence lors d’une audience où le Saint-Père pourra également s’exprimer sur la question devant les participants rassemblés.

Sel et Lumière au premier rang

Au côté du pape François et de tous les acteurs sociaux engagés dans cette lutte pour la protection des enfants dans le monde digital, Sel et Lumière est fier de s’associer au Centre pour la protection de l’enfance (CCP) de l’Université grégorienne dans sa mission « de fournir des ressources pédagogiques aux personnes travaillant dans le domaine de la protection des mineurs ». À la demande du Vatican et de l’Université grégorienne, Sel et Lumière sera donc sur place à Rome pour couvrir cette conférence incontournable. Ainsi, du 3 au 6 octobre, le père Thomas Rosica c.s.b. et moi-même nous vous présenterons des entrevues exclusives avec les spécialistes, les autorités et les personnalités politiques présents. Un rendez-vous à ne pas manquer.

« Oui, Dieu aime ce Québec, notre Québec »

CNS/L’Osservatore Romano

Nous poursuivons aujourd’hui notre lecture du rapport des évêques du Québec remis au pape François lors de leur dernière visite ad limina à Rome. De ce rapport composé de trois chapitres, nous avions recensé le premier en manifestant le caractère sociologique, culturel et politique de l’analyse des évêques sur le Québec. Dans la deuxième partie, l’épiscopat québécois propose un portrait idéologique et même psychologique de la société québécoise.

De profondes contradictions

Il est toujours intéressant de s’interroger sur les idéaux d’une population en la comparant à la réalité vécue. On se rend compte que ces grands principes sont parfois très éloignés du réel. En ce sens, on assiste souvent au spectacle d’idéaux diamétralement opposés à la réalité. Comme si on se projetait une image de soi-même pour se réconforter d’une réalité trop décevante, pensant qu’affirmer un principe haut et fort pallie à une médiocre mise en pratique. Ainsi, par exemple, on déjà vue des sociétés très codifiées et hiérarchisées proclamer un égalitarisme acharné. Tout cela dans le but de nier la réalité. Comme dans toute société, le Québec ne fait pas exception.

Un Québec pas si heureux que ça…

D’abord, les évêques constatent que notre société est centrée sur le bonheur et sur la joie de vivre. Citant un article du magazine l’Actualité, ils rendent compte du fait que « si, dans ce rapport mondial (World Happiness Report), le Canada figure au cinquième rang des pays dont les citoyens se disent heureux, le Québec pris isolément figurerait au deuxième rang […] Plus qu’ailleurs au monde, les Québécois et Québécoises se disent donc heureux » (p.2.2). Comment se fait-il que du même coup, le Québec soit un des champions du suicide ? Comment une société si heureuse peut-elle accepter que « 1100 Québécois s’enlèvent la vie chaque année, et que la situation stagne malgré les campagnes de prévention »[4] ce qui représente, en moyenne, trois suicides par jour » (p.2.1) ? Il est évident que l’idéal ne correspond pas tout à fait à la vie réelle des Québécois.  Peut-être « confondent-ils le bonheur et « le confort d’un divan » »[7] se demandent les évêque en reprenant l’expression du pape François ?

Un Québec pas si solidaire que ça…

Une autre contradiction entre l’image véhiculée et la réalité vécue se trouve dans la distance entre l’affirmation d’une conscience solidaire et la réalité d’un « individualisme exacerbé » (p.7). En effet, « Ce serait certes une généralisation excessive que d’affirmer que les Québécois sont toujours généreux, solidaires et dévoués. » (p.2.3), alors que « le mal et la corruption sont à l’œuvre ici aussi » (p.2.4) nous dit l’AECQ. Cela est maintenant une évidence pour la grande majorité des citoyens qui, comme en France, ressentent « un sentiment de déception vis-à-vis de l’État providence qui n’arrive pas à satisfaire les attentes » (no 4)[10]. Comment un Québec si solidaire en paroles peut-il être si corrompu en pratique se demande-t-on parfois en regardant l’actualité?

Une mission empreinte de miséricorde

Devant un tel constat, on peut se demander avec les évêques : comment l’annonce de l’Évangile est-elle possible ? À vue simplement humaine, il est peu probable qu’une population si ancrée dans le déni de réalité puisse accepter la vérité. Au contraire, nous avons toutes les raisons du monde de tomber dans le cynisme et de croire que rien ne peut être fait. « Quelle bonne nouvelle, quelle « grande joie » peut-on envisager à annoncer à un peuple qui, malgré les tragédies et malheurs des uns et des autres, croit qu’il vit là où on est plus heureux que n’importe où ailleurs dans le monde ? » (p.2.6) se demandent les évêques. En d’autres termes, comment peut-on s’attendre à ce que les Québécois accueillent la libération du Christ sans la conscience éclairée de l’état réel de leur situation ?

Force est de constater que la réponse à cette question n’est pas facile à donner. Toutefois, un constat nous frappe d’emblée : la persistance des évêques. Cette force de volonté qui les pousse à rester fidèles à leur mission, malgré tout, sans se décourager. Témoins de la Miséricorde inépuisable de Dieu, une conviction transparaît ; celle qui, fut prononcés par Mgr Pierre-André Fournier : « Oui, Dieu aime ce Québec, notre Québec, avec ses talents et ses projets, ses musiques et ses danses, son exubérance, parfois, et ses silences, aussi » (p.3.3).

Dans les prochaines semaines, nous poursuivrons notre réflexion sur ce rapport important de l’Assemblée des évêques catholiques du Québec au pape François tel que remis lors de la dernière visite ad limina.

Une semaine à Québec pour les communicateurs catholiques

CNS photo/Chaz Muth

Mercredi, le 21 juin, prenait fin à Québec, le congrès Signis/CPA 2017. Réunissant des panélistes et participants des cinq continents, cette rencontre internationale a permis à tous de faire le point sur les communications de l’Église aujourd’hui. Parmi les nombreuses activités de ces journées, quelques éléments se distinguent particulièrement.

Doit d’abord être soulignée la présence de Mgr. Lucio Adrian Ruiz, de la nouvelle Secrétairerie pour les communications du Vatican, actuellement occupé à la réforme de l’ensemble des communications du Vatican . Cherchant à réunir les différents moyens de communication que sont Radio Vatican, l’Osservatore Romano, la librairie et Filmoteca vaticanes en une seule entité, cette réforme en profondeur soulève plusieurs questionnements qui furent abordés lors d’une conférence suivie d’une période de questions.

La présentation du producteur et scénariste québécois Rock Demers, reconnu internationalement pour sa contribution à de nombreux longs métrages pour enfants, fut également très appréciée. Tous les jeunes de ma génération ont été marqués par ses films dont Bach et Bottine, La Grenouille et la baleine, Opération Beurre de peanottes, sans oublier La guerre des tuques. Parmi les éléments abordés lors de sa conférence furent soulignées les lacunes actuelles dont souffre le cinéma pour enfants. Comment présenter au grand écran une perspective spécifiquement enfantine dans le bon sens du terme ? Comment, par exemple, suivre une trame narrative s’adaptant à la place immense que joue l’imagination dans la vie d’un enfant. Pas évident à trouver de nos jours! En effet, l’immense succès de la série Netflix « Stranger things » n’est malheureusement pas, selon moi, un signe du désir du grand public de renouer avec le style cinématographique développé par monsieur Demers.

Troisièmement la présence du réalisateur Martin Scorsese figure parmi les évènements importants de cette conférence. Après le visionnement de son dernier film « Silence » qui fait le récit de la vie de missionnaires jésuites sous les persécutions au Japon au XVIIème siècle, le cinéaste italo-américain a pu offrir un témoignage de son traitement cinématographique de la foi chrétienne. Notons également que lui fut remis le prix Signis 2017 lors d’une soirée gala.

La Messe en la basilique cathédrale Notre-Dame de Québec figure comme le quatrième point à souligner concernant cette conférence. Présidée par le Cardinal, Primat du Canada, Gérald Cyprien Lacroix, cette célébration aura permis de célébrer le mystère à la source et au sommet de toute communication de l’Église. Dans son homélie, le cardinal Archevêque de Québec est notamment revenu sur le thème du Congrès en demandant aux communicateurs catholiques : « Restez connectés à la Parole de Dieu pour dire au monde l’espérance qui nous habite ».

Finalement, il serait injuste de passer sous silence le travail de Sel et Lumière durant cette semaine intense. Que ce soit par la captation et diffusion livestream des conférences, Messe ou par les nombreuses prises de parole du père Thomas Rosica c.s.b ainsi celle de notre journaliste du secteur anglophone Sébastian Gomes, Sel et Lumière a sans aucun doute montré au monde entier le dynamisme et le leadership de l’Église canadienne dans le domaine des communications.

Grâce aux nombreuses interventions ou rencontres que le Congrès Signis 2017 a suscitées, les participants, dont je suis, retourneront certainement dans leur pays respectif remplis d’une énergie nouvelle pour continuer leur mission propre, cette œuvre qu’est l’évangélisation par les médias.

Montréal vaut bien une Messe !

Nous le savons, cette année souligne le 375e anniversaire de la fondation de Montréal. Pour l’occasion, plusieurs célébrations ont été organisées pour honorer le travail de ceux qui ont bâti cette ville consacrée à la Vierge Marie. Pour les catholiques, cette fête prend un caractère particulier du fait de leur communion de foi avec ces fondateurs que sont Paul Chemenay de Maisonneuve et la vénérable Jeanne Mance. Honorer leur mémoire implique donc que nous nous mettions à l’écoute de leur dernière volonté. C’est pour cette raison que sera célébrée, le 17 mai prochain, la Messe de commémoration de la fondation de la basilique Notre-Dame de Montréal où seront présents plusieurs dignitaires dont le très honorable Justin Trudeau, Premier ministre du Canada. Ainsi, à l’exemple des deux fondateurs, nous répondrons à l’appel du Christ à faire « cela en mémoire de moi » (Lc 22,19).

Une œuvre musicale créée spécialement pour l’occasion

En plus du décor artistique et architecturale de la basilique dont la réputation n’est plus à faire, les fidèles présents lors de la célébration pourront être accompagnés dans leurs prières d’une œuvre musicale intitulée « Messe de fondation ». En effet, cette pièce composée spécialement pour l’occasion par l’organiste titulaire des Grandes orgues de la basilique Notre-Dame de Montréal, Pierre Grandmaison, sera jouée pour la première fois lors de cette célébration que l’on pourrait qualifier de « source et sommet » (LG 11) des festivités du 375e.

Interrogé la semaine dernière, dans le cadre de mon émission Église en sortie et dont l’entrevue vous sera présentée sur nos ondes le vendredi 12 mai à 19h30, Pierre Grandmaison nous a confié son souhait que « cette œuvre musicale soit à la hauteur du Mystère qui se vit dans l’Eucharistie, c’est-à-dire le sacrifice non sanglant du Calvaire ».

Un écueil à surmonter  

Cette correspondance au Mystère divin ne serait pas possible sans cet esprit de fidélité à la Révélation des Saintes Écritures et de la Tradition de l’Église. En ce sens, cette « Messe de fondation de Montréal » sera une œuvre chantée en grec et en latin. Selon Pierre Grandmaison, cette innovation est une « ouverture importante » puisqu’elle « manifeste que ce n’est pas parce qu’on apprécie le grec et le latin dans la liturgie que l’on est intégriste ». Et ainsi, elle brise plusieurs préjugés hérités des querelles idéologiques postconciliaires. Comme il le dit lui-même « nous pouvons être très contemporains tout en faisant ce mariage avec les textes eux-mêmes ». Cela fait écho aux paroles du pape François prononcées lors de la Conférence internationale sur la musique sacrée à Rome en mars dernier. En effet, il a soutenu que :

« La rencontre avec la modernité et l’introduction des langues parlées dans la liturgie a sans aucun doute soulevé de nombreux problèmes : de langages, de formes et de genres musicaux. Parfois a prévalu une certaine médiocrité, superficialité et banalité, au détriment de la beauté et de l’intensité des célébrations liturgiques. »

Par contre, nous devons toujours garder en tête l’importance capitale de la participation de l’assemblée priante et communiante au Mystère célébré. C’est là, pourrait-on dire, que se trouve la fin primordiale de la musique sacrée. Ne cachant pas sa préférence pour son instrument, l’organiste qui œuvre à la basilique Notre-Dame depuis 1973, note néanmoins des similitudes plus que symboliques entre l’instrument à vent et le souffle de l’Esprit. Étant un moyen humain pour faciliter et élever l’âme vers Dieu, l’œuvre musicale et les instruments utilisés doivent être adaptés à ces deux réalités humaines et divines. En ce sens, l’œuvre de Grandmaison se veut une réponse à l’appel du pape François pour qui :

« L’Église est appelée à poursuivre […] à sauvegarder et à valoriser le patrimoine riche et multiforme hérité du passé » tout en étant « pleinement « inculturé » dans les langages artistiques et musicaux de l’actualité ».

Rétablir l’unité entre passé et présent

Les célébrations du 375e de la fondation de Montréal, sont une occasion rêvée non seulement d’assumer l’héritage de ceux qui nous ont précédés mais également de continuer leur œuvre d’une civilisation centrée sur l’Amour de Dieu et du prochain. Comment ne pas répondre à cette invitation à se remettre avec confiance dans Ses mains très saintes par la prière liturgique qui se déroulera le 17 mai prochain à la Basilique Notre-Dame de Montréal et où nous pourront nous laisser inspirer par ce Dieu qui continue de se révéler par l’entremise des talents des artistes qui s’y consacrent.

Réflexion sur le Centenaire des apparitions au Portugal

Qu’est-ce que Fatima signifie ?

Réflexion sur le Centenaire des apparitions au Portugal

 Le 17 mai de cette année, nous célébrerons le centième anniversaire des apparitions de Notre Dame aux trois petits enfants de Fatima, au Portugal, en 1917. Leurs noms étaient : Bienheureux Francisco Marto (1908-1919), Bienheureuse Jacinta Marto (1910-1920) et Sr. Lucia dos Santos (1907-2005). Lucia était la plus vieille des trois mais la plus jeune parmi ses sept frères et sœurs. Après la mort de son cousin Francisco, à l’âge de 14 ans, elle fut envoyée au couvent des Sœurs de Sainte Dorothée de Vilar où elle devint religieuse. En 1946, elle décide d’entrer au Carmel de Coimbra et prit le nom de sœur Maria Lucia du Cœur Immaculé. Après sa mort en 2005 à l’âge de 97 ans, le pape Benoît XVI en 2008 décide de lever la période de 5 ans requise avant d’initier le procès en vue de sa canonisation.

Il y eut six apparitions de Marie aux enfants qui s’étalèrent du 13 mai au 13 octobre 1917. Toutes eurent lieu le treizième jour du mois à l’exception de l’apparition du mois d’août.

 13 mai 1917

Les enfants, alors qu’ils prenaient soin de leurs moutons près de la Cova da Iria à Fatima à quelques kilomètres de leur maison, une belle jeune femme vêtue de blanc leur apparut au-dessus d’un chêne. La dame leur dit qu’elle venait du ciel et qu’elle désirait qu’ils reviennent au même endroit et à la même heure chaque treize  de chaque mois pour les six mois suivants. Elle leur demanda également de prier le chapelet tous les jours.

13 juin 1917

Notre Dame demanda de nouveau aux enfants de prier le chapelet chaque jour et demanda à Lucie d’apprendre à lire et à écrire. Elle révéla également que Jacintha et Francisco mourraient prochainement mais que Lucia vivrait plus longtemps. Elle révéla ensuite que Dieu désirait établir dans le monde une dévotion au Cœur Immaculé puisqu’ainsi son cœur deviendrait le refuge et un chemin pour porter les âmes vers Dieu.

13 juillet 1917

La Dame dévoile un secret en trois parties aux jeunes enfants

19 août 1917

Les enfants manquèrent leur rendez-vous avec la dame ce jour-là. Ils furent retenus par les autorités anticléricales de l’époque. Ils furent emprisonnés puis relâchés le 15 août lors de la fête de l’Assomption. La Femme apparut alors aux enfants le 19 août et leur demanda de continuer de venir à la Cova da Iria à tous les treizièmes jours de chaque mois et de prier le chapelet chaque jour. Elle leur annonça qu’elle ferait un miracle le dernier mois des apparitions en octobre.

13 septembre 1917

La Dame demanda aux enfants de prier le chapelet tous les jours jusqu’à la fin de la guerre. Elle leur révéla que Jésus et Saint Joseph apparaîtraient également en octobre.

13 octobre 1917

L’apparition la plus spectaculaire eut lieu le 13 octobre 1917. Les autorités sur place évaluèrent la foule à quelque 55 000 personnes réunies sous une pluie battante tout près de la Cova da Iria au moment où eut lieu le « miracle du soleil ». À ce nombre doivent être ajoutées 20 000 autres personnes qui se trouvaient dans un rayon d’environ 30 kilomètres et qui furent témoins de ce miracle où le soleil se mit à tourner dans le ciel devenant de plus en plus gros et donnant l’impression qu’il allait littéralement s’écraser sur la terre. Ensuite, les témoins ont remarqué que leurs vêtements étaient complètement secs, bien qu’ils furent restés sous la pluie durant plusieurs heures. On trouva en première page du journal local le titre suivant : « Comment le soleil a dansé à l’heure du midi à Fatima ».

Pendant que l’attention des gens était concentrée sur le miracle solaire, les trois enfants eurent plusieurs apparitions. Saint Joseph se trouvait avec l’enfant Jésus qui semblait bénir le monde. Marie était vêtue de blanc et d’un manteau bleu. Apparaissant d’abord comme Notre Dame des Douleurs et ensuite comme Notre Dame du Mont Carmel, elle révéla son identité en tant que « Notre Dame du Rosaire ». Elle leur demanda de prier le chapelet tous les jours et de construire une chapelle sur la Cova da Iria, site des apparitions.

Les apparitions de Fatima ont eu lieu durant une période critique de l’histoire du Portugal et du monde. Le message de Fatima mettait l’emphase sur les vérités et les dévotions centrales de la foi catholique : la Bienheureuse Trinité, l’Eucharistie, la pénitence, le chapelet et les sacrifices pour la conversion des pécheurs.

En 2002, le saint pape Jean-Paul II ajoutait la fête de « Notre Dame de Fatima » au calendrier liturgique. Le 13 mai 1981 fut la journée où saint Jean-Paul II survécut à la tentative d’assassinat contre lui alors qu’il se trouvait sur la Place Saint-Pierre. La balle provenant du fusil de l’assassin n’avait alors manqué les organes vitaux que de quelques centimètres. Elle se trouve aujourd’hui dans la couronne de Notre Dame du sanctuaire de Fatima. On relie également ces apparitions à la chute du régime communiste soviétique. Après l’attentat contre sa vie, le 13 mai 1981, saint Jean-Paul II autorisa le dévoilement du troisième secret de Fatima au même moment que la cérémonie de béatification de Francisco et de Jacinta Marto, le 13 mai 2000.

On estime aujourd’hui le nombre de pèlerins au sanctuaire de Fatima entre 4 et 5 millions de personne chaque année. Le nombre devrait être encore plus important pour le centenaire qui inclura une visite pastorale du pape François qui s’y rendra pour ce centième anniversaire.

Père Thomas Rosica c.s.b.

PDG, Fondation catholique Sel et Lumière média

 

 

Conférence de Mgr Philippe Bordeyne lors de la Conférence sur la paix, Le Caire

Le rôle de l’éducation dans la lutte contre la violence
prononcée lors de la « Conférence internationale sur la paix »
Université al-Alzhar, Le Caire, Égypte
par
Mgr Philippe Bordeyne, recteur de l’Institut Catholique de Paris

            Devant la montée de l’extrémisme, on note avec raison le rôle aggravant des conditions sociales insatisfaisantes, de la marginalisation de certains jeunes, de leur exclusion des circuits de l’emploi et de l’activité économique. Les situations d’injustice engendrent la révolte, elle-même devenant la proie d’idéologies qui prônent la violence. Je voudrais rappeler dans cette communication que parmi les situations d’injustice, il en est une qui menace plus encore la paix mondiale : ce sont les inégalités dans l’accès à l’éducation. Dans la mesure où elles privent certains jeunes et certains adultes des capacités de penser le monde et de prendre en mains leur destin, ces inégalités blessent la dignité humaine en son cœur. Or, il faut bien le reconnaître, nos sociétés souffrent d’une difficulté persistante à inclure tous les jeunes dans des processus éducatifs longs et structurants. Tandis que les guerres aggravent cette situation, il faut bien reconnaître que, même dans les pays riches et en paix, trop de jeunes restent aujourd’hui à l’écart des institutions éducatives, soit parce qu’ils n’y ont pas accès pour des raisons économiques ou culturelles, soit parce qu’ils sont engloutis dans la spirale de l’échec scolaire, soit parce que l’école et l’université hésitent sur les orientations d’une éducation morale de la jeunesse. La mise en avant du pluralisme des valeurs masque parfois une incertitude coupable vis-à-vis des principes fondamentaux de l’éducation. N’étant ni sociologue, ni politiste, je ne ferai pas ici l’état des lieux de la planète. Mais, en tant que théologien spécialiste des questions éthiques, je développerai trois axes que j’estime prioritaires pour offrir une éducation morale apte à servir une paix mondiale durable. Les éducateurs ne sauraient se limiter à invoquer des lois dont les jeunes ont parfois du mal à reconnaître le bien-fondé. Il leur faut aussi oser enseigner comment l’être humain lutte contre la violence et mobiliser à bon escient les ressources religieuses.

  • Éduquer à reconnaître la voix de la conscience

La conscience est un don de Dieu, le Tout-puissant et Miséricordieux. Ce cadeau insigne est toutefois soumis à des influences externes qu’il est nécessaire de prendre en compte si l’on veut éduquer en profondeur. Permettez-moi de citer l’un de mes prédécesseurs qui fut recteur de l’Institut Catholique de Paris de 1981 à 1985, le Cardinal Pierre Eyt : « Il n’y a pas de conscience qui ne passe par une maïeutique, un cheminement, un parcours, bref une “gradualité” suscitée par les événements, les rencontres, les choix antérieurs, les conditions d’âge et de responsabilité, tous facteurs inhérents à la croissance de chaque personne, sans oublier que celle-ci appartient toujours à un milieu déterminé et qu’elle se situe dans un contexte culturel donné. »[1] Les familles, les institutions religieuses, mais aussi l’école et l’université ont donc pour responsabilité de travailler sur les différents facteurs qui permettent à la conscience morale de mûrir et de s’orienter de manière droite. À la base de la dignité de la conscience, il y a sa capacité à connaître le bien et à le distinguer du mal, ce que les théologiens de l’Antiquité nommèrent la syndérèse. Notre monde fait aujourd’hui l’amère découverte que, lorsque s’installent les idoles du pouvoir et de l’argent, cette faculté fondamentale de l’être humain peut être pervertie en sa racine.

En tant que président d’une université catholique, je m’efforce d’œuvrer pour que soient enseignées les Humanités classiques et contemporaines. En effet, à la différence des messages numériques qui simplifient la réalité à outrance, la fréquentation longue et bienveillante des littératures du monde donne accès au trésor de la conscience humaine dans la diversité des cultures. Le défi est aujourd’hui de promouvoir chez les jeunes une appréhension de l’humanité dans son unité et dans sa diversité. Moyennant une initiation qui permet de déchiffrer le langage spécifique des arts et de la littérature, la beauté est porteuse de l’universel humain tel qu’il s’offre à découvrir dans les cultures singulières.

Les artistes les plus inspirés sont particulièrement sensibles au drame de la chute. Depuis toujours, en effet, l’homme a été tenté par le mal et la violence, et il le sera jusqu’à la fin des temps. La révolte contre ce qui défigure l’être humain est une trace, en chacun de nous, de la dignité de la conscience. Dans un ouvrage posthume publié par sa fille, le prix Nobel de littérature Albert Camus met en scène le scandale que suscite chez un jeune homme du nom de Cormery, l’atroce mutilation des soldats pendant la guerre du Maroc en 1905. Alors que son camarade estime qu’un « homme doit tout se permettre », Cormery réplique avec force : « Non, un homme ça s’empêche. Voilà ce qu’est un homme. »[2] Oui, l’éducation a pour mission essentielle de permettre aux jeunes, à travers la fréquentation des grandes œuvres de culture, de se forger une conscience capable de dénoncer le mal et la violence, qui sont une injure à la nature humaine.

  • Éduquer à exercer le recul critique de la raison

Le rôle spécifique des humanités nous rappelle que la sensibilité contribue à la formation de la conscience. Le philosophe Jacques Maritain a mis en évidence l’ancrage expérimental et sensoriel des concepts moraux, à commencer par le concept du bien[3]. Il reste que la tâche fondamentale de l’éducation consiste à aller plus loin, en favorisant le recul critique que permet l’exercice de la raison. Si tout être humain est doté de la raison, celle-ci reste une potentialité dont l’usage correct appelle le concours de ceux qui ont fait l’effort de parcourir les vastes allées de la rationalité, et qui ont appris à reconnaître que la raison est mise en œuvre de manière différenciée dans la pluralité des champs du savoir. Ainsi, le raisonnement mathématique a ses lois propres, que l’architecte doit maîtriser mais qui ne lui suffisent pas à exercer son art. Quant au jugement pratique, il fait appel à des règles de droit et de justice qui s’appuient elles-mêmes sur une appréciation commune de la dignité humaine et d’un vivre ensemble orienté vers la paix. La diversité des registres impliqués dans l’exercice de la raison appelle l’humilité et la disponibilité à se former tout au long de la vie. C’est pourquoi l’éducation suppose l’apprentissage du dialogue et de l’écoute mutuelle, mais aussi du courage permettant à chacun d’affirmer les convictions acquises dans une écoute attentive de la voix de la conscience.

Le dialogue entre les générations est ici essentiel. La jeunesse est rapide et fougueuse, elle a une soif de radicalité qu’il convient d’accueillir pour qu’elle ne dérive pas vers la radicalisation qui est refus de la différence. Nos sociétés sont aujourd’hui mises au défi d’écouter davantage les aspirations de la jeunesse. Réciproquement, les générations plus âgées ont le devoir de ne pas exploiter cette soif de radicalité en l’utilisant à des fins inavouables. Pour ce faire, il convient de s’appuyer sur le goût de la jeunesse et sur son aptitude à entrer dans une réflexion critique, à condition qu’elle y soit initiée avec patience. Les jeunes ont besoin de lieux d’expression et de dialogue où ils puissent être respectés dans leurs convictions tout en étant alertés sur les limites d’une réflexion encore en genèse. Enfin, le dialogue intergénérationnel permet d’accueillir la sensibilité de la jeunesse à ce qui change. L’esprit critique des jeunes nous rappelle que les principes et les lois ne sont pas des données immuables. Les textes fondateurs doivent être resitués dans leur contexte historique pour être correctement compris. La tâche de leur interprétation est sans cesse à reprendre, car l’être humain est un être historique et de nouveaux problèmes surgissent dans le cours du temps. C’est précisément la noblesse de la raison que de s’attacher à les résoudre.

  • Eduquer à lutter contre le mal

Il reste que le problème du mal et de la violence est structurel, même s’il prend des formes différentes à travers l’histoire. La lutte contre le mal suppose donc un véritable travail d’intelligibilité : comment le mal vient-il à l’idée et par quels mécanismes passe-t-on de l’imagination à l’acte ? quels sont les ressorts de la violence collective ? Tout comme les philosophes, les éducateurs ont pour mission de penser le mal et pas seulement le bien[4]. D’une part, il existe des conceptions erronées du bien, qu’il faut pouvoir critiquer en montrant que le mal peut se présenter sous le couvert du bien[5]. Il en va ainsi de toute forme de violence exercée sous couvert de la religion, et de toute forme de discrimination exercée entre les citoyens, comme l’a exprimé avec une grande clarté Son Eminence le cheikh Ahmed Al-Tayeb, grand imam d’Al-azhar. D’autre part, même si l’horreur ne se compare pas, l’analyse rigoureuse du mal limite les réactions en chaîne qu’il est susceptible de déclencher. La réflexion collective et l’argumentation entretiennent la capacité qu’a l’homme de dépasser le mal qui l’empoisonne.

Dès l’école primaire, les maîtres ont pour tâche, souvent harassante, de contraindre les enfants à bannir la violence verbale et corporelle, à apprendre le respect mutuel et la maîtrise des pulsions. Mais cette éducation ne porterait pas de fruits durables si elle cherchait à s’imposer dans le seul rapport de force. Dès l’école primaire, les éducateurs ont pour tâche d’expliquer pourquoi le bien est plus désirable que le mal, et de quelle manière le mal peut séduire l’être humain en s’appuyant sur les passions les plus viles. Cette mission d’éducation de la liberté doit se poursuivre à l’école secondaire et à l’université, et imprégner tous les secteurs de la vie sociale. Elle est également un aspect essentiel de la responsabilité des gouvernants vis-à-vis des peuples.

Les philosophes et les théologiens s’accordent pour dire que la lutte contre le mal requiert à la fois le support de la réflexion critique et la pratique répétée d’un certain nombre d’exercices qui engagent le corps et l’esprit. En effet les passions, qu’elles soient bonnes ou mauvaises, appellent l’être humain à travailler les relations avec autrui pour qu’elles soient durablement porteuses de concorde et de paix. Les vertus s’acquièrent dans l’exercice du bien, à force de répétition et de patience. Il est besoin aussi de former des éducateurs capables de corriger les erreurs des plus jeunes, avec netteté et bienveillance, mais sans jamais les décourager. En effet, la vertu la plus haute et la plus estimable de l’éducateur est l’espérance. Les théologiens la nomment vertu théologale, car elle vient de Dieu et conduit l’être humain vers Dieu. Le poète Charles Péguy la désigna comme « la petite espérance »[6], car elle est une vertu discrète, parfois oubliée, mais témoigne de l’esprit d’enfance qui anime les saints. Il n’y a pas d’éducation morale sans l’espérance que le monde plus juste auquel nous travaillons est vraiment susceptible d’advenir.

Pour toutes ces raisons, la construction de la paix à l’échelle mondiale doit s’attacher sans faiblesse à garantir l’accès de tous à l’instruction. Une éducation digne de ce nom élève l’homme et lui permet de se dépasser avec l’aide de Dieu. L’éducation ancre dans le cœur humain le désir de la paix et l’engagement à surmonter la violence.

[1] Mgr Pierre Eyt, « La “loi de gradualité” et la formation des consciences : À la mémoire de Philippe Delhaye », Documents Épiscopat, n° 17, décembre 1991.
[2] Albert Camus, Le premier homme, Gallimard-Folio, 1994, p. 78.
[3] « Les hommes ont l’idée, la notion universelle ou intelligible de bien, mais qui d’abord, au plan expérimental, connote une expérience sensorielle. » (Jacques Maritain, Neuf leçons sur les notions premières de la philosophie morale, Paris, Téqui, 1951, p. 26-29.)
[4] Susan Neiman, Evil in Modern Thought: An Alternative History of Philosophy, Princeton, Princeton University Press, 2002, p. 5.
[5] S’appuyant sur Aristote, saint Thomas d’Aquin affirme que l’être humain est orienté vers le bien comme sa finalité propre. Dès lors, le mal provient souvent de ce que le mal est pris, par erreur, pour un bien.
[6] Charles Péguy, Le Porche du mystère de la deuxième vertu [1911], Paris, Gallimard, 1986, p. 24.

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Pape en Égypte: un voyage en trois temps pour trois priorités

CNS photo/Mohamed Abd El Ghany, Reuters

Les 28 et 29 avril prochains, le pape François se rendra en Égypte pour une visite apostolique. Ce voyage en trois temps permettra au Saint-Père de renforcer les relations avec les autorités civiles et religieuses de ce pays, le plus populeux du monde arabe.

Un contexte sociopolitique particulier

Pour bien comprendre les enjeux liés à cette visite, il est important de dire quelques mots sur le contexte actuel. Ce n’est un secret pour personne, l’Égypte a connu, dans la dernière décennie, des mouvements politiques et sociaux importants qui ont grandement mis en péril sa stabilité. En effet, le pays des pharaons n’a pas été épargné par ce qu’on a appelé « le printemps arabe ». Cette période de rébellion, menée par des groupes aux intérêts divergents et, parfois même, diamétralement opposés, a mené à la destitution d’Hosni Moubarak et à la prise du pouvoir par le parti des frères musulmans. La prise de pouvoir de ce mouvement islamiste qui avait procédé, l’espace d’un moment, à l’inscription de la Sharia dans la constitution, avait fait de nombreux mécontents dont les autorités religieuses chrétiennes, musulmanes modérées, les mouvements pro-démocratie et, surtout, les hautes autorités militaires, très liées à l’ancien régime. En ce sens, on se rappellera l’augmentation importante des attentats terroristes contre les minorités religieuses lors de cette courte période. Un rapport de l’Aide à l’Église en détresse affirme en effet : « Avant et après les élections présidentielles de juin 2012, qui ont amené Morsi au pouvoir, le climat d’hostilité contre les coptes a été intense. Les violences physiques et morales ont augmenté ». Ce qui avait fait douter de la volonté de son gouvernement à protéger cette portion importante de la population (+/- 10 %). Ce qui avait de grande chance d’arriver arriva, le maréchal à la retraite Abdel Fattah Al-Sissi destitua et arrêta le président islamiste Mohamed Morsi et déclara comme « mouvement terroriste » le parti des frères musulmans.

Depuis son élection, le président Sissi a entrepris un certain nombre de réformes visant la modernisation de la société musulmane égyptienne. Dans un discours à la Grande Université Al-Alzhar le 28 décembre 2014, il avait demandé au chef religieux de la plus importante université islamique du monde sunnite de proposer un « discours religieux qui correspond à son époque ». Depuis ce discours historique, plusieurs gestes manifestent cette volonté du gouvernement égyptien de favoriser un rapprochement et la réconciliation entre chrétiens et musulmans. D’abord, les relations entre l’Université Al-Alzhar et le Vatican, rompues depuis quelques années, ont pu reprendre à la suite de la visite du cheikh Ahmed Al-Tayeb, grand imam de la mosquée Al-Azhar. Et suite au geste symbolique que constitue la présence du président égyptien lors de la Messe de Noël à la cathédrale orthodoxe Copte Saint-Marc du Caire en compagnie de Théodore II, on ne peut que se réjouir de la plus récente affirmation de la Conférence d’Al-Azhar de « l’égalité entre chrétiens et musulmans ».

On peut l’imaginer ce chemin concret de rapprochement ne fait pas beaucoup d’heureux du côté islamiste, à en juger par les plus récentes attaques terroristes qui montrent que cette égalité toujours fragile nécessite encore, pour les minorités religieuses, une protection supplémentaire de la police et de l’armée. C’est dans ce contexte politico-religieux que s’amorce la visite du pape François, la semaine prochaine.

Un voyage en trois temps pour trois priorités

Dans un premier temps, le pape François rencontrera le président al-Sissi lors d’une visite au palais présidentiel. Cette ouverture de part et d’autre manifeste une volonté réciproque de renforcement des liens et de la collaboration en faveur de la paix. Deuxième rencontre entre les deux hommes, cette discussion portera certainement sur les grands thèmes chers au pape François dont la liberté religieuse, la protection des chrétiens persécutés et des points liés au développement de l’Égypte qui accuse des retards considérables en terme d’éducation, de lutte contre la pauvreté et de protection de l’environnement.

CNS photo/L’Osservatore Romano via Reuters

Après cette réunion protocolaire, le Pape se rendra auprès du grand imam d’Al Azhar, le cheikh Ahmed Al Tayeb, afin de prononcer, chacun leur tour, un discours lors de la Conférence internationale sur la paix. Cette prise de parole commune s’inscrira dans la continuité des discussions amorcées en février dernier contre « le fanatisme, l’extrémisme et la violence au nom de la religion ». De ce rapprochement et de ce dialogue interreligieux, nous sommes en droit d’espérer des effets d’apaisement dans le climat de tension actuel ainsi que des fruits d’érudition en faveur d’une « modernisation de l’Islam ».

Dans une perspective œcuménique, le pape rencontrera le patriarche copte Tawadros II pour des discussions privées suivies de discours. Nous pouvons d’ores et déjà voir en cela un geste de soutien pour cette minorité chrétienne d’Égypte dont les racines remontent à l’évangélisation de saint Marc évangéliste et apôtre. Cette amitié renouvelée peut être perçue comme un fruit de cet « œcuménisme du sang », expression plusieurs fois employée par le Saint-Père notamment pour décrire le drame des « Égyptiens coptes égorgés par les djihadistes de l’État islamique sur les rives de la mer Méditerranée ». Il avait alors affirmé : « Tous sont nos martyrs, car ils ont donné leur sang pour le Christ ». La présence du patriarche œcuménique de Constantinople, Bartholomée Ier peut également être interprétée en ce sens. Enfin, le pape célèbrera une Messe en compagnie de la communauté copte-catholique d’Égypte avant de retourner à Rome, samedi, en début de soirée.

Le voyage du pape François en Égypte arrive dans une période charnière de l’histoire de ce pays plus que deux fois millénaire. Considérant les nombreux risques d’attentats que cette visite comporte, on peut y voir la grande détermination du pape François à raffermir les liens d’amitié avec les autorités politiques et religieuses et à apporter son soutien et sa collaboration dans l’élaboration d’une société et d’un islam modernes. De plus, ce voyage permettra au Pape de manifester concrètement sa solidarité avec les chrétiens orthodoxes et catholiques d’Égypte dans ces moments tumultueux où plusieurs ont versé leur sang par fidélité au Christ. Ainsi, espérons que cette visite très attendue porte des fruits de paix et de réconciliation si nécessaires aujourd’hui.